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Full text of "Paris; ou, Le livre des cent-et-un"

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Professor  Karl  £)cinriiij  Hau 


PRC8ENTED    TO    THE 
UNIVER8ITT    OF    MIOHIftJ 

îtTr.  pl^ilo  parsons 

OF  DirnoiT 


DC 

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PARIS, 


OU 


LE  LIYRB 


DES  CENT- ET- UN. 


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PARI  S, 


LE  LIVRE 


DES    CENT-ET-UN. 


TOME  TftOlSIKHB. 


FRANCFORT  S.  M. 

SOT  COHMUBIOK  CUEK  BIGISMON0  SCHHBBBBH 
et  cliM    Im  prÎQcipHux   Ubrdrei. 

1832. 


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PARI  S, 


LE  LIVKE 

DES    CENT-ET-UN. 

'     .  TOME  TilOISÙHIS. 


PRANCPORT  S.  M. 

ON   COMHUSlOn  CUBS!   SIGI8H0ND   8CHMBBBBK 
•t  chet   Im  principaux  Libraire*. 

1832. 


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ImprimvHe  4s  Hewrl  Lottis  Sranner. 


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Iniprim«rifl  4«  Hemrl  Iiuiki  firiBOiier. 


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PARIS, 


OU 


•      * 


LE  LIVRE  DES  CENT-ET-UN. 


UN  DUEL. 


A  L'œuvre  Asmodëe  boiteux!  à  l'œuvre,  mon  ami  diable! 
on  veut  des  mœurs,  on  demande  des  mœurs;  des^  mœurs! 
C'est  le  cri  à  la  mode;  et  chez  nous,  tu  le  sais,  la  mode  est 
fureur,  la  mode  est  folie,  la  mode  est  tyran;  ce  qu'elle  veut, 
il  le  f^ut..*  Montrez-nous  des  mœurs!  vojons  yos  ;mœurs,  pei- 
gnez nos  mœurs...  Voilà  le  cri  des  salons!  voilà  Tordre  du  jour* 
A  Tœuvre  donc,  Asmodée!  tu  l'entends,  c'est  à  toi  qu'on  parle: 
tu  as  si  bien  secondé  Lesage!  Allons!  courage!  prends  ta  bé- 
quille, cours  les  toits,  découvre  cet  hôtel.*...  Qu'y  fait-on  f 

->  Maître!  de  la  politique.  •    ^ 

~  Recouvre  1  recouvre  vite,  mon  ami  diable!  c'es^  bien  assez 
de  vingt  journaux  tous  les  jours.  Passons  ailleurs.  Cette  maison 
a  huit  étages,  dix  boutiques,  tiwis  portes  cochères;  c'est  tout 
Paris  échantillonné  par  couches,  comme  le  monde,  au  déluge, 
dans  l'arche  deNoé:  boutiquiers,  négociants,  banquier,  danseuse, 
Paris.  III.    '  1 


2  UN  DUEL. 

.  marquise,  aTOcat,  médecin,  rentier,  arlistei,  griseUesu.  Vire  Dieu! 
quelle  moisapn  de  mœura!  quelle  Tariëté  de  tona,  de  traita,  de 
couleurs!  quelle  rlcheaae  de  contréatea!  que,  de  pocliadea  à 
choiair!  Allons!  Tamt,  à  l'œuvre!  aeulement  un  petit  échantillon 
dea  mœurs  de  Paria* 

1—  Oui  dà!  maître;  rien  que  cela,  comme  vous  dites;  une 
croquade,  une  pochade  à  la  diable  boiteux.  Nenni.  A  part  les 
caricaturea  qui  tapissent  vos  boulevarts,  je  chercherais  en  vain 
sous  cea  toits  innombrables,  comme  dans  cette  arche  immense, 
la  matière,  les  sujeta  d'une  autre  ^erie  bouffonifé  d'eaquiaaea  ori- 

.  finales,  de  tableaux,  de  tabatièries  et  de  figures  grotesques,  dont 
90UB  fîmes  jadis  un  si  piquant  portefeuille.  Le  monde  a  bien 
changé;  ce  n'eat  plus  la  même  famille.  De  vos  boutiques  à  vos 
salons,  de  vos  salons  à  vos  mansardes,  il  n'est,  regârdei-y  bien, 
ni  cilntrastes  si  frappanta,  ni  couleurs  si  tranchéea  que  Voua 
aimea  à  le  dire.  Aujourd'hui,  maître,  vous  êtes  tous  citoyens, 

*  et,  sous  cette  empreinte  unique,  on  reconnaît  que  le  siècle  voua 
a  touà  jetés  en  même  moule.  Regardez-vous  les  uns  les  autres; 
uniformité  de  mise,  de  goûts,  d'intérêts,  d'affairea....  d'opinions, 
je  ne  dis  paa;  c'est  la  seule  dissemblance;  on  la  voit  au  chapeau: 
d'ailleurs,  égalité,  c'eat  le  type  de  l'épbque.  Le  banquier,  Tarti- 
aan,  Thomme  de  cour,  Thomme  de  plume,  qui  les  distingue^  Le 
mérite;  et  les  mêmes  tissus  de  Londres  et  du  Thibet  réunissent 
également,  sous  la  loi  de  l'égalité  des  charmes  et  de  la  grftce^ 
la  duchesse,  la  grisette,  et  la  flUe  du  notaire,  et  l'épouse  de 
l'ouvrier.  Trente  révolutions,  que  pour  cela  Dieu  bénisse,  vous 
ont  si  bien  frottés  les  Uns  contre  les  autres,  qu^enfln  vous  avea 
vu  que  vous  étiea  de  même  pâte,  et  toute  la  vieille  friperie  s'en 
est  allée  en  guenilles. 

—  Asmodée,  je  te  comprends,  et  je  sens  que  tu  dis  vrai: 
nos  mœurs  sont  dans  la  vie,  non  plus  dans  nés  costumes. 

-—Maître,  j'allais  voué  le  dire;  pour  lea  voir,  11  faut  regar- 
der phia  loin  que  le  visage;  pour  en  saisir  les  fugitives  nuances, 
il  faut  d'autres  pinceaux  que  ^S'eux  qui  touchent  la"  toile  et  ne 
tracent  que  dea  ailhonettes;  11  ne  aufB^  pas  même  de  soulever 


I 

L 


UN  DUEL.  /      8 

,un  toit  et  de  sorprendte  un  secret  de  la  irie;  il  faut  sonder 
le  ccenr,  c'est  là  qu'elles  sont  Tirantes. 

—  Efh  bien!  mon  aiAi  diable,  si  tu  peux  regarder  dans  un 

cœar,  comme  tu  rég^ardes  dans  un  grenier,  dans  un  boudoir, 

,  dans  une  chambrette,  regarde,  et  dis  ce  que  tu  vois.  J'aime 

.  fort  à  connaître  ce  qni  se  passe  dans  un  cœur,  et  je  crois,  ainsi 
que  toi,  que  c'est  bien  plutôt  là  qu'est  le  miroir  des  mœurs, 
que  dans  les  ailes  de  pigeon  d'un  bourgeois  du  Marais,  ou  son» 
le  cachemire  indiscret  d'une  bayadère  de  l'Opéra. 

—En  ce  cas,  maître,  attention,  faites  silence,  et  regardez.... 
là,  au  bout  de  ma  béquille,  dans  cet  hôtel,  an  troisième,  ces 
quatre  belles  fenêtres  drapées  de  pourpre  et  d'asur...  ^Çrlissex 
vos  regards  à  travers  la  persienne...  Dans  un  charmant  salon, 
falbtement  éclairé  par  la  flamme  oscillante  d'une  bougie  dont  la 
dre  coule  depuis  long-temps  le  long  du  flambeau  doré«  voyes* 
vous  un  Jeune  homme ?...  Ses  traits  sont  beaux,  mais  pâles rses 
cheveux  ont  été  bouclés  par  une  main  d'artiite,  mak  la  sicinne 
vient  d'j  Jeter  le  désordre;  sa' mise  est  distinguée;  ses  habits 
sont  du  dernier  goût,  chaque  étoffée  en  a  été  choisie  par  la 
mode;  mais  tout  à  l'heure,  en  rentrant,  il  ^  Jeté  sa  cravate  de 

-satin  sur  les  coussins  de  cette  ottomane;  il  â  dit  à  son  doiçes-^ 
tique:  „Joseph,  fermes,  rentrez,  couchez^vous.*^  Joseph  a  fermé 
l^ippartement,  est  monté  à  sa  chambre,  et  8*est  couché.  Alors 
le  jeune  homme  s'est  assis  sûr  cette  chaise  de  bois  de  citron- 
nier; son  coi^de  s'est  appuyé  sur  cette  table  de  porphyre;  son 
front  s'est  jposé  sur  sa  main,  et  il  est  demeuré  là...  Il  dtalt 
minuit  II  a  sonné  depuis  à  cette  pendule  d'or  et  d'albâtre, 
représentant  le  Temps  désarmé  par  l'Amour,  uife  heure,  une 
heure  ei  demie,  deux  heures,  deux  heures  et  demie...  Il  n*a  pas 
entendu,  il  n'a  pas  changé  d'attitude,  11  ne  soupire  même  pas, 
il  n'a  pas  une  larme...  Hais  regardez 'sur  le  marbre  noir  de  cette 
console  de  bronzé,  vers  laquelle  son  regard  est  constamment 
tourné.  A  côté  du  socle  en  agate,  qui  supporte,  sous  un  globe 
de  cristal,  un  groupe  déjeunes  nymphes  en  stuc  brillante,  voyez^ 
vous  deux  pistolets!  Ce  sont  des  armes  du  plus  beau  travail; 
lea  canons  en  sont  damasquinés  'en  or  et  les  bois  découpés 


4  UN  DU£L. 

cornÉne  une  riche  dentelle...  Quand  trois  bènres  sonnèrent 
rhôtel  retentira  d'une  explosion  mortelle;  ee  jeune  bomme  se 
brûlera  la  cervelle. 

—-Grand  Diea!  dans  une  demi-heure!  Pourquoi?...  Le  jeu?... 

—  Non. 

—  Des  dettes?... 

— ;  Aucune  • 

-^L'amour?.. . 
^— Pas  seul. 
-•«-Et  quoi  donc? 

—  Le  point  d'honneur. 

—  Comment? 

«—Écoutez  aon  histoire;  fai  le  temps  de  vous  la  dire  avant 
sop  heure  fatale.  Pour  arriver  à  point,  mon  œil  interrogera  Tai-» 
guille  de  -  la  pendule. . . .  JUaitre,  c'est  un  trait  singulier,  bizarre, 
inexplicable  de  vos  mœurs;  vous  eu/ellez  juger.  Ce  jeune  homme- 
va  mourir,  pour  n'avoir,  pas  compris....  ce  que,  probablement, 
vous  ne  compreadez  guère  plus. 

Il  y  avait.. ..  il  y. a  même  encore;   mais  nous  pouvons  déjà 
nous  servir  4u  passé,   que  les  grammairiens  appellent  prétérit i 
car,  dans  une  demi-heiire,  ce  récit  sera  devenu  une  histoire,..* 
Il  y  avait  donc,  une  jeune  demoiselle  d'une  beauté  peu  commune; 
Eipma  était  son  nom....  Celui  de  sa  famille,  je  i^e  vous  le  dirai* 
pas;  on.ljç  prononce  dans  le  monde  avec  quelque  respect;  on 
l'annonce  avec   éclat  dans  plus  d'un  brillant  salon.   Si  je  suis 
moins  discret .  sur  les  charmes  de   sa  personne,  pourra-t^elle. 
m'en  vouloir?  Vous  la  reconnaîtrez  peut-être.  Dix-huit  printemps 
achevaient  de  la  douer  des  plus  ;  beaux  dons  de  la  jeunesse:,  la 
fraîcheur  de  la  rose  éclatait  sv^,  son  teint;  le  brillant  éb^ne  de 
ses  cheveux  couronnait  son  front  plus  pur  et^  plus  doux  que  le 
lis;   l'azur,   beau  comme,  celui  du  ciel,  étincelait  soua  ses  loogS| 
et  noirs  cils»  son  sourire  inspirait  l'amour;...  et  que  vo^s  dirai- 
je  de  la  grâce  de  son  cou,   de,  la  fipesse  de  sa,  taille,   de  la. 
blancheur  de  ses  mains.,   de  la  perfection  de  ses   charmes?.* ,. 
Peignez-vous  la  plus  belle  des  jeunes  filles;  animez  ses   trafic 
ch^rnçiaats  d'un  esprit  fin  et  cultivé;  ajoutea  à  tant  d'attraits 


UN  DUEL.  5 

tm  cœar  tendre,  une  flœe  sensible....  et  cent  mille  écna  de  dot. 
Telle  pétait  la  jeune  Emma  quand  les'  salons  la  Tirent  et  l'addii- 
rèrent;  aussitôt  elle  Ait  adorée. 

Les  plus  brillants  partis  s'offrirent  en  foule;  les  Jeunes  gêna 
les  plus  distingués  par  la  fortune,  le  mérite,  Téclàt  éa  nom,  des 
emplois,  se  disputèrent  l'honneur  de  mettre'  à  ses  pieds  rhonl- 
mage  de  leur  cœur,  Tofire  de  leur  fortune,  de  leurs  titres,  et  le 
serment  d'un  amour  éterdel,  disaient-ib:  on  le  pouvait  croire, 
l'objet  en  était  digne.  Emma  n'avait  qu'à  choisir;^  pas  un  hiéritier 
de 'grande  maison  n'avait  fait  défliut  à  l'èppel;  il  y  en*  avait 
pour  tous  les  goûts,  de  beaux,  de  jeunes,  d'aimables,  de  nobles» 
de  brillants,  depuis  Tsgent  de  change  en  boghei,  jusqu'au  jeune 
pair  en  wislri;  depuis  le  décoré  de  juillet  en  moustaches,  jusqu'au 
vicomte  en  frac  à  Tanglaise:  tous  les  rangs  étaient  à  ses  pieds, 
sous  le  niveau  de  l'amour,  implorant  le  joug  de  l'hymen. 

Qu^Enmia,  belle,  adorée,  enivrée  d'hommages  et  d'eveenè, 
eint  été  un  peu  coquette;  qu'elle  eût  en  badinant  désespéré 
mille  cœurs,  fait  en  se  jouaht  mille  victimes,  qui^  FeR*  voudrait 
blâmer?  C'est  le  droit  divin  de  la  jeune  fiUe/le  bon  plaisir  de 
la  besuté:  ou  ne  s'avisera  point  de  barricades  contré  cet  abu^ 
Ik.  Emma  pouvait  donc,  orgueilleuse  et  l^re, :.  eBchalner 
impunément  mille  esclaves  à  son  char..:  Emma  ne  le  fit  point. 
Peu  vaine  de  tant  d'hommages,  modeste  au  sein  de  tant  d'éclat, 
Emma  demeura  m^ge,  mais  non  pas  Insensible...  e'eàÉ!été  un 
défaut;  elle  n'en  avait  point:  c^était  une  fille  bien- mrel,  cfélait 
presque  une  merveille!  > 

^  Es^tu  sâr,  Asmodée,  qu'elle  fût  de  notre  siècle.?     > 

—  Maître»  voilà  son  amant. 

*>Ce  jeune  homme  qui  va  se  tuer!!,..  ,    .    .  • 

—  L'aiguille  avance,  maître;  laisses-moi  coûter*  r 

J'ai  dit  qu'Emma  possédait  une  Jime  aussi  délicate  que  sea 
charmes,  aussi  parfaite  que  sa  beai^;  c'était  dire  qu'elle. devait 
aimer.  Aussi  voilà  qu'un  jour  (c'était  la  première  fois)  son  jeune 
cœur  palpita,  sa  jolie  bouche  retint  un  soupir  qyi  so||]i«ivait  son 
sein,  et  ses  beaux  yeux,  jusqu'alors  si  gais,  se  baiss^rmt  tlmjd^o 
et  troublés...  Au  milieu  du  bruit  d'un  concert  »  tfevVjMl^^:  4«ll 


ê  . 


I* 


6  UN  BUEL. 

■  < 

boiifiiss^  du  nduvenent  du  monde,  na  nouvel  «ni  de  ten  père 
venait  d'entrer  an  salon,  et  tous  les  rc^rda  s'étaient  levés  ser 
Iiii«  tous  les  regards  de  femme...  excefité  eelni  d'Eauna...  SUe 
cbantait:  on  fit  silence:  elle  avait  nn  ai  beau  talent!  pauvre 
Enuna!  elle  perdit  h  mesure  et  presque  la  v^;  'elle  rougit, 
tf«»nbla...  elle  eût  pleuré,  croyant,  ce  soir-là,  avoir  perdu  son 
empire:  Jamais  elle  n'avait  ét^  si  belle...,  Tamour  avait  enfip 
^uebé  |e  eeeur  d'Smraa,  -et  le  regard  d'Eugène  lui  avait  servi 
de  Sècbe* 

—  Asmodée,  mon  mignon ,  ta  flèéhe  me  siffle  à  l'oreille  ; 
c'est  une  métaphore  «d'un  goût  un  peu  classique  poui  le  .temps 
où  nous  sommes. 

>    ; —  Jlfnltre,  je  suis  un  vieux  diable;   laissei-nioi  narrer  à  ma 
guise;  c'est  nn  souvenir  de  l'école. 

Parmi  tant  de  rivaux  qui  se  disputaient  le  cœur  de  la  belle 
.Boma»,  nul  ne  méritait  mieux  de  l'obtenir  qu'Eugène;  et  cette 
fois,  par  hassrd,:  pent-ètre  exprès,  mais  contre  lusage,  l'amonr 
et  la  raison  avaient  fait  alliance.  Même  beauté  dea  deux  parts; 
nsème  élévation  d'ame;  même  charme  d'esprit,  de  aensibilité, 
de  goût,:  de  céractère;  même  rang  et  même  fortune;  l'acicord 
était  parfait,  et  la  jalonne  médisante,  l'envia  ^ui  calomnie, 
étaient  contraintes  d'avoué/ qu'Bmma  seule  méritdt  Eugène,  et 
,«'Eug^i«  «^  éWt  digne  tfBou». 

L'amour  fit  son  chemin ,  et  bientôt  on  parla  d^hymen.  Nul* 
obstacle  au<  bonheur.  Des  deux  côtés,  les  fiunilles  enchantées 
encourageaient  les  vœux  des  deux  amants;  le  consentement 
d'Emma,  déjà  promis,  n'était  plus  suspendu,  ^ rès  de  tomber  de 
ses  lèvres,  que. par  l'innocente  frayeur  de  jeune  ftlle.  Eugène, 
mourant  d'attente,  ivre  d'espoir  et  d'avenir,  avait  reçu  Faveu 
d'Emma;  il  avait  entendu  da  sa  bouche  le  serment  de  son 
amour,  et  l'amour  d'Emma  était  pur  comme  son  ame,  et  tendre 
comme  son  regard.  „ Eugène,  lui  dii^iît-elle,  si  vous  n'éUea 
qu'aimable  et  séduisant,  je  vous  aimerais  encore  de  préférence 
h  vos  rlvÉta;  mais  vous  êtes  noble  et  généreux,  vous  êtes  brave 
et  fier;  on  vous  estime,  on  vous  adndre.  Oh!  4^e  j'aurai  d'or- 
teil d*être  à  vous  !  que  je  serai  vaine  de  votre  n^m  I  mon . 


UNDUi^L.  T 

BsgèMf  nos  «posxl  que  Je  iersi  grmie  de  rotre  gloire! «./^ 
A  genmix  aux  piedi  d^Cimme,  les  yeux  inondég  de- joiei  Sngèiie, 
à  cei  dtaeoim ,  répondait  a^eo  ivreaae.  •  •  ^  Tu  n'aimeraa  donc 
que  moil  In  m'ateeraa  tonjmira,  car  je  serai  digne  d'Emma.^ 

On  commanda  le  tronatean.    lia  tonclyieni  m  bonheur... 

^^Aamodée,  Taignille  marche  vite^  et  ton  hiatojre  «leole- 
ment;  tn  n'en  ea  qn'anx  amionn;  k  Juger  par  la  catastrophe, 
il  te  reste  dn  chemin  à  faire. 

—  Maître,  J'ai  compté  les  minutes;  vona  voyes  qne  le  Jeune 
homme  est  encore  immobile.  • 

Un  soir...  c'était  en  noTembre^., 

—  Dernier  f 

—  Peut-être.  On  était  k  table  ches  le  père  d'Bmma.  Après 
un  dîner  charmant,  délicieux... •  Bugène  était  à  cèté  d'elle; 
ie  Jesaert  se  prolongeait  pendant  qu'on  attelait  la  calèche  pour 
se  rendre  à  TOpéra,  et  l'entretien  roulait,  avec  quelque  chaleur, 
sur  l'anecdote  dn  Jour  :  c'était  un  duel.  Tout  Paris  en  savait 
la  ridicule  et  déploraUe  histoire;  un  Jeune  fat  entre  deux  vins; 
dea  propos  >  insolents  ;  un  honmie  d'hondeur.insnltél...  c*étaii 
en  groB  l'aifaire.  Il  a'^gissait  d'une  placé  an  spectacle,  d'une 
méprise;  la  Camée  du  Champagne  avait  troublé  la  vue  du  Jeune 
fat  impertinent,  coutnnûer  de  aalles  d'armea,  et  provocateur 
par  bravade.  L'ontrige  avait  été  public,  la  réparation  dut  l'être, 
et  l'homme  d'honneur  outragé  était  toinbé  sous  le  Csr  du  mé* 
priaalrte  provocateur.  On  en  pariait  partout,  on  le  plaignait, 
en  ie  blâmait,  d^avehr  Joué^  une  honorable  vie  contre  celle 
d'un  drèle  inconnu.  On  le  louait  d'avoir  aalis&it  en  brave  ^u 
point  d'honneur  y  et  du  fait  paasant  an  principe,  le  duel  était 
vivement  attaqué,  délondu,  flétri,  justifié,  et  touri^hrtour  abaous 
et  condunné,  par  les  argmnenta  également  forts,  puissants  et 
infleiibles  de  la  religion,  du  préjugé,  de  la  pfailoaophie,  et  dn 
point  d^honneur.  L'amant  d'Emma,  naturellement  entraîné  par 
la  chaleureuse  susceptibilité  de  son  âgé  et  d'un  coeur  généreux^ 
eu  déCsttdait  la  cruelle  nécessité  dans  presque  tous  les  caa.  Le 
pèpre  de  la  Jeune  personne,  grave,  sévère,  froid  logiden,  et  in* 
variable  dans  ses  prineiped  le  rangeait  inflexiblement  pamd  lea 


8 


UN  dVEL. 


crimes.  Emnia,  douce,  8en9ible,  et  oomiiie  toute  Jeune  flile 
ftimante  et  près  de  son  amant,  frémissant  à  l'idée  du  sang  et 
du  meurtre,  appuyait  l'avis  de  son  père,  n^ais  p&yait  d'un  regard 
de  feu  l'éloquence  du  jei^ne  homme*  La  controyerse  était  vive, 
animée,  piquante,  et  peig;nait  parfaitement,  et  d'une  manière 
fMippante,  TincertUnde  de  nos  opinions,  de  nos  sentiments  et 
de  nos  moeurs  sur  ce  point  délicat  qui  touche  à  tout  ce  que 
l'honneur  a  de  plus  irritable.  „Non,  monsieur,  disait  uTec  au- 
torité le  père  d'Emma ,  apjrès  avoir  épuisé  les  plus  solides 
arguments;  non,  l'homme  estimable,  le  père  de  famille ,  le 
citoyen  dont  la  vie  appartient  à  Tétat,  ne  doit  point  accorder 
au  premier  faquin  qui  lui  manque  de  respect,  le  droit  absurde, 
atroce,  de  justifier  une  insulte  par  un  meurtre. 

—  „Mais  le  ^oint  d'hbnneur  ne  permet  pas  non  ]i1ub  qu'on 
se  laisse  braver,  qu'on  se  taise  après  l'insulte,  qu'on  emporte 
et  qu'on  garde  le  stigmate  de  l'oiitrage  ! 

—  ^,Le  point  d'honneur,  jeune  homme!  oti  le  placez* vous, 
s'il  vous  plaît?  dans  un  duel?  vous  n'oseriex  le  prétendre  ;  vous 
en  rougiriez,  pour  vous.»  Ah  I  grâce  au  del  et  au  progrès  de  *^ 
l'intelligence  humaine,  la.  raison  tardive,  mais  enfin  triomphante, 
a  banni  de  nos  mœurs  le  déplorable  reste  d'une  coutume  barbare 
et  anti-sociale,  ^ue  l'ignorai^ce  et  la  grossièreté  du  moyen  âge 
avaient  fondée  chez  nos  ancêtres ,  lorsque  la  fovce  brutale 
régnait  à  défaut'  de  lois  et  de  just^e.  Alors  votre  éi^l  était 
le  jugement  de  Dieu  ;  alors  c'était  le  droit  divin  qui  se  plaçait 
partout  à  côté  de  la  violence  ;  et  ce  beau  droit  du  brigand, 
cette  Justice  de  Dieu ,  appartenait  à  «l'épée  la  mieux  trempée, 
aux  poings  les  plus  nerveux,  au  spadassin  le  plus  adroit  y  fût-il 
d'ailleurs  traître,  félon,  parjure,  souillé  de  crimes  et  de 
meurtres;  au  plus  fort,  au  plus  adroit,  demeurait  ce. que  vous  / 
appelez  l'honneur  ;  et<  voilà,  jeune,  homme,  voilà  l'origine  de 
votre  duel, .  si  long-temps  eidvironné  de  je  ne  sais  quel  prestige 
de  bravoure.  Les  Romains,  qui  se  connaissaient  en  gloire  et 
en  courage,  ignorai^t,  ce  geiHre  de  combats.  AujiMird'hui, 
l'Anglais  réfléchi,,  logique» -le  méprise,  non  par  Iftoheté»  Le 
Russe  «  esolave  encore,   et  sous  Je  knout,  Vidolâtre;  et  chez 


r 


UN  DUEL.  9 

nous,  à  mesure  que  la  liberté  frandit  nog  âmes  ;  à  mesure  qtie 
les  lumières  étendant  ^  notre  raison  naissante,  et  que  Famour  de 
la  patrie  met  l'honneur  à  sa  place;  le  duel,  frappé  dé  mépris, 
est  rejeté  de  nos  mœurs  épurées,  rqeunies,  retrempées;  le 
point  d'honneur  n'est  plus  relégué  derrière  le  tnur  d'un  rempar^ 
et  le  courage  du  citoyen  se  montre  à  la  tribune  du  peuple;  à 
la  Grève,  devafit  lès  baïonnettes  du  despotisme,  et  au  premier 
"^  Roulement  du  tambour,  sous  lé  drapeau  national;  il  s'y  trouve 
de  la  place  pour  tout  le  inonde;  c'est  là  seulement .  qu'on  achète 
le  titre  de  brave;  mais,  sur  le  pré...l  Engrène,  on  y  laisse  la 
vie,  sans  y  trouver  l'honneur. 

— T  9,Et  si  l'on  hésite  à  s'y  rendre,  le  mépris,  la  rougeur, 
le  nom  de  lâche!...  Cela  se  peu|-il  supporter?...  Emma,  le 
pensez-vous? 

—  „ Eugène!  il  n'y  a  4'infamie  que  pour  le  provocateur; 
iJn  duel!  quelle  horreur!  Four  un  mot,  un  regard,  un  rien 
souvent,  courir  a'égorgerl  Pour  un  instant  de  colère*,  oublier 
qu'on  jç»t  aiméj  qu'on  aime!  Sa<^rifler  à  un  faux  point  d'honneur, 
à  son  amour -propre,  rien  de  plus,   le  aort  d'une  famille,  le 

'  cœur  d'une  mère,  la  vie  d'une  épouse.  ..oui,  monsieur,  sa  vie. 
Ah!  mon  ami!  mon  père  a  raison;  le  duelliste  est  un  monstre, 
un  égoïste,  un  ingrat!  S'il  succombe,  il  ny  a  pour  lui  que  de 
la  honte;  s'il  triiwiphe,  Comment  est-il  vu  dans  le  monde?  Ah! 
fi  donc!  un  duelliste!  c'est  du  plus  mauvais  ton;  oui,  monsieur! 

Wi  est  banni  de  partent.  Mais,  songez  donc,  Eugène,  >songez 
donc  qu'un  duelliste  est  un  homme  teint  de  sang!  on  Févite, 
on  le  fuit,  on  ne  le  reçoit  plus  nulle  part,  tous  les  salons  lui 
sont  fermés,  c'est  un  homme  perdu. 

—  „Ferdu!.:.  Mais,  ce  mailheureux,  provoqué,  outragé,  fût- 
ce,  je  veux  le  supposer,  par  le  plus  vil  des  hommes,  même 
contre  cet  homme  vil,  s'il  a  refusé  de  se  batti^e^  que  pensera 
Topinion?  que  diront  vos  salons?  quel  éloge  ironique  Ura-t-il 
dans  ^chaque  sourire?  quel  ami  lui  serrera  la  main?  quelle 
femme  o^era  Taimer?  Emma.!  dites-le-moi  donc!  • .  .«^ 

Qii*allait  répondre  Emma  ? . .  •  Son  '  cœur  battait,  aes  joues  ae 


10  UN  DUEL.  ^        .  ^ 

coioraieiit  d'mi  rose  Tif^  et  son  reg&rd!..:    Uji  valet,  annoiiça 
que  la  calèche  était  prête:  on  se  leva. 

—  Asmodée,  c'est  dommage;  J'avrais  yonla  savoir.:; 

—  Ne  m'interrompes  point,  maître;  le  Jenne  homme  Tient 
de  sonpirer,  et  TaigniHe  a  passé  les  trois  quarts  dn  cadran. 

On  se  le?a«  Le  père  de  la  Jenne  personne  conservait  encore 
tnr  ses  traita  nne  léfère^empreinte  de  la  sévérité  avec  laquelle, 
il  croyait  avoir  foudroyé  le  fatal  préjugé  dn  point  d'honneur 
danaje  duel.  "Bufène  éprouvait  un  peu  ûe  gène  et  de  con- 
trairiété;  il*  n'avait  pu,  même  par^ respect,  feindre  de  partager 
l'opinirâ  du  vieillard  ;  il  aurait  voulu  grofider  la  belle  et  chère 
Emma:  Se  ponvalt-tl,  que  pour  la  première  fois ,  leurs  cœurs 
ne  se  fcssent  pohit  trouvés  dVioeord!^  Ce  fut  avec  mi  peu 
d'humeur  et  de  bouderie  quîl  lui  ofiHt  la  main.  Etasma,  tout 
an  contraire,  était  radieuse  et  souriante;  il  y  avait  dans  son 
air  Je  ne  sais  quelle  tendre  fierté  mêlée  de  malice  enchante- 
rease  et  piquante;  son  regard  était  céleste,  et  aussitôt* que  sa^ 
joUe  nain,  qui  vfilalt  au-devant,  toucha  celle  de  «on  amant, 
elle  hi  serra  avec  vivacité.  ••  Que  vouiait^le  qu^il  comprttf  et 
qui  rêmpMiait  de  comprendre  1 

On  partit,  on  roula,  on  arriva  devant  le  temple  des  kuH 
Muêeê.  Le  sourire  était  mcore  snr  les  lèvres  d'Emma,  et  sa 
main  dans  celle  d'Eugène,  quand  la  portière  s^<iuvrit. 

L'opéra  .nouveau  qu'on  allait  voir  avait  le  «mérite  d'être  à 
la  mode;  il  ftisait  ftireur^  tout  Paris  courait  y  dormir,  et 
s'écraser  à  ta  porte;  l'affluence  était  extrême.  Nos  arrivants 
avaient  une  loge;  on  pouvait  attendre  que  la  foule  s'éclairctt; 
mais  le  rideau  allait  se  lever,  Emma  ressentait  Plmpatience,  l'em- 
pressement  de  son  âge;  et  puis  on  n'aime  guère  à  voir  passer 
les  autres  devant  sd.  On  se  Jeta  dans  la  foole:  ce  n'est  Jamais 
la  place  d'une  joHe  femme.  Eugène  protégeait  Emma;  l'amour 
est  attentif^  et  déjà  le  flot  toornoyuit  Ibs  avait  entraînés  Jusqu'au 
pied  de  rescalier,*  sans  que  la  fraîche  toilette  de  la  demoiselle 
eût. essuyé  la  mdndre  offense,  lorsque  là,  tont-4-coup,  Emma, 
qui  aerrait  le  bras  de  son  guide,  fll^sn  cri,  et  se  Jetant  avec 
effroi  contré.  Eugène,  laissa  passer  devant  elle   deox  Jeunes 


UN  DUMi.  11 

ImBiBeB,  rieuiiiit,  heurtant,  te  tenant  par  le  bras,  qn^fc.lettr 
niae  ridkvlMuent  à  la  moAe,  à  lenr  ton  tnrbulent,  à  lenra 
Bnovatachea  de  Césanne,  et  à  lenra  propoa  hardia,  il  était  fkcile 
dç  reconnaître  ponr.de  Teapèce  de  ces  jennea  ëtourdla,  imper- 
tlnenta  d'habltnde,  faahtonablea  de  raauvaia  lieux,  dont  l'effron- 
tée et  Tandaee  ne  brillent  qnç  danà  la  aociëtë  dont  ila  sont 
les  h^oa.  Le  pourpre  de  la  colWe  monta  aondain  jusqu'au 
front  d'Sufène:  aon  premier  mot  fut:  „Emma,  qu*aTes-?on8l^' 
Maia  aon  re^d  prenait  déjà  le  atgnalement  des  deux  fats  ipso^ 
lents,  et  son  sein  fréndssait. .  Emma  comprit  aussitôt  sa  faute, 
son  imprudence,  et  lui  dit  tout  bas,  en  essayant  de  l'éloigner  t' 
„Bien!  rien,  mon  amL  Par  malheur,  sans  le  vouloir,  quelqu'un» 
que  je  n%i  pas  vu,  m*a  marché  sur  le  pied,  —  C'est  l'un  de 
ces  deux  hommea.  —  NonI  ohi  non!  je  vous  l'assure.  —  Bt 
pas  un  mot  d'excuse  !  et  l'insolence  de  'passer  devant  voua!  — 
Oh!  pour  ma  vie,  Eugène I  taiaei^vous!  taises-vous!^ 

Tout,  peut-être,  allait  finir  là;  Eugène  a'efforyalt  de  se 
contraindre;-  Emma,  devenue  pâle,  l'entraînait  en  arrière, 
cherchant  dea  yeux  aon  père,  retenu  quelquea.  paa  pins  loin 
dana  la  foule:  on  ae  ttt  réparé,  perdu. ••  Quand  l'un  des  deux 
jennes  hommes,  poussant  au  bout  Timpudence,  se  retourna  en 
riant,  et  fixant  Enutan ,  comme  il  avait  usage  de  fixer  certainea 
femmes  dignea  de  pareila  hommages,  il  dit  à  soi|  ami,  ou  plutèt 
à  aon  camarade:  „Elle  éat  ma  foi  gentUle!  dea^  yeux  divlna, 
mon  cher!  maia  je  parie  encore  qu'Adèle  ert  plus  jolie*^ 

Ce  propos  insolent  était  tenu  si  haut,  qu'on  Feu  tendit,  et 
trente  personnes  se  retournèrent*  Emma,  dont  les  jones  étaient 
blanches,  devint  rouge  comme  le  feu;  un  instant  elle  ne  rit 
plus  rien,  et  quand  l'éblbulssenent  rapide  qui  venait  dé  troubler 
ip  vue  ae  fut  dissipé,  sans  qu'elle  ^t  vu  ni  senti  comment  le 
changement  a'étalt  opéré,  elle  se  trouva  au  bras  de  son  père, 
et  Eugène  avait  diaparn,  afaisi  que  les  deux  jeunes  hommeé. 

—  Aamodée,  je  oda  au  anpplice,tu  n'aa  plua  que  sept  minutes 
à  parler,  et  l'opéra  va  durer  an  molna  troia  heurea. 

—  Blaltre,  noua  ne  aômmea  paa  condamulte  à  l'entendre. 
Laa  Mmofaia  de-  ce  déaordre  a'étaient  fort  éclalrcia   quand 


12  UN  DUBL. 

Emniia  le  reconnut  elle -r même;  let  hommes  gwrtont  aralent 
iuifi;  let  femmes  regardaient  enoore  Bmma.  Mais  le  premier 
coup  d'archet  se  fit  entendre:  la  musique  était  de  Rossini: 
toute  la  salle  trembla;  Tibfft  trompettes  sonnaient:  la  pièce 
était  nue  pastorale.  Ce  qui  restait  encore  de  la  foule  oublia 
la  Jeané  demoiselle ,  et  se  hâta  de  monter  Fescalier.  Enuna, 
an  bras  de  son  père,  suirit,  la  foule;  elle  ne  savait  plus  ce 
qu'elle  faisait,  son  cœur  frappait  dans  sa  poitrine  comme  les 
coups  d'un  marteau,  ses  genoux  tremblaient  sous  elle,  sa  langue 
éiftit  comme  attachée  .à  son  palais;  il  j  avait  dans  sa  tète  une 
confusion  terrible,  et  dans  ses  oreilles,  un  bruissement  étrange 
qui  détruisaient  toute  pensée* ••  Elle  marchait,  elle  montait, 
soutenue  psr  son  père.  Son  père  était  pile  aussi,  le  front 
pilonné,  etilsehâtatt.  ••*•  Pourqnoil...  On,  atteignit  le  corridor, 
on  présenta  le  coupon,  l'ouvreuse  ouvrit  la  loge;  mais  au 
moment  oh  elle  avançait  le  pied  pour  entrer,  Bmma,  sans  pou- 
voir dire  un  mot,  tomba  évanouie. 

Au  même  instant,  l'air  calme,  le  visage  serein  «  Eugène 
venait  rejoindre  Emma.  Il  arrivft  du  moins  à  temps  pour 
l'emporter  dans  ses  bras  jusqu'à  la  calèche;  alors,  heureusement 
les  conidoçs,  les  escaliers  étaient  libres;  le  rideau  se  levait. 
Le  contrôle  seul  vit  emporter  la  jeune  dame,  „ C'est  elle,  la 
voilà, *^  murmuraient  les  donneurs  de  contre-marques.  On  revint 
précipitsBîment  à  l'hôteL..  <{uel  événement!  quel  éclat,  pour 
une  jeune  personne!, ••  Hais  à  Paris,  tout  glisse,  s^efface,  s'ou* 
blie:  il  j  a  tant  de  choses. 

^  Enfin!...  enfin,  que  s'était-il  passé  sons  le  péristyle  de 
rOpéra?...  Maître,  vous  le  devines  bien. 

Ce  fut  en  vain  qu'Eugène»  calme,  enjoué,  riant,  employa 
tffut  Fart  de  l'amour ,  tous  les  ménsehiges  du  courage ,  pour 
apaiser  son  amante  et  dissuader  le  vieillard.  Inondée  de  larmes, 
le  regard  plein  de  terreur  et  d*amour,  Emma  Interrogeait  les 
yeux  d'Eugène,  et  se  défiait  de  son  sourire  qui  la  faisait 
pleurer:  „J'ai  été  outragée,  se  disrit-elle;  il  m'adore,  il  est 
brave,  il  me  vengera,  ^e  je  suis  malheureuse!^^  Le  père , 
sîiencienx  et  morne,  poursuivit  aussi  le  jeune  homme  de  son 


UN  OU£L.  13 

• 

regard  scrutateur,  et  malgré  tonte  la  prëaenca  d'eiprit  d'Bugène, 
l'expérience  dn  TÎeillard  robligeâit  à  douter,  cette  fois,  de  la 
sincérité  de  Tamant  d^  sa  flUe.  Cependant  celui-ci  protestait, 
aux  genoux  d'Emma,  que  l'insulte  qu'on  a?ait  osé  lui  faire ^ 
avait  été  suivie  d'excuses,  et  que  tout  avait  fini  là.  Emma  le 
lui  faisait  répéter  cent  fois,  sans  que  la  joie  rentrât  dans  son 
cœur,  et  le  vieillard  écoutait  sans  que  la  oonvicfion  pénétrât' 
dans  son  ame. 

Onze  heures  sonnèrent;  Eugène  allait  se  retirer,  et  un  rayon 
d'espoir  pourtant  éplaircissait  un  peu  le  front  de  la  Jeune 
amante,  et  même  aussi  celm  de  son  père,  quand  un  valet  remit 
à  celui-ci  u^  billet  très-pressé,  qu'une  personne  inconnue  venait 
d'apporter  à  l'hôtek  Emma  tressaillit;  Eugène  voulut  partir. 
Mais  déjà  le  vieillard  avait  ouvert,  il  liÉait...  „ Demeurez !^< 
s'écria-t-il;  et  aussitôt  Emma  retombe  sur  son  siège,  pâle, 
tremblante,. mourante,  mais  retenant  Eugène  par  la  main, 

,,I1  nous  trompait!''^  ajouta  le  vieillard;  et  il  porta  donlou« 
reusement  la  main  sur  son  front 

„I1  se  battra,  je  le  savais  bien!'^  dit  Emma,  les  lèvres 
décolorées  comme  à  l'instant  de  la  mort 

„Vous  avez  été  insultée!  s'écria  enfin  Eugène,  avce  le  feu 
d'une  noble  colère:  oui!  insultée,  à  eèté  de  votre  père,  publia 
qnement,  à  mon.brss!  Bmmal  Emma!  aimeries-vons  un  homme 
sans  amour,  sans  coûrsge,  sans  honneur?^ 

Emma  voulut  répondre,  et  ne  put  arracher  de  son  s6in 
qu'un  soupir. 

Son  père,  qui  achevait  de  lire  le  billet  révélateur ,  n'avait 
point  entendu;  il  reprit  d'un  Jton  frave: 

„ Monsieur,  demain,,  à  sept  heures  du  matin,  vous  devez 
avoir  une  rencontre,  an  bois  -de  Ronninville,  avec  les  deux 
jeunes  fats,  que  vous  avez  trop  honorés  ce  soir  en  relevant 
leur  impertinence.  Le  vii^unte  d'O...  et  M.  de  St  M... 
doivent  être  vos  témofais ,  et  l'on  choisira  les  armes  sur  le  ter- 
rain «••  Vous  le  voyez t  grâce  au  del,  on  m'a  bien  informé. 
EstH^e  la  vérité? 

,iOui9  monsieur;  je  serais  indigne  de  toua,  d'Emnm... 


14  UN  DUEL. 

,,Arr£tei!  ne  recommeoçons  point  une  discussion  inudie;  je 
i|e  vous  demande  plus  ce  qne  vous  prétendei  faire;  Je  connais 
votre  prëjagé,*totre  opinion  snr  le  point  d'honneur;  vous  saves 
quels  sont  mes  principes  «  quelle  est  ma  conviction  sur  le  duel; 
nos  jugements  ne  sont  point  d'accord;  mais*  ëcoutez|  monsieur: 
j'ai  mes  droits,  comme  vous  les  vôtres;  vous  êtes  libre  de 
placer  le  point  d'honneur  où  vous  l'entendes ,  moi,  oi|  je  le 
crois.  Vous  êtes  le  maître  de  vos  jours  ;  je  le  suis  encore  de^ 
ma  fiUe.  Vons  aves  résolu  de  vous  battre  en  duel;,  et  moi 
j'ai  décider  que  je  n'aurai  point  pour  gendre  un  homme  prêt  à 
parier  sa  vie  contre  celle  du  premier  faquin,  et  qui  met  son 
honneur  sur  un  coup  d'épée,  comme  un  Joueur  son  or  sui*  un 
coup  de  dés.  Ce  n'est  point  là  l'époux  que  je  donnerai  à 
ma  fille.     ^   . 

^,Monsiettr!««.  au  nom  du  ciel!«.«  je  suis  déshonoré  si... 
.   „Non,  monsieur!  car  je  ne  veux  pas  non  plus  d*un  gendre 
déshonoré.    Aenonces-  à  ce  duel,  Bmma  est   à  vous:    puis-j^e 
vous  estimer  plus ,  et  vous  le  prouver  mieux  ? 

^,Vaus>  non,  monsieur ...  mais  le  monde.. •  , 

„£ngène!  vous  êtes  libre;  moi,  je  suis  père.  Vous  avez 
v^tre  point  d'honneur;  j'ai  le  miea  aussi.  Regardes  ma  fille! 
mettes  ses  larmes,  ses  angoisses  en  balance lavec  votire  amour- 
propre...  vojes^  malheureux i...  Cen  est  asses,  si  vous  l'aimes. 
Pour  moi,  voici  mon  dernier  met:  Point  de  duel,  on  point 
d*ESmma:  choisisses.*' 

En  achevant  ces  paroles,  le  vieillard  avait  saisi  la  main  de 
sa  fille,  et  l'enfrainait  hors  dn  salon. 

„Emma!  s'écria  Eugène;  vous  aussi»  me  condamnes- vous  1^ 
'  Emma,  résistant  à  l'^ori  de  «on  père^  se  retontiia,  et 
tendit  la  main  à  Eugène.  A  travers  sa  pâleur^  ses  larmes,  son 
sdésordre,  ,ua  sourire  éclataiti  et  quelle  éloquence  dans  ce 
sourire  I  il  était  fier  et  tendre  eonme  celui  de  la  jeune  Grecque, 
attachant  le  casque  sur  le  front  de  xson  flancd  „ Eugène! 
Eugène!^  dit-elle ^  en  pi^essant  sa  main,  en  le  regardant... 
et^  en  pressant  sa  mahi,  en  le  regardant,  les  yeux  de  la  jeune 
amante  rayonhaient^  et  rincarnai  revenait  s&r  ses  joies.. •  Maia 


UN  DUEL.  ^  15 

un  ponyoir  secret  ferma  sondaio  ses  lèvres |  mie  pensée  terrible' 
effaça  de  son  visage  Je  pourpre  r^iaissantf  ses  yeux  éloquents 
se  voilèrent,  elle  baissa  la  tête,  sa  main  n'osa  plus  serrer  celle 
du  jeune  honune,  et,  d'une  voix  timide  et  tremblante,  elle 
ajouta:  „Eugène,  obéissez  à  mon  père.M  Je  vous  défends  auss) 
de  vous  battre/^  Bt  soudaio  elle  se  précipita  sur  les  pas  du 
vieillard,  et  sortit  avec  lui  du  salon. 

Eugène  demeura  consterné,  sans  mouvement,  immobfle, 
comme  si  la  foudre  Tenait  de  le  frapper,  ou  comme  si  êeê  piedÉ 
eussent  pris  racine  à  Tendroit  oii  fimma  l'avait  quitté.  11  pro- 
nonçait intérieurement  ces  seuls  mots,  qui  semblaietit  retomber 
sur  son  cœur  comme  des  gouttes  de  plomb:  .„ Perdre  Emma!... 
renoncer  à  Emma!...  abandonner  Emma!...^  On  tourment,  un 
combat,^  une  angoisse  inexprimable  broyait  toutes  ses  idées., 
Choisir  entre  la  honte  et  la  perte  d'Emma! 

La  nuit  qui  s'écoula  ftit  un  supplice  affreux... 

Eh  bien!  maître,  la  main  sur  la  conscience,  à  la  place  du 
jeune  homme,  qu'eussies-vous  faitf 

*-  Crois-tu  que  le  vieillard  eût  parlé  sincèrement ,  et  dût 
tenir  sa  promesse? 

— -  Oui;  le  jeune  homme  avait  le  choix ^  rien  de  plus;  et 
il  le  savait 

—  En  ce  cas,  mon  ami  diable,  c'était  fort  délicat,  et  je 
commence  à  deviner..*  mais  achève,  hftte-toi,  car  llnstant  fatal 
est  bien  près. 

—  A  sept  heures  du  matin ,  le  père  dISmma  reçut  la  visite 
de  messieurs  le  vicomte  d'O.^^*  et  de  Saint-M....;  ils  venaient 
lui  apprendre,  du  ton  le  plus  poli^  mais  fro^  et  réservé,  que 
la  rencontre  n'avait  pas  eu  lieu. 

A  midi,  Eugène  se  présenta  à  f bétel.  Le  vieillard  le  reçut 
avec  le  plus  affectueux  empressement,  et  hii  tendit  la  main. 

Les  traits  charmants'  d'Emma  conservaient  encore  les  traces 
touchantes  des  larmea  de  la  nuit  ^Eugène  s'qiproeha  d'elle 
timidement.....  Elle  rougit  «% 

Le  soir  il  y  avait  cercle.  Qaand  Eagène  pantt'^  les  jeunes 
femmes  sourirent...  Emma  se  sentit  confuse.  Pas  un  des  jeunes 


16  UN.  DUKL* 

homnet  ne  vint  au-devant  du  futur  époux  de  U  reine  du 
aalen:  Eagène  demeura  aeui,  à  Tëcart,  isolé.  On  parhit  bas 
aoua  l'éventail ,  on  ricanait  derrière  le  doa  des  fauteuils... 
Était- ce  de  lui!...  Emma  ne  quitta  point  le  pi]ino  de  la  soirée; 
le  pupltlre  cachait  son  visage^  elle  ne  leva  plus  les  yeux...  Elle 
n'avait  plus  la  gloirej^et  l'orgueil  d'une  amante. 

Deux  jours  après ,  ce  fîit  au  bal.  On  y  vit  reparaître  la 
foule  des  prétendants  à  la  main  d*Emma,  qu'Eugène  avait 
éloignés;  et  les  jennes  danseurs  de  nouveau  se  précipitèrent 
au-dev«(nt  d'elle,  le  gant  blanc  sur  la  main.  Eugène,  cependant, 
avait  droit  ei^core  à  la  première  contredanse.  Hélas!  à-peine, 
conduisant  Emma,  l'avait-il  placée  dans  les  rangs  des  couples 
de  danseurs j  éclatants  de  jeunesse,,  éblouissants  de  parures, 
impatients  de  plaisir,  que  le  vis-à-vis  s'éclipsa,  changea  de 
place ,  et  personne  ne  se  fût  trouvé  pour  figurer  devant  Emma 
et  son  cavalier,  sans  le  secours  imprévu  d'une  petite  fille  de 
sept  ans  et  d')in  jeune  écolier.  C'était  un  hasard,  peut-être, 
mais  pour  Emma ,  tout  devenait  un  trait  acéré ,  un  sarcasme 
piquant,  un  mépriâ  clruel.  La  gaieté  folâtre  du  bal,  le  rire 
sans  cause  que  la  jeunesse  échange,  les  mots  sans  suite  jetés 
en  se  croisant  dans  la  danse,  pour  l'amante  inquiète,  attentive, 
tourmentée ,  c'était  un  murmuré  ironique ,  Eugène  en  était 
l'objet,  son  'oreille  n'entendait  bourdonner  que  ce  nom,  ses 
regards  ne  rencontraient  que  des  sourires  moqueurs  ;  cette  peur 
devenait  une  réalité....  et  Pair  contraint  d'Eugène  ^  non  moins 
qu'elle  en  défiance,  ne  la  détrompait  point..  Il  étaft  humilié: 
qu'elle  était  malheureuse!...  Emma  fut  retenue  pour  toutes  les 
autres  contredanses...  Et  Eugène?...  11  ne  dansa  plus;  toutes 
les  dames  étaient  engagées. 

Le  lendemain...,  Emma  était  souffrante. 

Le  lendemain...  elle  avait  la  migraine.     , 

Le  lendemain.,  elle  était  en  visite. 

Le  lendem^...  elle  ne  pouvait  recevoir. 

Le  lendemain..  Emma  partait  pour  la  campagne.... 

**•  Asmôdée!    l'aiguille   louche   au    plus    haut   chiffre    du 
cadran. 


UN  DUEL.  17 

—  Maître ,  Je  U^  roin  bien.    Le  malheureux  jeune  homme 
vient   enfin  de  comprendre,  qu'en  sacrifiant  le  point  d'honneur^, 
à  Vamour.y   il    a  perdu  celle  qu'il  aime.     Il  est  fier,   -tendre, 
noble;  et  il  sait  que  Tamour  et  Thonneur  ne  reviennent  point..* 
Yoilè  minuit ..  Regardez! 

La  pendule  sonna.  Je  voulais  regarder ,  mais  un  efiroi 
subit  saisit  mon  cœur,  glaça  mon  sang,  et,  malgré  moi,  je 
fermai  les  yeux:  l'heure  sonnait  encore.  „Asmodée!  m'écrîai-je, 
au  nom  du  ciel!  retiens  ce  jeune  homme!.... ^^  Mais  avant  le 
dernier  mot,^  une  explosion'  avait  ébranlé  l'hôtel...  Je  portai 
mes  deux  mains  sur  mon  visage,  je  redoutais  de  voir  cette 
horreur.  Un  éclat  de  rire  d'Asmodée  me  fit  rouvrir  les  yeux; 
il  me  touchait  de  sa  béquille,  tout  avait  disparu;  noijs  étions 
loin  du  lieu  fatal. 

—  Eh  bien!  maître,  me  dit  le  boiteux,  quelle  est  votre 
opinion  maintenant  sur  le  duel?  Le  jeune  homme  aurait-il  dû 
se  battre? 

-^  Vraiment  oui,  sans  nul  doute. 

—  D'accoird.  Don6  alors,  rigoureusement,  le  père  de  la 
jeune  fille  avait  eu  tort  de  l'en  empêcher. 

—  Du  tout;  il  était  sage.  Ce  duel  est' une  peste,  une  honte, 
une  horreur  !  c'est  un  acte  immoral,  qui  touche  de  prèâ  au  crime. 

—  D'accord,  aussi:  et  d'après  cela,  somme  totte,  votre  avis? 

—  Mon  avis? 

—  Comment  concluez-vous? 

—  Mais...  Ma  foi...  Je  ne  sais.    Et  toi,- démon? 

—  Comme  vous,  maître;  je  ne  sais;  et  c'est  à-peu-près  là, 
dans  ce  siècle  éclairé,  notre  opinion  sur  toute  chose,  à  com- 
mencér  par  votre  ame,  à  finir  par  mes  cornes. 

—  Tu  crois  ? 

—  C'est  la  vérité. 

—  En  ce  cas,  mon  amf^  nous  sommes  fort  avancés. 

Victor  DUCANGE. 


'  Paris.  III. 


V 


LES  JEUNES  FILLES  DE  PARIS. 


E)t  moi  aussi,  j'ai  promis  de  joindre  la  modeste  glane  d'un 
vieux  conteur  à  cette  gerbe  riche  et  variée,  formée  par  cent  et 
pn  écrivains  français,  offerte  par  eux  à  l'un  des  éditeurs  les 
ulus  recommandables  de  notre  littérature  moderne^  pour  l'indem- 
niser des  pertes  imprévues  que  hii  ont  fait  éprouver  nos  derniers 
orages. 

Mais  qve  lui  offrirai-je,  moi,  simple  moraliste^  presque  sep- 
tuagénaire,  habitué  à  parcourir  les  plus  humbles  sentiers  du 
Parnasse,  à  m'y  reposer  sous  de  paisibles  ombrages,  oii  je  me 
contente  de  cueillir  quelques  fleurs  des  champs,  pour  les  offrir 
aux  jeunes  filles  qui  se  trouvent  sur  mon  passage?  ^ 

De  quel  droit  me  mêler  p^rmi  ces  nouveaux  Addi$ùn^  ces 
Q;uintUieUi  ces  Arisiarques  fouillant  jusque  dans  les  derniers 
replis  du  cœur  humain,  pour  en  connaître  les  mouvements,  les 
erreurs,  et  le  conduire  à  sa  perfection?  De  quel  droit  irais-je 
lutter  avec  tous  ces  grands  coloristes  de  notre  époque,  moi  qui,. 

m 

voué  constamment  au  style  simple  dé  conteur  moraliste,  eus 
toujours  pour  devise  cet  adage  d'Horace:  Ingenium  misera 
fortunathis  arte;  „Le  naturel  est  préférable  à  Tarf  ? 

Mais  j^ai  promis;  j'ai  cédé  à  l'irrésistible  charme  d'inscrire 
mon  nom  parmi  ceux  de  mes  amis,  de  mes  confrères:  j'oserai 
donc   conter   encore...   pour    la   dernière   fois   peut-être;    oui> 


L£S  1£UNES  FILLES  DE  PÀkiS.  19 

j'essayerai  de  faire  une  esquisse  fidèiç  des  jeunes  filles  de  Paris; 
de  prouver  que,  dans  tous  les  rangs  de  Tordre  social,  ellea 
offrent  des  modèles  à  citer  ppur  l'honneur  et  la  gloire  de  leilir 
sexe:  je  m'attacherai  surtout  à  démontrer  que  la  vertu  la  plus 
digne  d'ëloge,  est  celle  qu'on  rencontre  dans  la  classe  Indigente, 
oii  toujours  elle  est  environnée  des  séductions  que  font  naître 
le  désir  de  s'élever,  Tisolement,  Tinexpérlence,  et  trop  souvent, 
hélas!  les  besoins  pressants  de  la  vie.  ^ 

Le  fond  du  récit  que  je  vais  faire  est  historique:  cette 
anecdote  a  eu  lieu  dans  mon,  voisinage;  et  je.  m'en  suis  emparé, 
pour  la  joindre  à  ces  traits  populaires,  attachants,  que  je  vais 

f 

ramassant  sur  la  scène  du  monde;  comme  le  botaiiiste  qu'on 
voit  errer  dans  les  vallons,  sur  les  montagnes,  cueillant  les  plantes 
salutaires  propres  à  calmer,  à  prévenir  tons  JLes  maux  dé  rhumanlté. 

Estelle  Aubert  était  Tunique  enfant  d'un  ouvrier  imprimeur, 
qu'un  travail  forcé,  opiniâtre,  avait  réduit  à  vivre  dans  un 
fauteuil,  privé  de  l'usage  de  ses  jambes  et  de  ses  mains.  PositiciB 
cruelle  pour  un  homme  de  cœur,  qui  se  trouvait  à  la  charge 
de  sa  femme  et  de  sa  fille!  Celles-ci  n'avaient  pour  toute  ^res- 
source, que  leur  modique  profession  de  blanchisseuse  en  linge 
fin,  à  laquelle,  depuis  quelques  mois,  Estelle  avait  ajouté  celle 
de  raccommodeuse  de  blondes- et  de  dentelles,  afin  d'augmenter 
le  gain  dé  la  journée.  \ 

Cette  honnête  et  pauvre  famille  habitait  deux  chambres  eil 
mansarde,  ou  plutôt  un6  partie  d'un  sixième  étage,  me  de 
Chabannais,  en  face  d'un  hôtel,  dont  le  premier  était  occupé 
par  un  ^rand  spéculateur  de  terrains,  devenu  banquier  très* 
renommé;  le  second,  par  le  vicomte  de  Saluées,  écuyer  caval- 
cadour;  et  le  troisième,  par  un  commissaire-priseur. 

Chacun  de  ces  divers  habitants  de  l'hôtel  avait  une  fille  : 
celle  du  banquier  ,Saint*Omer,  nommée  Léonie,*  était  une  brune 
piquante,  d'une  figure  ouverte,  et  de  la  plus  agréable  humeur; 
jmais  distraite,  étourdie^  insouciante,  et  donnant  à  son  institu- 
trice, femme  d'un  mérite  reconnu,  la  plus  grande  peine  à  mettre 
.  dans  la  tête  de  son  élève  deux  idées  de  suite ,  à  graver  dans 
sa  mémoire  les  moindres  notions  de  grammaire,  d'histoire  et  de 


20  LES  JEUNES  FILLES 

gëopraphie;  C'était,  pu  un  jnof ,  une  charmante  folle  gâtée  par 
Bea  parents,  qui  s'imaginaient  que  lenr  fille  unique  aurait  bien 
asseas  de  ropulence,  pour  brillçr  dans  le  monde  et  faire  un 
mariage  avantageux.  Déjà  même,  en  effet,  quoiqu'elle  n'eût  que 
dix-sept  ans,  elle  était  recherchée  par  eertaii^s  'seigneurs  de  la 
cour,  qui  convoitaient  la  dot  considérable  qu'elle  devait  avoir, 
pour  apaiser  leurs  créanciers,  soutenir  le  train  de  leur  hôtel, 
en  un  mot  ]^onr  fumer  leurs  terres:  expression  usitée  parmi  les 
grands  qui  se  mésallient. 

La  fille  du  vicomte  de  Saluces  offrait  un  contraste  frappant 
avec  celle  du  banquier.  Clorinde,  belle  blonde,  un  peu  fade, 
âgée  de  dix-huit  ans,  était  froide  (st  réservée.  £on  regard  était 
impérieux,  en  même  temps  que  ses  lèvres  dédaigneuses  expri- 
maient  la  fierté.  Sa  gouvernante  ex-chanoinesse  la  maintenait  dans 
cette  haute  idée  de  naissance,  dans  cette  roideur  de  caste 
nobiliaire,  et  lui  faisait  mesurer  à  chaque  instant  la  distance 
énorme  qui  existait  entre  ell^e„et  la  fille  d'un  de  ces  nouveaux 
enrichis,  qui  s'imaginent  pouvoir  marcher  de  pair  avec  les  grands 
seigneurs. 

Quant  à  la  jeune  Emma,  fille  de  M.  Dumont,  commissaire- 
priseur,  elle  n'avait  ni  la  morgue  insolente  de  Clorinde,  ni  la 
folle  insouciance  de  Léonie.  Placée  par  le  destin  dans  cette 
moyennte  région  de  la  société,  oii  Ton  ne  connaît  ni  l'ennui  du 
rang  et  de  l'étiquette,  ni  les  besoins  de  l'indigence;  oii  Ton  est, 
comme  le  dit  un  ancien  sage,  à  l'abri  des  coups  de  soleil  qui 
frappent  la  cime  des  forêts,  et  des  inondations  qui  noient  les 
petites  herbes  rampant  sur  la,  terre;  Emma,  élevée  par  sa  mère, 
excellente  femme,  occupée  à  maintenir  dans  sa  maison  l'ordre 
et  l'aisance,  à  faire  le  bonheur  de  tout  ce  qui  l'entourait;  Emma, 
habituée  dès  son  enfance  à  vaquer  aux  soins  domestiques,  bonne 
par  instinct,  instruite  sans  prétention,' charmante  enfin  sans  presque 
s'en  douter...  Emma  n'était  qu'une  simple  bourgeoise. 

Estelle  Aubert  se  fût  élevée  promptement  au-dessus  de 
l'humble  condition  oii  elle  était  réduite,  si  elle  eût  voulu  prêter 
l'oreiUe  aux  agaceries  des  jeunes  étourdis  du.  quartier,  aux 
séductions  dont  :  elle  était  assaillie  dans  les  différentes  maisons 


DE  PARIS.  21 

OÙ  elle  reportait  fiob  outragée.  A  la  voir  paTcourir  d'an  pied 
léguer  les  mes  de  Paris  ;  gentille)  accorte,  '  le  nei  eii  l'air,  le 
flonrire  snr  les  lèrres,  et  tenant  sons  le  bras  son  petit  carton 
Tert)  on  la  confondait  'souvent  avec  ces  grisettes,  qni,  sons  les 
apparences  d'ouvrières  très-occnpées,  courent  les  aventures,  et 
font  un  honteux  trafic  de  leur  jeunesse  et  de  leurs  charmes. 
Mais  sitôt  qu'on  adressait  la  parole  à  notre  jolie  raccommodense 
de  dentelles,  on  jugeait  à  sa  réponse,  à  son  maintien,  à  cette' 
piquante  franchise  répandue  dans  tout  son  être,  que  <!'était  une 
fille  de  bien.  On  ne'  la  voyait  point  s'effaroucher  d'un  mot, 
d'une  plaisanterie  qu'on  lui  décochait  en  passant;  elle  se  rési* 
gnait  aux  humiliations  passagères  que  lui  faisait  '  éjprouver  sa 
profession,  et  s'en  vengeait  en  sentant  se  raffermir  sa  vertu,  en 
évitant  avec  adresse  les  attaques  des  nombreux  séducteurs  qu'elle 
renconftrait  dans  le  monde;  et  ne  pouvait  concevoir  comment  on 
ose  acheter  de  la  misère  ce  que  le  cœur  seul  peut  donner. 

Estelle  était  souvent  en  relation  avec  ses  trois  jeunes  voisines. 
Sa  réputation  d'honnête  fille,  ses  tendres  soins  pour  son  père 
infirme,  et  son  renom  d'habile  ouvrière,  lui  donnaient  une  espèce 
de  vogue:  il  ne  se  passait  point  de^  semaine,  qu'elle  ne  fût 
appelée,  tantôt  chea  le  banquier  Saint-Omer,  pour  raccommoder 
un  voile  d'Angleterre  qu'avait  déchiré  (madame,  en  descendant 
de  calèche. au  bois  de  Boulogne;  tantôt  chez  le  vicomte  de 
Saluées,  pour  réparer  un  accroc  à  ses  manchettes  de  Malines 
brodées,  une  déchirure  aux  barbes  tombantes,  en  point  de 
Bruxielles,  qu'avait  faite  la  vicomtesse  dans  l'i^ppartement  de  la 
dauphine  ;  tantôt  enfin,  chez  le  commissaire-priseur,  pour  reblan- 
chir et  remettre  à  neuf  les  collerettes  en  tulle  de  madame 
Dumont,  ou  bien  les  pèlerines  de  sa  fille,  en  jaconnas,  et  qui 
composaient  sa  parure  ordinaire. 

Mais  Taccueil  que  recevait  Estelle  Aubert  aux  divers  étages 
de  l'hôtel,  variait  suivant  la  condition  des  familles  qui  l'occu- 
paient. Au  premier,  son  ouvrage  était  toujours  bien  reçu,  apprécié 
à  sa  juste  valeur;  et  chaque  fois  elle  en  recevait  le  prix,  en 
proportion  des  soins  et  du  travail  qu'il  avait  exigé.  Léonie 
l'appelait  ordinairement  ma  batme  Ekielle^   et  ne  prenait  avec 


22  LES  JEUNES  FILLES 

elle  anciiii  ton  4e  hauteur,  ni  d'arro^nce.  Il  n'en  était  pas  de 
même  au  second:  la  Ticomtesse  de  jSaiucea,  fière  et  méprisante^ 
devenàe  dévote  austère,  de  dame  un  peu  légère  qu'elle  avait 
été,  ne  paraissait  jamais  satisfaite  de  ce  qu'avait  fait  la  Jeune 
ouvrière^  qu^elle  nommait  tantôt  ma  petite^  tantôt  mon  ccBùr^ 
avec  ce  sourire  dédaigneux  qui  semblait  mesurer  les  distances. 
Clorinde  se  montrait  encore  plus  difficile,  plus  exigeante  que 
sa  mère:  elle  faisait ^ souvent  recommencer  à  la  complaisante 
Estelle  son  travail;  et  presque  toujours  la  pauvre  fille  se  retirait 
sans  en  avoir  reçu  le  salaire.  Quant  au  troisième  étage,  elle  s^y 
présentait  comme  dans  sa  propre  famUle.  Monsieur  et  madame 
Dumont  la  comblaient  de  caresses,  de  félicitations  sur  sa  conduite: 
,Emma  surtout  ne  pouvait  se  lasser  d'admirer  la  perfection  de 
travail  de  sa  charmante  voisine;  elle  lui  serrait  les  mains,  et 
l'eût  volontiers  embrassée,  si  elle  n'eût  pas  craint  de  monter  la 
tété  ardente  de  Léon  son  '  frère,  jeune  étudiant  en  droit,  qui 
ressentait  pour  la  raccommodeusé  de  dentelles  un  penchant 
fondé  sur. l'estime^  et  que  par  cela  même  il  lui  était  impossible 
de  taire  et  de  répritaier. 

Bientôt  la  jeune  Estelle  se  fit  une  réputation  pamni  les 
dames  les  plus  élégantes  du  quartier.  C'était  à  qui  vanterait  son 
talent,  son  exactitude:  c'était  à  qui  lui  confierait  ses  chiffons  les 
plus  précieux.  Enfin,  mademoiselle  Aubert,  car  c'est  ainsi  que 
chacun  là  nommait,  ne  pouvant  plus  suffire,  avec  sa  mère,,  à 
tout  le  travail  qu'on  lui  confiait,  fut  contrainte  de  prendre 
plusieurs  ouvrières,  de  faire  des  apprenties  dans  son  état;  et 
pour  cela,  il  lui  fallut  quitter  ses  deux  chambres  eu  mansarde, 
où  il  faisait  si  froid  l'hiver,  et  si  chaud  l'été.  Elle  loua  donc 
un  joli  petit  appartement  au  troisième  étage  de  la  maison  oh 
elle  demeurait,  dont  une  jiièce  donnait  au  couchant,  sur  la  rue, 
et  qu'habita  son  vieux  père  infirme,  (j^ù'elle  roulait  souvent  dans 
son  fauteuil,  vers  la  croisée,  pour  lui  faire  respirer  le  grand 
air,  et  le  réchauffer  aux  rayons  du  soleil.    ^  ' 

Placée  alors  en  face  des  appartemei^ts  qu'occupaient  ses 
trois  voisines,  Estelle  les  suivait  assez  souvent  dans  leurs  occupa^ 
tiens  journalières.  Tantôt  elle  remarquait  Léonie,  se  pâmant  de 


DE  PARIS.  SS 

rire,  en  laifiiit  fUre  mille  toars,  mille  gtmbades  au  diige  diéri 
de  «a  mère,  attoelié  par  une  lopgne  chaîne  ;à  l'un  dea  bdcona 
du  premier:  tantôt  elle  apercevait  Clorlnde  faisant  de  la  tapia- 
aerie  anprèa  de'sa  mère,  qui  a'était  endornue  au  milieu  d'une 
lectare  édifiante:  tantôt  enfin,  elle  recevait  un  aalut  gracieux, 
nn^  aimable  aourire  d'Emma,  qui  vaquait  aux  aoina  du  ménage, 
en  répétant  la  romance  du  Jour,  ou  bien  une  jolie  chanson  de 
Béranger.  Bientôt  son  frère  Léon  venait  la  rejoindre  à  la  croisée; 
et  remarquant  lea  tendres  égards  d'Estelle  pour  son  vieux  père, 
il  la  saluait  à  son  tour  avec  une  vive  émotion,  et  restait  lea 
regards  attachés  sur  elle  jusqu'à  ce  qu'elle  se  fût  retirée  au 
fond  de  son  habitation,  pour  reprendre  son  travail  et  diriger 
eelui  de  ses  ouvrières. 

L'Idver  succéda  bientôt  aux  beaux  jours;  il  donna  de  nouveau 
à  la  jeune  raccommodeuse  de  dentelles  une  Juste  idée  de  l'or- 
gueil- dte  rangs  et  dea  prérogatives  de  la  naissance:  cb  qui 
raffermit  dans  la  résolution  qu'elle  avait  prise,  de  i'avoir  avec 
les  gens  titrés  et  les  opulents»  que  les  communications  nécessaires 
à  son  état,  ou  aux  besoins  qu'on  pouvait  avoir  d'elle.  L'époque 
du  carnaval  approchait;  et  chaque  classe  de  la  population  se^ 
livrait  aux  plaisirs  que  procurent  les  réunions  de  danse,  de 
Inusique.  Il  y  eut  un  grand  bal  chea  le  banquier  Saint-^Omer: 
le  ban.,  et  l'arrière-ban  de  la  Chaussée  -  d'Antin  avaient  lété 
invitée  ries  préparatift  les  plus  somptueux  étaient  dirigés  par  le 
plus  habile  tapissier,  par  le  glacier  le  plus  en  vogue.  En  un 
mot,  rien  n'avait  été  épargné  pour  étaler  tout  le  luxe,  toute  la 
somptuosité  de  la  finance. 

Estelle,  qui  le  matin  de  ce  grand  jour  avait  reporté  à  madame 
Saint-Omer  une  garniture  de  robe  en  point  d'Angleterre,  avait 
osé.  demander  à  la  femme  de  charge  la  permission  de  se  mêler 
parmi  lea  gens  de  l'hôtel,  pour  voir  défiler  dans  l'antichambre 
lea  beautés  célèbres  de  la  banque,  examiner  leurs  toilettes,  et 
jouir  de  loin  du  magnifique  coup  d'œil  de  cette  brillante  fête- 
Un  valet  de  chambre  vêtu  en  noir,  chapeau  à  trois  cornes  sous 
le  bras,  annonçait  à  haute  voix  toutes  les  personnes^  qui  se 
présentaient  Parut  la  famille  de  Saluées,  invitée  par  convenance 


\ 


• 


24  ^  LES  JEUNES  PILLES  ,  / 

de  Toteiuage,  et  qui  n'avait  pu  se  dispenser  de*  répondre  à 
rijivitation,  vu  q^ue  plus  d'une^  fois  on  ayait  eii  recoars'à  la 
caisse  de  Saiat-Omer,  et  qu'on  pourrait  y  recourir  encore;  car 
le  vicomte,  pour  se  conformer  aux  habitudes  des  seigneuis  de 
la  cour,  aimait  le  jeu,  avait  des  maîtresses.  A  cette  annonce  que 
fait  le  valet  de  chambre:^  ^^ Monsieur  le  picomte  et  madame  la 
vicomtesse  de  Saluées  !^^  celle-ci  s'imaginant  que  chacun  péiëtré 
de  l'honneur  qu'elle  fait  à  cette  réunion  de  roturiers,  va  se  Jeter 
et  lui  rendre  hommage,  se  g^ourme,  étale  avec  emphase  le 
volant  de  sa  robe,  et  promène  partout  ses  regards  fiers,  scru- 
tatetirs...  mais  étonnée  de  voir  que  personne  ne  bouge^  ne  se 
rangé  sur^^son  passage.  La  grosse  madame  âaint-Omer  vient  seule 
au-devant  d'elle,  en  l'appelant  tout  haut:  „Afa  chère  voisine.^^ 
Léohie  prenant  la  main  de  Clorinde  qui  suit  sa  mère,  la  conduit 
parmi  les  danseuses^  en  lui  dfsant  :  ,,Coiifée  à  ravir...  mise  comine 
9, un  ange...  oh,  ma  chère,  que  vous  êtes  gentiUeI>'  La  franchise 
'du  compliment  ne  peut  faire  excuser  la  familiarité  du  langage; 
et  la  noble  demoiselle,  blessée  de  ce  ton  d^égalité,  va  rejoindre 
la  vicomtesse,  qui  dit  tout  bas  à  son  mari:  ,,Comme  cela  sent 
„ici  le,  parvenu!  quelle  grossière  espèce!  —  On  a  bien  raison 
,,de  dire,  lui  répond  le  vicomte,  que  l'or  est  comme  le  soleil, 
„il  donne  à  la  boue  de  la  consistance."  En  achevant  ces  mots, 
il  serre  avec  afi'ection  la  main  de  Saint-Omer,  qui  l'abo^rde  avec 
son  gros  sourire,  et  lui, dit  bas  à  l'oreille:  ,, Voisin,  fe  vous 
mén«ge  une  bouillotte  aux  cinq  cents  francs/'  Mais  ce  qui 
suffoque  la  superbe  Clorinde,  c'est  de  voir  Léonie,  la  demoiselle 
d^  la  maison,  faire  en  passant  devant  l'antichambre  un  signe 
d'intelligence  à  l'ouvrière  en  dentelle,  qui  baisse  les  yeux,  rougit, 
et  n'en  jparait  que  plus  jolie. 

Dès  le  lendemain,  Estelle  n^  manqué  pas  d'aller  donner  à 
l'honnie  famille  Dumont  qu'on  n'avait  point  invitée,  les  détails 
de  cette  fête  magnifique,  et  de  lui  nommer  les  dames  qui 
avaient  étalé  les  plus  beaux  diamants,  les  plus  riches  parures. 
Il  se  trouva  que  l'une  était  la  fille  .d'un  receveur  général,  destitué 
pour  malversations;  que  l'autre  était  la  sœur  d'un  agent  ^e 
change  dont  les  paiements  venaient  d'être  suspendus  "pour  l|i 


DE  PARIS.  25 


/ 


troldème  fofa;  qne  celle-ci  plaidait  en  séparation  contre  son 
maii,  pourtuin  comme  banqueroutier  fhiudulé«x;  qne  celle-là, 
non  commune  <n  biens  ayec  son  digne  époux,  Homme  '  d'affaire& 
faisait  passer  sous  son  iiom  des  sommes  considérables  que  l'adroit 
fripon  extorquait  à  ses  clients...  „i!h  quoi!^^  s'écriait  Estelle  avec 
cet  étonnement  d'une  ame  neuvç  et  pure^  ,,ces  femmes-là  sont* 
,,  elles  audacieuses  pour  venir  liriller  dans  un  bal?  —  Bon!^^ 
lui  répondit  le  commissaire^prilselir,  avec  le  sourire  malin  d'un 
fonctionnaire  irréprochable,  ,, l'honneur  chez  ^ tous  ces  grands 
,,  faiseurs  du  Jour,  est  comme  les  ongles,  il  repousse.'^ 

Peu  de  temps  après  eut  lieu  chez  le  vicomte  de  Sahices, 
une  réunion  non^  moins  nombreuse  et  composée  des  fai&Ules 
les  plus  ancienn0s,  d'après  le  traité  du  blason.  Ce  n'était  point 
un  bal:  la  grand'mère^ de  la  sœur  d'un  petit  prince  souverain 
d^un  cercle  d'Allemagne,*  était  morte  subitement;  et  là  cour 
était  en  deuil  pour  dix  jours.*  L'étiquette  voulait  dolnc  qu'on  se 
bornât  à  donner  un  concert  qui  avait  réuni  les  talents  les  plus 
renonunés  de  la  capitale. 

Saint-Omer  et  sa  famille  furent  invités:  le  moyen  de  ne 
pas  les  admettre,  tout  roturiers  qu'ils  étaient?  Le  vicomte  de 
Sidnces  avait  encore  emprunté  la  veille  à  son  voisin  quatre 
billets  de  banque^  pour  acquitter  une  dette  d'honneur.  Leur 
présence,  il  est  vrai,  ferait  une  disparate  choquante  dans  une 
réunion  de  ^a  plus  haute  noblesse  ;  mais  nécessité  devient  loi. 

Estelle  avait  un  goût  particulier  pour  la  musique:  elle 
chantait  avec  une  expression  remarquable  les  plus  jolis  airs 
des  nouveaux  opéras.  Elle  obtint  de  la  femme  de  chambre  la 
pei'raission  de  se  mêler  parmi  les  gens  de  l'hôtel,  poyr  entendre 
les  différents  morceaux  qu'on  devait  exécuter.  Son  ravissement 
fut  inexprimable;  mais  ce  qui  lui  causa  une  surprise  mêlée 
d'indignation,  ce  fîit  devoir  certains  grands  seigneurs  s'endormir 
sur  leurs  sièges,  d'en  entendre  d'autres  causer  entre  eux,  pendant 
que  les  artistes  les  plus  célèbres  exécutaient  les  principales 
productions  de  nos  grands  nfàitres,  et  se  surpassaient  pour  en 
faire  sentir  toutes  les  beautés.  Ce  murmure  de  conversations 
particulières;    ce  costume  de  deuil  qui  couvrait  les  assistants; 


26  LES  JEUNES  FILLES 

cet  aaBoainaiit  fardeau  de  rétiqnette  qu'obterraient  avec  «ne' 
ridicule  ^stérile  tout  cèa  petswMiiiaget  d'un  haut  rang,  ton»  eea 
fiToria  du  monarque;  ^e  coaconra  en  un  mot  d'exigencca^ 
d'ambitfona,  de  préaëaneea,  tont  semblait  contribuer  à  répandre 
la  triateaae  qu'on  voyait  enjpreinte  aur  chaque  visage;  et  la 
jeune  ouvrière  ne  tmrda  paa  à  ae  convaincre  que  les  frauda, 
blaaëa,  rêvent  le  bonheur  aana  jamais  en  jouir;  et  que  Tennui 
est  la  calamité  des  heureux  de  la  terre. 

Peu  de  joura  après ,  rhonnéte  famille  Damont  reçut  à  son 
tour  ses  parenta*  ses  amia,  aes  affldés.  Il  n^  eut  à  cette 
réniiion  ni  le  luxe  éblouiasAnt  de  la  finance,  ni  la  morgue  impo^ 
aante  dea  gêna  de  cour:  c'était  le  raaaemblement,  Joyeux  dea 
bons  bourgeois  du  qmirtier.  On  n'y  remarquait  ni  colliers  de 
diamants,  ni  turbans  en  étolTe  d'or  surmontés  d'un  oiseau  de 
paradis,  ni  granda  cordons ,>  ni  chapeaux  à  plumet  blanc;  mala 
en  revanche  on  n'apercevait  partout  que  figures  riantes:  on  ne 
rencontrait  que  des  cœurs  épanouia  de  joie  et  de  franche 
amitié.  On  s'accostait  sans  cérémonie;  on  ae  prenait  le  bras 
avec  confiance:  on  se  dégantait  pour  se  serrer  la  main:  c'était, 
en  un  mot,  comme  le  dit  Marmontel,  la  fête  des  bonnes  gens. 
Aussi  rhonnéte  M.  Dumont  se  promenait*il  avec  ivresse  dans 
son  salon  proprement  décoré;  et  ne  cessait-il  de  répéter  au 
inilieu  des  danses  qui  se  formaient,  et  des  jolis  groupes  dont 
il  était  entouré,  que  le  moyen  le  plus  sûr  d'être  heureux,  c'est 
de  l'être,  du  bonheur  des  autres. 

Estelle  avait  été  inritée  à  cette  joyeuse  réunion  par  le 
commissaire-priseur.  Il  lui  dit,  avec  cet  accent  d'un  homme 
de  bien  qui  sait  distinguer  et  apprécier  le  vrai  mérite:  „Qui 
„peut  mieux  embellir  . notre  petite  fête,  que  celle  dont  le 
„  travail  soutient  ses  ]^arents,  adoucii  lea  souffrances  de  son 
„père  infirme,  et  s*est  acquis  l'estime  ^  la  vénération  de  tout 
„le  voisinage?, —  Il  nous  tardait,  chère  E^telie,^^  ajoute  madame 
Dumont,  „de  vous  donner  cette  preuve  publique  de  notre 
„  attachement  et  de  notre  considérlition.^ 

Oh  que  ces  paroles  pénétrèrent  avant  dans  le  cœuf  de  la 
jeune  ouvrière!     Qu'il  est  flatteur,   le  premier  hommage   que 


( 


Dt  PARIS.  27 

Ton  iti^i^  et  dont  oii  Varone  être  dig^e  !  Estelle  fnt  ri  Tive* 
ment  eaide  de  Joie»  qu'elle  ne  put  proférer  une  parole.  Un 
aerrenient  de  main  qn*e)le  reçnt  en  ce  moment  d*Emma,  \xX 
prouva  qu'elle  s'unissait  à  l'InTitation  de  ses  parents;  et  le 
regard  de  Léon  lui  fit  deviner  sans  peine  qnel  serait  au  %f\ 
ion  premier  cavalier.  Elle  y  ftit  accueillie  avec  tous  les  égards 
dus  à  la  fille  de  bien,-  traitée  par  toutes  les  jeunes  pe^nnefi 
comme  une  égale ^  comme  une  amie:  chacun  lui  adressait  les 
éloges  les  plus  flatteurs^  mais  aucun  d'eux  ne  valait  le  siplence 
de  Léon  dont'  les  regards  attachés  sur  elle  semblaient  partager 
non  initialion  dans  ITiontiète  bourgeoisie,  et  se  livrer  au  près* 
sentiment  qu'elle  y  occuperait  un  Jour  une  pkee  distinguée. 
Estelle,  bien  loin  d'avoir  une  semblable  pensée,  se  tenait  sur 
une  réserve  modeste  qui  la  rendait  plus  intéresninte  encore. 
Elle  évitait  autant  qu'il  était  possible  les  yeux  flamboyants  du 
fils  de  la  maison,  et  portait  les  siens  sur  tous  les  autres  jeunes 
gens,  espérant  se  distraire  du  trouble  qu'elle  éprouvait;  mais 
nous  cherchons  vainement  à  nous  fidr:  malgré  nous,  tout  nous 
y  ramène. 

Deux  ans  s'écoulèrent:,  mademoiselle  Aubert  devenue  chef 
d'un  atelier  considérable/ avait  fait  des  gains  légitimes  fo^  au- 
delà  de  ses  espérances.  EUe  avait  augmenté  peu*  à -peu  son 
petit  mobilier,  orné  soh  intérieur.  Sa  mère>  d'une  faible  santé, 
ne  ftisait  plus  le  gros  du  ménage:  il  était  confiera  la  veuve 
d'un  soldat  invalide.  Le  vieux  fauteuil  en  bois  du  père  Aubert 
était  remplacé  par  une  dormeuse  en  Velours  d'Utrecht:  il  ne 
paraisiûdt  plus  à  la  croisée  de  .sa  chambre  qu'en  redingote 
d'espagnolette  grise  eit  en  casquette  de"  drap  bleu.  Estelle 
enfin,  sans  rien  changer  à  son  habillement  ordinaire,  porta  des 
étofies  un  peu  plus  recherchées,  couvrit  ses  jolies  épaules  d'un 
ample  schali  de  mérinos ,  hasarda  même  la  petite  montre  en 
or,  pour  être  à  l'heure  chez  ses  pratiques  ;  fhais  elle  la  cachait 
^avec  soin^ious  sa  collerette.  Elle  ne  craignait  rien  tant  que 
de  se  faire  remarquer,  et  se  serait  Imposé  les  plus  grandes 
jirivations,  plutôt  que  d'exciter  Tenvie  et  ces  propos  des  habitants 


28  LES  JEUNES  HLLES 

do  quartier.  La  critique  vraie,  quoique  fié?ère,  est  h  sentinelle 
des  /nœnrs.  ^ 

La  première  moitié  de  Tannée  l^M  Tenait  de  s'éconler: 
Estelle,  toujours  bonne,  simple  et  laborieuse,  voyait  chaque 
Jour  son  destin  s'embellir.  Chérie,  honorée  de  ses  ouvrières 
et  de  ses  apprenties,  récompensée  de  ses  tendres  soins  pour 
ses  parents  par  le  bonheur  dont  ib  jouissaient  auprès  d'elle, 
notre  jenne  ouvrière  comparait  souvent  sa  position  sociale  avec 
celle  de  ses^  trois  ^voisines  qu'elle  étudiait  sans- cesse,  et  se 
trouvait  tout  aussi  heureusement  placée  dans  le  monde,  puis- 
qu'elle y  était  utile,  estimée.  Elle  s'amusait  de  l'étourderie  et 
des  inconséquences  de  la  fille  du  financiei^,  supportait  avec 
résigfuation  la  hauteur  et  les  tracasseries  de  celle  du  vicomte, 
et  fi^'en  consolait  par  la  tendre  amitié  que  lui  portait  Emma  ; 
lorsque  tout- à -coup  Toraçe  le  plus  terrible  s'éleva  dans  la 
cafMtale  et  s'étendit  sur  toute  la  France.  Le  monarque,  égaré, 
par  de  perfides  conseils,  brisa  le  pacte  social,  et  forcé  d'abdiquer 
la  couronne,  il  s'enfoit  pour  la  troisième  fois.  .  Paris  fut  en 
proie  au  choc  des  partis^  que  bientôt  calmèrent  les  vieux  amis 
dé  la  liberté  sans  licence,  en  s'appujant  sur  la  représentation 
nationale  qui  crut  devoir  fonder  une  nouvelle  dynastie.  Dans 
ce  bouleversement  général  on  vit  les  plus  hauts  rangs  anéantis, 
les  plus  belles  positions  sociales  détruites.  Le  vicomte  de 
Saluées  fut  dépouillé  de  ses  pensions,  de  Ses  prérogatives:  il 
suivit  dans  ieitr  exil  ses  anciens  pialtres,  laissant  sa  femme  et 
sa  fille  dans  une  gène  qui  les  contraignit  de  vendre  leurs  bijoux, 
leur  mobilier;  et  bientôt,  ne  pouvant  plus  subvenir  à  leurs 
besoins,  elles  se  retirèrent  chez  une  vieille  parente  égoïste, 
superstitieuse,  qui  habitait  le  faubourg  Saint-Germain. 

La  grande  secousse  politique  se  fit  sentir  daiis  le  cours  des 
effets  publics:  elle  causa  la  ruine  d'un  grand  nombre  de  gens 
de  finance,  et  principalement  de  ceux  qui  avaient  spéculé  sur 
les  terrains  et  les  établissements  publics.  Saint-Omer  fut  de 
ce  nombre  ;  après  avoir  vainement  épuisé  toutes  ses  ressources, 
tous  les  moyens  d'échapper  au  désastre,  il  céda  malheureusement 
aux  funestes  inspirations  de  Tamour-propre  déçu,  à  Thumiliation 


-1.^ 


•-.    ^ 


DE  PARIS.  29 

de  pâmer  de  l'opulence  à  la  misère^  et  se  fit  sauter  la  cerf  elle 
au  bois  de  Boulog^ne.  Cette  affreuse  et  cruelle  détermination 
ne  fut  connue  de  sa  femme  et  de  sa  fille  qu'au  moment  oil  le 
juge  de  paix  vint  au  nom  des  nombreux  créanciers  du  défunt, 
apposer  les  scellés  dans  son  riche  et  vaste  appartement  La 
malheureuse  madatne  Saint-Omer  fut  oblig^ée  de  s'en  éloi^er, 
sans  pouvoir  même  se  munir  dès  objets  qui  lui  étaient  le  plus 
nécessaires,  pour  se  réfuj^ier  Sans  un  hètel' garni,  et  pour  y 
attendre  l'issue  de  cet  épouvantable  événement.  Elle  eut  la 
douleur  d'apprendre  que  tout  ce  qui  composait  le  mobilier  serait 
vendu,  sans  qu'elle  pût  faire  la  moindre  réclamation»  parce 
qu'elle  avait  été  eii  communauté  de  biens  avec  son  mari,  fille 
ne  sut,  ainsi  que  si^  fille,  quelle  ressource  employer  pour  snb- 
^venir  aux  premiers  besoins  de  la  vie.  filles  essayèrent  en  vain 
de  recourir  à  la  commisération  de  plusieurs  grands  capitalistes 
qui  avaient  eu  de  fréquentes  conununications  avec  le  malheureux 
Saint-Omer;  elles  en  furent  accueillies  avec  indifférence,  écon- 
duites  avec  adresse:  elles  éprouvèrent  alors  que  la  plus  grande 
souffrance  des  infortunés,  c'est  d'implorer  les  opulents. 
'  Tontes  les  deux  abattues  par  la  douleur  ^  en  proie  au 
dénùment  le  plus  absolu,  se  voyaient  réduites  à-  implorer  Tassi»- 
tance  d'un  bureau  de  charité,  lorsque  Léonie,  se  rappelant  avec 
quel  zèle  et  quelle  ivresse  la  jeune  ouvrière  en  dentelle^  soutenait 
par  Son  travail  ses  honnêtes  parents,  sentit  se  ranimer  son 
courage,  et  résolut  d'aller  un  matin,  rue  de  Chabannais,  confier 
à  fistelle  Aubert  le  désir  qu'elle  éprouvait  et  l'espoir  qu'elle 
avait  ^onçu  de  procurer  à  sa  mère,  sinon  l'aisance,  du  moins  le 
pain  de  la  journée,  un  abri  contre  la  misère.  Elle  reçut  de 
son  ancienne  voisine  l'accueil  le  plus  touchant.  „ Venez,  ^^  lui 
dit  fistelle,  en  la  pressant  dans  ses  bras;  „ venez  avec  madame 
„ votre  mère  I  je  vous  occuperai  toutes  les  deux  dans  mon 
„atelier  $  et,  s'il,  vous  répugne  de  vous  mêler  parmi  mes  ouvrières, 
jii^  vous  iburnirai  de  l'ouvrage  dans  votre  appartement.  Les 
„deux  chambres  en  mansarde  que  j'habitais  sont  à  louer  dans 
„ce  moment;  venex  vous  y  établir.  Je  vous  avancerai  les  trois 
„mols  de  loyer,  vous^  prêterai  une  partie  de  mes  meubles;   m* 


80  LES  JBU1IE8  |rtI<L£8 

^boane  vea?e  feva  votre  méoage;  pa&n^  noôs  partugerons  tout' 
^ce  que  {e*  possède*  Venei,  mademoiseUe  Léonie,  vous  qui  me 
^reçûtes  toi^ourg  avec  tanit  de  bonéé,  lorsque  vous  ëtiex  dans 
^,f  opulence;  vous  qui  jamais  ne  m'aveat  fifiit  éprouver  ia  moindre 
;,  humiliation.  Vous  «a  dédaignâtes  point  votre  pauvre  blan- 
j^ofaisseuse;  il  est  bien  juste  qu'elleNÛt  son  tour;  et  je  vous 
^remwcie  d'avoir  compté  sur  Estelle  Aubert  — Ah!  dites  donc 
f^sur'mon  amie,  s^écrie  raadembiselle  Saint-Omera  hélasf  voua 
,,étes  la  seule  que  je  trouve  dans  notre  désastre  ;  et  je  voua 
„  avais  bien  jttgée/^ 

I>è8  le  lendemain ,  ia  mère  et  la  fiUe ,  leur  petit  bagage 
sous  le  bras,  vinrent  s^établir  à  deux  étages  au-dessus  de  celui 
qu'occupait  Estelle,  qui  d'avance  avait  garni  les  d^ux  mansardes 
des  objets  les  plus  nécessaires*  Madame  Saint-Omer  occupa 
celle  donnant  sui^  la  cour^  afin  de  n*avoir  pas  saos-cesse  devant 
les  yeux  les  croisées  du  somptueux  appartemeut  qu'elle  occupait 
en  face,-  et  dont  justement  on 'faisait  la  vente  du  mobilier» 
Léonie  ne  pouvait  s'empêcher  de  laisser  tomber,  de  sa  Incame, 
des  regards  attendris  sur  cette  belle  habitation  oh  elie  avait 
passé  des  jours  si  heureux;  où  bercée  par  les  prestiges  de 
Topulence,  elle  était  loin  de  croire  qu'elle  irait  se  réfugier  dans 
Fhumble  réduit  de  la  pauvre  ouvrière...  Oh  que  de  réflexions 
elle  fiiisait  sur  les  caprices  du  sort,  et  combien  elle  s'applan^- 
dissait  de  n^avoir  jamais  humilié  ses  inférieurs! 

Léonie  ne  rougit  point  de  s'établir  dans  Tateliei'  de  made* 
moiselle  Aubert,  où  elle  ne  tarda  pas  à  prendre  rang  parmi 
les  pins  habiles  apprenties.  Sa  mère,  atteinte  de  quel^^es 
infirmités  causées  par  le  chagrin,  travaillait  dans  sa  chambre, 
et^  secondait  sa  fille  à  se  procurer  les  objets  nécessaires  à  leur 
existence.  Ce  qu'elles  avaient  le  plus  à  cœur,  c'était  ^de  pouvoir 
remettre^à  l'obligeante  Estelle  les  difi'ëfents  meubles  dont  elle 
s'était  privée,  se  réduisant  elle-même  à  cotifcher  sur  un  Ut  de 
sangle,  pour  ofirir  à  madame  Saint-Omer  une  retraite  qui  lui 
fût  plus  commode  et  l'humiliât  moins  dans' son  îhalhenr.  Déjà 
la  mère  et  la  fille,  par  leurs  travaux  et  leurs  veilles,  se  dîpo- 
salent  &  traiter  avec  un  tapissier  du  voisinage,  pour  avoir  l'amea* 


DE  PARIS.  31 

blemeol  le  ping  modique,  mais  indispeiieable  à  leurs  besolog^ 
lonqu'un  évënemeot  easer  élrftiige  Tint  tirer  madimifie  et  made- 
moiselle fidnt-Omer  de  la  position  pénible  ob  elles  se  trouvaient 
Dn  jonr  qa'elles  étaient  allées  à  l'offiee  dlrin ,  et  que ,  selon 
leur  usage,  elles  avalent  remis  la  pl^  de  leurs  deux  chambres 
au  portier  de  la  maison,  elles  éprouvèrent,  en  rentrant,  une 
surprise'  mêlée  d'une  émotion  bien  naturelle,  en  voyant  une 
partie  des  meubles  qui  gamissaiéit  leurs  appartements  respecti& 
dans  rhôtel  qu'elles  avaient  habité.  Madame  Saint-Omer  reooQihit 
son  lit  d'acajou  orné  d'une  draperie  de  pékin  blèu-clel,  aveO 
son  somW,  sa  longue  bergère  en  maroquin  vert  et  son  grand 
chiffonnier:  elle  s'empresse  Âe  l'ouvrir,  et  le  trouve  rempli 
d'une  partie  de  son  linge  de  corps  et  de  ses  vêtements.  Léonie 
s'élance  dans  sa  mansarde,  et  reconnaît  son  lit  de  demoiselle, 
surmonté  d'une  àèche  dorée  portant  des  rideaux  de  mousseline, 
plusieurs  petits  meubles  à  son  usage,  sa  causeuse  en  drap  bleu- 
lapis,  son  piano,  tous  êeé  recueils  de  musique,  et  au-dessus  un 
grand  cadre  couvert  d'une  toile  veï'te.  Bile  l'enlève  avec 
empressement,  et  retrouve  le  portrait  de  son  père  au  bas 
duquel  on  avait  écrit  ces  mots:  „Courage,  ma  ^e!  celle  qui 
,, nourrit  sa  mère  du  travail  de  ses  mains,  tient  toujours  un 
„jang  honorable  dans  la  société.  «  Le  -cri  \pcrçant  que  jette 
Léonie,  à  l'aspect  de  cette  image  si  chère,  de  cette  touchante 
inscription,  attire  madame  Saint-Omer,  qui,  saisie  elle-même  de 
surprise,  et  pressant  sa  fiUe  sur  son  sdn ,  avoue  qu'on  n'a  pas 
tout  perdu  lorsqu'on  est  encore  mère,  et  que  les  trésors  les 
plus  vrais,  les  seuls  ùnpérissables,  ce  sont  ceux  de  l'âme. 

Léonie  se  rend  aussitôt  chea  Estelle  Aubert,  et  hil  raconte 
cette  aventure,  dont  celle-ci  la  féUcite  avec  cet  élan  de  la 
véritable  amitié.  Leurs  soupçons  alors  se  portent  sur  telle  ou 
teUe  personne  capable  d'un  aussi  beau  trait  de  générosité.  Pour 
mieux  ^rvenir  à  la  connaître,  elles  descendent  toutes  leis  deux 
chea  le  portier,  lui  font  mUle  questions  sur  les  porteurs  de 
ces  différents  meubles;  il  leur  répond  que  c'est  M.  Jaroart,  le 
tapissier  de  ces  dames,  qui  lui-même  a  mis  tout  en  place.  ,,11 
„est  venu   de  là  remonter  chez  moi  le  Ut  que  j'avais  eu  le 


32  LES  JPJNJBS  FILLES 

,9 bonheur  de-  prêter  ^madame  votre  mère/^  ajoute  Ehtelte: 
„  Allons  Tiùterroger  !  ^<  Ell^s  se  rendant  sur-le-champ  auprès 
de  ce. digne  homme,  qui  dem^euraît  au  bout  de  la  rue,  et  1% 
8ollicftei|.t  de  faire  connaître  la  main  bienfiiisanté  habituée  san^- 
doute  à  consoler,  à  secourir  l'honorable  indigence.  Celui-et 
avoue  ^u*en  eifet  il  a  été  chargé  d'acheter  à  la  vente  les  divers 
objets  qu'il  a  remis  chez  ces  dames;  mais  qu'il  ne  peut  nommer 
la  personne  qui  l'a  chargé  de  cette  commission,  parce  qu'elle 
a  .exig;é  sa  parole  d'honnei\r  de  ne  jamais  prononcer  son  nom^ 
y,£h  bien/'  reprend  vivement  Estelle,  „c'e8t  le  commissaire- 
„priseur,  M.  Dumont,  qui -a  fait  cette  viente,  il  doit  avoir  reçu 
^,le  nom  de  l'acheteur;  courons  le  lui  démander:  je  suis  sûre 
„ d'avance  qu'il  ne' pourra  me  le  refuser.  —  Vous  feriez  une 
„ démarche  inutile,^V  répond  l'honnête  tapissier:  ,.j'ai  tout  acheté 
„80U8  mon  nom  et  payé  comptant;  je  suis  à  ce  moyen  le  seul 
„  dépositaire  d'un  secret  qu'il  ne  m'est  pas  permis  de,  divulguer/' 
Plusieurs  mois  s'écoulèrent:  Léonie  avait  fait  de  rapides 
procès  dans  l'état  de  raccjonimodeuse  de  dentelles  ;  et  devenue, 
j^ar  son  travail  et  son  zèle,  la  première  ouvrière  de  l'atelier  de 
mademoiselle  Aubert,  elle  gagnait  amplement  de  quoi  subvenir 
'  à  la  dépense  de  son  humble  mémige.  Mais  si  elle  reçut  d'jplstelle 
Mes  preuves  d'uAe< franche  cordialité,  l'occasion  se  présenta  de 
lui  prouver  toute  sa  gratitude.  Lç  vieux  père  Aubert,  accablé 
d'infirmités,  fnt'  enlevé  presque  subitement  à  sa  fille  chérie;  et 
peu  de  jours  après  sa  femme  le  suivit  au  tombeau.  Cette  double 
perte  frappa  si  vivement  le  cœur  d'Estelle,  qu'il  fallut  tous  les 
aoins,  toutes  les  consolations  dont  Léonie  était  capable,  pour 
empêcher  son  intime  amie  de  succomber  à  sa  douleur.  Estelle 
ne  reçut  pas  moins  de  condoléances'  de  la  famille  du  commisp- 
8aire-priseur:\monsieur  et  madame  Dumont  vinrent  la  visiter 
souvent  ;  £mma  passa  plusieurs  journées  de  suite  auprès  de  sa 
chère  voisin^;,  et  plus  d'une  fois, Léon  vint  unir  ses  consolali^na 
à  celles  de  sa  sœur*  Ces  consolations-là  ne  furent  peut-êàre 
pas  celles  (}ui  portèrent  le  moins  de  douceur  dans  Tame  de 
BOtte  charmante  ouvrière. 

.  Celle-ci,  toutefois,  se  trouvant  tout-à-coup  Orpheline,  à^peîne 


/ 

* 


âgée  4e  ?^gi-trois  tiû,  d'une  Û^re  rwk^nâty  el  d'une  grtee 
perftile,  votl^t  se  donner  nne.é^de  qoi  mit  à  Tabri  ses  mcenn 
et  sa  rotation.  BUe  pria  madame  Saint-Omer  de  loi  serr&r 
de  mère ,  el  Ini  proposa  de  venir  avec  sa  fille  habiter  anp]:ès 
d'elle ,  et  de  confondre  «nsemble  «lenr  travail  et  lents  profits. 
Cette  proportion  fut  aeceptëè  a?eo  tranqiort  :  Lëonie  éprouvait 
nne  secrète  jouissance  à  faire  descendre  sa  mère  de  isa  mansardci  , 
à  f  établir  an  troisième  étage,  oii  elle  ponrrait,  «?ec  les  menbles 
qu'elle  tenait  d'une  nain  généreuse  et  toi|}ourB  inconnue,  Retrouver 
quelques  illusions  de  son  ancienne  position  dans  le  monde* 
L^orgueii  ressemble  à  Tespérince  :  Il  nait  en  noua  ;  il  y  meurt 
le  dernier* 

Cette  association^  fut  ^prouvée  de  tout  le  voisinage:  on 
reconnut  là  toute  la  pureté  des  mtturs  qu'avait  toujours  observée 
mademoiselle  Aidiert,  Elle  initia  tont-àr&it  Léonie  dans  les 
détails  de  sa  profession,  et  là  présenta  chez  ses  pratiques  .comme 
sa  compagne  chérie,  comme  sa  soeur  adoptive«  MademoiseUe 
Saint-Omer,  abandonnée  de  tous  les  anciens.  afBdâi  de  feu  son 
père,  lorsque  ceux-ci  craignaient  qu'elle  n'eût'  besoin  d'eux,  leur 
parut  alors  estimable,  intéressante:  les  plus  riches  familles  du 
quartier  «'empressèrent  de  seconder  ses  nobles  efforts,  louèrent 
tout  haut  son  dévouaient  filial ,  '  et  lui  procurèrent  les  moyens 
de  contribuer  à  la  prospérité  de  l'atelier  commun,  qui  détint 
un  des  plus  renommés  et  des  jnieux  achalandés  de  la  ca^tale» 

Un  |our  que  les  deux  associées  s'entretenaient  de  leurs 
succès,  de  leur  bonheur  mutuel,  entre  chez  elles  une  personne 
mesquinement  vêtue,  pqrtant  un  vieux  chapeau  de  paille  noir, 
couvert  d'un  voile  épais.  C'était  Clorinde  de  Saiuces,  qui  n'avait 
pas  voulu  se  faire  reconnaître  dans  le  quartier,  et  dont  lea 
traits,  tout  en  exprimant  encore  la  fierté,  semblaient  être 
altérés  par  ka  larmes.  Elle  avait  su  que  sa  voiahie,  k  fille  du 
financier,  était  parvenue  à  ae  faire  une  exiatence  indépendante 
par  son  travail  etaa  persévérance;  elle  'avait  appris  iont  ce 
que  l'ouvrière  en  dentelle  avait  Dût  pour  l'aider  à  consoler  sa 
mère,  à  lui  rendre  une  vie  douce  et  paisible.:  certaine  dç  leur 

inspirer  quelque  intérêt  par  le  récit  de  aea  malheurs,   elle 

Pasii.  ui.  .  'S 


i^ 


84  LES  JEUMES  FILLES 

venait  les  supplier  de  U  seconder  dans  le  projet  qu'elle  avait 

conçQ.  , 

Bile  leur  apprend  alors   que  le  Tiçomte  Saluées  est  inort 

en  JÊeosse,  et  n>  laissé  que  des  dettes;   que  sa.vewre  et  sa 

fille  s'étant  réfugiées   clien  une  Tieillo;  parente,   au  .faubourg  . 

Saint-Germain,   s'y  trouvai^t  en  butte  à  des  humiliations  qui! 

ne  leur  était  plus  possible  de  supporter;  qu'enfin,  privées  des 

secours  des  gens  de  qualité,  qui^ presque  tous  avaient  quitté 

Paris,  elles  se  décidaient  à  vivre  aussi  du  travail  de  leqrs  main^ 

dussent-elles  se'  réduire  à  la  plus  dore  existence;  et  qu'elle 

venait  supplier  ses  deux  anciennes  voisines  de  teur  procurer  de 

l'ouvrage.    ^ Soyez  la  bien-venue ,  mademoiselle!**   lui  répond 

Estelle  Aubert,    „ma  compagne  et  moi  nous  vous   mettrons 

„bientèt  «en  état  de  nous  seconder;  et  puisque  vous  daignes 

„  descendre  jusqu'à  nous,  vous  y  trouverez  une  bonnète  ^existence, 

„  que  VOUÉ  ne  devrez  qu'à  vous  seule.  —  Bt  cela  vaut  bien  le 

^„rang  et  l'opulence,  ajoute  Léonie  aVec  joie:  je  ne  ftis  jamais 

^plus  beurense.^*     Dès  le  jour  même,  Clorinde  loua  les'  deux 

chambres  en  mansarde  qu'avaient  occupées  tour-à-tour  les  deux 

jeunes  associées;   et  le  lendemain  elle  vint  s'y  établir  avec  sa 

mère;  qui  ^prit  le  simple  nom  de  madame  Dupré,  veuve  d'un 

militaire  mort  au  champ  d'honneur.      Estelle  fit  faire  par  sa 

bonne  gouvernante  toutes  les  provisions  dont  ces  dames  avaient 

l|iesoin,  afin  qu'elles  ne  fussent  pas  reconnues  dans  le  quartier; 

et  bientôt,  sans  toutefois  jamais  paraître  à  l'atelier,   la  mère 

et  la  fille,   par  le  travail  de  la  journée,   qui  se  prolongeait 

souvent  dans  la  nuit,   parvinrent  à  gagner  de  quoi  subvenir  à' 

tous  les  besoins,  et  à  s'éviter  le  supplice  de  fatiguer  la  pitié 

des  personnes  dont,  peut-être,  elles  avaient  le  droit  d'attendre 

une  honorable  hospitalité. 

L'honnête  commissaire-priseur  venait  de.  marier  sa  fille  Bmma 
au  jeune  successeur  d'un  avoué  très^renommé.  Estelle  Aubert  ^ 
uvait  été  invitée  à  la  noce,  ainsi  que  sa  jolie  associée,  dont  la 
gaieté  naturelle  et  l'heureux  caractère  lui  conciliaient  tous  les 
cspur^  Une  seule  chose  manquait  au  bonheur  de  Léonie; 
c'était  4^  connaître  l'anonyme  qui  leur  avait  bit. retrouver  si 


OE  PARIS.  ,  '85 

géoéreusenent  une  partie  dès  meliblefl  à  leur  usage  ;  et  snrloi^ 
à  elle,  le  portrait  de  son  père ,' avee  cette  inscription  qui  ne- 
aortait  pas  de  sa  pensée.   Léonie  et  sa  mère  étaient  parvenues, 
à  force  de  privations  y  h  réunir  les  quinae  cents  francs  environ 
qu'avait  dépensés  Tinconnu  pour  ce  trait  de  bienfaisance;    et 
chaque  fois  qu'elles  rencontraient  M.  Jamart,  elles  le  suppliaient 
de  leur  accorder  du  moins  la  jouissance  de  s'acquitter  de  cette 
somme.  Jamart,  TiÀi  deff  plus  habiles  thpissiers  de  Paris,  jouissant 
d'une  honnête  fortune  et  de  l'estime  générale,  avait  été  invité 
avec  sa  famille  au  bal  qui  eut  lieu  chez  M.  Dumont.     Il  y  fut 
de  nouveau  sollicité  par  Léonie  de^  lui  nommer  son  cher  bien- 
fisîteur,  son  aiige  totélaire.     Ses  instances  furent  si  viv^s  et  si 
généralement  approuvées  par  tous  les  assistants,  que  cet  excellent 
homme,  ému  lui-même,  porte  involontairement  ses  regards,  sur 
Estelle  Aubert,  qui  rougit,  baisse  les  yeux:  Léonie  s'en  aperçoit 
presse  de  questions  le  taplMler,  qui  nomme  le  généreux  auonyine 
qu'on  était  bien    loin  de   croire   rencontrer  dans  une  simple 
ouvrière.  Léonie  presse  dans  ses  bras  son  associée  et  la  couvre 
des  larmes   de  la    reconnaissance.      „  C'étaient  mes  premières 
„ épargnes ,^^  dit  Estelle,  „pouva!s>je  en  faire  un  meilleur  usage? 
,,Fni8  s'adressent  au  tapissier  elle  ajoute:   Je  ne  vous  en  veux 
„pa8;  mais  vous  avez  détruit  la  moitié  de  mou  bonheur.    FUre 
„du  bien  en  secret,  c'est  eu  prendre  acte  pour  l'autre  vie.^ 

Chacun  redoubla  de  louanges,  de  félidtations  :  la  famille 
*  DumoBt  éprouvait  une  jouissance  mêlée  d'admiration  ;  et  Léon, 
qui,  depuis  plus  ide  deux  ans,  brûlait  pour  sa  voisine  d'une 
flamme  pure  et  chaste  comme  elle,  Léon  se  promit  tout  bas 
de  n'avoir  jamais  d'autre  épouse.  Tout  favorisa  ses  vœux;  M. 
Dumont  devenait  vieux;  il  crut  devoir  proposer  à  son  fils  de 
lui  succéder  dans  son  honorable  profession.  Le  Jeune  homme 
accepte  avec  ivresse;  mais  sous  la  condition  qu'il  épousera.  .  . 
„Qui  doBcf  lui  demande  son  père.  —  Estelle  Aubert.  —  J'allais 
„te  la  proposer;  je  ne  connais  point  de  jeune  fille  qui  puisse 
„mienx  asràrer  ton  bonheur  et  le  n6tre.^  Dès  le  Jour  même, 
monsieur   et  madame  Dumont  se  rendirent  à  Tatelier  d'Estelle, 

qu'ils  trouvèrent  au  milieu  de  ses  apprenties,  et  lui  annoncèrent 

8  • 


« 


36  LES  mjpMS  FILLES 

fQ'ilt  Tenaient  hà  demander  an  nain  pour  leur  ftb.  Un  Irea^ 
nfllemenl  anbif  qn'elle  ne  pal  réprimer,  indiqua  clairement  qu» 
eette  union  était  le  vosn  aecret  de  aon  coeor;  et,  linit  Jeun 
^rèa,  ce  mariage  eut  Jieu ,  à  l'approbation  générale  de  tona 
lea  habitanta  du  quartier. 

Toutefois,  le  nouveau  commiflaaire-priaeur  ayant  encore 
besoin  dea  conseils  et  de  Tappui  de  aon  père,  on  emiTint  de 
demeurer  ensemble;  et  comme  l'appartement  du  aecond  était 
vacant,  les  deux  ménages  s'y  établirent.  Obi  quelles  furetit 
nlors  les  réflexions  d'Estelle  Dûment,  lorsqu'elle  "M  ?it  dame 
du  salon  o2i  elle  avait  reçu  tant  de  dédains,  supporté  tant  de 
capriceai  Chaque  fois  que,  de  son  balcon,  elle  portait  aea 
regards  sur  la  maison  qui  lui  faisait  fkce,  elle  se  disait:  '  „Me 
,4 voilà  dans^  Tappartement  du  vicomte  de  Saluées;  tandis  que 
^sa  femme  et  sa  fille  sont  reléguées  dans  les  deux  mansardes 
,,que  j'habitais.  Je  touche  à  la  somptueuse  demeure  du  finander 
„8aint-()mer;  et  sa  femme  et  sa  fille,  devenues  mes  associées, 
^occupent  mon  troisième  étage.  Ainsi  donc,  à  mesure  que  je 
„  m'acheminais  tout  doucement  vers  la  demeure  du  rang  et  de 
„ l'opulence,  U»  se  réfdgiaient  dans  les  greniers  de  la  misère. 
»,  Étrange  bascule!  singulier  caprice  de  la  fortune!  oh,  bien 
„fou  qui  s'y  fie! ^ 

Estelle  et  son  mari  ne  changèrent  ]}amaJ8  de  système,  ni 
de  plan  de  conduite.  Ils  Connurent  les  charmes  d'une  hohnête 
médiocrité  :  ils  y  restèrent  'fidèles  •  •  •  Et  vous ,  jeunes  filles 
de  Paris,  qui  daignerez  parcourir  ce  récit  historique,  conserves- 
en  le  souvenir!  Vous,  demoiselles  d'une 'haute  naissance, 
n^abaisaea  point  des  regards  dédaigneux  sur  les  bonnes^  gens 
qui  vous  entourent!  Fleurs  du  jardin  public,  ne  vous  élevés 
paa  au  -  dessus  des  autres  avec  trop  de  fierté  !  il  ne  but, 
hélas!  qu'un  seul  coup  de  vent  pour  renverser  votre  superbe 
tige  et  la  fairq.  ramper  sur^  la  terre  • .  •  Vous ,  joyeuses  Sylia- 
rites^  fastueuses  héritières  des  opulents  du  jour,  q^ui  voua 
croyea  si  bien  cramponnées  au  Ichar  de  la  fortune,  écoutes 
Léonie  Saint-Omer;  elle  vons  dira  qu'un  seul  cahot  suffit  .pour 
en  descendre  •  .  .    Voioa,  jeunes  bourgeoiaes,   imites  Eatelle 


DE  PAais. 


87 


Domont)  reKtei  eomme  elle,  à  mi-eôtel  vont  n'y  craindrei 
ni  les  conps  de  soleil,  ni  les  inondation! .  •  •  Voui  enfin,  Jeuee 
onvrlëret,  Jolies  ifrisettes,  pauvres  filles  qnl  composes  la  plus 
fimnde  partie  de  la  population ,  visites .  Estelle  Aubert  dans 
vson  heureux  et  modeste  ménage:  apprenes  d'elle  ce  que  pror 
dnisent  presque  toujours  le  courage ,  la  gaieté,  la  patiiuice, 
l'amour  du  travail  i  et  les  mtturs. 

BOUILLY. 


LES  BÉOTIENS  DE  PARIS. 

i    I 

* 

ESQUISSE  MORALE. 


On  peut  classer  les  hommes  sous  ces  deux  étiquettes:  ^  Gêna 
qui  pensent;  —  Gens  qui  ne  pensent  pas«         '   . 

Attique  et  Béotie. 

Cette  doubla  nature  se  retrouve  en  tofus  lieux;  mais  on 
conviendra  que  l'esprit  hottentot  doit  différer,  quant  à  la  forme, 
de  notre  esprit  européen;  et  qu'aussi  le  crétin  des  Alpes  a  son 
cachet  particulier  au  milieu  de  toutes  les  imbécillités  du  g[Iobe. 
'  Même  diversité  sur  une  moindre  échelle.  La  province,  sans- 
doute,  a  ses  niais  et  ses  beaux-esprits;  mais  Paris  a  les  siens: 
collection  d'indigènes  ou  de  naturalisés.  ' 

Paris,  d'abord,  est  le  cerveau  'du  corps  social;  cerveau 
composé  d'un  million  de  fibres,  et  d'où  la  pensée,  4ont  la 
province  même  a  pu  fournir  les  éléments,  rejaillit  à  celle-ci, 
renioulée,  transiËg^rée,  comme  un  métal  sort  du  creuset,  statue, 
colonne,  candélabre,  de  lingot  qu'il  était.  ' 

Et,  d'autre  part,  il   est  concevable  que  l'entassement  de  si  "" 
nombreuses  inepties  doit  enfanter  des  prodiges  de  stupidité.    ^ 

Tels  sont  les  résultats  moraux  que  notre  but  est  d'esquisser. 
Nous  nous  bornerons,  cette  fois,  à  la  catégorie  des  non-penseurs. 

Je  ne  sais  qui  a  dit  que  la  bonté  est  la  qualité  de>*  ceux 
qui  n'en  ont  aucune.     Le  mot  est  dur^  mais  il  est  ,vrai  souvent 


LES  BÉOmSNS  DE  PARIS,  39 

Ei  c'est  donniQgé..  De  là  vient  l'^ithèle  de  ban  enfant^  dont 
on  se  aert  peur  qnallfier  certains  obtos* 

J'ai  conao^  Téritablement,  une  foul^  de  ces  braves  gens  pour 
qnt  Iç  premier  venu  est  iiti  ami^  un  intime,  un  maltire,  nn 
propriétaire.  Espèces  d'iiommes  à  roulettes  qui  vont  dès  qu'on- 
les  pousse,  oit  ^ on  les  pousse,  cpmme  on  les  pousse.  Ont-ils 
quelque  fortune:  Toyea  comme  elle  fond!  Le  matin  par  exemple, 
ils  prêteront  cent  louis  à  Tinconnu  qu^Is  rencontrèrent  la  Teille; 
Me  soir,  ils  solderont  la  carte  du  dîner  auquel  on  les  convia  le 
matin. 

"  Oe  plus,  ce  sont  les  grooms ^  ce  sont  les  nègres  de  tout  le 
monde.  Dites  un  mot  :  ils  porteront  vos  lettres,  allumeront  votre 
feu,  brosseront  vos  habits.  ' 

Que  si,  au  milieu  de  la  rue,  il  vous  arrive,  en  gesticubint^ 
de  leur  donner  du  poing  dans  le  visage;  que  si,  dans  quelque 
foule,  vous  leur  fourres  le  coude  bien  avant  dans  les  côtes,  ou 
que,  dans  nn  salon,  vous  posies  lourdement  Totre  pied. sur  le 
leur;  oh!  alors,  vous  ne  sauries  croire  à  tout  leur  embarras!* 
Ils  prendront  au  plus  tôt  Tinidative  des  regrets,  et  vous 
demanderont  un  miUhn  de  pardons.    O  altitudo! 

Voilà,  pour  l'ordinaire,  l'origine  de  leurs  liaisons.  C'est  par 
quelque  bonne  taloche  que  commencent  leurs  affections  les  plus 
tendres.  ^ 

Sh  bien!  ces  excellentes,  ces dëlicieusës  gens,'qlii  pousseraient 
la'  phllantropie  jusqu'à  cirer  vos  bottes,  sont  tons  d'une  effrayante 
absurdité.  Sciences,  beaux^-arts,  littérature,  industrie,  politique, 
tout  lenr  demeure  indifférent.  Ils  ont  l'étrangeté  d'hajbitants  de 
la  lune,  qu'une  commotion  volcanique  nous  aurait  expédiés  de 
la  veille* 

Avec  cela,  pour  peu  qu'ils  sachent  votre  nom,  ils  vous 
accrochent  au  passage,  comme  une  berne  une  fiacre.  Le  seul 
moyen  d'éviter  le  choc,  c'est  de  faire  un  détour;  et  fouette, 
cocher!  vous  en  sereas  quitte  pour  un  cou  de  chapeau.  Mais  si 
vous  souffrez  qu'ils  vous  abordent,  je  vous  plains.  Ces  gens-là 
sont  gluants  à  force  de  bonté:  ils  se  collent  à  vous  pour  toute 
la  journée. 


40  LES  BÉOTIENS 

Tel  est  rëpltone  de  Texeenlve  bonfaonde,  de  le  bêttie 
enccnlente;  plaote  Indigeste  et  sane  parflmi  qui  T^gète^  il  eel 
▼rai,  sur  toute  la  surftice  de  lufbre  dTiliaation,  inaia  qu'à  Parie 
eeulemént  vous  trouvQres  auari  Baillante  et  pullolante.  ^  Ceaft 
que  là,  mémement,  le  chevalier  d'industrie,  ce  dernier  précepteur 
de  l'humanitë,  est  plus  savant,  pins  abondant  qu'aillenra,  ' 

An  surpins,  le  total  de  Fineptie  parisienne  se  fome  encore 
de  bien  autres  zéros. 

Je  ne  vous   parlerai  pas   de.  Tépicier.    Sa  bèdse  déjà  cet' 
devenue  proverbe.    Et  d'ailleurs,  âl  se  veng;e  bien  cmellenent  * 
des  sarcasmes  de  l'intelligpence,  ce  grand  fossoyeur,  de  beau- 
esprits,   celui-là  qui  peut  dire  à  tant  de  persifleurs,  en  jetant, 
leurs  dépouilles  dans  ses  balances  sépulcrales:  „Qne  la  cannelle» 
„que  la  réglisse,  que  la  cassonnade  te  soit  légère!^ 

Je  ne  vous  parlerai  pas  davantage  de  la  sottise  prétendue 
des  hommes  de  finance.  Les  banquiers  de  nos  jours  ressemblent 
à  tout  le  monde,  à  cette  différence  près,  qu'ils  ont  beauooa|t 
plus  d'argent  que  tout  le  monde. 

Mais  avez- vous  remarqué  sur  la  partie  fidnéante  de  non 
boulevarts,  dans  la  belle  allée  des  Tuileries,  sur  le  pavé  dea 
Champs-Elysées,  parmi  la  poussière  du  bois  de  Boulogne^  aux 
premières  places  des  théâtres,  partout  enfin  où  il  j  a  du  tempe 
à  se  montrer;  avez- vous  remarqué  une  population  d'hommes» 
tout  élégante,  toute  pimpante,  tout  odorante  1  Voilà  nos  erélina;  . 
non  pas  tous,  mais  beaucoup;  no^  pas  avec  de  hideux  goitres, 
des  vêtements  grossiers,  et  un  public  qui  les  vénère;  mais  en 
beau  linge,  en  fins  louviers.  On  s'arrête  à  les  voir,  tout  ébaiihi 
qu'on  est  de  leur  façon  d'aller,  du  phénoménal  de  leurs  habitii, 
de  l'imprévu  de  leur  coiffure.  Leurs  modes,  vous  le  savez,  ne 
aont  pas  celles' d'aujourd'hui,  bien  moins  encore  celles  d'hier: 
ce  son^  toujours  celles  de  demain.  *  ' 

Du  reste,  on  peut  les  comparer  à  de  belles  bonrses  d'étalage. 
Qu'y  a-t-il  au  fond?  Du  vide.  Pas  une  idée,  pas  on  centime 
Intellectuel. 

Et  c'est  ici  le  lieu  de  définir  ce  que  nous  entendons  par 
mie  idée;  et  conséquemment ,  par  penseur  et  par  non-penseur* 


■»  «  -* 


DE  PARIS.  '     '  •        41 

Je"  n'appelle  point  An  nom  d'Idées,  ces  cotivenations  tontes 
fittes^  ce  parlage  an  premier  occapant,  espèce  de  badigeon  qui   * 
ne  aert  qu'à  chemiser  un  sot,  et  à  boucher  les  crevasses  d'une 
joumëe  oidve. 

J*entends  par  idée,  une  perception  4e  l'ame,  non  point  grêle, 
indécise,  tronquée,  fîigltf ye  ;  mais  Tive,  nette,  entière,  et  durante; 
mais  assez  copieuse  pour  maintenir  le  cerveau  dans  un  état  de 
eonflement,  et  l^mpécher  de  s'affaisser  sur  lui-même  comme 
une  iressie  qu'on  priTO  d'air;  mais  assez  large  et  forte-  pour  que 
la  méditation  puisse  reposer  dessus;  non  pas  enfin  une  lueur,  ' 
un  crépuscule;  mais  un  beau  jour,  un  jour  tout-à-fait;,  une 
pensée-mère,  une  pensée  qui  eile-même  en  contienne  mille 
autres;  qui  soit  le  pivot  autonr  duquel  gravite,  logiquement, 
un  monde  d'imaginations  secondaires;  le  centre,  le  soleil  d'un 
système  intellectuel  tout  entier. 

Eh  bien!  dé  ces  soleils,  combien  pensez-vous  qu'il  en  brille 
sons  le  crâne  pommadé  de  cenx-làf  Pas  un  seul.  Je  n'en 
demande  qu'un,  et  leurs  yeux  de  verre,  leurs  yeux  d'animaux 
empaillés  luiraient  au  moins  de  quelque  feu.  Leur  figure  en 
devi^drsit  moins  cire,  leur  allure  moins  flasque,  leurs  paroles  . 
moins  fades;  et  leur  cravate  aussi  serait  plus  tortillée.  Au 
bal  peut-être,  au  spectacle,  au  concert,  oh. qu'on  s'émeut,  ils 
«'émouvraient.  Voua  ne  les  verriez  plus,  au  balcon  d'un  théâtre, 
nettoyer  leur  binocle  ou  mordiller  leur  canne,  alors  que  l'on 
pouffe  au  parterre  :  vous  ne  les  verriez  plus  mettre  et  mettre 
leurs  gants,  ou  s'ajuster  les  favoris,  alors  qu'on  sanglote  au 
parterre:  firoids  à  tout,  impassibles,  inaltérables,  conime  si,  au 
milieu  de  cette  électricité  de  rires  ou  de  pleurs,  leur  bêtise 
était  un  trépied  qui  les  isolât  des  commotions  de  la  foule!  Je 
TOUS  le  di#,  ils  sont  crétins,  archi-crétins.  Et  c'est  un  point 
bien  convenu:  tout  homose  qui  attend  venir  l'éternité,  à  se  faire 
gentil,  non  point  par  coquetterie  fortuite,  ainsi  qu'il  a  pu  arriver 
à  Voltaire  lui-même,  mais  par  fatuitisme  et  par  désœuvrerie;tout 
homme  qui  se  narcisse  et  se  sangle  comme  un  cheval,  cet 
homme-là  n'est  pas  né  pour  penser;  pas  plus  que  le  paon,  pas 


42        '  *      LES  BÉOTIENS 

plus  que  le  coq  d'Inde.    Son  rôle  aussi,  c'est  de  faire  la  rone 
'  aux  yeux  des  antres  liQmnies. 

Mais,  place  encore!  Void  f espèce  des  balourds;  bétea 
donblcinient  circonflexes  qui  8*en  tiennent  à  la  grosse  naiteté,  à 
cette  mie  bâtarde  de  la  SotUse  et  du  bon  sens.  Ce  sont  des 
hannetons:  dès  qu'ils  volent,  Os  se  heurtent  la  tête  contré  une 
vérité.  Us  ne  procèdent,  en  effet,  que  par  vérités  vraiment 
vraies,  par  vérités  pataudes:  —  „(fest  aujourd'hui  le  16 décembre^ 
dans  quinae  Jours  ce  sera  le  l"'  Janvier  ;  —  Voilà  un  potage 
qui, est  brûlant;  —  Napoléon  est  un  homme  célèbre.^ 

Eh  bien,  à  la  bonne  heure! 

Parfois  encore,  ils  se   permettent  la  fine  réflexion  morale: 
^  1,^  Moi,  J'aime  ce  qui  est  bon;  —  On  serait  plus  tranquille 
s'il  n*y  avait  pas  d'émeutes;  —  Les  hommes  ne  sont  pas  comme 
les, femmes;  —  La  santé  est  le  meilleur  des  biens.*^ 

Parfois  aussi,  la  lé^re  incartade  dans  les  champs  de 
rima^natlon:  . —  „Croyea-vou8  quil  fasse  Beau  demabif  — 
Savesr-vous  s'il  gèlera  cette  nuit?'^ 

Parféis  enfin,  la  nouvelle  piquante.  Us  se  précipiteront, 
le  nea  ronge; de* bise,  dans  un  salon  bien  chaud;  et  faisant  le 
gros  dos,  claquant  des  mains,  frappant  du  pied,  décapiteront 
tout  net  une  conversation  intéressante,  pour  dire  :  „Je  viens  de 
dehors;  il  fait  clair  de  lune.*^ 

En  résumé,  les  gens  de  cette  sorte  paraissent  n'aVoIr  été 
créés  que  comme  intermédiaires  entre  l'homme  et  la  brute. 
Ce  n'est  pas  tout-à-falt  Thomme,  mais  c'est  un  peu  mieux  qu« 
le  bœuf;  c'est  l'orang-outang  qui  a  reçu  le  baptême,  qui  est 
né  non-velu,  et  a  fait  ses  études. 

Et  à  propos  d'études,  il  est  bon  de  vous  dire  que  la 
plupart  de  ces  infortunés  ont  mérité  et  obtenu  tons  les  prix  du 
collège. 

Nous  possédons  ensuite  la  grande  famille  des  plagiaires; 
Idiots  qui  ne  pensent  point  par  eux,  mais  par  autrui;  qui  se 
aervent  de  votre  cerveau  comme  de  votre  chapeau,  pour  s'en 
coiffer,  le  leur  manquant. 

Première  espèce  :  l'homme-jocko,  qui  parle  quand  vous  parles, 


DJB  PARIS.  43 

qai  80  tait  qirnftd  Tom  «voim  talées;  qui,  J'iina(^e,  se  couperait 
Je«  cov,  vous  voyant  attenter  an  vôtre.  C'est  un  écho. 

Dite^:  ^LtL  paix  est  une  exoeUente  choae,  quand  elle  ne 
eoftte  pas  pbia  cher  que  la  guerre.^ 

—  ,»Obi  oulf  redira^-t-il)  pas  phia  cher  que  la  guerre.^ 
Dttea:  ^jUà  E^fle  noua  vend  du  tabac  qui  ne  vaut  pas  le 

diable!'' 

—  ,yOhJ  non,  redirart^il,  qui  ne  vaut  pas  le  diable  !'' 
Dendème  eapèce:  rhomme-perroquet,  celui  qui,  chaque  matin, 

ramaaae  yh  ou  lè^  dans  quelque  nouveau  livre  ou  de  la  bouche 
même  de  quelque  homme  d'esprit,  une  tirade  de  pensées;  et 
•'en  va,  tant  que  dure,  le  Jour,  la  colportant  dans  vingt  salons; 
la  disant  presque  à  chaque  borne,  comme  .les  orgues,  Jea 
arflodies  d'Aqber. 

Troisième  espèce:  l'homme -vautour,  imbécile  de  proie  qui 
s'engraisse  de  vous.  Il  n'est  pas  nécessaire,  avec  celui-là,  que 
vous  soyes  un  nonveav  livre  ou  une  bouche  célèbre.  Nimporte 
quel,  avises -vous  d'émettre  en  sa  présence  quelque  chose  de 
bien:  ohl  mon  Dieu!  c'en  est  fait;  c'est  comme  si  vous  avien 
tiré  votre  montre  devant  quelque  filou.  Vous  êtes  volé  de 
votre  idée;  et,  soyea-en  bien  sûr,  avant  qu'il  soit  demain,  tout 
Paris  la  saura  par  c«ur.  Que  si  alora,  soit  occasion,  soit 
amour-propre,  il  voua  arrive  d'en  faire  quelque*  part  lune 
seconde  édition,  on  vous  regarde  en  souriant f  et  vous  passes 
pour  le  voleur.    C'est  agréable! 

Mais,  il  y  à  mieux.  C'est  devant  vous  qu'il  vous  braconnera, 
et  vous  ne  dires  mot.  Je  vous  suppose  dans  un  cercle,  asris 
tout  contre  lui;  on  y  parle  opéra;  chacun  donne  la  sienne, 
et  vous  la  vôtre.  Vous  dites  même  sans  arrière -prétention, 
qu*avec  „les  jambes  de  Taglioni  et  les  bras  de  Noblet,  on  ferait 
„nn  talent  accomplL'*  Ensuite  de  quoi,  vous  attendes  modestement 
l'effet  de  ces  paroles.  Malheureusement,  vous  êtes  enrou^,  et 
vos  paroles  se  sont  perdues:  perdues  pour  vous,  mais  non  pour 
lui,  qui  dominant  toutes  les  voix  :  „on  ^ferait  un  talent  accompli, 
„dit-0,  avec  les  Jambes  de  Taglioni  et  les  bras  de  Noblet«' 
Ohl  vrahnent,  vous  ne  vous  flattiez  pu:    un  murmure  flatteur 


.  •  •  -  '  ; 


^ 


.44  U»  BÉOTIENS 

•y 

aeeneOIe  cet  pirolea;  et  comme  TOtu  ètea  feulé  nepmrepphiidfa^ 
vous  regarde  comme  un  obtus*  comme  un  homme  inct^oftle  dks 
saisir  la  fineiae  des  cliosea.  Qui  aaitf  peut-être  même  il  aura 
rpbUgeaiice  de  voua  répéter  fofra.  idée,  pour  tous  en  faciliter 
•le  sens. 

Parnai  les  parasites  de  l'IntetUgence,  il  en  est  de  fort  sobres, 
qui  ne  Tifent  que  de  miettes.  Une*  locution  nouTelle,  un  tour 
original  ^  un  mot ,  W  rien  suflit  à  leur  consommatiott.  C*eat 
ainsi  que  :  les  jeuneê  hùmmeêj  ^es  kamnw  de  Biyle  et  de  penêée^ 
les  homme  complet  ou  incomplet^  les  Uere  puisaantj  les  drame 
achevé,  les  pûié!  les  merci!  les  ohl  que  non  pas!  et  mille  autrea 
formules,  qui  sont  fort  bonnes  en  leur  place,  ont  terri  de  pâture 
à  la  tourbe  affamée.  Celait  d^  la  ponsme  de  terre  à  fusage 
dé  tout  les  pauvres  d'esprit  ^  Avec  cela  on  vivote,  on  penaote. 

Enfin,  il  en  est  quelques-uns  qui  se  «ont  fait,  des  banalités 
de  la  presse,  un  petit  Tocabulaire  applicable  à  toutes  les  phasea 
de  la  politique.  Avec  eux  c'est  toujours  :  „L*borbon  s'obscurcit; 
„le  ciel  se  couvre  de  nuages;  Tavenir  est  jifros  d'événements; 
^nous  sommes  sur  un  volcan,  etc.*V  ~  - 

Tous,  pauvres  'hommes!  qui  t'imaginent  que  la  pensée  est 
dans  les  mots,  dans  les  locutions,  dans  Boiste  ou  dans  N08I! 
Oui  sans-doute,  elle  est  là:  comme  il  y  a  des  Panthéons,  dans 
les  carrières  de  Montrouge. 

Or,  11  n'est  pas  d'artiste  ou  d*homme  de  lettr^,  tant  sirit 
peu  famé,  qui  n'ait  son  muséum  de  pique-assiettes  moraux 
C'est  un  singulier  peuple,  un  étrange  amalgame ,  que  ce  tas  de 
cifculeurs,  qui  obstruent,  l'encensoir  k  la  main,  tous  les  tem- 
ples delà  renommée!  Amis,  ennemis,  admirateurs,  déprédateurs,^ 
toute  la  myriade  des  curieux,  tonte  la  nuée,  des  écornffleurs, 
tout  s'y  trouve,  et  mille  autres.  Cest  ce  qu'on  appelle  le 
public  intime.  Ce  sont  les  planètes  du  géirîe.  Cela  gravite,  et 
voilà  tout. 

Bh  bien!  dans  cette  foule,  vous  distingueres  une  millième 
espèce  de  non-penseurs;  espèce  malheureuse,  qui  n'a  «d'esprit 
que  Juste  assek  pour  sentir  bien  qu'elle  n'en  a  pas.  C'est 
Thomme  autruche,  l'homme  qui  a  rinstlnct  de  sa  nullité,  qui  en 


0£  FAIU».  45 

rwgtt,  et  ^eat  h  caolker  là,  parmi  les  beaui-eiprlto,  eq^nuit 
qu'on  He  Vy  rerri^  poml» 

,Ce»  prolélafares  loleltecliieb  ne  demanderaient  pas  mieux  qa^ 
d'avoir  des  idéea.  Hélas  1  ils  font  bien  tou^  ce  qu'ils  peuvent 
pour  s'en  procurer.  CTest  afin  qu'on  les  en  aumône,  qu'ils 
recherchent  particulièrement  les  aristocrater  de  la  pensée,  les 
fiunjds  propriétaires  de  réputations.  Ils  se  flattent,  en  ehôquanl 
leur  petite  âme  contre  la  leur  graude,  d'en  faire  jaillir  quelque 
étincelle.  3tt6t  qu'un  nouveau  nom  se  met  à  flamboyer,  vite. 
Us  s'empressent  à  l'entour,  comme  des  papillons  nocturnes 
autour  de  ce  qui  luit.  Ils  ont  tu  de  la  sorte  toutes  jios  célé- 
brités en  pantoufles,  toutes  nos  fortes  tètes  sur  l'oreiller. 

Et  pourtant,  ils  sont  là,  dès  le  matin,  dans  ce  conflit 
d'étourdissantes  idées,  comme  un  ennuque  au  milieu  d'un  sérail  : 
impuissants  à  penser,  silencieux  et  tristes;  tristes  d'eux-mêmes. 

Nous  voici  arrivas  à  l'homme  facétieux ,  au  Voltaire  des 
faiseuses  de  modes.  Nous  l'appellerons,  l'homme  porc- épie ^ 
animal  tellement  hérissé  de  pointes,  qu'on  ne  peut  l'aborder 
sans  se  piquer  au  vit  II  en  est  de^  deux  sortes.  Les  uns  n'ont 
psa  même  Tesprit  d*ètres  botes  par  eux^mêmef .  Cest  dans  la 
lecture  des  Aua,  qu*ils  se  font  une  stupidité  d'emprunt;  et  au 
parterre  des  petKs  théâtres,  qu'ils  se  feraient  au  coq-à-i'àne 
sous  les  i^nds  professeurs  de  l'art*  -  -        . 

Élèves  reconnaissants ,  ils  citeront  toujours  lenis  maîtres  : 
^Cest  eoQune  Odry  dans  F  Ours  et  le  Pacha.  Aves-vous  vu 
Odrj  dans  POurs  et  le  Paoha?'^  Et  là-dessus,  ils  vous  narrent 
la  pièce,  parodiant  l'acteur ,  chargent  ses  charges  mêmes  «  et 
r^commenfant  dix  fais  tel  quolibet,  pour  mieux  en  attraper 
roriginelle  finesse. 

Un  autre  jour,  vous  surprenant  au  Mt:  „ —  Eh  bien!  eh 
Me»!*.,  encore  dans  les  bras  de  l'^orfèvre!...  Est-ce  que  vouS 
êtes  indisposé t  Ce  n'est  pas  contre  moi,  j'espère!....  En  tout 
cas,  prunes  mon  ours.  -*  Et  quel  est  votre  ourst  «—  Oh!  c'est 
une  plaisauterie  « . .  c'est  oonuae  Odry . . .  Mon  ours ,  c'est  le 
chiendeni«  *—  Je  ne  suis,  pas  malade.  —  Eh  bien!  alors  allons 
nous  promener...  Il  fait  le  plus  beau  ciel  que  lu  terre  ait  porté.^^ 


■  'i 


46  LBSBÉOTIEMS 

Et,  landlB  que  vous  vous  Iwbillei:  —  „Que  falteg-vouB  nidiite- 
naot?  —  Un  article  ^our  le  livre  des  CetU-et-Vn.  —  Sur 
quoi?  -^  8ur  la  Ibètiae.  —  Âhl  ah!  mais. vous  êtes  plein  de 
Votre  sujet  !^*  ^ 

fit  en  se  promenant:  ^ —  Une  supposition  que  nous  auriona 
diné;  mais  nous  n'avons  pas  dîné.    Allons  dtner.f 

fit  en  dinant:  „7*-  Ah!  babl  votr^  politique  t  faussez  donc 
l|i  votre  politique}  Saves-vous  seulemeftt  q|iel  est, le  roi  qui  » 
la  plus  grosse  eouronne?  C'est  celui  qui  a  la  plus  grosse  tète.*^ 

Et  en  partant:  --*-  Oar$on  »  la  carte!  et  ite  la  perdes 
point.  ** 

Parlons  des  autres.  Leur  sottise  est  moins  routinière;  iteuirtf 
formes,  plus  déverg)>ndëe8»  Outre  cette  ineptie  acquise^  ils  ont 
celui  d'improviser  le  quolibet  Ils  divaguent ,  sachant  bien  qu^iUi 
divaguent,  et  divaguent  pour  divaguer.  Leur  langue  est  un 
lirgot;  c'eist  quelque  chose  d'intraduisible  en  sens  commun. 

Ce  ne  sera  plus,  je  suppose,  monsieur  Gaillard  que  vous 
vous  appellerez;  ce  sera  monsieur  Cagnard,  ou  bien  monsieur 
Gueulard     Tout  au  moins,  serez-vous  un  fameux  Gaillard! 

Vous  n'aurez^  plus  une  fille  et  un  garçon;  mais  deux  garçons 
dont  une  Me.  ^ 

,  Si  vous  Venez,  ils  v<mis  souhaitent  le  bonjour  sur  uu  air  connu; 
si  vous  restez,  ils  vous  font  des  grîmaces  par  derrière;  si  vous 
partez,  ils  se  disent  entre,  eux:  „0h!  ce  monsieur!...  As -tu 
vu  ce  monsieur?^*  Leur  annoncez-vous  quelque  importante  nou- 
velle, ils  vous  répondeUt;  „Cela  v)ii-t-il  iaur  l'eau  ?^^  Lair 
par]ez>vous  de  Louis^Philippe,  ils  vous  demandent  lequel.  Enfin, 
pour  peu  que  vous  soyez  familier  avec  eux ,  ils  pousseront,  la 
facétie  jusqu'à  vous  appeler  Papavoine. 
•  Et  pourtant,  sauf  de  légères  nuances  de  diction  qui  tiennent 

■ 

à  l'ëtat,  à  l'âge,  à  l'éducation,  telle  est  la  langue  habituelle 
d'un  certain  nombre  d'hommes;  jeunes  gens  pour  la  plupart, 
commis  de  magasins,  commis  de  bureaux,  enfants  de  la  basoche, 
piliers  d'estaminet,  lesquels  (^pour  me  servir  d'une  de  leuis 
toarunres  favorites)  manient  le. calembour  et  le  carambolage 
a%ec.un  égal  succès. 


IIE  PARIS*  '    47 

^  Voici,  comme  échaolUion,  un  fragment  dVnIretien,  recneUlt 
mot  à  mot|  dans  nue  étude  d'agent  d'affaires»  Mais  on  ne  peni 
rendre  snr  ie  papier  tout  cet  accompagnement  d'arlequinadea 
qui  font  quun  Iiomme  est  béte  des  pieds  jusqu'à  la  tête,  bête 
môme  au  phy^qne! 

La  tcène  te  passe  entre  Adolphe,  bambin  de  dix-huit  ans  $  Auguste, 
plus  jeune  clerc,  qui  ne  s^ingénie  qu'à  allonger  les  platitudes  de  Tautre  i 
et  le  père  Blorel,  Yieil  expéditionnaire,  leur  Tlctime  à  tons  deuK. 

AnouPHU.  Tiens  1  tiens!  tiens!  tiens!. ..  Gomme  il  fait  aom* 
bref.  ••  Exoûsei;  l .  ^. 

AuGUSTB.    Il  va  pleuvoir  des-s-hallebardes. 

Abolphb.    Des-s-hallebaquoi?...  Connais  pas. 

AuocrstB,    Je  n*ai  pas  la  moindre  connaissance. 

AuoLPHB.  Dis  donc,  petit.  Je  viens  de  faire  un  pâ-â-âté. 
Oh  donc  est  mon  grattoir,  mon  grattouére,  mon  grettouaref 

AcGtJSTB.    Ton  grattouir? 

AUOI.PHB.  On  me  Ta  chippë,  c^est  sûr,  (Avec  Haccetit  anglais.) 
Qui  avé  vu  lé  grettoare  à  môal  (Avec  récent  allemand.)  Gui 
ayré  rangontré  mon  cr&toèret 

AcGus^B.  Zon  crâtoâre  gui  ze  bromené  le  ganne  à  le 
main  ? 

AnoLPUB.    Prête- moi  le  tien,  Auguste. 

AcousTB.  Faudrait  que  j'en  aurais*  Je  suis  à  la  tête  que 
d'un  manche. 

AnoLPHB.  Prêtes -moi  Iç  votre,  père  MoreL  Vous  ne 
répondez  pas?  Avez-vous  peur  que  je  lé  mange?....  Eh  bien  ! 
gardez-le,  vieux  loup,  vîeui  chouan!  vieux  autocrate! 

Lb  pèeb  BIoubIi.  Messieurs,  messieurs,,  le  patron  ^a  vous 
entendre. 

Adolphb.  Au  contraire.  H  est  sorti,  le  patron.  Décampa-- 
veruttt  génies.     Vous  voyez  bien  qne  le  premier  clerc   n'est 

plus  là Il    est  allé  le  remplacer*...   auprès  de  la  beauté  qui 

sommeille. ,.  parce  que,  quand  le  patron  sort..  Oh!  Pieu!  le 
patron!  est-il  dernier  roman  de  Paul  de  KocIl!  Pauvre  honune^ 
va,  tu  me  fais  de  la  peine! 


48  LESBÈamSMS 

I 

AimvBTB,    Ttt  me  olvrea  de  douleur! 

Adolphb,  As-tu  lu,  petit,  le  dernier  renaiiT  CTeel  im 
ouTrife  bachique.  ' 

AcoDSTB.    Vëlodpède.  .  ^ 

Adolphb.  Et  maritimes  (Tron^ant  aon  grattoir.)  Dieu!  sula-je 
bète  !  mais  non,  le  anis-je!  (D'an  ton  concentre.)  Je  me  fais  lior- 
reur  à  moi'-mème!  —  Il  était  là,  mon  ^attoir;  il  me  tirait 
les  yeux;  comme  un  polisson  qu'|l  est! —  ffisquei,  père  More!  ! 
(Snr  trois  tons  différents»  à  partis  de  Paign  joa^'an  médium.) 
VoUà!  Tollà!  voilà!  . 

AvGUSTB,  en  Toix  ie  basse.  Voilà!  (Son  inarticulé ,  faatç  de 
pouToir  descendre  plus  bas:),  Ha -ha!  '■    '  ^ 

Abolphb.  Réparation  d^onneur  à  ThonoraUe  et  pudibonde 
société.  (Sur  un  ton  emphatique.)  Ici  le  criminel  avoue  ses 
torts,  et  la  vertu  triomphe  de  toutes  ses  entraves*  (Sur  le 
ton  de  M.  Frudhomme.)  Messieurs  et  mesdames,  je  dépose  à 
vos  pieds.  (Sar  un  ton  affairé.)  Bien  des  choses  à  madame 
votre  épouse  et  à  vos  charmants  enfants;  n'y  manques  pas. 

Auguste,  idem.  S'il  vous  piait. 

(Ici  Adolphe  se  remrerae  snr  sa  ehalse,  lëye  les  pieds  en  l^air,  pousse 

des  cris  san^ages,    et  jette  des  boulettes  de  papier  au  père  MevoL 

Après  quoi:) 

i 

C'est  égal,  Je*  suis  joliment  content  ! 

Aie  :  De  la  MarstillaUe. 

I 

Qui  est-ce  qui  veut  que  j*le  régale.*. 
Lb  pèrb  Mobbim    Chut!  chut!... 
AooLPBB,  d'un  ton  galant.    Plsit-ii,  mademoiselle? 
Lb  pèub^  Morbl.    Voilà  le  patron  qui  rentre. 
AooLPHBy  sur  un  ton  de   charlatan.    Ceci,    messieurs  ^    vous 
représente  le  patron.    C'est  un  animal  vivant. 
AuuosTB.    Et  qui  a  des  dents. 
Adolphb.    On  ne  paie  qu'en...» 
Lu  PBRB  MoRBL.    Chut,  donc! 

(  Le  patron  entre.  ) 
Adolphb^  tout  bas.    Enfoncé! 


'  DE  PARIS.  49 

AcGUSTB,  idem*    Konik?     ,        ,^ 

Qui  ne  se  fttt  cru  dans  une  maison  de  fous!  Henreusement, . 
notre  jeunesie  .êtudieuie  et    édaùrée    sck   compose   d'éléments 
plus  sains. 

Le  farceur  n'est ^  qu'une  t^ariété  de  la  famille  dès  porcs* 
épies.  Même  dérèglement  au  fond.  La  forme  seule  est 
différente. 

Le  farceur  possède  une  foule  dé  petits  talents  de  société^ 
11  escamote  fort  agréablement,  devine  la  carte  qije  vous  penses, 
et  commence  à  faire  le  ventriloque.  Il  sait  ^par  cœur  tout  son 
Mayeux;  porte  une  chaise  avec  ses  deiits,  tient  un  fardeau  à 
bras  tendu,  et  marche  sur  ses  mains,  tète  en  bas,'  pieds  en 
l'air.  .CTest  un  virtuose  en  fait  de  grimaces:  il  contrefait, -à 
rouà  y  tro|pper,  mUord  Pouf  qu'on  n'a  jamais  vu,  11  connaît 
douse  sortes  d'accents  ;  il  jappe,  il  miaule,  il  glousse^  et  repro- 
duit avec  succès  le  son  de  la  scie.  11  conserve*  de  plus  leÀ 
bonnes  traditions  de  la  Bourbonnaise;  il  déclame  son  Orosmsne, 
chante  le  Pond  du  joûr^  avale  la  fumée  de  cigare,  et  joue  dn 
flageolet  svec  Tune  de  ses  narines.  Il  ne  Jui  manque  plus  que 
d'avaler  des  couleuvres.  — Personne  encore  n'attache  ayec  phis 
d'art  un  sabot  à  la  queue  d'un  chien. 

Et  pourtant ,  ce  n'est  là  que  son  moindre  mérite. 
Vous  savez  que  la  baleine,  le  crocodile,  tout  animal,  a  son 
ennemi-né,    autre    animal  qui   par  instinct,    le  suit,   poursuit., 
attaque,  et  tue.    Eh  bien!    votre  animal  persécuteur,   à  vous 
homme  paisible ,  c'est  le  farceur. 

Le  farceur!  ...  Sa  vie  se  passe  .entière  à  chagriner  la  vôtre. 
Il  .vous  meuirtrit  les  doigts  en  vous  donnant  la  main  ;  il  vous 
entrave  quand  vous  passez;  il  a  caché  Tobjet  dont  vous  avez 
besoin;  il  retire  la  chaise  oh  vous  allez  vous  se6ir;  il  saupoudre 
de  crins  les  draps  de  votre  lit,  et  tous  ferme  à  la  clef  quand 
vous  êtes  pressé. 

Le'/arcetir/....  Il  vous  croqpe  en  charge  avec  des  oreilles 
d'àne,  une  trompe  d'éléphant,  et  des  cornes  de  cerf;  il  y.  met 
votre  nom ,  et  vous  affiche  ainsi. 

Il  double  de  papier  le  verre  de  vos  lunettes;  il  verse  du 
PAftii.  111.  4  . 


^ 


50  LES  BÉOTIENS 

poudron  dtne  votre  tabatière,  vous  décore  le  dos  d'une  queue 
de  papier,  et  garnit  d'une  épingle  votre  siège  ordinaire. 

Au  spectacle,  il  se  mouche  dans  le  plus  beau  moment.  D^ns 
la  foule,  il  vous  pousse,  et  s'écrie  indigné:  „Mais  ne  pousses 
donc  pirs!'*  Dans  la  rue,  vous  tenant  par  le  bras,  il  tous  fait 
regarder  en  l'air,  et  vous  conduit  alors  contre  un  tas  de  gra- 
vois,  vous  dirige  sous  la  gouttière,  ou  vous  force  |i  marcher 
au  milieu  du  ruisseau. 

Le  farceur  / . . . .  S'il  rencontre  une  femme ,  qui  soit  jolie  et 
seule ,  il  marmotte ,  en  Tépoussetant  devant,  lui  :  ,;  Dieu  !  la  jolie 
y^' taille!  la  charmante  petite  taille!  Et  ce  pied!  oh!  le  joli  pied! 
„Bt  ce  mollet!  oh^  le  beau  mollet!  on  parle  de  mollets!  en 
,, voilà  un,  de  mollet !^'^  Quelquefois  même,  en  Tabordant,  il 
osera  quelque  mot  à  far  &ire  rougir,  quelque  geste  à  l'épou- 
vanter. , 

Et  tout  cela,  sans  but  galant  peut-être,  mais  simplement, 
hiëtoire  de  rire! 

Même  enjouement,  même  finesse  dans  .ses  plaisanteries 
d'homme  à  homme:         ' 

—  5,Ah!  çà,  vous  criera-t-il,  que  faites-vous  donc  ici?  Mais, 
^^ monsieur  un  tel  vous  attend !^^  —  „ Merci!" —  Vo^s  arrivez.... 
11  y  a  huit  jours  que  monsieur  un  tel  est  parti  pour  1^ 
Canada. 

Êtez-vous  marié:  il  vous  dit,  d'un  ton  goguenard:  „Eh! 
^9 mon  Dieu,  mon  Dieu!  vous  têtes  comme  tous  les  autres.  Et 
,,puis,   d'ailleurs. ..   on  sait  ce  qu*oii  sait!...^^ 

Enfin,  son  silence^  même,  le  silence  du  farceur ^  est  une 
chose  abominable.  Sait-il  quelque  secret,  à  quoi  tienne  votre 
fortune,  votre  honneur,  peut-être:  ne  comptée  pas  qu'il  vous 
le  dise.  Vous  aurez  beau  le  conjurer.  ~  „Bah!  bah!  je  suis 
„bien  aise  de  vous  intriguer  un  peu...  Nous  verrons  demain, 
„  après-demain^  l'autre  semaine." 

Oh!  le  farceur!!!  C'est  la  bête  des  bêtes:  c'est  la  bête 
malfaisante.   C'est  un  homme  à  jeter  par  la  fenêtre. 

Après  les  gens  qui  ne  pensent  pas,  viennent  conséque:ume(it 


D£   PARIS.  51 

les  gém  qui  ne  pensent  pins  :  ceux  en  qui  les  idées  se  sont 
faites  broniilard;  les  invalides,  de  i'intelHgenee. 

Le  feù  sacré,  ehei  les  uns,  ne  fat  qn'un  fen'foUet;  ce  fut 
un  incendie  dans  le  cerveau  des  anâres;  un  incendie  qui  lea 
a  dévorés. 

Le  premiers  n'ont  pensé  qu'ime  fois;  une  fois  ou  deux;  ^^ 
mettons-en  trois.  • 

On  vous  a  dit:  „{Jevou8  engage  à  voir  monsieur  un  tel. 
„ C'est  un  homme  d'inlfaiimeht  d'esprit!^' 

Bt,  à  l'appui  de  cette  opinion,  l'on  a  cité  de  lui  un  mot 
fort  remarquable. 

Sur  ce,  en  vrai  Diogène,  vous  vous  mettez  en  cherche  de 
votre  homme.  Vous  te  trouvez,* c'est  bien;  et  chaque  fois  qu'il 
ouvre  la  bouche,  vous  pensez  en  vous-même:  „ Attention!  c'est 
à  ce  coup  qu'il  va  bien  dire.*^  Vous  êtes  devant  lui  comme  un 
flâneur  d'estaminet ,  qui  regarde  Jouer  deux  mazettes  dont  11 
avait  d'abord  présumé  bien  ;  ou  mieux  encore,  comme  les  Juifs^ 
sitôt  qu'ils  entendent  tonner:  „Le  Messie  va  venir!  Le  Mesde 
va  venir !'^  —  Bu  tout!  Le  Messie  tte  vient  pas^  le  caram- 
bolage ne  vient  pas:  le  mot  spirituel  ne  vient  pas.  Et  vous 
alors,  qui  prétendes  qu'il  vienne,  vous  frappez  de  mille  façoits 
alla  porte  de  son  entendement.  —  Inutile!  La  porte  est  close 
L'esprit  a  délogé.  Plus  ime  seule  idée  qui  voi^s  réponde  holà!  ^- 
Comment  cela? 

Vous  connaissez  sans*  doute  cette  bizarre  plante  qui,  selon 
les  préjugés  populaires,  ne  fleurit  qu'une  fois  par  siècle,  mais 
qui  fleurit  tout  haut,  quand  elle  s'j  met,  comme  ^n  coup  de 
canon,  comme  un  éclat  de  foudre.  Bh  bien!  votre  homme  aussi 
n'a  fleori  qi^'une  fois,  n*a  pensé  qu'une  fois  ;  et  ce  Joùr-là,  soit 
fortune,  soit  inspiration,  il  bâ  est  arrivé  d'émettre  un  mot  fort 
spirituel,  un  uMt  qui  a  retenti  loin.  Ce  fat  un  beau  quart- 
d'heure  dans  une  sotte  vie. 

Les  invalides  de  U  seconde  espèce  ont  pensé,  eux,  bien 
plus  souvent;  trop  souvent  même.  Ce  n*est  point  la  nature  qui 
fit  ceux-là  Ineptes;  c'est  lu  société.    Il  n'est  pas  rare,  dans  ce 

4» 


52  LES    BÉOTIENS 

Paris  élraoge,  que  les  orfsnisatioiis  lés  plus^ncandescei^  «e 
refroidissent  bientôt  comme  la  lare  d'un  volcan  ^qoi  c^esse. 

C'est  épuisement  L'iiomme  s^use  à  penser  trop,  tout  aipai 
qu'à  couMr.  La  marche,  en  toute  chose,  est  son  pas  naturel. 
La  pensée^  voyez-vous,  est  un  léger  fluide  qui  s'exhale  du  vase 
k  chaque  fois  qu'on  l'ouvre.  C'est  un  gaz  qui  réside  en  nous, 
comme  le  Champagne  en  sa  prison  de  verre.  .  N'y  touchez  pas, 
il  s'endort;  agitez-le,  il  fermente,  il  bouillonne,  il  pétille,  et 
brise  quelquefois  sa  fragile  d^eure.  Tout  au  moins  arrivera-'t-il 
que  plus  de  rasades  vous  en  aurez  versées,  moins  il  en  restera. 

Eh  bien!,  nos  invalides  ont  trop  versé  de  leur  champagne« 
Leur  cervelle  est  à  sec.  . 

C*était  pourtant  une  belle  race  d'hommes;  race  à  partj  race 
pétille  de  soufre  et  d'aloohol;  chaude  au  hien,  si  au  mal.  Tout 
ce  qui  e$ft  grand  et  beau,  tout  ce  qui  plait  et  enivre  i'ame, 
ils  Tout  rêvé,  voulu,  cherché:  les  uns  ceci,  les  uns  cela.  Mais 
à.  tous,  dès  qu'ils  la  saisissaient,  la  huile  de 'savon  crevait  entre 
les  doigts. 

Gt  alors,  quand  ils  n'eurent  plu9  foi  à  «en  ;  quand  la  dé- 
bauche même  eut  perdu  à  leurs  yeux  sa  hâve  poésie,  j'imagine 
qu'il  se  passa  enjeux  quelque  indicible  et  désolant  mystère: 
un  rc^foulement  de  l'ame  en  elle-même,  une  contraction  affreuse 
de  toutes  leurs  facultés,  un  mal,  un  déchirement.^  Cela  les 
hébêta.  _ 

Et  maintenant,  les  voilà,  ces  êtres  de  premier  choix,  qui 
ont  dégringolé  la. vie,  court  et  vite,  comme  en  montagnes 
russes:  guerriers,  artistes,  poètes,  coeurs  de  feu,  spéculateurs, 
grands  projeteurs,  creux  révasseurs;  tous,  anibitions  déçues, 
illusions  froissées,  dégoûts  amers,  et  frénésies  et  dés^poirs. 
Peuple  autrefois  d'académie,  de  bourse,  et  de  boudoir;  peuple 
anjour4'hui  de  carreièurs  et  de  tripots,  et  de  plus  mauvais  lieux 
peut-êjtre.  Les.  voilà,  „  ces  anges  tombés  du  ciePs  ^^^^  meurtris 
de  leur  chute,  tou.t  étourdis,  tout  abrutis;  vivants  cadavres  qui 
ne  peuvent  éviter  la  Morgue,  qu'en  passant  par  l'hôpital! 

Oh!  en  voici  qui  n'ont  à  craindre  rien  de  tel.  Ce  sont  les 
machiiies  à  haute  pression:  gros  parleurs,  gros  flatteurs,  gros 


/ 


DE  PARIS.  58 

er jfotf un  ;\  tous  imbéciles  de  g^ros  calibre.  C'est  par  leur  por- 
traiture que  nous  terminerons  la  galerie  des  non-penseurs.  A 
ce  point,  en  effet,  s'il  fait  nuit  noire  encore,  on  conunence  du 
moins  à  voir  briller  à  l'horizon  une  lueur  déjà^  une  aube  de 
pensée.  ^  , 

Oui,  ceux-là  pensent  presque;  ce  sont  de  vrais  centaures, 
moitié  hommes,  moitié  bétes.  Mais  s'ils  n'ont  encote  que  deis 
velléités  à'idées,  pour  peu  que  le  roulis^  du  monde  leur  ait 
donné  d'aplomb,  ils  n'en  posent  pas  moins  un  pied  ferme  et 
osenr,  sur  les  questions  les  plus  glissantes. 

Chacune  de  leurs  paroles  est  une  massue  d'air.  Us  tous 
diront  à  bo>ut  {portant:  —  „ Monsieur,  vous  n'êtes  point  nn^ 
béte  !  Tant  s'en  faut  !  '^  ^ 

—  „ Madame,  vous  aves  un  corps  superbe!^* 

—  ,, Mademoiselle,  vous  avez  une  taille  extrêmement  vo- 
luptueuse!^* 

Et  ^uis ,  pour  la  moindre  des  choses ,  ils  prennent  leur 
bourdon,  et  leur  physionomie  de  Te  Deum,  —  ,^ Adieu!  mon-^ 
sieur,  adieu  !  *^    Et  ils  vous  secouent  le  bras  à  le  désembolter. 

Et  puis,  du  plus  loin  qu'ils  vous  aperçoivent,  ils  vous  tendent 
la  main,  .vous  appellent  à'^ande  volée,  vous  font  faire  cent 
pas'  vers  eux,  et  pourquoi?  pour  vous  dire,  en  vous  frappant 
l'épaule,  ou  le  ventre,  ou  la  nuque:  —  „Eh  bien!  comment  Va 
cette  petite  sénté?  Cette  petite  santé  va-t-elle  toujours  comme 
nous  voulons  ?^^  % 

On  bien  encore:  —  Ah!  pardon je  me  suis  trompé 

je  vous  prenais  pour  un  autre.*' 

C'était  ma  foi  bien  la  peine! 

fit  puis,  quand  vous  leur  parles,  ils  se  gonflent  les  joues; 
ou  bien  se  mouchent  avec  fracas. 

fit  puis,  il  faut  les  voir,  dans  un  salon,  accaparant  lé  feu, 
debout,  les  coudes  sur  la  cheminée;  jeter  dans  la  conversation 
des  avalanches  de  sottises,  av^c  cet  air  auguste  d'un  tragédien 
de  province! 

Parle-tH>n  de  Tauteur  de T^lfie  mbrt: — f)Oh!  oh!  s'écrient- 


54 


LES  BÉOTIENS  DE  PARIS. 


Ut ,  c'est  un    hcmiine ,  ceiiaitiement ,   qui  ne  manque  pu    de 
moyens.*^  .    , 

Est-il  question  de  Rossini:  —  f>Ah!  oui,  oui,  Rossini!  ie 
grand  maestro!  le  cygne  de  Peiaro!^ 

S'entretient-on  d'Horace  Vemet:  —  „  Encore  un  qui  n'est 
point  maladroit,  et  qui  fait  de  bien  jolies  choses  !•••  Je  ne  suis 
pas  embarrassé  dé  lni>^ 

Ces  g enS'là,  croyez^moi,  sont  de  vrais  accidenta.  Je  connais 
nue  maîtresse  de  maison,  qui  Térifle  soigneusement  la  Jlste  des 
personnes  qu'on  demande  à  lui  présenter,  et  dit  toujours^  en 
biffant  certains  noms.  ,,0h!  de  grâce,  pas  celui-ci!  Ne  nous 
occasionnez  pas  ce x monsieur-là!^^ 

Mais  ici,  un  grand  poteau,  a?ec  ces  deux  l^endes: 

ImbécillitiS.  —  Intelligence. 

Nous  sommes  en  effet  sur  les  confins  des  deux  empires. 
Derrière  nous,  les  idiots;  devant  nous,  les  penseurs^ 

Et  sur  cette  terre  de  la  pensée,  yue  de  climats  divers  !  — 
Atmosphères  t^op  vives,  oh  l'on  pense  trop  tôt;  —  atmosphères 
trop  lourdes,  oh  l'on  pense  trop  tard;  —  froides, régions,  oh 
végètent  les  demi-penseurs,  les  tiers,  les  quarts,  les  quarterons 
de  penseurs;  et  les  penseurs  à  idée  toute  entière,  maia. seule; 
—  brûlantes  sones,  oh  s'agitent  les  imaginations  folles,  les  geàs 
qui  pensent  trop;  —  et  enfin,  loin  de  tous,  les  rares  habitants 
d*un  a^tre  Eldorado:  ;les  penseurs  cumulant  Tesprit  et  le  bon 
sens;  les  hommes  qui  pensent  juste  à  point  Petit  peuple^ 
celui-là,  qui  vit  sur  un  petit  espace,  oh  Faur  est  toiffours  pur; 
le  soleil,  toujours  tiède;  et  la  nature,  incessannnent  féconde. 

Tel  est,  sommairement,  l'autre  hémisphère  qui  me  reste  à 
gépgrapher.  Ce  sera,  si  vous  le  voules  bien,  le*  but.  d'un  second 
voyage  autour  du  monde  inteilectuel. 

Lovis   DESNOYERS. 


LES  PRIX  MONTYON. 


Ov  Sé/uiiç  eCri  .... 

j   Beîvoy  dfifxiJGai'  xçoç  yàç  ^i6ç  eiôiv  ccjtavreç 
Seîvoî  Te  jtTtùxoi  rt*  ôÔGÎç  6"*  oÀiyy  re  <fnh)  te. 
\  *Oâvoo.  S,  yf* 

Le  pauvre,  rinconnn  qui  la  noit  se  fourvoie, 
II  le  faut  secourir;  c'est  Dieu  qui  nous  resvoie. 
QuMl  D'eproave  de  nous  ni  refus  ni  mépris  ; 
I    Souvent  un  faible  don  est  pour  lui'^'nn  grand  prix. 

( 

Antoine- Jean-Baptiste-rRobert  Auget  de  Montyon,  était  né 

à  PaHs,    le  28  déceiDbre   1733;   il  y   est  morl  le  29  décem- 
bre 1820. 

C'est  bien  de  loi  qu'on  peut  dire:  Il  a  passé  sur  la  terre, 
en  y  répandant  les  bienfaits;  transwit  benè  faciendo., 
.  Tantôt  ce  sont  des  Tilles,  ce  sont  des  provinces  qui  se 
sont  repenties  de  sa  bienfaisance  dirigée  par  de  grandes  lun^è- 
res,  car  il  fut  un  sage  et  hflbile  administrateur.;,  taiitôt  il 
répandit  ses  libéralités  sur  des  particulif»rs^  et  presque  toujours 
en  se  ^u?rant  du  voile  de  l'anonyme ,  prenant  plus  de  peine 
pour  cacher  ses  actions  louables,  que  d'autres  n'en  prennent 
pour  dérober  à  la  publicité  des  actes  répréhensibles. 

fin  1768,   il  fat  appelé  à   l'intendance  d'Auvergne;    il  y 
obtint  la  reconnaicmnee,    le  respect  et  l'aniour   de  tous  les 


/f»:V 


V      56  *  ^       LBSFAIX 

habitants  de  la  province,  particaiièrement  dea  panTres;  il  aaurn 
1  Auvergne  des  malhenra  d'une  disette  affirenae;  il  procura  de 
l'ouvrage  et  dea  aubsistancea  à  la  claase  laborieuse;  pour  loi 
fournir  du  travail,  il  embellit  lea  deux  vlHes  d'Aurilhc  et  de 
Mauriac,  d^  pronenadea  auxquelles  on  donna  son  nom;  dans 
ces  deikx  villes,  le  corps  fûunicipal  lui  fit  ériger  un  manument; 
il  aimait  son  intendance,  parce  qu'il  y  &isait  du  bien^  mala  il 
plut  à  un  ministre  de  mettre  une  de  ses  créatures  è  la  place 
de  M.  de  Mtotyon;  celui-ci  fut  révoquée  au  grand  regrot  et 
malgré  les  réclamations  de  la  province  enllère;  le  ministre  fit 
semblant  de  croire  que,  l'intendance  d'Auvergne  étmt  an-des- 
sous des  talents  et  de  la  capacité  d'un  si  bon  adadulstratenr, 
et  qu'il  convenait  de  l'employer  snr  un  plus  |pnnd  théâtre; 
rintendant  répondit  qull  connaissait  la  province  oh  il  était 
placé,  qu'il  y  était  utile;  qu'il  craignait  de  ne  pas  Tétre  autant 
dans  quelque  autre;  on  ne  l'écouta  pas;  c'était  aa  place  q«*on 
voulait;  on  la  lui  dta,  et  on  le  prémena  ensuite  d'intendance 
en  intendance,  d'abord  à  Marseille,  ensuite  à  la  Rochelle; 
fa^gué  de  ces  mAuvaia  et  injustes  procédés ,  il  fit  parvenir ,  en 
^  1774,  au  roi,  par  M.  de  Maledierbes,  un  mémoire  dont  voici 
quelques  phrases:  « 

„  Depuis  que  j^ai  l'honneur  d'être  revêtu  de  ce  titre  (^celni 
„  d'intendant  de  province  ) ,  j'ai  'été  dépoidllé  trois  fois  de  mon 
„état;  soi^t  inoui  j'usqu*à  moi.  11  faut  que  je  sois  ou  le  plus 
,,  méchant  des  hpmraes,  ou  le  plus  malheureux ^ 

Il  expose  en  abr^é  sa  conduite  dana  les  provinces  confiées 
~   à  sa  geation ,  et  Jl  termine  en  ces  mots  : 

„Je  ne  crois  devoir  ajouter  à  cet  exposé  aucune  réflexion, 
,^ aucune  demande,  aucune  plainte.  Du  reste,  si  dans  les  trois 
„  départements  oh  j'ai  servi,  il  est  une  seule  personne  qui 
„ puisse  articuler,  la  moindre  injustice'  qui  procède  de  moi;  si, 
„dans  ce  mémoire,  il  est  un  seul  fait  qui  soit  contraire  è  la 
^vérité,  je  consens  à  perdre  la  rte,  mes  Mens»  et  Vhonneur.^ 

Signé  :  A.  ps  Monttom . 

Le  roi  fut  très-firappé  de  ce  mémoire  ;  il  donna  ordre  qu'on 
écrivit  à  M.  de  Montyon  une  lettre  remplie  de  témoignages  de 


^        N 


MONTYON.  57 

«atfafiiction;  la  lettre  fipt  écrite;  mais  le  ma^strat  ne  fht  point 
replacé  de  nouveau  dana  une  Intendance;  aafia-doute  parce  qu'il 
avait  prouvé  que  personne  n'était  plus  propre  que  lui    à  ce 

4 

difflciie  emploi. 

Dèa  avant  la  révolntfon  de  1780,  IK avait  fondé,'  sans  se 
faire  connaître  ^  un  prix  de  vertu ,  et  un  prix  pour  l'ouvrage 
le' plus  utile  aux  mcsurs,  en  chargeant  l'Académie  française  de 
lea  décerner.  ' 

Lea  suites  de  la  révolution  entraînèrent  là  suppression  de 
FAcadémie  et  celle  dea  fondations. 

IL  de  Montyott  éodgra;  sa  grande  fortune,  les  places  qu'il 
avait  occupées  l'auraient  exposé  à  une  mort  presque  certaine 
dana  les  jours  désastreux  de  179S. 

Il  se  réfugia  d'abord  à  Ctenève,  puis  à  Londres;  et  dans 
cette  capitale  de  la.  Grande-Bretagne ,  il  ne  cessa  de  partager 
sa  fortune  avee  ses  compatriotes  émigrés  ou  prisonniers  en  . 
Angleterre;  car  la  différence  des  opinions  ne  lui  faisait  mettre 
aucune  distinction  dtfns  l'exercice  de  la  bienfaisance. 
'  Lorftqu'll  Ait  de  retour  en  France,  il  s'occupa  de  renouveler 
les  fondations  de  prix  qu'il  avait  fkites  autrefois  ;  Il  y  en  ajouta 
de  nouvelles. 

Dirigeant  toujours  aes  pensées  vers  les  pauvres  et  les  malheu- 
reux, Il  employdt,  dans  les  dernières  années  de  sa  vie,  quinze 
mille  francs  par  an  à  retirer  du  Mont-de-Piété  les  effets  sur 
lesquels  il  avait  été  fait  des  prêts  au-dessous  de  cinq  francs; 
des  effets  d'une  si  mince  valeur  ne  "pouvant  savoir  été  mis  en 
gage  que  par  des  personnes  redmtes  au  plus  extrême  besoin. 

il  s^adressa  à  l'un  des  maires  de  Paris,  pour  faire  proposer 
(toi|}oors  sans  se  nommer  ni  se  faire  connaître  au  public)  une  ^ 
prime  de  dnq  mille  franca  à  une  association  charitable  qui  pe 
formerait  pour  prêter  êénê  aueim  intérêt^  à  des  artisans  ou 
à  des  laboureurs.  Malheuresement  on  n'a  point  répondu  à 
cet  appel  de  ML  de  Montyon,  et  l'aasociation  ne  a'est  point 
formée. 

Lea  faits  que  je  viens  d'exposer  sont  extraita  d'une  V^  de 
M.  de  Meuigen^  laqaellé  a  été  puUiée  en  182»;  msis  U  faut 


58  LES  PRIX 

là  lire  tout  entière  ^  si  Tou  veut  bien  connaître  cet^  bomme 
respectable  ;  en  vérité ,  on  ne  peut  s'empêcher  de  penser  que , 
si  tons  les  riches  faisaient  un  aussi  bon.  usage  que  |ni  de  leur 
fortune,  à-peine  resterait-il  des  pauvres;  ou  du  moins  il  n'en 
resterait  point  qui  ne  fussent  soulagés  et  consolés. 

Quelle  reconnaissance  ne  lui  devons-^nons  pas,  rioh^.  et 
pauvres,  pour  le  bien  qu'il  a  fait,  pour  celui  qu'il  a  voulu 
faire,  pour  cehd  qu'il  fera  encore  bien  long-temps!- . 

Son  testament  est  venu  clore  dignement  cette  suite  non 
Interrompue  de  bonnes  actions  qui  ont  duré  plus  de  soixante 
années.  ^ 

La  première  phrase  de  cet  a-cte  solennel ,  est  remarquable 
et  touchante: 

„  Je  demande  pardon  à  Dieu .  de  n'avoir  pas  rempli  exi^cte- 
'„ment  mes  devoirs  religieux;  Je  demande  pardon  ans  hopones 
y, de  tw  leur  avoir  pas  fait  tout  le  bien-que-  je  pouvaie^  et  que^ 
^^par  censéqumd^  je  dewxis  leur  faire.^  ,      .  ' 

De  quoi  s'accuse-t-il?  de  quoi  demande-t^il  pardon?  Ce  n'est 
pas  d'avoir  fait  du  mal  ;  il  n'en  a  jamais  fait  à  personne  ;  c'est 
de  n'avoir  pas  Ait  assea  de  bien.  Entendez  cela,  riches  et  pifissants 
de  "la  terre;  et  souvenez-vous  que  vous  êtes  coupables,  si  vous 
ne  faites  pas  aux  hommes  tout  le  bien  que  voua  pouvez^  et  que 
par  conséquent  voue  devez  Içur  faire.  Exan^nez  votre  conscience; 
jugez  vos  actions  et  vos  pensées  diaprés  cette  règle;  vous  occu- 
pez-vous  so|iveot  de  remplir  cette  noble  et  sainte  obligation? 
Vos  di^vertissements,  vos  jouissances^ de  luxe  et  de  vanité,  ^vos 
projets  d'ambition,  de  fortune,  de  plaisirs,  voys  ^aissent-ils  un 
moment  pour  songer  aiix  hommes,  vos  semblables,  qui  souffrent, 
qui  pleurent  et  qui  meurent  d'inanition? 

M.  de  Montyon  songeait  à  eux:  il  a  cherché  les  moyens  de 
secourir,  d'améliorer  cette  classe  pauvre  et  laborieuse  qui  est 
toujours  à  la  veille  de  tomber  dans  un  dénûment  absolu;  il  s'est 
aussi  proposé  de  soulager  les  indigents;  les  prix  qu'il  a  fondés 
sont  autant  de  preuves  de  sa  disposition  constante  à  faire  du 

I 

bien  aux  hommes*). 

*)  Un  prix  à  celui  qnl  désoovrira  de«  moyen»  de  rendre  un  art^  méca- 


\ 
I 


MONTYON.  59 

Le9  deux  Académies  ont  reçu  de  M*  de  MoDlyaiii  une  mksioti 
bien  hofionAle.  ' 

Bnoonrager  et  récmpeneer  des  travaux  utiles  à  rbuinauité; 
rechercher  et  honorer  la  vertu  dans  la  clasàe  k  plus  humble 
et  la  plus  obscure  de  la  sodëté;  contribuer  aiosi  à  servir  les 
hommes  et  à  les  améliorer;  qu'y  a-t41>  de  plus  «atisfaisànt  pour 
des  CQBurs  honnêtes,  pour  des  amea  élevées? 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  un  honneur  que  M.  de  Mpntyon 
a  lé^é  aux  Académies;  ce  sont  aussi  des  fonctions,' «  et  des 
fonctions  souvent  difficiles  et  pénililes;  T Académie  française  ne 
néglige  rfen  pour  s'en  acquitter  dignement,  et  pour  accomplir 
les  intentions  bienfaisantes  du  vertueux  testateur* 

Chaque  année,  elle  reçoit  de  tous  les  points  de  la  France 
des  récits  de  différents  actes  de  vertu  qui  lui  sont  présentés 
comme  dignes  de  participer  aux  distinctions  et  aux  récompenses 
promises;  il  sont  attestés  par  les  autorités  locales,  et  par  des 
citoyens  notables  qui  en  ont  été  les  témoins;  mais  les  libéralité^ 
de  H.  de  Montyon,  bien  qu'elles  soient  abondantes,  ont  des 
bornes;  il  faut  choisir  entre  eeàt  concurrents  présentés;  il  faut 
peser  avec  scrupule  ef  les  actions  et  leurs  motifii;  il  faut,  pour 
ainsi  dire,  descendre  dans  les  consciences;  quelle  tftohel  Dieu 
seul  est  le  véritable  et  infaillible  juge  de  la  vertu;  car  lui  seul 
lit  dans  les  csBurs;  aussi  lui  seul  donne-t-il  à  la  vertu  sa  méil* 
leure  récompense. 

V  nique  momê  nuUsain,  Un  pvîx  à  celai  qai  aura  trouve,  dsas  Paiinëe, 

un  moyen  de  perfectionnement  de  la  edenee  médieate  ou  de,.Vart 
ehifwrgieal.  Il  avait  fait  particuUèrenient  lee  fonds  .dVit  prix  mmud. 
de  êtatiêtiquef  il  n'en  eat  pas  qneition  dans  son  testament;  mais 
le  prix  subsiste.  Un  prix  en  faveur  dVn  Français  pauvre  qui  aura 
fait,  dane  Vannée ^  Vaction  la  plus  vertueuse^  Un  prix  en  faveur  da 
Françaie  qui  aura  composé  et  fait  paraître  le  livre  le  plus  utile  aux 
nuBura,  Ces  prix  sont  annuels;  les  trois  premiers  sont  décernés, 
d'après  la  volonté  du  fondateur,  par  TAcadémie  des  Sciences  ;  les 
deux  derniers,  par  FAcadémie  française.  De  plus  il  a  laissé  à 
cbacon  des  hospices  des  douze  arrondissements  de  Paris,  un  revenu 
annuel,  pour  être  distribué  en  gratification  ou  secours  à  donner 
aux  pquvres  qui  sortiront  de  ces  hospices,  et  qui  auront  le  plus 
heeeim  de  êeeourêl 


60  LES  PRIX 

Dans  la  séance  publique  annuelle  de  l'Acadëmie,  le  directeur 
proclame  les  noms  de  ceux  qui  eut  mérité  des  prix  ou  des 
médailles;  11  célèbre  dans  aon  discours  les  actions  vertueuses 
qui  ont  été  placées  au  prenyler  rang;  et  chaque  année  FÀcadé- 
mie  publie  un  -  livret  contenant  *  le  récit  de  tous  les  traits  de 
vertu  qui  ont  été  distingués  et  récompensés.  Ge  livret  est  envoyé 
à  I tous  les  préfets,  avec  prière  de  le  répandre  dans  leurs 
départements.  Les  bons  exemples  doivent  à  leur  tour  produire 
lc;s  bonnes  actions. 

Il  y  a,  quoi  qu'en  disent  et  en  pensent  certaines  personnes, 
bien  de  la  vertu  dans  cette  classe  que  les  sots  et  les  orgueil- 
leux méprisent  ftute  de  la  connaître;  les  pauvres  sont  peut-être 
plus  disposés  que  les  riches  à  la  bienfaisance  ;  pour  soulager 
ceux  qui  souffrait  comme  eux,  Us  retranchent  plus  volontiers  de 
leur  nécessaire  que  les  gens  opulents  ne'  se  priveraient  de  la 
moindre  partie  d^  leur  superflu. 

Depuis  dàuae  ans,  ces  distributions  de  récompenses  ont  en 
li«^  régulièrement;  c^t  il  est  permis  de  croire  qu'elles  ont  pro- 
duit quelqjue  bien,  et  contribué  an  perfectionuement  moral  de 
la  société. 

Qui  ne  serait  en  effet  touché  de  traits  tels  que  ceux  dont 
je  vais  rappeler  le  souvenir! 

Voici  un  récit  qui  fut  envoyé  à  l'Académie  en  182S,  par  M» 
le  curé  dé,  Saint-Jean-Saint-François,  à  Paris  ^).v    •  ^ 

Je  ne  fais  que  transcrire.' 

La  femme  du  nommé  Jacquemin,  porteur  d'eau,  père  dc^ 
trois  enfants,  fj^ont  un  muet  et  in^otent,  né  gagnant  que  trente- 
cinq  à  quarante  sons  par  jour,  vint,  il  y  a  quelques  jours,,  solli- 
citer des  secours  pour  une  femme  indigente,  infirme,  privée  de 
deux  doigts,  et  hors  d'état  de  gagner  sa  vie. 

—  Oil  demeure  ce^e  femme?  lui  dis-je. 

— Ches  nousl    ^  '* 

-^Depuis  qûaudt 

—  Depuis  dix  mois;  le  onsième  commence. 

—  Que  vous  paie-t-elle  par  mois  ou  par  jour  1  \ 

*)  Feu  M.  Tabbé  Charpentier,  mort  cure  4e  Saint-Étfoniie  du  Mont. 


MONTYON.  61 

—  I(ien.  , 

—  Comment,  rieaf  ^ 

—  Pas  de  quoi  mettre  dans  Tceil. 

—  Elle  est  au  comité'*')! 

—  Oui;  et  moi,  j'y  suis  aussi,  et  J'ai  ie  pain  de  mes  enfants. 
Depuis  qu'eiie  est  arec  nous«  j*alonge  la  soupe,  et  elle  la  mange 
avec  nous, 

-—Vous  n'av^  pas  le  moyen  de  faire  ce  sacrifice;  au  moins 
elle  TOUS  a  promis  qu'un  Jour  ou  l'autre  elle  vous  dédommagerait  9 

—  Elle  ne  m'a  promis,  et  ne  me  promet  que  ses  prières. 

—  Votre  'mari  ne  murmure-t-il  pasi 

—  JMon  mari  parle  peu;  il  ne  dit  .rien;  il  est  si  bon! 

—  Ne  Ta-t-11  pas  au  cabaret! 

— Jamais.  11  travaille,  et  se  tue  pour  ses  enfants. 

—  Il  est  porteur  d'eau  ay  tonneau? 

—  Non,  monsieur;  à  la  brasse. 

— Depuis  dix  mois!  c'est  bien  long. 

' — Elle  était  dans  la  rue,  m'avait  demandé  asile  pour  deux 
où  trois  jours,  et  Jacquemin  et  moi,  nous  n'aurions  pas  le  cœur 
de  la  mettre  à  la  porte.  11  dit  d'ailleurs  qu'il  faut  faire  aux 
au^es  comme  à  nous. 

— Mais,  ma  bonne  femme,  de  quoi  est  composé  votre  loge- 
ment f 

—  De  deux  chambres. 

—  Combien  les  payei-vous? 

—  Je  lea  payais  cent  vingt  francs;  on  m'a  augmentée,  de 
vingt  francs;  ce  qui  fait  huit  sous  par  jour* 

•—Mais  il  me  semble  que  c'est  pour  vous  que  vous  devriez 

•  -, 

demander  des  secours? 

—  Je  vous  ai  déjà  dit,  monsieur  le  curé,  que  j'ai  le  paiu  de 
mes  enfanta;  je  né  demande  tien,  grâce  à  Dieu;  aussi  long-temps 
que  mdn  mari  et  moi  pourrons  travailler,  je  rougiraia  d'impor- 
tuiier  personne  pour  nous,  .         * 

*)  C*eit-à-dirs,  inscrite  an  comité  ou  bureau  de  charité  de  rarroit- 
disiernsnt»  où  Von  Jëlivre  aux  indigentiy  qui  sont  enregistrés,  un 
•econrs  mensosl,i€qnsl  malbeurmissaMnt  sst  bien  faible. 


\ 


62  LES  PRIX  ' 

—  Eh  bien!  ma  bonne  femme,  voléi  dix  francs  ponr... 

--Qiie  la  pauvre  madame  Pétrel  va  être  henrense! 

Des  larmes  de  joie  coulent  des  yeux  de  cette  femme  chari- 
table; c'est  à  elle  que  je  voulais  donner  ces  dix  francs;  je  la 
laissai  dans  l'erreur;  elle  lui  était  si  honorable ^^. 

Antoine-Roeh  Martin  s'était  engagé,  fort  jeune,  pour  rem- 
placer  un  conscrit.  Aprêa  avoir  porté  les  armes,  et  avoir  été 
libéré  du  service  militaire,  il  se  maria  en  1^15;  la  femille  de 
la  femme  à  laquelle  il   s'unit   était  dans  l'indigence*  On  n'ea 

r 

accusera  que  le  malheur,  quand  on  saura  qu'elle  se  composait 
d'une  mère  infirme,  et  de  trois  enfants  aveugles. 

Le  jeune  soldat,  devenu  le  fils  adoptif  de  Pune,  et  le  frère 
des  autres,  se  regarda  comme  ciiargé,  désormais  et  pour  tou- 
jours^ dé  pourvoir  à  tous  leurs  besoins.  II  était  riche,  et  se 
trouvait  heureux  de  leurs  consacrer  une  somme  de  six  mille 
francs,  prix  du^  service  fait  pour  le  conscrit  remplacé.  Une 
partie  de  ce  petit  pécule  fut  employée  à  leur  acheter  une 
chaumière;  mais  la  naissance  de  trois  enfants,  et  surtout  la 
disette  des  années  181T  et  18l!B,  eurent  bientôt  absorbé  le 
reste.  Les  soins  qu^exîgeaient  une  mère  infirme,  trois  enfants  en 
bas  âge 9  et  trois  frères  aveugles,  ne  laissaient  pas  à  la  femme 
Martin  le  temps  de  se  livrer  ^  à  des  occupations  dont  elle  put 
tirer  un  salaire^  de  sorte  que  le  travail  manuel  du  mari  devint 
l'unique  moyen  de  subsistance  pour  neuf  personnes. 

Il  ne  gagnait  que  %ingt  sous  par  jour;  mais,  par  délicatesse, 
par  noblesse  d'ame,  peut-être  par  un  reste  de  iff  fierté  de  son 
ancien  état,  i[^  ne  voulut  jamais  permettre  que  ses  beaux-frères 
aveugles  allassent  implorer  la  pitié  publique.  Dans  cette  extrême 
disette,  il  aurait  cru  mériter  des  reproches,  si  sa  famille  eût 
reçu  des  secours  étrangers.  Il  aimait  mieux  lui  distribuer  tout 
le  pain  qu'il  gagnait  si  péniblement,  et  s'exposer  à  tomber  d'ina- 
nition, comme  cela  lui  est  arrivé  plusieurs  fois,  au  milieu  de 
son  travail.  ^ 

*)  Extrait    du    discours    prononcé  par  M*    rë?éque   d'Hermopulis, 
directtBur,  dans  la  séance  pabUqiie  aanuelle  do  18SS. 


MONTYON.  63 

Jamais  on  ne  l'a  entendu  ae  plaindre,  encore  moins  se  vanter* 
et  après  une  si  énergique  persëTërance,  on  ignorerait  peut-être 
encore  son  dëvoûment,  hOrs  de  l'étroite  enceinte  de  son  village 
si  Tamour  de  Thumanité  n*eùt  amené  dans  cette  chaumière  un 
chirurgien  recommandable,  qui  entreprit  de  rendre  la  vue  aux 
troia  aveugles.  Malheureuselnent  ses  efforts  n'ont  pas  été  récom- 
pensés par  le  succès;  mais,  itémoins  de  ceux  que  fait,  depuis 
dix  ana,  l'infatigable  père  de  cette  nombreuse  famille,  il  en  a 
révélé  les  besoins,  le  malheur,  les  nobles  dettes,  et  cette 
heureuse  indiscrétion  a  fait  parvenir  jusqu'à  l'Académie  la 
connaissance  non  pas  d'un  trait  de  vertu,  mais  d'une  vie  entière 
qu'elle  s'est  félicitée  d'avoir  à  publier  et  à  récompenser. 

L'Académie  a  décerné  à  Roch  Martin  un  prix  de  dix  mille 
francs*). 


'  Catherine-Félicité  Gurgy  avait^  dans  sa  jeunesse,  donné  des 
soins  à  une  petite  orpheline;  celle-ci  en  fut  reconnaissante;  elle 
était  honnête;  mais  elle  eut  le  malheur  de  rencontrer  un  homme 
sans  principes,  un  de  ces  égoïstes  qui,  pour  satisfaire  un  caprice, 
une  fantaisie,  ne  se  font  pas  scrupule  de  condamner  un  être 
faible  au  repentir,  à  la  honte,  à  la  misère. 

La  pauvre  victime  avait,  depuis  quelque  temps,  perdu  de 
vue  son  amie,  la  demoiselle  Gurgy,  devenu  femme  Làverdin, 
dont  peut-être  les  conseils  l'auraient  sauvée;  celle-ci  apprit 
indirectement  ce  qui  était  arrivé  à  la  jeune  Marie-Louise  Ray- 
mond; elle  courut  la  chercher,  et  lui  offrit  les  secours  et  les 
consolations  de  l'amitié.  ^ 

Il  était  trop  tard  ;  elle  la  trouva  malade,  souflfrante,  abattue  ; 
son  séducteur  était  un  homme  marié,  ce  qu'il  s'était  bien  gardé 
de  lui  dire;  elle  ne  l'avait  su  que  depuis  qu'elle  avait  fait  ses 
couches,  et  après  qu'il  l'avait  abandonnée,  elle  et  son  enfant; 
elle  ne  put  survivre  à  son  infortune;  après  avoir  langui  deux 
ou  trois  mois,  elle  mourut  de  douleur  dans  les  bras  de  la  dame 
Làverdin,   en  recommandant  à  son  amitié  l'Innocente  créature 

*)  Extrait  du  diaooura  prononcé  par  M.  ]>arU|   directeur,  dana  la 
séance  publique  annuella  d«  1825. 


è4 


USFRIX 


qu^elle  hisiftit  au  mondteii  mus  protectear,  tant  mffuL 

La  dame  Laverdiu  promié  à  la  mourante'  de  servir  de  mère 
à  8on  fils;  on  va  ?olr  comment  elle  a  tenn. parole. 

Elle  alla  d'abord  au  bureair  des  nourrices  payer  trois  noie 
qui  étaient  dus^,  et  déclarer'  qu'elle  se  chargeait  des  paiemealu 
à  venir. 

Lorsque  Tenfant  eut  atteint  son  onzième  mois,  elle  le  fit 
venir  à  Paris  avec  sa  nourrice  ;  lorsqu'il  eut  dix-sept  mois,  elle 
le  retira  t5ut-à-fait  de  nourrice  et  le  prit  chea  elle. 

Son  mari  consentit  volontiers  à  être  de  moitié  dans  cette 
bonfie  action,  malgré  la  dépense  dont  elle  devait  les  charger 
tous  deux;  ils  n'étaient  que  de  simples  portiers.  Laverdin 
travaillait  de  son  état  de  tailleur;  sa  femme  faisait  de  la  bro- 
derie;  ils  avaient  de  Tordre,  une  bonne  conduite;  et  tons  les 
propriétaires  ches  lesquels  ils  ont  demeuré  ont  rendu,  des 
mœurs  et  de  la  probité  de  ces  deux  époux,  les  meilleurs 
témoignages.       \         -  ^ 

Us  ont  élevé  l'orphelin  comme  leur  fils  ;  et,  dans  son  enfance, 
il  a  toujoura  cru  l'être;  ils  l'ont  envojf  à  l'école  à  leurs  frais,' 
l'ont   fait  instruire,   ont  voulu  enfin  lui  donner  une  éducation 
qui  le  mit  en  état  de  se  passer  d'eux  et   de  se  faire  un  sort 
indépendant. 

11  répondit  aux  soins  qu'on  prenait  de  lui;  il  entra  d'abord 
au  Conservatoire  de  Musique  oii  il  apprit  à  jouer  du  violon  et 
de  la  flûte  ;  mais  ses  maîtres  ne  trouvant  pas  en  lui  es  dispo- 
sitions décidées  pour  ce  genre  de  talent,  coiiseil|ei^ent  à  la 
dame  Laverdin  de  lui  donner  un  autre  état;  ses  père  et  mère 
firent  alors  un  grand  sacrifice  ;  car  ils  payèrent  cinq  cents 
francs  à  un  graveur  qui,  moyennant  cette  somme,  et  quatre 
ans  de^  travail  dans  son  atelier,  s'obligea  de  le  former  dans  sou 
art;  ce  qu'il  a  fiiit.  ^ 

Sorti  d'apprentissage,  il  est  entré  chez  un  autre  graveur  ; 
il  a  gagné  de  quoi  vivre,  a  cessé  d'être  à  charge  aux  sieur  et 
dame  Laverdin,  mais  n'a  pas^cessé  de  les  respecter  et  de  les 
chérir. 

11  y  a  eu ,   dans  ^  vie  de  ce  jeune  homme ,  une  époque 


MONTYON;  65 

Uen  dlDuIoimine^  Joiïqiiflt  tut  ■rriTtf  k  m  dovslème  année,  et 
qu'il  fit  sa'  première  ^mminion»  les  aieur  et  dame  Laverdin 
crurent  devoir  lin  «fipreiidre:  qu'il  A*<éak  que  leur  nia  d'adop- 
tiHBif  ^tte  rëvilaUo»  InatieBdAe.  fit  sur  qe  bon  Jeune  homme 
une  impression  ai  profonde,  qu'il  en  tomba  malade,  et  fut  asses. 
long-temps  à  ae  rétablir. 

M at^enreuaement  le  père  Laverdin,  à  l'âgée  de  soixante-deux 
ans,  a  ét€  frappé  d'une  attaque  qui  l'a  beaucoup  affaibli;  le 
mal  a  depuis  augmenté  au  point  de  l'empêcher  de  vaquer  à 
■ea  occupations  ;  .  sa  femme ,  obligée  de  le  remplacer  et  de  lui 
donner  des  soins,  tire  moins  de  ressources  de  ses  ouvrages  de 
broderie,  en  même  temps  que  son  mari  ne  gagne  plus  rien  dans 
son  métier  de  tailleur.  , 

Le  tour  4e  Raymond,  est  venu  d'être  utile  à  ses  bienfaiteurs, 
à  ceux  qui  se  Sont  imposé  pendant  vingt^cinq  ans  toutes  sortes 
de  privations  pour  lui  donner  un  bon  état. 

Pour  être  plus  en  droit  de  leulr  témoigner  sa  reconnaissance/ 
il  a  eii  la  délicatesse  de  vdulôir  y  être  autorisé  d'une  manière 
légale;  il  a  conjuré  les  sieur  et  dame  Laverdin.de  permettre 
qu'il  pàt  prendre  et  porter  leur  nom;  U  a  voulu  être  adopté 
par  eux  dans  les  formes,  et  devenir  ainsi  tout-à-fait  leur  fils; 
lis  s*y  soÀt  refusés  d'abord,  lui  ont  remontré  que  cela  n'ajou- 
ièrait  rien  à  leur  tendr^e  réciproque,  que  lea  formalités  de 
l'adoption  pourraient  être  fort  coûteuses,  et  que  cette  dépensé 
serait  sans  utilité  pour  lui,  puisqu'ils  n'ont  aucune  fortune, 
aucun  héritage  à  lui  laisser;  le  fils  a  insisté,  et  cette  adoption, 
d*un  genre  bien  rare  (car  elle  est  entièrement  désintéressée^, 
a  été  prononcée  par  un  arrêt  de  la  cour  royale  de  Paris ,  du 
24  Juillet  1827. 

On  aaaure  que  là  procédid'e  faite  pour  parvenir  à  cet  arrêt, 

iTa  pas  coûté  à  llaymond  moins  de  cinq  cents  francs;  il  n*a  pu 

aubvenir  qu'avec  peine  à  cette  dépense;  car  U  n'^st  pas  riche^ 

et  ne  peut  faire  encore  par  son  travail   que  des  gains  t^ès- 

bornés;   on  se  demande  pourquoi  un  acte  que  la  loi  autorise,' 

mi  acte  qui  peut  être  Aspiré,  comme  dans  le  cas  présent,  par 

lea  notifa  lea  plus  purs  etjea  plus  respectables,  pourquoi  cet 
Pauis.  IIL  s 


66  ha  pmx 

■de  entraîne  avec  loi  4é  al  granda  frataf  A-t-en  f^uln  Tinter-- 
éïr^  aux  pavtreaf  Eh!  e'eat  à  enx  ^tU  IkHalt  le  reedre  AdleT 
car  11  n*eat  paa  wrélaalrenieBt  chea  eux,  «oawe  isliei  lea  rlolMa, 
one  aAdre  de  calcul  et  d'arfant,  oli  le  caser  n'entre  penr 
rien»).  ul    -    • 


Ces  exemplea  non  choisis,  mais  pris  entre  beaucoup  d'antres, 
auffiront  pour  donner  une  idée  de  la  manière  dont  l'Académie 

•    .  *  * 

exécute  le,  testament  de  M*  de  M ontjon  ;  en  général,  elle  croit 
devoir  récompenser  une  conduite  constamment  vertueuse,''  plutôt 
qu'un  seul  acte  de  vertu,  surtout  s'il  se  trouvait  être  le  fait 
d'une  personne  dont  les  mœurs  et  les  habitudes  seraient  d'alK 
leurs  peu  honorables. 

Après  les  grandes  journées  de  juillet  1830,  l'Académie  se 
trouvant  avoir  dea  fonds  disponibles,  deqiandà  et  obtint  du 
ministre  l'autorisation  nécessaire  pour  consacrer  au  souiagenpent 
des  venvesi  des  orphelins,  et  des  blessés^  une  somme  de  15,000 

francs.  ^    .  • 

.  . .     ^  .     ,     -,1 

M.  Alexandre  de  la  Borde,  alors  préfet  de  Paris,  écrivit  à 
l'Académie  une  lettre  de  remerclment,  aussi  spirituelle  ^u'obli- 
geante.1  ^,0n  aime*  à  reconnaître,  disait-il,  dans  cette  résolution 
„8pontanée  des  membres  de  l'Académie  française»  les  sentiments 
„patriotiques.qui  se  sont  toujours  si  bien  alliés,  dans  les  noblea 
,,ames,  ave.c  l'amour  deç  lettres  et  les  lumières  de  la  philosophie/^ 

Le  respectable  testateur  a  confié  à  l'Académie  française  une 
autre  mission  plus  difflcile  encore  peut-être,  que  celle  de  récom- 
penser lea  actioha  vertueuses;  il  a  voulu  qu'elle  décernât,  chaque 
année,  un  prix  au  Français  qui  aurait  composé  et  fait  paraiUre 
Vouvrage  le  plus  uiUe  aux  mœurs^  ,  ,     .  , 

Cette  expression  a  beaucoup  d'étendue;  11  es^  assea  difficile 
d'en  bien  déterminer  le  sens  précis  ;^  on  comprend  bien  ce  que 
c'est  qu'un  livre  utile;  tout  livre  dans  lequel  nous  trouvons  nne 
inslaruction,  une  leçon  profitable  présentée  de  ^manière  à  ae  j^er 
dans  notre  mémoire ,  à  foire  sur  nous  jubiie  impression  viv.e  et 

^  Cxtiait  da  Uoret  Monifw  ponr  1819. 


BiONTYON.  67 

dumble^  a  eertiineiiieiit  dé  l'utilité;  et  Ton  ne  devrait  jamds 
Ihire  nn  ttvre  q«e  lorsqu'on  ■  quelque  chose  d'utile  et  de  neuf 
fc  pdbUer;  mais  qu'est-ce  qu'un  ouvrage  uHle  •  r  •  mis  mceurs? 
ce  serait  celui  qui  améliorerait  toute  une  gën^jation,  ou  du 
Moûis  un  grand  nombre  de  particdiers  ;  cdui  dont  la  publica- 
tion aurait  pour  suite  infailUble  de  répandre  le  goût  du  beau, 
du  bon)  de  l'bonnéie ,  d'inspirer  la  probité,  la  franchisé,  k 
bonté,  toutes  let  vertus!  nais  comment  «'assurer  qu'un  livre 
uurm  produit  de  si  excellents  effets?  comment  les  produirait-il 
dans  notre  jpays  oh  les  deux  tiers  au  moins  de  la  population 
ne  Bavent  pas  lirel 

Ce  qui  ajoute  ii  la  difficulté  du  jug^nent,  c'est  que  le  prix 
est  ûnàudj;  peut-on  e^érer  que,  chaque  année,  on  aura  un 
ouvrage  uUk  mue  mœwê  à  récompenser!  N'y  aHt>il  pas  Heu  de 
s'attendre,  au  contraire,  que  plusieurs  années  s'écouleront  sans 
qu'il  paraisse  un  livre  digne  de  cette  dénomination  et  du  prix 
qui  devrait  s'y  attacher? 

Horace  dit  que  les  poètes  veulent  ou  servir,  ou  plaire,  ou 
réunissant  ces  deux  méiites  ensemble,  dire  àes  choses  agréables 
qui  présentent  en  même  temps  des  règles  de  morale  et  de 
conduite* 

La  plupart  dé  nos  poètes  modernes  n'ont  guère  songé  qu'à 
pliâre  aux  lecteurs,  à  les  amuser,  k  les  toudier,  à  obtenir  ainsi 
leurs  suffrages,  à  exciter  leur  admiration. 

Je  ne  sais  si  je  me  trompe,  mais  il  me  semble  qu'en  général, 

la  pUlosophIe  morale  était  plus  en  honneur  chez  leê  écrivains 

anciens  qne  de  noire  temps.  Les  Œuvreê  -morales  de  Plutarque, 

la  Cyropédie^  les  Écenomiques  de  Xénophon,  'le  traité  des  Devoirs 

de  CicéroUy  divers  traités  de  .fiénèque  et  sos  lettres,  etc. ,  isont 

assurément  des  ouvrages  utSes  aux  mœurs;  mais  aussi  ce  sont 

là  des  ouvrages  rares  et  qid  ne  paraissent  que  de  loin   à   loin, 

k  des  époques  plus  rapprochées  de  nous,  on  pourrait  oiter  lea 

JSssaSs  maraus  de  Bacon,  ceux   de  Montaigne,   dans  lesquelg, 

par  malheur,  U  y  a  tel  chapitre  oh  la  décence   et  la  pudeur 

ne  «oalt  pas  aises  respectées  ;  le  TtaOé  dé  fÉducaiion  de  Locke, 

4»  JMn-JltcquM  Konaweui,  lea  iernlères  p«rties  de  !• 

6»' 


68  LES  PRIX 

Nouvelle  Hélotse^  quelques  opusculet  de  B.  Franklin,  etc.  ;  mais 
il  faat  encore  remarquer  ici  que  ce  n'est  pas  tous  les  ans ,  à 
beaucoup  près,  qu'on  peut  espérer  des  publications  d'an  si 
grand  mérite. 

Quelle  a  donc  été  l'intention  de  M.  de  Ifontyon?  On  peut 
en  Juger  par  l'ensemble  des  dispositions  de  son  testament  et 
des  fondations  qu'il  a  faites.  Il  a  d^abord  'songé  à  la  classe 
pauTre  et  laborieuse;  il  a  voulu  des  livres  à  sa  portée,  qui 
l'éclairassent,  qui  la  détournassent  de  ses  mauvaises  habitudes, 
qui  lui  fissent  comprendre  l'avantage  qu'il  j  aurait  pour  elle  à 
mettre,  dans  sa  conduite,  plus  d'ordre,  pins  dMconomie,  pins  de 
prévoyance;  il  est  évident,  en  même  temps,  que  le  testateur 
n'a  pas  entendu  borner  à  cette  seule  classe  l'utilité  des  ouvrages 
qu'il  s'est  proposé  de  récompenser  ;  on  ne  peut  douter  qu'il 
n'ait  entendu  que  le  prix  pourrait  et  devrait  être  donné  à 
l'ouvrage  le  plue  utUé  aux  mesure^  c'est-à-dire  à  celui  qui  serait 
le  plus  propre  à  exercer  ^ur  les  momre  pubUquee  et  privées 
une  utile  et  salutaire  influence;  et  par  le  mot  mœurs,  il  semble 
qu'on  doive  comprendre  les  opinions,  les  actions,  les  habitudes. 

An  milieu  des  incertitudes,  des  difficultés  qui  se  présentaient 
pour  décider,  l'Académie  a  dû  non  pas  se  prescrire  une  règle 
unique,  étroite,  et  qui  n'admettrait  jsmais  d'exception,  mais 
chercher  à  se  fixer  sur  quelques  points  qui  servissent  à  diriger 
ses  jugements. 

Ainsi  elle  a  pensé  qu'il  y  avait  lieu  de  décerner  des  récom* 
penses  à  deux  espèces  d'ouvrages  utHee  aux  mœurs:  les  uns 
d'un  ordre  élevé,  propres  à  répandre  des  lumières,  qui,  partant 
d'en  haut,  descendent  et  se  propagent  dans  tous  les  rangs,  de 
manière .  à  produire  des  améliorations  profitables  à  la  société 
entière,  soit  en  détruisant  ou  en  changeant  des  opinions  fausses 
ou  funestes,  depuis  long-temps  accréditées;  soit  en  donnant  aux 
gouvernants  et  aux  hommes  d'état  des  connaissances  théoriques 
ou  pratiques;  de  ce  genre  sont  le  TVaité  d^ Economie  politique 
pratique^  de  M.  Jean-Baptiste  Say,  ouvrage  traduit  dans  plusieurs 
langues,  et  qui  a  peut-être  plus  de  réputation  encore  chez  les 
étrangère  qu'il  n'^n  a  en  France;  le  Traité  de  législaiiem^   ou 


MONTYON.  69 

Espoëiiion  de$  loh  générales  suivant  lesquelles  les  peuples 
prospèrent,  dépérissent,  ou  testent  statûmnaires,  de  M.  Charles 
Comte:  Du  Système  pénitentiaire  en  Europe  et  aus  Etais-Unis^ 
par  Mr,  Charles  Lucas;  etc.  .  .  '       ^      ■ 

Et  les  autres,  destinés  à  traiter  des  sujets  ^particuliers,  à 
offrir  des  vues  neuves  et  utiles  sur  quelque  matière  importante, 
comme  les  Lettres  de  famille,  sur  fEducatwn,  par  madame. 
Guixot;  De  F  Education,  et  Conseils  aux  jeunes  filles,  par 
madame  Campan  ;  Essai  sur  t éducation  des  femmes^  par  madame 
de  Rëmusat. 

L'Académie  ne  peut  pas  avoir  la  prétention  d'être  infiiiilible 
dans  ses  jug^ements;  tout  ce  qu'on  a  droit  ^'exiger  d'elle,  et  ce 
dont  elle  se  fait  un  devoir  religieux,  c'est  l'impartialité,  c'est 
l'accomplissement  aussi  fidèle  qu'il  est  possible  des  intentions 
de  l'illustre  testateur. 

Il  se  trouva,  en  1887^  qu'il  restait  des  fonds  q/A  n'avaient 
pu  être  employés  ed  récompense  à  des  ouvrages  utiles  aux 
mœurs.  Une  ordonnance  royale  prescrit,  en  pareil  cas,  à  l'Aca- 
démie de  proposet-au  Qiinistre  des  moyens  de  faire  àe  ces  fonda 
un  emploi  conforme  aux  dernières  volontés  de  M.  de  Bloutyon. 

L'Académie,  avec  Fautorisatidn  du  ministre,  annonça  donc 
qu^elle  décernerait:  1^  en  1828,  un  prix  de  6000  francs  à  un 
ouvrage  de  morale,  en  laissant  aux  auteurs  toute  liberté  pour 
le  choix  du  sujet  et  pour  la  manière  de  le  traiter; 

2^.  En  1820,  un  prix  de  8000  francs,  au  meilleur  ouvrage 
sur  ce  sujet:  De  la  charité  considérée  dans  son  principe,  dans 
ses  applications,  et  dans  son  influence  sur  les  mœurs  et  sur 
t  économie  sociale^ 

8*  En  18S0>  un  prix  de  10,000  francs,  mis  à  un  concours 
dont  le  sujet  serait:  De  t'influence  des  lois  sur  les  mœurs,  et 
de  Ti^fiuence  dos  mœurs  sur  les  lois. 

Le  prix  du  premier  de  ces  trois  concours  n'ayant  pas  été 
remporté  en  1828,  ce  même  concours  fut  continué  à  l'année 
suivante. 

En  1820  f  ce  prix  a  été  adjugé  à  un  ouvrage  qui  était  une 


70  tes  FR1X. 

ftoite  donnée  à  iiil  Uvte  publié  dfx  on  doase  innées  tfnpanmi»t, 
iioufl  le  titre  de  Simon  de  Nantua^  on  le  Matehand  f&roin. 

Ce  Simon  de  Nantuâ  était  un  honnête  porieballe,  qid,  aTee 
un  peu  d'instruction  et  beaucoup  de  bon  sens,  pirlint  an 
hng^age  populaire  et  aemé  de  prorerbeS,  k  h  manière  de 
Sancho  Pan(8,  de  naïve  mémoire,  parcourait  les  vOles  e^les 
campagneiB ,  vendant^  sa  marchandise  ;  ^  et  dontttnt  pour  rlea 
d'excellents  conseils. 

Ce  livre  Obtint  un  succès  qui  s'est  soutenu,  et  qui  se 
soutient  encore,  ^ 

Au 'risque  d'affii^er  les  nombreux  amis  de  ce  bon  Rmon  de 
Nantua,  l'auteur  apprend  au  publie  que  ce  brave  homme  est 
mort,  laissant  quelques  nianuscrits. 

Ce  sont  les  OBuvres  poitkumeê  de  Sùnon  de  Nantua,  que 
son  historien  a  recueillies  et  publiées.  Elles  forment  un  petit 
traité  de  morale  pratique,  sous  divers  chapitres,  intitulés:  La 
Sctgesee^  la  Jurhprudence^  la  Médecine^  la  PplUigue^  laRèHgkm 
de  Simon  de  Nantua  i  on  j  trouve  des  pensées  raisonnables, 
des  sentiments  droits,  honnêtes,  élevés,. exprimés  dans  un  style 
simple  et  naturel,  à  k  portée  des  fntelllg^ences  les  plus 
vulgaires. 

L'otavfSge  n*est  pas  long,  et  e*est  un  mérite  de  plus:  eur 
les  gros  livres  ne  sont  pas  ce  qu*il  faut  aux  personnes  qui  n'odt 
pas  beaucoup  le  temps  de  lire. 

Mais  un  grand  obstacle  s'oppose  à  ce  que  ces  ouvrages  faits 
pour  l'instruction  du  peuple  puissent  atteindre  leur  but;  et  cet 
obstacle,  c'est  qu'il  y  a  encore  en  France  plus  des  dent  tiers 
de  la  population  qui  ne  savent  pas  lire. 

IJii  vieux  ftomain  répétait  toujours:  U faut  détruire  Carthage. 
Formons  un  vcbu  plus  humain;  répétons  sans -cesse:  Il  faut 
détruire  l'ignorance  ennemie;  il  faut  donner  à  tous  les  Français 
l'instruction  prendère,  qui  est  une  dette  publique. 

Ce  vteu  était  celui  de  M.  de  Montyon;  il  est  celui  des 
hommes  éclairés  et  amis  de  leur  psys;  de  toutes  parts  des 
efforts  généreux  tendent  à  le  réaliser:  espérons  que  nous 
pourrons  un  jour  le  voir  ajccompli. 


«wmroN.  71 

Le  1^  WT  le  eitlei.  Ih  la  CtuarMé^  éenlt  Aire  adjogë  en 
18». 

De  fliift«e]il  ovfrafeft  enreyës  «a  eoncouft,  «nciin  ne  parut 
à  VAc^àémi»  tvoiy  etteiot  le  bat  et  remporté  le  prix. 

SUe  ea  disthfsA  trois,  qu'elle  meiitioniie  honorablement 

L'un  de  cea  trois  oiiTtages,  lequel  avait  été  enregistré  sons 
le  n*  17,  a  été  imprimé  et  publié  par  son  auteur,  M.  Duchatel; 
et  l'Aeadémie,  qiiL  arait  regretté  ,de  ne  pouvoir  le  couronner, 
a  pu  se  félidter  du  meins  d'aroir  donné  lien  à  la  eomposition 
d>n  bon  livre. 

Le  concours  fut  continué  jusqu'en  18tl. 

En  ceasidérâtion  du  temps,  des  travaux  et  même  des  vojagea 
que  les  recherches  à  faire  pourraient  exiger,  l'Académie  éleva 
la  valeur  du  prix  à  la  somme  de  10,000  fr. 

L'Académie  s'occupe  de  Texameii  des  ouvrages  qui  ont  été 
euvoyéa  à  ce  concours;  sen  jugement  sera  proclamé  à  sa  pfais. 
pruchaioe  séance  publique*^ 

Un  aitfre  si^jet  de  coikours.,  celui  JDe  Pir^/tmme  r^npeetine 
Jêê  M$  êur  l9$  mœur$  et^  dm  mwura  $w  /es  /oA,  demanderait 
à  être  traité  par  un  Platon t  fv  un  Tacite,  ou  par  un 
MoAtesquieu. 

Sully  dit  dans  ses  Mémoires  ;  St  fowiê  m^frineip^  à  étàblàr, 
ce  êeraU  qn0  (6$  bonn^ê  montré  et  h^.bwmf  lois  se  forment 
rée^prapmfieni. 

On  saM  que  les  peuple^  sont  ce  que  les  font  les  institutions 
snxquelles  ils  sont  soumis,  les  lois. qui  les  régissent,  les  actea 
de  leur  gouvernement,  et  leur  éducation  9  .  mais  l'éducatian 
elle  même  est  jusqu'à  -  présent  réglée  par  la  législation ,  et  par 
le  poussoir  fui  fouveme. 

.Ou  sait  aussi  qu'il  se  fait  des  cbanfemcnt».  lents  et  graduels 
daae  les  mqeurs  des  peuples,  c'est-è-dire»  dfn^  leurs  opinions, 
dans  leurs  foùts,  dans  leurs  paii^Hons,  dans  leurs  habitudes;  et 
que  ces  changemeota  font  tomber  à  Je  longue  4*anciennes  lois 
en  ilésuétnde,  et  en  amènent  de  nouvelles.** 

Xa  gmiide.ecîaace  du  légMlateur,  le  grand  art  des  gouvernants, 
eonalstent  b  se  conformer  aux  temps,  à  ne  pu  s'obstiner  en  faveur 


72  uspmx 

du  pMsë;  i  Joger  «i  à  ftdre  co  <jpd  coifient  m  frtfimt;  eiillii« 

à  préparer  ravenir. 

Le  désaccord  entre  lea  loia  et  lea  oMBur»  ett  «lie  •  eanse 
continuelle  de  malaise,  de  ttndUemenli,  d'incondataMe  peur  la 
chose  publique.  On  sent  à  tout  moment  qu'elle  n'est  pas  bien 
asslJBo;  on  craint,  qu'elle  ne  penche  et  qu'elle  ne  verse  d*utt  côté 
ou  de  l'autre. 

Le  prix  de  10,000  fkunca  mis  au  concoun  sur  ce  gnoid  et 
beau  sajet,  deyait  être  décerné  en  lâlO* 

De  douxe;  ouvrages  qui  ont  concouru,  un  seul  a  été  J«fé 
digne  d'une  mention  honorable. 

Le  concoura.a  été  continué;  il  est  encore  i|uv«Rrt  Jnsqa'as 
l*r  miirs  1832,  terme  de  rigueur  pour  l'envol  des  ouvrages  ^ni 
seront  destinés  à  concourir. 

Je  puis  répéter  ici  ce  que  l'Académie  n  dit  dans  son 
programme,  en  proposant  ce  sujet;  c'est  que  l'ouvrage  demanda 
s'il  était  bien  conçu  et  bien  exécuté^  honorerait  Fauteur  et  la 
nation;  qu'il  serait  étudié  partout^  et  qu'il  produirait  à  la  longue, 
d'une  manière  Indirecte,' mais  sûre,  d'inuttenses  améliorationa 
dans  les  lois  et  dans  lea  mœurs  du  monde  civilisé. 

Enfin  ^Académie  firançaise,  ayant  toijours  pour  but  d'employer 
les  fonds  provenant  des  libéralités  de  M.  de  Montyon,  d'une 
manière  qui  profite  à  la  socfété»  et  qui  soit  conforme  aux 
intentions  du  testateur,  a  obtenu  cette  année,  du  inlnbtre, 
i'aut<nrisation  de  disposer  d'une  somme  der  10^000  francs  à 
prendre  dans  les  fonds  restés  disponibles,  de  ceux  qui  étaient 
destinés  à  récompenser  les  ouvrsges  utiles  aux  moeurs,  et  de  lu 
consacrer  à  décerner  un  prix  à  la  meilleure  comédio  on  tragédie 
en  cinq  actea  et  en  vers,  composée  par  un  Français,  représeatée, 
imprimée  et -publiée  en  France  dana  lea  trois  années' spécifiées 
ci-après,  et  qui  réunira  au  mérite  littéraire  le  mérite  non  aoina 
grand  d'être  t«lt7c  ocur  mcBurê  et  ans  progrèn  4e  la  rûiBeni 

Ce  concours  est  ouvert  à  partir  du  0  aoAt  18S1|  Il  sera 
fermé  k  pareil  jour  de  l'année  18M.  < 

L'Académie  ne  a*occnpera  du  jugmnent  d'aprèO'  lequel  h  prix 


: 


-*  >- 


_-_  J 


MONTYON*  i  78 

ter»  dMcerwC,  qu'an  mn  an  pins  tôt  tprèi  la  elétare  do  concours, 
dont  los  membrea  de  l'Açadédde  firançalse  sont  seub  excina. 

BéTonona  k  M.  do  Montyon.  Quelloa  ont  été  feea  Intontiona, 
quelle  a  été  aa  pensée  la  plua  chère,  celle  qui  l'a  guidé  pendant 
toute  aa  viet    C'a  été  defaàre  du  Uén  aux  hommes. 

Ses  libérantes  aont  d'excellentes  leçons  pour  les  pauvres, 
pour  les  richea,  et  pour  lea  gouvernants  de  tous  les  tempa  et 
de  toua  lea  paya. 

Outre  ce  qu'il  a  fait  en  fa^ur  des  pauvreaqui,  au  sortir 
des  hôpitaux,  sont  incapables  de  travailler,  et  ont  besoin  de 
aeeonra  an  molha  temporairea,  n'a-t-41  pafei,  en  fondant  un  prix 
annuel  de  vertu,  pour  la  claaae  pauvre  de  la  société,  enseigné 
'à  cette  claase  à  se  respecter  elle-même,  à  comprendre  qu'elle 
acquiert,  par  aea  bonnes  mœurs,  de  justes  droits  à  l'estime  et 
i  la  aonald^ration  publique  Y  qu'il  n'y  a  rien  de  plus  honorable 
qu'on  bon  laboureur,  qu'un  bon  ouvrier  qui  vit  de  son  travail^ 
«outfent  et  élève  une  fiuniUe,  et  rend  à  la  aociété  au  moina 
outaot  qu'il  en  reçoit  t 

Combien  11  eat  important  pour  l'ordre  publie  comme  pour 
le  bonheur  dea  individua,  que  cette  cl«^  pauvre  et  laborieuse 
ne  tombe  paa  dana  l'indifence  absolue,  ei  par  l'indigence  dana 
le  déaespolr,  quelquefois  dana  le  crime! 

M.  dç  Montyon  voyait  avec  douleur  que  le  défont  d'éducattou 
et  d'Inatruction  livre  dea  hommes  ignorants  et  foiblea  aux 
séductions  du  vice,  k  l'entraînement  dea  passions,  des  goûta 
groaalera,  dea  plaiafra  brutaux,  aux  mauvais  conseils  de  la  foim 
et  du  beaoin;  que  la  dasse  ouvrière  et  pauvre  s'abandonne  4 
l'imprëvogrance,  au  découragement,  qu'elle  vit  au  Jour  le  Jour, 
et  compte  trop  aouvent,  pour  le  tempa  oh  elle  aéra  assailUe  par 
la  vielllease  et  les  inftrmités,  sur  la  charité  publique;  il  a  voulu 
la  relever  k  ses  propres  yeux,  afin  de  l'améliorer.  Hélaa!  cette 
daaae  al  nombreuse  n'a  pour  ae  aoutenir  contre  lea  pelnea  et 
lea  tentatlona  qui  l'aasiègent,  ni  le  secours  de  la  réflexion 
éclairée,  ni  le  désfar  de  l'eatime  publique,  ni  Teapérance  d'nn 
roeiUeur  aovt  et  de  cette  aisance  que,  dans  lea  autrea  condltlona, 
on  «oqolert  par  le  travail  et  par  la  bonne  conduite. 


74  i,BS  mxK 

Le  prix  de  ?evta  qui  lui  eit  propeté  r«Tertift  ^^  mb 
bonheur  est  à  m  portée;  qu'il  ae  tient  qO.eU^  d^  l'atteiadre 
et  d'eo  jouir;  cette  imtitntioQ  doit  tfir  sur  elle  por  lu  fhn 
persuasive  de  toutes  les  leyonu,  pur  celle  de  Texeoyie. 

D  un  au&e  cdtë ,  t/L  de  Moutyon  enseifue  aux  rielies  à  ne 
pas  mépriser  lé  pauvre  ^  il  leur  fait  Toir  dc9  vertus  sues  lu 
bure  et  la  bienfaisance  exercée  par  ceux  qui  auraient  bcselu 
d'en  être  eux-mêmes  les  objets;  quoi  de  plus  ^«pre  à  exciter 
rémuiadon  de  ceux  qui  jouissent  d'une  heureuse  aissnce!  à  leur 
inspirer  le  désir  de  se  rapprocher  du  pauvre,  de  le  connaître 
mieux,  de  l'aider,  de  le  secourir!  Et  ce  ne  sera  pas  aeulemeat 
par  dea  dons,  par  des  aumônes,  par  de  T^fent  distribué  éum 
la  classe  humUe  et  obscure  de  1^  société,  qu'on  Toudru  lui 
être  utile.  On  comprendra  que  le  •  plus  frand  service  à  lui 
rendre,  est  de  la  mettre  en  état  de  se  passer  d'annèneu;  el 
pour  cela^  qu'il  &ut  lui  donner  une  instructioa^  convenable»  une 
^éducation  morale,  qui  la  tire  de  son  état  de  dépression,  et 
développe  en  elle  les  germes  de  tous  les  bons  sentimeate 
humains. 

Cest  surtout  aux  hommes  qui,  par  leur  porition,  pur  les 
l^aces  qu'Hs  occupent ,  peuvent  contribuei*  à  cette  am^lioratioii 
nécessaire,  que  les  leçons  de  M.  de  Moutyon  s'adrsssent;  il  u 
prêché,  comme  on  dit,^  d'exemple;  comme  intendant  de  pnosince, 
il  a  pris  soin  d'écarter  la  misère  des  contrées  qu'il  administrait, 
d'y  assurer  la  subsistance  de  la  classe  pauvre  et  laborieuse,  et 
de  lui  donner  du  travail;  comme  citoyen,  il.  a  fait  à  cette 
même  classe  tout  le  bien  qu'il  a  pu,  'et  U  se  reprochait,  dans 
son  testament,  de  ne  lui  en  avoir  pu  fait  davantage;  et  il  lui 
en  demandait  pardon. 

Le  temps  est  venu  oh  cette  classe  nombreuse  et  in^ressante 
doitdei^nir  l'objet  des  jBoins  particuliers  des  administrateurs, 
jdes  gouvernants;  grâce  au  ciel,  il  s'est  lût,,  à  cet  égard,  dans 
l'opiniou  publique,  une  immense  révolfition;  autrefois  on 
dédaignait  une  profession  en  raison  d|s  f^m  utilité;  on  rougisiidt 
du  travail,  de  Tindustiie,  du  coonnerce;  vivre  k  rien  ne  fliixe» 
c'était  vivre  honorablement,  uiirfilement;  à  7  peine  daignait  «on 


eoDipter  pmnr  quelque  clm»  iai  gét»  mwB  itafeasseie ,  quW 
appelait  gens  de  pe«,  geot  de  tfon^f  ob  eompreBé  n}oiird'lnii 
qmt  k  vdriteUe  dignité  4e  eiMMnm^^de  noue  est  ea  Ini-iiiènie, 
ei  non  pee  dnif0  TfaeWt  qui  le  eeuwe,  ni  du»  les  sifentegei 
qti'll  tient  dn  baser df  qu'il  y  a  mie  é§Ê^  Hâtive,  d'Inomaie  à 
homme,  q«e  leur  peramuiages  les  pins  élevés  dans  Tordre  social 
doivent  reconnat^e  et  admettre  avec  plaisir. 

I«es  gottvernements  se  eonvafaiq«ent  de  Joar  en  jonr  qne 
lenr  pins  solide  appui  n'est  point  dans  la  force,  mtais  dans 
l'estime  et  dans  raffoction  des  peuples,  et  qu'ils  obtiea  droat  ces 
sentiments,  en  les  méritant,  eu  prenant  sans-cesse  et  fraitehement 
les  mesures  lei  plus  pi^opres  à  répandre  le  bien-^ètre,  Fimitruction, 
les  bonnes  mœurs.  C'est  là  le  meilleur,  c'est  là  l'uniqu'e  moyen 
d'assurer  pour  toujours  la  tranquillité  publique. 

S'il  est  vrai,  comme  le  dit  madame  de  Staël,  qne  tout 
l'ordre  social  soft  fondé  sur  la  patience  de  la  classe  laborieuse, 
que  deviendrait  cet  ordre,  le  jour  oil  la  patience  lui  maaçluerait? 
Gela  vaut  la  peiné  d'y  penser. 

Si  l'on  cherchait  quels  sont  les  avantages  que  la  sagesse 
des  gouvernements  doit  tendre  à  faire  naître  «et  à  conserver, 
quels  sont. les  fléaux  quelle  doit  écarter  avec  le  plus  de  soin, 
il  me  semble  que  voici  une  double  liste  bonne  à  consulter, 
comme  une  règle  gépéraie  et  in&iUible: 

Choses  do  bonheur  des  peuples*  Canaes  du  malheur  des  peuples. 

AISAACBé  HISBRB. 

PAIX.  GUERRE. 

UBERTé.  DESPOTISME. 

INSTRUCTION.  IGNORANCE. 

TOUâRANCB.  FANATISME. 

EBUOION.  SUPERSTITION. 

VaUTUS.  VICES. 

Ici  les  biens  comme  les  maux  se  tiennent,  se  produisent  les 
uns  les  autres,  sont  à  la  fois  causes  et  effets;  il  ne  faut  donc 
négliger  la  conservation  d'aucun  des  ifiens,  de  peur  de  les 


76 


LES  PRIX  MONTYON. 


perdre  tout;  Il  fant.ae  défendre  arec  soin  de  chaevn  deaniaux, 
aous  peine  de  Toir  tona  lea  autrea  a'enauivre. 

La  piiqpart  dea  ipoiiveni^nienta  eiiropéena  reconnaiaaent  ces' 
véritéa;  iia  tendent  de  tona  lenrà  efforta  Tera  nnmeilleiiraTenIr. 
Voltaire  diaait:  Lea  jeunea  gens  aont  bien  heureux;  ila  yenroat 
de  belleà  choses.  Osons  prédire  à  nos  Jeunes  ^na  qu'ils  verront 
de  bonnes  ehoaesy  et  qi^'enx-mèmes  les  feront  J'aime  cette 
pensée  consolante;  ellc^  adoucit  pour  moi  lea  rigueurs  de  la 
vieillesse;  puisse -je,  d  mon  cher  pays,  conserver,  jusqu'à  mes 
derniers  moments,  cette  précieuse  espérance;  puissé-je  l'emporter 
au  tombeau! 

ANDRIEDX. 


LA  NUIT  DE  PARIS. 


«*^ 


..••  Darkuett  vitlble. 
MiLtoM. 


Les  belles-lettres  >  dont  il  est  écrit  dans  Fantiqnité  qu'elles 
demeurent  avec  nons;  qu'elles  voyag^ent  avec  nous;  qu'elles 
nous  suivent  li  la  ville  et  à  la  campaj^e;  qn'elles  se  placent 
à  nos  c6tés,  la  nuit,  à  table,  au  bain^  à  la  promenade  et  au 
théâtre;  qu'elles  se  mêlent  à  nos  affaires  et  à  nos  loisirs"; 
qu'elles  aug^menteut  nosplaisi^  et  nous  consolent  de  nos  peines  i 
ces  belies^-lettres  n'existent  plus  aujourd'hui.  EDes  vivent  dans 
notre  pensée,  comme  un  souvenir  d'enfance,  comme  une  ré- 
miniscence de  collège,  comme  l'exergue  d'une  médaille  ancienne 
et  perdue.' 

Cependant'  quelques  élus,  peuple  de  prédilection j  se  sont 
efforcés,  comme  ils  l'ont  dit  eux-mêmes,  d'emmener  leur  Mme 
au  désert;  d'autres,  au  sein  du  tumulte  de  la  cité,  ont  préparé 
d'élégantes  et  studieuses  retraites;  pois,  formant  entre  eux  une 
paisible  colonie,  ils  ont  voulu,  pour  quelques  instants,  échapper 
à  hi  vie  dé  secousses,  d'agitotlons,  d'Incertitude,  de  fatigues  et 
de  dangers,  qui  presse  de  toutes  parts  la  société  actuelle. 

Ils  ont  retrouvé  les  longues  causeries,  les  loisirs  laborieux, 
les  rapides  conceptions,  le  choix  du  sujet,  la  lenteur  d'exécution, 
les  études  du  passé,   et  les  rêves  d'avenir.    A  ceut-là  «ont 


78 


LA  NUIT 


échvpt  les  rainions  d'artistes  avec  Tesprit  désoecnpé,  la  saillie 

> 

ëclalrëe,  les  tonrnois  Uttëraires,  la  conversation  ayec  tons  ses 
<^armes  de  coquetterie  et  d'abandon,  les  joies  et  les  mécomptes 
de  la  Tanitë;^  à  eent-là  aussi  le  temps  de  yoir,  de  comparer 
ou  ^le  juger,  en  un  mot,  les  patentes  et  les  msitrises  de  critique, 
*  d'apiirëciation,  et  de  bon  goût. 

^   Pour  nous,  il  n'en  est  pasiiinsi.  Emportés  et  impitoyablement 

tourmentés  par  le  flot  périodique,   livrés  à  la  plus  violent^  et 

à  la  plus  perpétuelle  tempête,  nous  n'entrevoyons  ni  calme,  ni 

I  lumière;   pour  nous,  plus  d'azur,  plus  de  clartéi   des  ténèbres 

lourdes,  remuantes,  profondes  nous  ealourent  et  nous  accablent. 

A.  chaque  heure ^  à  chaque  minute,  nous  avons  une  pensée 
à  développer,  un  enseignemeiït  à  donner,  une  exhortation  de 
paix  ou  de  combat  à  faire  entendre;  et,  pendant  ce  temps,  il 
-  faut  âuss^  ouvriers  infatigables,  songer  à  la  manœuvre,  suryeiller 
^  tous  les  mouvements,  consulter  tm  horizon  qui  n'apparatt  qu'an 
feu  4i9S  éclairs,  et  rejeter  bien. loin,  comoM»  de  funestes  tenta- 
tipsuf,  Jes  vœux  d'inaction  et  de  repos» 

Les  encouragements  et  les  récompenses  /^ont  poqr  nous  des 
choses  inconnues  ;  il  n'y  a  pjus  pour  notre  peine  ^e  des 
salaires;  et  n0tr«  trls^  tâche  s'accompiU  au  mUiea  4eBiii|nres^ 
de  la  hafueji  des  rencontres  sur  le  pré»  des  c^^nnuiieuses  et 
envieuses'  attaques,  des  dégoûts,  des  çondamnati^^,  nt  de.  U 
pbis  funeste  connaissance-  des  choses  et. des  Imomes. 

Ainsi,  tes  progrès  du  .grand  enfjuiteinent  enrop^Uy  les 
produits  des  arts  et  de  l'imagination,  les  joutes  d'éloqn^ce 
parlementaire,  les  discussions  des  intéi;èts  piriUics ,  •  les  solennités 
du  barreau,  les  fêtes  nationsles^  l'éclat  du  théâtre ,  les  penples 
nvec  leurs  inquiètes  vicissitudes,  la  liberté  zK  le.  k'tae,  .sont 
jiour  nous  des  cadavres  froids  et  inanimés;  nons  cherchons  i 
découvrir  quel  est  le  mécanisme  de  l'eaûstence  socistei  le  corps 
politique  et  le  cprps  civilisé  gisent  sous  nos  sci|lpAls  ;.  pour  nons 
tout  est  recherche,  tout  est  récit;  il  n'y  .a  plus  de  semilioiflu 
Impassibles  investigateurs,  c*e^t  pour  nous  un  devoir  que  de 
noius  isoler  de  toute  peine  et  de  tout  plaSBin  .  Épouvantable 
condition  ! 


1 


DB  PARIS.  79 

HenreuXi  qiand  une  peasée  d'HtUité  générale  lieat  rafkratchir 
et  ranimer  nos  forces! 

Oh!  que  ceux  que  je  ne  eaia  quelle  fatalité  m  eondamnéa 
comme  moi  eux  travanx  de  la  presse  périodique»  disent  ce 
qu'il  y  a  de  pénible  et  d'inviftcible  abattement  pour  toutes  les 
•  facultés  de  l'esprit  et  tous  les  membres  du  corps ,  dans  une 
journée  commencée  par  la  nowrelle  de  l'une  de  ces  calamités 
publiques,  maintenant  si  fréquentes',  et  terminée  par  raudition 
complète  et  nécesssire  d'un  drame  comme  on  les  fait  aujour* 
d^lwl,  sprèÉ  avoir  traversé,  pendaat  les  heures  intermédiaires^ 
les  débats  des  deux'  Chambres ,  une  séance  de  TAcadémie ,  et 
lu  lon^e  série  des  f^ts,  des  gestes  et  des  paroles  dia  nos 
j^opuiations  modernes. 

•  Oans  de  tels  moments,  raffalUsément  et  la  souffrance  éloignent 
toute  possibilité  de  «oaunetL 

Alorsrles  distractions  énergiques,  celles  qui,  par  une  prompte 
succeerion  d'impressions  fortes,  raj^ellent  en  nous  arec  vivacité 
les  éléments  d'organisation  et  de  puissance,  se  montrent  conun« 
les  seules  voies  pour  sortir  de  cet  état  taerte  qui>  est  le  plus 
insa^ortable  des  tourments.  Alors  oa  s'irrite  contre  ce  bruit 
de  Paris- ^ul  se  tait,  contre  cette  lumière  qui  s'éteint^  contre 
ce  sommeil  qui,  par  une  torpeur  progressive,  fait  tout  rentrer 
êB.û9  llnsmobilitéron  s'indigne  =  contre  les  ténèbres  et  contre 
toute  cette  existence  industrielle,  .qui  se  retire  et-uemble 
désstter  h  ville.  Aàmn  on  veut  et  l'on  cberdie  à  tout  prik  la 
vie  et  le  mouvement  '  * 

Qalant  tout  est  calme,  sombre,  et  ftrméi  lorsqne  delfintpina 
roulements  de  voitures,  quelques  cris  faibles  et  biiarres,  et  le 
pao  mesuré  des  patrouilles  ee  fontspuls  entendre  encove;  soudain^ 
prèe  d'un  théâtre  triste  et  noir^  «onulie  un  édifice  mbandonnéf 
eu  ftoe-  de  la  Bourse^  ce  moumMut  si  étonné  de  se  trouver 
smis  notre  ciel  d'ocddeiit,  une  fenêtre  s'éclaire  et  luit  Bientèt 
des  psrsIeB  hautes,  sans  suite,  mais  galea^folàtree,  éclatantes 
et'  rspides  surtout,  viennent  frapper  l'oreille,  du  fiictionaaire, 
qti  s'ennuie  à  garder  le  péiiityln  corintUen  du  temple  de 
l'agiotage;  le  bruit  des  verres  se  mêle  à  des  chanté  presque 


89  IiA  NUIT 

|intaitiqiie«i  d'hamonie  inoovrecte  et  Inattendue,  pda  les  crie 
se  succèdent,  et  se  croisent,  des  détonations  snlTies  de  rire» 
lonjfs  et  tumultnenx  sillonnent  ces  discordances.  Écoutes:  ^ue 
de  noms  connus  arrivent  jnsques  à  tous  !  voici  toute  la  falwfo 
contemporaine;  les  jugements  se  formulent  vite,  les  arrête 
sont  inexorables  et  laconiques:  tableaux,  livres,  statues,  vers» 
estampes,  journaux,  drames,  musique,  diacours,  lois,  opinions, 
faits;  quel  brillant  défilé!  tout  est  de  leur  ressort,  leur  com- 
pétence est  universelle^  Les  interlocnteun  semblent  lire  un 
Catalogne^  Écoutes  encore:  voici  des  promesses  de  courage, 
des  protestations  de  conviction,  et  d'intégrité;  voici  Tépigralnme 
et  le  sarcasme,  Téioge  sincère;  vous  entendres  ensuite  les 
conseils,  les  plans,  les  idées.  Llvresse  arrive.  Quel  tonnerrel 
quelle  étourdissante  CQnfnrion!  et  cependant  il  y  a  de  toutes 
parts,  de  tous  les  coins  de  la  salle,  la  plus  étonnante  débauche 
de  réparties  spirituelles,  de  sentences  à  retenir,  d^expressions 
à  conserver,  et  en  même  .temps,  d'effrénés  récits  et  d'efirojablest 
anecdotes.  Est-ce  une  «fête  de  démons?  Quelques  passante 
s'arrêtent  inquiets,  Idi  patrouilles  ralentissent, leur  marche ^  et 
tous,  après  quelques  minutes  d'attention,  se  retirent  en  riaoty 
de  ce  rire  de  désir  et  de  convoitise,  dont  l'expression  est 
indéfinissable. 

Mais  tout  a  cessé,,  ou  a  soufflé  les  dernières  bougies  dui 
,eafé  des  Nouveautés.   La  nuit  est  par&ite. 

Le  convives  se  sont  séparés^  et  la  place  a  retenti  de  leuas» 
adieux;  il  y  a  encore  là  de  bonnes  saillies  à  recueillir.  Ces 
hommes  de  travail  et  de  fatigues,  ne  peuvent  songer  sans  dédain 
aux  reprochea  de  dissipation,  de  désordre  et  d'orgie  qui  hem 
poursuivent  ;  peuvent^ils.  se  quitter  sans  jeter  un  ironique  Aé& 
à  ce  monde  qui  leur  demande  tent  de  qualités,  et  ne  leur] 
accorde  pas  un  seul  vice;  à  ce  monde,  pour  qui  l'imagination» 
doit  toujours  enfanter,  sans  obtenir  qu'il  lui  soit  permis  de  se. 
vivifier  et  de, se  retremper;  non  pas  qu'elle  soit  soumise  à  te 
néoesslté  de  semblables  récréations;  mais  pairoe  que  le  plaisir, 
a  toigows  réclamé  des  oonditîpna  d'intensité  égales  à  celles  qu| 
ont  dirigé  le  travail  1      -    . 


DE  P4RIS.  81 

Le  vie  de  nuit  est  morte  à  Paris.  Sa  destinée  a  quelque 
ehose  de  monomentai  qui  la  place  au-dessus  de  cette  frivolité 
d'observation,  qui,  au  premier  abord,  semble  seule  lui  convenir. 
Avant  m,  on  vivait  à  Paris ,  pendant  la  nuit,  lavec  les  mêmes 
détails  d*alsanoe  .et  de  luxe  que  ceux  qu'offraient  les  heures 
les  plus  animées  de  la  journée.  En  ce  temps-là»  la  noblesse 
et  la  roture ,  la  richesse,  la  médiocrité  et  la  pauvreté,  Toisivité 
et  le  travail,  le  vice  et  la  vertu  avaient  pendant  la  nuit  leurs 
mœurs,  leurs  habitudes,  leurs  quartiers,  leurs  allures  même; 
tout  cela  était  défini ,  réglé  et  régulier.  Ou  en  connaît  les 
récits.  ^ 

Jusqu'en  1800,  ces  traditions  furent  complètement  effacées* 
Pendant  cette  période  d'années,  la  terrible  existence  dont  on 
vivait  le  Jour  ne  permettait  guère  les  nocturnes  réjouissances. 
Le  Directoire ,  et  apr^s  lui  TEmpire  et  le  Consulat,  virent 
renaître  une  partie  de  cette  ténébreuse  civilisation.  Partout 
alors  la  débauche  se  réorganisa.  On  installa  des  maisons  de 
j^u  ;  elles  étaient  très-muitipliées,  et  ne  se  fermaient  que  fort 
tard  ;  le  Palais-Royal  brilla  de  tout  son  éclat  d'impudenqe  et  de 
dévergondage;  les  bals,  les  caveaux,  les  jardins,  les  colisées, 
les  vauxhalis,  les  redoutes,  les  théâtres  licencieux  ouvrirent 
mille  asiles  au  libertiusge  ;  il  se  forma  alors  une  populatioft 
vouée  à  la  plus  crapuleuse  turbulence;  ce  monde  se  levait  à 
minuit. 

1814  trouva  les  choses  un  peu  moins  ardentes;  mais  il  y 
eut,  en  ce  moment,  comme  une  renaissance  du  vice.  L'Empire 
appelait  perpétuellement  à  Paris  des  officiers  pressés  de  se 
gorger  des  plaisirs  qu'ils  payaient  avec  Torde  l'Europe  vaincue; 
la  restauration  fut  amenée  dans  nos  murs  par  l'Europe  affamée 
de  nos  délices  parisiennes ,  si  vantées  dans  toutes  les  autres 
capitales.  Alors  Paris  ne  s'éteignait  plus;  le  Palais -Royal  et 
les  rues  adjacentes  ne  connaissaient  ni  le  silence,  ni  l'oisiveté. 
Graduellement  tout  a  disparu  ;  plusieurs  maisons  de  jeu 
ont  été  fermées  ;  toutes  les  autres  ont  vu  réduire  le  nombre 
des  heures  de  leur  dévorante  activité.  Aujourd'hui  les  bals 
publics  sont  sojunis  à  un  régime  sévère;  les  tribunaux  veilleut 
Paris.  ÙL  6 


82  tk  NUIT 

à  lu  pudeur  de  la  dansé  populaire;  m  Menx  de  vagaes  j^aisirs 
fmbiasent'^lea  plus  rifoureiisesr  prescriptions;  les  cafés,  les  caba- 
rets, les  plus  obscurs  réduits  d'iyrognerie  scfnt  astreints  à  la 
plus  minutieuse  observance  des  règlements;  le  Palais -Royal, 
cette  infecte  Capoue  d'autre^ia,  n^est  plus  qu'un  bazar;  enfin, 
par  un  ordre  récent^  tous  iBs  théâtres  dinvent  avoir  achevé 
leurs  représentations  à  onae  heures  précises. 

Ces  faits  suffisent  pour  démontrer  que  la  vie  de  nuit,  disons 
le  mot,  la  licence,  a  toujours  été,  à  Paris,  en  raison  inverse 
de  la  liberté  politique.  Ce  rapprochement  n'est  pas  sans  intérêt, 
car  l'ol^servation  générale  lui  donne  le  plus  haut  *  degré  de 
vérité. 

En  Angleterre,  le  calme  de  la  nuit  est  une  chose  sacrée 
en  quelque  sor^;  excepté  dans  le  Strand,  à  Londres,  nul 
n'oserait  le  troubler./  En  Italie,  au  contraire,  la  nuit  a  con- 
serve  ses  privilèges  de  plaisir  et.de  vie  bruyante;  et,  chose 
digne  de  remarque,  Turin,  Milan,  Venise,  et  Naples,  villea 
soumises  à  des  jougs  absolus ,  ont  gardé ,  dabs  tout^  leur  pléni* 
tUjde,  les  traditions  du  tumulte  nocturne. 

Aux  États-Unis,  nord -Américains,  il  y  aurait  crime  d^e 
èse-nation  à  troubler  le  repos  de^la  nuit:  en  Espagne  et  en 
Portugal ,  la  nuit  ouvre  et  commence  une  époque  de  véritable 
affranchissement. 

Enfin,  l'Allemagne,  cette  terre  de  servitude  réelle  et 
4'indépendance  contemplative,  charme  ses  nuits  par  des  chants 
d'harmonie  g)rave,  mélancolique  et  prolongée,  et  par  les 
monotones  répétions  des  crieurs  publics,  quf  mêlent,  à  Tan^  - 
nonce  des  heures,  l'agréable  invitation  de  prier  pour  les 
trépassés. 

Ces  réflexions  m'accompagnaient,  en  suivant  la  rue  Vivienne, 
an  aortir  d>n  des  nos  soupers  habituels  du^café  des  Nouveautés, 
ce  Procope  de  la  presse  périodique.  C'est  donc  là  seulement 
que  s'est  réfugiée,  à  Paris ,  la  vie  de  nuit  telle  qu'on  peut 
l'avouer.  C'est  nous,  gens  de  labeur ,  qui  lui  avons  ouvejrt  et 
consacré  ce  dernier  asile  ;  Frascati  perd  chaque  jour  de  son 
éclat  ;  et  ai  quèlquea  filea  de  fiacres  anaoncent  de  loin  en  loin 


i 


.       D£  PARIS.  83 

quelques  réunions,  quelques  f soirées,  quelques  bals,  on  peut 
presque  dire  que  rien  ne  transpire  au -dehors  de  ces  fêtes 
sans  gaieté  et  sans  plaisirs. 

Il  y  a  de  quoi  frémir  à  songer  que  le  besoin  peut,  aujourd'hui, 
assiéger  un  étranger  à  Paris,  en  pleine  nuit ,  sans  qu'il  Iqi 
soit  possible  de  trouver,  dans  cette  riche  et  vaste  capitale ,  si 
attentive  à  tout  prévoir  et  à  tout  exploiter,  un  seul  endroit  o^ 
U  puisse  obtenir,  à  quelque  prix  que  ce  soit,  un  repas,  je  ne 
dirai  pas  convenable,  mais  suffisant!  '    ^ 

Les  bureaux  de  loterie,  seule,  par  un  privilège  peu  hono- 
rable pour  Fadministration  qui  le  concède,  restent  ouverts  après 
la  fermeture  de  toutes  les  autres  boutiques. 

Le  liberté  de  1830  a  achevé  Tœuvre  de  destruction.  Main- 
tenant des  patronilleè  nombreuses,  armées  de  soupçons  et  d'uu 
certain  appétit  de  captures,  parcourent  la  ville  à  toute  heure 
et  en  tous  sens. 

Les  troupes  de  ligne,  la  garde  nationale,  la  garde  muni- 
cipale ne  suffiront  plus  à  ce  rude  service.  Les  patrouilles  grises 
ont  été  inventées.  Familiers  de  llnquisition  politique,  recors 
dé  Tordre  public,  les  hommes  qui  forment  ces  bandes  marchent 
muets  et  armés  de  bâtons,  de  poignards  et  de  pistolets  cachés. 
Une  voiture  arrêtée,  le  bruit  d'un  marteau  de  porte,  un  mot 
d'adieu,  un  refhiin,^  un  éclat  de  rire,  tout  est  délit  à  leurs 
yeux.  Ils  entourent  et  cernent  le  coupable;  ils  font  résonner 
à  son  oreille  -ce  terrible  mot  de  papiers  ;  ils  infestent  la  nuit 
de  Paris,  comme  le  médecin  d^  File  Barataria  infestait  le,  dîner 
dç  Sancho.  Les  patrouilles  grises  peuvent  être  comparées  aux 
sbires  de  l'État  de  Venise,  qui,  sans  uniforme,  vêtus  d'habits 
de  grande -route,  effraient  le  voyageur  qu'ils  doivent  protéger. 
La  soif  de  l'arrestation  les  dévore. 

Les  postes  ont  été  doublés  ;  les  sentinelles  veillent  à  chaque 
coin.  La  Bibliothèque  royale  seule  avait  été  oubliée.  Autour 
'du  Palais-Royal  et  des  Tuileries,  tout  est  soldat,  tout  est 
factionnaire,  tout  est  Qui  vive?  Le  trottoir  du  Carrousel, 
jusqu'ici  respecta,  a  maintenant  sa  garde  spéciale  et  ses  soldats 
chargés   'd'éloigner    des    grilles    le   passant   accoutumé   à   les 


84  ;  LA  NUIT 

chercher  comme  un  appui.  L'hôtel  qui  regarde  le  château,  cet 
hôtel ,  ancienne  demeure  de  Cambacérès  '  dont  Napoléon  disait 
quil  dînait  comme  un  prince ,  cette  maison  livrée  successive- 
ment aux  grenadiers  de  Tile  d'Elbe,  aux  Cent -Suisses  de 
Louis  XVIII  et  aux  pages  de  Charles  X,  les  petites  écuries, 
les  ailes  du  Louvre  inachevé,  Thôtel  des  anciens  fourriers  de 
la  maison  du  roi,  sont  devenus  des  casernes  ou  s'agite,  jour 
et  nuit,  une  garnison  d'infanterie,  de  cavalerie  et  d'artiilerie. 
Jamais  vigilance  ne  fut  '  plus  complète  ni  plus  active  ;  je  le 
répète,  la  Bibliothèque  royale  seule  en  avait  été  exceptée; 
aujourd'hui  elle  a  perdu  sOn  précieux  cabinet  des  médailles, 
mais  elle  a  deux  factionnaires  déplus  pour  protéger  ses  médail- 
lers  vides  et  dépouillés. 

Et  je  poursuivais  ma  route,  épiant  et  recherchant  avee 
avidité  tout  ce  que  Paris,  mort  ou  endormi,  poutait  encore 
receler  de  parties  vivantes  et  actives;  il  était  trois  hieurc^s  après 
minuit. 

Je  traversai  le  Palais-Royal  ;  quatre  gardes  municipaux  s'y 
promenaient  seuls;  tout  dénotait  en  eux  l'ennui  de  celte  faction 
sous  de  longues  voûtes  qui  se  creusent  en  compartiments  carrés 
et  réguliers,  et  présentent  l'aspect  d'un  cloître.  Est-ce  pour 
compléter  cette  illusion  que  les  gardes  municipaux  étaient  encai- 
puchonnés  de  capotes  de  bure',  comme  les  enfants  de  saint 
François?  Au  moment  o{i  je  passai  près  d'eux,  ils  me  regardè- 
rent, et  leurs  yeux  étaient  comme  un  interrogatoire,  ou  comme 
un  procès-verbaL 

Dans  la  rue  Saint -Honoré ,  ^  près  de  la  place  du  Palais- 
Royal,  il  y  avait  quelque  mouvement.  Le  poste  de  la  troupe 
de  ligne  et  celui  de  la  garde  nationale  faisaient  ensemble  assaut 
de  polit,esse,  de  consommation  et  de  galanterie,  auprès  des 
Jbantinières  qui,  là  comme  aux  Tuileries,  arrivent  en  fouie, 
munies  de  petits  pains,  d'eau-de-vie,  de  cigares  et  de  cervelas; 
délicieuses  provisions  qui,  avec  le  bouilloi^  et  le  café  au  lait 
des  fourneaux  ambulants  qui  viennent  au  point  du  jour,  embei-, 
lissent  et  abrègent  la  nuit  du  soldat-citoyen. 

Je  jetai  un  coup  d'œil  sur  l'ancien  emplacement  de  l'hôtel 

4  '  '  '  ■ 


.  / 


DE4>ARIS.  '  85 

d'Angleterre;  Je  Tavais   visité  oné  fois,*    ie  n^essaierai  pas  de 
dépeindre  ce  vieux  Pandémonium  de  turpitude  et  de  misère. 

Au-delà  de  la  place  dy  Palais -Royïl,  je  fus'  frappé  de 
l'éclat  de  quelques  petites  rues.  Des  iaiiternes  lumineuses 
brillaient  à  presque  tontes  les  fenêtres,  à  la  hauteur  du  pre- 
roieiç  éta^e;  c'était  comme  l'aspect  d'une  ville  chinoise;  il  y 
avait  quelque  chose  de  la  décoration  Ue  Pàhurg;e.  Si  vous 
pénétrez  dans  ces  rues,  vous  lirez  sur  chacune  de  ces  lanter- 
nes :  ,Y  Ici  on  loge  à  la  nuit  ''  C'est  le  quartier  des  asiles 
éventuels  et  incertains.    Chodruc-Duclos  en  ^est  le  ^notable, 

A  rheure  oh  j'arrivai,  la  journée  de  nuit  était  là  «n  pleine 
activité.  J'y  vis  des  soldats  et  des  sous-officiers  en  retard^ 
passant  ^iement  le  temps  avec  des  êtres  dont  on  ne  reconnaît 
ie  sexe  qu'avec  effroi.  On  parlait  la  langue  argotique.  Deux 
mois  d'emprisonnement,  pour  quelques  lignes  de  liberté,  me 
l'ont  apprise  sous  le  dernier  règne.  La  bière  et  Teau-de-vie 
côulûent  à  profusion.  Du  bruit  et  d'épouvantables  caresses , 
voilà  tout  ice  que  je  vis.;  il  n'y  avait  point  de  physionomie 
particnlière.  An  moment  oh  je  sortais  de  Tun  de  ces  aptres, 
des  chansons  et  des  éclats  de  rire  Én'engagèrent  à  frapper  à 
une  porte  au-dessus  de  laquelle  était  écrit  Estaminets  Sit  de  ces 
femmes  hideuses  qui  feraient  rougir  d'avoir*  une  mère>  accou- 
rurent eu  bruit;  je  fus  entouré;  oa  allait  me  fêter,  je  tremblais 
de  tout  le  corps.  Le  maître  de  la  maison  vit  mon  tourment; 
il  fit  un  signe,  j'échappai  au  danger.    Voici  la  scène. 

Dès  les-  premiers  mots  je  compris  que  j'avais  soUs  les  yeux 
de  jeunes  industriels  qui,  dans  le  jour,  s'enrouent  à  vendre  des 
chaînes,  des  cols,  des  crayons,  et  autres  dçnrées  de  mauvais 
aloi.  On  comptait  les  gains  et  tes  bons  tours  de  la  Journée. 
Ces  messieurs  étaient  de  la  société  de  ces  dames;  plusieurs 
jeunes  hommes,  sans  place,  comme  ils  le  disaient  avec  une 
haute  affectation,  couverts,  non  pas  de  vêtements  d*ouvriers, 
mais  d'ignobles  lambeaux  de  drap  fin  et  d'habits  modernes , 
liéclaraient  qu'ils  brûlaient  leurs  vaisseaux ,  c'est-à-dire  qu'ils 
achevaient  d'appeler  à  eux  le  courage  du  dénùment  le  plut 
oomplet.      Les  dames  aidaient  de  leur  mieux  à  cet  étrange 


»  m 


.  \ 

86  LA  NVKT 

suicide.  Tout  le  monde  masculin  portail  d'^nomiea  iiTûriii 
des  faces  pâles ^  molles,  et  flétries,  dès  cols  noirs  ^et  usés,  et 
d'amples  moDstaches;  on  ne  voyait  ancnne  apparence  de  .lingue. 
Je  n'ose  dire  quelle  décoration  parait  quelques  boutonnières. 
L'un  des  assistants  psalmodia  lentement,  et  sans  qu'on  put  soup- 
çonner de  sa  part  ia  moindre  variété,  ni  la  moindre  veloBlé 
dtnflexion,  une  chanson  d'obscénités  révoltantes  au-delà  de  toute 
prévision  ;  c'était  le  sublime  du  genre  ;  ,on  répétait  le  chorar  . 
comme  a'U  se  fût  agi  de  la  Parùienne*  On  parla  beaucoup 
des  absents,  et  des  absentes  ;  ils  avaient  eu  du  maibeiu*,  rhôpttul 
et  la  prison  les  accablaient  de  leurs  rigueurs.  Puis  on  disputa 
sur  la  r^orme  du  code  pénal,  qui  paraissait  produire  une  vive 
•ensation  sur  cette  partie  de  la  population;  et^  les  coudes  sur 
la<  table ,  on  attendit  le  jour  ;  ma  présence  ne  suiyrit  pas ,  on  * 
semblait  accoutumé  à  ces  visites  de  curiosité.  Jamais  le  viee 
ne  me  parut  plus  hideux  de  laideur  et  d'ennui. 

Je  remontai  la  rue  Saint  -  Honoré  ;  les  pesants  chariotss  des 
Jardiniers  m'indiqUaient  asses  le  chemin  de  la  Halle. 

Me  voici  face  à  f|ice  avec  l'approvisionnenient  de  la  ville 
de  huit  cent  mille  âmes. 

.  Le  prender  signe  de  l'activité  populaire,  c'est  l'ouverture 
de  toutes  les  boutiques  de  marchands  de  liqueurs.  Femmes  et 
homme  de  la  campagne,  femmes  et  hommes  de  Paris;  en&nts, 
vieillards,  |eilnes  filles,  tous  se  ruent  auk  mille  comptoirs  et  se 
font  verser  ta  eonsoUdion.  Ainsi  commence  pour  le  peuple  de 
Paris  toute  action  importante. 

Les  cabarets  et  les  cafés  qui  bordent  la  halle,  sont  toigoura 
en  pleine  existence  de  vente  et  d'achalandage.  Id,  il  y  a  moins 
de  vice.  Vous  distingues  bien  encore  le  malhemfeux  sans  abri, 
l'homme  qui,  sous  une  triple  couche  de  saleté,  de  boue  et 
de  fatigue,  tombe  affaissé  dessus  ou  dessous  une  table;  vous 
retrouvei  aussi  le  vagabond  qui  n'ose  pas  même  subir  l'épreuve 
dKi  registre  des  logements-  à  la  nuit  ;  mais  la  nature  des  denrées, 
les  conversations  de  la  foule,  annoncent  quil  y  a  du  travail  et 
quelques  ressources  au  milieu  même  des  habituées  de  .la  Souri- 
eière;   c^est  le  nom  que  porte  le  plus  célèbre  de  ces  reftigeik 


DE  PARIS.  "  87 

Il  faut  être  de  €eii«titiitian  robuate,^  pour  l^rcr^  répaine  «t 
fafenmle  Tap^ar  qui  en  défend  l'entrée  et  en  iajpisse  Tenceiiileb 

Toua  cea  endrolta  aont  onrerta  par  vne  autonsationapéciaie 
de  la  police, 

A  la  Halle ,  lea  mœiira  aonl  natinalea  et  laborieiuiea  ;  '  dëa 
qu'noe  charrette  arrive,  lea  propriétaires,  cultirateiiré  des  esH» 
rona,  la  déchargent  avec  précaatidn  et  prokiptltade;  lea  légumea 
aont  iéparés,  triés,  étiquetée  ea  qaelque  aorte,  suivaiit  leurs 
diverses  qvalités.  Les  iégemes  plos  délicats  on  pins  fins,  les 
beaux' f rails  sont  enveloppés  avec  soin  dans  des  saca,  dans  des 
linges,  dans  des  herbes,  dans  de  la  paillé  fine,  dans  4es  paniers; 
t<Ai8  sont  lavés  avec  propreté;  rien  n'égale  l'ordre  de  «e  premier 
marché,  jamais  on  ne  mit  pins  de  délioatesse  à  bien  présenter 
et  à  faire  valoir  la  marchandiae;  lea  jardiniers  sojkt  là -dessus 
de  la  pins  grande  habileté| 

Les  grosses  Capitaliates  de,  l'endroit  descendent  alors;  elles 
logent  tontes  dans  les  maisona  volainea;  l'extérienr  de  cea 
marchandes  indique  le  hlen*étre.  fin  été  elles  s<mt  légèrement 
vèttues  de  fraîches  indiennes  ;  en  hiver,  elles  sonft  couvertes  de 
robes  d'étoffes  de.  laine,  bien  doublées;'  elles  sont  chaudement 
eoMTées  de  madras,  leurs  sabots  sont  élégants,  'leur  linge  est 
éclatant  de  blancheur ,  toutes  sont  gantées,  elles  aiment  à  se 
parer  de  gros  et  lourds  bijoux.  Leur  signe  distinctif  est  une 
lanterne:  quand  ellea  se  rencontrent,  elles  s^appeUent  madêtmey 
et  disent  aux  autres  femmes  la  mère.  Elles  parcourent  d'abord 
le  marché,  inspectent  et  exanûnent  tout;  puis  elles  reviennent, 
causent  entre  elles,  estiment,  cotent  les  denrées  et  font  ensuite 
leurs  propositions.  Elles  n'achètent  ordinairement  que  par  hloc 
de  cent,  de  cinquante,  ou  de  vingt-cinq  pièces,  *  filles  paient 
toujoura  comptant.  C'est  le  parquet  de  la  Halle  ;  les  légumes 
ont  un  premier  et  un  dernier  cours  comme  les  effets  publics; 
les  ruses  et  le.  langage  de  ces  contrats  ne  peuvent  être  décrits. 

Cette  opération  préliminaire  est  terminée  à  cinq  heures  dn 
matin.  Les  achetebsea  font  porter,  chacune  à  sa  place  de 
marché,  les  légumes  achetés,  puis  elles  vont  se  remettre  au 
Ut.    Alora  les  Jardiniers  s'appellent  entre  eux  à  h^te  voix;  ils 


N 


88 


LA  NUIT 


/• 


fle  reconnaissent  par.  des  cris  particuliers,  iia  se  donnenl  lee 
rendea-Totis  d'anberge  on  de  départ.  Les  porteurs  eliai^eiit 
les  légumes  et  les  distribuent  aux.  places  indiquées.  Le  jour 
va  conunencer,  les  secondes  revendeuses,  dont  les  ressourcea 
sont  plus  bornées,  attendent  le  'second  lever  des  première^ 
acquëreuses,  qui  forment  ainsi  l'aristocratie  du  marché.  Pour 
parvenir  à  neuf  heures  au  pot  au  feu  d'un  rentier,  on  à  la 
Julienne  de  l'étudiant,  un  chou  est  vendu  et  acheté  sept  fois. 

Au  milieu  de  cette  activité  on  voit  errer  quelques  jeune» 
gens,  interrogeant  le  ciel  pour  guetter  le  jour;  la  mauvaise 
humeur  d'un  portier,  ou  l'entridnement  du  plaisir,  les  envoient 
coucher  sous  les  piliers  de  la  Hdle;  ils  sont  toujours  en  butle 
aux  quolibets  4^  habitués  de  ce  quartier. 

J'ai  beaucoup  entendu  parler  des  dangers  des  n^its  dana 
Paris.  Il  n'est  pas  d'heure  de  la  nuit,  qui,  à  des  époquea 
différentes,  et  dans  toutes  les  saisons  de  Vannée,  ne  m'ait  vu 
parcourir  les  rues  dans  tous  les  quartiers;  non-seulement  il  ne 
m'est  jamais  arrivé  de  faire  de  fâcheuses  rencontres,  mais  je 
•n*ai  jamais  rien  aperçu  qui  pût  m'^nspirer  la  moindre  inquié- 
tude. Je  n'éprouve  qu'une  seule  crainte ,  c'est  celle  d'être 
écrasé  sous  les  roues  des  fiacres,  qui,  pour  se  rendre  aux. 
endroits  oh  ils  espèrent  être  loués,  ou  bien  pour  rentrer  ches 
eux,  vont,  la  nuit,  avec  la  plus  désolante  Vitesse  et  sans  daigner 
Jeter  un  avertissement;  ils  sont  d'autant  plus  dangereux,  qu'alora> 
ils  longent  les  maisons  de  très-près,  sans  pitié  aucune  pour  le 
piéton,  qu'ils  paraissent  même  n'apercevoir  qu''à-peine. 

Il  existe  à  Paris  une  femme  mystérieuse;  elle  ne  sort  que 
la  nuit;  elle  se  promène  ordinairement  dans  les  environs  de 
la  place  Vendôme.  A  la  vue  d'un  paissant  dont  l'aspect  lui 
donne  quelque  espoir  de  succès,  elle  se  jette  à  son  bras,  feint 
d'être  poursuivie,  et  réclame  protection.  Qui  voudrait  la  refuser 
à  une  femme?  Elle  indique  alors,  comme  sa  demeure,  une 
maison  de  la  placé  Vendôme;  conduite  à  cet  endroit,  elle 
demande  un  négociant  fort  connu  du  commerce  parisien  par  ses 
richesses;  le  portier  répopd  toujours  invariablement  que  M....«n'y 
est  pas.  Alors  la  sirène  nocturne  s'excuse,  s'inquiète,  et  implore 


DE  PARIS.  89 

«Il  asile;  elle  parie  é^lement  bien  le  français^  Fanglais,  Palle- 
mand  et  ritaiien;  il  est  peu  de  peraonnes  eonaldérables  à  Paria 
dont  elle  ne  cite  les  noms  avec  des  preuves  d'intimité.  Malheur 

I  celui  Qu'elle  séduit  et  retient,  il  se 'trouve  posse^eur  d'une' 
femme,  réduite  par  sa  laideur  à  ne  faire  un  aussi  ig;noble  trafic 
que  la  nuit,  an  sein  de  la  plus  complète,  obscurité. 

Les  cidffonniers  sont  indignes  des  ténèbt'es;  rien  ne  peiit 
être  comparé  à  la  mansuétude  et  à  la  loyauté  de  leurs  mœurs; 

II  faut  surtout  louer,  leur  sollicitude  «  pour  les  malheureux  que 
rivresse  jette  au  coin  des  bornes;  les  chiffonniers  les  traitent 
ei»  véritables  frères  ;  ce  peuple  débonnaire  ne  fait  la  ^erre 
qu'aux  chiens,  dont  à  cette  heure,  le  nombre  est  toujours  grand 
dans  les  rues. 

La  nuit  mouvante  de  Paris  est  toute  concentrée  dans  l'espace 
que  je  viens  de  parcourir  entre  la  Bourse  et  les  Tu|ieries,  çntre 
les  Tuileries  et  la  Halle.  Elle  s'arrête  à  la  place  du  Chàtelet, 
aux  salons  de  Martin,  oh,  detemps  à  autre,  s  allument  des^ 
.  flambeaux  de  noces  et  de  festins.  Les  saturnales  du  carnaval 
changent  seules  cet  aspect  habitueL 

Mais  il  est  à  Paris  une  autrtei  nuit,  toute  de  contemplation 
et  de  souvenirs. 

Elle  n'offre  pas,  comme  celle  que  Je  me  suis  efforcé  de 
dépeindre,  les  traita  de  mœurs  qui  sont  les  taches  du  visage 
du  peuple  parisien;  mais  elle  est  plus  féconde  en  émotions. 

Le  poète  soldat  qui  chantait  là  liberté  de  l'Allemagne  en 
combattant  nos  armées,  présente  dans  Tune  de  ses  odes  une 
sublime  conception. 

A  minuit,  dans  la  plaine  de  Waterloo,  le  tambour  et  les 
trompettes  battent  sourdement,  les  terires  s'agitent,  les  phalanges 
sortent  de  terre,  les  soldats-squelettes  reprennent  leurs  armes, 
reconnaissent  leurs  drapeaux,  leurs  chefs  et  leurs  régiments; 
alors  le  spectre 'au  petit  chapeau  et  à  la  redingote  grise  parait; 
il  se  montre  dans  tous  les  rangs,  il  parcourt  les  lignes,  adresse 
à  ses  compagnons  des  paroles  d'affection  et  d'adieu,  puis  le 
sombre  signal  est  donné  de  nouveau ,  et  la  terre  recouvre  les 
ossements* 


\'^ 


90     V  LA  NUIT 

De  mèHie,  «ux  clartés  de  la  Iqm,  le  tpectre  dea  traia  jour- 
nëea  erre  la  nuit'  dana  Pftria,  et  Heat  viif ter  sa  ville  bien-aimée. 
Ici,  il  indice  «ar  lea  deTaaturea  dea  boatiqiiea  férmdea,  lei 
affldiea  dea  joaroaiix  de  juillet,  et  roa  y  Ht  iea  rëefta  dea 
prendèrea  Tiolatlona,  des  premièrea  attaqaea,  da  premier  eoarage, 
et  de  la  première  Tictoiré.  Cea  vestiges  exlateat  sartovt  Wûr 
la  place  de  la  Bourse,  dana  les  rues  Viviemie,  Richelleii,  Sioiit- 
martre,  sur  ies  bonlevarts,  dans  le  fiiafroarg  Montmartre  et 
dans  tout  le  quartier  qui  fat  le  théâtre  de  la  résistance  dea 
écrivains  contre  ies  ordonnances  dn  25.  juillet.  Vainement  on 
a  vonin  gratter,  e/deyer,  effacer,  anéantir  ces  faibles  monuments, 
ils  aubsisteiit^  diaque  nuit,  je  les  coatempie.  Là,  je  lis  le  nom 
de  Lafayette  écrit  par  la  main  inhabile  d'un  ouvrier  ou  d'un 
enfant.  Je  retrouve  le  premier  appel  à  la  garde  nationale; 
plus  loin,  la  menteuse  nouvelle  de  la  mort  du  duc  de  Raguse; 
ailleurs  on  indique  les  ambulancea  et  ies  arsenaux  ^improvisés  ; 
j'ai  relu  entière  llnvitatiçu  de  conserver  nos  excellentes  barri- 
cades; alors  on  les  appelait  ainsi.  O  juillet!  juillet!  La  nuit, 
dans  ce  Paris  silencieux ,  tu  te  remontres  ;  mais  c'est  comme 
un  remords,  comme  un  regret  sur  une  tombe;  carVest  aussi 
à  ces  heures  que  l'on  voit  mieux  les  sépultures  des  martyrs; 
le  bruit  et  les  occupations  du  jour  semblent  les  souiller  et  les 
importuner. 

Alors  aussi,  les  grandes  faces  des  édifices  s'éclairent  de 
paies  lueurs.  L'Institut  criblé  de  balles  et  de  mitraille  étalait 
encore,  il  y  a  quelques  jours,  son  cadran  d'horloge  mutilé  le 
20.  juillet  Une  balle  partie  du  Louvre  avait  frappé  le  chifire 
de  la  deuxième  heures  h  deux  heures,  le  même  jour,  le  dra- 
peau tricolore  flottait  sur  les  Tuileries.  Le  Louvre  laisse  voir 
toutes  les  blessures  dé  ses  riches  frontons  sculptés.  L'Hôtel- 
de-Ville  est  paré  des;  cicatrices  du  combat  de  la  Grève;  lea 
jeunes  arbres  des  boulevarts  attestent  la  date  des  barricades; 
les  ruines  du  quai  d'Orsay  diaent  l'Empire  tombé  au  milieu 
d'ceuvres  grandes  et  incomplètes;  le  monument  expiatoire  de 
la  mort  de  Louis  XVl,  consacré  aujourd'hui  à  la  Charte,  aans 
qu'une  seule  pierre  ait  été  ajoutée  au  piédestal,    raconta   sut 


DE  PARIS. 


91 


Ift  place  ée  la  Rérohitioa  Tère  conTentionnelle  et  renthoudasme 
du  Irioi^phe  dea  troia  Joura.  Lea  Tuileriea  portent  à  l'entrée 
principale  dn  cdté  de  la  conr,  lea  tracea  d'nn  boulet,  du  10. 
aoàt  1Y9S,  et  dn  côté  du  jardin,  k  l'une  dea  colonnea  de  la 
ehapelle,  lea  tiaeea  d'un  boulet  dn  29.  juillet  18S0  ....  Maia 
lea  patrouillea  bleuea  et  ifriaea  m'arraehent  à  cet  examen  mé- 
ditatif,  .et  m'avertiaient  que  1T92  et  18SÙ  n'appartiennent  plua 
maintenant  qu'à  l'hiatoire* 

Voici  la  colonne:  comme  aon  bronae  reluit  à  la  lune!  puia 
lea  douae  atatnea  -  fantômea  du  pont  de  la  Concorde.  Je  me 
hâte:  j'arrive  aux  hauteura  de  Chaiiiot  Là  fût  tracé  le  pian 
du  palaia  du  fila  de  Ni^éon;  là  fut  paradM  le  ridicule  Tro- 
cadéro;  devant  moi,  eat  le  Pont  d'iéna  dont  lea  arches  d'abord 
enrichlea  de  i^rands  aiglea,  ont  tu  cea  emblèmes  Revenir  le 
cliiffre  de  Lonia  XVIU;  et  transformés  ensuite  en  sabliers  ailés. 
Étranfe  leçon! 

La  diane  bat  à  l'École^ militaire;  le  prenuer  rayon  de  aoleil 
brille  sur  la  colline  et  aur  lea  mausolées  du  cimetière  de  TSat. 
Paria  ae  réveille. 

EvoKNu  BRIFFAULT. 


\ 


^ 


LÇ  JUSTE  MILIEU  ET  LA  POPULARITÉ. 


Pour  aller  aâ  plus  court,  je  prends  tout  d'abord  la  forme 
dialoguée.'  De  la  sorte,  on  généralise  avec  des  individualités,  et 
Ton  indique  une  idée  avec  une  situation. 

Voici  donc  un  candidat  à  la  députation,  qui  cause  avec  sa 
femme. 
'    Monsieur.    Ainsi,  tu  me  conseilles  d'accepter? 

Mabamb.    Sans-doute,  mon  ami. 

Mo^siEiiB.  Cependant  il  faut  des  titres,  des  chances;  en 
ai-je  a89ez? 

Madame.  Des  titres?  Eh!  mais,  tes  essais  agricoles,  ton 
entreprise  industrielle  qui  fait  travailler  les  pauvres  de  notre 
commune;  l'école  d'enseignement  mutuel  que  tu  as  fondée.  Pour 
les  chances,  n'avons-nous  pas  nos  amis,  l'influence  de  notre 
famille?  £t  puis,  mon  cher  Jules...; 

Monsieur.    Oh!  oh!  voici  des  considérations  particulières. 

Madame.  Sans-doute.  Tâchons  de  sortir  de  notre  végétation 
provinciale.  Tu  peux  arriver  à  quelque  chose.  Nous  avons  deux 
enfants;  il  faut  songer  d'avance  à  placer  mon  petit  Jules;  il 
faudra  songer  plus  tard  à  marier  Ernestine.  Avec  une  position 
phis  élevée,  comme  tout  cela  irait  bien!  Ensuite,  tu  pourras 
attraper  quelque  petit  bout  de  titre.  Oh!  mon  cher,  j'y  tiens 
absolument.  Quand  tu  ne  me  ferais  quQ  baronne! 


»        hE  JUST£  MILUSU  ET  LA  POPULi^RITJB.  93 

HoNsiBUR,  flonrittnt.    Tu  Teiuc  être  baronne! 

Madame.  0^i.  Vois  donc.  J'entre  dans  un  salon,  et  Ion 
annoncé  tout  bonnement  madame  Bonflls.  A  quoi  cela  ressemble- 
t-ii?  Un  titre  et  le  nom  de  notve  terre,  cela  a  l'air  tout  de  suite 
de  quelque  chose.  La  femme  du  receveur  particulier  ne  ferait 
plus  tant  la  fière.  C'est  un  sot  préjugé;  je  le  sais;  mais  on  y 
tient  toujours.  Gela  nous  ira  bien  en  province  ;  à  Parv,  c'est 
indispensable.  Qui  est-ce  qui  sait  là-bas  que  tu  es  fib  d'un 
membre  du  conseil  deé  Cinq-cents,  ^t  ex-préfet^  et  moi  fille 
d'un  président  de  cour,  et  que  nous  sommes  coiilddérés  ici? 
On  dit:  monsieur  et  madame  Bonfils,  et  voilà  tout. 

MoiisinuB*  Quelle  abondance!  Mais,  ma  chère  conseillère, 
si  c'était  seulement  par  ces  considérations  que  je  devrais  me 
déterminer,  assurément  je  resterais  à  végéter  dans  tios  terres. 
Cependant  je  crois  qu'il  y  a  quelque  bien  à  faire  à  mon  pays, 
et  j^  ne  pense  pas  qu'un  antre  apportât  à  la  Chambre  plus  de 
droiture  et  d'indépendance  que  moi. 

Madamk.  Eh  bien!  c'est  cela;  je  ne  veux  pas  dire  autre 
chose.  Songe  à  ta  patrie,  à  tes  concitoyeAs,  à  tes  prhicipes,  et 
puis  enfin  (^car  cela  n'est  pas  défendu,  quand  les  intentions 
sont  pures^,  songe  à  toi,  à  tes  enfants,  et  même.... 

MoRsiEUB.  Qui,  et  même  à  ma  femme,  veux-tu  dire.  Allons, 
c'est  bien.   . 

iOn  annonce  plaaleurs  ëlecteura.  Madame  s^eiquive,  et  après  les  premiers 

complimenta  :) 

'  1«'  Électeur.    Notre  choix  est  fixé,  M.  Bonfils;  c'est  vous 
qui  êtes  notre  candidat,    i 

2«  Électeur,  Nous  sortons  de  la  réunion  préparatoire;  voua 
avez  eu  presque  toutes  les  voix. 

Le  Cabtbidat.    Ah!  messieurs,  je  suis  trop  fiatté!.... 

S®  Électeur.    Nous  voulons  rendre  justice  au  mérite. 

Le  Canoidat.    Je  ne  suis  pas  digne.. •• 

1*'  ÉiJiCTEUR.    Et  aux  opinions  modérées. 
^     Le  Candidat.    Pour  cela,  vous  ne  pouvez  mieux  choisir. 

S*  Électeur.  Pourtant  il  faut  de  la  vigueqr  dans  les  cir- 
constances actuelles. 


■  ■  •    *      ■ 


f  . 


/ 
M  LiB  JU8TB  MILIEU 

2«  Élbctbur.    Oïd,  peut-être  sera-Ml  néceiMire  de  déclarer 
la  lierre  à  l'Europe. 

9fi  ÉiiiiCTBiJR.    St  il  ftttt  rafliener  la  cenfltace ,  la  sëcvritë, 
.  faire  aller  Iç  commerce,  l'industrie,  car  mvs  vonlotts  enfin  vivre 
tranquiUea. 

1»  ÉiiBCTEim.    Avant  tout,  il  faut  défendre  le  trône  de  notre 
i«tK»tojeo,  et  comprimer  la  république,  let  partie,  lea  émenteal 
S«  ÉLBcnsca.    Certes,  et  dimiBucr  lea  impôti,  supprimer  lea 
séminaires,  rogner  les  gros  traitements,  là,  ferme. 

Lb  Canbwat,     fi'syex   pss   peur*   '  Je  sabrersis   bardiment 
tout  cela. 

Uji  4«  ÉimnrBUR.  Les  arriérés  de  la  Légion-d'bonjneur,  et  non 
grades  des  cent  jours,  et  les  pensions.... 

Lb  Caudibat.    Oh!  cels,  c'est  une  autre  affsire. 
Un  5^  ÉLBCTBca.    M.  le  Député,  je  veux  dire  M.  le  Csndidat, 
vous  n'oublierez  pas  les  colons  de  Ssînt-Domtngué. 
V  '  Le  Cahmbât.    Ob!  tout  ce  que  le  budget  permettra  de  fsire 
pour  rendre  justice.. •• 

8»  ÉLBCTBua.    Il  faut  tenir  cinq  cent  mille  hommes  sur  pied. 
1^'  Élbctbuk.    St  d^rever  le  foncier  des  trente  centimes 
extraordinaires. 

&«  ÉuscTBua.  Et  surtout  plus  d'emprunts ,  plus  dimpôts 
indirects. 

4"  ÉiBCTBua.  Quant  au  traitement  du  clergé,  je  vous  l'aban- 
donne. 

3«  Élbctbub.    L'essentiel  est  de  nous  faire  dégrever  dans 
cet  arrondissement,  et  d'obtenir  de  fortes  allocations  pour  notre 
/   canal  et  nos  établissements  publics. 

ïiB  CANDIDAT.  Messieurs,  vous  pouves  compter  que  je  son? 
gérais  à  tout  cela.  Je  n'aurais  pas  d'autre  intérêt  que  celui  de 
mon  pays. 

2«  Élbctëur.  Vous  n'êtes  point  un  homme  du  mouvement. 
Dieu  merci;  mais  vous  ferez  bien  de  culbuter  le  ministère. 

4«  Élbctbiir.    Pour  fà;  oui,  le  ininistère  ne  va  pas.  On  ne 
foit  que  des  abus  dans  les  journaux.  C'est  comme  autrefois. 
!«'  Électeur.    Oh  !  nous  savons  bien  que  M.  Bonflls  ne  serait 


ET  LA  FàBVUUlWÉ.  95 

ni  minkil^riei,  m  de  ropporition.  Égaloneiit  eiuieiiii  de  f  aaar* 
chie  et  d®  rar)>i(lnire,  il  combattndt  po«r  l'ordEe  et  It  liberté* 

T^0.  Bravo!  Toila  tine  ^famevaé  phrase l  EUe  rend  biea 
notre  idée.  ^ 

Lb  Cabidibat.  Je.  serais  indépendant,  ^t  Je  vo'ierais  se|on  ma 
C|»nscienc«s«  <    -    • 

Tous,  loi  tendant  la  main.  C'est  cela*  Allons,  comptes  sur 
notts,  notre  futnr  député. 

M.  Bonfils  leur  «erre  les  mains,  et  ils  se  serrent  amicale* 
ment 

Bl  Bonfils  est  élu  ;  cela  va  sans  dire.  Au  bout  4e  deu  mois 
de  session,  ii  rencontre  un  de  ses  camarades  de  «oll^  qui  est 
devenu  journaliste. 

Lb  JounnAustB.  Eh!  c'est  toi,  Bonfils!  Ah!  pardon,  je 
devrais  dire  monsieur  le  Député,  ^honorable....  , 

Lb  Dkputb.  Allons,  trêve  de  mauvaise  plaisanterie.  Tu  sais 
bien  que  fe  ne  fais  pas  le  personnage. 

Lb  Jouknalistb.    Enfin,  que  tu  le  fasses  ou  non^  tu*  en  es    ^ 
un;  le  représentant   de  deux  cents  individus  qui  paient  deux  s 
cents  francs  de  contributions! 

Lb  DéPUTB.  Tu  ne  veux  pas  me  rendre  fier  de. ma  dignité.. 
La  peine  est  inutile,  car  je  suis  modeste.  Je  me  crois  tout  au  plus 
au  niveau  d'un  journaliste,  d*un  distributeur  de  la  réputation, 
d*un  haut  dispensateur  de  la  popularité 

LB'  Joubnalistb.  Il  y  a  du  vrai  dans  Tépigramme;  je  l'accepte. 
Biais,  vois-tu,  chacun  se  sert  de  ses  armes.   Vous  antres,  mes^ 
sieurs,   vous  avez  la   tribune;  nous,  hous  avons  la  pressa,  et,,    \ 
quand  le  combat  est  engagé  entre  nous,  tu  sais  oh  est  Tavantage. 

Lb  Dépuré.  Cela  fait  peu^  d'honneur  à  votre  impartialité. 
Vous  exploites  la  publicité  à  votre  manière,  voilà  tout.  Mais 
cela  fut  toujours  ainsi.  Le  lecteur  se  plait  à.  la  critique.  Comme 
en  général  il  ne  se  trouve  pas  bien,  il  aime  qu'on  lui  aise  tous 
les  jours  que  tout  va  mal.  Plus  on  tonne  contre  l'état  politique, 
contre  l'état  social,  pins  il  gémit;  c'est  comme  un  enfiint  qu'on 
plaint  toujours  et  qui  toujours  pleure.  Et,  ce.  qni  est  singulier, 


96  LE  jrU8T£  MIUEU 

• 

c'est  qu'an  certain  besoin  d'opposition  clui^ne  et  tracnsalAre 
•*aliie  tenvent  axrec  le  désir  du  repos*  J'^i  vu  beancovp  d'élec- 
teurs me  recommander  la  modération,  et  tiOQTer  tel  Journal  de 
ropposition  trop  modéré.  . 

Lb' JouBifAi.i8TB.  Conrage!  mon  cher:  te  voilà  déjà  d&In- 
térant  contre  la  presse. 

Le  Dbputé.    Pas  plus  que  toi  contre  la  tribune. 

Lk  Jouenaustk.  Eh  bien!  oui,  au  fait;  pourquoi  ne  suis-ja 
pas  député  aussi,  moi?  Est-ce  que  je  ne  vaudrais  pas  bien  un 
tas  de  gens  qui  sont. là? 

Lb  DsPUTé,;  Sans  aucun  doute;  mais  cela  peut  venir.  11  faut 
de  la  patience» 

V  Lb  Jou&ifAl*i6TB.  Ali!  pardieu,  oui,  de  la  patience,  quand 
on  voit  faire  tous  les  jours  tant  de  sottises.  Au  surplus,  j'en 
convions,  je  voudrais  être  acteur  tout  comme  un  antre,  et,  ne 
Tétant  pas,  je  me  mets  à  la  galerie  pour  siffler  la  pièce.  An 
moin«i,  tu  conviendras  que  je  suis  franc. 

Lb  DéPUTB.  Mon  cher,  tu  montres  là  une  triste  infirmité 
du  cœur  humain.  Mais  il  en  fut  toujours  sinsi,  et  cela  sera  pro- 
bablemeiit  toujours  encore;  j'en  prends  mon  partL 

Le  Journalistb.  Ah  çà,  asseyons-nous  un  peu.  Tiens,  voler 
une  chaise  qui  va  te  servir  de  sellette,  car  je  vais  te  faire 
subir  un  interrogatoire. 

Lb  DÉPVTé.    Voyons,  voyons. 

Lb  Jourhaliste.    D'abord,    dis-moi,   |à,  franchement,  mon 
<  chef  Bonfils,  toi,  honnête  garçon,  comme  je  t'ai, toujours  coimù, 
comment  peux^u  soiitenir  le  ministère?  Est-ce  qu'on  peut  jamais 
être  ministériel? 

V  Lb  Dbputk.  Tu  sais  très-bien  que  je  ne  vote  pas  syatéma- 
tiqnement,  que  tantôt  j'appuie  une  opinion,  tantôt  une  antre, 
suivant  ma  conviction;  mais  je  ne  veux  que  le  possible,  je  ne 
défends  que  les  amélioratious  immédiatement  exécutables.  Et 
puis,  est-ce  qu'il  ne  faut  pas  un  gouvernement,  et  des  hommes 
qui  l'appuient?  Est-ce  que  si.  l'on  devait  changer  tout  ministère 
qui  iait  des  fautes,  on  ne  changerait  pas  de  ministère  tous  les 
jours?  Est-ce  que  tes  amis  ne  feraient  pas.  aussi  des  fautes  à 


IST  LA  POPULARITÉ,  97 

leur  mmièrel  Pour  moi,  tout  en  restant  fidèle  à  mon  éternel 
principe  politique,  h  pluê  grand  bonheur  du  plus  grand  nombre^ 
j'ai  pour  règle  de  tolérer  ce  qui  est  passable ,  et  de  ne  qu^r 
le  bien  pour  le  ipieux  qu'après  mûr  examen, 

Lb  JomufâUSTS.  Bravo,  Toilà  ce  qui  s'appelle  un  paiïait 
optimiste* 

Lb  DÉvuré.  'tn  es  encore  dans  Terreur.  Je  suis  loin  de 
croire  que  tout  ra  pour  le  mieux.  Beaucoup  de  choses  même 
ne  semblent  aller  fort  mal;  mais  je  l'attribue  à  notre  panire 
nature,  qui  est  très-Imparfaite.  C'est  surtout  quand  on  voit  de 
près  un'  gouvernement  qu^on  peut  s*ten  convaincre.  U  y  a  long* 
temps  que  les  moralistes  rabâchent  tout  cela,  et  en  pure  perte. 
Nos  illusions  dureront  éternellement.  On  a  toujours  dit  que  le 
pouvoir  gâte  les  hommes,  et  chacun  persiste  à  croire  que  ses 
hommes  de  prédQectioh  seraient  des  anges  au  pouvoir^  que 
rappîication  de  ses  théories  n'éprouverait  [point  de  difficulté, 
et  serait  à  l'abri  de  tontes  mauvaises  chances. 

Lb  JoimvAUSTB.    Ah  çà,  on  dirait  que  tu  es  doctrinaire. 

Lu  DÉPUTÉ.    Je  n'ai  jamais  bien  su  ce  qu'on  entend  par  ce 

mot-là.    Seulement  j'ai  remarqué ,   que  lorsqu'un  pouvoir  Jiombe 

par  ses  excès ,  il  '  ne  manque  pas  de  dire  :   c*est  la  fnite  des  ' 

doctrinaires.    D'oh  l'on  pourrait  conclure  que  ce  sont  des  gens 

qui  ont  pris  à  tâche  de  régulariser  le  pouvoir.    La  chose  est 

dlificile  ;    car  ils   doivent  avoir  contre  eux,   d'abord    les  amis 

exclusifb  du  pouvoir,  ensuite  ses  ennemis.  Pour  moi,  je  regarde 

le   pouvoir  comme  un  mal  sans -doute,   mais  comme  un  mal 

nécessaire,    ou   plutôt    comme    un   remède  riolent  qu'il    faut 

appliquer  à  la  société.    A  mesure   que  les  infirmités  sociales 

diminuent,  que  l'humanité  se  fortifie,  le  remède  doit  naturelie- 

ment  s^adoucir,  jusqu'à  l'époque  oti  l'on  pourra  presque  s'en 

passer  :  ce  que  je  vois  dans  un  avenir  fort  lointain.  Haiif,  à  ne 

s'en  tenir  qu'au  présent,  qui  nous  touche  un  peu  plus,  il  fliut 

répéter   que  le  pouvoir   ne  platt  qu'à  ceux  qui  l'exercent;  ie 

reste   est  toujours  contre  lui.    fih  mon  Dieu!  quel  ministère, 

queUe  chambre  même  n'ont  été  impopulaires  au  bout  de  trois 

mois!  Depuis  que  je  'Snis  de  ce  mondci   je  ne  me  sourions  pas 
Paais  III.  7 


98  LE  JU8T£  MIiiI£U 

d'avoir  vu  «n  fôvTernement  dont  on  fèt  conlenl,  «i  ce  n^eot 
dans  ses  Gonunencementa;  de  même  que  je  ne  me  oouvieiui  pas 
d'avoir  jamais  entendu  dire  que  le  commerce  i^ât  bien. 

Lk  Journaliste    Allons,  tu  es  wi  pesiiffliste  décidé.    '         .^ 

Le  Dépuré.  Pas  davantage.  Je  crois  dans  I»  bonté  de  ïm 
nature  humaine ,  quoique  je  ne  me  cache  pas  ses  mauvais  pen- 
chants. Je  crois  aux  vertus  populaires,  quoique  je  ne  pense  pas 
qu'on  puisse  fonder  le  gouvernement,  sur  la  classe  la  plnn 
nombreuse.  Je  crois  aux  sentiments  pjhilantropiques  d'nne  partte 
de  la  classe  éclairée,  quoiqu'il  me  semble  que  l'égoïsme  domine 
chei  elle  conuno^  chex  toutes  les  autres  classes.  Je  crcds  dans  > 
Tavenir  de  l'humanité,  quoique  je  voie  avorter  beaucoup  ds 
prétendus  progrès ,  et  beaucoup  de  tentatives  prénmturéea 
d'avancement»  aboutir  à  des  reculades.  Je  pense  donc*  qu'un 
fonvemement  qui  a  le  sens  commun,  doit  tenir  compte  de  tous 
les  faits  bons  on  mauvais  qui  composent  Tétat  social.  Je  pense 
que  le  mouvement  et  la  résistance  sont  aussi  nécessaires  l'un 
que  l'autre,  et  sont  nécessaires  l'un  à  l'autre;  car  je  défie  de 
concevoir  physiquement  le  mauvei|ient^sans  la  résistance,  comme 
la  résistance  sans  le  mouvement  Mais  je  pense  aussi  que  le 
gouveriiement  n'est  autre  chose  que  la  transaction  entre  ces 
deux  forces.  Ainsi,  ce  juste  milieu  dont  on  a  la  sottise  de  se 
moquer,  quoiqu'il'idt  été  le  souverain  bien  des  sages  de  tons 
les  temps,  doit  être  le  but  du  gouvernement  Celui «d  i^oit 
servir  d'iiitermédiaire,  de  conciliateur,  de  modérateur  entre  le 
mouvement  et  la  résistance;  et  s'il  fonctionne  bien,  s'il  sait 
tenir  ce  milieu,  si  gUssant ,  tà  difficile ,  il  empêche  la  machine 
politique  de  se  détraquer. 

Lb  JouRNAListn.  Voilà,  je  croisa  de  la  physique, "de  la 
métaphymque,  et  même  de  la  mécanique. 

LuDéruTé.  Il  faut  donc,  et  il  y  aura  donc  toujours  des 
hommes  de  mouvement  qui  expilment  les  plaintes  et  les  vsenx 
de  la  société,  qui  rquréaentent  la  critique  et  la  théorie.  Il  y 
aura  toujours  des  hommes  de  la  résistance,  qui  représentent 
les  intérêts  satisfaits  de.  ia  société,  et  montrent  les  écnetta 
d'une   application   inicmpeative    de  la   théorie  toiQonrs    trop 


knpatieiite  9  et  detliiiée  à  précéder  de  loin  la  pratique.  Eoiii^ 
il  y  aura  des  bomnes  du  nrilieu  qui  représenteAt  la  nécessité 
d'aj^r  povr  satirfaire  la  aeciété  sans  péril  pour  elle;  ce  sont 
les  hommes  d'appUcation,  obiifés  d'examiner  à  quel  point  le 
progrès  est  désiré  par  le  plus  çrattd  nombre,  et  à  quel  pâint 
il  pent  s'accomplir.  Ces  hommes,  entrant  dans  le  positif  et  Fembarrae 
des  affaires,  aperçeivent  les  difficultés  de  TappUcation  qui  échap^ 
pent  toujours  aux  hommes  de  critique  et  de  théorie,  et  que 
•'exagèrent  quelquefois  les  hommes  dç  résistance.  Us  se  chargent 
d*àn  rôle  impopulaire:  demander  de  l'argent  aux  contribuables,  et 
refuser  toutes  les  dépenses  impossibles.  Ils  sont  parfois  honnis; 
car,  lorsque  le  peuple  soniTre,  il  s'en  prend  au  gouvernement  Les 
antres  ont  les  agréments  de  la  popularité,  parce  qu'ils  ont 
choisi  un  rMe  plus  coinmode:  critl<ïiier  et  plaindre. 

Lu  JovaBfAUSTB.  Ah  !  enfin  nous  y  Toilà.  Tu  es  le  panégyriste 
du  juste  milieu. 

Lu  nàrovL  Bfoqoe-td  tant  qu'il  te  plaira.  J'en  pourrais 
dire  là-dessus  bien  davantage. 

Lu  JotrawALTSTB.  C'est  asses  comme  cela.  Je  vois  du  moins 
que  tu  es  toujours  un  honnête  homme.  J'empêcherai,  autant 
qu'il  sera  en  mon  pouvoir,  qu'on  ne  te  travaille  dans  un  ou 
deux  journaux. 

Lb  DéruTB.  C'est  toujours  quelque  chose  :  car  pour  voa 
éloges,  je  n'y  compte  pas.  Pourjtant  il  me  «nffirait  pour  cela 
de  demander  toujours  la  suppression  des  impôts,  sans  jamais 
m*inquiéter  de»  dépenses.  Je  me  trompe:  toutes  les  dépenses 
que  réclament  les  pétitions,  je  devrais  les  voter  en  invoquant 
des  économies.  J'avoue  que  je  n'ai  pas  le  courage  de  faire 
quelque  chose  de  si  facile,  et  surtout  de  si  raisonnable,  pour/ 
être  populaire. 

Lb  Jouenâlktb.  Adieu,  mon  cher;  je  te  garantis  mon 
Journal,  mais  non  le  Figaro, 

A  quelque  temps  de  là,  notre  député  est  devenu  tout  soii^ 
deux,  tout  pensif.  8a  femme  oherdie  en  vain  à  le  distraire, 
à  le  rasséréner. 

Masamb.    Qu'as- tu  donc,  mon  amil    Sont -ce  toujours  ces 


:  :  •••  :••  .... 
•  •    ••  •     •  • . 


100  LE  JUSTE  MILIEU 

■oUiclteurt  qui  t'accablent  de  lettrea,  de  pëlIttenaY  n'en  prends 
,  4Q*à  ton  aise;  tu  te   d^ia  avant  tout  aux  tntërèta  pvbfica  oa  à 
ceux  de  notre  département;  lea  intérèta  prbréë  vont  aprèa* 

MoHtiiiu».  Sla  foi ,  je  Jkia  ce  que  je  peux;  ce  n'eat  paa  ma 
fiiute  ai  je  n'obtiena  rien.  Au  aurplua,  nona^  aomméa  ici  pour 
faire  dea  Ida  et  non  pour  donner  dea  placea:  je  vondraia  qu'il 
noua  fM  défendu  d'en  aoUiciter  po9r  peraonne.  Quand  nous 
réuaaiaaoAa,  il  y  a  ilea  mécontenta,  et  pour  noua  autant  d'ennemia. 

Mabamb.  Oh!  tu  vaa  trop  loiui  mon'' cher.  Un]  peu  de 
crédit  fait  toujoura  du  bien. 

MoNsiBui.  Oui,  du  crédit  Noa  commettanta  noua  tourmentent 
pour  faire  de  l'oppèaition,  en  même  tempa  qu'ila  noua  mettent 
dea  pétitiona  plein  noa  pochea! 

Mabamb.  C'eM  rrai;  demander  toujoura  pour  lea  autrea  ^ 
jamaia  pour  «oi^ 

MoiiaiBUBy  avee  bumenr.    Eh  !   il  ne  s'agit  paa  de  cela. 

Mabamb,  doncemeat.  Je  croyaia.  Maia,  au  surplus,  quaud  tu 
demanderaia  à  entrer  au  conseil  d'état,  quel  mal  y  aurait-il? 
Tu  en  aa  bien  le  droit  comme  lea  autrea;  et  cela  noua  donne* 
mit  du  relief. 

MoNaiBUB,  iriTeraent.  Je  n'ai  rien  dé  ce  qu^l  faut  pour  cela} 
honorifiquea  ou  salariées,  les  ^acea  ne  me  conviennent  nulle- 
ment. Ne  auia*je  paa  plus  heureux  btcc  mou  repoa,  mon 
indépendance  f  II  ne  manquera  jamaia  de  feùë  plua  capablea 
que  moi  pour  lea  fonctiona  publiquea. 

Mabamb.  Oh  I  mon  ami,  que  tu  ea.  rigide.  Tu  ne  aeraa  doue 
jamaia  rien,   ni  moi  non  plua! 

MoiiaiBUB.  Mon  Dieu  que  la  vanité  puérile  dea  femmea  noua 
bit  faire  de  aottiaea  quand  noua  l'écoutona! 

Mabamb.  Eh  bien!  ne  aoia  rien  puiaque  tu  le  veux.  Maia 
au  moina  fida-toi'  décorer  de  la  Légfion  d'honneur.  Il  eat  bien 
plua  agréable  de  donner  le  braa  à  un  homme  décoré  ;  et  puis, 
en  voyage»  on  eat  traité  avec  plua  d'égarda*  on  eat... 

MouaiBcu,  rintenompuBt.  Alloua,  Idssous  cela;  il  s'agit 
d'antre  ehoae.    J'ai  ronvu  ft^cc  le  ministère. 


—  :    •::  :  -  • 


ET  LA  POPULARITE.  '  101 

Mahhis,  te  lerant  t6nt-»X-coîip ,  %vée  la  plm  tIto  taottiM.  O 
moB  Dhn!  que  di»4u  lltf   et  pourquoi  f 

•  MoHMBVi.  Je  n'y  pouTais  phis  tenir.  Les  qnoUbets,  ehaqne 
Jour  répétéa,  des  petite  JoiirBanx  eontre  mof;  les  attaquée  plus 
eériensea  des  journaux  'politiques  ;  le  soulèrement  de  notre 
arrondissenient  eontre  l'impôt  sur  les  'koissons^  el  i  les  Instanees 
menaçantes  qu'on  m'adresse  pour  que  j'en  deièaDdef abolition; 
tout  cela  m'a  rendu  la  vie  insupportable.  Près  de  perdre  ma 
popularité,  dans  notre  pays,  et  courant  risque  d'y  être  accueilli 
par  des  chariTsris,.  au  lieu  de  sérénades,  de  chansons  et  de 
banquets,  il  m'a  fallu  prendre  un  partL 

Madame,  tremblante.   Dieux!  et  qu'as-tu  fait  Y 

Monsieur.    J'ai  rédigé  une  proposition  pour  la  suppression  ^ 
de  tous  les  impôts  indirects. 

Mabamb.  Est -il  possible  f  mais  il  est  encore  temps  d'y 
réfléchir' avant  de  la  déposer, 

MoBisiEVB«    Elle  est*  déposée  cif  connue  des  Journaux. 

Mabamb,   •'évanonlssant  à-pen-prët.    Ciel!  quelle  bêtise! 

MoNSfEUE,  gravemeat.  Cest  mieax  que  cela.  Mais  heureuse- 
ment le  bon  sens  de  la  majorité  en  fera  justice. 

Madahb.  En  attendant,  nous  voilà  perdus  ;  plus  rien  à  espérer! 

MoBsiEVB.    Cest  ce  qui  m'inquiète  le  moins. 

Madame.  Tu  aurais  bien  pu  prendre  d*abord  une  place,  et 
puis  après  faire  de  l'opposition  tout  à  ton  ais)e.  Faut-Q  être  fou! 

MoBsiBinu  Je  crois  que  tous  les  hommes  le  sont  un  peu» 
car  ils  ne  veulent  de  moyen  terme  en  rien.  Il  faut  s'attacher 
à  un  parti  on  à  l'autre;  il  faut  flatter  une  passion  pour  être 
porté  aux  nues  par  ceux-ci,  en  se  résignant  à  être  déchiré  et 
foulé  aux  pieds  par  ceux-là.  Tenez  le  milieu ,  vous  soulevés 
tout  le  monde  contre  vous.  Pauvre  milieu!  plastron  des  fous, 
chimère  des  sages!  Va  donc,  sotte  humanité!  de  l'anarchie  su 
despotisme  ;  et  puis,  au  rebours;  Monte  au  galop,  pour  dégrin- 
goler après.  Je  sais  bleu  que  le  progrès  se  fsit  toujours  un 
peu  au  bout  de  ces  saccades,  oh  s'usent  tant  de  forces,  oh  se 
brisent  tant  d'existences  :  mais  ne  vaudrait-il  pts  mieux  avancer 
tranquillement  au  pas? 


a. 


102 


LE  JUSTE  ImUEU  ET  LA  POPULARITÉ. 


Quoique  tovs  les  bureaux  de  fai  chamlire  aient  rcJeK  Im 
lecture  de  1^  proposition  de  fhonoviAle  M.  Bonflla,  cet  Mie 
d'opposition,  dont  le  succès  eût  arrêté  la  marche'  du  goa?eme- 
ment  en  rendant  le  budget  imposaible,  a  iremis  pendant  quelque 
temps  notre  député  en  bonne  odeur  auprès  des  journaux  du 
mouvement.  Sans  eela  ii  était  déddé  que  c'était  un  homme 
secrètement  vendu  an  ministère,  ou,  tout  au  moins,  un  homme 
séduit  2  corrompu  par  trois  diners  et   autaàt  de  poignées  de 


maw. 


Félix  BOblN. 


•t     1 


y 


,    -I 


LA  COUR  D'ASSISES. 


Lm  OovR  D'AssitBs!  lien  de  justice,  de  terrenr  et  de  deuil 
d'eu  sont  «ertfa  tant  d'arrèti  de  mort,  otr  tant  dé  familles  ont 
tronré  la  flélriasnre  et  l'infamie,  plna  cmellea  encore...;  temple 
de  la  vengeance  pub^ne  où  le  flaire  de  la  loi  d(emevre 
constamment  suspendu  pour  la  suretë  de  l'État,  la  garantie  dei 
citoyens,  le  respect  dû  aux  propriétés.  —  Préparea-Tous  à  la 
fermeté,  vous  qui  portes  un  cœur  facile  aux  émotions;  ici  >tout 
efct  grave,  solennel,  terrible;  sensibilité,  compassion,  indulgence, 
Vertus  partout  ailleurs,  sont  ici  des  lâchetés  et  des  faiblesses 
coupables;  il  n'y  a  d'autre  conscience,  d'autre  vertu  que  celle 
de  la  loi.  —  Nous  voilà  donc  dans  l'enceinte  de  ceifribunal 
redoutable  que  la  corruption  de  la  capitale  alimente  sans-cesse, 
et  dans  lequel  elle  entraîne,  comme  dans  un  vaste  réservoir, 
tont  cei-que  Thumanlté  offre  de  plus  abject,  de  plus  funeste,  de 
plus  révoltant:  incendies,  meurtres,  empoisonnements,  parricides; 
et  ce  crime  des  mères  sur  le  fruit  innocent  d'un  amour  incestueux 
ou  adnkère;  et  ces  horribles  attentats  du  mari  contre  réponse, 
de  répouae  contre  le  mari  ;  et  ce  poignard  que  Tinfernale  jalousie 
met  dans  les  mains  d'nn  amant  forcené...:  telle  est  la  sombre 
galerie  des  forfaits  qui  se  déroulent  dans  cet  étage  supérieur 
du  crime,  et  que  retrace  en  lettres  de  sang  l'histoire  de  la 
justice  répressive...    Terribles  archives,   oil  l'on  ne  trouve  que 


#.  •^v..' 


104  LA  COUR  D'ASSISES. 

le  mal,  et  qui  lèguent  à  la  mémoire  de  TaTenir  la  konte  des 
temps  passés!  —  Jetés  les  yeux  sur  cet  auditoire  qui  se  presse 
et  s'entasse  au  fond  de  la  salle  pour  satisfaire  une  cnriosijtë 
indécente  et  barbare;  tourbe  avide  et  empressée  qui  n'est  qn*un 
composé  de  misérables,  de  paresseux,  d'êtres  corrompus  qiii- 
Tiennent  prendre  des  leçons  d*auda^,  et  dont  les  sentiments 
bravent  la  justice  jusque  dans  son  sanctuaire;  d'hommes /iifr^^ 
qui  Viennent  se  ^aire  un  jeu  du  tourment  de  l'accusé  et  insultent 
à  sa  faiblesse  par  un  sourire  ironique  et  brutal;  et  enfin,  de 
gaxetiera  de  faubourg  qui  Tont  joyeusement  colporter  Ja  nouvelle 
d'une  condamnation  capitale  dans  les .  tavernes  et  les  bouchons. 
—  Souvent  un  complice  perdu  dans  ce  flux  de  confusion  suit 
avec  anxiété  le  cours  des  débats,  et  tremble  dans  la  crainte 
des  révélations  qu'ils  peuvent  amener;  plus  souvent  encore  un 
«droit  filqu ,  sans  respect  pour  le  lieu ,  sans  être  eSrayd  par 
l'exemple,  enlève  la  bourse  de  son  voisin,  ou  privei  une  jeune 
éppuse  de  sa  bague  nuptiale.  —  ISiitendes  ce^  bruyantes 
explosions,  ces  cris  d'impatience  qui  s'élèvent,  comme  dans  uq 
parterre  de  théâtres,  et  que  ne  peuvent  comprimer  et»  gardes 
placés  de  loin  en  loin  pour  le  maintien  de.l'ordre  ep  du  mlw»p* 
-^  Mais  tout-à-coup  la  cour  et  le  jury  se  montrent^  le  caimç 
le  plus  profond  succède  à  cette  agitation  tumultueuse;  chacun 
écoute;  l'attention  commence;  les  débats  vont  s'ouvrir;  l'aççusé 
va  paraître;  le  voilà...  G  est  un  meurtrier....  Le  barbare!!!  il  a 
violé  U^  plus  sainte  des  Ipis,  il  a  détruit  une  existence,  et 
plongé  une  famUie  entière  dans  la  douleur  et  le  désespmr... 
Voyez-le  s'efforçant  en  vain  de  prendre  un  air  humilié  pour 
parler  à  la  compassion  des  jurés,  et  déguisant  mal  une  efiront^rie 
contrfdnte:  il  figure  pour  la  seconde  fois  sur  ces  bancs;  c'eitt 
un  abonné  du  crime,  avec  une  âme  qui  use  le  remords  et  que 
ne  peut  plus  émouvoir  un  arrêt  de  condaAmation  quel  qu^il 
puisse  être.  Quels  sinistres  regards  il  laisse  tomber  sur  cette 
table  oii  reluit  le  fer  homicide  teint  du  sang  d«  la  victime,  et 
dont  il  semble  encore  menacer  ses  juges  et  les  témoins  dé  son 
forfait!  Entendez  ces  réponses  brusques  et  sèches  qu'accompagne 
un  sourire  amer,  et  qu'une  voix  sombre  et  caverneuse  vous  trànsmsl 


LA  COmt  0*Aj96I8A9.  lOS 

*  i 

avec  QQ  acecnt  qui  lo^ireJ'^froL  Est-ce  que  le  crime  défi(n»^ 
riionme  Jusque  daos  son  phjsiqjue,  et  place,  sur  son  front  et  dans 
toi^  fMHi  «itëriéur^  l'empreinte^  de  sa  hidease  effile  ?  La  nature 
eUe-^néme  ■erait>*eile  bouieversée  par  sa  présence,  au  bien  se 
pvéterait-elle  à  la  métamorphosa  pour  dévoiler  Tattentat  et 
aider  à  la  cenvietion  des  jurés ?, Ah T  qu'A  est  noble  et  génèrent 
ledévoûment  de  ce  jeune  défenseur  qui»  tout  en,  {gémissant  sur 
la  <perrersité  'àe  l'accusé,  croit  encore  à  tion  rep^itir,  et  ne 
désespère  pas  de  Phumanité  dans  une  cause  et  dans  un^cœur 
aussi  déseispéréÉ;  effrayé  de  la  rigueur  de  la  peine^  de  la  sévérité 
de  la  loi,  il-  f^iit  un  déchirant  tableau,  ^u  supplice;  il  entraîne, 
il  subjugue,  '  il  oppresse  à  la  fois  et  l'esprit  et  le  coeur,  il 
arrache  dés  larmes  à  Tauditoire,  et  porte  l'épouTante  dans  la 
cobscience  des  Jurés  et  des  magistrats;  et,  au  milieu  de  tout 
wlay  les  sanglées  d'une  mère  septnag^aire  qui  rient  se  placer 
entre  un  flis  et  le  glaive  qui  va-  Tirtteindre...  Quelle  éloquence 
pour  Tàme  sensible  et  compatissante!  quels  moyens  d'émotion! 
que  de  modCi  peur  «beoudre,  si  Tiadulgence  n'était  pas  elle* 
même  un  crime,  •  et  si  l'impunité  n'était  pas  un  attentat  à  la 
sàreté  sociale  et  à  Ja  loi! 

Ces  bancs  ont  été  souvent  purifiés  par  la  pr^ence  de 
l'innocence  iaJuAt«Éent  accusée,  et  par  celle  d'écrivains  généreux 
qui  n'apportaient  d'autre  crime  que  leur  patriotisme  et  le 
coursge  d'un  écrit  noble  et  libre.  C'est  ici  que  Ton  a  interrogé, 
commenté,  interprété  la  pensée,  et  que  le  talent  n'a  trouvé 
dans  lui-même  qu'un  témoin  à  charge,  oU  »1|  paru^  qu'un  crime 
de  plus.  Lea  élans  du  génie,  les  méditatîonÉi|d41osophiques,  le 
sentifflent  du  bien  public,  les  accents  de  la  vérité  ont  été  citée 
et  censurés  à  cette  barre,  condamnés  avec  amende,  prison  et 
dépens*  M'évoquons  pas  les  tristes  et  douloureux  souvenirs  de 
ces  condamnations  qui  ont  acquis  une  horrible  célébrité  aux 
hommes  qui  les  ont  provoquées,  et  qui  ne  prouvent  que  trop 
les  funestes  effets  des  dissensions  politiques,  et  l'odieuse  époque 
des  proscriptions.  —  Levez  les  yeux  au  plafond,  et  lises  cette 
nentence   menaçante  dont  les  magirtrats  iniques  ne  sauraient 


106  LA  €01»  D'Asams. 

» 

éluder  les  ëterneU  efFete:  yinu  êere%  jugé»  anumë  vui  awrn 
'jugé.* 

Les  débats  sont  teradnës,  ime  voix  imparlkle  et  sévèfe  a 
ràsuaié  les  moyens  de  raceosation  et  oevx  de  h  défense:  les 
questions  sont  posées  aux  JQTës;  la  oonr  s'est  retirée;  lee 
gendarmes  ont  enuiené  l'accusé  hors  de  la  salle.  Lea  jnMe 
sont  en  délibération.  —  L'auditoire  attend,  dans  nn  «ilenee 
inquiets  Quel  moment  J  quelle  est  longue,  cette  kenre  qui  parte 
n,r€c  elle  rincertitade  de  l'acquitlenieai  ou  de  '  l'échafiiud  ^ 
de  la  vie  ou  de  la  mort!  et  quelle  >morti!!  Je  sens 
mon  cœur  battre  ayec  violence,  ma  poitrine  se  resserres; 
l'oppression  générale  entraîne  la  mienne;  un  attendrissement 
involontaire  et  pénible,  s'empare  de  moi,  me  domite  et 
m'étourdit»..  Tout-à*coup  une  sonnette  s'agite  et  annonce  In 
rentrée  du  jury,  sur  lequel  à  Tinstant  même  tous  les  regarda 
se  fixent ,  comme  pour  pressentir  et  deviner  sa  résotation.  •  • 
Mais  pourquoi  cette  anxiété?  Comment  la  perversité  peut*eUe 
trouver  la  route  de  la  compassion,  et  usurper  ainsi  le  sentiment 
qui  n'est  dû  qu'au  malheur?  Est-ce  que 'le  rseélérat,  malgré 
l'horreur  qu'il  inspire,  conserve  encore  le  droit  d'être  pldnt? 
, —  Qu'il  est  fidble  le  cœur  de  l'homÉie!  et  qe'ils  sent  loin  de 
nous  ce  raàle  caractère,  cette  stoïque  vertu  dont  l'antiquité  nous 
laisse  tant  d'exemples! 

Procnlus,  à  la  mort  que  Ton  mène  mon  fils» 

% 

disait  ce  Somaiiq  dont  les  patriotes  entrailles  portaient  le  sentt 
ment  de  la  répb|lique  et  du  devoir  au-dessus  de  l'affection 
paternelle  ;  et  Fnlvins,  tuant  de  sa  propre  main  son  fils  qui 
allait  joindre  l'armée  de  Catiliaa:  Je  foi  nourrii  dit^il,  ftmr 
défendre  ia  patrtej  et  non  pour  ropprnner.  Cela  parait  presque 
barbare  à  notre  philosophe  langoureuse,  à  nos  essors  muscadhw, 
je  le  conçois,  il  n'y  a. plus  de  Rome  pour  nous.  —  Mais  vdlà 
l'huissier  qui  annonce  la  Cour;  elle  parait;  le  barreau  se  lève 
par  respect,  et  inunédiatement  se  rassied;  un  silence  plus  profond 
et  plus  solennel  règne  dans  toutes  les  parties  de  la  st^e;  le 

*}  ,^In  quo  jadicio  judicaveritis,  jadicaliiinini/' 


LA  COUR  D'ASSISSa  107 

prérideiit  4tt/Jin7  debout,  h  main  droite  inr  le  c«nr,  prononce 
ces  paroles,  qui  parviennent  jusqu'à  nous,  maigre  i'énMtion  de 
«a  Toixs  Oui^  *t accusé  est  eoufoMe.  A  ces  mots  chacan  ftémiti 
ie  poids  de  i'incertttade,  long-temps  souteaue^  tombe  crttclie^ 
ment  an  fond  de  râroe,  pour  faire  plaee  au  sentiment  d'une 
dottiomrenae  redite*  Cen  est  donc  fait,  homme  du  crime  !  repa- 
rais pour  apprendre  ton  sort  et  ton  supplice;  entends  ton  arrêt» 
écoute:  La  koet..*  DistiUes  votre  Tenin,  terribles  Bmnénides, 
agites  Tos  serpents;  Toici  votre  pâture |  la  société,  l'iiiûnahité, 
la  loi  TOUS  Tabindonnent...  Et  toi,  mère  infortunée,  maudis  tes 
entrailles  de  leur  funeste  fëcondièé,  Ta  cacher  dans  la  solitude 
tes  déchirantes  douleurs;  puissent-elles  ne  pas  être  accompa- 
guées  de  remords,  à  cause  des  lâches  complaisances  dont  peut- 
être  tu  as  usé  enrers  celui  ^ui  accable  aujourd'hd  ta  vieJOUesse, 
et  devient  repprobre  de  ta  maison.  Ahl  sortons,  déjà  la  foule 
a'écenle  ^  se  r^nd  triste  et  s&enciouse  dans  la  galerie,  n'en»* 
portant  avec  eUe  qu'une  impression  éphémère  qu'elle  ira  reprendre 
plus  tard  auprès  de  l'instrument  du.  supplice.  --**  Mais  remarques 
sons  ce  hmg  portique  la  dU&ence  des  physionomies;  tandis 
qu'au^essns  de  leur  tète,  In  vie  d'un  homme  vient  d'être  livrée 
an  ghdve  de  la  justice,  ces  boutiquiers  indifférents  traitent  gai- 
ment  avec  la  pratique,  et  ne  Fjiiet,  dans  l'affluence  qu'appellent 
de  graves  débats,  qu'une  occasion  de  plus  pour  l'intérêt  de  leur 
commerce  et  l'écoulement  de  leurs  marchandises.  Comme  cela 
dépare  et  ternit  la  majesté  du  Uen!  qui  ne  serait  tenté  de 
blâmer  ces  arrêts  dn  conseiL.  de  1319  et  1788,  qui,  «près  le 
second  incendie  de  1778,  ontf#tosi  transformé  en  baiar  la  galerie 
qui  conduit  an  temple,  et  qui  jpsppelle  le  sacrilège  des  marchands 
Jttifi^  et  le  fouet  dont  s'arma  une  sainte  colère,  que  le  pincean 
de  Thomas  a  reproduite  avec  tant  de  noblesse  sur  les  traits  du 

Après  les  pénibles  émotions  que  vous  venes  d^éprouver,  je 
sens  que>  les  souvenirs  historiques  qui  se  rattachent  à  cette  partie 
dn  pubis  doivent  peu  tous  toucher.  Qu'Budes  y  ait  fait  sa 

**)  Lu  paroîne  de  Saint-Roch  possède  ce  beaa  tableaa,  qui  lai  a  été 
doftfté  par  la  ville  de  Paris. 


t 


108  LA  COUR  D'ASSISES. 

rérfdence  à  la  fin  du  neuvième  siècle,  ainsi  que  Hugnes-Ie-6rand 
et  Hoifues-Capet;  que  Louis-le-*6ro8  y  soit  mort  en  IWl^  et 
son  fils  en  1180;  que  Henri  III,  roi  d'AngifBterre,  y  ait  été  re^ 
en  1S54,  et  qu'enfin  le  concours  et  les  bruyantes  disputes  des 
plaideurs  en  ftient  chassé  Charles  V,  tout  cela  n'est  que  d'no 
bien  nfince  intérêt  pour  nous.  L'incendie  de  1618  a  balayé  tente 
cette  poussière  monarchique,  et  la  Justice  debout,  sur  cette 
antique  terre  des  «rois,  étend  son  sceptre  immiiable^  comme  une 
reine  suprême»  éternelle  et  protectrice,  qui  résiste  aux  dynasties, 
au  temps,  et  à  ses  vicissitudes. 

A  Textrénuté  de  ce  long  corridor  qui  se  présente  à  votre 
^uche^  se  trouvant  denx  vastes  salles  qui  furent  le  rîège  du 
tribunal' révolutionnaire,  terribles  assises,  qui,  suivant  la  prédic- 
tion diin  Girondin,  devinrent  un  second /Sramiea»  de  Phalarlà 
qui^  dévora  m  inventeurs.  Que  de  larmes  ont  couK  dans  ces 
lieux  oii  f opinion  jog^eak 'l'opinion,  oh  le  malheureux  accvsë 
n'apportait  que  des  sentiments  et  non  des  crimes^  et  oh  une 
potitique  barbare  prenant  la. place  de  ia  justice,  punissait  le 
simple  soupçon  de  féchafaudl*--*  Ces  deux  nUessont  ailjourd'hul 
réservées  aux  audiences  de  la  '  cour  iraprème  ;  c'est  là  que 
rentêtement  du  plaideur,  poussé  h  son  dernier  période,  trouve 
son  terme  et  souvent  achève  sa  ruine  ;  là  aussi  le  condamné 
porte  sa  dernière  espérance,  et  trouve  encore,  dans  les  délais 
du  pourvoi  et  de  l'arrêt,  qhelques  jours  dévie,  quelques  instants 
usurpés  à  la  mort  ;  comme  cette  femme  célèbre,  cette  éhontée 
maîtresse  de  Louis  XV,  qui,  portant  à  Téchafaud  une  beauté 
septuagéamre,  et  le  souvenir  d^nèt' candeur  passée,  qui  fat 
son  seul  crime  et  son  malheur,  disait  à  l'exécuteur^  avec  Faccenè 
d'un  suppliant  désespoir:  Encore  un  moment^  mon  ami,  encore 
un  peu  de  vie!  et  la  fatale  charrette  l'attendait  sous  la  voûte 
de  sa  prison !.*^!  -~  Ces  deux  statues  colossales  qui  se  trouvent 
à  l'entrée  de  cette  eocdnte,  où  siègent  alternativemettt  la 
chambre  civile  et  la  chambre  criminelle  de  la  cour  de  *  cassa- 
tion,  représentent  Michel  de  L'Hôpital  et  d'Aguesseèu ,  c'est-à- 
dire  la  vertu  et  la  justice  sous  les  traits  de  deux  chanceliers. 
Ces  noms  disent  tout;  ils  suffisent  comme  éloge  et  comme  gloire; 


-  \ 


LA  COUR  D'ASSISES.  109 

I 

c'est  à  eux  que  le  statuaire  devra  son  immortaUtë,  à  TiiiTerte 
de  tant  de  renommées  factices  achetées  dans  l'atelier  d'un 
artiste  célèbre,  et  qui  ne  doivent  la  leur  qu'an  mérite  de 
l'ouvrage,  on  au  prix  de  la  matière  qui  les  reproduit  et  les 
lègue  ainsi  à  la  postérité.  —  11  y  a  ici  du  grandiose,  de  la 
majesté  dans  les  dimensions,  dans  la  simplicité  même  des  orne- 
ments et  des' attributs  symboliques;  point  d'emphase,  pas  d'autre 
Inscription  que  celle  que  vous,  voyez  au  milieu  de  cette  couronne 
de  chêne:  La  lai;  ce  mot  suffit;  c'est  la  conscience  dn  magistrat 
de  la  cour  suprême.  Au  -  dessous  de  nous  sont  les  sombres 
cachots  de  la  Conciergerie,  dépôt  du  crime,  de  la  terreur,  et 
du  remords  ;  o'est  de  là  que,  dans  quelques  jours,  sortira,  sous 
Tescorte  d'une  populace  avide  d'émotions  et  de  drames  san^lapts, 
cet  homme  à  la  condamnation  duquel  vous  venez  d'assister;  c'est 
là  qne  viendra  s'atteler  ce  char  funèbre,  cette  voiture  ^de  la 
mort  sur  laquelle  la  religion  ne  dédaigne  pas  de  monter  comme 
une  compagne  constante  du  souffle  de  la  vie  et  de  r.ftme 
immortelle.  Jadis,  lorsqu'à  des  spectacles  barbares,  des  malr 
heureux  allaient  se  faire  déchirer  dans  les  arènes  par  les, lions 
de  Numidie,  César,  dn  haut  de  Tamphithéâtre ,  recevait  leurs 
tristes  adieux:  MwrUurite  atUutant.  Aujourd'hui  c'est  un  prêtre, 
ministre  de  paix,  de  pardon,  d'espérance,  dernier  soutien  de 
l'homme  dans  ce  moment  terrible  et  solenneL  Quelle  immense 
supériorité  sur  le  paganisme!  quelle  touchante  doctrine  I  quelle 
douce  morale!  Comme  tout  cela  doit  adoucir  les  horreurs  de 
Féchafaud  dans  un  cœur  qui* n'est  pas  entièrement  fermé,  au 
repentir,  et  qui  ne. désespère  pas  de  la  clémence  d'une- Provi* 
dcnce  éternelle. 

i.  BOUSQUET. 


UES  COMÉDIENS  D'AUTREFOIS 


I 

•  CEUX  D'AUJOURD'HUI. 


i 


ToDt  le  monde  se  rappelle,  ear  tout  le  monde  les  a  laes, 
ces  joyeuses  pages  on  Sctrron  nous  a  peint  si^  spiritneUemeot 
les  nuésaventitres  d^nne  troupe  ambulante  de  comédiens.  11  n'est 
personne  qui  n'ait  ri  de  l'aplomb  divertissant  de  ce»  acteurs  en 
haillons,  de  leur  dig^nité  dans  une  charrette,  de  l^ars  atrs  de 
grandeur  aux  prises  avec  le  besoin. 

Cette  situation,  si  vraie  quand  parut  le  Roman  condqvio, 
l'était  beaucoup  moins,  mais  Tétait  encore  avant  la  vévolutioli 
de  1Î89.  A  cette  époque,  comme  autrefois,  comme  d^uis,  les 
comédiens  ont  rarement  connu  l'aisance  |  et  c'était  là  peut-être 
le  moindre  de  leurs  désagréments.  L'excommunication,  le 
préjugé,  la  fausse  position  sociale,  les  poursuivaient  presque 
sans -cesse,  et  les  jBpplaudissements  ne  les  indemnisaient  pas 
toujours.  Comment  se  fait-il  donc  que,  dans  cette  profession, 
les  rangs  n'aient  jamais  été  vides?  Comment  se  fait -il  qu'elle 
se  soit  recrutée  déjeunes  gens  riches,  de  gentilshommes,  et 
même  d'hommes  titrés  ?  C'est  que  la  carrière  théâtrale  est 
une  carrière  vive,  animée,  enivrante;  c'est  qu'il  n'en  est,  pas  oit 
on  sente  plus  la  vie. 


LfeS  COMÉDIENS  ITAUTREFOIS  ET  CEUX  D^AUJOURD'HUI.    111 

On  ponnait,  ce  me  semble,  eomparer  les  acteurs  aux  marias, 
qui  trouTcot^  dans  les  agitations  mêmes  de  lenr  existence,  un 
dédommagement  à.  lenrs.  mille  privations.  Les  acteurs,  en  effet, 
éprouTent  ces  émotions-là,  et  beaucoup  d'autres  encore.  Sans 
•orfir  de  son  horizon  dp  toile  peinte,  un  comédien  parcourt  en 
quelques ,  heures  tous  les  siècles  et  tous  les  pays.  Il  revêt 
tous  les  coutumes,  il  entre  dans  toutes  les  conditions;  il  est 
guerrier,  il  est  msgistnt,  il  est  paysan,  il  est  roi,  il  est  vertueux, 
il  est  assassin,  il  pleure,  il  rit,  il  s'indigne >  il  s'apaise,  il  hait, 
il  adore;  il  est,  en  un  mot«  un  abrégé  de  toutes  les  sensationa 
de  la  lie.  Faut-il  s'étonner  qu'on  se  précipite  dans  une  carrière, 
qui  TOUS  met  sous  Tempire  de  pareilles  excitatiolis  f 

Ajoutons  que  pour  eux  l'absence  de  bien-être  existait  jadis 
en  prorince  seulement,  et  que  cet  inconvénient,  qui  est  grave 
sans-doute,  se 'trouvait,  ches  des  gens  à  imagination,  tempéré 
et  embelli  par  respérance.  Jeune  première  ^  amoureux  y  père 
nobley  eoubrette  y  financier  j  duègne  et  dwiiquey  tous  avaient  les 
yeux  fixés  sur  la  capitale,  tous  se  flattaient  d*y  arriver  un  jour, 
tous  rivaient  et  mouraient  dans  cette  douce  pensée.  La  Comédie 
Française  était  le  point  de  mire  des  ambitions,  de  coulisses, 
c'était  l'Bldorado,  l'Elysée,  la  Terre  Promise!  Là,  en  effet,  1» 
situation  était  très-heureuse;  et  il  valait  mieux,  nous  ne  craignons 
pas  de  le  dire,  être  comédien  français,  que  d'être  grand  seigneur 
ou  roi. 

Point  de  politique  alors,  point  de  tribune,  point  de  ces 
séances  qui  tiennent  l'Europe  en  suspens,  et  oti  l'on  interroge 
les  ministres  sur  la  paix,  sur  la  guerre,  sur  la  question  intérieure 
et  extérieure.  L'attention  générale  se  portait  uniquement  sur 
le  théâtre,  le  théâtre  était  le  rendec-vous.de  la  bonne  compagnie, 
le  sujet  universel  des  conversations.  Aussi  un  artiste  aimé  était- 
il  tout  pour  le  publie;  c'était  Mirabeau,  Foy,  Constant, 
Manuel,  avec  j^us  de  jouissances  et  moins  de  désagréments. 
Jetons  un  coup  d'oeil  sur  sa  carrière,  et  essayons  de  la  parcourir 
svec  lui.  ^ 

Un  acteur  de  talent,  un  acteur  doué  d'une  tête  ardente, 
s'identifie  tellement  avec  son  rôle,  qu'il  en  fait  une  réalité.    Il 


112  LES  COMÉDIENS  D'AUTREFOIS 

eil  l'homme  qu'il  reprëtente,  il  en  a  lespusioiity  il  en  a  tante 
rcjdstence,  et  quand  il  rend  bien  son  peiaonnege ,  une  grande 
assemblée  le  lui  témoigne  par  ses  aGcIamàtions.  Il  joidt  aloi^a 
de  son  succès^  il  en  Jouit  en  personne,  face  à  face^  il  est  payé 
comptant,  il  boit  la  coupe  à  longs  traits^  Une  tragédienne 
d'autrefois,  qui  jouait  les  princesses  et  les  reines,  était  effeetÎTe* 
ment  reine  et  princesse.  Belle ^  riche,  adulée,  sa  vie  était  m 
enchainement  de  voluptés.  Au  sorUr  du  théâtre,  oh  elle  aTait 
porté  un  diadème,  elle  ne  rentrait  chez  elle  que,  pour  y  trouver 
tous  Içs  raffinements  du  luxe  et  de  l'opulence.  Courtisée  des 
grands,  chantée  par  les  gens  de  lettres,  elle  Voyait  à  ses  pieda 
tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus  célèbre;  et  quand  on  lui  parlait 
de  son  trône  et  de  ses  mains  royales,  elle  croyait,  et  il  lui 
était  permis  de  croire  à  ses  mains  royales  et  à  son  trène.  Si 
ce  sont  là' des  illusions  et  des  songes,  noua  en  desirons  de 
semblables  à  tous  ceux  qui  habitent  les  palais. 

La  situation  des  acteurs  était  moins  brilli^nte  que  celle  des 
actrices,  mais  elle  l'était  beaucoup  encore.  Comblés  de  biens 
et  d'honneurs,  ils  fraternisaient  avec  la  classe  élevée,  ils  passaient 
leur  vie  avec  les  illustrations  du  temps.  Us  empruntaient  au 
marquis  les  belles  manières,  et  ils  les  leur  rendaient  perfec- 
tionnées. Les  hommes  de  cette  époque  recherchaient  la  société 
des  acteurs j  et  les  femmes,  leurs  bonnes  grâces.  Elles  s'affi- 
chaient souvent  pour  les  obtenir,  et  Baron  n'était  ridicule  que 
jusqu'à  un  certain  point,  quand  il  demandait  que  kë  cmnédienê 
fussent  élevés  sur  les  genoux  des  reines  et  des  impératrices* 

Le  foyer  intérieur  de  la  Comédie  Française  (^qu'U  ne  faut 
pas  confondre  avec  celui  du  public},  était  autrefois  le  salon  le 
plus  brillant  et  le  plus  recherché  de  Paris^  On  n'y  entrait  que 
par  privilège,  et  ce  privilège  ne  s'accordait  qu'à  un  grand  nom 
ou  à  un  grand  talent.  11  fallait  voir,  à  cette  époque,  le  vain* 
queur  de  Mahon,  le  maréchal  de  Bichelieu,  venir,  en  grande 
tenue,  présider  au  répertoire  1  II  fallait  voir  les  hommes  à 
noms  historiques,  figurer  circulairement,  en  habits  chamarrés  - 
d*or  et  de  pierreries ,  dans  ces  énormes  fauteuils ,  qui  sont 
encore  aujourd'hui  placés  sous  les  portraits  de  BJolière,    de 


ET  CEUX  D^AVJOURDIIUI.  1 13 

Corneille,  de  Racine  et  de  nos  «gldres  dranuittqnes  !  Il  fallait 
voir  les  comédiens,  poriuit  costeme  Arançais  et  ëpëe  borisontale, 
l'aTaneer,  la  tète  hante ,  au  milieu  dea  séiffueurs,  leurs  égaux  | 
et  les  comé,diennes,  en  ehcTeux  poudrés,  en  vertngadin,  en 
robes  à  dentelles,  se  promener  cérémonieusement  dans  cette 
brillante  assemblée,  et  recevoir  majestueusement  les  bommagea 
et  les  ci^leries  universels!  Enivrés  de  tant  d'encens,  les  acteurs 
et  actrices  portaient  dans  leur  intérieur  toutes  ces  grandes  ^ 
manières*  MademoiseUe  Clairon  parlait  en  reine  à  sa  femme 
de  chambre,  et  Dnfresne  disait  à  son  perruquier,  d'un  ton  di]j;ne 
et  solennel  :  QueUe  heure  est-il  ?  A  quoi  le  perruquier  répondait 
avec  une  révérence  profonde  :    Je  ...  .  Vignore^  êeigneur. 

Bien  de  tout  cela  n'existe  à -présent,  et  c'est,  il  faut  le 
dfare,  an  détriment  de  l'art  dramatique.  Ce  qui  sédi^tti^it  les 
tètes  vives,  ce  qui  les  entraînait  dans  la  carrière ,  c'était  surtout 
la  tragédie  ;  c'était  le  désir  de  vivre  an  milieu  de  tant  de 
splendeur  et  de  prestiges.  Hélasl  il  n'y  a  t  plus  aujourd'hui  de 
tragédie!  Elle  est  morte  pour  lon^-teraps,  pour  toujours  peut- 
être.  La  révolution  a  passé  par  là,  et  cette  fantasmagorie  s'est 
dissipée.  Depuis  que  les  rois  ont  perdu  leurs  trônes  réels,  les 
tragédiens  ont  perdu  leurs  trônes  imaginaires.  , 

Une  reproduction  de  cet  état  de  choses  a  cependant  en 
lieu  un  moment  sous  l'Empire;  Ynais  c'était  une  reproduction 
bien  affaiblie.  A  cette  époque  aussi,  les  actrices  ont  eu  des 
adorateurs  titrés  et  des  équipages;  à  cette  époque,  le  foyer  de 
la  Comédie  -  Française  a  été  le  rendez -vous  de  beaucoup  de 
l^ands  noms.  Les  Lauraguais,  les  Choiseul-StainvlUe,  les  Ségur, 
les  Ximeneas,  venaient,  mêlés  aux  gens  de  lettres,  s'y  livrer  à 
d'aimables  causeries.  Ce  temps  heureux  n'a  duré  que  quelques 
années!  Un  mauvais  vent  a  soufflé  sur  le  théâtre;  équipages 
et  causeries,  tout  a  disparu.  A  l'invasion  de  1814,  le  comte 
de  Langeron  et  une  foule  de  généraux  russes,  qui,  sans  être 
venus  parmi  nous,  savaient  nos  mœurs,  et  connaissaient  nos  rues, 
marchèrent  droit,  en  entrant,  vers  la  Comédie-Françaûie.  Ils 
croyaient  y  trouver  la  bonne  compagnie;'  ils  se  trompaient. 
Depuis   que  la  constitution  a  lui  sur  la  France,  le    foyer  est 

P^AIS.  III.  8 


114 


LES  COMÉDIENS  D'AUTREFOIS 


tikadeÂK,  et  ces  damei  vont  à  pied.  D  eaC  poittif,  qu'à  partir 
de  la  .reataoration  ^  pu  «ne  aeale  votare  n'a  été  conqnise. 
Tontes  celles  qne  nona  avons  Tnes,  datent  dn  règne  de  ffapoléon. 
De  nos  Jours^  pas  même  de  demi  ^fortunes  $  Toilà  les  réSnkata 
dn  régime  représentatif! 

Après  avoir  décrit  lea  mille  et  une  jouissances  qni  Jad^ 
étaient  le  partage  de  Nosseigneurs  les  comédiens  >  je  dois 
montrer  anssi  l'antre  cèté  de  la  médaiUe.  Ce  public  si  bien- 
Teillant  arait  parfois  des  caprices  bien  cruels;  et  ces  grands  ai 
débonnaires  tempéraient  leur  familiarité  par  beaucoup  d'inso*- 
lence.  Le  maréchal  deRiclielieu  envoya  Clairon  auFort-rÉvèque, 
et  quand  Baron  se  plaignit  au  duc  de  Lafeuiilade,  de  ce  que 
les  gens  de  ce  seigneur  avaient  battu  lea  siens;  auêêi^  mon 
pauffre  Baron  ^  lui  dit  le  due,  pourquoi  as -tu  deo  gens? 
Réponse  naturelle  alors,  mais  qui  paraîtrait  impertinente  dana 
un  temps  oà  Ton  permet  plutôt  une  lioréè  à  un  roturier  qui  la 
paie,  qu'à  un  pair  de  France  qui  ne  la  paie  pas. 

Une  autre  particularité  assea  curieuse  relativement  aux 
comédiennes-,  c'est  qu'autrefois,  mariées  ou  non,  on  les  appelait 
tontes  tnadenwiaelle;  à-présent,  au  contraire,  on  les  nomme 
toutes  madame.  N'est-ce  pas  les  placer  toujours  dans  une 
catégorie  particulière? 

Je  me  souviens,  à  ce  sujet,  d'une  jeune  et  jolie  actrice, 
qui,  l'année  dernière,  comparut  comme  témoin  devant  une  Cour 
d'assises.  Interrogée  si  elle  était  demoiselle  ou  mariée,  elle 
répondit;  Monsieur  le  président^  je  suie  comédienne.  Je  me 
garderai  bien  de  tirer  de  cette  anecdote  des  inductions  fort 
injustes  pour  les  artistes  de  l'époque  '  où  nous'  vivons.  Cest , 
comme  on  dit  à-présent,  une  mdioidualité^  Tout  le  monde 
sait  qu'au  tbéàtre  i^  y  a  d'excellents  ménages,  et  que  beaucoup 
de^  comédiennes  sont  très -vertueuses.  Mais  reprenons  nos 
réflexions  an  point  oii  nous  les  avons  laissées. 

Ia  diminution  survenue- dans  les  avantages  de  la  profession 
dont  n^us  parlons,  devait  naturellement  entraîner  une  diminu- 
tion dans  là  concurrence.  Aussi,  depuis  long-temps,  les  rangs 
aont-iis   beau6»up   moins    pressés,     et   par   aaite  lea    talents 


HT  CEUX  D'AUJOUBimUI.  115 

lH»iicoap  pivs  rcret.    De  «et  intonTënieiil  il  ea  eit  rëtiiltë  qq 

«  autre;  la  rareté  des  talenta  a  àmetté  celle  4ea  ipectalèan;  la 

vareté  des  ipeotatears. amène  celle  des  taleiito.    Voilà  l'expUca- 

■s 

tien  de  la  baisse  d«  théâtre,  Toilà  le  cerole  vieieuz  dans  lequel 
il  se  trouve  placé.  L*indifférence  du  public  est  en  elTet  bien 
fraude  aujourd'hui  pour  l'art  dramatique,  et  surtout  pour  ce 
qui  a  rapport  à  l'intérieur  des  coulisses  et  à  la  personne  ^es 
comédiens.  Quand  Mole,  il  y  a  cinquante  ans,  fàt  malade, 
Paris  entier  était  en  émoi,  et  les  éqûipsgesse  succédaient  sans 
interruption  à  sa  porte.  A-*peine  snt^n  sa  convalescence,  et  la 
permission  que  lui  donnait  le  docteur  de  prendre  quelques 
gouttes  de  vin  de  Bordeaux,  qu'en  moins  de  deux  jours  quatre 
mille  bouteilles  Rii  fîirent  envoyées  de  toutes  parts.  On  a  vu, 
U  est  vrsi,  une  partie  de  cet  ihtérèt  se  reproduire,  lorsque 
nous  avons  perdu  Talmaj  mais  ce  temps  est  loin  de  nous, 
quoique  à-peine  écoulé.  De  nos  jours,  quelle  dififérence!  Une 
grande  actrice  s'est  retirée  de  la  scène,  et  Paris  n'en  sait  rien. 

Qu'on  ne  s'étonne  donc  plus  de  la  décadence!  il  faut  aux 
V  comédiens  les  regards  du  public,  ils  ne  sont  estimables 
qu'autant  qu'on  les  estidie,  et  pour  réussir,  ils  ont  besoin 
de  succès. 

Plusieurs  causes  de  baisse  peuvent  être  signalées  encore. 
Avant  1781) ,  il  n'existait  presque  pas  de  carrières  pour  les 
hommes  à  imagination,^  et  la  vie  théâtrale  en  était  une.  ftlle 
devait  séduire  une  foule  de  tètes  ardentes,  qui  prennent  main* 
tenait  une  tout  autre  direction.  Oui,  nous  ne  craignons  pas 
de  le  dire,  tel  qui,  de  nos  Jours,  figure  dans  une  émeute  ou 
brilfe  à  la  tribune,  si  rancien  régime  existait  encore^  serait 
peut-^tre  un  admirable  comédien. 

Une  '  des  autres  différences  caractéristiques  entre  le  vieil 
ordre  de  clioses  et  le  nouveau,  c'est  l'invention  de  la  dague j 
que  notre  sujet  nous  smène  naturellement  à  traiter. 

On  appelle  ainsi  au  théâtre  lea  appiauiimeurê  par  état,  qui, 
moyennant  salaire,  consacrent  au  ser?ice  des  acteurs,  des  mains 
exercées  et  sonores,    et  dont  l'enthousiasme  échelonné  est  en 

"  raison  directe  de  la  rétribution  qu'ils  ont  reçue.    It  est  vrai« 

8* 


116 


LES  COMÉDIENS  D'AUTREFOIS 


semblable  qae  cet  nsaf^e,  rëtultat  biiarre  dea  propres  àe 
l'industrie  moderue,  n'a  poini  exhté  chez  les  anciens.  L'étendncf 
de  leurs  amphithéâtres  9  oh  tout  un  peuple  se  réunissait,  7 
mettait  nn  inyincible  obstacle.  La  faible  troupe^  qui  distribue 
la  gloire  dans  nos  Salles  mesquines',  eût  été  perdue  dans  cette 
Immensité.  Pour  émouvoir  une  pareille  masse,  il  aurait  fallu 
des  aimées  de  claquenn;  et  malgré  la  bonne  Tolonté  des 
acteurs  grecs,  qui  n'avaient  pas  sans-doute  moins  d'amour- 
propre  que  les  nôtres ,  nous  doutons  fort  qu'ils  aient  pu  y 
mettre  le  prix.  La  même  cause  devait  produire  les  mêmes, 
effets  parmi  les  Romains;  aussi,  pendant  long-temps,  la  daque 
y  fut-elle  ignoré^. 

C'esjt  cependant  ches  eux  qu'elle  a,  dit-on*  pris  naissance, 
et  son  origine  y  a  été  toute  royale.  L'empereur  Néron,  comme 
chacun  sait,  avait  la  prétention  de  rivaliser  de  talcjat  et  de 
grâce  avec  les  mimes  et  chanteurs  de  son  temps.  Lassé  un 
beau  jour  de  la  froideur  des  Romains  pendant  qu'il  était  en 
scène,  l'histrion  impérial  envoya  sa  garde  prétorienne  daUa 
l'amphithéâtre,  pour  lui  donner  des  applaudissements,  et  pour 
en  arracher  au  peuple.  Ce  prince  est  donc  l'heureux  inventeur 
d'un  art  qui  ^a  été  bien  perfectionné  depuis;  une  pareille 
institution,  il  faut  en  convenir,  méritait  bien  un  pareil  fon- 
dateur. 

A  partir  de  cette  époque,  il  règne  une  lacune  immense 
dans  l'histoire  de  l'art  qui  nous  occupe.  Les  successeurs  de 
Néron  et  les  souverains  du  Bas -Empire  figurèrent  tour-*à-tour 
dans  de  sanglantes  tragédies,  qui  n'admettaient  pas  ce  genre 
d'sgrément.  L'art  draihatique  disparut  plus  tard,  et  la  eivili- 
sation  menaça  de  s'-éteindre:  Durant  toute  la  période  du 
moyen  âge ,  pendant  les  premiers  temps  qui  suivirent  la  renais- 
sance, et  même  sons  Louis  XIV,  on  n'aperçoit  nulle,  trace 
SapplauéUêseurs  à  gages»  Sans -doute  les  courtisans  de  ce 
prince  en  remplissaient  les  fonctions  quand  il  parais^it  sur  le 
théâtre;  mais  ils  le  faisaient  sans  rétribution.  Ce  fitit  de  nos 
jours  senleinent  qu'on  vit  renouveler  le  iteandale  donné  d'abord 
par  une  tête  couronnée.    Sans^donte  qu'autreftrfs  le»  Baron,  4es 


ET  CEUX  lyAUJOURD'HUL  117 

Diif renie,  les  Lebiin,  ou  do  moing  leurs  canlBrades,  STaient 
des  anlis  déro^nés,  qui  aidaient  le  pnbUe  à  sentir  le  mérite  de 
ces  acteurs;  mais  il  n'existait  point  alors  de  troupe  or^nisée. 
C'étaient,  si  Ton  peut  parler  ainsi,  des  nUUeea  temp&raiteB. 
Les  arméêê  permanentet  en  ce  genre^  datent  de .  l'apparition  au 
Tiiéâtre-Français  de  deux  reines,  dont  la  rivalité,  pendant  des 
années  entières,   occupa   et  divisa  tout  Paris  (mesdemoiselles 

O- et  D....M^,  18M).    Non  contente  des   applaudissements 

désintéressés  qu'elle  recevait,  chacune  de  ces. princesses  envoyait 
dans  la  salle  des  hommes  de  son  choix  pour  l'applaudir.  La 
durée  de  la  lutte  fit  que  ces  messieurs  trouvèrent  à  la  scène 
une  douce  existence,  que  naturellement  ils  durent  ^songer  k 
perpétuer.  Pour  cela,  ils  allèrent  adresser  secrètement  k 
d'autres  acteurs  des  propositions  qui  furent  secrètement  accep* 
tëes.  La  contagion  gagna,  et  bientôt  il  n'y  eut  plus  à  l'abri 
de  cette  faiblesse  que  les  acteurs  rigoristes,  c'est -k -dire  le 
très-petit  nombre.  La  situation  de  ces  derniers  devilst  Uentèt 
très^critique.  Les  spectateurs  payants,  dans  la  crainte  d*ètre 
confondus  avec  les  spectateurs  payés,  avaient  totalemeat  perdu 
Phabitude  d'applaudir.  Les  comédiens  honnêtes,  qui,  sans- 
doute,  étaient  les  comédictns  k  talent,  ne  recevaient  donc  plus 
du  parterre  aucune  marque  de  satisfaction;  et  lis  voyaient  k 
côté  d'eux  la  médiocrité  moins  délicate  couverte  d'applalidisse» 
ments  qu'elle  avait  achetés.  Ce  n'est  pas  tout,  la  troupe 
salariée  leur  fit  bientôt  avanie.  Sitôt  qu'ils  paraissaient  en 
scène,  elle, toussait,  crachait,  éternuait,  se  mouchait  Force 
fut  de  céder  ou  de  renoncer  à  son  état.  Les  plus  obstinés 
cédèrent,  et  Tstlma  lui-même  paya  le  tribut.  Alors,  les 
elaqueurs  furent  avoués,  reconnus;  alors,  ils  furent  les  maîtres 
de  la  place;  alors  Ils  devinrent  véritablement  les  penêiarmaire» 
de  la  Comédie-Française. 

Le  premier   théâtre  ayant   donné   Texemple,    fut    bientôt 
imité  par  tons  les  autres.    Chaque  salle  eut  la  troupe,  l'émula^ 
^  thm  s'en  mêla ,  et  on  connaît  les  effets  de  la  concurrence  ! 

Il  exiate  parfois  deux  compagnies  pour  le  même  spectacle. 
Pans  ce  cas,  les  malheureux  acteurs  sont  obligés  de  jeter  le 


118  I;BS  iCOMéDiENS  D'AUTRVTOIS 

fâteftii  k  Tun  et  Taiitre  cerbère,  lans  quoi  la  mente  «iflèM 
qu'il'  dirige»  aboierait  contre  eux.  DaM  l'un  de  nos  ptemi^a 
tliéàtrea,  on  les  dëtigne  aoua  le  nom  de  viettte  et  jetme  claquei, 
comme  on  disait  jadis,  jeune  et  vteUle  garde.  Les  ancicM  soiU 
des  routiniers  qid  marchent  dans  l'ornière  des  babitndet;  lenro 
rivaux  font  des  innovations,  ils  ont  inventé  les  éhaiomSBmarê; 
ce  sont  les  remanUques  de  la  claque. 

Les  directenra   de    ces  administrations   (c'est  aind    qu'ils 
«'appellent  eux-mêmes)  Jouissent  pour  la  plupart  d'une  très-belle 
existence.    Pkideurs  d'entre  eux  ont  maison  et  cabriolet     On         P 
assure  que  le  chef  de  la  troupe  attachée  à  l'un  de  nos  petfls 
ÛkéktreMy  a  vendu  son  fonds  vingt  miUe  francs  par  acte  notarié. 

11  sm!uit  fort  cioleux ,  dit-on ,  d'assisté  %nx  entretiens  de 
messieurs  les  directeurs  avec  les  comédiens  et  surtout  avec  les 
liomédiennes,  lorsque  les  premiers  vont  en  voiture  chercher  à 
dmnicile  les  billets  de  service.  Les  jours  de  grandes  solennitéSi 
ils  s'enferment  ensemble  des  heures  entières.  Là,  on  délibère 
en  commun;  oip  convient  des  endroits  oh  il  faudra  rire,  de 
ceux  oh  il  fondra  pleurer.  Ici,  Ton  trépignera,  et  l'on  criera 
bravo;  pkis  loin,  on  sepÂmera  d'aise  et  on  se  roulera  sur  les 
banquettes.  —  Je  ne  veux  pas  que  vous  m'applaudissiez  à  ce 
passage,  dit  mademoiselle...,  le  suivant  en  produira  plus  d'elTet. 
Je  tiens  aussi  à  ce  que  vous  ne  coupiea  pas  ma  gnuide  tirade» 
—  Mais,  madame,  vous  y  seres  ravissante.  —  Cest  vrai,  ma|s 
je  veux  amasser  des  applaudissements  pour  la  fin.  Alors,  f^ 
sera  le  torrent  qui  rompt  sa  digue  ^  et  je  vous  permets  d'aUer 
aussi  loin  que  vous  voudrea. , 

„A  propos,  mon  cher,  je  joue  ce.  soir  un  rôle  inqportant* 
^voua  me  ferea  tne$  grondée  eniréee*  —  Prenea  garde,  le  pubUo 
w  pourra  voua  chuter»  — -  Je  veux  mes  grondée  eniréee;  Hortense 
„les  a  eues  hier.^^  Il  est  bon  d'apprendre  au  lecteur  que  lea 
grondée  entrées  sont  ces  broyants  applaudissements  qui  accoeil-^ 
lent  les  acteura  à  leur  arrirée  en  scène;  alors,  toutes  les  batte- 
ries jouent  en  même  temps  et  quelquefois  à  plusieurs  reprises. 
Cette  fovenr  est  le  partage  des  artistes  que  le  public  préfère; 
et  quand  ka  autrea  s'en  gratifient,  lia  sont  chutes^  c'est-ft-dbre 


/ 


BT  CEUX  ITAUIOIJIIO'HUJ.  .      119 

^m  le  ptrtorre  crie:  tUencel  II  y  e  aussi  de  fieiâe«  eniréûêi 
ce  sont  ces  légers  applanëits^meata  aceordéa  du  bout  des  dotgls^ 
et  nèlés  d'nn  mumore  flatlemr.  On  les  doBtfe  aex  aséeurs  qui 
leachent  à  k  rogue  sans  l'aToir. 

Dans  l'enfance  de  l'art  de  la  etafoe^  les  ckefs  assistaiiNit  a«i 
répétitions,  afin  de  prendre  en.quelqne  serte  mesere  de  ïm^ 
▼rage.  Je  me  rappelle  à  ce  snjet,  qn'après  la  dernière  répétition 
générale  de  mon  prei;Jer  ouvrage,  je  Vis  tenir  à  moi,  dans 
l'ombre  des  coulisses,  un  jeune- honme  au  costume  élégant,  à  la 
douce  parole,  et  aux  belles  manières*  JèstUe^  me  di^U,  irèê^ 
BiOiefttii  de  Pùtre  comédie;  il  g  a  HATièan  è  apfplmiêdir.  Je 
demandai  le  nom  de  ce  jeune  &^ionable,  et  je  ^us  que  c'était 
M.  le  direeteur.  Cette  habitude  de  prendre  connaissance  des 
pièces  est  tout-à^fait  passée  de  mode  aujourd'hui;  on  a  éprouvé 
trop  de  mécomptes  en  ce  genre.  Tel  endroit  qui,  à  la  répétHien, 
atait  paru  susceptible  d'effet,  m'en  produit  aucun  à  la  représenr- 
tation$  et  tel  autre  &it  rire  ou  pleurer,  qui  avait  glissé  in^êrçu. 
Il  a  en  conséquence  été  déddé  qiie  messieurs  du  lustré  arri>* 
veraient  entièrement  neub  aui  premières  repréBcntation^  et 'que, 
pour  applaudir,  ils  consulteraient  les  impressions  du  pubMc 
Voilà  la  régie. 

Il  n'est  pas  vrai,  comme  le  pensent  les  gens  du  monde,  que 
l'artiste  le  plus  médiocre  puisse,  avec  le  secours  ^des  salariés, 
éir^  apjplaudi  quand  et  autant  qu'il  Tcut.  Cela  n'est  possible  que 
dans  les  jours  de  solitude^  Mais  sitàt  que  les  spectateuni  payants 
sont  en  majorité,  ils  compirfanent  me  ardeur  rétribuée,  et- ne 
se  montrent  de  bonne  composition  qu'autant  qu'ils  se  trouvent 
satisfaits.  Somme  ^ute,  les  comédiens  n'ont  que  Vagrémeni  qu'ils 
méritent.  Les  daqueure  sont,  pour  ainsi  dire,  les  bru  du  public. 
Quand  le  public  est  content,  il  laisse  frire  ses  bras^  quand  11 
est  mécontent,  il  les  arrête.  Ainri,  depuis  que  les  acteurs  se 
mettent  en  frais  pour  réusrir,  ils  ne  réussissent  pas  davantage* 
J'oserri  même  assurer  qu'ils  réussissent  beaucoup  moins;  car  les 
gens  bien  nés  trouvant  de  bon  goût  de  ne  plus  applaitfdir,.  les 
marques  d^apprébation  ne  sont  jamais  universelles.  Les  daquêure 
ont,  dans  un  spectacle,  'les  mêmes  propriétés  que  YhoMr  dans 


s 


.    I 


120  CES  COAIÉOIEMS  D'AUXRBPOIS 

mi  cabinet  de  pbyriqae;  ils  attirent  à  eux  tonte  l'électricité  au 
lien»  le  re§te  de  la  «aile  est  à  la  glaice. 

U  est  évident  qae  les  acténrs  qni  réfléehiwent,  doireat  à 
regret  payer  nn  tribut  qui  lenr  est  pins  nuisible  qu'utile.  Je 
conçois  cependant  qu'ils  le  fassent  U  faudrait,  pour  résister^ 
une  Terttt  sarbumaine;  il  faudrait  une  abnégation  eonplète 
d'amourrpropre  qu'on  ne  peut  ni  attendre,  ni  même  désirer,  de 
gons  dont  l'amour-propre  est  toute  l'esôstence.  Mais  il  y  a  un 
milieu  entre  Timpèt  qu'on  se  lotisse  arracher^  et  les  dons  volon* 
taires  que  l'on  prodigue.  Sous  ce  rapport,  il  faut  en  convenir, 
beaucoup  de  comédiens  sont  d'une  faiblesse  déplorable.  », —  Que 
„f6rez-T0UB  de  vos  billets ?^^  me  disait,  la  veille  d'une  première 
représentation,  une  actrice  spirituelle,  à-prësent  retirée  dn 
théâtre.  „ —  Je  les  donnerai  à  mes  amis.  —  Gardes -vous -en 
9^bien.  Les  amii'!  les  amis!  leur  comr  bat,  mais  leurs  moins  ne 
„  battent  pas.  Donnea  vos  billets  à  mon  petit  jeune  bomme/^ 

Les  acteurs  ne  se  contentent  pas  de  distribuer  à  leurs 
tAêmUierB  les  billets  qu'ils  reçoivent;  plusieurs  d'entre  eux 
prennent  des  abonnements  et  paiebt  des  pensions  annuelles.  Je 
p<mrrais  même  dter  telle  admimstration  d^  théâtre  qui  fait  des 
appointements  à  M.  le  directeur  général. 

Nous  avons  établi  tout  à  rheure  que  les  spectateurs  payants 
exerçaient  sur  messieurs  du  lustre  un  contrôle  actif  et  sévère* 
Nous  avons  dit  que  le  part^re  ne  laissait  applaudir  que  lorsqu'il 
était  content,  et  nous  pourrions  i^outer  qu'une  approbatten 
intempestive  eirt  souvent  couverte  par  de  nombreux  sifBets.  Quel 
est,  me  demandera4'0n  alors,  l'inconvénient  des  applaudisseurs 

C'est  que,  grâce  à  eux,  il  n'y  a  plus  aujourd'hui  de  public. 
NoOs  allons  expliquer  notre  pensée. 

U  existait  jadis,  dans  nos  parterres,,  une  multitude  de  vieux 
habitués,  qui  se  faisaient  un  plaisir  de  former  un  jeune  comé« 
dieu.  Ib  le  «idvaient,  pour  ainsi  dire,  pas  à  pas,  l'encourageaient 
quand  il  était  dans  la  bonne  route,  l'avertissaient  quand  il  s'en 
était  éloigné.  Leurs  applaudissements,  leuis  bravos,  leurs  mur- 
mnresi  et  jusqu'à  leur  silence  éclairaient  et  stimulaient  un  acteur. 


ET  CEUX  D'AUJOyRD'Hm.  121 

Ce  n'ëtaient  poui  les  leçoas  froidement  théariqnes  du  Conser- 
Vfttoire;  c'étaient  des  Jeçons  animées,  binantes,  pratiques.  Il  y 
«Tait  «lors  dans  les  spectacles  nne  sMte  de  fluide  électi:iqae, 
qni  alkit  'sans-cesse  des  comédiens  au  pnblic,  et  dn  public  aux 
comédiens.  Les  amateurs  dont  nous  parlons,  étaient'  généralement 
des  hommes  d^une  fortune  médiocre;  ils  se  pla9aient  au  par- 
terre à  cause  de  la  modicité  du  prix.  L'envahissement  des 
4sli9queurê  les  «  fait  fuir,  et  le  prix  du  balcon  et  de  l'oychestre . 
étant  trop  élevé  pour  eux,  ils  se  sont  dispersés.  Il  n'y  a  donc 
pins  d'habitués  dans  «os  théâtres;  e'est-à^ire  qu'il  y  a  des 
'spectateurs,  et  qu'il  n'y  a  plus  de  juges.  En  effet,  bien  que 
messieurs  du  lustre  étudient  les  sensations  du  public,  ils  ne 
peuvent  guère  être  utiles  aux  comédiens.  Ils  saisissent,  à  la  vérité, 
les  effets  les  plus  matériels;  mais  ils  laissent  échapper  ces  demi* 
teintes,  ces  nnances  délicates  et  imperceptibles;  qni  font. en 
grande  partie  le  talent;  et  d'ailleurs,  ils  ne  signalent  pas  les 
défauts.  Aussi,  qu'arrive- t-il?  Que  les  comédiens  d'aujourd'hui 
n'osent  croire  à  leurs  propres  succès.  Je  complimentais  un  jour 
l'un  des  acteurs  les  plus  distingués  du  Théâtre-Français.  „ —  Vous 
„trouve;i  donc  que.  j'ai  bien  joué?  —  Très-bien;  vous  pouvez 
„en  juger  par  les  applaudissements  que  vous  aven  reçus.  — 
„Ah!  répondit  le  véritable  artiste,  Je  sais  trop  comment  on  les 
„  obtient^' 

Que  l'on  compare  cette  positon  d'un  comédien,  qui  doute 
de  lui-même,  avec  ceUe  des  anciens  acteurs.  J'ai  ouï  raconter  ' 
sur  Préville  l'anecdote  suivante. 

Un  jour  que  ce  grand  artiste  venait  d'obtenir  beaucoup  de 
succès,  il  rentra  tout  soucieux  dans  les  coulisses^  „ —  Qu'as-tuJ 
„lui  demanda  un  de  ses  camsrades.  — -  Je  /ii'ai  pas  été  applaudi 
„par  le  petit  c^in.^^  Il  désignait  ainsi  un  endroit  du  parterre, 
oii  se  réunissaient  quelques  amateurs  éclairés.  Un  instant  après, 
il  reparut  en  écène,  se  surpassa  lui-même,  et  sortit  tout  glorieux; 
le  petit  coin  l'avait  applaudi  avec  transport»  Héks!  il  n'y  a  plus 
aujourd'hui  de  petit  coin!.... 

Je  ne  terminerai  pas  ce  trop  long  chapitre,  sans  arriver  à 
une  dernière  considération.  Une  circonstance  qui,  suivant  moi, 


I  ■ 


/ 


122  hEB  COMÉDIXMB  D^AUTRETOIS  ET  CEUX  D'AUJOURD'HUI. 

n'a  pM  moins  contribué  que  Tintroiloctiott  des  claqneiin  à  la 
décadence  de  rart/dramafiqae  en  France,  c'est  la  desti^ction  à-peu* 
près  complète  du  préjugé  contre  les  comédiens.  Ce  préjugé  était 
une  barrière  qui  devait  arrêter  *ia  médiocrité.  Il  fallait,  pour  la 
franchir,  ou  une  rocation  irrésistible,  on  un  libertinage  excessif 
qui  est  déjà  une  Tocation.  Car  ce  sont  les  grandes  passions  qui 
font  les  grands  acteurs. 

Depuis  la  révolution  tout  est  changé;  la  carrière  théâtrale 
est  une  carrière  à- peu -près  comme  une  autre.  On  la  prend 
sans  goAt,  par  occasion,  et  par  conren^ice;  bien:  souvent  mètmé 
ce  sont  les  pères  qui  la  choisissent  pour  leurs  enfants.  Qu'es 
résidte-t*il?  Que  les  acteurs  de  nos  jours  sont  pour  la  plupart 
bons  maris,  bons  citoyens,  bons  frères,  et  détestables  comédiens. 
CTest  une  vérité  triste  à  proclamer;  mais,  sauf  les  exceptiona 
(jànnu  lesquelles  chacun  pourra  se  placer  de  lui-même^,  le  jour 
oè  les  momrs  sont  entrées  au  théâtre,  le  talent  en  est  sorti. 

Casimir  BONJOUR. 


LA  BARRIÈRE  DU  MONT  >  PARNASSE. 


Avei-TOiM  TU  faire  d«t  btlles?...  —  Belle  demande!  Gomme 
•i  Tone  ne  savies  pas  qu'habitue  du  café  Devhaèrea,  an  Mont- 
PkrnasÀe,  j'y  Tois  chaque  Jour  jouer  au  billard  M.  de  Montsaigle 
qui 'n'en  manque  pas  une!  —  Voilà   qui  est  fort  à  la  mode: 
Interrompre  son  interlocuteur,  suivre  sa  propre  idée;  c'est  ce 
que  Ton  roit  partout    Bh  qui  tous  parle  de  billard  1  Je  tous 
demande  si  tous  stcs  tu  faire  des  billes,  de  ces  petites  sphères 
de  marbre,   qu'au  cpUège  de  Vendôme  on  nomme  canettes,  et 
qui,  depuis  si  long-temps,  font  partie  essentielle  des  Jouets  de 
l'euftsce?  —  Jamais.  —  En  ce  cas  sachez  donc  que  rien  n'est 
pins  simple  que  le  procédé   à   l'aide   duquel  on  les  arrondit. 
On  a    une  maniTelle   à -peu -près  semblable  à  cdles  dont  se 
serrent'  les  limonadiers  pour  faire  beaucoup  trop  brûler  leur 
café;  on  y  plaCe  un  certain  nombre    de   cassons  de  marbre; 
on  leur  imprime  un  mouTcment  de  rotation  continu  ;  ainai  frotté 
les  uiîa  contre  les  autres,  les  ang^les  s'effacent,  disparaissent,  et 
ftt   lieu  de  cassons  abrupta  et  anguleux,  tous  ne  trouTex  plus 
que  des  billes  s^ériqnes  et  parfaitement  uniformes.  Voilà  tout 
le  secret 

Je  TOUX. bien  que  le  diable  m'em......  —  Chut,  s'il  t«us  plaît; 

peint  de  personnalhés  contre  le  diable,  et  pour  cause.  —    Eh 
bien ,  Je  Toua  dirai  donc  que  Je  toux  être  pepdu  sL.»  •—  A  la 


■^    h 


124  LA  BARRIÈRE 


X 


'  bonne  heure,  les  Oj^niofis  «ont  libres,  et  voilà  ce  qui  l'appelle 
parler^  A  cette  oecaaioB  je  me  rappelle  parfaitement  d'avoir 
entends  dire  à  M.  de  Saint-Simon,  qui  ne  ae  doutait  certes  paa  de 
aa  divinité,  qne  la  crainte  d'être  pendn  serait  tonjonrs  en  France 
un  obstacle  aux  grandea  perfectibllltëa  sociales.  Je  vois  avec 
plaisir  que  vous  n'êtes  point  imbn  de  ce  préjugé.  —  SI  tous 
m'interrompes... —  Je  vous 'rends  la  monna^phde  votre  pièce. — 
Eh  bien,  tout  franc,  je  ne  conçois  pas  ce  que  vous  voules  me 
dire  avec  vos  billes.  —  Rien  n'est  cependant  plus  ample,  lies 
billes  sont  les  hommes,  c*est  vous,  c'est  moi.  Cette  ciTilisation, 
comme  vous  l'apjeles,  n'est  autre  chose"  que  le  frottement  qui 
a  fait  de  nous  tout  autant  de  boules  bien  rondes,  bien  symétriques; 
tl  n'y  a  plus  de  types  orifibanx  entre  les  individus,  d'une  même 
claase.  Ne  voyeas-vouç^  pas  une  parfaite  simOitudê  de  ^  mœurs, 
de  j^oûts,  de  costumes,  de  langage  chez  lea  hommes  qui  vivent 
dana  le  même  cercle  social?  Heureusement  Ml  n'en  est  plus  de 
même  quand  on  change  de  monde,   quand  on  s'expatrie  de  sa 

*  aociété  habituelle,  pour  vivre  su  milieu  d'une  autre  population* 
Uien  ne^.  ressemble  plus  à  un  habitant  de  la  Chaussée-d'Antin 
qu'un  autre  habitant  de  la  Chaussée-d'Antin.  Qui  connaît  bien 
un  salon  du  faubourg  Saint-Germain  ies  connaît  tons;  et  si  ce 
n'était  la  couleur  dea  cheven:|c  et  la  difiérence  de  la  taille,  je 
ne  vois  réellement  paa  quelle  noani^e  morale  on  pourrait  saisir 
entre  un  courtier  Je  commerce  et  un  autre  courtier  de  commerce* 
Tout  cela  est  taillé, sur  le  même  patron. 

Depuis  qu'il  s'est  établi  entre  les  peuples  un  commerce 
d'échange  de  modes  et  d'habitudes,  oh  que  l'on  voie  la  m^rne 
société  en  Europe,  on  s'sperçoit  à -peine  que^T^n  ait  changé 
de  lieu.  P^ris  n'eSt-il  pas  devenu  une  grande  tabsgie  qui  ne 
le.  cède  en  rien  à  aucune  ville  de  la  Hollande f  M'avons -nous 
pas  emprunté  sux  Russes  les  pantalons  larges  qui  préservent 
les  bottes  de  la  crotte,  en  échange  de, nos  vins  de  Champagne f 
Montez  dans  une  chaise  de  poste,  ne  vous  réveillez  qu'à  Milan, 
faites-vous  présenter  dsns  un  salon  à  la  mode,  voua  vous  croirez 
à  irès-peu  de  chose  près  dans.un  salon  de  Paris.  Moi,  homme 
du  peuple,  amoureux  des  joies  naïves  et  même  un  peu  désordonnées, 


/ 

« 


DV  MONT-PARNASSE.  '125 

ti  je  rate  un  habitué  dei  gningnetUt  de  Tettaecio  à  Rome,  de 
h  Caacinft  de*  Poveri  à  Milan,  je  ne  serai  dépaysé  ni  à  ta 
Ck>urlille,  ni  à  rUe-d'Amonr  ;  j'y  tronTerai  pour  tonte  différenoe 
•la  différence  du  langage,  nuis  j'aurai  sona  les  yeux  le  même 
tableau.  Ce  sera  une  êaff-PhéniXf  renaissant  continueilement 
d'eUe-méme,  des. tables  entourées  de  Joyeux  eonilFes»  du  bruit» 
mais  dn  plaisir,  et  partout  cette  généreuse  insouciance  du 
lendemain,  indice  le  pins  i^rsi  de  la  pUlosophie  qui  s'ignore 
eUe«*même,  et  c'est  la  bonne. 

81  donc  TOUS  êtes  curieux  de  voir  des  mosurs  nourelles,  ne 
elungei  pas  de  contrée  ;  vous  retrouTeriei  piirtout  les  mêmes 
salons,  les  mêmes  femmes,  les  mêmes  hommes.  Changea  de 
quartier;  TlTes,  partout  ott  tous  serex,  de  la  rie  du  Heu; 
assodes-vous  aux  jeux,  aux  plaisirs,  aux  habitudes  des  habitants* 
<j^e  vous  ayei  Totre  domicile  me  du  Fauliourg*  Saint -Honoré 
ou  rue  de  RlchéUeu»  que  tous  soyes  habitué  du  Théâtre-Italien, 
ou  que  TOUS  tous  infligiei  pour  pénitence  une  soirée  à  Feydeau, 
Tenez  passer  stoc  moi  une  journée  au  Mont^-Parnasse,  puis  dîner 
ensuite  aux  barreaux  Terts ,  chez  la  mère  Saguet,  à  la  renommée 
de  la  bonne  choucroute,  et  tous  me  direz  si  le  Mont-Parnasse, 
que  TOUS  entendrez  appeler  le  Mùnt'Perna%e  par  la  plupart  de 
ses  habitants,  n'est  pss'un  monde  nouTcau  pour  tous.  .  Ne 
croyez  pas  d'ailleurs  que  le  Mont-Parnasse  soit  en  dehors  dn 
mouTement,  dn  progrès,  je  ne  sais  trop  comment  cela  se 
jargonne;  tous  y  trouverez  une  innoTation  de  langsge  prise 
dans  une  classe  extrêmement  estimable  de  la  société.  Si  tous 
avez  quelquefois  regardé  les  joueurs  de  boule  du  carré  Marigny, 
aux  Champs -Blysées,  tous  savez  qu'ils  ont  conserré  le  nom 
respectable  de  eodumnet  à  la  boule  qui  leur  sert  de  but;  eh 
bien»  les  joueurs  de  boule  du  Mont-ParAasse  ont  tranché  dans 
le  Tif;  oui!  par  an^  innoTation  hardie,  ils  l'appellent  ie  petit; 
chose  qui  me  parait  attester  essentiellement  les  prégrès  du 
siècle,  le  besoin  de  msrcher  en  sTant. 

Que  de  choses  au  Mont-Parnasse!  Aucun  quartier  de  Parla 
n*a  TU  depuis  quinze  ans  s*éleTer  autant  de  maisons.  A-peine 
reste-t~il  quelques-uns  de  ces  acacias  qui  formaient  une  aUée 


Iji6'  LA  BAilRIÈilB 

depuii  Ul  barrière  Jusqu'à  renAraneheineiit  de  la  ekamaée  te 
Maine«  'Tout  cela  est  bâti,  et,  de  ce  cèté»  il  faut  aller  k 
quelque  dlstauce  de  Paria  avant  de  tr^uyer  la  campagne.  Or, 
daaa  ces  conatructiona ,  pas  une  maison  bourgeoise;  tout  eal 
consacré  au  public;  ce  ne  août  que  des  cabarets,  des  cafëaj 
des  guinguettes,  oii,  chaque  soir,  un  orchestre  en  permanence 
fait  aauter  les  bandes  joyeuses  qui  virainent  s'y  entasser.  Ah  I 
que  l'air  qui  s'exhale  d'un  ëgoùt  est  doux,  suave  et  parfitmé, 
quapd  on  sort  de  ces  bals!  Les  grisettes  de  la  rue  de  Sèvres 
et  de  ,1a  rue  des  Vieilles -Tuileries  en  sont  les  principaux 
ornementa,  ainsi  qu'un  grand  nombre  de  brocheuses,  habituéea 
ordinaires  du  théâtre  de  ^obino.  De  ces  réunions,  la  plus 
distinguée  est  sans  contredit  le  bal  de  l'Élysëe-des-Damea;  es 
s'y  bat  moins  souvent  $  la  garde  municipale  y  trouve  moinr  ds 
besogne;  en  un  mot,  il  y  règne  un  meilleur  ton.  Deux  ani 
passés  environ,  un  élève  de  FÉcoie  de  Droit  en*  faisait  les  beaux 
Jours;  il  s'était  acquis,  dan»  cette  danse  peu  décente  que  l'on 
a  appelée  auccessivement  le  cancan  et  le  chUntii  une  réputation 
au  moins  égale  à  celle  qu'eut*  autrefois  Trénis  pour  la  gavotte. 
Et.  son  nom,  que  moi-même  jlgn^re,  ne  passera  pas  à  la  poaté** 
rite!  Voilà  ce  que  c'est  que  de  ne  pas  savoir  bien  choisir  son 
théâtre.^ 

J'entrai  un  jour  à  l'Élysée-des-Dai^ea  avec  notre  ami  Pierre 
Lahalle,  que  vous  retrobver^  chez  la  mèreSaguet,  legrosAi^el 
Hugo,  son  frère  Victor,  Charlet,  David,  son  inséparable  Dupré, 
et  bon  nombre  d'hommes  distingués  dans  les  lettres  et  dana 
les  arts.  A  tout  âge  il  y  a  d'heureux  moments  oh  l'on  se 
refait  écolier  avec  délices  ;  nous  étions,  Pierre  et  moi,  dans 
cette  disposition.  Autour  d'une  table,  du  milieu  de  laquelle 
une  bouteille  de  bière  s'élevait  en  manière  de  clocher  non 
gothfque,  j'avisai  une  famille  de  bons  bourgeois,  composé  du 
père,  de  la  mère,  d'une  jeune  fille,  et  d'un  petit  garçon.  Je 
résolus  de  danser  avec  la  jenoe  fille,  et,  au  mépris  des  lois  dti 
saint  empire  germanique ,  de  mon  uulorité  privée  je  m!lnatitual 
prince  allemand.  Donnant  immédiatement  à  Lahallé  le  titre  de 
premier  écuyer  ou  plutôt  d'ami  du  prince,  U  entra  sur-le-champ 


/ 


BU  HONT.PAIHNASSK.  127 

•n  fonetioM  et  alla  imiter  la  jeoae  penonne  avec  mi 
•ërieax  toat-è-fait  diplooMtiqne*  ^Hademoiielle,  lui  dit-il,  le 
„ prince  mon  maître,  qui  voyage  incognko,  a  voiilii  viaiter  cet 
„  établitteineat;  il  dédre  de  voua  faire  l'honneur  de  danaer 
,,ayec  Tona.'^  Je  regardaia  du  coin  de  TiBil,  et  Je  fàa  fort 
aorprla  de  voir  ^i'invttation  accaeillie  avec  une  joie  de  vanité 
dont  lea  giiiettes  ne  aont  pas  moina  ansceptiblea  que  lei  'gran- 
dea  damei.  fétâfa  cependant  demenrë  à  ma  place,  oh  LahaUe 
m'amena  ma  danaea§e,  et  la  contredanae  commença.  La  pre« 
Buère  fi^re  eut  lieu  comme,  partout  de  la  manière  la  phia 
convenable;  mais' quand  Torcheatre  fit  entendre  la  seconde,  à* 
peine  avais-je  un  pied  en  l'air  que  je  m'aperçus  de  la  dispari* 
tion  de  ma  danseuse;  elle  avait  pris  la  fuite;  une  voisine  s'oJDfrit 
obligeamment  pour  la  remplacer,  et  je  ne  ris  point,  pour  ne 
pas  démentir  ma  qualité  improvisée.  An  bout  de  quelq^ea 
instants  ma  danseuse  revint  tout  effarée,  s'excuftant  de  son 
mieux.  Lui  ayant  demandé  quelle  avait  été  U^  cause  de  sa 
fuite  vers  une  des  extrémités  de  la  salle  du  bal:  „Mon  dieu , 
„me  dit^elle,  c'est  que  j'ai  vu  un  mofuiwr  qui  donnait  un 
„coup  de  tabouret*  à  mon  cousin.  ^^  La  contredanse  inie,  nous 
allâmes  aux  enquêtes,  et  nous  apprîmes  que  la  gendarmerie 
a'éteit  emparée  de  l'assaillant  et  de  l'assailli.  Telle  fut  l'histoire 
de  ma  principauté;  je  ne  l'ai  rapportée  ici  que^  dana  le  but 
unique  de  prouver  que  je  ne  me  suis  paa  trop  hasardé  en 
assurant  que  l'on  avait  assex  bon  ton  à  l'Élysée-des-Damea. 
Au  salon  *  d'Apollon ,  chex  Sichefeu,  chei  le  père  Prévôt,  on 
4anse  aussi,  mais  c'est  moins  pur;  je  ne  sais  comment  cela  se 
fait,  nuds  quand  on  y  danse»  même  en  plein  air,  il  y  règne 
cette  odeur  que  l'on  appelle  poliment  odeur  de  rettfermé. 

Quand  voua  avex  paasé  la  barrière  d^  Mont-Parnasse,  voua 
voyex  de  l'autre  côté  du  bouievart,  à  votre  gauche  et  presque 
en  face  de  vous,  le  nom  de  Chiérin  écrit  en  trte-gros  carac» 
tèrea;  c'est^nn  cabaret  jouissant  d'une  aorte  de  spécialité;  vous 
pottves  bien  jurer  que  tous  n'y  entrerei  jamais  «  maia  voua 
n'étea  pas  également  sur  de  ne  paa  fidre  une  foia  an  moins 
une  station  i  la  porte,    car  c'eat  le  rendei-voua  ordinaire  dea 


128  LA  BARRIÈRE 

croqae-4ttorti ,  attachés  au  cinetière  du  Mont-Parnaflae  ;  et 
quelquefois' le  corbillard  y  reste  un  moment  stationnaire.  C'*€»t 
aussi  le  Heu  où  viennent  se  rafraîchir  bon  nombre  d'époux 
Inconsolables,  qui  Tont  jeter  des  fleure  sur  la  tombe  de  leurs 
.femmes.  Comme  ce  point  du  Mont -Parnasse  est  très -fécond 
en  obserrations,  je  m'y  arrêtai  un  jour  pour  examiner  ce  qui 
se  passerait,  pour  Toir  quelqu'une  de  ces  scèàes  improvisées 
dont  nous  n'avons  stor  nos  théâtres  que  d'imparfaites  imitations. 
Il  y  avait  en  dehors,  assis  à  une  même  table,  deux  joyeux 
compagnons  qui  riaient  et  buvaient  d'autant;  comme  ils  échan- 
geaient leurs  propos  cofitinueUement  arrosés  d'un  vin  de 
propriétaire  à  huit  sous  le  litre,  ils  fîirent  accostés  par  un 
camarade  qui  conduisait  avec  lui  un  enfant  de  six  ans.  Natu- 
i^'ëllement'  on  l'invita  à  boire,  mais  il  refusa:  „Npnj  dit-^il,  c'est 
„ aujourd'hui  f anniversaire  de  ma  femme,  et  j'ai  promis  à- 
^^Pùlite  que  je  le  mènerais  pleurer  sa  maman.  ^^  L'enfant  avait 
eiféctlvemeitt  une  couronne  '  d'immortelles  k  la  main.  Mais 
bientôt  la  vue  des  rasades  empoucp'rées  fit  penser  à  l'homme 
veuf  qu'un  peu  plus  tôt  ou  ua  peu  plus  tard  il  serait  toujours 
temps  ^d'aller  au  cimejtière.  Il  s'attabla,  et  l'enfant  le  harcelait 
sans -cesse  lui  disant:  „Je  veux  pleurer /maman.  —  Non, 
„ répondit  le  père  déjà  rouge  de  vin  et  rouge  de  colère,  tu 
„ n'iras  pas.  —  J'veux  aller  pleurer  maman,  moi.  —  J'te  dis 
„que  tu  n'iras  pas;  t'as  été  bien  trop  méchant  pour  çà  toute 
„la  semaine; ^^  iEt  le  pauvre  enfant  ayant  insisté  eut  à  pleurer 
par  suite  de  la  correction  paternelle  qui  lui  fut  infligée  ;  et 
voilà  comment  un  bon  mari,  un  tendre  père,  célébra  au  cabaret 
Vanniversaire  de  sa  femme.    Ce  que  c'est  que  l'exemple! 

Comme  je  m'éloignais  de  cette  touchante  scène  de  famille  , 
j^  vis  sortir  de  chez  Guérîn  deux  hommes  âgés,  admirables 
d'ivresse,  enfin  tout  ce  qu'il  est  possible  de  se  figurer  de  plus 
dégoûtant;  et  rouges  ! . . .  Une  brique  se  serait  détachée  en  clair 
sur  la  joue  du  moins  coloré.  Je  ]i^ulus  suivre  leurs  évolutions 
chancelantes,  et  ce  fut  un  beau  spectacle  à  ravir  la  pensée  que 
de  les  voir  essayer  de  franchir  une  des  barrières  qui  soiit  sur 
les  bas  -cètés  des  boulevarts  à   Tembranchement  des   routes^ 


; 


DU  ]l|ffMmPARNAS8£.  129 

Après  d'invtHefl  efTOts  pour  y  parvenir,  atlenda  qu'ils  ne  von* 
Ident  point   $te  quitter  et  ne  pouvaient  passer  deux  de  front , 
ils  s'aoeotèrent  contre  le  mur  de  clôture,  et  1^  s'engagea  entre 
mes  deux  philosophes  le  dialogue  suivant  entremêlé  d'épaisses 
hésitations  de^  langipe   et   dé  nombreux  hoquets.     „  €onnais-ta 
Gauthier  1  —  lequel?  — j'  te  d'  mande  si  tu  connais  Gauthier? 
—  j*en  connais   deux;    y  a  le   petit  ^t  le  gros  Gauthier;  — 
c'est   le   petit  que  J'te  parle;  —  eh  bien,    quoi  qu'i'  lui  est 
donc  arrivé  au  petit  Gauthier?  —  i'  lui    est  arrivé,    vois -tu, 
qu'il  a  été  arrêté,  rapport  qu'il  faisait  partie  d'une  bande;  — 
c'est  pas  vrsi;  -^  j'  te   dis  que  8if^'  que  j'  «l'ai  vu  juger  .à  la 
cour  d'assises,  oik  ce  qu'il  a  été  condamné  à  la  peine  de  mort 
pour  cinq  ans.^^  Or,  ceci  est  de  la  plus  scrupuleuse  exactitude 
et  c'est,  ce  me  semble,  une  chose  admirable  que  cette  eonfu* 
sion  que  le  peuple  en   état  d'ivresse  fait  des  diverses  peines 
appliquées  aU  nom  de  la  loi.   La  peine  de  mort  pour  cinq  ans! 
On    compterait    difficilement    des   jours    et    surtout    des 
dimanches  où  le  Mont -Parnasse   n'est  pas   témoin   de   scènes 
semblables;   c'est  une  afSuence,   un  bruit,   un  mouvement;  et 
parmi  tous  ces  hommes,  parmi  ces  femmes,   ces  enfants  qui  se 
pressent,  se  heurtent,  s'appellent,  rien  de  si  rare  qu'une  figure 
triste,  à  moins  qu'on  ne  se  tienne  à  l'entrée  du  cimetière.  Ce  champ 
dès  morts  a  quelque  chofie  de  plus  simple  et  par  conséquent  d& 
plus  solennel  et  de  plus  religieux,  selon  moi,  que  le  cimetière 
du  Père  Lachaise,   oii  l'on  retrouve  trop  de  preuves  de  l'iné- 
galité parmi  les  homqies,   prolongée  même  au-delà   du  néant. 
'  Ce  n'est  pss  qu'il  n'y   ait  au   cimetière    de    TOuest   quelques 
tombes  privilégiées,    quelques  pourritures  de  distinction,   mais 
«ii««  sont    en  petit   nombre.     Les   marbres    pompeux   y   sont 
rares;  de  blanches  et  simples  colonnes  s'élèvent  sur  les  restes 
dé  quelques  élèves  de  rJÉoole  polytechnique,    honorables  hom- 
mages rendus  par  des  frères  d'étudo  à  dea  camarades  ragreitéa. 
Une   inscription  sur  une    de  ces  colonnes  rappelle  le  nom  du 
jeune  Vaneau,  tué  à  l'attaque  de  la  caserne  de  Babjlone.    En 
d'autres  endroits,    les  drspeauic  tricolores,   enlacés  de  lauriers 
Indiquent  le  lien  oii  réposent  d'autres  vJctimer  de  Juillet.    Qui 


Paris.  IIL 


9 


/    » 


130  Ii4  BAJUUÊIIK 

refiuierut  na  refrrt  à  'ces  bravés  Jiomiiies!  §aw-do«le  Us  ëtamil 
du  nombre  A^  ceux  que  Je  via  le  26  dç  j^et  en  soir,  «or  ce 
Mont-Parnasse  même  où  ils  dorment  du  sommeil  de  rdt«rnUé, 
s'araeuier^  s'exalter  les  nns  les  antres^  et  prendre  la  génècense 
.  détermination  d'opppser  la  force  à  l*i|nirpation  d'un  goiKveme* 
ment  conjspiratenr.   '         .  ' 

Là  où  ^ent  des  hommes,  j'ayone  que  je  no  trouve  guère 
d'émotions;  la  triste  espèce  en  sera  toi^ura  assev  nomhrense. 
Mais  auprès  de  la  terre  qui  recouvre  les  innufim  puellœ  dont 
parle  Virgile,  ces  vierges,  dont  la  beauté  inutile  a  peut -être 
traversé  ce  monde  sans  éprouver^  sans  inspirer  d'amour,  on 
rêve  pour  ainsi  dire  sans  penser.  Ab!  que  i'imsginatîon  voudrait 
les  exfoder  et  les  rappeler  à  la  vie  pour  quç  leur  existence 
fût  complète!  Et  ces  pauvres  petits  enfants  qui.  n'ont  versé  que 
des  larmes  sans  consolation,  que  de  choses  il  J  a  pour  Tame 
à  l'aspect  des  brins  d'herbe  qu'une  main  maternelle  vient  arroser 
sur  ^ leur  tombe,  et  que  j'ai  trouvé  dfainour  vrai  dans  cette 
simple  inscription  tracée  sur  une  fosse  du  Mônt-Parnasser:  les* 
repose  Velina  Le  Dunois^  décédée  à  l'âge  de  cinq  ans  et  demi: 
CHÈUE  EUFAST,  PEiB  POUR  Nous!  Ce  u'cst  pas  uou  plus  ssua  une 
vive,  impression  que  l'on  s'arrête  devant  la.  doi^ble  tombe  déS  époux 
Valiier.  *  Une  balustrade ,  semblable  à  un  grand,  lit  de  mort, 
les  entoure;  et  ils  sont  là  côte  à  côt6,  après  avoir  fait  en 
qudque  sorte  l'apprentiasage  de  l'éternité:  Us;  vécurent  soixante- 
six  ans  ensemble.  ^ 

A  Texamen  des  tombes  plantées  de  fleurs  et  de  gaaon  que 
renferme  le  cimetière  du  Mont -Parnasse,'  on  peut  lire  dans 
quelle  progression  s'e£EiEicent  les  regrets,  et  quels  sont  les  objets 
qui  en  inspirent  de  plus  longs  et  de  plus  vraia^  Sans  voaivir 
le  moins  du  monde  faire  une  épigramme,  il  est  de  toute  vérité 
que  les  sépultures  des  hommes  veufs  ne  sont  guère  cultivées 
après  l'explratioii  de  la  première  année  ;  les  fleurs  en  sont 
affanées  et  l'herbe  desséchée,  comme  si  les  veuves  ne  les  arrosaient 
plus  que  de  leurs  larmes.  Mais  les  tofbbes  des  enfants  !  ..•  11  y  en 
a  un  grand  nombre  qui  sont  cultivées,  ornées,  eiyolivées  de 
jouets  d'enfanccvcomme  si  les  pauvres  mères  qui  les  eiitretiennent 


*.  *\ 


DU  MOUT^PARNàSSE. 


131 


VMisleiit  p«r  tt  M  faire  anoure  iUMofli  Bi  ^e ,  d'âilleonr^ 
ce  champ  du  repoa  est  bûarreBieat  akaëi  Je  nfj  trouTab  qa 
jonr  vert!  six  heures  du  mïx^  e'ëtait  le  long  du  mur  auquel  e^% 
.pres<i«e  adossé  le  thëàtre  da  Mittt -Pansasse;  an  entendait  le 
retentissement  vagiifii  d'un  orchestre  jouant  dea  refrains  d» 
vaudeville ,  ^  et.  ces  airs  joyeux  étaient  aocomjiayndn  du  hruit 
monotone  que  lais«ient  tout  près  de  moi  des  fossojeurs  en  jetant 
des  pelletées  de  terre  sur  un  cercueil.  Je  ne  sais  par  quelle 
bliarrerft,  par  quelle  confusion  d'idées  il  résulta  pour  moi  4e 
ce  contesté  le  désir  d'aller  au  théâtre;  je  m'y  rendis,  et  je 
regrettai  le  cimetière,  car  le  spectacle  était  beaucoup  plus 
triste:  on  donnait  Camille  Dewwutms, 

Laissons  la  mort  et  les  théAtrea,.  choses  qui  n'ont  aujourd'hui 
que  trop  d'affinités  entre  elles.  Sn  effet,  comme  il  y  a  des 
hommes  qui  Tirent  du  théâtre,  ify  en  a*-t*il  pas  apsai  qui  Tirent 
de  la  morti  De  quoi  Tiyent  ces  marbriers ^  Bf.  Le  Bègue,  M. 
Vossy,  dont  les  étalsges  tous  apparaissent  au  milieu  des  lieux 
de  joie  et.d^  guinguettes  du  Mont*Parnasse?  Qui  fait  prospérer 
ces  jardins,  ces  pépinières  |^enant  au  cimetière  1  Qui  fait  tresser 
ces  couronnes  d'immortelles  et  ces  simples  bouquets  que  l'on 
TOUS  offre,  comme  à  la  porté  du  théâtre  du  Mont-Parnasse  le 
fils  du  père  Bazile*)  tous  offre  ses  fieurs  paternelles,  en  grand 
danger  d'être  fustigé,  si  la  Tente  ne  Ta  pasf  C'est  la  mort  qui 
•alimente  tout  cela,  et  un  jour  Virginie,  la  serrante  d'Alexandre, 
gendre  de  PréTôt  et  Tua  des  BeauTilliers  du  Mont-Parnasse,,  ne 
m*a-t^lle  pas  dit  «que  l'on  n'aurait  rien  Tendu  l«r  Teille  sans  un 
couTol  d«3  gardes  nationaux,  au  nombre  de  cinquante  au  moins, 
qui  étaient  Tenus  déjeuner,  depuis   le  màtia  jusqu'au  soir,  à 

*  Le  père  Bazile  est  généralement  connu  soai  le  noni  du  Sauvage; 
il  habite  t  non  loin  du  Mont -Parnasse,  à  Pcnitrëe  de  la  plaine 
que  l'on  travers^  pour  aller  à  Vanvree,  une  maison  qn'il  's'est 
construite  lni-mdm<;^  Il  porte  une  Teste  d'hoinme  et  des  jupons 
de  femme;  il  est  là  depuis  environ  seise  ans,  et  ne  peut  souifrir 
que  les  passants  regardent  par-dessus  les  haies  de  son  petit  enclos. 
Quand  on  s'arrête,  il  menace  de  son  ftasil.  Nul  Anglais  n'est  plus 
jaloux  de  sa  propriété.  «      > 


ISS  ;  LA  BàRmÈRC 

Vimnt  de  reaterrement  de  rnn  de  letin  csniwrides  ?  Or,  pnisqQe 
h  mort  fait  Titre,  «oyes  sftr  que  bien  des  gens  ne  aeJTent  pat 
faute  de  crier,  ne  fût-ce  qu'ai  petio^  Vins  la  uonl  ; 

*Je  n'ai  dit  qu'un  mot  du  théâtre  du  Mont-Pamasse;  et  cela 
ipar  une  bonne,  raison ,  c'est  que  Je  n'y  tinis  entré  que  fort 
accidentellement,  car  Je  ne  conçois  pas»  quand  on  fait'  tant  que 
de  sortir  des  murs  de  Paris,  que  ce  soit  pour  n'enfermer  dane 
une  salle  de  spectacle.  Ce  théâtiie  a  cependant  ses  habitué* 
et  ses  habituées;  il  m'est  même  rerenu  que  c'était  un^lieu  de 
perdition  pour  un  grand  nombre  d'habitantes  de  la^  rue  des 
Yieilles-Tuileries,  de  la  rue  de  Sètres  et  du  Petit -Vaugirard. 
Plus  d*une  mercière,  plus  d'uiie  couturière,  plus  d'une  petite 
bourgeoise  s'y  est  éprise  d^une  belle  passion  pour  les  jeunee 
acteurs  ^ç  BOL  Sévestei  car  les  beautés  du  Mont-Parnasse  ont, 
comme  i'aTdent  autrefois  les  dames  romaines,  un  gott  fort 
prononcé  pour  les  comédiens.  De  là  de  grands .  désordres  et 
quelques  scènes  de  Jalousie;  mais  pointée  ces  choses  qui  sortent 
du  cercle  ordinaire  de* la  vie;  aucun  des  séducteurs  sana  le 
Vouloir  n'a  ^té  la  cause  d'un  procès  poral  pour  cause  d'adultère, 
et  l'on  sait  qu'aujourd'hui,  lorsque  les  choses  n'en  vont  pas  là, 
ce  ne  sont  que  des  bagatelles. 

Les  Jeux  en  plein  air  qui  fourmillent  à  la  barrière  du  Mont* 
Parnasse  sont  beaucoup  plus  variés  et  plus  dÎTertissants  que  leM 
Jeux  scéniqves.  D'abord  le  vénérable  Jeu  de,  Slam  n'y  a  rien 
perdu  de  sa  vieille  glojre;  partout  devant  les  cabarets  ou  dans 
l'intérieur  des  cours  vous  trouvez  une  esplanade  unie,  oii  fea 
amateurs  se  livrent  à  cet  exercice  qui,  pour,  i'innocence,  tient 
le  milieu  entre  les  quilles  et  la  boule.  Vous  avez  encore  cinq 
petites  quilles ,  serrées  les  unes  contre  les  autres ,  qui  vous 
offrent  la  chance  de  j^gner  une  douzaine  de  macarons  pour  un 
aou,  si  vous  en  abattez  ^ois  du  premier  coup.  Je  ne  parle 
pas  des  t^pibours  à  tourner,  toujours  avec  la  perspective  d'un 
bénéfice  en  macarons;  je  ne  dirai  rien  non  plus  de  nnfernale 
roulette  k  deux  sous,  qui  n'y  exerce  que  trop  fréquenunent  ses 
ravages  clandestins;  cela  regarde  monsieur  le  préfet  de  police; 
Mais  il  est  deux  jeux  qui  doivent  fixer  parlicttUèrement  l'attea* 


I 


'       DU  MONT-PARIÏASSE.   ,  13S 

tloii  des  amea  honnêtes,  &  cause  de  leur  évidente  norsUté. 
Voici  d'abord  le  jeu  du  rat  qui  enseigne  la  cnianté:  tg^rer- 
TOUS  nn  paarre  animal  fixé -sur  une  planchette  adossée  à  un 
nur,  étendu  comme  saint  Sébastien^  et  servant  de  point  de 
mire  à  tons  ceux  qui  Veulent  s'exercer  à  la  cible;  après  mainte 
et  mainte  blessure,  il  refdit  o^fin  le  coup  de 'la  mort  que  lui 
décoche  le  tireur  le  plus  adroit,  et  las  amateurs  d'spp^Iaudir. 
Les  chats  sont  moins  cruels  avec  les  rata!  •  .  •  L'autre  Jeu 
dont  je  reux  parler  n'a  rien  de  cruel ,  mais  il  n'est  pas  moins 
aoral  que  le  Jeu  du  rat.  D'ailleurs  11  a  quelque  chose  d'iiisto- 
liiqpe  qui  le  recommande  particulièrement  Voici  couMMnt  J*eu 
fis  l'importante  découverte.  Un  jour,  passant  dans  la  nielle 
qui  conduit  du  Mont-Parnasse  à  la  Chaussée"  du  Maine,  conme 
Je  regfardais  machinalement  le  spectacle  mouvant  qid  m'envi- 
ronnait, Je  ftas  arraché  à  mes  réflexions  par  ces  cris  prouimeés 
d'une  Toix  ai^fre:  ^, Casses!  casses  les  carreaux!  »  •  »  casses, 
,)Casses!  .  /  /^  Je  m'arrête,  et  Je  vois  un  petit  édifice  e»  bois 
percé  de  plusieurs  fenêtres  rondes;  uhe  vieille  femme  m'ofire 
quatre  boules  avec  lesquelles  elle  m'eng^sge,  toujours  pour  un 
seu,  à  cssser  les  carreaux;  et  toujours  dana  la  chance  de  gagner 
une  dousaine  de  macarons.  Lui  ayant  fkit  offrande  de  la  rëtri- 
biition  exigée  sans  user  de  mon  drèit,  Je  voulus  dû  moins  que 
eela  servit  à  mon  instruction,  et  J'appris  que  ce  beau  Jeu  avait 
été  inventé  en  Commémoration  dea  grandes  Journées  de  juillet  ^ 
ainsi  les  ebfints  pourront  se  faire  la  main  de  bonne  heure  pour 
briser  les  vitres.  Avec  le  Jeu  du  rat  et  le  Jeu  des  carreaux 
cassés,  :  comment  ne  serions-nous  pas  le  peuple  le  plus  humain 
et  le  plus  policé  de  runiversf  •  •  • 

Les  fiuads  Jeux  du  Bfont-Famasse,  c^est-b-dbre  les  thé^treB 
forains  et  ambulants,  tiennent  leurs  assises  en  dedans  àe  lu 
barrière,  à  l'angle  de  l'esplanade  oii  les  conscrits  viennent 
étudier  les  premiers  éléments  du  bel  art  de  tuer  deé  hommes 
par  principes.  Là,  surtout,  on  sent  la  dUTérence  des  mœurs 
du'  quartier  avec  ceUes  du  centre  de  Paris;  cette  diflTérence  est 
sensible  jusque  dana  les  divertissantes  discussions  de  monsieur 
Paillasse  avec  aon  aallnbV--|l  Hg^  dans  leurs  propos  une 


(T" 


\ 


1S4  LA  BâREIÈRS 

« 

^  Joyemelë  tdlément' libre ,  ipie  Ton  en  Aérait  eomddUié  mèoie 
«n  sortant  du  hal  de  Dcsneyerg  oli  U  bdk  Mtrietle  et  TilliMlre 
▼eltigear  Piperean  se  font  adnirer  par  ia  perfeeijon  de  le» 
danae.  Mais  ^a  plait  aex  habitaéa;  lea  fennea  fwrtout  npl^ 
aasiatënt  à  ces  «pectacks  es  plein  T^it,  ne  se  plaignent  point 
que  les  drôleries  de  monaknr  Paillasse  soient  nn  peu  épeëea. 
Je  ehoiaîrai,  ponr  tous  la  raconter,  la  ^ns  honnête,  mais  non^ 
pas  la  aaoios  plai^uinte  de  ces  parades.  Le  nuiitre  de  monsieiir 
PsiUssse  ne  se  iiit  jamaii  fente,  csonne  rona  savea,  de  Ini  dire 
crûment:  9,Vons  êtes  «ne  béte.^  Un  jonr  monsieur  Paillass« 
tai  répondit  flèrekients  „Bh  bien,  oui,  là,  mon  maître,  je  sirfe 
une  bête,  un  animal;  tant  mieux.  —  Qn'est-ee  à  dire,  imper- 
tinent? .--T-  J^aime  ndens  être  «in.aniaml  qu'en  homme.  Lee 
animaux  fifnt  des  cbosep  que  non  pas  lea  hommes!  Des  taupes^ 
par  çiemple,  oui,  des  taupes  font  des  choses  que  tous  êtes 
incapable  de  fiiire,  tous  et  toute  l'honorable  société.^  Je  n'ai 
pas  besoin  de  dire  que  là  ^dessus  monsieur  Paillasib  re^t  ha 
soufflet,  à  la  vi^e  satisilEictlon  de  tous  lés  assistants.  ,,'C'est 
cela,  reprit^  en  pleurant,  tous  me  battei  parée  qne  J'ai  rakon. 
•<—  Gomment»  imbécile,  oses-^n  •  *  .  •  Eh  bien!  venons:  qu'est- 
ce  qu'elles  font  donc,  ces  taçpeaf  «^  Bh  bien,  mon  maître, 
elles  fsnt  des  petites  taupes,  et  je  défie  qui  que  ce  soit  d'en 
faire  aqtant.^  Les  ^  applandissements  forent  unanimes.  Unft 
grosse  coinitt^re  qui  se  trouyait  anprèa  de  m<d  me  dit,  après 
un  ccHirt  hiOment  de  réfleiien,  et  d'un  toii  qu'il  me  serait 
impossible  de  reproduire:  „€'est  pourtant  vrai!^*  Voyen  combie»  ^ 
en  a  de  jugement  à  la  barrière  dn  Mont-^Pftmasse! 

De  l'autre  côté  de  la  rue,  en  face  dn  Hen  adopté  par 
monaieur  Paiilaastf,  est  un-  antre  spectacle,  im  peu  bmjant 
peut-être,  mais  qui  compte  mn  grand  nombre  d'amatenrs  et  même 
dç  connaisseurs.  Entrez; .  il  n'en  coûte  que  quatre  aons,  ^et 
l'acteur  ntaique  de  «ce  théftre  Ta  tous  décliner  lui-même  son 
nom,  ses  titres  et  qualités.  Écoutez-le:  ^Hessienrs  et  mesdames, 
,Je  snis  Basserot,  et  je  puis  m'instituer  la  première  baguette 
„de  XUrope.  J'ai  battu  deTant  ^otites  les  sonTerains  de  VUrepe. 
„  J'ai  fiât  assaut  avec  toutes  les  tamboar»-maitres  de  la  grande 


DU  HONT-PARNASSE. 


185 


^  tmëe,  et  J'imite  iii  parfaitement  bien  le  eanoB  trar  mon  tamboar, 
^qne  •  .  «  Ton  croirait  sentir  Fodeur  de  la  poudre t^^  La  vérité' 
est  que  pendant  que  Baaaerot  imitait  le  bruit  da  caUtn,  on 
aentait  quelque  eboae. 

Le  apectacle  finit  par  une  égmphùnié  ,de  tamboure  et  de 
froaaea  ealatea,  uur  letquela  Baaaerot,  ae  démenant,  lUiait  tomber 
ou  Voltiffer  aea  baguettea,  comme  les  Jonglenra  font  croiaer 
'9^  l'air  lenra  boulea  d'eièamotage.  Le  8i\)et  de  là  êgmphonie^ 
annoncée  à  l'aTauce,  était  la  prise  de  l'Hètel- de -Ville.  Au 
bruit  dea  roulemeiita  et  des  détonationai  ce  fut  un  enthouaiaame 
vfii?erael  parmi  lea  auditeura  aux  aolidea  tympana.  Cependant 
J'a?aia  un  voiain  qui  hochait  la  tète  et  ne  paraissait  pas  liontent. 
Voulant  eu  aai^otr  lu  cauae,  Je  la  lui  demandaL  ^PardinnOi  me 
ffditril,  il  est  encore  pu  mal  gêné,  le  père  Baaaerot.  U  y  a  un 
„aa  Iqn'il  Jouait  la  même  ch^e,  et  il  dlaait,  que  c'était  le 
,,  bombardement  d'Algen  Voilà  comme  on  trompe  le  peuple 
^qui  a'y  connaît  paa.^* 

Bien  de  ai  difficile  que  de  ramener  lea  hommes  à  une  même 
eplniott,  et  ce  n'eat  paa  k  l'époque  oii  parait  ce  livre  qu'il 
aeruit  néceaaaire  d'en  fournir  des  preuves.  U  est  cependant  un 
moyen  aaanré  de  n'avoir  point  de  contradicteora ,  dans  nue 
eiroonatance  donnée.  Si*  vous  avei,  en  nombreuse  compagnie, 
examiné  lea  lieux,  étudié  les  scènea  dont  J*ai  essayé  de  tracer 
«ne  eaquisae,  qu'à  six  heures  du  soir  la  personne  la  moins 
éloquente  de  U  société  dise  aenlement:  „Je  crois^  messieurs, 
M  qu'il  serait  temps  d'aller  dlner,^<  il  y  aura  unité  d'assentiment^ 
Puisqu'il  en  est  aioai,  allons  jdlner  ches  la  mère  Saguetl^  dont 
le  brave  mari,  par  suite  d'une  honorable  amputation,  est  ai\)our^ 
d'hui  rangé  au  uombre  dea  solipèdes  de  THôtel  dea  Invalidea. 
Toutefois  arrétona-nous  un  moment  chez  l'ami  Victor,  (ponr  y 
prendre  un  verre  d'abalnthe.  Voilà  un  vrai  philosophe!  Ancien 
mamelouclc  de  lu  garde,  ancien  second  violon  de  Feydeau,  ayant 
remporté  le  prix  de  musique  au  Conservatoire  de  Naplea,  Victor 
débite  à  deux  sous  pièce,  tout  à  cdté  du  théâtre  de  Basserot^ 
dea  petite  verrea  de  liqueur  de  toutes  les  sortes.  Son  absinthe 
bhMMdie  est  aaoa- doute  d'une  rare  qualité,   maia  Tanliquaire 


136  LA  BARRIÉftE 

Roquefort  préfère  ton  brou  de  noix,  et  tartonl  sa  liqnenr  au 
celer}*  L'errièrQ-boutiqne  de  Victor  est  une  tdie  de  concert 
où  Tonr  fait  jp8|*foiB  d'excellente  mnnqne;  et  ce  n'est  pas  «ne  ' 
des  choses  les  moins  caractéristiqnes  de  la  barrière  du  Moai- 
Parnasse  que  cette  singulière  vie  d'artiste, 
,  Maintensnt  suivons  le  chemin  le  plus  court  4{uand  en  n 
remonté  la  rue  du  Mont-^Parnasse  jusqu'à  la  hauteur  du  théâtre, 
on  tourne  à  droite;  on  traverse  la  Chaussée  du  Maine,  laissasil 
à  sa.  droite  rétablissement  ,de  Tonnelier,  heureux  rivale  du 
classique  Desnoyers;  on  entre  dans  hruelleàTanglede  laquelle 
s'élève,  à  gauche,  ce  dernier  temple  .consacré  s6us  l'invocation 
de  la  Gaieté.  Suives  le  mur  circulaire  du  grand  jardin  de 
M.  Caussin  de  Parseval';  1^  première  maison  à  droite,  après  un 
èhamp  dé  betteraves,  est  la  ferme  de  madame*  Doré,'  très- 
renommée  pour  ses  fromages  à  la  crème;  et  la  seconde ...• 
vous  êtes  cliea  la  mère  Saguet  Sa  fille  ^  madame  Bolay,  voua 
servira ,  d'une  &çon  àccorte  et  parfaitement  honnête,  tout  eu 
qiîe  vous  voudrez.. ••  pourvu  qu'il  y  en  ait  dans  rétablissement. 
Là  vous  pouvea  diner  en  plein  air  dans  une  seconde  coUr 
plantée  'de  beaux  acacias,  01^  dans  une  salle  oà  Fon  ne  fum& 
pas,  ou. bien  encore  dans  un  cabinet  dtué -à  Textrémité  de 
cette  salle,  ^ue  d'heures  joyeuses  et  d'abandon  des  artistes, 
des  gens  de  lettres  ont  passées  dans  ce  réduit  oii  il  v  s'est  dit 
plus  de,  mots  heureux  et  spontanés ,  plus  de  ces  hêtkw  imj^ro^ 
visées  qui  valent  mieux  que  tout  l'espiit  du  monde,  qu'il  ne  se 
prononce  de  phrases  inutiles  pendant  une  session.  Là  notre 
ami  Abel  a  épuisé  tontes  les  formules  {du  vocabulaire,  tous  les 
artifices  du  langage,  pour  nous  déterminer  à  manger  du  lapin 
sauté  à  l'estragon,  contre  lequel  LahaUe  leva  le  j^remier  TéCen- 
dard  de  k  révolte;  là  débuta  Bernard  avec  ses  complaintes; 
là  Victor  Hugo,  David,  Dupré,  les  deux  Devéria,  Robelin,  jeune 
architecte  pleih  de  talent,  Saihte-Beuve,  Denne-Baron,  mirent 
en  commun  leur  gaieté,  leur  bonne  humeur,  sans  laisser  un 
voile  sur  le  caractère;  là  il  s'est .  raconté ,  il  s'est  fait  des. 
drames;  là  des  noms  ont  été  usurpés,,  mais  jamais' compromis; 
ainsi  M.  Bignan,    qui  n'y  est  jamais  venu,   a  eu  une  longue 


".   '. 


•  ■ 


ou  M OI9T-PARNA8SE.  187 

dbciinlon  liltëraire  avec  Aenne^Baron;  là  Roquefort  a  "chanté 
aa  chanaon:  fin  revenait  die  Congo \  là  il  n'eat  paa  d'enfantillage' 
auquel  ne  ae  aoient  livrëa  dea  hommea  de  mérite  ordinairement 
gravea  et  aérieux;  là  de  charmantea  disputes  entre  Billioux  et 
Lahalle  noua  ont  tenua  en  joie  ^  là  enfin  Charlet  a  étalé  mainte 
et  mainte  foia  lea  tréaora  de  aa  bonne  philosophie,  de  aea  mota 
non  moina  heureux  que*  aea  pygea  Uthographiéea^  et  tout  èela 
aana  apprêt,  aana  prétention. 

Voua .  voyex  donc  que  l'on  peut  aller  chei  la  mère  Saguet, 
et  a'y  trouver  en  bonne  compagnie;  voua  penserez,  je  l'espère, 
comme  Charlet,  qu'il  est  une  restauration  à  faire  en  France, 
et  c'eat  la  reatauration  du  cabaret.  Un  vieux  préjugé  y  attache 
l'idée  de  débauche  et  divrognerie ,  et  c-eat  à  tort.  11  y  a  dea 
gêna,  il  eat  vrai,  qui  y  viennent  aonrnoiaement;  j'en  ai  vu 
cacher  leur  décoration  pour  y  entrer,  d'autrea  craindre  d'y 
paraître  en,  uniforme  ou  même  en  toilette;/ pauvrea  gêna  qui 
a'eatiment  ai'  peu  qu'ila  ont  plua  de  respect  pour  une  aune  de 
drap  ou  pour  un  bout  de  ruban,  qu'ila  n'en  ont  pour  eux- 
mémea.  .  Lea  lieux  s'honorent  de  la  présence  de, ceux  qui  lea 
fréquentent  Et  il  en  est  du  cabaret  comme  du  trône.  Napoléon 
voua  l'a  dit:  „La  valeur  d*uil  trône  résulte  de  /a  valeur  de 
celui  qui  a'aasied  desaua/^  Eh  bien,  la  table  du  cabaret  vaut  en 
raiaon  de  ceux  qui  l'entourent:  venes  donc  dtner  ches  la  mère 
Saguet  au  printempa  prochain. 

Max.  au  ViLLBMAassT. 


CN  ÉLÈVE  DE  DAVID. 


Abel  anaii  revenait  de  Rome.  Son  taom  prononoé  pàt  Unm 
les  écoliers  qni  reiitonraient,  l'interrogeaient,  et  l'étodEliéiit  en 
l'embi^assant,  dans  un  désordre  de  surprime  et  de  plaisir^  Ht 
«CGonrir  de  sQn  coin  la  nièce  de  M.  Léonard. 

SâUe  s'aperçut  la  première  qu'Abel  était  paie  et  cbaneelàlit 
sons  ses  cheveux  blonds  «t  tonfius,  et  sonS  sa  hante  stature.  — 
„D^iV'  dit- elle  en  lui  oflBrant  une  chaise  et  en  rexandtent 
avec  intérêt  ' —  ,,  Est -elle  Hamaiide!  repartit  M.  Léonard. 
Est-ce  qu'on  dit  jamais  déjà,  aux  amis'  qui  reviennent  ?«* 

—  ,,Cela  veut  dire:  quel  bonheur!  mon  onde.  Et  guis, 
n'est-il  pas  Flamand  comme  moi,  luif  II  entend  bienf"  pour- 
suivit-elle en  le  regardant  de  l'œil  intelligent  d'une  sœiHr. 

—  Abel  sourit;  et  son  front  pâle  reprit  couleur. 

—  „  C'est  bon!  continua-t-elle  en  levant  son  doigtt  qu'elle 
agita  près  de  sa  bouche  :  j'eii  étais*  sûre.  Est-ce  qu'<m  reste 
un  an  à  Rome  quand.. ..^^  —  "„Quoi,  mademoisdle  qui  savei 
tout  V^  dit  son  oncle  qui  ne  savait  rien.  —  „  Quand  on  y  prend 
les  fièvres,  mon  oncle!  Regardez  comme  le  voilà  fait!  U  but 
bien  un  peu  d'air  natal,  et  mille  choses  qui  sont  à  Parfii',  pour 
se  reposer  de  l'école  romaine.  Hein!  monsieur,  ai -je  prédit 
juste?"  , 


UN  ÉLÈTE  DE  DAVID.  - 139 

.  Lb  ûgBte  un  peu  altérée  da  Jeune  peitttre  éekte  de  bonheur. 
Il  denrandt  Teutrée  de  l'atelier  pour  un  cempagnen  de  rente, 
arrivant  avec  Ini  de  Rome,  passionné  à&  peinture,  Allemand*-  de 
naissance,  et  d*nne  famille 'assex  riche  pour  ne  pas  suspendre 
non  existence  au  bout  de  ses  crayons. 

-^  ,,BraTo!  cria  toute  l'école.  S'il  peint  le  portraft,  il 
pourra  fiùre  crédit  à  ses  amis;  et  s'il  crée  des  cheft-d'œuyre, 
il  pourra  les  gardor  pour  lui.  -*-  Oui  !  rire  la  peinture  quand 
on  n'en  meurt  pas,  dit  Gorbet;  à  bas  les  Vandales,  qui  disent 
Insolemment:  Chieux  comme  un  peintre  1^^ 

—  „Vous  voulez' bien  le  recevoir,  n'est*ce  pas,  Bf^Léonairdf 
fad  et  ses  cartons,  n'est-ce  pas 9'^. —  „ Parbleu!  répondit  M» 
Léonard»'  rayonnant  comme  les  jeunes;  est-ce  qu'on  est  jamais 
de  trop  pour  s^éclairer  et  pour  apprendre f  et  puis,  présenté 
par  vous,  mon  cher  Abel,  ne  sût-il  faire  qu'une  oreille,  et 
moins  encore ,  il  sera  reçu  ches  moi  c<«mie  un  Gérard.-  Dow 
en  nn  Der  Burg.^* 

—  „Expliquef-mol  ce  que  vous  nvieai  Pair  de  chuchoter  des 
yeux  à  ce  cher  et  honnête  Abel,  qui  en  devenait  rouge,  demanda 
IL  Léonard  en  dînant  avec'Ondine. 

---  „ Vraiment,  mon  oncle!  c'est  bien  diffidie  à  deviner, 
répondit  sa  nièce,  avec  une  gaAeié  caressante:  vous  ne  savei 
donc  pas?  ponrsuivit-elle  en  avançant  sa  tète  avec  l'importance 
enfantine  ;d'une  confidence  sérieufee.^ 

—  ^Rien!  sinon  qu'il  était  parti  pqur  Home,  et  qu'il  revient 
de  ^ome.^ 

—  91  Oh!  moi,  je  sais!  reprit  Ondine  mystérieuse  et  riante. 
Il  a  pris  le  mal  du  pays  à  Rome,  parce  qu'il  avait  emporté  le 
ami  d'amour.  U.est  amoureux,  mon  oncle!'*  Et  elle  appuya  ses 
deux  coudes  sur  la  table  pour  faire  de  la  causerie  et  de  la 
nMrale.  •  • 

—  „Amoureux  de  quoif^  dit  M.  Léonard,  la  bouche  pleine. 
—  „0h!  vous  verres  bjen!  car  je  gage  qu'avant  six  mois  il  est 
marié.  C'est  pour  cela,  mon  oncle ,  qu'il  voulait  et  qu'il  a  eu 
le  prix  de  peinture.  Ah!  mon  oncle!  on  dit  devant  vous  tant 
de  choses  que  vous  n'entendei  pas!'* 


140  UN  ÉLÉTB 

—  ,,I1  panll  que  vont  entendes  tW,  vaiii!^  répliqi»  BT* 
Léonard  en  écUtant  de  xfre.  ^Bt  c'est  juste,  tu  reste  ;  tous 
Aies  fille  et  euriense!'** 

—  ,^F«8  curieuse,  mon  oncle.  Je  suis  là;  J'entends;  et  je 
retiens  ce  qui  en  Tant  la  peine.  J'ai  ^ès-pen,  bien  peu 
d'histoire»  dans  ma  tète,  mon  oncle!  Je  n'at  écrit  que  celle-UL^ 

—  C'est-à-dire  que  tous  barbouille^  le  papier  que  je  tous 
donne  pour  tos  dessins,  sTec  les  pieds  dé  mouche  indéchiffrables 
que  j'ai  déjà  tus  rouler  dans  tos  cartons!  Faites-moi  le  plaisir 
de  me  montrer  ce  qui  tous  a  passé  par  la  tète  sur  Abel.  STil 
n'y  a  pas  de  quoi  frémir  de  voir  une  pauTre  petite  Flamande 
dégénérée,  qui  ne  sait  pas  encore  mettre  nne  tète  ensemble, 
d'après  la  bossOi  s'sTiser  ide  faire  des  esquisses  d'après  nature  ! 
Allez  un  peu. me  chercher  Totre  carton;  ce  doit  être  beau!^ 

Ondine  resta  droite  et  indédse,  rej^dsnt  si  le  front  de 
lion  oncle  pondait  conmie  lui;  mais  il  n'sTait  pas  un  pli,  et 
ses  yeux  dansaient,  par  Teffort  qu'il  faisait  pour  s'empêcher  de 
rire.  ^-*,, Voilà!  mon  oncle/^  dit-elle  en  posant  un  petit  carton 
Août  ouTert  sur  le  coin  de  la  table  dii  son  oncle  mangeait 
encore  quelques  cerises  qu'elle  aTait  glissées  dcTant  lui;  car 
Elisabeth  ne  pouTait  pas  toujours  ajouter  le  luxe  d'un  tel  dessert 
à  l'unique  mets  dont  elle  chargeait  leur  petite  table. 

— „AllezI  allez  à  tos  soins  de  ménage,  mademoiselle:  êtes 
la  nappe  aTec.  Cette  pauTre  Elisabeth  qui  n'écrit  pas  d'histoires!^ 
dit  M.  Léonard,  en  éloignant  de  la  main  sa  nièce  qui  obéit;  et 
il  oublia  quelques  instants  sa  palette  pour  parcourir  ces  papiers 
d'une  jeune  fiile« 

* 

POUB  BIA  SCBCB. 

„Vou8  saTez  bien,  ma  sœurf  tous  sstcz  bien  Abel,  qui  Tenait 
Toir  mon  oncle,  qui  est  bon  comme  Philippe,  et  qui  a  peint  la 
colère  de  Jacob,  dans  un  coin  du  LouTre,  sous  les  Terrons  oh 
nous  ne  pourions  lui  crier,  bonjour 'et  courage!  qu'à  traTers 
la  porte  ?  Eh  bien  1  ma  sœur,  il  est  à  Rome  ! 

„0n  dit  qu'il  y  a  des  fièTres,  à  Rome;  des  fièTres  de  gloire, 
d'ardent  soleil,  d'admiration,  de  fatigue;  bien  des  fièTres,  na 


/ 


DE  DAVID* 


141 


8«rar!  et  11  en  ft  déjà  ilne  qu'A  emporte;  une  qui  lui  a  fait 
peindre  la' colère  de  Jacob,  et  gagner  ce  prix  si  souhaitable!^^ 

^n  était  donc  content  de  partir;  mais  U  en  ëtai^t  aussi  bien' 
ficbé,  parce  qu'il  a, de  l'amour  comme  Philippe  en  avait  pour 
vous  quand  il  voulait  être  votre  mari,  quand  il  n'aurait  pu  vous 
quitter  sans  devenir  mahde.  Si  Abel  allait  aussi  le  devenir, 
de  son  amour  et  des  fièvres  de  Rome,  il  en  pourrait  mourir, 
et  ce  serait  bien  dommage;  car  j*al  entendu  raconter  de  lui 
des  choses  quil  fau^  que  vous  sachiezi  ma  sœur,  comme  tout  ce 
que  j'apprends  d'aimable  à  retenir. 

„U  y  a  eu,  durant  seize  ans,  je  ne  sais  quel  voile  triste 
sur  sa  naissance.  Je  n*ai  pas  bien  compris  ce  que  ses  amia 
racontaient  entre  eux  des  premiers  chagrins  de' son  enfance, 
mais  c'était  grave  et  touchant,,  car  leur  figure  était  émue  et 
Bérienee.  ' 

„I1  passait  alors  poui^  un  orphelin,  et  il  ne  l'était  pas!    Ce 

mot!  vous  savea,  ma  sœur!   comme  il  tombe  sur  le  cœur  de 

^eeux  qiiil  sont  aussi  des  orphelins....  J'écoutais  donc  avec  amitié 

tout  ce  que  Ton  disait/^d'Abel,   et  ses  succès  m'ont  donné  bien 

de  la  joie!  » 

„Ce  semblant  orphelin  j^t  élevé  sous  le  simple  nom  d'AbeK 
Pas  d'autre  nom.  Et  c*étaît  triste  quand  ce  nom  n'avait  pas 
encore  un  pauvre  petit  rayon  de  gloire  pour  se  soutenir  seul 
dans  le  monde. 

„Par  cette  espèce  d'abandon^  peut-être  d'ignorance  de  lui- 
même  et  des  sienjB,  son  caractère,  vous  Favez  pu  voir,  a  .pris 
nne  forme  sérieuse  et  sensilile;  privé  de  parent  pour  Taimer, 
il  a  su  de  bonne  heure  se  faire  des  amis  pour  le  plaindre  et 
l'attacher  à  cette  vie  oii  on  le  laissait  entrer  tout  seul.  De  sa 
petite  province  du  Nord' qui  donne  la  main 'à  celle  oii  noua 
sommes  nées,  ma  sœur,  et  dont  les  clochers  disent  de  loin 
bon  jour  à  ceux  de  nos  églises,  on  l'envoya  tout  jeUne,  tout 
vague  et  tout  surpris,  à  Paris,  pour  y  cultiver  dans  Tétùde^du 
dessin  les  dispositions  étonnantes  qui  étaient  nées  en  lui»  11* 
eut  le  bonheur  d'entrer  tout  droit  dans  l'école  de  David,  c'était 
comme  entrer  dans  la  Légion-d'honneur! 


'      • 


142  UNI^VK 

„Um  maUi  presque  InvUIile.  el  cbère, .  dit-on,  i^érMH  autour 
de  bd,  clwqiie  année,  le  prix  de  aa  mysiérieiise  exMenee;  mate 
4N)tte  main,  conune'  celle  de  Dieu»  qui  noua  aautieut  et  que  noua 
ne  Tojoaa  pas^  cette,  main,  ma  Meur^  ne  ptcfloait  jamak'  la 
aienne! 

,,Cemme  ce  daÀt  être  triste  9  n'est-ce  pas,  de  ne  pen?iiir 
dire:  je  roua  remercie!  à  ceux  qui  ont  le  droit  de  nous  donnerf 
Aiosi,  quand  dbloui  de  ses  peintures,  et  fatigue  d'un  trsTaB 
assidu,  il  cherchait  un  regard  intime  et  puissant  pour  le  ranimer^ 
il  n'en  rencontrait  pas.  Je  me  figure,  mois  qu'alors  il  élevait  aea 
yeux  an  ciel,  parce  qua  j'y  regarde  souvent,  et  qu*il  les  rabaissait 
tout  humides  aw  ses  dfesseina  épars^  sur  soi|  isolement;  et  sur 

e^  esBur,  qui  gène  1»  respiratiaa, 
quand  on  dit:  J'irai  seul! 

„Et  puis,  David  passait  derrière  lui,  s'arrêtait  comme  le 
soleil'  qui  jette  sa  chaleur  sur  une  jeune  plante.    Il  frappait 
doucement  sur  sa  iéie  penchée,  et  lui   disait  d'une  voix  qni  « 
relèves  „ya  donc!  Abel!  va  donc!   regarde  bien  là-ba»,  mon 
ami,  tèut  au  bout  de  mon  pinceau:  eh  bien!,  c'est  Rome;  il 

< 

faut  que  tu  y  portes  mes  nouvelles;  il  faut  que~'tu  ailles  saluer 
Some  avec  mon  nom,  et  que  le  tien  y  entre  en  même  temps.** 

C'est  dans  une  dç  ces  heures  d'abattement,  sans  «dente,  et 
en  laissant  errer  ses  yeux  devant  lui,  qu'il  a  rencontré  ceux 
d'une  belle  et  douce  jeune  fille.  )I  faut  croire,  ma.  aoenry 
qu'elle  4e  rej^rdait  comme  il  fallait  pour  lui  donner  bien  dn. 
courage,  car  il  travailla  tant,,  et  de  ses  crayons,  et  de  son  génie,, 
et  de  toute  son  ame,  que  l'autre  jour  le  prix  est  tombé  sur 
son  front,  tout  jeune,  tout  rougissant^  tout  étonné  d'une  telle 
chose.  David  le  pressa  fortement  contre  lui  avec  cette  aflfectioit 
émiiç  et  profonde,  et  de  père  qu'il  porte  à  ses  élèves.  ^Merci, 
Abel;  Ini  dit-il;  à  Rome,  Âbel!  à  Rome;  tu  y 'trouveras  de  ma 
fai|iiile,.  Abel.  U  faut  que  toute  mon  école  rende  visite  à  Rome, 
un  laurier  dans  la  main.^'  Et  c'est  doux  de  penser  qu'Abel  est 
maintenant  un  rayon  de  plus  dans  l'auréole  de  ce  grande  maître. 

^Mais  la  jeune  fille  humble,  et  douce,  et  pnissant^l  pensez- 
vous,  ma  sieur,  qu'eUe  ne  filt  paa  bien  contente  d'avoir  un  tel 


nu  lUYlD*  143 


tflf^ire  dam  Iw-yMX,  «t  fii'ib  ne  ae  ranpUrenl  {np  de  juie  et 
de  laroMM  qUMA  Abel  ceiirat  lid  porter  sa  oonroimef  fvand 
il  lui  dtt  d'iMiè  Teix  qai  sériait  fibre  de  son  eseiir  dilate,  qm 
ce  prix,  ee  trieeipke,  eet  avenir  qei  s'ouvrait  large  et  bea» 
devant  loi;  tont  serait  pour  ^e!  tout  pour  elle  à  son  retour! 
Sana-doule,  elle  «  pleuré,  na  sieur,  en  disant  adieu!  au  revoir! 
Mais  quelle  jeune  Elle  ne  voudrait  paa  pleurer  ainsi?  Quel 
bonheur  de  penser  que  tonteâ  ne  sont  pas  venues  pour  rien 
sw  la  terre,  pour  regarder  vite  et  s'^ifiiir....  inutiles  qu'elles 
asBt  au  bonbeur  des  autres! 

„Ce  qui  voue  tsucbera,  je  crois,  c'est  qi^  voulut,. avant  de; 
partir  pour  Rome,  revoir  dana  im  pieux  pélerinafe  son  berceau 
caché,  sa  preauère  école,  ses  premiers  petits  camarades^  et  passer 
devant  une  maison^  une  chère  et  teposante  nmison  fermée  pour* 
kd  jusqu^alors  cosune  les  chapdles  voilées  par  un  grillage,  que 
rcn  sahie  en  passant,  eh  le  cœur  jette  une  prière  invente,  et 
eh  l'on  n'entre  paa. 

„8e8  jennea  amis,  prévenus  de  son  retour,  fiers  de  son 
bonheur,  coururent  tous  au-devant  de  lui,  les  mains  pleines  de^ 
fleurs*  l'altendre  à  la  porte  de  la  ville ,  cette  porte  épaisse  et 
sombre,  de  nos  villes  de  guerre,  oh  Jls  l'avaient  vu  passer  en 
les  quittant,  si  iaiUe  encore,  si  abandonné,  pauvre  AbeH 

4|uand  Us  le  reconnurent  grandi  couune  eax,  plus  beau 
qu'eux  par  ce  je  ne  sais  quel  éclat  d'un  grand  courage,  d'une 
jeune  gloire,  et  d'un  premier  amour,  resté  comme  eux,  pourtant,  • 
single,  modeste  et  toujours  naïf,  les  voilà  qui  s'arrêtent,  qui  se 
taisent^  qui  jrieurent.  Puis,  leurs  urnes  s'exaltent  ;  iBi  l'entourent, 
le  "pressent,  L'ftulèveut  dans  leurs  bras,  oh  il  perd  la  force  de 
au  mouvoiii,  et  l'emportent  sous  les  fenêtres  de  la  belle  maison 
Sermée.  en  criant  de  toutes  leurs  forces:  Vive  notre  camarade 
courennél  vive  Abel,  qui  part  pour  Rome! 

„Oea  acclamations  de  voix  claires  et  perçantes  retentissent 
dana  le  petite  ville.  La  rue  oh  ils  s'arrêtent  en  est  ébranlée, 
ses  fenêtres  ftissonnênt;  une  grande  foule  se  répand^  et  se 
pressé  autour  d'une  habitation  élégante  qui. dépasse  les  autres. 
Le  non  d'Abel  couronné,  d'Abe(  qui  part  pour  Rome,  y  pénètre  ^ 


1/44  UN  iïày^ 

à.tniTen  let^lto,  lei  videavx  et  les  penieime»  ttonéei;  oh  ! 

ma  sœur!  il  te  glime  enfia  jusqu'au  ctenr  du  |ière  d-Abel,  s'y 

arrête,  L'oppresse  et  l'eaibrase.      La  porte  s'ouvre  toot-à-eimp 

avee  bruit;  Abel,  presque  ëtoufFë  de  crainte,  ne  pouvait  s'enfuir. 

Un  homme,  presque  vieillard  apparaît  au  seuil;  il  regâl'de,  sur 

tous  ces  bras  entrelacés  et  tendus,  le  jeune  homme,  le  lauréat, 

ma  çtœor!  ému,  tremblafl^t,  pâle  de  sa  gloire,  et  joli,  je  tùim 

assure;  Je  l'ai  tu  le  jour  du  prix!    Les  yeux  de  Thomme  ae 

troublent;  un  bon  nuage  y   passe ^  et   les  mouille;  son  aoK 

s'amolHt;   il  étend  ses  deux  mains  devant  ce  ^  si  long-tempa 

sevré  du  bonheur  et  du  droit  de  dire:   „Mon  père!^  Il  le  dit, 

ma  sœ^r!  et  son  père  dit:  „Mon  fils!  mon  fils!  mon  fitB!«*  Il  le 

crie,  il  le  pleure!  il  le  grave  par  ^es  baisers  sur  le  front  d'Abel, 

à  la  face   de  ses  jeunes  écoliers  stupéfaits  du  succès  de  leur. 

action  hardie, 'et  qui  pleurent  aussi  de  joie  en  lé  voyant  entrer 

saisi,  ivre,  palpitaut  sur  le  cœur  de  son  père.    Us   le  sirivent  ^ 

muets  alors,   comme  des^  vainqueurs  étonnés,  aous  ce  toit  plus 

haut  que  tous  les  autres  toits,  chère  sœur!  et* si  long-temps,  d 

inflexibiement  interdit  à'  celui  qui  l'honore! 

„Abel  y  reçoit  tout  haut  un  ncmi  tout  entier,  fier  de  ae^ 
poser  sur  lui,  de  se  lier  étroitement  au.  nom  d'Abell  d^Abel 
couronné!  d'Abel  qui  part  pour  ftome! 

„Pour  moi  je  pense  que  nous  verrons  un  jour  de  beaux 
tableaux  sigMs  de  ce  nom-là!"  \     ■,         ^ 

\      _  ^C'est  singulier!"  dit  M.  Léonard,  qui  s'était  remis  à 
peindre,  et,  après  une  pause:  „€'e8t  singulier!" 

^^  „Qnoi9  mon  oncle  !"  demanda  la  jeuAe  fille  oublieose, 
qui  regardait  attentivement  une  tète  de  m^t  et  la  dessinait.  — 
„0n  dirait  que  vous  y  pensez  quelquefdis  !''  poursuivit -il  en 
touchant  avec  son  appui-main  le  carton  refermé. 

—  «Quelquefois,  mon  oncle,  quand  le  ccour  me  bat," 
répondit-elle  sans  perdre  de  vue  la  tète  de  mort  blanche  et 
polie.  —  „Eh  bien!  faites -moi  le  petit  tableau  que  je  vous  ai 
commandé;  faitçs-le  même  avec  votre  cœur,  je  ne  vous  le 
défends  pas.  Si  vous  le  laissiez  battre  souvent  pour  autre  chose 
que  pour  Ifi  peittturé,  il  pourrait  vous  jouejT  un  assez  mauvaia  tour." 


D£  DAVID.  145 

Oadine  ngftrd*  son  oncle  Avec  tout  le  oàlf  d'une  pemëe  de 
Greuse;  et  «ina  nulle  arrière-préristen:  —  ^^^e^ie  veux  «ppr^- 
dre  qn*à  peindre^  mon  ènde!^  « 

Elle  oroiwait  et  reîpiratt  en  effet  sans  danger,  an  miliea  de 

dowie  tètes  ardentes  qui  lançaient  des  ëolaira»    ^ul  regard  ne 

'  pénétrait  jusqu'au  fond  du  sommeil  de  son   âme;  Jamais ,    plus 

que    M*  Léonard   lui-même,    elle  nVait   pensé  que  rien  dût 

'fii|bqméter. dans  son  calme,    qui  lui  fidsait  comme  une  seconde 

enfance. 

Les  élèves  de  son  oncle  étaient  ses  frèfes  d*atelier;  elle 
les  regardait  tous  leë  dense  et  leur  souriait,  sans  respiirer  antre 
ehoee  que  la  peinture,  Tliarnioide  et  l'innocence.  Elle  glissait, 
es  milien  de  ces  êtres  jemiea  et  enjoués,  ci^mme  un  ruisseau 
UNre  et  clair' qui  réfléchit  les  objets  qui  Tentonrent*  Mais  les 
•ruisseaux  dépondent  de  la  terre;  un  mi^ge  les  rend  trfstes,  un 
Mage  les  égêre  ;  r*eau  se  ttoiririe  et  se  trompe,  et  a^en  va  par 
ime  antre  rente*  ^  Ondine  n'y  pensait  vagneaient  que  sur  un 
mven  de, sa  smur;  le  jour  d'un  marûge  d'amour,  elle  arait  dit, 
cette  sœur:  —  „  Il  faut  aimer ,  ou  momnr  !  ^  -**  Personne  ne 
feu  fatasit  aperceToir. 

Bile  dessinait  donc,  sans  distraction,  l'homble  tète  ob  elle 
cherchait  à  retrouver  quelque  trait  de  la  vie*  Ses  petites 
V mains  rondes. et  potelées  retournaient  en  vain  cette  stoïque 
étude;  de  prpfll  ou  de  face,  c'était  toujours  affreux;  c'était 
toiyonrs  la  mort;  toujours,  au  fond  de  cette  bouche  creuse 
aride,  et  sèche,  sans  lèvres  et  sans  voix,  Ondine  croyait  lire: 

^—  ,9 Toi,  aussi! ^^  — %  „Tu  .mensj  dit  la  jeune  fille  impa- 
Hontée  et  un  peu  frissonnante;  je  te  forcerai  bien  à  n'être  plus 
si  laide!''  i 

Elle 'fit  alora  courir  son  crayon  avec  une  incroyable  vitesse 
snr  son  papier,  autour  de  cette  tète  trop  ezsctement  reproduite  § 
elle  rougissait  d'un  air  de  triomphe,  et  sa  main,  qui  tremblait 
d'action  et  de  jpie,  volait  sur  son  dessin,  en  y  jetant  la  pensée 
qui  animait  ses.  yeux  '  d'un  singulier  éclat. 

—  „Qoe.  diable  Ait ^  elle  donc  là?  dit  M.  Léonard  en 
l'examinant   de  loin.     A  qui  parle *t -elle f     II  se  fit  le  plus 

Parm.  ni.  10 


146 


UN  ÉliiVfi  DS  DAVID. 


^ 


ISger  qu^il  put,  et  s'approcha  presque  eu  l'air,  regardant  par- 
df»Bii8  l'épaule  et  la  chevehire  éparse  de  ao»  éci^lière,  qui 
murmarait  toujonra,  en  avançant  ses  lèvrea  TermeiUqs  et  bou- 
deuse*: -u  ^T«  mens!  tu  «i^isl^ 

M .^  Ijéonard  resta  nu  vomeat  stupéfait,  pula  il  édlata  de 
rire$,  ce"  qui  fit  sauter  Ondlne  liora  de  son  escaboan,  en  pou»* 
saut  un  frai|4  cri.  -I  ,,You8  voyei  bien  que  voua  ares  peur, 
dH  sm  maître  en  <,se  UMuquant  d'elle ,  et  '  que  c'est  trous  qui 
mentez  à  cette  psuvre  /sincère,  parce  qu'elle  tous  dit  «oe 
bmaque  HHté.  ,  EUe  n'a  plua  rien ,  voyez!  p««r  mentir  à 
peraoinoe  non  plus  qu'à  elle*méme2  vous  aves  beau  mettras  den 
fleurs  ^ea^ust  dessçns,  tout  nutouti  ce  an  sera  Jamais  ^"ta» 
tête  de  mort,  la  seule  qui  ne  mente  plus.  Il  est  pourtant 
cofftate  que  votre  idée  fut  sourire  ^  ces  fleurs  sont  bien  jetées  $ 
i]t  tvfùt  «rréter  cette  esquisse  dont  je  ne  suis  pas  mécontent. .  • 
Cette  pauvre  petite  l  pourauivit  -  il  en  regardant  altemitfvemeni 
Ijsa  flenrt,  Ondlne  et  la  tète  dé  mort»  comme  çHe  ressemU» 
\  son  pàreJ^^  TSM  ses  yenx  denineent  Jmmîdps. 

Il  n'sj^tendit  pas^  ce  jour4à^  que  la  soleil  fît  ten#*à4U* 
coucbé  pour  fabre^  respirer  quelques  instants  à  sa  ilièca  l'at» 
assaini  dos  bo«levarts  et  deajoadina  dont  les  pairfams  snavaa 
fianoUssent  les  plua  Imtea.BuiraiUes.. ^ . . 


Marceline  VAJLMORB. 


UNE  SÉANCE  DE  SOURDS-MUETS. 


„Lm  reoNuuiiMnee  est  làméméln  àm  ettsr.** 

(  MaMID  t  ioard^mtet  ) 

Par  une  belle  mttbiëe  de  printeiaps ,  dans  la  «aiioa  de* 
lilaa  et  dea  roaea,  voyes  venir  à  cette  école«  de  tona  lea  qnarr 
lierB  de  la  grande  ville,  à  travera  lea  beaux  Jardiiîa  dea  Plantea, 
dm  Palaia-Royal,  dea  Tnileriea,  et  dn  Lnxenabonrf,  dea  famiUea 
de  aonrda-mneta,  de  petites  troopea  de  penafonnata  dea  deux 
aexea,  nombre  de  sociétéa  dtrangèrea  et  françaiaea;  bowgeola, 
noblea,  ambaiaadeura,  évèquea,  dëputéa,  cardinaux,  paira, 
princes  et  roia  accourent;  lea  una  à  pied,  lea  autres  en  richea  ^ 
et  pompeux  équipages:  tous  parés   comme  en  un'jour  de  fête. 

Ces  bandea  joyeuaea  et  curieuses  de  toutes  les  claaaea  de 
la  aociété,  viennent  composer,  dans  la  salle  des  séancea,  une 
nombreuse  asaemblée  de  plua  de  six  cents  personnes,  parmi 
leaquellea  on  voit  briller  de  Jeunea  et  bellea  femmea  de  tona 
lea  paya» 

Bntrona  dana  cette  salle t  d*un  côté,  à  droite,    sont  assises 
les  Jeunes  sourdes-muettes,  depuis  l'âge  de  cinq,  six,  juaqu^à  / 
quiuae  et  dix-huit  ana ,    uniformément  vêtues  de  robes  d*une 
éclatante  blancheur,  d'un  chapeau  et  d'n^e  ceinture  bleu*ciel; 
de  l'autre  côté»    à  gauche ,   on  voit  lea  jeunea  garçona ,    lenra 

10  ♦  , 


148  UNE  SEANCE 

.  .frères,  paréfl  de  leur  petit  costume  gris,  à  psr^ements  et  revers 
bleus,  comme  la  ceinture  de  leurs  sœurs. 

Quelle  douce  Joie  répandue  sut  ces  jeunes  et  jolies  figurés  ! 
quelle  vivacité,  quelle  expression,  dans  l'épanouissement  de 
ces  physionomies  si  mobiles  des  deux  sexes!  le  bonheur  de 
nnnocence  du  plus  bel  âge  de  la  vie  respire .  dans  leurs 
modestes  regards,  dans  ces  gestes  brillants,  étincelants  comme 
des  éclairs,  auxquels  ils  sont  forcés  d*avoir  recours  pour  peindre 
leurs  pensées;  car  ils  n'ont  jamais  parlé,  jamais  les  accents 
d'un  frère ,'  d'une  bonne  et  tendre  mère ,  ou  une  yoix  plus 
douce  encore  nç  frapperont  leurs  oreilles,  et  ne  pénétreront 
jusqu'à  leur  cœur;  jamais  ils  ne  jouiront  du  charme  de  Thar- 
monte.  Pour  eux,  les  vallons  n'ont  point  d'échos;  lés  salons 
sont^ans'voix,  sans  retentissement;  point  de  doux  murmure 
du  ruisseau,  qui  invite  agréablement  à  la  rêverie.  Le  bruisse- 
ment de  la  feuille  qui  tombe  à  travers  les  branches,  le 
frémissement  dé  la  robe  flottante  sur  la  lisière  d'un  bois 
solitaire,  ne  feront  jamais  tressailiii^  leur  cœur.  C'est  en  vain 
que  le  rossignol,  au  printemps,  et  tous  les  virtuoi^es  des  beaux' 
jours  s'efforcent  de  développer  leurs  chants:  ces  bruits  lointains, 
ces  sons  religieux  de  cloches,  qui  se  dissipent  insensiblement 
dans  le  vague  des  airs,  et  semblent  porter  leurs  dernières 
harmonies  jusqu'au  ciel;  toutes  ces  voix,  tous  ces  langages^ 
tous  ces  trésors  de  mélodie ,  sont  comme  s'ils  n'étaient  pas 
pour  de  pauvres  enfants,  qui,  plongés  éternellement  dans 
TaMme  du  silence ,  ne  peuvent  et  ne  pourront  jamais  les 
entendre. 

ÂhT  voici  les  frères  Martin  sourds-n^uets,  jumeaux,  peintres 
de  Marseille ,  de  l'âge  d'environ  vingt  tins  ;  même  taille ,  même 
figure,  mêmes  habitudes  de  corps;  même  élégance  dans  les 
gestes.  L'un  est  exactement  le  Sosie  de  l'autre;  ils  sont  connus 
dans  le  monde  pour  vivre  à  Paris  en  faisant  le  portrait: 
l'ouvrage,  (commencé  par  l'un,  est  fini  par  l'autre,  sans  qu'on 
B^n  aperçoive.  On  tes  prend  l'un  pour  l'autre,  tant  ils  se 
ressemblent  :  ce  qui  a  été  cause  souvent  de  fort  singulières 
méprisés. 


DE  JSOURDS-MUETS.  .     .      149 

Ces  deux  timaMe^  Jumeaiu^,  d'an  fori  bon  ton,  mais,  ce 
qità  vaut  bien  nrieitt,  d'un  excellent  naturel,  accompagnent 
avec  les  égards  les  pins,  respectueux,  comme  voua  vojei,. cette 
grande  et  belle  femme,  dont  la  démarche  a  je  ne  sala,  quid 
d'imposant  et  de  majestueux;  c'est  leur  coinpatrioite,  ûé^k  sur 
le  retour  dts  Tâge,  et  jpoiirtant,  encore  douée  de  quelques 
grâces  qui  attirent  tous  les  regards.  C'est  une  mère,  dont. le 
cortège,  ou.  plutôt  la'pamre,  se  compose  4e  ses  douze  en&uts, 
bien  vivants,  groupés  autour  d*ell^,  sLx.  jeunes  filles  et  six 
jeunes  garçona  de  6,  8,  10,  12,  16,  18  ans,  nés  sourds-muets, 
parlant  alternativement.  Cruelle  bizarrerie!  nous  Téxpliquerez^ 
vous,  messieurs  les  philosophes,  grands  scrutateurs  dé  la  nature, 
qui  prétendez  lui  avoir  arraché  son  voile,  et  i1>us  vantez  qu'elle 
n'a- point  de  mystères  pour  vous?  En  attendnnt  les  prodiges 
miraculeux  de  vos  hautes  lumières, >  qui  pénètrent  et  éclairent 
les  secrets  les  pl«i  cachés ,  admirons  et  jouissons  d^une  sorte 
de  dédommagement.  Ne  trouvez-vous  pas  quelque  choée  d'antique 
dans  les  nobles  traits  de  cette  intéressante  et  belle. famille f  In 
coupe  de  la  figure,  la  vivacité  et  la  profondeur  du'  regard , 
rélégance,  la  grâce  des  mouvements^  et  surtout  le  s^ng. chaud, 
généreux  qni  circule  rapidement  sous  cette  peau  fine,  douce, 
transparente,  légèrement  brunie  par  un  soleil  ardent,  ne  vons 
disent-ils  pas  assez  que  vous  avez  sous  les  yeux  des  descendants 
de  cette  colonie  grecque,  de  ces  Phocéens,  qui  fondèrent 
Marseille  ? 

A^peine  ce  petit  groupe'  de  sourds^muets  méridionaux, 
voyageurs,  arrière -petits -neveux  et  nièces  des  Athéniennes, 
étta  Péri  dès,  aperçoivent-ils  leurs  frères  et  sœurs  de  la  métro- 
pole ,  qn'ils  voient  pou^  la  première  foia ,  qu'une  conversatioa 
frès-animée  a'engage;  on  se  sourit  amicalement,  on  se  touche 
la  mai^.  Ils  semblent  des  compatriotes  en  pays  étranger, 
enchantés  de  se  rencontrer,  d^  se  retrouver,  quoiqu'ils  ne  su 
soient  jamais  vus.  L'entretien  ne  tarit  pas  ;  ils  se  parlent  tous 
à  la  fois,  tottt-àHSOup,  la  même  langue,  le  langage  d'action, 
pelntui^  des  choses, ^qui  sont  les  mèines  partout,  d'une  extré-> 
dlKé  de  la^  terre  i  fnntre.    J'ai  causé  sauvent  en  même  temp» 


■^- 


150  tJNE  flÉANOS 

ÉTec  dcf  60iirds-iBiietg*né6  en  Amérique  ^  à  Rwie,  à  Safait^ 
PëleiNriboiiff  I  ils  taraient  m  le  jour  en  Clitoe,*  en  Laponle, 
nnx  aniipecles,  qViils  n'en  seraient  pas  plus  pour  cela  Lapann, 
Antipodiena,  Chtaioia,  Kutaea,  Américalna,  Ronaina.  lia  n« 
aéraient  janala ,  et  ne  aont  en  eflfet  quIiaUtanta  dn  monde^ 
eaamopalitca ,  oitoyena  de  la  nature,  du  aliénée,  aourda- 
nraeta  eiMn.    ' 

Une  ,  heure  aonné,  une  sabe  d'^ipplaudiaaeniénta  signale 
l^entrée^de  naatitutenr,  entouré  de  plualeara  de  aea  principaux 
élèvea,  qui  vont  ae  placer  aur  une  eétrade  devant  une  grande 
j^anche  noire. 

L'aaaemUée  garde  un  profond  eHence  et  'prête'  la  plua  rell- 
gieuae  attention.  - 

li'initiluteur  prend  la  parole  et  ^exprime  en  eea  tennea: 
^ ,, Chacun  de  Fana,  s^damea  et  neaaleura,  en  Tenant  dana 
l'huBible  demeure  à4  panvrea  enfmta  aourds-onieta,  faisait  aana- 
doute  de  Uea  tritflea   réSexiona  aur  lea  hiaarreriea  de  leur 
deatinée. 

„  Vena  fonutea  mille  éoii}ecturea  aur  le  najen  employë  par 
le  BAattre  pour  communiqué  avec  d'aasai  alnguBera  éièvca,.qui, 
comme  lea  a  déflUb  leur  doyen,  ne  peuvent  paa  entendre  el 
ae  inaafi^  paa  pmrler. 

>,]|faia,  a'ila  août' VMirda,  ib  ne:  aont  paa  a?eu|^;  et  or 
faa  fiotia'  fte  fouvene  faire  emtrer  par  la  perte ,  âelon  l'eiprea--^ 
aion  spirituelle  de  l'abbé  de  PÉpée,  fatêonê-h  entrer  par  la 
fenMre. .  Si  lea  aaaa,  b  toix,  fâocenit  et  la  parole,  leur  mén- 
qaeat,  it  lear  reate  la  lumière^  la  phyaioaomie,  le  regard,  lea 
couleurs,  lea  mouvementa  Us  exprimeroiit  donc  leurs  pemtfea 
avec  daa  festea;  k  laagne  des  aourda^mueta .  aéra  faction  de 
Fart  oratoire  dana  toute  son  extension,  esseatieUemeat  poétique' 
et  pittoresque,  peignant  ce  qu'elle  voit,  et  embellissant  ce 
ipi'eUe  peint,  aorta  d'imagiaattoa  aiMrieure  et  d'ë^ymologie 
gesliculée,  ■   '  ^ 

„La  parole  ne  cammanique  paa  la  pensée;  aealemeat  tu<> 
dabors  elle  h  mfU»  sur  eUe-mèma«  pour  ainat  dirci.  asmiw 
en  écho  poar  qu^elle  se  féconda    Aussi  VHrt  Aiigraeié,    aMi 


DE  WUMto-inJBTS.  151 

anditfèii  ei  Mot  i^oIx,\  réduit  \  të«  si^iMi  iiàtiireb»  irtfiM 
pm^w  ia^lé,  ne  Jodlt^U  péa  eiiUèredl«iit  de  tf«  préd«liz  «k 
iwftMie  tvMtpffoi  ^  aolnt  qiie^  ptr  ùii  «ffnrt  .d«  gëidei  U  ne 
ptrfoelfoniHt  set  d^nea  en  les  étevaiit^  lui  m  ^tielqa'i^ii  p«8r 
lai  I  à  là  dignUë  de  laft^e  qui  peut  letile  rèmpkwtr  k  pevele^ 

^Vejona^  emyent  ^e  doiiMer  le  forine  drenatiqee  k  notre 
diacoara,  et  tâdiona  de  noua  rendre  intelilglbte,  en  mettant  ea 
ectien  eet  art  dUBeile  de  eondnire  le  aimrd-;niiiet  de  aea.algnea 
eetturela  avx  atgoea  lnatItoëa«  e'eët-à*dire  dé  l'erdre  prladtif  4 
la  eenvention* 

^Prenona  pour  acteera  ee  Joli  petit  chien  et  eel  dent 
charmanta  enfanta  aeerda^nmetei  Venea,  aéniUlante  peltte«  et 
▼ona,  espiègle  petit  garçon  d*enyiren  atx  ana,  qol  donnée  taM 
de  dktraetiena  à  r^aaemblée  par  le.  gentiUeaae  de  vos  signes^ 
et  Votre  ineuveoitet  perpëtneL  Nona  ^oea  denandona  j^ 
9igmn%  à  Tonai  noa  aeteurs  en  eapërence  «  qal  noda  r^gerdeg 
afee  vea  gronda  yeux  klena,  noire*  et  eerie«X|  le  nom,  j^f 
rigne^  de  eet  entre  ecteor  non  moina  remoint  qnè  ▼ona,  i|nii 
on  entrent  ea  aoèie  commènee  par  vene  donner  loi  âurqiti 
de  la  ploa  tendre  affection. 

„]lilis»  anpenifani.  Je  désire  qne  qnelqn*aai  de  fasaenAIde 
taeille  Ueai  ae  dérouer  poor  elle  ^  en  loi  donnant  le  plaia6^  de 
leteîr  easayéry  AerAer,  iàtoHner/  poor  savsllr  a*il  ponrre 
i#an4^er  hd^nême  c»  s^gM^  oj^sÉi  aain  de  faire  tourner  noa 
tepatienta  eoionra  penr  fÉ^llo  n'en  ireieni  rlen;^ 

Plasienra  personnei  aè  lèreul  à  Itf  féis,  et  fonty  èémme  si 
eftei  i^éinient  concertëer^  le  même  oigne  ^e  tont  le  monde 
esa|dole  penr  eppelei*  inh  Mm* 

AJeni>  ti«r^  ^rèo  a(élte^  leèMÉelK  tetoMido^  ki  péttti 
neteei^  né  font  ]*éo  diantre  Hgne  4tfe  nod  amatenra  oMcièu,  > 
la  grande  aodafkcMon  de  raaaemUée.  Ils  oo  donnent  vkèaienti 
intt  la  main  dtendne ,  plnalenra  petHa  ctfopa  aiir  M  genon  $  tU 
frettOhit  rapidement,  l'on- contre  rentre,  le  ponoe  et  l'index^ 
en  M  mdtttrent  im  eUen,  qn'Ug  regirdent  eil  ileaft,  M  remnant 
le»  lèvréif  étomme   ponr  d^er.     L'Merloenteur  litteH^çn!» 


152  UN£  SEANCE 

•  <     ,  •       ■  ^ 

v%Uuit  et  fidèle  ftfdien  de  Tenfançe,  k  qui  on  perle  ta  hngve^ 
à  celle  douces  firoTocetion,  à  cel  aimaUe  appel,  aè  tient  pee 
^atae:  Français  bien  élevé,  qui,  tait  ton  monde,  et  acteiir 
'  cenaomnié.  qui  aait  son  rôle  par  cœur,  il  a'élaaee  de  toutes  «es 
forceti  en  aboyant  de  Façcent  d'une  joie  tendre,  snr  la  scène 
de  délices,  dans  les  bras  ouverts  de  ses  deux  nouveaux  amis, 
qu'il  couvre  de  miUe  caressée. 

Bemarquear  ce  qui  se  passe  en  même  temps  au  tdileau  noir: 
Un  sourd-muet,  éliuiifer  k  la  scène,  el<  auquel  on  ne  fidsaif 
pas  attention,  par  un  petit  mouveipeni  d'aroour-propre,  qu'on 
saurait  réprimer  s'il  devenait  dani^ereux,  '  ^c^ï  sur  le  tableau^* 
ce  quil  ne  sait  peut-être  que  depuis  un  instant ,  le  noia  cUem , 
sous  la  seule  dictée.,  par  sig^ne  de  nos  deux  petites  bonnen 
gm^i  B9»  frères  en  silence.  Notre  petit  docteur,  enchanté  de^ 
sou  e|ief-d*oeuvre,  est  plus  content  de  loi  qu'un  (général  d'armée 
qui  vient  de  remporter  une  victoire.  Nous  venons  de  dire  que 
notre  jeune  savant  n'a  acquis  sa  scknèe  qoe  dq^uis  peu  de 
temps,. nous  étions  dans  Tetrenr;  il  dmt  y  avoir  plusieurr années, 
puisqull  sait  écrire^  nommer,  décrire  et  définir  les  objets,  el 
surtout  les  animaux/ 

Assurément  ce  signe  de  cMm,  tel  qu'il  vient  d'être  fait,  est 
naturel;  mais  il  existe  un  axiome  dans  la  science,  iqui  dit,  qto 
ce  fleet  pas  le  9^ne  ^ui  appuie  J'idée^  mais  bien  l'objet:  aulire- 
ment  ce  serait  intervertir  cet  ordre  naturel  des  choses;  ohj^, 
mage  inteUeetueUe ,  idée j.  signe ^  parole^  mo^,  ledure  vocale  et 
lecture  manuelle:  tout  cela  va  s'expliquer. 

D'ailleurs  ce  signe  ne  suffirait  pas  pour  faire  connaUrs  le 
chien,  dont  il  n'est  qu'un  croquis,  et  bien  moins  pour  doaner 
au  nom  sa  valeur.  N'en  douions  pas,  cette  valeur  du  nom  est 
connue  de  notre  petit  savant.  Mais  comment.  iVt^il  apprise? 
Son*  maître,  à  J)'aspect  du  chien,  en  a  tracé  le  dessin,  sans 
négliger,  comme  non  chose  indispensable,  entre  le  dessin  et  le 
noqçi  dont  il  veut  donner  l'intelligence,  d'expliquer  par  écrit  . 
à  la  faveur  des  gestes,  de  la  génération  des  idées,  et  de 
rétymologie,  choses  immenses!  tontes  les  qualités  et  propriétés 
du  chien  ;  ^de  désigner  la  classe  à  laquelle  il  appartient  dans  la 


»      / 


DE  SOITRDS-llIrtIfiTS. 


158 


natiire,  en  iiarcourMit  de  rœil  de  la  peniée  tmit  oe  qtd  le 
^^Éraetérhe:  la  respiration,  le  monTement,  le  aommeUj  la  veOie^ 
le  beire,  le  manger,  et  teotet  lea  fbnetlona  nëoeinafrea  à  aa 
eonaerfadon;  enin^  aon  tempérament,  aea  habitndea^  .aco 
inatinet,  aon  caraetère,  aea  raimirB 

^Tont  eeia  eat  liien/^  dit  en  élevant  la  toîz  un  eiiditenr« 
et,  a'adreiaant  k  rinatitnteur;  ,9 mais,  vous  ne  nons  ares'paa 
„e)q>liqtté  comment  Tons  enaeignes  à  tos  élères  la  valeur  du 
^nmnf'  Gomment  ce  nom  est  le  nom  de  tel  objet  plat6t  que 
„de  tel  antre  objet  f  Conçoiveat-Ms  que  oe  mot  eétie  nom  de 
,,ce  fidèle  animal,  compagnon  de  nos  bons  et  mauvais  Jours,  et 
^qui  ne  nous  abandonne  JamaiaY  Non,  ils  ne  le  coufoivent 
„paa:  parée  que  le  nom  oUoft,  imposé  àvcet  animal,  est  arbi- 
„ traire;  ojWm,  parlé  ou  écrit,  n'eat  paa  même  pouf  eux  un 
„mot,  pniaqne  voua  ne  i^troTei  paa  fidt  connallre  l'alpliabet 
„qai  eat  l'enaernUe  dea  élémeata  des  mêts.^^ 

„Vo«a  arei  ralaan,. monsieur,^'  réplii||ue  nnatftutemr,  ff^^P^-^ 
rona  noire  oublie.  ÉtabHsaona  cette  eenrention  entre  noua  et 
notre  élère*  l^objet  eat  absent,  le  nom  est  écrit  autour  dd 
desain,  noua  montrons  le  dessin  à  ce  petit  éièTO  qui  vasuasitAt 
noua  chercher  Tobjet.  Essayona  la  contre-épreuTOi  ftisena-nona 
faire  la  leçon, 

„  L'élève  devenu  maître  noua  montre  le  deasin:  noua  fSlignona 
de, noua  tromper,  noua  lui  apportons  un  autre  ot^t^  Voyea 
anssttôt  rélèvennaltre  hausser  lea  épaules,  et^.  avec  ^m  petit  air 
de  pitié  ironique,  courir  noua  chercher  ini-méme  le  véritable 
objet  du  deasin.  . 

„  Voilà  la  convention  bien  établie  juaque-lk,  grâpeMià  1* 
nature,  qui  noui  conduit  par  la  main,  Maisi  si,  au-dletf  d» 
montrer  le  dessin,  nous  l'effaçona,  toi^oura  en  Tabaenoie'de 
l*oljet,  et  que  noua  ne  montrions  plus  que  le  nom,  il  y  aura 
hésitation  de  la  part  de  Télève  h  noua  apporter  le  véritable 
objet  Cependant^  en  insistant  k  plusieurs  reprisesv  en  repro* 
duisant  le  deasin  et  Teffaçant,  rhésltation  ne  durera  que  le 
tefaipa  néeeaaaire  k  l'esprit  de  concevoir  que  le  nom ,  bien  que 
ne  ressemblent  pas'  ilo  tout  au  dessin,    lui  sera,  conatanm^nl 


s. 


154 


I 
I 

8ÉANCB    i  ' 


Mibitltiië,  el  remfkieerh  l'objet  btm  letfatl  Û  n?m  fn  pint  d« 
rétsemUanee.  L'élère  alor«  eoncerant  celte  mlMtltiitloii,  eoD«* 
vaiiiett  fn'eUe  ett  mm  rapercheifei  «t  qu'an  «ontmlre  elle  té 
être  d'«tie~  îiMl^eMe  iitiMté,  y  ccnsMl.  ^Véllà  la  conrentioii 
ëtebUe,  cimeiitée  par  le^conaanlaniaii^  màtiel,  le  mot  mia  en 
v&lêur  eoMoie  une  terre  en  M^ur^  et  deveon  imnt.  Ces* 
ainflqne  prend  naiannee  la  propriété  et  qu'on  i^eqaiert  par 
le  ttal^  , 

'  ,,Faken8  maintenaht  eennallre  à  Télève  lea  ^ëiénenta  dn  nen, 
e'eat^-^ire  lea  lettrea,  dont  la  totalité  ft'eppelie  tJpkabeL 

^NoOa  afona  en  iBoin  d'écrire  tontea  ke  lellrea  de  Palphabet 
d.«  »  «ei.  de  la  plraelie  eott.»  eu»  un  m^^â^  CTctipo» 
noua  la  palette  dn  peintire^  oti  nona  irena  déaermaia  ahereher 
net  conlenrs  pelnr  peindre  trâtce  qni  frappera  notre  Ttte^ 
Meb,  auparavant/  tontes  eea  lettrea  oi^  été  conenea,  indtéea^ 
écritea,  par  féièye.    Il  lea  tait  par  e«Mfir,    Ce  aoat  aea  JQ«elB« 

^Nona  «rona  d'abord  éerit  lea  neonr ,  eem^aéa  du  moindre 
ttonribre  de  tottrea,  dont  fûrêéeuUttim  tmêalo  ett  produite  par 
réKre  ana  qu'il  a'en  doute.  Car  la  surdité  n'empMie  pas  le 
Jeu  de  nnstrament  rocal,  et  ne  prive  pas  ie  sourd,  quoique  fe 
ami  inaUf  et  inrokutairement,  des  Toix  et  des  articsditionB  qui 
sont  l'objet  des  lettres  9  et  les  éléments  de  la  parole* 

9fNoua  a^ons  éerit  asse»  de  noms  e«  Maint  marelier  de 

front  tous  tes  eiereiees ,-  pour  emptojrer  toutes  ks  lettrea ,   et 

pour  épuiser  l'alpbabet.    Noua  aommes  urriréi  eeto,    ai  forées 

d'aeti^é,  de  teasps^  et.de  pstlenee  surtout,  à  itire  counsltre^ 

Tobjét  à  l'élève,  à  lui  en  faire  trouver  le  sffne^  à  lé  IttI  faite 

i^desslner',  k  écrire  le  noni,  à  hdf  en  apprendre  falpbubet  ttAnuel, 

'  et,  è  fbrcfe  de  répétition,  k  lui  en  faciliter  Itf  rspi<le  exécfuttttn;- 

Bfaiiiteftaiit, qu'avôns^nous  i  faire?  Nous  n'avons  phfs  q^'à  fot  Mindte" 

la  psrole  en  dépit  de  roule,  qui  parait  Toàiotr'  i^éslster  encore^ 

long-iemps^  aux  efforts  de  Tsrt.    Quand  je  dia  rendre  ii  parole 

k  un  muet,  je  ne  m'exprime  pas  exactemfeut,  puisque  ce  n^est 

.  que  ru(  faire  exécuter  volontairement,  sciemment ,  tes  ArUcfuiâM 

tfons  et  les  voix  qu'il  produit  machinalement  et  sans  le  servir. 

Je  M  llili  fconnaltre  le  trésor  qui!  u  eit  lei»  c^  je  luf  s^preedë 


DE  SOURDS-MUETS. 


155 


à  fl^ctt  «errfr.     Difgna  tom  donner  In  peine  de  eontlnner  In 
leyan  tveo  nniMi 

^LaiflMttt  non  élèves  prendre  lenrt  ébntn ,  'cnnser  librement, 
«I  n'enirelenir;  pidfl,  ëpionn  de  Tordlle,  ëçontons  tttendTcment 
fk^ifanlL  toni  cet  nifnen,  il  ne  lenr  échapperait  paa  des  nena, 
quelques  nrtiodatiens,  et  dea  voix,  qui  jaillièaent  comme  Tétln^ 
ceUe  dn  briqnet,  aana  qne  ce  briquet  inaenaible  en  ail  le  moina 
dn  monde  Intention.  Ah!  voici  qne  des  voix,  quelques  artlon^ 
iatjèna  Jraïqpent  trëa-dialinctement  notre  oreille  et  noa  yeux , 
malfré  cette  apparente  confuaion;  et,  même,  noua  remarquons 
que  cea  voix  sont  nccentnéea,  empreintes  dTémotioi»  viveif,  et 
de  aentfmenta  tendrea  dent  cea  Jeûner  cssurs  «sont  antoés* 

-  „  Faisons  avancer  anr  l'estrade  cette  jeune  personne ,  qui 
vient  de  produire  les  sons  a  e^  et  les  articulationa  H  mi. ,  Aprèa 
pkMienra  essai»,  nous  parvenons  à  lés  lui^lklre  r^ter  et  pro- 
noneer  distinetement.  SUe  ne  sait  paa*  encore  ce  qu'elle  possède; 
elle  ne  le  senl^paa;  cependant,  quoiqu'elle* soit  plongée  dans 
le  ^a  absolu  silence,  elle  ssnlifm  un  jour,  on  phatèt  elle 
distinguera ,  k  travers  les  mouvemelits  confus  de  In  glotte , 
quand  elle  produit  dea  aons  et  quand  elle  n'en  produit  pas  ;  -et 
avec  ce  tact  exq^uiv  naturel  k.son  sexe,  elle  pourra  les^  repro* 
duire  à  volonté,  et  S*ed  aervira  pour  appeler  dea  eniimdantê 
à  dhtanee,  comme  noua  en*  avono  Tcxemple  quelquefois  dant 
tÉèoïe. 

„  Alèsent  écrivions*,  .  et  en  même  temps  Ikibons  ariicaler 
€  mi  a  h!  Si  nous  parvenons  à  les  lai  faire  prononcer  en  lefl^ 
kd  montrant ,  nous  aurona  donné  une  kf  on  de  lecture.  Notre* 
élève  n  fait  un  grand  paa  dans  la  sciense  de  la  parole  et  de 
la*  lecture*  -  ' 

Otfi,  vient  de  dire  avec  ironie  nn  critique  sévère  et  un  peu 
l^fer,  eùtre  élève  e$t  tien  avancée  avec  ce  langage  dcpefroquet^ 
vrai  grimoire.  Voue  le  croge%^  lui  répond  rinstitûteur;  recon-'^ 
nakee%  que  la  jeune  élève  entend  très^nenj^eejnmt^  qui  n'a 
foe  èsnséa  iteapUeuUen,  car  elle  a  des  eœure^  de$  frèree^ 
dee  amiee. 

(Réelle  merveille  que  notre  alphabet!   Il  semble  le  dernier 


1 


J5C  UNE  SÉANCE 

effort  d«  génie.  Cette  kélle  conception  ie  rédtiire  les  ëiëments 
de  la  parole  à  fin  petit  nombre,  et  de  les  repr&ienter  par 
autant  de  earactèrea,  eit  le  chef-d*ieuTre  de  l'eaprit  humain. 
Ne  dirait-on  paa  que  ce  aérait  le  même  esprit  qui  aurait  inrenté 
l*alpbabet  vocal,  l'alphabet  écrit,  le  ayatème  de  la  numération, 
et  la  décompÀaiti^ii  de  la  lumière  en  coulenré  nativeaf 

Dana  l'organe  de  la  parole,  cet  abrégé  de  tous  les  inatru- 
menta  de  musique,  l'homme  «reçu  de  son  Dieu  la  voix,  l'accent, 
le  chant,  et  la  parole,  qu'il  exerce  séparément ^  ou  ensemble; 
il  peut  imiter  le  cri  de  tous  les  aniipiauxt  plaindre  avec  le 
soufiraot,  s'épanouir  avec  le  jojeax ,  rugir  avec  le  lion  ,  gémir 
a^ec  la  colombe,  chanter  avec  l'oiseau  matinal  des  bocages, 
alfler  avec  les  vents,  gronder,  éclater  avec  le  tonnerre,  sou- 
pirer  avec  sa  compagne,  et  parler  avec  fhomme. 

€e  langage  d'action,  '  en  peignant  par  gestes,  donnant  un 
corpa  à  la  pensée,  et  parlant  en  quelque  sorte  avec'lea  choses, 
^mène  lek  idées  abstraites  des  plua  hautes  logions  intellectuel- 
les, sous  Tempire  de  Imagination  et  des  aens.  Ce  principe 
de  la  mnémonique  naturelle  fait  marcher  constaminent  de  com- 
pagnie l'abstrait  et  le  concret 

Demandes  k  un  élève,  sana  lui  donner  le  temps  de  la 
réflexion,  de  vous  montrer  un*  Aussitôt  il  vo^  présentera  sa 
eamne^  aon  chapeau.  Vous  lui  «ferez  remarquer  qu'il  voua 
montre  un  objet  y  et  non  paa  le  nombre  tin,  isolé,  séparé  der 
tout  objet.  Il  vous  montre  son  doigt  ;  pème:  objeolioif  de  votre 
part..  U  cherche  à  se  tirer  d'embarras  en  traçant  nue  ligne 
en  l'air;  mais  cette  ligne  ne  laisse  aucune  traee^  et  fût-elle 
empreinte,  permanente,  et  visible  sur  un  plan,  elle^  finit  toujours 
par*  lui  prouver  qu'il  lui  est  impossible  de  vous  montreir  le 
nombre  un,  seul,  iaoié  d'un  objet.  U  eat  atera  convaincu  qu'il 
ne  peut  séparer  Tabstrait  du  concret,  et  qu'il  est  peut-être 
impossible  de  le  concevoir. 

'  La  peinture  a  pour  champ  Feêpaee;  le  langage' d'action  a  le 
tempà.  Cependant  ces  deux  genrea  d'expresrion  se  Tapprocheat 
aouvent 


0£  SOUADS-MUfiTS.  157 

.   L^ëlève  fait-il  les  ^i^nés  iufuiury  du  préâeni^  eC  da  pà$êé^ 
la  collectioii  de  ces  trois  périodes  compose  le  temps* 

Nie-t-il  le  passé ,  ^tk  secouant  la  tête,  point  de  commence-' 
ment;  nie-t-il  le  futur,  point  de  fin.  De  Tindex  s'il  trace  en 
l'air  une  lig^ne  circulaire,  qui  indique  l'infini  dans*  tous  les 
sens,  il  a  coupé  les  ailes  du  Temps,  il  «  décrit  le  cercle, 
montré  (e  serpent,  qui  est,  en  peinture,  le  sjnnboie  de 
tétemiié. 

Le  sourd-muet  se  sert  du  pinceau  du  peintre  pour  exprimer 
le  rire  et  pleurer.  Pour  rire,  il  lui  suffit  de  tourner  du  doigt 
plusieurs  fois  avec  rapidité  les  extrémités  de  l'arc  de  la  bouche 
Ters  le  ciel;  veàt-il  pleurer,  il  les  renverse  sur  la  terre. 

Un  prince,  dit-on,  visita  la  (paierie  de  Florence,  et  vojant 
un  Amour  qui  pleure  dans  le  coin  d'un  tableau,  il  pria  l'artiste 
de  le  faire  rire.  Désir  de  prince  est  un  ordre:  en  deux  traits 
de  pinceau ,  l'Amour  se  mit  à  sourire. 

Si  l'élève  imite  Taction  de  peindre,  comme  s'il  avait  le  pinceau 
à  la  main  droite,  la  palette  au  pouce  de  la  gauche;  et  q,u*U 
transporte,  cette  opération  de  peindre,  à  l'esprit,  en  indiquant 
le  front,  et  simulant  Faction  de  plonger  l'index  dans  la  tète 
par  le  sommet,  le  tout  lorsque  la  physionomie  s'anime,  il  fait, 
pour  ainsi  dire ,  fleurir  Vimaginaiion ,  il  la  montre  aux  yeux. 

S'il  se  frappe  le  front  plqsieurs  fois  rapidement  avec  l'indesc, 
pour  indiquer  le  siège  de  l'esprit;  s'il  dirige  les  doigts  vers  le 
ciel,  en  les  agitant  vivement  pour  imiter  la  flamme  qui  Jaillit 
du  sommet  de  la  tète  lorsque  la  phjsiouomie  exprime  l'inspira- 
tion; n'a«t-il  pas  peint  le  génie? 

Qu'il  s'enflamine  l'imagination,  aussitôt  cette  enchanteresse 
embellit  la  nature  même  par  ses  fictions,  et  ]m  poésie  prend 
naissance. 

La  puissance  de  l'esprit  qui  s'empare  des  âmes  par  la  per- 
suasion et  la  conviction j  maîtrise  les  cœurs,  et  se  montre  aux 
yeux  par  l'éclat  du  geste,  l'accent  de  la  parole  et  la  correction 
de  l'écriture,  est  Véloquence^  qui  suppose  le  secours  de  la  poé^e, 
l'exercice  du  génie  et  la  culture  de  l'esprit. 

Ezprime*t-il   par  gestes  le   comr  A'éUnçaut   vers  un  seul 


iSS  UNE  8ÉANI» 

obj^i  qu'il  tenlUe  àtpirer,  en  teiidiât  les  deux  mltts  en 
•▼ant  comme  pour  Tattirer;  accompagne-t-U  cette  aelioii  d*aa 
mouTement  de  phyrienonde,  ioexplicable  tant  il  eafr  expressif, 
qoi  place  la  confiance  du  coanr  dans  TaTenir;  à  ces  traits  ne 
reconnal6se»«voas  pas  reip^rofibe/la  fleur  du  bOHhmsr?  En  eiTett 
nous  trouvons,  dans  cette  consolatrice  des  malheureux  mortels^ 
le  désb-j  ta  croyance  et  ¥  attente. 

Le  désir  peut  8*attiëdlr,  s'endormir  même;  c'est  alors  le 
sommeil  du  caéînr,  ou  d'un  seul  mot  Vinâifférenee;  teais  il  ne 
s'éteint  Jamais,  ce  serait  la  mort  de  l'âme.  Le  désf^  an  con- 
traire en  est  l'aUment.  U  y  a  un  divorce  bien  prononcé  entre 
le  désespoir  et  la  rie,  qui  est)  comme  Pa  dit  si  éloquemment 
Bossuet,^  un  enciialnement  d'espérances  trempées.  Elles  sont 
toujours  trompées  ces  espérances,  quoique  sans -cesse  renou- 
velées par  le  désir  qui  vole  d'un  oijet  à  l'autre  sn^  les  silca 
du  Temps. 

Le  Désir  insatiable,  et  le  Temps  sans  pitié,  dont  la  faux 
fait  jaillir  la  vie  du  sein  même  de  la  mort ,  travaillent  pour 
l'éternité. 

La  physionomie  de  l'élève  s'épanoult-elle  comme  une  fleur 
aux  doux  rayons  du  soleil  ^  lorsqu'il  appuie  doucement  la  main 
sur  son  cieurt  il  exprime  le'  sentiment  tendre,  qui  vivifie  tout 
La  nature ,  la  vie  de  l'Ame,'  l'amofir. 

Pour  purifier  cette  |lamme,  s'il  ^ute  le  signe  du  doigt 
dirigé  vers  le  ciel,  en  s'inciinant  avec  un  saint  respect  d*ado- 
ration,  il  exprime  Vamour  de  Dieu, 

Si,  avec  le  signe  d'amour,  il  sourit  à  quelque  objet  qu'il 
parait  bercer  légèrement  sur  les  bras;  aussitôt,  on  croit  voir 
une  mère  qui  tient  un  enfant;  Si  du  doigt  jl  trace  une  ligne 
qui  indique  le  rapport  du  cœur  de  la  mère  à  celui  de  Tenfant, 
ou  de  l'enfant  à  la  mère ,  il  aura  exprimé  les  deux  sentiments 
corrélatifs  d'amour  maternel  et  A'etmeur  filial. 

Ce  rapport  existe-t-il  entre  deux  personnes  sana  distinction 
de  sexe,  avec  ie  mouvement  alternatif  des  deux  mains >  qui 
indique   la  sympathie»    la  réciprocité^    une   sorte  de  courant 


OE  SOUADS-MUETS.  159 

d'affetftiM,    qoA  drtîite  dVm  ciBor  à  TralMt  qui  ne  feecamll 
pas  TomilWy  .  «  - 

J'ai  lu  quelqiiQ  part  qae  dcmx  eélèbrea.  eomëdiaaa  ae  Arawanl 
enaamble  à  diaer,  furent  invitëa  par  raaaeaibMe  à  donner  nne 
idë^  de  lenr  talent.,  L*an  d'enx,  par  le  redit  d'an  bein  mor- 
ceau de  poëflie,  porte  h,  pitié  et  la  terreur  ikm  toutea  lea 
tmea,  lea  frappe  d'effroi,'  et  Jail  reteer  de  doueea  larmea. 
L'kutre^  aur  qui  toua  lea  yeux  ae  tournent,  a^approehar  douee^ 
ment  d'une  fenêtre  ouverte ,  tenant  m  terriette'  aur  aea  l^ran 
comme  pour  figurer  on  enfant,  quil  keroe  doucement»  hd  sourit 
tendrement,  ^t  présente  par  la  seule  éloquenee  du  feate, 
^  Pamour  maternel  dans  uno  expression  de  physionomie,  qu'aucune 
puissance  humaine  ne  peut  décrire.  Tout- à* coup  l'enfiml 
échappe  dea  mains  de  cette  mère,  temhe  par  la  fenêtre.  Lu 
mort  dana  le  cœur,  d'un  ceil  rapide,  elle  le  suit  dana  aa  chute 
pour  le  retenir,  et  montre,  dans  la  plus  noble  et  la  plna 
touchante  jphjsionomie,  tout  ce  que  le  désespoir  d'une  mire, 
h  qui  on  arrache  en  quelque  sorte  les  entralllea»  peut  avoir 
d'affreux.  ^^ 

s  Pour  compléter  l'ouvraf e  aur  lea  signes ,  il  faudrait  pouvoir 
ajouter  k  leur  analjfêe^  h  Ifwt  dmeripUon ,  et  à  l'inventioii  dea 
earaetèreê  pour  lea  écrire,  une  théorie  abrégée  de  la  physio*  ' 
nomie.  Chose  presque  impossible  i  on  peut  opposer  Pamonr  à 
la  haine,  le  rire  aux  pleurs:  on  peut  décomposer  l'iroirie  en 
dédain  et  moquerie.  On  peut  graduer  la  série  dea  senâments, 
des  affectiotts,  dea  pâmions  domtnantear  mais  tout  l'art  Aumaitt 
serait  en  défaut  s'il  prétendait  décrire  lea  nuancée  fUgiiiveai  qui, 
comme  autant,  d'éclairs ,  passent  aur  un  beau  vimge ,  lorsque 
ka  passions  bouleversent  l'âme,  comme  lea  venta  une  mer 
orageuae. 

L'ituiruoUm  ne  doit  Jamais  être  séparée  de  FédtfDOiàmy  un 
des  vicea  du  aiêcle.  Quelle  aottiÉc!  quelle  fblte!  de  regarder 
le  cerveau  du  malheureux  enfant  comme  un  garde-meuble  oh 
l'on  entakaé  pêle-mêle  toutea  choaea  aana  dHacemement,  sana 
s'accnper  de  aon  cmur ,  de  la  dhfection  de  aa  volonté,  dea 
bannea  incUnaliona  dont  dépend  aon  bonheur  Aitur.     N^eat  *  ce 

■        *  ■ 

•    ^"    r      ■    -.1 


160 


Vir£  SÉJOiCB 


pM  yoiiioir  obitfaiénieiit  faire  niarcber  rhomme  iiar  hèèie)  et 
abandonner  son  c<Bur,  i<ui  âme,  sa  Tolontë,  aux  caprices  du 
hasard  t  Voilà  l'bomnie  tronqué*  qu'on  no^  fait 

Jfédueaiion  et  nnêiruoHm^  amies  de  rénfiince,  doivent  être 
les  conpagnes  inséparables  de  l^boaune,  au  moins  dans  la  jea- 
nesse.  Si  l'on  ne  peut  pas  absolument  faire  concevoir  aa 
premier  âge  la  graadenr  de  aa  destinée,  Timmort^té  de  l'âme, 
l'étemité  de  la  vie  fiitnre,  du  moins  essayons  de  la  lui  faire 
l^ressentin . 

Je  pneudff  jnn  objet  dans  les  arts.:  cette  montre,  je  demande 
par  signe  à  ce  jeune  élèfve  de  huit  à  neuf  auS|  si  cette  montre 
est  l^uvraf  e  d'une  mouche ,  d'un  «ioge ,  d'une  abeille ,'  d'une 
girafe,  d'une  fourmi,  d'un  éléphant,  ou  de  notre  petit  chien 
acteur,. qui  est  toqours  là. 

Le  jeune  enfuit  ^devient  rouge  comme  de  l'écarlate.  11 
répond  ayec  ironie, .  sans  poui;tant  se  fâcher,  que  non  assu- 
rément. 

Nous  le  calmons  doucement  en  lui  expliquant  que  la  ques-» 
tion  est  sérieuse,  et  tend  i  son  instruction. 

L'iKSTiTVTBca^    De  qui  cette  montre  est-elle  l'ouvrage  f      •  ^ 

L'Élbvb.    Elle  est  l'ouvrage  d'un  horloger. 

L'Ikstituteur.    Qu'est-ce  ^^'un  horloger? 

L'Élâve.  C'est  un  homme  qui  fait,  des  horloges,  des 
montres,  etc. 

Cet  exemple  suffit  pour  prouver  quen  parcourant  ainsi 
avec  les  élèves,  par  Mgnes  et  par  une  longue  série  de  questions, 
on. peut. leur  faire  entrevoir  l'c^m^,  puissance  bien  au-dessus  de 
l'instinct  des  animaux.      . 

Ensuile,  regardant  le  soleil,  je  demande  a^x  élèves  si  cette 
source  inépuisable  qui  répand  sans -cesse  dans  l'univers  deil 
torrents  de  lumière  et  de  chaleur,  et  qui  peint  tons  les  objets 
des  plu»  vives  couleurs  de  l'arc-en-ciel,  est  Touvrage  de  leura 
mains? 

Tous  répondent  que  non. 

Ce  secçwd  exemple  est  également  suffisant  pour  faire  trou- 
ver beaucoup  de  questions  sur  les  êtres  de  la  nature,  et  pour 


^    ' 


DE  SOUBOS-MITETS*  161 

faire  sentir  Texiateiiee  d'm  Dièu'  eréateuf,'  inconpartUcnieiit 
au-dessM  dvl^énie  le  pliu.  éleyé  da.Xaible  niorlçl  sa  créatare. 

Arri?ë8  à  l'ège  de  aeiiè  à^  dicrhuit  ans»  les  élèves  qoi  savent 
écrire  y  qui  connaissent  la  grammaire  de.  leur  iangne  et  toutes 
les  formes  du  discours,  fùwtvént  répondre  par  écrit  à  b'eanooup 
de  questions. 

Lorsqu'ils  ^connidsseitt  bieh  les  phénomènes  de  Ja.vie  dans 
les  animaux,  toutes  les  faonllés  eit  opérations  de  L'amer  chez 
l'homme,  Ijenchdbiemenl  des  phénomènes^ de  la  nature,  et  des 
produits  des  arts^  en  remontant  defei  eSets  aos  causes  jilsqu'à 
la  première,  indépeadante ,  immuable,  .immenfle^  éternelle, 
toute-puissante  ;  ils  ont  les  éléments  d'iu  nouveau  iableau'  qu'ils 
peuvent  composer  eux«-mèAM)s^  .- 

Je  vous  livre  maintenant  «nés  étires;  mm  pèuvoaSilemr  fliire 
toute  espèce  de  questions ,  sur,  quoi  que  ce  soit*     . 

LlitfsnTinrBOR*    ^^età-çn  q^iie  VÉi^mUé?^ 

Mamibu*  Sans  naissance,-  ni  mort,  la  jeunesse .saltà  enfance 
al  >viéille8se;  l'ai^cHiârd'hul  sans*  Uert.ai  4eflMiin;>  jUe'  ^r  ckcn*- 
laire  sans  succession;  le  non*âge»  •■    -.:  y- 

*    LlnsTiTUTUca.    Qu'est-ce  qu'une  d^Jtbttttét 

Mamieu.    C'est  possihiUté  af0B  obstada 

L'IusTiTUTsua.    Qu'est-ce  que  fitigénmié? 

Cleuc.  Uitigénuiié  est  naturelle,  fraaahe,  «nalwe,  sans 
finesse,  sans  dégulsemeot  ou  sens.- détours  dans  ses  pinoles 
comme  dans  ses  actions:  les  paysans,  et  les  gens  4e  la. campagne 
sont  pour  la  plupart  Simples ,  paroe  qne  leur  eiprit  n'a  pas 
été  cultivé; .  Les  enfants  et  les  «Jeunes  gens  bi^néa  et  bien 
élèves  sont  ingénus»  par<^  que  leur  «marv  n'a  pas  été  csnrompn. 

L'iMSTiTUTEva*  Qu  esl-ce  que  tWés,  petmée ,  Jugemeut ,  rua* 
9onnement  et  méthode  ?  ' 

BaaTHiBB.  Uidéof  est  le  résultat  de  TatlBatioa  et  pefait 
l'objet  dans  l'esprit;  la  pensée  réunit  deiucou  plusieurs  idéea, 
o^mparées  pour  les  juger;  le  jugement  volt. en  quoi.aHés  con- 
viennent ou  nou}  le  raisonnement  enblwlne  les  eom^arcisonSi 
les  jugements  Y  la»  déduit  les  uns  das.antres;  enfin  hi  méthode 

est  l'art  de  faire  quelque  chose  selon  les  règles*      / 
Pauis.  III.  11 


162  niK8ÉANCBB 

.  I/lMnvqninu    Q^'ett^c»  que  h  'grâce? 

OâSÂiié  La  gréée  est  le  je  u»  sah  quoi,  fvelqiit  dieae  de 
divin  répandu  anr  le  eorpa,  dans  lea  uonvementa,  Jana  les 
geatea,  d^a»  toate  la  persanne. 

La  gréée ^  e^eet  911  don,  ma  in^r. 

La  gréée ^  o'est  le  lecoura  de  rinapiration  divine.' 

L'iMariffiJTBiiTa,    Qu'efl*'ee  que  la  fuietér  ?  ^ 

Qammm^  La  pudeur  la  ^as  taaeiiaate  daa  tertna,  ealere  le 
front  d'un  hannMe  hoaun»,  on  plotM  eeM  d^me  jenne  vierge, 
d'an  incanuvt  agvdable;  c^eat  -nne  légtflma  antipatide,  mèMé 
d'une  aiinable  tougeur  à  la  we  de.  ee  qui  Uetsa  la  akaateté.    ^ 

L'IaavttWBini.    <{ii'e«t-€e  q«e  viv  démenée  ? 

BBaTHiBB.    C'est  un  pardon  magaMqae. 

L'br8>èittt«r«i«,  ^ialle  diiUrenee  j  a4^il  entre  awa  belle  %t 
une  Jolie  femmeff 

QàZÂJSé  fine  belle  fenu^  a  un  chatme  puissant  qui  exdte 
en  nous  radnrirationi  elle  fixe  les  regards  sur  elle  par  lea 
qualités  iHdiles,  régulières  du'eorps  et  par  un  agréable  mélange 
de  roses  et  de  Ijs  sur  son  teinti  tandis  qu'une  jolie  jpersonne 
nous  plait,  nous  intéresse  *»  par  sa  mignonne  figure  et  ses 
manières  gentilles.  OVist  «m  Ujau  que  nous  aimons  plus  que 
nous  ne  l'admirons*  Une  belle  n^est'beUe  que  d'une  façon  r  une 
jalfe ,  l'est  de^milla. 

L^IfsvmjTSinii    Quelle  différenee  entra  ieéiu  et  magnifique? 

Gazak.*  >  Bn  fait  d'art  en  d'ouvragos  d'esprit,  il  faut  pour 
quils  soient  heaus^  qu'il,  y  «it>'de  la  régularité,  une  noble  sim* 
fdlcités  dO'Ja  grandeur  $  mats  le  magnifiqm  y  ajoute  un  édal 
extraorfinaire  pat  un>  ooneours  de  j^erfèotione  et  de  proportfoua 
qu'on  ne  peut.  s^enq»èçlier  d^édmlrer.  DUsseï  le  Seam  au 
magnifique f  cela  produit  le  sublime  qui  voua  enlève,  voua  ravit 
et  veus  transporte.  Au  reëte,  vous  Ik  trouverea  toujouia  natarel. 
-  VlunwmTm^'  Qu'est-ce  que  le  bonheur? 
'  Gaaair.  «Goûter  la.  jouissauoç  de  la  vie,  ae  e'eat  qiieJa 
pittair.    Le  ^bonheur  eat  la  paix  de  ia  eonsoience.  •        t 

Un  SmcvATBua*    Niea«v#u8  les  mystères  du  cbristiaBisme  en 
certaina  endrèitaf     . 


DE  SOUIWS^lIUFrS. 


163 


Oasav.  ntojiUe  demande!  L'homme  est  nn  or^eilleux 
▼er,  qui  prëteod  percer  la  rnacbme  dn  monde;  gravir  au  haut 
de  TadoraUe  ^et  myatérienx  temple  de  la  foi;  fouiller  trop  ^ 
ayant  dans  la  nature  de  notre  agent  apiiitnel  pour  découvrir 
ce  qu'ils  ont  de  caché.  Tout  lui  ferme  à  jamus  la  porte  dea 
mystères.  Vaines  tentatives!  folie!  il  ramasse  les  sciences 
spéculatives,  lui  qui  n'est  qu'un  atome  dans  l'immensité  des 
connaissances  qid  lui  manquent.  Eh  bien ,  est-il  juste  que  cet 
atome  me  demande  k  moi,  qui  snia  son  compagnon  d'ignorance  et 
de  misère»  ai  je  nie  les  mystères  du  christianisme  en  certains 
endroits?      -  ^ 

Je  vomi  remerde»  mesdames  et  messieurs*  au  nom  dea 
aourda-muets,  de-  la  visite  dont  vous  aves  bien  voulu  noua  honoi'er. 
Je  vous  rends  votre  liberté;  lu  aéance  est  levée. 

PAULMIER, 

InstHutour  de*  sourds  ^  muets. 


'  i 


11* 


.   \ 


PARIS,  VILLE  DE  GARNISON. 


-^  ^Leg  tttloM  sur  la  même  ligne,  et  nipprodiëa  aoUat 

„t|ae  la  confbmatioa  de  rhoaune  le  permettra;  les 
,,piedB  an  pea  moins  oaverts  qae  Féqnerre  et  égale- 
„ment  toarnés  en  dehors;  les  genoux  tendas  sans  les 
,,raidir^  le  corps  d'aplomb  sur  les  liaaclies  et  penehé 
y^ea  àvaat;  les  ëpaales  effacées  et  dgalement  tombaBtes^ 
,,1es  bras  pendants  naturellement;  les  sondes  près  da 
,.corp8  ;  la  paame  de  la  maia  un  pen  tourn<?e  en  dehors, 
„le  petit,  doigt  en  arrière  et  coatre  la  eontare  du 
„>antaloa;  la  tète  droite  sans  être  gênée,  le  nenten 
,,rapprocbé  dn  cou  saas  le  couvrir  j  les  jeax  fixés  à 
.  ■  ^  .  „térre  à  environ  quinse  pas  devant  soi/* 

F9êitim  du  «oMal  «ms  «mies. 

Première  partie  de  YÉcole  du  SoUai. 

^  Ab!  quel  plaiiir  d'être  soldat! 

La  Dame  btancht» 

Paria  est  pour  les  régiments  dont  se  compose  Tarmëe,  Infanterie 
et  cavalerie,  nne  véritable  terre  de  promissîon,  un  Éden  anticipé  ; 
il  semble  «n  plus  grand  nombre  des  chefs  de  corps  que  la  France, 
cette  belle  France  si  convoitée,  si  jalousée  par  nos  bons  amis 
de  Textérieur,  soit  un  désert  oii  Ton  ne  rencontre  qu'une  oasis. 
Si  Ton  s'en  rapporte  à  ces  miessienrs,  un  régiment  n'est  bien 
que  là:  comme  beaucoup  de  gens,  ils  croient  on  feignent  de 
croire  qu'on  ne  vit  qu'à  Paris,  qu'on  végète  en  province.'  Ce 
qu'ils  ne  disent  pas,  ^c'est  qu'ils  y  sont  „près  du  soleil,'^  et 


,  PARIS,  TILLE  DE  GARNISON.  165 

m'ils' aiment  è  se  rédiaiiffer  à  ses  rayons  Tivtfiants;^  c'est  qu'ils 
s'y  trouvent  comme  dans  nne  serre  chande,  oii  tont  ponsse* 
plus  promptement.  Un  ministre  qui  sait  le  ccenr  hnmain  a 
tonjsoirs  «ote  de  tenir,  conmie  on  dit,  la  dragëe  hante  anx. 
ampbitienx.  Comme  stimulant  de  «èle,  Il  laisse  apercevoir  à 
ehaque  colonel  Paris  en  perspective;  à-pen-près  comme  on 
promet  des  bonbons  à  l'enfant  studieiix  qui  a  bien  mérité  de 
ses  professeurs. 

La  faveur,  les  considérations  personnelles,  souvent  même 
l'obsession  d'un  seul  homme,  bien  plus  encore  que  le  haut 
degré  d'instruction,  la  belle  tenue  ,,ou  le  dévoûment,*'  décident 
aussi  dn  s^our  des  troupes  dans  la  capitale.  Sous  la  restauration, 
avant  que  la  Charte  fût  une  vérité,  que  Topposition  eût 
bravement  endossé  la  livrée  du  ministère,  un  régiment  dont  le 
numéro  nous  échappe ,  est  venu  trois  fois  à  Paris  en  deux 
années,  parce  que  le  colonel  à  qui  la  cour  en  avait  confié  le 
commandement,  se  trouvait  avoir  Thonnéur .  d'être  le  frère  de 
kit  d'nne  des  femmes  de  -service  de  S.  A.  R.  la  duchesse  de* 
Berry.  On  conndt  des  régiments  qui,  en  moins  de  dix  ans,  ont 
occupé  quatre  ou  cinq  fois  la  capitale;  et  d'autres  qui,  dans  le 
même  espace  de  temps,  ne  l'ont  pas  approchée  de  ^us  de 
cent  lieues:  le  pouvoir  ne  pennet  pas  à  tout  le  monde  d^aller 
à  Corinthe.  ' . 

Il  est  âsses  rare  qu'un  colonel  qid  a^du  crédit  ou  qui  croit 
en  avoir,  réupisse  ses  officiers  sans  lanr  parler  „de  la  certitude 
officielle*^  qu'il .  vient  d'acquérir  d'un  prodiain  séjour  de  son 
régiment  à  Paris.  Sur  cette  assurance  banale,  qu'on  ne  révoque 
jamais  en  doute,  il  f|ut  voir,  eonime  in.  cérps  d'officiers  se 
Uvre  à  l'espérance,  et  quel»  sottt  lèsspi^paratifs.  Les  vieux 
fhics  sont  remis  à  neuf;  on  retourne  les  capotes;  les  épaulettes 
sont  renouvelées;  et  chacun,  après  s'être  occupé  dn  moyen  de. 
se  procurer  de  l'argent  frais  (ce  qui  se  rapproche  assea  de  la. 
recherche  du  grand  oenvre>,  rêve  ausaitèt  les  douceurs  du^ 
chapeau  rond,  et  l'incognito  de  la  lévHe  bourgeoise!  car  il  fknt 
Uen  se  garder  de  croire  que,  même  en  dehors  da  service,  il 
soit  permis  à  nn  officier  subalterne.de  se  dérober  pour  quelques 


166  '  PARIS, 

m 

bearc»)  90119  ihu  vètemi^t»  civils,  à  i*iiie<HBiiMdiiéjperiiiBiHmio 
de  runifénne.  Partout  ftilleoni  qu'ft  Parlt  cette  Aiciiitë  liil;e9t 
ctricteoieiit  int^dile;  il 'fa«t  qn'll  reste  aa  carcan  depfuia  le 
premier  jésqo'att  dereièr  Joer  deraïuiée,  et  aubiaie  ieeeasainiieiii 
les  beneenra  qee  Isi  'doit  tl»ate  sentiMiiÀ^  DiMla  bienbeureuatt 
Lotèce,  an  contraire,  il  n'est  rigonrenaement  astn^t  à/ porter 
l'uniforflie  qu'aux  revuea  on  anx  prisea  d'amea;  fl  doit  nèttM 
ne  ne  montrer  isolëmétet .  dans  les  mes  qn'en  boni^eois,  et 
n'avbbr  4'antre  anne  qn^nn  pam^lnié,  aymbole  de'  la  pmdenee. 

Avea-Tons  qnelqnefda  ^encontre  anr  le  benlevard  dn  Ternie, 
à  Tbenre  où  l'en.  eMunence  à  7  persécnter  llnnocence,  dana 
lintérèt  de  la  aaine  morale,  dal  rarea  pronenenrs  à  Tailnfe 
déddéé,  au  refard  anperbé,  à  ce  je  ne  sais  qnoi;qui  tient  dn. 
cbetel  ëcbappé;'  a'iia  marcbaiènt  par  deox,  nn  pas  et  en  cadence^ 
B^  portaient^  la  rediD|fOte  bleue,  à  ccrape  belUqnensè  et 
atrictement  boutonnée;  le  cbapean  rend,  bant  de  fanae,  et 
toujônra  en  arrière  de  deux  ou  trola  rérolnttons*  de  la  mode;^ 
s'ils  avaient'  le  pantalon  de  couleur  trancbante,  la  monstacbe 
rëpiUèrement  taillée  et  soumise  anx  lois  de  la  synkëtrie  comme 
les  arbres  du  parc  de  Versailles}  al  eaUn  tous  tenaient  fc  1* 
main  un  jonc  on  un  parapluie  à  canne;  dites  bardinrant  qn(a 
TOUS  avea  tu  des  ndlitaires  d\tte  des  casernes  ToMnes. 

n  faut  qu'il  y  ait  bien  de  l'attrait ,  bien  de  la  magie  dan* 
ce  mdt  de  Pasmt,  peur  que  M  ofBiden  de  tout  grade,  sans 
aucune  exception,  envient^  par  dessw  tout,  le  séjour  de  la 
métropole!  et  cependant,  à 'l'exception  d'une  Indemnité  qu'on 
alloue,  en  sus  de  In  solde  ordbmtre,  qud^  avantages  les  y 
attendent}  Pour  le  aeldat,  te  service  est  là  v^gt  fols  pins  pénfble 
qu'aillenra,  par  anite  de  la  muMpUcIté  des  postes,  de  l'bnportance 
de  la  conrigne,  et  de  la  longueur  des  distances.  Quaiit  fc 
Ttfificier,  il  fiiul,  ail  est  raisonnable, .  aH  sait  imposer  silence  à 
81^  passions,  et  surmonter  ses  habitudes  milKaires,  qn'en 
franchissant  la  barrière  par  laqudUe  B  est*  entré ,  fl*  se  soit 
4écidé-  à  subir  toutes  sortes  de  privations;  Il  sera  d'autant  phtsr 
malbeureux  k  Paris,  qu'il  ne  pourra  ftlre  un  pas  sans  ae  toir 
exposé  à' mille  sédnctlona  dangereuses,  et  aiaqnelles  11  lui  eal 


YIIiLE  DE  OAIIHISON.  167 

• 

iaterill  de  siieeofliber;  JC'cit  un  ftit  W^tt  prouvé  qtfe,  Quellea 
que  Mtent  léi  T9moute0ê  rtlatfve»  de  ftm  cmniiie  de  l'antre, 
lia  ne  eeetaleiii  voir  ae  rdaUaer  la  mddilye  paiiie  dea  btillaala 
prefela  fe'Ua  fofoaant  en  a^y  rendant. 

Pour  la  coniawdtlé  du  aerriee  tnilitafafei  on  a  partagé  h 
eapltale  en  quatre  frandea  diriaioMi  dont  lea  {leateaaont  deaaènrli 
par  le.  régiment  qni  occupe  la  caaerne  la  plna  toiaine» 

Le  nombre  dea  eaaemea  ou  ^uaHi^ra  eat  de  dix-aept,  gr^da 
et  petite,  non  qonipria  lea  bAtbnenta;  ndUtakea  de  la  banHeue, 
tela  que  Vincennea,  Saiui-Denta,  Courberoie,  et  Rnel;  et  ceux 
4ea  Til^ea  Toialnea  ob  Ton  eat  dans  ruaaf  e  de  tenir  dea  gamiaona, 
qui  août  comme  dea  nnnexea  de  la  gamiaon  de  Paila,  et  qu'on 
place  là,  ponr  a'en  acrvir  en  beaoin,  et  lea  faire  prudemment 
nvancer  dana  lea  frandea  eccaaiona. 

Sur  U  rlTe  droite  de  la  Sdine,  en  ttovre  h  caaeme  de  In 
me  de  Babylone,  trop  leng-tèmpa  habitée  par  lea  SoiaaeB^  eea 
amii  de  la  mnAen,  comme  lep  appelle  Bérangeri  cellea  dea 
mea  Verte  et  de  le  Pépinière  f  eellea  de  la  Nonvelle-France, 
de  la  Centtille«  et  de  Poplncourt^,  réaérvéea  ponr  llnlanterle; 
le  quartier  dea  Céleatina,  deatiné  à  la  eavtletie  ;  l'ancien  couvent! 
de  r Ave-Bfariaj  et  enfin  lea  AUnlmea  et  le  quartier  Saint-Martin, 
qu'occupe  uUe  .moitié  à-pen^prèa  de  la  garde  mMriclpale. 

'Sur  la  rive  gandie,  a'éiètrent  l'iÉcole-^lfilitaire,  ub  l'on  place 
k  la  foia  de  fiitliinterle  et  de  la  cavalerie;  lea  quartiéira  de 
Bélier  Gbaeae  et  du  qud  d'Oraay,  la  caaeirne  de  la  rue  de 
Tournon,  quliablte  une  antre  fractien  de  la  garde  municipale, 
et  iea  eaaemea  anxiliairea  dea  mea  du  Foki- Saint- Jfacquea, 
Monffetard,  et  de  TOuraine. 

Le  Uen  dit  la  mamtietMon^  ob  ae  fait  le  pain  que  mange 
la  gamiaon,  la  aaile  dea  conaeila  de  guerre  aituée  me  du 
Chercbe-Midl,  deux  bèpitanx  (le  Val-de-Oràce  et  le  Cfroa-CaiiIou> 
et  enfin  la  piiaon  de  l'Abbaye  ob  lea  ndlltairea  aeuhi  ont  l'honneur 
d'ètm  admbif  eeniplètent  lea  étabiiaaeraenta  militairea  4e  Paria. 
Noua  laiaaona  en  debora,  à  deaaein,  le  miniatère  de  la  guerre 
et  l'hètel  dee  Invalldea,  qui  aont  affectée  aux  intéréta  généraux 
4e  Tarmée. 


\ 

I 


168  PABIS» 

La  fot«è  riiUttair«  M  pemcnence  à  Purb»  fevee  q«I  ^épMife 
Tiremeiit  trente  mille  hoismes  em  tenpa  ordinure,  eirft  placée 
9Wàë  les  ordres  immédiats:  d'un  lientenant^géiaëral  commandant 
la  I^*  division  territoriale,  .et  d'un  mar^dial-*de-^amp  coavnandant 
la  place,  dont  Tétat- major  semble,  par  parenthèse,  aToir  fait, 
d^ttia  loiif  nés  années,  le  yœn  de  s^ent^rrer  vivant  dans  l'^itresol 
d'un  dès  hôtels  de  la  place  Vendéme. 

Les.  chefs  de  corps  de  la  garnison  ne  refoivenA  d*ordro 
pour  le  service  journalier,  qiie  de  ces  deux  notabilités,  .sur 
lesquelles  repose  particulièrement  la  tranquillité  de  près  d'un 
^liJlion  d'individus»  et  qni  se^  trouvait  ainsi  spécialement  chaiféa 
de  la  répressiott  légale  de  l'émeute.  ^  Autour  de  chacune  àf» 
casernes  de  Paris  se  ment  une  population  fnduatrielle,  q^si 
militaire,  et  qui,  placée  1^  -  en  apparence,  pour  snhvenir  aux 
besoins  de  tout  genre  de  la  garnison,  ne  s'j  est..en  effet  établie 
que  pour  subsister  aux  dîépens  de  ceux  qu'elle  fait  vilre..  Ces  , 
diverses  colonies  marchandes  dont  leji  mcmiy,  )es  habitudes 
auraient  droit  à  une  description  à  part**,  se  cim^^aent:  1®  de 
deux  ou  trois  petits  traiteurs,  bisant  ce  qn'on  appelle /a  cwiasno' 
baargeoùe  (attendu  qu'il  faut  que  toul  ait  son  nom),  on  lea 
officiers  de  tout  un  corps  jeûnent,  par  grade ^  à  discrétion, 
moyennant  nne  rétribution  3e:  cinquante  on. soixante  francs  par 
moi/i,  et  qui  s'intitulent  modestement  resloierotair,  malgré  le 
démenti  en  action  qu'ils  donnent  deux  fds  par  jour  à  leurs 
infortunés  pensionnaires;  2*  d'une  demi-douzaine  de  cafés  oh 
se  répartissent,  selon  les  règles . aévèrea  de  la  hiérarchie,  léa 
officiers  et  sous-officiers;  Sfi  d'un  nombre  illimité  de  petits 
détailhnts,  de  marchands  de  comestibles,  et  de  tons  les  débitants 
de  vin  qui  ne  craignent  paa  de  mettre  la  paisible 'cUmitèle  de 
leur  cave  à  l'entresol,  en  rapport  avec^  des  consommateura 
armés  que  la  garde  du  poste  voisin,  dont  ils  faisaient  partie 
la  veille  ou  qu'ils  composeront  le  lendemain,  vient  arracher 
presque.,  tous  les  jours,  à  l'heure  de  l'appel  dn  .soir,  aux 
douceurs  du  culte  brujant  de  Bacchus. 

Presque  ^  tous  les  appartements ,  ainsi  que  les  chambres  dn 
voisinage  dont  peut  disposer,  en  se  gênant,  cette  partie  inteWgente 


TIliLE  0£  GARNISON.  169 

de  1«  pofNdctioii  puriaienne,  tout  neiiblés  par  die  aroe  la  plut 
ngimreiiae  parammie^  et  disposés  pour  rèceToIr  des  ofiidera, 
rien  que.  dea  officiera.  C'eat  là  qu'on  pourrait,  au  besoio^  retrouver 
le  plua  grand  nombre  de  eea  meubles,  reapectablea  par  leur 
ancienneté,  qmont  figure  cent  fois  aux  Tentes  de  Tenelos  du 
Temple.  Le  trémvt  publie,  toajours  peu  prodl^pie  de  ses  fonds, 
quand  il  s'agit  des  brares'  qui  doiTiurt  sayoir  jouer  leur  vie  à 
croix  ou  pile»  au  premier  signal  (du  tambouts  ne  comptant  que 
vingt-quatre  francs  par  mois  aux  capitaines,  et  dix-huit  aux 
Ueuteiiants'^),  pour  frais  de  logement  et  d'ameublenient,  on 
conçoit  que  ceux-ci  sont  forcés  de  se  contenter  d'un  peu  moina 
que  le  strict  nécessaire,  et  qu'ils  ne  sont  précisément  pas  à  même 
de  prendre,  dans  ces  modestes  demeures,  une  idée  bien  exacte* 
du  cot^artabie.  Pour  eux,  Fessentiel  est  que  '  les  issu'es  du 
logement  soient  d'un  accès  facile,  et  que  le  logeur  n'élève 
jamaià  la  prétention  insolite  d'exercer  un  contrôle  bien  sévère 
sur  les  actiona  du  logé. 

A'  ces  industriels ,  qu'une  fréquentation  de  tous  les  instants 
avec  les  col^ps  qui  ont.  successivement  gardé  Paris,  depuis  la 
Fédération  jusqu'à  nos  jours,  a  dressés  à  des  comphisances  de 
plus  d'un  genre,  il  faut  ajouter  nécessairement  quelques 
centaines  de  pudiques  veuves,  dont  les  époux  n'ont  jamais, 
dé  mémoire  de  voisine,  fait  acte  de  légitime  présence  auprès 
de  leurs  tendres  moitiés;  et  enfin,  là  comme  ailleurs,  comme 
partout,  plusieurs  brigades  de  ces  observateurs  bienveillants, 
qu'en  bonne  police  on  juge  à  propos  d'attachei*,  sans  mission 
patente,  aux  pas  de  la  classe  armée;  èlasse  généreuse,  sans 
ardère*pensée^  et  dont  le  dévoikment  n'est  jamais  ostensiblement 
mis  en  question  par  ceux  qui  la  font  mouvoir  à  leur  gré. 

SI  Ton  exc^e  les  chefs  de  coi^s,  qu'une  invitation  de  la 
cour  autorise  quelquefois  à  se  divertir  officiellement,  en  grande 
tenue,  dans  les  salons  des  Tuileries,  et  à  qui  l'on  permet 
d'être  coudoyés  tona  les  raeicredis,  par  la  tourbe  des  mMitaires 
d'antichambre,  qni  foulent  le  tapis  du  ministère,  on  ne  rencontre 
que  peu  ou  point  d^offieiers  de  la  garnison,  dana  les  réunions 
*)  Hors  Psris,  cette  Indemifitë  dinîinue  d^an'  quart. 


t   • 


170  PARIS,    . 

pariaennes.  Un  nilltiiire  doit  être  ptAnniment  l'eeDnnnaiilé^ 
on  se  recommander  lui-même  encore  plus  pnisMmnent  ponr  jouir 
de  Thonneor  de  se  vo|r  admis  ^ana  les  sociétéa  particiiUère«i  Loi 
liens  de  parenté  he  suffisent  pas  tonjonrs;  la  faute  tm  est, 
nous  n'iiésitons  pas  à  le  dire,  aux  officiers  eft  ^éoénl,  Ment 
plus  qu'aux  g^ns  qui  seraient,  en  état  de  les  accneiUlr':  soit 
timidité^  déflancç  d'eux-mêmes,  soit  déêhab&ui9^  dn  monde,  non 
oifficiérs  de  troupe  recherchent  peu  les  occasiotis  de, se  prod^e;  il 
en  est  même  qui  éprouvent. à  un  tel  point  le  jbesoin  de  passer  la 
journée  entière  au  billard,  à  l'estaminet,  qu'ils  n'oseraient 
concevoir  la  pensée  de  sortir  nn  instant  durcerclo  étroit  d« 
leurs  habitudes  antisociales. 

Il  n'y  a  donc  guère  qu'ennufs,  fatigues  et  désappointtiiMntai 
pour  les  officiers  qui  composent  temporairement  la  garnison  de 
Paris.  Bn  prorince,  ces  messieurs  sont  partout,  ^tls  renient 
n'en  donner  la  peine,  tôut-*à-fait' à  la  hauteur  des  habitants  de 
la  classe  riche.  A  Paris,  il  n'en  est  pas  précisément  de  même: 
un  clerc  de  notaire  on  d'avoué,  un  commis  marchand  est  officier 
dans  la  garde  citoyenne;  il  porte  l'épaulette  et  Tépée,  et  souvent 
même  cette  croix  si  ptodiguée,  et  qu'on  ne  voitpssJnriller  sur 
des  poitrines  que  l'étranger  a  senties  au  bout  de  sea  baïonnettes; 
il  est  reçu,  sans  difficultés  aucunes,  dans  maints  lieux  dont  les 
portes  ne  s'ouvrent  Jamais  pour  les  offiders.  Une  ^ré^ention* 
que  l'on  ne  combat  pas  assez,  qui,  aigourd'hui'oii  Fou  ne  vant 
que  par^  ses  œuvres,  et  point  dn  tout  par  l'habit  que  Ton 
porte,  ne  devrait  plus  «exister,^  leur  £dt  perdre  à  Paris  le  rang 
que  personne  ne  leur  dispute  en  province,  et  qui  devrait  ienr 
être  assuré  partout. 

•  L'exiguité  de  leurs  ressoui^ces  financières  lès  éloigne  aussi 
du  monde,  et  à  Paris  plus  qu^ailleurs.  En  province,  nn  officier 
entre  au  spectacle,  et  sort  impunément  du  café,  sans  se  voir 
dans  la  ^rriblè  obligation  de  payer  comptant  le  délassement 
qu'il  1^  va  chercher.  A  Paris,  il  ffut  qu'il  ait  sans- cesse  l'argent 
à  la  main;  là,  plus  d'abonnement  théâtral,  moyennant  nn  jour 
de  solde,  payé  à  la  fio  du  mois;  plus  de  ces  héoéfoles  dames 
de  comptoir,  à  qui  Ton  se  contente  de  dire,  en  lanyont 


TILIiE  DE  6ARNI9ON.  171 

dlliMiqve,  et  en  ntjostant  aon  col.danft  la  ghce:  ^^ÉcriTes,  e'ett 
^jBÊOl  qfai  pale>  Étrangei'  partout  aiUeùrgv  qu'à  la  estaerne  et 
ches  le  tnitenr,  oii  il  prend  aea  repas,  rofflder  ceaae  tout-4- 
fidU  d'être  un  homme  priTilégië  dana  cette  Tille  d'or  et  dé 
koBe,  ak  Ton  v'aocorde  de  crédit  qu'au  riolie  et  à  l'intrigant  $ 
H  rentre  là  dana  la  daaae  vulgaire'  dea  consommatfeora.  Blaia 
ce  n'éat  pna  aaaen  de  ce  fàcbeur  déboire;  adieu  les  doucea 
Joniaaancea  de  Tamour- propre;  à  Paris,  tout  le  monde  a  dea 
prëttentieMi  m  aareir;  on  n'y  rencontré  que  des  geua  d'eaprit  et 
dea  aota;  «t  a'il  lui  échappe  en  public  une  de  ces  gravelare^ 
fai,  depuia  un  dècle  ou  deux,  jouissent  dé  Pheureux  privilège 
de  faire  rire  les  départements,  un  de  ces  bons >- mots  fossiles, 
de  ces  calemhoun  untédifaiviena,  qui  font  inunuablement  fortune 
en  garnison,  il  daU  se  résigner,  à  en  voir  l'effet  totalement 
Bumqn& 

St  pourtant,  loraque  viendra  des  bureaux  de  la  guerre  Tordre 
qui  exilera  de  nouveau  dans  quelque  coin  oublié  de  la  France, 
lé  régiment  qui  achève  à  Park  une  laborieuse  station  de  queK 
quea  moia,  qu'auront  fait,  qu'auront  appris,  qu'auront  vu  lea 
■dUtairea  qui  le  Compoaentf  De  quels  plaiairs  de  bon  goût 
auront  Joui  ceux  qui  ne  demandaient  qu'à  8*en  montrer  dignes? 
Quelle  malaon  de  bonne  compagnie  l^r  aura  permis  l'entrée 
de  êe»  salons?  Auprèa  de  quefs  professeurs  les  moins  dissipés 
aurout^lis  pu  ajouter  à  la  somme  de  leurs  •eonnaisaancesacqu&est 
f^uel  sera  le  nombre  enfin  de  ceux  qui  auront  cherché  à 
vtiliser  leur  séjour  dans  cette  immenae  dté,  véritable  abrégé  de 
l'univers  1 

Ils  auront  arpenté  plnsieurs  fois  par  aemaine,  en  armea,  au 
paa  accéléré  de  cent  vingt  à  la  minute,  lea  ruea  qui  conduisent 
de  leur  caaeme  au  Chainp-de^Mara,  on  à  la  plaine  de  Grenelle, 
ou  aux  différenta  postes  que  dessert  la  garnison;  dans  les  mo- 
ments de  loisir  que  leur  laieae  un  serriez  constamment  pénible, 
lia  ae  aeront  promenéa  aous  les  galeries  du  Palais-Royal  ;  oit 
tranapôrtéa  en  bâillant  de  la  fontaine  inachevée  de  VÉléphant^ 
au  monument  Inaehevable,  qu'on  nomme  indifféremment  la 
Sladehdne  on  le  Tsmplè  de  la  Ohire.  On  lea  aura  vna  dana  les 


172 


PARIS^  TILLE  DE  GARNISON. 


gnin^aettes'  du  bouleirart  extérienri  à  restaminet,  dans  les 
théâitres  ou  fleurit  le  mélodrame,  et  qu'abandonnent  même  les 
cuisinières  qui  ont  appris  à  s'en  moquer^  ô|i  mieni  encore, 
chez  les  Puces  travailleuses .  on  aux  clievanx  de  Franconi. 
Quelquefois,  mêlés  à  des  provinciaux  encroûtés,  ih  se  seront 
assis  sur  les  tabourets  d'acajou  du  café  des  Mille-Colonnes,  on 
n'auront  pas  craint  de  s'enfouir  sous  les  voûtes  enfiimées  du 
café  des  Aveugles. 

C'est,  hélas!  tout  au  plus  si  quelques-uns  des  pins  lettrés 
liurput  pris  sur /eux  de  se  glisser,  à  la  faveur  d'un  billet  gro^w, 
payé  comptant , chez  le  revendeur,  dans  le  parterre  de  la 
Comédie-Française,  ou  au  paradis  de  l'Acâdémie-Royale  de 
musique.  Très-certainement,  bien  peu  auront  eiï  le  temps  de 
visiter  nos  grands  monuments  publics:  du  Louvre,  les  plus 
curieux  auront  entrevu  la  colonnade;  et^  du  Jardin  des  Plantes» 
la  ménagerie. 

Toutefois,  si  vous  les  écoutez,  à  leur  retour  en  province, 
Os  improviseront  de  suaves  parties  de  plaisir,  dont  leur  imagi*' 
nation  seule  aura  fajt  les  frais  ;  i|s  parleront  du  ramssant  séjour 
de  Parts  j  -des  /  additions  sans  nbmbire  qu'ils  auront  faiteé  à  la 
liste  de  leurs  coitiquétes,  et  regarderont  peut-être  en  pitié  ceux 
de  leurs  camaradeS'  d'un  a^tre  corps,  à  qui  un  caprice  bureau- 
cratique aura  interdit  inhumainement  jusque-là  le  bonheur  de 
boire  à  longs  traits 'dans  la  coupe  des  délices^  de  Panïin*). 

"  L.  MONTIGNY, 

Capitaine  au  6 S®  régiment. 


*)  C'est  ainsi  qu^on  appelle  Paris  dans  Vargot  militaire. 


LA  COUR  DE  FRANCE 

EN  JMDCCGXXX. 


VoaB  ivet  pensé,  mon  cher  Ladvocat,  que  le  chftteap  des 
Toileries  occupait  uses  de  place  dans  le  panorama  de  Paris 
pour  qu'il  fftt  nécessaire  de  le  comprendre  dans  la  riche  galerie 
qne  vous  publies;  et  c'est  à  moi,  peintre  inhabile,  mais  conscien- 
cieux, que  TOUS  ares  demandé  d^en  tracer  le  tableau  fidèle. 
Vous  m'ares  dit  qu'ayant  habité  ce  palais  pendant  quinze  années, 
je  devais  en  connaître  les  détours,  'et  qu'il  m'appartenait  d'y 
Introduire  vos  nombreux  lecteurs ,  afin  de  leur  montrer  de 
près  les  hôtes  de  cette  royale  demeure.  „Vou8  pourrez,  avez- 
„Tous  ajouté,  vous  croire  encore  à  votre  bureau,  distribuant 
„à  la  curiosité  (ou  au  dévoùment  des  billets  d'admission  à 
,, quelque  fête  ou  .cérémonie,  et  ce  sera  pour  vous  une  douce 
„ illusion.^  Non,  je  ne  me  laisse  point  entraîner  par  un  attrait 
de  cette  nature;  j'ai  vu  la  cour  d'assez  près  pour  être  blasé 
sur  s;b8  illusions,  comme  Test,  sur  celles  de  la  scène,  un  vieil 
habitué, du  théâtre.  Il  faut  du  vrai  pour  me  toucher;  et  ce 
n'est  pas  lorsque  les  événements  m'ont  replongé  dans  mou 
obscurité  première,"  qne  je  puis  m'abandonner  à  des  rêves 
d'orgueil  ou  d'ambition.  Je  n'étais  pas  d^ailleurs  monté  si  haut 
que    ma   chute   d|kt  ébranler    ma   raison  et  bolileverser .  ma 


174  I       LA  COUR  DE  FRANCE 

philosophie.  J'étais  arrivé  juste  k  ce  point  de  Tue.  qui  donne 
aux  objets  leurs  rentables  proportions:  je  n'étds  ni  trop  prèa, 
ni  trop  loin,  ni  trop  haut,  ni  trop  bas,  pour  ne  pas  bien  voir 
,et  bien  juger;  et  c'est  dans  cet  observatoire  que  je  vais  ipe 
replacer  pour  satisfaire,  autant  qu'il  txi  en  moi,  à  votre  demande. 

Mais  ne  devrais-je  pas  être  arrêté  par  la  composition  même 
de  votre  livre?  J'y  vois  partout  les  critiques  lesjplus  vivea  et  les 
plus  mordantes,  sur  les  travers,  les  vices  et  les  ridicules  dea 
différentes  classes  de  la  société.  Rarement  l'éloge  vient  ae 
placer  dans  ,ces  pages  spirituelles  dont  Sterne  et  Âddison 
auraient  envié  la  malignité;  et  moi,  qui  n'ai  presque  que  du  bien 
à  dire,  parce  qu'avant  tout  je  veux  être  ml,  n'ai-je  pas  à 
craindre  qu'au  milieu  de  cette  foule  d'afticles  si  piquants  et  ai 
ingénieux,  le  mien  ne  ressemble  k  icep  fmils  sans  saveur  qu'on  place 
au  dessert  pour  faire  nombre ,  avec  la  certitude  qpe  personne 
ne  s'avisera  d'y  toucher.  Mais  qu'importe?  il  est  peut-être 
encore  des  cœurs  qui  rêvent  au  passé  ;  c'est  popr  eux  que 
j'aurai  écrit,  si  je  ne  puis  espérer  d'être  lu  de  ceux  qui  l'onl 
déjà  oublié,  ou  qui  ne  l'ont  jamais  connu.  -  '     / 

Ne  doîs-je  pas  encore  craindre  qu'on  ne  dise:.  yJX  a  aervt 
„ quinze  ans  la  famille  exilée:  il  lui  a  dû  l'existence  des  siens: 
,^la  reconnaissance  le  fera  parler;  il  a  sûrement  l'habitude  de 
^, flatter  ses  maîtres;  défions-nous  donc  de  ce  qu'il  nous  dira,^^ 
A  Dieu  né  plaise  que  je  m'offense  jamais  dit  reproche  de 
reconnaissance^  et  de  fidélité;  ce  sont  des  vertus  trop  rares  , 
pour  qu'on  n'en  soit  pas  fier,  quand  on  les  sent  dans  son  cœur. 
Que  l'on  m'accuse  donc  de  flatterie^  soit.,  j*y  consens;  mais 9 
du  moins,  je  n'aurai  flatté  que  le  malheur;  et,  certes^  si  les 
pavés  sanglants  de  juillet  n^eussent  pas  brisé  d'un  même  coup 
la  couronne  de  Charlemagne ,  le  sceptre  de  saint  Louis  et 
l'épée  de  Henri  IV;  si  Charles  X  régnait  encore  aux  Tuileries,  - 
je  me  tairais,  de  peur  qu'on  ne  jugeât  ma  louange  intéressée; 
ou,  si  je  prenais  la  plume,  ce  serait  pour  montrer  que  les  idées 
libérales  de  la  jeunesse  actuelle  avaient  leu?8  entrées  à  la  cour, 
et  qu'il  n'y  avait  d'exclusion  que  pour  len  principes,  révpli^- 
tionnaires. 


• 
x 


KN  MDCGCXXX.  175 

« 

J'aurais  ki  me  belle  oecagion  d'entamer  un  chapitre  de 
politique,  et .  de  résumer  en  quelques  pagea  ce  qui  s'est  imprimé 
dans  les  journaux  depuis  deux  ans.  Je  pourrais  prouTer  aux 
partisans  de  la  souveraineté  du  peuple,  qu'ils  invoquent  seuls 
le  droit  divin,  puisque  la  voix  ^u  peuple  passe  pour  être  la 
voix  de  Dieu,  Fos  papuU,  tox  Pei:  tandis  que  leurs  adversaires 
ne  s'attadient  qu'au  droit  d'hérédité,  principe  d'ordre  et  de 
sécurité  pour  les  gouvernements  comme  pour  les  familles,  droit 
inviolable  et  sacré,  qui  esdsta  sans  tcontestation  depuis  Adam 
jusqu'à  Saint-SimoB,  [\ 

Je  me  trouverais  d'ailleurs  trop  dépaysé  dans  le  domaine  de 
la  polittgiue,  dont  mes  foùts  constants  m'ont  toujours  tenu 
éloigné.  Je  préviens  doiio  les  lecteurs  de  votre  livre ,  que  je 
ne  les  ferai  point  pénétrer  dans  le  grand  cabinet  oir  se  tenait 
le  conseO  des  ministres;' je  n'y  étais  point  admis;  et,  comme 
Je  n'ai  jamais  écouté  aux  pertes,  il  me  serait  impossible  de 
dire  ce  qui  s'y  passait.  Je  sais  seulement  que^  sous  le  dernier 
ministère,  il  s'est  dépensé  trois  feuilles  de  papier  de  Urop^ 
puisqu'elles  ont  allumé  un  si  déplorable  Incendie. 

C'est  vous,  bons  habitants  des  provinces,  vous  qui  u'aveu 
jamais  assisté  aux  fêtes  et  cérémonies  de  rancieuiie  cour,  c'est 
vous  que  j'invite  à  me  suivre  dans  ces  TuOeries  dont  le  nom 
seul  vous  est  conuu.  Je  ne  vous  ferai  p<»nt  la  description  de 
son  aspect  extérieur.  Tous  devea  en  avoir  déjà  quelque  idée, 
ne  fiit-ce  que  par  ces  gravures  enluminées  représentant  la 
popidatlon  entière  de  Paris,  dansant  de  joie,  en  mai  1814, 
abus  les  fenêtres  de  Louia^XVIH,  od  bien  encore  ce  peuple 
armé  de  fusils  et  de  haches,  criblant  de  balles  et  brisant  lea 
portée  du  palais  de  son  roi,  en  juillet  1830.  Cest  dans  l'inté- 
rieur du  château  que  je  veux  vous  conduire;  mais  je  me 
gardent  Ueu  de  vous  le  montrer  tel  qu'il  était  après  les  trois 
Journées ,  avec  «es  portes  enfoncées ,  ses  meubles  brisés ,  ses 
glaces  fendues,  ses  tentures  déchirées,  ses  tableaux  soulUés, 
ses  registres  lacérés;  ses  registres,  dont  le  plus  maltraité  était 
celui  des  secoura,  peut-être  parce  que  plusieura  des  vainqueura 
veoUent  en  fUre  disparaître  lemrs  noms.     Loin  de  rappeler 


176  LA  COUR  DE  FRANCE 

ces  fiiits  affligeants,  je  voudrais  pouvoir  les-efteer  àe  k  mémoire 
des  hommes.  '  Malheureusement  ees  faits  sont.de  i'Ustoire,  et 
l'histoire  inexorable  les  dira.. 

Reportons-nous  à  des  jours  plus  heureux,  et  tâchons  de  vous 
faire  assister  h  quelques-unes  des  fêtes. et  cërémonies  de  ja 
cour  de  Charles  X.  Mais,  comme  vous  n'avez  pas  d'habit  fran^ 
çais,  n'entrons  point  par  le  grand  eseidier.  Il  se  trouve  là  un 
homme  qu'on  appelle  un  Suisse,  quoiqu'il  ^it  Françali,  qui 
vous  dirait  que  l'étiquette  ne  permet  pas  d'entrer  en  hottes 
dans  le  palais  du  roi.  Vous  maiidiries  l'étiquette,  saits  songer 
que  c'est  elle  qui  impose  k  la  vanité  robligStion  d'enrichir  le 
travail.  L'escalier  par  lequel  je  vous  introduis  est  fibre  de 
cette, gêne.  Vous  êtes  étonné  que  les  marches  en  soient  piua 
usées  j[ue  celles  de  l'autre;  c'est  qu'il  conduit  à'^Ia  caisse  des 
aumônes^  à  cette  cassette  qui  est  l'opposé  du  tonneau  des' 
Danaldes,  car  on  y  puise  sans-cesse,  et  elle  n'est  jamais  vide. 
Montons  encore»  et  traversons  ce  corridor  noir  oh  logent  à' 
droite  et  à  gauche,  dans  des  chambres  étroites,  incommodés, 
et  cependant  enviées,  le  grand  seigneur  et  le  valet^de-chambre, 
le  itfaltre-d'bdtel  et  le  médecin,  l'aide-de-camp  et  l'aumênier, 
le  gentilhomme  et  le  roturier.  Là,  tpus  les  rangs,  tontes  lea 
dignités,  tous  les  grades  sont  confondus.  Quand  nous  nous 
rendrons  au  jugement  dernier,  je  suppose  que  nous  passerons 
tous  par  un  corridor  noir,  qui,  comme  celui  des  Tuileries, 
réunira  toutes  les  distinctions  sociales. 

Maintenant,  descendons  un  étagç,  et  entrons  ches  le  premier 
gentilhomme  de  la  chambre ,  l'un  des  grands  officiers  de  la 
maison*  Demandons-lui  des  billets  pour  assister  à  la  cérémonie 
de  la  cène,  et  quand  nous  les  aurons  obtenus  de  son  obligeance 
habituelle ,  faisons  des  vœux  pour  que  la  veille  il  n'y  ait  pas 
eu  entre  lui,  le  capitaine  des  gardes  et  le  ,grand-maUre  des 
cérémonies  a  quelques  débats  sur  les  droits ,  privilèges  ou  attri- 
butions de  leurs  charges  respectives.  Il  ne  serait  pas  bien  sûr 
alors  que  le  garde-du-corpf|  nous  laissât  entrer,  tant  la  consigne 
est  soumise  aux  petites  vengeances  de  sou  cltef.  Mais  cette 
fois,  tout  est  d'accord:  le  garde-du-cprps  n'a  rion  dit,  l'huisier 


'    EN  MDCCCXXX.  177 

de  la  cbambre  il  pris  .notre  billet ,  et  le  Talet  de  chambre 
noua  a  indiqué  notre  place  derrière  les  dames.  Quel  «charmanlf 
coop-d'œil,  et  quel  air  de  fête  présente  cette  cérémoniiB 
relifteuse!  La  chapelle  du  château  ne  pouvait  la  contenir  dans 
son  étroite  enceinte,  et  c'est  la  galerie  de  Diane  qu'on  a  disposée 
^our  cette-  solennité.  Jç  vous  toIs  sourire,  en  portant  vos 
regards  sur  les  riches  peintures  quii  décorent  le  plafond  de 
cettSs  galerie.  L'Amour  et  Psyché,  Diane  et  Sndymion,  Hercule 
et.Omphale',  tous  les  dieux,  toutes  les 'déesses  dif  paganisme, 
aemUeat  peu  propres  à  orner  la  pompe  d*une  cérémonie  chré- 
tienne. Mais  baissez  les  yeux ,  voyez  s'élever  ce  simple  autel , 
où. Dieu  va  descendre,  cette  chaire,  oii  va  parler,  son  ministre, 
•et  vous  ne  serez  plus  tenté  de  sourire,  car  vous  aurez  compris 
toute  la  distance  qui  sépare  Terreur  àe  la  vérité. 

A  l'une  des  extrémités  de  la  galerie  est  dressée  une  vaste 
table,  sur  laquelle  treize  plats  de  différente  nature ,  sont  treize 
fois  répétés  et  rangés  av.ec  symétrie  $  chacun  d'eux  est  orné  de 
fleurs  odorantes,  qui  répandent  un  parfnm  délicieux.  Dans 
toute  l'étendue  de  la  galerie,  trois  rangs  dé  gradins  sont 
disposés  à  droite  et  à  gauche  :  ils  contiennent  d'un  côté  dea 
darnes^  dont  les  parures  élégantes  son^un  peu  mondaines, '  mais 
dont  Taspect  est  enchanteur;  et  le  livre  quelles  tiennent  à  la  . 
main,  mais  qu'elles  n'ouvrent  pas,  atteste  du  moins  leur  pieuse 
intention. 

En  face  de  la  tribune  réservée  à  la  famille  royale  y  et  sur 
des  gradins  plus  élevés,  sont  rangés  treize  jeunes  enfants 
pauvres,  représentant  les  treize  apôtres;  car  lors  de  la  cène, 
Judas  n'avait  pas  encore  renié  Dieu.  Rien  n*est  à  la  fois  plus 
fionÀque  et  plus  touchant  que  .le  soin  des  mères  potir  faire 
briller  la  beauté  de  leurs  enfants,  sous  la  chemise  l^lanche  et 
la  robe  rouge,  dont  la  munificence  royale  les  a  revêtus.  Voyez 
comme  elles  sont  indifférentes  au  spectacle  pompeux  qui  les 
environne:  elles  n'ont  des  regards  que  pour  leurs  fils,  la  veille 
encore,  couverts  dea  livrées  de  la  misère,  aujourd'hui  si  frais,  . 
si  propres ,  si  beaux.  Voyez  couler  de  leurs  yeiuc  des  larmes 
Pabis.  m.  '    12 


178  LA  OOUR  DE  FRANCE 

d'orgueil  el  de  joiei  je  ne  crois  pas  f»'ll  em  Cftt  une  seule  qai 
ne  se  crût  u»  objet  .cTenvle  pour  tontes  les  mères* 

A  la  sniie  des  spètres  était  placée  la  nmsiqne  du  roi,  agvnt 
pour  eh^  Chémbini  et  Lesnenr,  ponr  dnrecte&r  Plantade,  et 
formant,  par  la  rénaion  de  tons  les  talents,  an  eaaemUe  d'exé^ 
cntion  qui  ne  connaît  ancme  rùralité,  et  qni  sera  le»g«  temps 
re|[retté« 

Mais  toot-à-cosp  .une  voix  s'éière,  et  dit:  Lf.  roi:  royea 
jDomme  ohacnn  s'avance,  se  penche,  se  presse  pour  l'apercevoir; 
U  salue  avec  cette  grâce  qai  lai  est  natorelk,  tfA  n  a  rien  d'an 
^vieillArd,  et  le  respect  seul  contient  Téian  que  sa  kmté  seasbie 
,  mcourager»  L'office  divin  est  près  d'être  adievé"  avant  que 
Ton  ait  songé  k  prier.  Ia  sermon  tient  ensuite,  et  on  i'éeeuta 
dans  la  coiifiance 'qu'il  ne  &ut  pas  moins  qu'on  Aossuei  et  an 
JttassiiloQ  pour  prècboiP  devant  la  Cour  ;- on  est  trompé  dans 
son  attente 9  mais  Ton  se  console^  on  a  bien  va  ,1e  roi  Comme 
tm  le  suit  des  yeax,  pendent  que,  par  un  pieax  osi^  des 
rois  de  Erance,  il  lave  lui-même  les  pieds  des  treiae  apÂtres, 
en  sigve  d'humUité  chrétienne  ^  Riez,  impies,  de  ces  tottc&antes 
aolennttés  du.cult^  de  vos  pères;  mais  si  vous  j  assistea  uaa 
seule  fois,  vous  ne  rirez  plus.  Tout  n'est  eependant  pas  sévèi^ 
et  religiejiix  dans  la  cèoe;  les  officiers  des  cérémoniea  et  d« 
Tautel  s'avancent  en  procession,  tenant  à  la  main  les  insignes 
de-  leurs  charges  et  des  bouquets  ;  après  eux  marche  le  dauphin 
de  France,  suivi  d^  grands  officiers.  Ils  viennent  treiae  fois 
d^e  sui(;e  chercher  le  pain,  le  vin  et  les  plats  destinés  aux 
apôtres.  Us  les  portent  an  roi,  qui  les  dépose  dans  des  cor* 
bdllea  aux  pieds  de.  chaque  enfant}  il  y  jcnnt  pour  chaenn 
d'eux  le  don  d'une  bourse ,  contenant-  treize  pièces  de  cinq 
francs,  Alors  la  cérémonie  est  ai^hevé^,  et  le  roi  peut  se  dire:' 
^J'ai  fait  mieux  .qu'an  acte  de  dévotion  on  d'iiomilité;  j'ai  fait 
„le  bonheur  de  treize  familles.*^  ^ 

Bfainteiiant  qu^  nous  avons  vu  le  roi  très-chrétien,  abaissant 
la  majesté  rojsle  devant  ceux  que  le  P*  Bridajne  appelait  les 
meiil^ui^  anUs  de  son.  Dieu;  çbçrchouf  à  le  voir  dans  cette 
cérémonie,    qui   nsguère  encore  rsppelait  seule  les  anciennes 


EN  MDCCGXXX.  179 

de  |«  cb«vale7ie.  Là,  il  est  «M-«ettI«tt«vt  vol  de 
France,  il  est  aussi  grand-maltre  de  Tordre  de  Saint-Bsprii, 
Cet  ordre,  '  fondé  par  Henri  III ,  f|ue  tona  4ea  aoqveraina  de 
l'Europe  étaient  fiers  et  beurenx  4«  porter»  cet  ordre  qui  déco- 
rait la  poitrine  d'Henri  IV,  de  Louis  XIV,  et  de  tons  les  grands 
hommes  de  guerre  et  d'état  des  denx  derniers  sièoles}  «et 
ordre,  la  récompense  la  plus  glorieuse  et  la  pins  enviée  des 
grandes  illustrations  de  Tépoque  actuelle  ;  la  révolution  dernière 
n'a  pas  roula  qu*il  snrrédU  à  la  monarchie. 

La  dernière  cérémonie  de  Tordre  du  Saini-Esprit  eut  lien 
le  30  mai  1830 ,  jour  de  la  Peirtecète.  La  direetion  des  fèteo 
et  cérémonies  avait  déployé  tout  le  luxe  de  ses  tentures,,  pour 
décorer  le  grand  vestibnle  et  la  galerie  de  pierre  qui  conduit 
à  la  chapelle  ;  le  goùl  le  plus  parfait  a  toujours  présidé  au9 
travaux  de  ce  genre,  et  ceux  qui  se  rappellent  Notre-Dame  le  ' 
Jour  du  baptême  dn  duc  de  Bw^eaux,  et  la  cathédrale  .de 
Reims  au  s^cre  de  Charles  X,  rendront  twte  la  Jastit e  qui  est 
due  au  talent  ingénieux  et  fécond  de  MM.  H{ttorff  etLecointe» 
et  aux  pinceaux  de  Cibéri. 

Le  chapitre  de  l'ordre  se  tint  à  11  heures  dans  le  grand 
cabinet.  Là  s'étaient  rendus  dans  lenrs  ciches  coatunies  de  veloura 
noir ,  brodé  d'or  et  doublé  de  soie  verte ,  les  chevaliers  déjh 
reçus,  portant  en  sautoir  le  collier  de  Tordre,  et  sur  le 
manteau  la  plaque  d'argent,  insigne  brillant  de  leur  dignité* 
Le  roit  dont  ce  costume  relevait  eneore  Télégfnce  chevaleresque,  ' 
présida  le  chapitre  assemblé;  puis  le  cortège  se  mit  c^n  marche 
pour  la  chapelle ,  oh  devaient  être  reçus  les  chevaliers  promus 
nouvellement.  Ils  s'avancent  sur  deux  rangs,  et  traversent  une 
double  haie  de  dames  élégamment  parées;  on  regarde,  on 
nomme  lea  chevaliers  à  mesure  qu'ils  défilent,  et  souvent  dee 
observations  malignes  résultent  des*  rapprochements  bisarree 
qu'opère  Tordre  du  cortège.  Là's'avancent  côte  à  côte  et  sur 
la  même  ligne,  comme  pour  montrer  TenvaUssement  des  fllui* 
trationa  nonvellea  sur  le  domaine  de  la'  vieille  aristocratie  : 

Le  duc  de  la  Trén^ouitte  et  H.  Laine  $ 

M.  Raves  et  le  duc  de  Montmorency; 

18  • 


180  LA  COUR  DE  FRANCE 

.  Puis  pouir  attester  que  l'ambition  pent  aniver  au  tnêmè  but 
par  divers  chemins: 

Le  dnc  Decazes  et  le  comte  de  Villèle; 

Le  comte  de  Peyronnet  et  le  duc  de  Dalmatie. 

Puis  enfin,  pour  montrer  comment  deux  gentilshommes 
comprennent  différemment  leurs  devoirs: 

Le  dnc  de  Mortemart  et  le  vicomte  de  Chateaubriand. 

Une  circonstance  particulière  donnait  un  attrait  plus  vif  de 
curiosité,  et  ajoutait  un  intérêt  plus  touchant  à  cette  cérémonie: 
le  roi  recevait  chevalier  de  Tordre  du  Saint-Esprit  le  jeune 
duc  de  Nemours,  en  présence  de  toute  sa  famille.  11  n'est 
personne  qui  ne  se  rappelle  l'air  noble  et  g^cienx  du  jeune 
prince,  et  Témotion  profonde  qu'il  ressentit  à  là  voix  de 
l'auguste  vîeiUard,  qui  hii  traçait  les  devoirs  d'un  preux  cheva- 
lier. Oi|  etkt  dit  un  père  heureux  et  fier  de  trouver,  dans  son 
'fils,  un  cœur  oh  germeraient  sans  peine  des  semences  d'honneur 
et  de  loyauté.  Tous  les  spectateurs  étaient  attendris:  une 
mère  pleurait  ;  et  je  fis  des  vœux  pour  que  ses  larmes  fussent 
les  dernières  qu'elle  eût  à  répandre. 

Passerons -nous  maintenant  de  cette  grave  et  imposante 
solennité  à  ces  fêtes  si  animées,  si  joyeuses,  que  ramenait  tons 
les  ans  à  Saint-Cloud ,  la  Saint-Henri  ?  Vous  montrerai-je  le 
Trocadéro,  se  peuplant  de  jeux  de  tonte  espèce,  de  boutiques 
de  tout  genre,  où  les  acteurs  les  plus  renommés  de  la  capitale, 
transformés  en  marchands  forains,  distribuaient  avec  gràc^  à 
tout  venant  des  chansons,  des  jouets,  des  bonbons  et  des  fieurs, 
pour  la  modique  rjétribution  d'un  remerclment?  Vous  ferai  -je 
assister  avec  toute  la  cour,  dans  ce  vaste  amphithéâtre  élevé  en 
trois  jours ,  à  cette  brillante  représentation  du  drame  héroïque 
de  Bisson ,  -  oh  Franconl  et  ses  acteurs  ,  hommes  et  chevaux , 
donnèrent  tant  de  preuves  de  leur  rare  intelligence?  Voyes 
comme,  au  sortir  de  ce  spectacle,  le  duc  de  Bordeaux  ras- 
semble sa  petite  armée  d'enfants,  les  fait  manœuvrer,  au  milieu 
de  la  foule  étonnée,  avec  l'aplomb  et  Texpérience  d*uu  vieux 
capitaine;  le  j^'oilft  qui  l'entraîne  vers  ces  jeux  gymnastiques , 
oii  il  donne  è  tous  l'exemple  de  l'adresse,    de  la   force  et  de 


I 


EN  MDCGCXXX.  181 


I 


riotrëpiditë.  Tons  les  spectatenn  f remissent  do  x  danger  auquel 
il  s'expose;  mais  Ini  ne  craint  rien:  il  s^écrie  :  \^  moi^  Françaisi 
et,  d'un  pas  assuré,  il  monte  à  Tassant,  et  va  planter  son 
drapeau  à  Textrémitë  d'une  planche  étroite  et  mal  aflfermie. 
Puis,  un  instant  après,  se  mêlant  aux  soldats  du  poste  Toisin, 
il  joue  avec  eux  aux  quilles  comme  un  camarade;  mais  il  a 
soin  de  perdre  la  partie,  quand  il  est  sûr  de  la  gagner;  car 
il  Tçut  être  généreux,  sans  qu'on  lui  en  ait  Tobligation.  Peut- 
être  aussi  aimerez-?ous  ^  Toir  cet  aimable  enfant,  recueillant 
avec  une  ardente  attention  les  leçons  /  de  ^  ses  deux  habiles 
iostitutenrs,  MM.  de  Barande  et  Colart  ;  et  s'attachant  surtout  k 
l'histoire  de  son  pays,  et  reftisant  obstinément  d'appeler  autre- 
ment que  le  mauvaiê  C9nnéiable^  le  connétable  de  Qoiirbon, 
qui,  suiyant  lui,  ne  méritait  plus  de  porter  ce  nom,  puisqu'il 
avait  porté  les  armes  contre  son  roi. 

HaiÉ  oh  m'ont  emporté  mes  souvenirs?  Nous  voici  à  Saintr 
Cloud,  et  je  ne  devais  parler  que  des  Tuileries;  les  jeux  d'ua 
enfant  m'ont  fait' oublier  les  pompes  de  la  cour. 

Bile  n'élait  pas  sans  éclat,  cette  conr  dont  le  luxe,  qui 
cq^ndant  'n'avait  rien  d'exagéré,  était  un  puissant  mohile^de 
la  prospérité  du  commerce.  Ces  trois  cents  gentilshommes  de 
la  chambre,  ces  écuyersxavalcadours,  ces  offiders  des  cérémonies, 
de  la  vénerie  et  de  Thôtel,  couverts  de  riches  habits  brodés 
d*or,  étaient  autant  de  tributaires  de  l'industrie,  ejt  lui  payaient 
avec  joie  un  impôt  de  vanité.  Nous  oublions  trop  que  le  pain 
du  pauvre  est  dans  la  main  du  riche,  et  qu^il  vaut  mieux  que 
ce  pain  soit  pour  lui  le  prix  du  travail,  que  le  don  de  la 
charité. 

Afin  de  nous  réconcilier  avec  ce  luxe,  que  l'on  blâmait  si 
légèrement,  assistons  à  ces  jetês  du  roi^  oh  toutes  les  notabilités 
sociales  étaient  Inritées.  DepulÉ  huit  jours,  on  sait  d'avaiice 
dans  les  ateliers  de  Paris  qu'il  doit  y  avoir  cercle  ^  la  eour^; 
car  on  ne  peut  suffire  aux  commandes  qui  s'y  multipUenl» 
Tailleurs,  couturières,  brodeurs,  modistes»  coiffeurs,  byoQtier% 
etc.,  tous  se  réjouissent,  et  le  bonheur  de  l'invité  qui  se  rend 


182  LA  COUll  DE  VRANCE 

à  la  Cèle  dans  nn^  brillant  équipage  est  partagée  pair  l'ouvrier 
40!  le  voit  passer. 

Itttons*nou8  de  noas  mettre  à  la  snite  de  ces  iniHe  Toitnres 
qài  s'ai^ane^nt  en  ordre  dans  la  eonr  des  Tafterfes,  long'-tentps 
avant  Thenre  Indiquée  mir  les  lettres  d'invitation;  ear  cfe  n'est 
pas  eonme  dans  ces  bals  de  société  où  11  est  de  bon  tdn 
d'arrivéf  fard  afin  d«  produire  plos  d^e£fet•  Ici  on  veut  être 
des  premiers  à  recevoir  un  regard  du  roi.  Mais  déjà  les  rangs 
têe  pressent  dans  ces  vastes  salons  où  l'édat  des  bougies  répand 
un  jour  si  fvrorable  sur  la  beauté  des  femmes  et  sur  le  Ivxe 
de  leurs  parufes.  Il  est  Impossible  de  te  figurer,  sans  l'avoir 
vb,  le  magnifique  spectacle  que  présentaient  la  salle  du  tlH^oe 
et  la  galerie  de  Diane,  lorsque  rseil  en  emlnrassalt  tont-à-conp 
l'ensenBlde  éblouissant:  il  n'était  personne  qui,  «n  entrant,  ne 
tB^arrétât  pour  l'admirer. 

Là  sont  réunis,  le  ministre  passé  songeant  aux^mo^^ns  de 
ressaisir  le  pouvoir,  le  ministre  présent  préoccupé  de  la  crainte 
de  le  perdre,  et  le  ministre  futur  rêvant  aux  cba«ces  qu'il  a 
pour  s'en  «nparer.  Tous  les  trois  se  saluent,  se  serrent  la 
main  avec  afffectbm;  on  les  prendrait  pour  des  amis.  Là,  se 
groupent  des  pairs  de  France,  qui  fiers  de  leur  droit  d'hérédité 
et  confiants  dans  sa  durée,  estiment  et  calculent  ce  qaie  vaut 
un  fils  alfté  de  pair,  et  par  quelle  dot  la  fille  d'un  banquier 
pent  aoheter  un  'titre''  de  comtesse  et  ses  entrées  àr  k  cour. 
Ge  ne  sont  point  aeùlement  les  pairs  de-  Louis  XVIU  et  de 
Cbarles  X  qui  se  livrent  à  ces  espérances:  je  vois  d'aadena 
sénateurs  de  Napoléon  partager  ces  iliusions  dont  ils  sentent 
aujourd'hui  tout  le  néant.  Voici  près  d'eux  de  vieux  généraux 
qni,  depuis  ia  République  jusqu'à  Charles  X,  ont  servi  tmm  les 
gouvernements.  Le  drapea»  a  changé^  nniis  qu'importe?  l'honneuè 
nnlitaire  n'a  point  fidlli.  Car  depuis  nos  révolutions  >  il  leur  iest 
impoBSîMe  de  le  placer  aiileura  que  dans  le  courage.  Ils  causent 
eàtra  eux  de  l'espoir  d'une. guerre,  comme  s'ils  élaient  encore 
en  état  d'en  supporter  les  fatigues.  JCals  ils  ne  peuvent  «'em> 
péeker^  malgré  leurs  anciens  souvenirs,  de  rendre  honunagte  ta 
cea  jeunes  officiers  de  la  garde  royale,  qui>/  par  leur  ternie, 


EN  MDCCCXXX. 


18» 


leur  ditcipliae,  leur  wvirfr»  et  leur  vaiHattce,  li'af  aieAt  à  fmkft 
à  tmx  lie  cette  fidflé  garde,  qui  §t  trenAler  TBarope,  qtt<l 
roçeiBion  de  se  '  nontrer  leori  dignea  sueoeaaeiirs.  Je  hc  safa 
jpovrqnoi  il  me  aembk  rdr  oea  hommea,  à  largea  ^«lettcati 
Jeter  dea  regarda  dédaigneux  aur  cette  fbale  é'IieiDinea  eu 
habita  bk«a ,  dont  le  coUi^  brode  de  fleura  de  Ha  d'argeart 
réfèie  lea  fonctiona  lëgialatirea»  Lea  aratieiia  ^u  ftniatère 
a'ëtojMient  qu'on  ait  Invite  tant  de  membrea  de  l'eppairftioa,  et 
eeux-€t  ae  plliguerit  de  fétre  moina  aouvent,'  et  en  ploa  petit 
nombre  que  leura  adreraairea.  .  Il  n'y  a  point  là  cependant  de 
edtë  droit  y  de  eôtë*  gauche,  ni  de  centre;  on  eat  i^eaqne  du 
même  avia  aur  la  loi  qu'on  diacute  dana  le  àalon'  dea  Ti^erieai 
et  ai  le  aeratiu  ae  faiaait  là,  Turne  ne  eoutiendrait  que  deu 
heulea  bknehea^  tant  était  |^rmide  encore  alora  l'influence  d'une 
iuTitation  au  jeu  en  roi;  êUe  Takit  preaque  le  diuer  ^'un 
minkin  é^^vi.urébvi. 

Maia  uu  profond  aileuce  ancaède  tout^ànconp  au  hourdbiH 
ueméaÉ  dea  eouyeraatîona  pardculièrea;  le  roi  parait,  auiTi  de 
toute  au  flMuille;  il  circule  leutement  dana  lea  aalona,  et  trouvai 
duna  aon  eaBur  le  aecret  «le  dite  k  chacun  le  mot  qui  doit  lui 
plaire.  Cmà  aux  femmea  anrtout  qu'ii  aait  l'art  de  faire  le 
compUiuent  qui  iea  flatte  aana  les  «miiarniaaerf  il  n'icn-  oublie 
uucnms  tant  il  «svaint  de  faire  ée  la  peine,  et  <fen  aérait  nie 
vMtabie  que  de  ue  péa  obtenir  un  mot  du  roi*  J'ai  lo^g-lempe 
eut  testé  de  croire  que  ce  besoin  d'obtenir  uu  moment 
l'utteutiou  du  eouTerain,  était  une  petiteaae  4e  oourtiaan;  maie 
depuio  ^que  j'ai  ¥u,  de  mea  yeuxy  lea  députéa  lea  pfaia  ardente 
de  roppoailion,  iea  hommea  les  plue  fiera  et  leo  plua  indépien» 
danta,  M.  Benjamin  Conetant  lipi-mtom,  ae  praaier,  ae  fonaaer^ 
pour  arrirer  au  premier  rang,  ufin  d'être  apeaçu  par  Cïmtfiê  X» 
et  a'euorgueiUiv  d'une  phraae  obUgeaute,  connue  un  g^érui  le 
fbrapt  d'une  idctoife,  j'ai  été.  forcé  de  reconnaître  qu'il  y  uvniti 
dana  lea  regarda  et  dana  lea  parolea  d'un  roi  de  France»  am 
poMfioir  magique  deraut  lequel  tombaient  toutea  lea  pré?entiona 


Je  ne  doia  paa  ifiidr  le  «ubluaii  dkr  et»  bidUai^ea  uteniost, 


•^ 


184  LA  COUR  0£  FRANCE 

» 

MU18  parler  des  membres  du  corps  diplomatique,  qui  en  eiif  mf^n- 
taieni  l^éelai  par  la  riehesse  et  la  variété  de  leorA  costames* 
et  sans  faire  mention  des  hommes  de  la  cour  de  Charles  X. 
Je  sais  qui!  est  convenu;  sur  les  théâtres  et  dans  les  carrefours, 
qu'un  seigneur  de  la  cour  est  un  être  imbécile,  bas,  cupide,  et 
insolent  Ceux  qui  les  voient  tous  ainsi,  ressemblent  à  ce 
voyageiH  qui,  traversant  rapidement  une  ville,  et  apercevant  à 
une  fenêtre  une  femme  dont  les  cheveux  étaient  roux,  en 
conclut,  et  écrivit  que  toutes  les  femmes  ^e  cette  ville  étaient 
rouases. 

L'homme  de  cour,  tel  que  je  Tai  vu  presque  toujours  {depuis 
la  restauration,   est  fier  de  sa  naissance  et  de  son  nom;  mais 

^  il  sait  qu'il  n^a  pas  plus  de  raison  de  s'en  glorifier,  qu'un 
chanteur  de  la  voix  que  lui  a  donné  la  nature,  et  qu'un  hooune 
riche  de  la  fortune  qu'il  doit  à  ses  pères.  .Dévoué  au  roi,  il  ne 
se  croit  pas  Thumble  serviteur  des  ministreS)  et  quand  sa  con- 
science le  lui  prescrit,  il  se  place  dans  les  rangs  de  l'opposition. 
Il  est  d*une  extrême  politesse,  car  il  a  vu  que  c'était  le  mojea 
le  plus  Éùr  de  faire  reconnaître  .sa  supériorité  sociale*  Il  rend 
justice  au 'mérite,  il  ^estime,  il  l'aime,  il  l'admire  franchement 
et  sans  envié;  mais  il  ne  faut  pas  que  ce  mérite  se  trouve  ches 
un  homme  d'un  rang  égal  «u  sien,  car  alors  H  est  tenté  de  le 
hd  contester.  Il  est  généreux,  car  il  aime  à  suivre  l'exemple'  du 

'  0ialtre  qu'il  sert;  il  sait  d'ailleurs  que  la  générosité  ^st  une 
vertu  noble  et  graude,  et  s'il  ne  se  fiiit  pas  toujours  un  bonheur 
de  l'exercer,  il  s'en  fait  du  moins  un  devoir.  Sans  être  savant, 
il  n'est  étranger  à  aucune  science,  il  trouve  le  secret  de  paraître 
connaisseur  dans  les  arts,  quand  il  ne  l'est  pas  réellement;  mais 
il  ne  s'éri|[e  plus  en  protecteur  des  artistes,  il  est  leur  ami. 
L'empire  de  la  plume  blanche  ^et  du  talon  rouge  étaùt  détruit, 
il  est  forcé  d'être  aimable  pour  être-  aimés  enfin  il  a  des 
mœurs,  ce  dont  if.  s'étonne  comme  du  plus  grand  changement 
que  la  révohiti^^  ait  espéré. 

Tels  sont  en  général  les  courtisans  de  notre  siècle;  mais 
parmi  eux,  il  s'est  trouvé  dés  hommes  qu'on  se  plaisait  à  iB|iuier, 
tans -doute  parce  qu'ils  étaient  placés  sur  les  marches  du  trône 


£N  MOCCCXXX.  185 

qu'on  voulait  abaltre:  dea  hommes  pldns  Ae  courage,  de 
talent  et  d'énergie,  dévoués  aincèrement  aux  vraîa  intérêts 
du  peuple,  qui  les  haïssait  sans  les  connaître;  des  hommes 
qui  ont  trouvé  .dans  leur  âme  noble  et  l<^jale,  dans  leur 
amour  pour  le  pays,  cette  .éloquence  vive  et  i^rofondo^ 
généreuse,  et  fçrte,  vraie  et  passionnée,  qui  n-a  rien  de  la 
chaleur  factice  de  l'avocat,  ni  de  la  pompeuse,  ftedbde  d» 
politique,  mais  qui  étonne,  émeut,  persuade  ceux-là  même  qui 
d*avance  août  décidés  à  les  combattre  et  à  saprifier  leur  con« 
viction  à  leur  opinion  de  commande  et  à  leur  ambition  du 
moment  $  des  hommes  enfin  qui ,  voyant  Fimposs^illté  de  faire 
le  bien,  et  ne  voulant  point  participer  au  mal  qui  peut  se  faire, 
rentrent  dans  la  vie  privée,  et  emportent  dans  leur  retraite 
les  regreti,  l'estime,  et  l'adaûration  de  leurs  conckoyena;  je 
n*ai  pas  besoin  de  les  nommer. 

Les  jours  consacrés  aux  Jèus  du  Bai  n'étaient  paa  les  seuls 
oh  les  sommités  socialea  fussent  admises  à  la  cour.-  Le  peuple 
av^t  aussi  sa  fête ,  et  c'était  celle  du  roi.  Ce  jjour-là,  pas  une 
larmev  qui  ne  tkl  essuyée ,  pas  une  chaumière  qui  ne  fût 
heureuse,  pas  une  famille  qui  n'eût  du  pain»  Mais  comme  cette 
fête  né  fut  point  célébrée  en  l'an  de  grâce  18S0,  je  ne  pip- 
pellerai  que  le  premier  jour  de  l'année,  ce  jour  oh .  suivant 
l'usage ,  tous,  leis  différents  corps  de  l'état  viennent  renouveler 
au  souverain,  qnei  qu'il  aoit,  les  mêmes  hommages  et  les  mêmes 
vœux,,  et  lui  jurer  périodiquement  le  même  amour,  et  la  même 
fidélité.  J'avoue  que  ces  discours  uniformes  que  «prescrit  l'étiquette, 
que  les  sentiments,  plus  ou  moins  sonores,  suivant  l'opinion  et 
le  talent  de  l'orateur,  n'ont  jamais  eu  de  prix  à  mesfyeux  que. 
parce  qu'ila  donnaient  souvent  lieu  à  des  réponses  pleinea  de 
aens  et  de  bouté.  Charles  X\  avait,  dans  ces  occasions ^  une 
facilité  et  une  grâce  d*élocutiou  qu'on  ne  peut  lui  contester./ 

C'était  aussi  le  premier  jour  de  l'an  qu'avait  lien  le  grand 
couvert  L'usage  qui  obligeait  le  roi  et  sa  iimille  à  dîner  eu 
public,  ne  pouvait  avoir  rien  de  pénible  pour  Charles  î.|  Il  na 
devait  paa  craindre  qu'on  le  comparât  à  ces  monarques  d'Orient, 
qui  penaent  que ,  lorsqu'ils  ont  bien  dîné,  aucun  de  leurs  sujets 


186  LA  mVU  Dr  rRANGE 

M  cMt  «mlf  Mol  H  MTftil  que  le  v«eu  d Veari  IV  ëteii  redite, 
et  qo^»  ^  peiile  eu  pot  ne  mmqtialt  n^  à  rartieiii  Indestrieni, 
»i  iitt  kibeiieiix  ooltirttenr. 

Si  eee  dleera  4'eppanit  n'ëteiest  pti  penr  M  «am^diinDee, 
eettèleii  M  se  treirrtit  fkm  keuresx  eacefe  lorsque  |e  Joitr  des 
Mois  rameneit  ce  diner  4»  fàttiiile  dont  Tosofe  M  fatoait  no 
éevoir  «1  doux!  J'aine  ,eeu  enoienaes  coutimies  de  fto»  pèree 
qui  se  transmettent  de  fénér^Ott  en  l^éoërattoni  osanMs  en 
héritage  de  ^e  et  de  bonhenr*  Les  siècles  modernes  ne  sont 
pas  les  eeuls  qnl  aient  4onnë  Te^cemple  4e  cen  rëuaions  de 
fimiille,  pk  té  sott  déberne  une  miyantë  qui  n'a  ni  soucis  n( 
regrets.  I«b  endens  ne  manquaient  jamais  4e  nommer  un  rri 
dhi  ftsdn  iorsfa^tls  voulaient  l'égayer;  et  afin  que  tout  lemonde^ 
m  d'aeedH,  c'était  le  sort  qui  décidait  l'électfoo.  L'ugag«  des 
fèves,  comme  marque  dt8tiacti?e  du  pouvoir,  n'est  pas  jim^ 
n6urean;  Jes  Qrece  a'^m  servaient  pour  la  nomination  de  lenra 
magis^ats,  et  lorsque  Pytbagore  disait  à  ces  disciples:  AiêHneu^ 
eotfs  dé  fèi^oi^  il  leur  donnait  un  conseil  plein  de  sagesse,  dont 
peu  de  gens  anjouMl'Jitti  setuieut  tentés  de  comprendre  le  oona 
énigmstique  et  'mystérlenx.^ 

La  fève,  psml^  nouS|  n'a  point  le  danger  que  redoutait 
JPythagore:  qu'il  est  heuéenx  le  roi  4e  la  tè^€l  il  n'a  poiiit  de 
minislrea  qui  le  trahissent ,  point  de  'Coutiisaua  qui  k  flaUent» 
point  de  Chamhres  qui  le  gênent,  point  4e  joumaiit  qui  trou- 
blent «on  empire;  ses  sujets  «ont  tons  des  amis  qui  lui  patoirt: 
^fimnent  \m  iithut  d'amour;  H  ohoiait.sa  rdpe  «nos  que  la 
politique  contrarie  «on  peneinmt;  s'il  Tembraise,  ou  applaudit; 
ail  boit,  on  «'écrie;  ebfin>  pour  oomUe  de  honfaéuri  son  règnO 
ne  dure  qu'un  «Anent. 

Les  joies  4e  cette  royauté  passagère  ne  iisMtit  peut-*ètre 
jamais  plus  vires  qu'aux  Tuileries,  le  «  janitar  iSSik  Tout 
proBj^rait  dans  le  royaume,  et  les  deocendanis  4^Ilenfff  lY, 
réunia  4ana  un  4taer  deftimitte,  fonnaient  alors  un  «nsemMe, 
aussi  noUe  que  touchant,  des  mémo»  sentiments  et  dos  messes 
«œux.  C'était  mn  jow  4e  IMe  pou'r  tous,  et  surtout  pour  lea 


EN  VIMX^CXXX.  187 

entmH^    qui   cette  fois,   «e  réjeiuBMient  de   voit*  dispei^altTe 
rimportuBe  contrainte  de  rétfquette. 

Antoor  de  cette  table   royale ,    on  royril  d^bord  r«tigfMte 

iMUenl,  qni  aimait  tonjonra  à  laisser,  pamtlre  la  bonté  de  son 

eoBvr  à  traTers  la  dignité  de  son  caractère;  €4iea  loi,   niomme 

n*etivkil  et  ne  demandait  au  roi  que   le  po^réir  de   faire  té 

bien.  A  ses  côtés  étaient  assises  madame  la  diichesse  d'Orléans, 

benrense  mère  d*nne  beile^  et  nombreuse  famille,  et  madame  1» 

Davpfiine,  qui  tâchait  de  se  consoler  de  ne  pas  avoir  un  pareil 

bonhenr,  en  a^doptant  tons  les  malheureux  :  femme  sublime  dans 

rittfortnne,   héroïque  dans  le  danger,    et  qui;;    en  passant  par 

tous  les  degrés  du  malheur,    «st  arrivée   à  ceftte  hauteur  de 

vertu  devaut  laquelle  s'abaissent  toutes  les  gloires,    humaines. 

Près  d*eHe,    ou  voyait  H»  le  duc  d'Orléans,    dont  Charles  X 

idmalt  à  ae  rappeler  les  témoignages  de  lèie,  de  fidélité  et  de 

dévpliment)  lorsque  exilés  tous  deux  sur  des  bords  étraugers» 

ils  ptrtsgeaient  les  mêmes  malheurs  et  fbrmaient   les  mêmes 

espérances:  pais  Madame,  duchesse  de  Serr^,  ei  heureuse,  si 

fière,    si  belle  de  son  fils,    aimant  les  arts  qu'elle  protège  et 

cultive,    doiinant  à  tout  ce  qui  Tenv^omie  h  vie  et  la  gaieté, 

ne  voyant  alors  dans  l'avenir  que  des  jours  «eveios,  et  ne  se 

doutant  paa  que  ies  pauvres  et  les  infirmes  de  son  hospice  de 

Rosny  seraient  bientôt  iréduits  à  impioi;er  la  charité  publique. 

N'oàbliona  dans  «e  tableau  de  famille,    lii  M.  le  Dauphin,    ni 

madensoiselie  dX>rléans,  ni  les' ducs  de  Chartres;    de  Nemours, 

et  d'Auaiale ,    ni  le  prjnce  de  Joinvillcy  ni  les  deux  jeunes  et 

jolies  princesses  d'Orléans,  ni  Mademoiselle^  si  gaie,  si  gracieuse, 

si  spirituelle:  regrettons  de  n'y  pas  voir  M.  le  duc  de  Bourbon, 

que  sea  infirmités  retiennent  à  son  château   de  ^BMnt-Leu,    oh 

il  devait  espérer  de'  mourir  Iranqrille  et  heureux.    Mais  réser- 

VMa  toute  m»tre  attention:  pour   cet   enflint,    qui  bieutât  doit 

jouer  un  rôle  si  important  pamrî  les  auguates  convives.  , 

Mjà  les  deux  premiers  'serriteo  ont  épuisé  la  patience  de 
ces  jeunes  cœurs,  dont  le  rei^ct  arrête  encore  l'élan  joyeux: 
le  nMiment  est  enfin  renu ,  et  toua  les  yeux  se  sont  tournés 
vers  l'offider  de  la  bouche,  qui  porte  sur  un  plateau  d'argenti 


188 


LA  COUR  DE  FRANCE 


reeotiTert  d'ane  teniette,  les  quime  gâteaux,  dont  vn  seul 
contient  la  fè?e  désirée.  Cest  le  duc  d'Anmale,  qui,  par  le 
droit  du  plus  jeune,  les  distribue  aux  coniiTes,  en  ayant  soin 
d'en  garder  un  pour  lui.  Chacun  s'empresse  de  connaître  son 
sort ,  et  les  exclamations  de  l'ambition  déçue  se  font  entendre 
de  tous  côtés.  Du  seul  enfant  rougit  et  se  tait;  non  qu'il  soit 
embarrassé  du  rang  où  il  est  appelé;  malb  11  ne  veut  pas  humi- 
lier ses  compétiteurs  par  l'éclat  de  sa  joie  innocente.  Sa 
nouvelle  majesté  ne  pe^t  cependant  pas  garder  long-tempu 
l'incognito,  et  le  duc  de  Bordeaux  est  proclamé  roi  de  la  tèfe 
aux  acclamations  unanimes.  C'est  alors  qu'à  l'exemple  du  nou- 
veau souverain  tous  les  enfants  se  livrent  à  une  ^gaieté  que  le 
Roi  et  Madame  animent  et  partagent ,  et  que  la  Dauphine  ne 
cherche  point  à  contenir.  Déjà  le  choix  de  la  reine  est  fait  : 
c'est  madame  la  duchesse  d'Orléans,  qui  se  prête  volontiers  à 
recevoir  un  honneur  qu'elle  n'a  peutrètre  pas  envié;,  et  le  dîner 
s'achève  au  milieu  des  éclat^  de  rire,  et  des  cris  de  Le  rai 
boit!  La  reine  hqft!  mille  fois  répétés. 

Les  augustes  personnages,  assis  autour  de  cette  table  royale, 
n'étaient  pas  les  seuls  admis  à  prendre  leur  part  dii  gâteau  des 
rois.  Ler  parcelles  de  ce  gâteau  se  répandaient  avec  profusion 
sur  toute  la  France.  Je  vous  en  atteste  ici,  vous,  poètes  et 
écrivains,  dont  Charles  X  aimait  à  encourager  lea  noblee 
travaux;  vous,  artistes  habiles  dont  les  tableaux  peuplent  nos 
musées  et  décorent  nos  palais,  dont  les  statues  ornent  nos 
pdnts  et  nos  places  puhliques;  vous,  disciples  d'Kuterpe  et  de 
Thalie,  dont  aa  munificence  récompensait  les  talentsf  vous, 
simples  artisans  dont  il  enrichissait  l'industrie;  et  vous,  villages 
incendiés;  vous,  vieux  et  infirmes  serviteurs  de  k  République 
et  de  l'Empire  ;  vous ,  veuves  désolées  et  orphelins  délaissés  $ 
vous-mêmes  aussi,  grands  et  puissants  du  jour,  ne  receviea-vous 
pas  votre  part  du  gâteau  des^  rois? 

Mais  on  va  se  lever  de  table;  et  CharleaX  demande  un 
moment  de  silence  qu'il  obtient  avec  peine: 

„Sfare,    dit r  il  à  son   petit -fils,  votre  règne  tfi  finir  dans 


£N  BIDpCCXXX.  189 

,,€iiiq  mbiiites:    votre   majesté  a'a-t-elle  pas  d'ordres  à  me 
„  donner  ? 

—  „ Oui ,  bon-papa ,  je  veux* .  •  • 

—  ,»VouB  Toulei!  prenez  garde:  en  France,  le  roi  dit: 
^NoËiê  vouhns,  et  quelquefois  même:  Ils  veulent. 

,    —  y,  Eh  bien,  nous  voulons,  que  notre  gouverneur  nous  avance 
„  trois  mois  de  notre  pension. . .  •    ' 

—  99 Que  ferez-vous  de  tant  d'argent? 

—  ,j Bon-papa,  la  m$re  d'un  brave  soldat  de  votre  garde  a 
„ett  sa  chaumière  incendiée,  et  ce  n'est  pas  trop  pour  la  faire^ 
„rebAtir.  •'•• 

—  „ C'est  bien;  je  m*en  charge. ••• 

—  „Non',  bon -papa,  parce  que  si  c'est  vous,  ce  ne  sera 
^pas  moi. 

—  „Et  que  ferez-vous  sans  argent  pendant  ces  trois  mois?  , 

—  „Je  tâcherai  d'en  gagner  par  les  bons  points  qn€  j'aurai 
\,de  mes  instituteurs,  et  que  vous  me  payez  toujours» 

—  „Ah!  voi^s  comptes  là-dessus  Y 

—  „  Sans- doute;  ne  faut-il  pas  que  j'habille  mes  pauvres? 
„  car  j'ai  des  pauvres,  comme  vous,  comme  maman,  comme 
,,ma  tante....  Oh!  j'ai  fait  mon  calcul,  et  je  suis  bien  con- 
„tent.  Quand  j'aurai  donné  dix  francs  à  la  pauvre  femme  du 
„ bois  de  Boulogne  qui  a  un  petit  enfant  malade,  il  me  restera 
„  encore  vingt  sous  pour  faire  le  prince.  ^^ 

A  ces  mots,  Charles  X  embrassa  avec  tendresse  son  petit- 
fils,  et  s'écria:  „ Heureuse  France,  si  jan^ais  il  est  roi!^ 

ÉD.  MENNECHET. 


LES  PETITS  MÉTIERS. 


Paris  est  rempli  d'aa  peuple  d'induatrieb  qui  n'appartien- 
nent qu'à  la  gjt^nûe  ville,  qoi  n'ont  plus  aucun  eens  passé  la 
barrière;  Indusirie  d'éfoût  et  de  .carrefour,  de  mansarde  et  de 
ruisseau;  industrie  de  hasard  qui  a  ses  espérances,  ses  maltri- 
aeS|  son  serrice  central;  industrie  de  chiffons,  de  vieux  dons, 
de  verres  cassés,  de  poèmes  épiqnes  et  de  vaudevilles*  Toutes 
choses  dont  je  dois  parler  gravement  et  avec  estime;  tontes 
industries  avouées  par  la  probité  la  plus  sévère,  le  besoin  le 
plus  légitime  ;  tontes  industries  qui  font  vivre  des  familles,  qui 
envoient  des  enfants  an  collège,  qui  donnent  des  dots  aux  filles 
à  marier,  et  souvent  un  tombeau  au  Père*Lachaise  quand  le 
spéculateur  a  été  fiche,  heureux,  honnête  homme,  et  qu'il  n'a 
pas  fait  son  testament  pour  des  ingrats. 

Voyez-vous,  le  petit  métier  domine  dans  cette  grande  cité. 
II  en  coûte  si  cher  pour  acheter  une  charge,  même  d'huissier- 
priseur  !  Il  faut  tant  d*argent  pour  ouvrir  la  plus  petite  boutique, 
daus  un  temps  oh  il  n*y  a  pss  de  boutique  sans  glacer  contre  le 
mur  et  sans  acajou  au  comptoir!  Les  propriétaires  de  Paris 
sont  si  durs,  le  papier  est  si  difficile  k  escompter!  Cependant, 
il  faut  vivre!  il  faut  échapper  au  désordre  et  à  l'hôpital  !  Vive 
donc  le  petit  métier  sans  boutique ,  -sana  patente ,  sans  -proprié- 
taire, sans  lettre  de  change ,    sans  profit  «    le  petit  métier  en 


UES  PETITS  MriTUML 


101 


plein  afar  ^  à  fkl ,  les  amim  dm»  le»  pèches ,  \fL  haf le  sur  le 
des,  en  moUement  éteikhi  so  eoin  de  fai  nie  sur  les  ereeheCs 
d«  conmlssioBasire,  attendsot  vii  eiMbnd  qpii  tb  venh^  A  ^ee 
heure  du  methi^  deos  les  belles,  feand  tent  PlKPis  vient  d'entrer 
dans  le  semmeil,  somneM  hstetafit  et  prëelpité ,  el  plein  de 
remords,  el  entreeonpë  àm  vokpiës  ftifHÎTes;  senundl  dans  In 
soie  Tolée,  vérltabl<B  cauchemar  commencé  an  hraft  des  ToUares; 
et  qui  s'achève -aux  cris  des  marchanda  d'habité;  vomi  entendes 
autour  des  halles  un  bruit  singulièrement  animé»  ^  On  ne  dort 
pas  aux  hslles,  les  petits  métiers  commencent.  Alors  arrive 
de  toutes  parts,  attelé  h  de  petites  voitures,  un  peuple  de 
négociants  qui  spéculeront  toute  la  journée  sur  un  boisseau  de 
pemmes  de  terre,  sor  douze  bottes  de  c;arottes,  sur  on  paquet 
d'i^gnoBS,  sur  quelques  dbuiaines  d'oeufs.  Pendant  que  le 
grand  commerce  ,de  comestibles  reste  immobile  fc  sa  place, 
attendant  âèrement  les  cuMniers  des  grandes  maisons  et  le  fier 
eor don-bien  de  la  bourgeoisie,  voilà  nos  spéculateurs  en  petit 
qui  s'éparpillent  de  bonne  heure  pour  porter  aux  pauvres  et 
aux  poètes  leur  nourriture  de  ta  }oumée.  Le  pauvre  mourrait 
de  ftdm  sans  ces  carottes ,  ces  pommes  de  terre  et  ces  œulSi 
équivoques  $  le  pauvre  n*est  pas  assex  riche  pour  alter  chercher 
ses  Vivre»  à  la  halle ,  oh  tout  est  à  meilleur  marché  ;  il  attend 
à  son  cinquième  étsge;  11  attend  non -seulement  la  providence 
de  chaque  Jour,  mds^  la  providence  de  chaque  lieiure  de  la 
Journée.  Ainsi  est  &it  le  grand  Paris,  le  Paifs  qui  travaille 
et  qui  espère.  Toute  la  vie  de  ce 'Paris  de  second  ordre  se 
passe  à  acheter  son  repas  à  des  revendeurs.  Le  matin,  quand 
la  laitière'  a  préparé  son  lait  et  se  repose  noblement  à  côté  de 
son  chien  et  de  son  vasç  en  ferrUanc,  vous  vojes  arriver  h 
la  file  tant  le  quartier  matfaial;  des  femmes  en  casaque  blanche, 
pèles  encore'  de  leur  sommeil ,  et  les  chevenx  retenus  dans 
leur  moBchoir;  de  petites  lllles  de  quinze  ans,  qui  viennent  à 
la  place  de  leura  mères,  violettes  de  froid  et  les  cheveux 
flottants;  la  femme  de  chambre  Joviale,  le  célibataire  empesé,^ 
le  portier  ricanear,  l'emploTé  qui  se  sent  humUfé  de  venir 
chercher  sa  pitance  au  grand  Jour  ;    innocentes  abeilles  autour 


••  • 


19t  LKS  PETITS  métiers: 

Ae  la  ruche;  la  laitière  lenr  di«peiKie  son  lait  d'une  main  avare; 
la  distrUiutioQ  dure  jusqu'à  midi:  cette  laitière  na  jamais  eu 
ttue  fâche  à  elle,  elle  n'a  Jamais  entendu  le  chant  de  la  ponie 
qui  pondit' ses  œnfsj  toute  sa  ferme  est  sitnée, dans  une  maisoa 
(de  la  rue  aux  Ours,  ,son  rustique  enfant  est  petit-clérc  d'une 
^ude ,  et.  l'honnête  laboureur  son  mari  tient  les  cannes  et  les 
chapeaux  dans  une  maison  de  jeu. 

.Heureux  rhomme  des  champs  sUI  connaît  son  bonheur! 

Ecoutez!  à  midi  voilà  Paris  qui  se  réveille!  Le  bruit  .monte 
aux  deux;  tout  s'agite,  les 'grands  et  les  petits  métiers  entrent 
en  concurrence..  Chaque  métier  à  Paris  a  sa  concurrence  et 
sa  parodie.  Haut  ^t^  bas,  honnête  ou  non,  permis  ou  toléré; 
cherchez  bien!  et  partout  vous  trouverez  à  côté  des  grandes 
spécuiationa  appuyées  suir  des  capitaux  immenses,  les  spécula- 
tions de.Ja  petite  propriété,  du  commerce  modeste,  du  marchand 
qui  n'en  est  ^s  un.  Voyez  Pans.  A  côté  du  cachemire  de 
l'Orient,  éternel  sujet  des  plaisanteries  de  M.  Scribe,  le  cache- 
mire-Ternaux;  non  loin  du  cachemire-Ternaux,  la  marchande  à 
la  toilette  étale  ses  guenilles  restaurées;,  puis  plus  bas,  madamp 
la  Ressource ,  un  carton  sous  le .  bras,  s'en  va  louant  à  tant  par 
jour  la  dentelle  trouée,  le  manteau  doré  ^du  théâtre^  et  jusquea 
à  la  cornette  et  à  la  chemise,  de  la  prostitution;  Le  petit  métier 
est  un  Protée.qui  ne  rougit  de  rien,  qui  se  plie  et  se  replie 
dans  tous,  les  sens,  qui  se. mettra  tout  nu  pour  avoir  de  quoi  ^e 
vêtir,  qui  se.  vautrera j  s'il  le  faut,,  dans  la  fange,  qui  ne  craint 
aucune  espèce  de  honte,  aucun  genre  d'usure ,  qui  se  glisse, 
s'intrigiie-,  se. pousse 9  se  presse,  qui  veille Uep  nuits  et  lea 
jours,,  qui  fait  le  mort,  qui  prendra  toutes  les  ailnres.^  Vous 
'savez  rhistoire.de  saint  Siméon  Stylite,  qui  est.  resté  quinze 
ans  logé  au  sommet  ^'nne  colonne?  A  Paris,  pour  de  l'argent 
et  pour  très-peu  d'argent ,  vous  trouverez  facilement  un  homme 
qui  remplira  ce  métier^là.  .Car  être  Dieu  aiyourd'hui,  cela, 
est  devenu  un  b^n  pptit^  métier. . 

Allons   dans  la  ville.     Descendu  de  votre  chumbre,    voua 
passez  nécessairement  devant  la^  loge  du  portier.    Cette  loge 


^      LES  PETITS  MÉTIERS  19S 

est  une  espèce  de  niche  au  rea-de-chanssëe,  dans  laquelle 
très-soayent ,  on  n^oserait  pas  loger  son  ohien ,  pour  peu  qu'on 
eût  un  beao  chieç.  Kignrez-Tous  nn  espace  de  sept  à  huit 
pieds  an  plus;  là  se  tient  son?ent  .tolite  une  famille;  le  père 
qui  fait  des  sduliërs,  la  mère  qui  lit  des  romans,  la  1111^  qui 
déclame  des  vers,  espoir  du  Thëàtre-Français;  le  fils  aîné  qui 
joue  du  violon,  compositeur  futur  de  TAmliigu,  le  dernier  né 
qui  broie  des  «fsuleurs  chex  Eugène  Delacroix»  ou  qui  prépare 
les  cui?res  de  Johannot  Tout  ce  monde  d'artistes  Tit  et  pense» 
et  travaille,  et  compose,  et  se  passionne,  en  gardant  la  maison 
que  vous  habitez,  en  tirant  le  cprdon  de  la  porte  au  premier 
bruit  du  marteau.  Savez-vous  oh  ils^  nichent  1^  savez-vous  com- 
ment tous  ces  enfants  sont  venus  duis  le  monde?  comment  ils 
ont  grandi?  comment  ils  ont  trouvé  le  vietum  et  vestitum  dans 
cette  difficile  condition?  qui  lé  sait?  qui  pourrait  le  dire?  Le 
père  de  toute  cette  famille  touche  trois  cents  francs  par  an  pour 
sa  place ,  et  c'est  là  tout.  Cependant  la  famille  est  élevée  ;  le 
père  a  deux  habits,  la  mère  une  robe  dé  mérinos,  la  jeune 
filje  une  chaîne  d'or,  et  le  fils  aîné  une  paire  de  bottes.  Miracle 
de  l'industrie,  de  la  patience,  du  travail,  et  d^e  volonté 
ferme!  Il  y  a  des  mitacles  de  cette  force-là  dans  tontes  les 
maisons  de  Paris. 

Je  ne  vous  retiens  pas  plus  long-temps  à  Votre  porte;  voua 
sortez.  Prenez  garde  à  cet  homme  qui  est  accroupi  dans  le  ruis« 
seau.  Cet  homme  est  nn  regratteur;  il  gratte  et  regratte  entre 
les  pierres.  Il  n'en  veut  pas  aux  chilfons,  il  n'en  veut  pas  aut 
immondices,  il  n'en  veut  pas  aux  vieux  papiers  que  le  vent  emporte; 
chiffons,  immondices,  vieux  papiers,  ce  sont  marchandises  d'une 
nature  trop  relevée  pour  notre  commerçant  II  en  veut,  fa^ 
tout  simplement,  aux  clous  égarés  de  la  ferrure  des  chevaux, 
aux  parcelles  de  fer  emportées  par  le  frottement  an  cercle  de 
la  roue;  il  lave  la  boue  de  la  Tille,  cet  homme,  comme  d'autres 
esclaves  lavent  le  saMe  d'or  du  Mexique;  il  est  heureux  d'ame- 
ner un  clou  sans  tète,  comme  d'autrea  nègres  qui  trouvent  un 
diamant  dans  les  mines.  Voyez  cet  homme!  quelle  attitude 
pénible!  comme  il  est  couché  sur  sa  proie,  que  de  passiott  et 
Paris  III.  IS 


U6S  nSlTTO  MÉITBM. 

d't?idlté  dans  le  ireg;«rdl  conmie  U  Joue  e?ee  b  fertmie!  iptc 
d'imprëeatioM  dans  son  ame!  ceome  aoB  ecnnr  hêH  dans  sa 
poitrine!  Pavvre  homme,  hëlaa!  la  mine  est  pen  akoMdantel  La 
réf  olntloi»  de  juillet  a  renvoyé  tané  de  chevaax  à  la  charrae, 
elle  a  réformé  tant  de  Toitarea,  que  c'est  à-pelne  si  le  miasedk 
eliarrie  encore  asses  de .  fer  pour  qve  le  regrattenr  gfagne  te 
quoi  aller,  le  dimanclie  et  le  bmdi,  se  consoler  à  la  'barritee. 
Dans  des  temps  meilleurs^  il  y  restait  trois  jours  ! 

Quand  vons  atea  évité  le  reg ratteoi^  et  l'èan  qu'il  jette  de  cMé 
et  d'antre,  tous  tombez  d'ordinaire  vis-à-vis  le  commissionnaire  iu 
quartier.  l$e  commissionnaire  du  quartier  est  le  plis  sonvent  tui 
épaif  gaiUard  à  la  vaste  poitrine,  aux  larges  épaules,  à  la  barbe 
noire  ;  on  sent  à  le  voir  que  c'est  On  homme  à  imi  aisci  qui  ne  doit 
rien  à  personne,  à  qui  on  doit  beaucoup,  et  qui  n'est  pas  sans  avoir 
quelque  bontie  réserve  pour  les  mauvais  jours.  Le  oommiSBioBiaoire 
du  quartier,  c'est  votre  domestique  à  vous,  mon  domestique  à  moi, 
notre  domestique  k  nous  tous;  il  est  de  toutes  les  maisons,  il 
entre  et  il  sort  k  velouté  i  ,on  Tappelle  pour  scier  le  bois  es 
hiver^  pour  nwnter  les  fleurs  eu  été,  pour  porter  une  lettre  ea. 
tout  temps;  c'est  loi  qui  conduit  monsieur  à  la  diligence,  qui 
va  au-devant  de  madaihie  à  son  retour;  le  commbsionnaire  a  wk 
nom  à  ,lui;  on  sait  de  quel  pays  il  est,  quel  est  son  âge  et 
celui  de  sa  mère;  il  est  l'ami  de  la  cuisinière,  et  renuemi  du 
portier;  du  reste  indépendant  comme  un  domestique  qui  u 
j^usieurs  maîtres;  inteUigent  et  actif  comme  un  oiltivateiir  qui 
espère;  faisant  beaucoup  en  agissant  peu,  parcourant  beaucoup 
de  chemin  en  allant  au  pas  ;  ne  disant  jam  A  rien  de  trop  ;  discret, 
sobre,  toij^rs  prêt  à  se  mettre  en  rente,  toujours  prêt  à  obliger, 

bligeant  avec  le  même  sèle,  soit  affaires,  soit  amour.  Une  rue 
e  Paris  ne  serait  pas  complète  si  elle  n'avait  pas  son  commia- 
•ionndre  k  elle,  k  oèté  de  l'épicier  ou  du  marchand  de  vin» 

Plus  lob,  sur  le  Poft-Neuf,  sur  le  quai- de  la  Chrève,  hwrs 
des  boutiques,  vagabonds  ou  stationnaires,  sans  patente  maîi  non 
pas  sans  nveu,  voua  renooptrea  une  race  d'industriels,  toujoura 
occupés,  qui  se  croisent  dans  tons  les  sens  et  sans  coninsièn. 
L'un,  4ippiîyé  sur  son  échoppe  d'un  i^ed  carri^  soUtcile,  pour 


I 


U$§  PETITS  WéTIEAS*  195 

w  mmt  h  fêTeur  4^  rendre  «oq  lii9tr«  à  Totre  iîh«wniVe  délostiréef 

rauUra»  d'eue  voix  enreuéei  apf  eUe  votre  cuiiobi?  qu'il  yeot  tondre 

è  toute  forée  $  le  eeniche.  épouventé  fe  f  rease  prèa  de  sou  maltrç 

eu  ebojants  eelui-ei  vend  dea  ellpûiettea;  ceUe-Ui  dea  épinglea; 

ee  vieillv4  fague  aa  vje  avec  le  ancre  d'orge.  Yojea  cette  large 

commère! 'elle  porte  anr  aon  ventre  l'attirail  d'une  cuiaine;  le 

fourneau  eat  allumé;  la  graiase .  éclate  dau|  la  poêle  à  frire,  le 

fHture  ae'deaaioe  aoua  toutea  lea  formea;  Tair  eat  embaumé  à 

dix  paa  à  la  ronde;  la  gauciaae  auccnlente,  la  pomme  de  terre 

dorée,  Ja  côtelette  de  pore  freia,  appétmiintea  firiandiaea  de  le 

place  de  Grève»  Que  dia-je?  le  merlan  délicaii  la  eole,  le  (oiyou, 

meti  délectablea  d'une  aoclété  plua  cboiaîe,  appellent  tour  à  tour, 

l'appétit  du  piTaaant;  la  boucherie  eat  à  c6té  de.  h  cuisine;  le 

'peiaaon  £r^  eot^auapeudu  our  lea  beucboa  de  la  cuiatnière, 

deatiné  à  remplacer  le  poiaaon  frit  II  eat  une  beure;  le  Parisien 

Dût  aou  second  repaa;  il  e  mapfé  une  taaae  de  lait  le. matin,  à 

une  benre  il  mandera  pour  quetre  lone  de  pommea  de  terre  ou 

d'autre  friture,  enveloppées  dana  une  feuille  de  papier  imprimé* 

Tout,  eu  dînant  au  aoleil,  eppuyé  contre  l^  parapet  du  pont,  et 

en  regardant  un  &iaeur  de  toura,  le  Parisien  peut  lire  de  tempe 

à  autre  les  nouvelles  de  la  politique  et  des  »rU  dena  le  bien- 

beureuae  enveloppe  de  aon  dkier.  Ainsi,  tous  les  plaisirs  à  la 

fote  se  réunissent  à  eette  beure  fortunée  pour  l'babîtant  de 

Paris;  l'eau  du  fleuve^  le  soleil  dsns  le  ciel,  Toiseeu  du  quel 

des  Orlèvresi  qui  ebanle;  le  bateleur  qui  joue»  le  friture  qui 

frémit|  lea  nouvelles  politiques  du  journal  de  la  veille;  il  a'en 

faut  eneore  de  trois  jours  pour  que  le  politique  du  port  de 

Alarseilie  en  lise  autant  à  aon  lever,  que  n'en  peut  lire  rbonnéte 

euvrier  du  qptâ  de.  Grève  à  aon  aeeond  repas* 

Or  ne  croyex  paa  que  cette  industrie  à-part  soit  à  la  foHêt 

de  tous  lea  bommta  de  ee  monde*  La  petite  Industrie  parisienne 

n'est  faite  que  pour  le  Pariaien*  H  n'j  s  quo  le  Parisien  qui 

eompreufiet  qui  aime,  qui  aecbe  apprécier  à  leur  juste  valeur 

toua  eea  petita  marchands.  Is  petit  marchand  est  un  être  essen- 

lieUement  perisieu^  une  nécessité  esseutiellemfint  parisienne,  n 

n'y  e  que  i(B  PsrisieQ  qui  saefce  nrrèter,  par  une  ardente  soif 

is* 


196  LE»  PETITS  MÉTIEftS.    ^ 

d*été,  on  honnête  marchand  de  coco /qui  cause  arec  lai*'eia 
esrayant  ton  verre  argenté,  qni  Ini  fasse' remplir  le  verre  Josqu'an 
bord,  et  qni  demande  la .  monnaie  de  ses  dix  centimes  après 
avoir  bn  et  causé  ponr  denx  sous  au  moins  avec  Thonnéte 
marchand  de  coco.  Le  marchand  de  coco,  bon  enfant,  sourit 
agréablement  au  Parisien,  lui  rend  deux  centimes  sur  cinq,  et* 
après  l'avoir  salué  poliment,  il  se  met  à  crier  de  nouveau  soa 
eocO'  à  la  glace!  véritable  providence  des  soldats  et  des  bonnes 
d'enfunts  ! 

A  la  place  de  mon  Parisien,  imagines  un  homme  de  provhice 
bien  dédiiigneux,  bfen  dégoûté,  bien  altéré,  il  passera  fièrement 
devant  la  bienfaisante  tisane;  il  dédaignera  le  sourire  bienveil- 
lant de  la  vieille  Hébé  qui  l'appellera,  et  une  heure  après  il 
se  donnera  une  indigestion  avec  un  pot  de  bière  tournée  qu'il 
boira  dans  un  estaminet. 

n  n'y  a  que  le  Parisien,  dans  le  monde,  pour  parler  à  une 
poissarde,  pour  être  agréable  avec  une  écaillère,  pour  ne  pas 
irriter  une  cuisinière  ambulante  tout  en  marchandant  son  repas. 
Le  Parisien  est  bien  élevé,  Jl  est  poli,  il  a  .le  parler  doux,  il 
érite  toutes  les  dissonnances;  'en  même  temps  il  ne  rougit  de 
rien;  il  accoste  en  plein  jour^  la  grisette  qui  lui  plaît;  il  fait 
son-repas  dans  la  rue,  il  entre  chez  le  marchand  de  vin  et  il 
boit;  c'est  Diogène  qui  s'est  lavé  les  mains  avec  de  la  pâte 
d'amandes.  Ne  craignez  pas  qu'il  en  soit  ainsi  de  l'homme  de 
province.  L'homme  de  province  est  fier;  c^eist  le  type  du  niais 
endimanché.  Il  dédaigne  toutes  les  facilités  de  la  vie.  Tout  à 
l'heure  vous  l'avez  vu  aimant  mieux  mourir  de  soif  que  de  boire 
du  coco,  à'présent  voyez-le  entrer  dans  une  de  ces  cavernes' 
empestées  où  fon  dîne  à  vingt-quatre  sous  par  tète;  le  provin- 
cial s'assied  fièrement  à  une  table  d^une  froide  propreté,  il 
avale  ses  quatre  plats  sans  mot  dire,  et  après  la  mince  tranche 
de  bœuf,  le  civet  de  lapin,  l'omelette  soufflée,  le  petit  pot  de 
crème  et  le  petit  verre,  il  sort  de  là,  l'osil  triste,  le  ventre 
creux,  Festomac  malade;  sans  se  douter  qu'à  la  place  de  Grève, 
ou  sur  quelque  joyeux  boulevart,  il  aurait  fait  un  très-excellent 
dîner  et  très-joyeux  avec  la  moitié  moins  d'argent  Que  voulez- 


LES  PETITS  MJÉTIBRS.  197 

tonsl  'quand  le  provincial  dine,  il  lui  faut  avant  tout  «ne  serviette 
et  un  couvert  d*ar^ent. 

Le  Parisien^  qui  vit  à  Tair,  qui  fline,  qui  fait  le  beau,  qui 
fait  le  voluptueux  au  aoleil,  qui  se  chauffe  dans  les  galeries  d^ 
Palais-Rojal  en  hiver,  qui  a  des  amusements  pour  toutes  les 
heures,  qui  est  suivi  à  chaque  pas  qu'il' fait  par  un  troupeau 
d'esclaves  prêta  à  satisfaire  ses  désirs  au  moindre  geste;,  le 
Parisien  ae  laisse  être  heureux  autant  qu'oo  veut  le  faire  héur 
reux  II  est  dégagé  de  tous  ies  soucis  de  là  vie.  On  a  inTentë 

ê 

pour  lui  un  détail  marchand  qui  ferait  peur  à  tout  autre  peuple. 
Si  le  Parisien  le  veut,  on.  lui  .donne  du  sucre  pour  un  sou,. on 
lui  vend  une  aile  de  volaille,  une  cuisse  de  perdrix  ou  le  crou- 
pion d'un  faisan;  le  Parisien  a  ce  qu'il  veut.  Parlez,  riches  de  . 
la  terre,,  ^'avea-vous  donc,  qu'il  n'ait  pas,  lui)  Cet  insouciant 
flâneur  est  aussi  beau  ,que  vous,  et  aussi  bon  et  aussi  riche. 
Vous  mettez  une  robe  die  gaze,  madame  la  duchesse;  vous  jetez 
one  rose  dans  vos  cheveux;,  un  frais  ruban  orne  votre  taille: 
demain,  aiyourd'hui  peut-être,  Jenny,  la  bouquetière,  mettra 

I  r 

votre  robe  de  gaze;  elle  jettera  la  fleur  de  V019  cheveux  dans 
aes  cheveux;  le  frais  ruban,  entourera  la  taille  de  Jenny,  seule- 
ment il  sera  serré  d'un  cran  de  plus. 

Jl  en  est  ainsi  pour  tout  ce  qui  se  fait,  se.  fabrique,  s'invente 
«t  s'importe  à  Paris.  .Tou^  i^e  travail,  toutes  ces  recherches,  tout 
ce  luxe,  c'est  pour  le.f^arisien.  On  appelle  Staub,  on  lui  corn- 
fDand€(  un  habit,  on.choîai^  l'étoffe  soyeuse,  on  indique  la  couleur 
des  boutons  et  la  qualité  de  la  doublure,  on  a  un,  gilet  qui  vient 
d'Anglet^re,  on.porte /des  Cottes  de  Sakoski,  c'est  à-peine  si 
votre  chapeaii  pèse  trois  onces;  allons,  Dandy,  mets-toi  à  la 
torture  dans  ton  habit  neuf,  gène  tes  pieds  dans  tes  bottes, 
létouffe-tol  dans  ton  gi^î  por^  à  la  main  ton  chapeau,  de  peur 
de  dérangé  }*a^t{0ce  de  tes  cheveux.  Huit  jours  après  passe  le 
marchand,  d'habits,. — :•  Vv^iix  hahiisl  vieux  gedonsi  acheté»  des 
^ÊabêiêJ  mndeTk  dei  habiUI  0  Sgkoski!  ô  Staub!  Lea  bottes  de 
SâkosU,,  bien  qu'un  peu  largea,  passent  aux  pieds  d'un  marchand 
de  «ontrjB-murqueai  j'ha1>U  de  l^taujb.  eat  endossé  par  un  figurant 


lOd  LfiB  PETITS  IftiTUfl»^ 

àvL  GyumiiM,  à  qui  son  théâtre  donne  vfagt  «otM  ptr  j(Mnr«  % 
condition  qu'il  sera  très-bien  mis. 

Puisque  j'en  suis  au  marchand  de  contrô-marqnca  et  au  figu- 
rant de  théâtre,  parlons-«n« 

Le  ttuTchand  de  eontfe^mftrque»  est  le  taarckand  da  ^aisirfe 
dmmbtfques  po^r  le  Parkten.  Le  Parisien  et  le  très-grand  «ci^ 
g^éur  dVt^fois  étaient  les  seuls  qui  eussent  le  piivîlèfu^de  ne 
pas  payer  an  spectacle.  A^pfésênt)  qu'il  n'y  a  plus  de  ^ndn 
B^ig^eurs,  le  Parisien  est  le  seul  qui  Jouisse  du  prlillèg^e.  Donc 
la  première  pièce  se  Joue;  le  riche  arri^ey  il  s'ennuie  et  s'endort^ 
H  s'en.  Ta  $  il  Jette  ou  il  vend  sa  carte  à  des  qiéculateurs  qui 
i^nt  à  la  porte  du  théâtre,  et  aus^tèt  le  Parisien  accourt,  vm 
plutôt  on  va  le  chercher.  *^  Voulea^vous  Toir  danser  madame 
Alexis  Dupont,  Parisien?  -^  Youlea-Tous  voir  Jouer  madeniioiselle 
Georg^es,  à  son  cinquième  acte,  Parisien?  -^  PaHsfeti)  Odry  rm 
commencer,  et  11  est  charmant!  fit  velià  mon  Parisien:  le  ditaits 
&  la  bouche,  qui  réfléchit,  qui  est  disirttft,  qui  marchande)  qtf 
accepte  et  qui  voit,  pour  le  prix  de  la  chandelle  qu'A  bfélerak 
le  soir  à  la  maison,  tout  le  beau  du  spectade  dédaigné  par  le 
riche.  Le  Voilà  qui  applaudit,  qui  rit^  qui  siffle,  q%â  s'amuse^ 
c'est  pour  lui  seul  qu'il  y  a  un  Opéra  dans  le  monde,  pour  M 
seul  qu'on  fait  de  l'art  et  de  la  poésie  en  France.  Hommf» 
faei^reuxi  il  s'cîst  levé;  on  l'a  aerV!  dès  le  niatin;  pour  lui  la 
poule  a  pondu  "son  cBuf,  la  vache  a  donné  ^on  lait^'  le  cuaimia*» 
aionnaire  a  pris  Ses  crochets^  le  décrotteur  a  débouché  son  cirage^ 
pour  lui  te  tailleur  a  fSfltit  tous  les  habits  que  vous  vayët;  c'est 
pour  lui  que  tous  les  fournisseurs  traTiaiMent,  que  toutes  les 
boutiques  a*éclairent,  que  tes  tbéâires  août  ouverts.  Heureuse, 
trois  fois  héurcfuse  Infiuence  des  très-petifa  métieri. 

Le  petit  métier  est  la  Provideitcie  du  Parisien  qui  n'est  pas 
riche.  Le  petit  métier  le  dtfeud  de  t'enntfi  et  du  déaespelr,  et 
le  met  an  nivean  de  toutes  les  fbrtuvès^;  il  lui  donne  lealnoyena 
de  satisfaire  tous  ses  désirs.  <fest  aux  pe(jM  métteM  ^ae  te 
iParblèn  doit  aon  bten-ètrté  et  aa  màHMi,  «t  ees  gens  «etaa  VoHure. 
t>iemtèrëment  encore,  les  petits  métiers  "oat  denné  %  4>haq«ie 
Parisien  une  grande  voiture  à  deux  et  à  trpis  chevaux,  toujours 


UBS  PJBTITS  M^USM,  |99 

k  9m  mib^f  Ioi||mvi  prête  à  loi  lîdre  triTenar  la  ville  dtnf 
tOBi  les  «eue*  InMNi^iaal  el  pareMenx  liooliooiiae  def  Paris!  Il  • 
lUlii  41M6  te  coadvetevr  d'cMnaibu»  tM  k'iivcée,  il  a  réflé«to 
Mmbre  et  la  eonleur  dea  chenaux;  il  a  pria  tend  les  mAm  poa* 
tfblea  de  ioo  équipaf e«  Aiund  quand  il  est  gimTement  étalé  awr 
lea  ceuaiiaa  éhptiqveii^  appuyé  aor  ia  canne  à  pomaie  d'ivoire» 
Tona  pou?ea  nous  en  croire,  le  Parisien  n'a  rien  à  envier  k  son 
TOiain,  le  cMevant  marquis,  qui,  pour  aller  en  voiture,  a  dea 
eiftevanx  à  aobeter,  une  écurie  à  louer,  du  foin  ^  des  valets  k 
payer  sans  compter  qu'il  est  obligé  d'aller  en  âacre  le  plus 
souvent 

A  Paris,  g?ice  an  petit  métier,  il  n'est  pis  de  eboee  qui 
nWt  deux  prix,  deux  prix  extrêmes,  le  prix  fort  et  le  vil  prix| 
il  n'y  a  pas  de  juste  milieu,  bien  ^ne  souvent  prix  fort  et  vil 
prix  ce  soit  identiquement  là  même  chose. .  iUasi  on  ve»d  du 
gibier  sur  le  Boulevart-Neuf  ei  chex  madame  Cbevet;  on  jw» 
k  la  roulette  dana  le  SaUm  de$  Princea  tout  doré;  somptueuse 
caverne  ok  s'est  consommée  le  ruine  de  tant  de  malheureux; 
on  Joue  à  la  roulette  sur  la  Pcyt-Neuf.  Si  le  boulevart  dea 
battons  cet  fier  de  TOpéra,  le  boulevart  du  csfé  Turc  a  aussi 
bien  que  l'Opéra,  et  beaucoup  mieux  que  M.  Albert^  11  a  lea 
Funambules  et  Debureau,  le  fiUe  sublime.  ^£hl  ou^n  Dieu,  qni 
pourrait  dire  n  on  a  moins  de  plsjair  au  bal  de  la  Cbauséée 
d'Antiu  v^'k  celui  de  la  Conrtille9  Quelle  dilTérencè  trouvea- 
vous  donc  k  triompher  de  la  coquette  en  rubans  et  en  soie, 
ou  k  pourchasser  le  soir  la  frisette  k  l'mil  noir  et  au  pied 
fiurtif;  la  griaette,  véritdile  création  parisienne,  fleur  k  demi 
^m»uie  de  aa  corbeille,  l'honneur  de  sea  jardina  et  de  ae» 
msgaains  somptueux,  te  poéste  de  son  étudtent,  a  qnfdque  chose 
d'aimaUe,  qui  n'est  pas  le*  vice  et  qdl  n'est  pas  te  vertu.  M 
grlsette  petit  négodant,  lui  aussi,  joyeux,  alerte,  insoneiaat,  fait 
pour  te  Paristen»  et  que  lui  seul  sait  comprendre I  Mon  Dieu! 
voua  le  voyex,  rice  on  vertu,  peine  et  plusir,  amour  ft  repentir, 
c'eat  partout  et  toigoura  te  même  chose  pour  le  Parisien. 

Le  Parisien  est  l'égal   de  qntbonque  vient  habiter  sa  ville, 
iL<Bat  aan  égal  en  pteisira^  en  bonheur,  en  amour;  il  partage 


soo 


LES  PETITS  MÉTIERS. 


•M  fêtes ^  weu  affections,  son  Inxe;  eenlemeat,  l'ao  est  mehiie 
déni  iMD  Ut,  l'antre  est  maïade  à  l'hôpital,  aTec  cette  diffëirene^ 
tontefois  en  fiiTeftr  dn  pauvre,  que  le  mddecfai  est  le  même 
an  palais  dn  riche  et  k  FhôpitaL    Senlement  entre  le  palais  el; 

•  l'hôpital,  M.  Dnpnjrtren  loi-même  n'hésite  pas,  c'est  toujours  le 
Farisien,  le  Parisien  de  Paris,  le  mahde  de  l'hôpital  qni  esi 
fMté  le  premier. 

Bt  non -senlement  le  petit  métier  s'applique  aux  nécessitée 
de  la  vie  et  à  ces  besoins  de  luxe  qui  sont  encore  une  nécessitéi 
mais  encore  le  petit  métier  sinqniète  des  caprices  les  plan 
biaarres,  les  plus  inattendus  du  cœur  et  de  l'esprit  de  l'homme* 
de  ces  caprices  qu'on  ne  voit  qu'au  riche  et  au  puissant,  que 
les  riches  senis  se  permettent  dans  les  autres  pays,  et  ^e  le 
Parisien  se  permet  dans  le  sien  à  tous  propos,  sans  rfme  ni  raison, 
par  cela  seul  qu'il  sait  ce  qu'il  veut,  qu'il  le  connaît,  qu'il  le 
vent,  quil  n'a  qu'un  temps  à  vivre,  et  qu'il  est  Parisien  d«  Paris. 

Par  exemple,   Catherine  veut  écrire  à  Jean- Jean,  qui  est  à 

*  Chartres;  Catherine  ne  sait  pas  écrire;  pour  quatre  sons, 
Catherine  enverra  à  Jean-Jçan  une  lettre  bien  dictée,  bien 
sentimentale,  sans  aucune  faute  d'ortographe ,  sOr  papier  vélfn 
parfumé,  avec  un  cachet  en  cire  et  armoiries*  Le  sergent-major 
quand  Jean^Jean  recevra  cette  lettre,  lui  demandera  sérieu- 
sement si  ce  n'est  pas  madame  deSévi^é  qui  lui  écrit.  D'antre 
part,  vous  avec  un  oncle,  membre  de  la  société  polytechnique: 
pour  peu  que  votre  oncle  aime  les  vers;  pour  quinae  sous,  en 
vous  y  prenant  un  jour  à  l'avance,  vous  aurex  une  chanson  faite 
exprès  pour  la  fête  de  ce  dig^ne- oncle,  dans  laquelle  chanson' 
sera  son  nom,  lequel  nom  rimera  avec  le  vers  suivant,  ai  vous 
vonléx  ajouter  cinq  sous  de  plus.  Savei-vons  qu'il  y  a  un  théâtre 
à  Paris  à  la  grille  du' Luxembourg ,  oh  un  marquis  Mt  un 
vaudeville  pour  douxe  francs,  avec  tous  les  couplets?  Un  mélo- 
dmne  se  paie  vingt-cinq  francs  en  ce  lien;  on  a  payé , quarante 
francB  la  pièce  intitulée  Napoléon! 

Il  y  a  des  gens  qni  vous  vendront  un  quart  de  mélodrame 
à  l'Ambigu.  Sur  le  quai  aux  Volailles,  vous  ne  sanrien  croire, 
combien  il  y  a .  d'écrivains  qni  font  nn  volume  de  roman  pour 


LSS  PETItS  MÉnXRS.  201 

mi  UUèt  de  diii|Miile  frsnei.  Uê  esoomptdnt  levr  bUletk  q|iimi6 
pMT  cent  à  leur. libraire,  et  il  te  troeve  q^e  le  libraire  n'a 
jwt  gegiié  grand'clioae  qusnd  le  TehuBe  est  imprimé. 

•  Toute  «ne  lÉmiUe  habite  an  rea-de^cbanatëe  dans  en  quartier 

Builaain.    A  les  rotr ,  en  ne  derinevait  guère  quel  métier  font 

eea  gena*là;  ib  sortent  tous  à  de  certaines  heures  du  jour;  ils 

virent  ;  ils  sont  dédaigneux  pour  leurs  voisins  ;  Os  ne  rentrent 

à  leurs   taudis  que  bien   àrant  dans  la  uuit$   ils  étudient;  ils 

tet  des   érolntions.    Quand   le  maître  de  la  fandlle  sort,  il 

emmène  arec^  ^ui  tout  scfn  monde,  jusqu'à  sonTieuk  père,  jnsqu^à 

sa  mère  infime,  le  petit  enfant  qui  sort  du  berceau  n'est  pas 

oublié;  quelqu^is  même   le  caniohe   Azor   et  la  pie  Margol 

sont  de  la  partie.    Famille  bohème!  Ce  père   de  famille  est 

comparse  de  théâtre;  toute  sa  vie  il  a  figuré  dans  les  théâtres 

sans  jamais  ardr  la  dignité  d'un  acteur,   sans  jamais  songer  )t 

dire  un  mot  au  parterre.    Cet  homme  a  subi,  lui  aussi,  toutes 

les  ricissitudes  du  drame.    Quand  il.  y  avait   des  Romains  au 

théâtre  I  Romain  en  toge  et  en  robe  de  pourpre,  il  a  gagné  un 

rhumatisme  au  bras  droit  à  force  d'avoir  le  bras  nu.    Les  Colins 

d'opéra-comique  ont  été  fanestes  à  sa  cuime  gauche,  qui  n'étail| 

vêtue  que  d'une  simple  percaline,  garnie  d'une  faveur  rose  on 

bleue;   l'importation   des  Briganiê  de  Schiller  en  France,  ç'e 

été  aussi  une  époque  fatale  de  sa  vie.  Leâ  brigands  de  théâtre 

lui   firent   grand  tort;  un  jour  il  eut  la  tète  fracassée  d'un 

coup  d^épée  de  bois;  un  autre  jour  il  reçut  un  coup  .  de  feu 

4ans  les  jeux;  puis  vinrent  les  monstres,  les  diables,   le   feu 

d'enfer,  il  fallut  se  barbouiller  de  rouge  et  de  ,noir,  se  mettre 

des  serpents  sur  la  tète,  se  jeter  à  corps  perdu  dans  le  gouffre; 

puis  la  vérité  du  drame  envahissant  toujours,   on    fit  monter 

le  comparse  à  cheval,  90  le  fit  monter  sur  les  toits,  on  l'exposa 

à   se  rouer  les  membf/;|,  on  le  couvrit  de  plaies  infâmes,   on 

le  marqua  à  fer  rouge,    on  donna  le   knout  au  malheureux 

comparse;  puis,  comme  à  force  de  progrès  les  théâtres  furent 

déserts,  on  réduisit  le  prix  du  comparse,   on  le  força  de  se 

fournir  de  rouge,   de  blanc  et  de  mollets,    toutes  cli^oses  qui 

n'étaient  pas  à  |ia  charge  autrefois.  Alors  il  fellut  avoir  recours 


202  LES  PETITS  MÉTIERS. 

à  4'tiftres  nojrMSj  l'hMraie  toiByirpc  te  BMdlipik  de  tovlM 
kl  Buuiièret,  il  fil  paraître  aa  femme  et  aea  eafanta,  iltl  imàg 
aon  frère  et  aa  aoBur,  il  babilla  aoa  Yieax  père  ea  aénatamr,  e« 
Aaf e,  en  Pair  de  FVance;  aa  vieille  mère  eut  im  v6ie  daaa  lea 
dramea  de  la  rërolelioa  et  de  l'empire;  tMt  devint  matière 
théâtrale  ches  cet  honùne;  cette  pie  ^e  rmm  voyes  pendae  à 
aa  fenêtre,  elle  jone  aon  rèle  dana  la  Fié  volettêe;  ce  dnen 
fat  sabUme  dana  le  CUen  de  Maniargi»$  dana  ee  re»*de«-chanaiée, 
bunride  et  maltain,  vons  ^roiiTerea»  an  réaumé,  tant  l'art  drama- 
tique de  nôi  jonra. 

C'eat  là  aana  contredit  nn  petit  mëtler  a'U  en  Jnt  Paire 
dea  couplets,  déchirer  une  comédie  en  lambeanx  -ponr  en  cona- 
tmire  nn  vândcTille,  paraître  devant  an  comité  de  lectnre,  ae 
mettre  en  qnatre  penr  enfanter  cette  cenTPé  malhenrenae,  et 
quand  rouvrage  va  être  Joné,  ae  mettre  à  genoux  devant  dea 
pauvres  diablea  qui  font  encore  un  ploa  petit  métier, que  le 
vètrcr  eda  est  dur  en  vérité. 

Le  Jour  de  la  première  représentation  est  venu.  Cliex  le 
marchand  de  vin  du  coin  se  réunissent  tous  les  Httéraleura  du 
parterre;  ils  se  donnent  le  mot  d'ordre t  on  leur  indique  oh  0 
faut  rire,  oh  il  faut  pleurer;  à  quel  moment  précia  U  sera 
nécessaire  de  montrer  dé  l'enthousiasme;  le  auceèa  ae  complote, 
1^  prépare,  se  décide  au  cabaret  Je  ne  connafs  pas  de  plus 
petit  métier  que  celui-là,  si  ce  n'est  le  métier  des  auteurs. 

Souvent  il  arrive  qne  les  métiers  chan^fent  |de  titre  ;  le  petit 
métier  devient  un  gnni  métier,  le  grand  métier  n'est  irins 
qu'un  fort  petit,  métier.  Quel  homme  c'était  autrefois  que  4e 
premier  veneur!  le  grand  aumônier!  le  maître  des  cérémoniea! 
^el  grand  commerce  aujourd'hui  que  celui  de  M.  FVunade,  le 
marchand  de  briquets  phosphoriques,' «elul  dé  M.  ilunt  le 
fabricant  de  cirage!  Le  décrotteur  «ambitieux  f&it  orner  aon 
magasin  de  glaces  et  de  gravures.  Dana  une  me  du  Marais, 
sur  un  large  écriteau  vons  pourrea  lire  cette  inscriptiott  en 
grosses  lettres;  Dutocq  fiU^  êuceessettr  fîs  sofi  père ^  fabricant 
de  saee  '^  papier. 

C'est  un  métier  d'ouvrir  la  portière  dea  voitnres  k  la  aortie 


.  LES  PETITS  MlÎTISilS.     '  SOS 

dei  i^eeteelei;  e*e«l  «n  ttiëtf«r  d'ace«Tder  un  piàao;  le  ^«nre 
illable  €Atre  dans  le  Mlon,  il  oim«  llnitrimieBl  fatigué  de 
eoMtea,  il  donne  le  ton  imix  mtea  diaêordMitea;  11  n'a  paa 
tflaatmment  à  loi,  ee  grand  arlbte^  quand  le  piano  est  d^aeoord, 
U  ae  Hvre  en  tremMant  de  Joie  an  bonheur  de  fkire  u  p«n 
de  nraaiqne;  pab  le  valet  de.cbanbre  arrive,  on  le  eongëdie 
«a  tnilfea  de  een  impIroTiBatiôa  conunenoée  ;  il  eat  payé  un  peu 
moiMi  eher  que  le  firotteni^  ToUk  lout 

({ne  Twlei-Toua  f  quelle  eat  Fenvie  qui  voua  preoief  Voua 
Tonlte  une  aeule  reaè  pour  mettre  à  votre  boutonnière,  on  voua 
▼endra  nw  aeule  roae.  Voua  avec  de  in  violette  peur  im  aou, 
au  pont  dea  Arta.  Suives  le  quai,  voua  eurex  un  vehime  in-8* 
eveo  in  valeur  de  dix  bouqueta  de  violettea.  Voua  ètea  peintre, 
v^eata  aven  beaoln  d^ne  belle  figure:  Hava  ou  Yénua,  la  beauté 
ou  la  glofre)  voici  lifara  en  gueniHea,  humble,  triate  contenance, 
«qui  erie,  l'ieU  humide,  lea  genon  troués;  voici  Vénua,  taille 
élégante,  bknchea  épaulea,  le  %éA  qui  bat,  la  main  bien  faite. 
4)tas  veire  voie,  d  déeaaef  monirea*<nous  ee  wàm,  bit  pour 
fumeur;  déèoùwea  eea  blanchea  -  épaulea,  étendei  ee  pied 
charmant  ;  fliitea  que  Je  voua  vêle  telle  que  voua  étea  aoriie  din 
e<dn  dea  mera,  d  déeaaef  Voua  j^enes  le  dieu  et  la  déeaae  à 
f  heures  oela  voha  coûte  tout  autant  qu'une'  eoune  de  fiacre 
avant  le  nouveau  tafit 

La  acience  est  au  même  tau  que  h  beauté ,  la  acienee  et 
l*art  abondent  dana  cette  grande  ville  ;  elle  regorge  de  pref eaaenva 
de  fantea  eortea*  Depida  lea  demieiu^  et  malheureux  aouièTC- 
nenta  de  l'Italie,  les  maltrea  d'italien  sont  à  plua  vil  prix  que 
lea  «BaRrea  de  latin  et  de  belle84ett/ea;  raftiemand  ae  paie 
davantage;  le  Polondu  eat  à  tien*,  et  franchement  qui  voudrait 
upprendi«  ta  langue,  malhemrense  Pologne!  Bn  isit  d'éducation, 
de  profieasorat,  et  de  science,  Je  ne  connais  guère  d^atiméa  et 
dlienreux  que  lea  danaeura.  il  en  a  été  ainsi  dana  toua  lea 
temps. 

L*nsure  même,  rinilme  usure  s'est  Alte  pciit  métier,  pour 
dépouiller  le  malheureux  plus  tacUeasent*  ii'asu^e  ae  revêt 
d'une  aouquenilie  usée,  elle  prend  la  forme  d'un  épicier  voisin 


904  IiB8  «ST1T8  MÉTIKHS. 

àm  HftUeii  elle  prête  six  firanct,  povr  loiM»h<(r  ili  firanca  efatq 
centiiiiea  h  la  fis  de  ta  Joiumëe;  elle  achète  Je  papier  du  Mea^ 
de^PIétéy  ce  maître  miirier,  ce  ?il  Mpoii,  qui  te  cache  aoua  le 
uaiiteaii  de  Tartuffe ,   et  anr  ce  papier  nauralre ,   elle  tvoiiTe 
encore  le  mo^ea  de  roler  quelque  clioae:  alnai,  il  n'eat  rien  Ik 
Parla  qui   ne  poiaae  se  réduire  h  aa  plua  aimple  expreadeii-; 
voici  de  Tor^    anlTei  Tëchelle  dëcroiaaantCt   yosa  anriveres  «ii 
billon  ;  voici  la  religion  catholique  !  voua  avez  les  aalnt-ainionieno.; 
voici  Saittt-Si^lpice,  le  grand  temple  chrétien,  voua  étea  à  rëcuiie 
de  Chàtel;  voici  le  pape  Clément  XIV,  voua  arrives  à  Talcève 
de  madame  Baxace  la  papeaae;  voici  le  Théàtre-Françaia,  vooe 
étea  à  TAmbigu;  quel  chaoa!  quel  indéfiiiiaaabile  mouvement! 
voua  ailes  d'un  dieu  à  un  eacroc;   d'un  roi  à  un  charlatan;  ,dtt 
MoBtr  de-Piété  k  unhniaaier;  deTahna  k  BLBiar^;  de  l'Académie 
à  la  hotte  du  chiffonnier.    0  treia  et  quatre  fois  profanation!' 
Ce  n'eat  paa  que  Je  mette  l'honoimble  et  illustre  professioa 
de  chiffonnier  au  nombre  dea  petits  métiers.  A  Dieu  ne  plaise, 
mes  maltrea,   que  je  m'attire  votre  colère!.   Dans  les  petka 
métiers,  le  chiffonnier  e§t  eu  moins  le  premier.    Le  chiffonnier 
eat  le  pina  grand  dea  induatrièla  en  petit:  c'est. Un  être  à  port 
grave,  solennel,  muet,  qni  dort  le  jour,  qid  vit  .dana  la  nuit, 
qui  trateille,  qui  apëcnle  la  ttuit;  c'eat  le  derniw  être  4e  la 
création  qui   fasse  justice   de  tout   ce  qui  se  dit  ou  a'imprime 
dana  le  monde.  Le  chiffonnier  eat  Inexorable  comme  le  destin, 
il  est  patient  comme. le  destin.    Il  attend;   mais  quand  le  jour 
du  .croc  eat  venu,  rien  ne  peut  retenir  aon  braa,  tout  ua.mpnde 
a  pâmé  dana  aa  hotte.,  Lea   itfis  de  l'empire,  dana  cette.. bette 
imipenae,  courent  rejoindre  les  décréta  républicains.    Tous  noa 
poèmea  épiques  depuia  Voltaire  y  ont  paasé.    .  Tfl^t .  Journal, 
depuis  trente  ana,  a'eat  englouti  dans  cette. botte,  après  «voir 
dévoré  tout  ce  qui  s'était  remia  debout  La  hotte  du  chiffonnier 
e'eat  la  grande  voirie  oii  viennent,  ae  rendre  toutea  lea  ^immpn- 
dicea  du  corpa  social.    Sous  ce  rapport,  Je  chiffonnier  eat  un 
être  k  part,    qid  mérite  aon  hiatolre  k-paft.    Le  chiffonnier 
^est  bien  mieux  qu'un. industriel,. le  chiffonnier  est  un  i|ii^gistrat« 


1  . 


I 
i 


L£S  PETITS  K^TlKlaS.  SOft 

magislrat  qui  juge  stns  appel ,   qid   est  loat  à  b  fois  le  ^vgf^ 
riiMtniiiient,  et  le  bourreau. 

J*ai  oublié  bien  des  petite  métier^  aana^doiite.  11  en  eal 
dont  on  ne  parle  pas^  et  que  tout  le  monde  aait*  A  mon  aenii 
le  plut  petit  dea  métiera  conaiaterait  à  vendre  la  louange,  a'il 
n'y  avait  paa  eneore  un  métier  plua  petit  qui  coniiate  à  l'eeheter. 

JuLBS  JANUr. 


:.  f".  IL  ,!•• 


"•^ 


LES  TUILE 


Loraque  je  vis  poger  des  planches  pour  enclore  un'  certoia 
espace  dji  jardin  public,  doTant  le  cbàteau  des  Toileries,  je 
(Craignis  areà  tout  Paris,  que  l'on  ne  gâtât  l'oBUTre  ël^ante  de 
Philibert  de  Lorme  et  de  Jean  Bullant  l^es  planches  sont 
tombées,  et  je  reconnais  en  avoir  été  quitte  pour  la  peur^ 
Qu'a-t-on  vu  derrière  le  rideau  de  bois?  un  jardinet  dont 
Tapparition  m'a  fait  cependant  assez  de  plaisir.  Puisqu'il  n'est 
jamais  question  de  Keu,  de  la  ProTideuce*  de  la  religion  dans 
les  discours  du  trône,  dans  les  discussions  de  la  tribune,  dans 
le  préainbttlê  des  loif  ;  puisque  la  postérité  ne  saura  si  noua 
étions  athées,  déistes,  païens,  chrétiens,  cathoUques,  protestants, 
saint-simoniens,  l'an  de  merci  1831  du  juste^mUieu,  jéTaTOueral 
j'ai  élé  aise. de  retrouver  devant  le  palais  des  rois,  comme 
devant  un  presbytère,  un  petit  parterre  de  curé,  ou  plutèt 
d'abbé  à  gros  bénéfices  :  cela  sent  du  moins  les  anciens  jours, 
Fortunat  nous  apprend  que  la  reine  Ultrogothe  avait  dans  Paris 
un  boi^ngrin  dont  les  gazons  étaient  semés  et  tondus  de  hi 
main  de  son  royal  époux ,  Chiidebert  I,  fondateur  de  réglise 
de  Saint-6ermain-des-Prés.  L'empereur  très-chrétien  Charle- 
magne  voulait  que  Ton  cultivât >  dans  ses  Jardins,  tontes  sortes 
d'herbes,  à  savoir:  des  lis,  des  roses,  dn  fenogrec,  delà 
sauge,  d^  coloquintes,  des  citrouilles,  de  la  barbe  de  Jupiter,  etc; 


usa  TUILERUBS.  S07 

VohsmMê  fmod  ài  hmio  omaw  herhas  kabeoM,  id  esti  .LSium^ 
roëOêf  fûBnigrwatmt  BoMim^  cologuMiAiB^  pepanetf  Jwi 
hartam^  eie*  Lovig  XIV  ^  parlant  de  Charlemagne ,  disait  qm 
lea  princea  de  sa  maiam  (de  là  maiaeii  de  Louia  XIV,  dana 
laquelle  il  eomprenait  Charlemafne)  avalent  toujoura  penaé  que 
la  Uflrile  naturelle  de  la  France  an  nord-est  et-  an  nord ,  était 
la  rive  crache  du  Rhin  :  la  qua^i-lë^tiniittf  n'a  pu  la  prétention 
d'aUer  planter  aea  choux  jusque  là,  mais  elle  tient  à  Thorto- 
laf  e  intérieur  de  Karlea^le^and,  toutefois  en  supprimant  les  lis. 

Lfi  vesrgtT  i^  LouTre,  bous  Louia-lcrJ^ne,  était  orné  d'une 
▼If  ne«  Charles  V  avait,  sur  les  bords  4e  la  Seine ,  un  clos  '  de 
vingt  arpents,  avec  des  tonnelles  et  des  berceaux;  nous  préfê- 
reaa  msintenaat  les  boutiques.  Sous  François  1"'  les  orangers 
décoraient  le  éMUdmuB  àéêert  de  Fontainebleau.  Liébaut  et 
Nkault,  agronomes  et  médecins,  lesquels  conseillaient  de  rendre 
lea  fruits  purgatiis,  en  les  arrosant  avec  des  droguea  iMirgatives, 
«arent  enfiit  pour  successeur  La  Quintinie,  qui  établit  les 
potageia  de  Versailles ,  et  Le  Nostre ,  le  jardin  dea^  Toileries. 
,,Vous  connaisses  la  manière  de  Le  Nostre,  dit  nMdame  de 
„  Se  vigne;  il  a  laissé  un  petit  bois  sombre,  qui  bit  fort  bien* 
„ll  n  un  bois  entier  d'orangera  dans  de  grandes  caisses;  on 
„ s'y  promène;  ce  aont  dea  allées  oii  l'on  est  k  l'ombre;  et,  pour 
^eacher  lea  caisses,  U  y  a,  des  deux  cètés,  des  palissades, 
„ tentés  fleuries  de  tubéreuses,  de  roses,  de  jasmins,  d'seiUets. 
^,Crcst  assurément  la  plus  enchantée  nouveauté  qui  se  puisse 
„ imaginer.    On  n  fait  revenfar  le  printemps.*^ 

Avant  lea  travaux  de  ce  grand  artiste,  le  jardin  des  Tuile- 
ries né  tenait  pefait  au  château;  il  en  était  séparé  par  une  rue 
nuMs  large:  il  avait  1  l'ouest  les  mura  de  la  ville  et  le  clos  de 
maître  Renard  oh  venaient  boire  lea  disants  de  la  cour;  au 
midi,  le  long  de  la  rivière,  l'hètel  de  mademoiaelle  de  Guise, 
«ne  maiaon  donnée  au  Poussin,  et  la  porte  de  la  Conférence; 
un  nord,  une  aniÉe  de  couveaits.  On  trouvait  dans  ce  jardin 
nue  volière ,  une  garenne ,  une  orangerie  bâtie  par  Henri  IV, 
wi  bois,  un  étang,  un  labyrinthe,  «n  écho  formé  par  une 
grotte  m  maçonnerie*  Louis  XJV  vint:  après  avoir  fidi  raccorder, 


S|08  U»  TUILERIE». 

par  Leyau  et  d'Orbay^  les  maaees  de  Doeereeaa  «ree  les  cobs* 
troctioiia  de  Deloime  et  de  Bidlaiit.  il  ordeniia  à  Le  Neatre 
de  planter  le  Jafrdin  que  la  sappresdon  de  la  rae  «neiiait  au 
pied  dû  palaia.    Éooutona  parler  Charles  Perrault 

,,  Quand  le  jardin  des  TaMeriea  fat  achevé  de  replanter ,  et 
,,mi8  dans  Tëtat  oh  tous  le  voyea:  Allons,  me  dit-ii  (le  noniatre 
„CîoUbert)t  anx  Tuileries  en  condamner  les  partes;  il  faut 
^conserver  ce  jardin  au  roi,  et  ne  le  pas  laisser  rufaier  par  le 
^peuple,  qui,  en  moins  de  rien,  l'aura  gâté  cntièreiiient  La 
„résolutioA  me  parut  bien  rude  et  fâcheuse  pour, tout  Fkris. 
„ Quand  il  fut  dans  la  grande  allée.  Je  lui  dis;  Vous  né  croiifea 
^pas,  monsieur,  le  respect  que  tout  le  monde,  jusqu'au  piua 
^  petit  bourgeois,  a  poui^  ce.  jardin  :  non*settlem«it  les  feautea 
„et  ,les  petits  enfants 'ne  s'aTisent  jamus  de  -cueillir  aucune 
^, fleur,  mais  même  d'y  toucher:  ils  s'y  promènent  tous  comme 
,,des  personnes  raisonnables:  les  jardiniers  peuvent,  mbndeur, 
,, TOUS  en  rendre  témoignage:  ce  sera  une  affiictioB  publique  de. 
„ne  pouvràr  plus  Tenir  ici  se  promener»  surtout  à-présent  que 
„  l'on  n'entre  plus  au  Luxembourg  ni  à .  l'hôtel  de  Guise.  Ce 
„  ne  sont  que  des  fidnéauts  qui  Tiennent  ici ,  me  dit-il.  Il  y 
„ Tient,  lui  répondis-je,  des  personnes  qui  relèvent  de  maladie 
„pour  y  prendre  Fair:  on  y  Tient  parler  d'affairés,  de  mariages 
„et  de  toutes  choses  qui  se  traitent  plus  couTenaUement  dans 
„un  jardin  que  dans  une  égUse,  oh  il  faudra  à  l'avenir  se 
,, donner  rendez-Tous.  Je  suis  persuadé,  continuai-je ,  que  les 
„ jardins  des  rois  ne  sont  si  grands  et  si  spacieux,  qu'afin  que 
^,tous  leurs  enfants  puissent  s'y  promener.  11  sourit  h  ce  dis* 
„ cours,  dans  ce  même  temps  la  plupart  des  jardiniers  des 
,, Tuileries  s'étant  présentés  deTsnt  lui,  il  leur  demanda  si  le 
^, peuple  ne  faisait  pas  bien  du  dégât  dans  leur  jardin.  Point. 
„du  tout,  qoioiiseignettr,  répondirent-ils  presque  tons  en  même 
„ temps,  ils  se  contentent  de  s'y  promener  et  de  regarder:  ces 
„  messieurs,  repris-je,  y  ^oiivent  même  leur  compte,  car  l'herbe 
v,ne  croit  pas  si  aisément*  dans  les  allées.  M.  Colbert  fit  le 
„tour  du  jardin,  donna  ses  ordres,  et  ne  parla  point  d'en 
,,  fermer  '  l'ientrée.     J'eus  Bien  de   U  joie  d'avoir ,    en  quelque 


LSS  TUILERIBS.  200 

^«orte,  empèfhë  qu'on  a'6làt.  celte  promenade  an  public.  81 
^noe  Mb  M*  CMbert  eftt  fait  femer  les  Toiieriea,  Je  ne  aaia 
^paa  quand  on  ka  annit  roa^ertea.  Cette  dnretë  aurait  été  ^ 
„Ioaëe  de  tonte  la  conr,  qui  ne  manqne  jamaia  d'applandir  an 
'„ndaiatre,  particnU^reinent  qnand  il  paraît  y  ^Toir  dn  sèle  ponr 
,,le  plaidr  dn  prince.^ 

Voilà  ce  qne,  aona  le  règne  dn  grand  roi,  ae  diaaient,  en 
ae  promenant  à  tracera  le  chef-d'mnrre  récent  de  Le  Noatre , 
le  grand  mlnlatre  Colbert  et  Charles  Perrault,  lequel  avait 
donné  à  aon  fir^  l'idée  de  la  colonnade  dn  Louvre.  Je  ne 
aaia  paa  ce  qne  ae  diaent ,  aona  le  roi-citoyen ,  lea  Colbert  du 
temps  et  lea  Perrault  du  jour,  à  l'aspect  du  superbe  aant  de 
loup  qpd  fordot  lea  Parisiens  d'une  partie  de  leur  promenade. 
Au  surplus,  dn  temps  de  Louis  XUI  et  de  Louis  XIV,  l'entrée 
dn  Jardin  n^était  permise  au  petit  peuple  que  le  Jour  de  la 
Saint-Louia  ;  et^  malgré  l'assertion  des  jardiniera,  dea  déaordrea 
gravea  arrisnient  asaes  fréquemment  Sauvai  qui  parle  de  cette 
promenade  avant  les  plantations  de  Le  Nostre,  assure  qne  le 
labyrMke  était  célèbre  par  les  praueêses  des  amaniê.^  Un  jour 
la  livrée  se  mit  en  goguettes:  violant  ses  serments  de  fidélité 
(peccadille  dont  elle  est  coutnmièr^),  elle  maltraita  indécemment 
les  grandes  dames  qu'elle  servait,  et  qui  prenaient  leurs  ébata 
aux  Tuileries. 

Bien  qne  le  dessin  principal  de  Le  Nostre  soit  demeuré,,  il 
a  cependant  été  altéré  dans  quelques  partiea.  La  Judicieuse  et 
admirable  idée  de  l'artiste,  qui  consiste  à  n'avoir"  planté  le  boii 
qu'à  quatre-vingt-deux  toises  de  la  façade  du  palais,  reste 
entière;  mais  dans  le  hoia  même  se  sont  opérés  des  change- 
ments: les  encadrements  de  charmille  n'existent  pins;  une  salle 
de  spectacle  remplacée  par  un  Jeu  de  mail,  a  ét^  rasée;  le 
pont  tournant  a  disparu  ;  Bnonaparte  a  élevé  ou  achevé  lea  deux 
terraases  en  fer  à  chevai ,  ou  à  largea  rampea  orbicnlairea  qui 
lerarinent  le  jardin  du  cèté  de  la  place, Louia  XV;  la  grille 
qui  le  ferme  du  cAté  de  la  terraaae  dea  Feuilianta»  au  bord 
de  la  me  nouvelle  de  Rivoli,  ne  compte  qne  peu  d'annéer. 
Dans  l'ancien  plan,  lea  denx  maaatfa  de  manronniera  étaient Jiâi 
Pab».  m.  u 


y  . 


^      •' 


/ 


SIO  li£S  TUIKiEftlKS. 

•n  chàieau  par  te  III  taillé»  en  pyramUes,  mélig  aux  vaae» 
et  aux  statueai  tt  ioni  Tefirt  arcbiteetkirai  était  trèa^NiB  :  Jea 
•fmngëra^  lea  laariera-roaea ,  lea  greàadiera  tn  caiflMS,  m  lea 
remplacent,  peadant  l'été,  que  médiocrementé 

U  y  a  loin  de  tout  cela  à  aotre  jardinet  ;  maii  aoyou  Jnates 
enyéra  tont  le  monde;  ce  jardinet  qni  barre  effroatément  Ia 
Toie  pnbliqne ,  ne  sera  peut-être  pas  si  laid  qu'il  en  a  Pair:  il 
ae  pré«ei|te  avec  quelque  cfaose  d'innocent  et  de  bonaaie  propre 
à  désarmer  la  critique.  Qui  sait  même  «i  des  arimates  à  fleura 
et  dea  §roupes  de  marbre  qni  atteiadrokU  la  iiaftft  de  rarcbiteer- 
iure  ;  aana  masquer  lea  porliqnea  et  le§  coloanea ,  n'aureét  paa 
^«dqne  agrément  1 

Tantefoia  ce  parterre,  en  couTrant  la  peite  de  cinq  pieda 
fuatre  pouces,  que  Le  Noatre  a?ait  habilement  divisée  en  deux 
tenrasaea  parallèles  |  pour  servir  d'exhauaaemeat  et  de  fradjua 
au  pahia,  diminsera  à  l'adl  la  Jmufteur  du  paiaia  déjà  trop  baa 
pour  la  longueur  de  aa  ligne  d'arcbitraves.  En  tenant  le 
spectateur  éloigné,  ce  parterre  empêçlie  ^mbore  de  voir  le 
profil  dé  l'édifice,  et  le  détail  des  ornemeilÉs  dea  frises  et  d«s 
coloiines* 

Quant  à  la  aymétrie^  elle  n'a  jamaia  été  complète  .dana  le 
jardin.  Les  deux  prendera  bassina  encadrés  dana  lea  gaaona, 
n'ont  point  de  corr^espondants  ;  la  terrasse  du  bord  de  l'eau 
n'est  point  en  rapport  avec  la  terrasse  des  Feulilauts.  U  n*en 
est  paa  moina  vrai  que  l'idée  de  raser  la  première  afin  d'ouvrir 
une  allée  en  Jkce  du  pavillon  de  Flore,  aamblable  à  celle  du 
pavillon  Marsan,  aérait  désastreuse.  Au  niveau  de  la  rivière^ 
les  promeneurs  ne  la  verraient  plus;  ils  ne  jouiraient  plua  de 
la  perapective  aérienne  et  Iméaire  au-desaua  de  ChaiUot  et  du 
Champ-de-Mars;  une  grille  le  loqg  du  quai  mettrait  dans  Je 
jardin  lea  béueuaes  et  bideuaea  voitures  de  Saint  ^Cloud  et  de 
Marly  avec  leurs  IwrideUes  au  long  côu;  leurs  carrosséea  de 
bseufs,  et  leurs  cochera  en  bonnels  de  coton.  Mieux  vaudrait, 
aelon  moi,  décorer  la  terrasse  du  bord  de  l'eau  comme  Je 
l'indique  dana  le  PoMtrSeriftufn  de  ma  lettre  ci-aprèa.  Somme 
toute,,  si  cea  tripotagea,    cea  dérangemento   meaquma,    ces 


LES  TUILïiRlJBS/  811 

Sinttislet  dé  gfaingiietfén,  fadiMiëiit  jusqu'à  mlnslt  mt  étrôtt 
irasMife  «ux  piétons,  entre  les  cidsincs  4?  8.  M.  et  les  mapt 
guérites  de  sou  ardiitecte,  il  y  aurait  reconnaissance  d'un  droUi, 
et  légère  conipensation  f ux  quelques  cent  mille  francs  que  lea 
eoMribuaUea  paieraut  en  dernjksr  résultat  pour  cette  bourgeoise 
kesogne. 

Au  surplus ,  ;  ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  >que  l'on  a  fait  des 
plans  pour  f  emkelUsBement  et  l'agrauMBseaient  dea  cbàtéaux  du 
liouvre  et  des  Tuileries.  Jean  de  Sàulx,  viconite  de  Tarannea, 
auteur  des  mémoires  de  Gaspard  son  père,  «A  un  dea  hooMn^ 
de  le  Un  du  aeislèni^  siècle  qui  ressemble  le  j^s  aux  honlmea 
du  dix-neurième.  On  trouve^  dans  ces  mémoires  d'un  llgueus 
Ot  ^uu  feniUUlonmie  néèontent,  k  plupart  dea  idées  mo^rnea 
•mr  la  France,  aur  k  Uberté  et  sur  la  soeiéié  en  général.  U 
parle  de  tout  et  à  propos  de  tout.  Ce  qu'il  "dit' sarcle  .Loufro 
et  lea  TuOerles  est  trop  curieux  pour  ne  pea  oitcur  le  passage 
tout  entier* 

^  le  Roy  Senry  qiàitre  eest  veseu,  ajtment  les  ftastfaneutu 
,^  comme  U  lakoifc,  il  pouroit  en  Aire  un  remerqoaUe,  ucfcevaat 
^le  corpo^de-Jegk  du  Louvre,  dont  le  grand  eaeelkir  ne  marqua 
^que  k  moitié,  et  au  bout  d'icduy  faire  ude  mesnie  gallerlA 
^que  celle  qui  eat  à  la  sertie  ém  sa  diamb^e  en  tirant  rero 
^  Sainct^'Honoré^  et  depuia-lk ,  v  idre  une  parelUe  gallerie  que 
^edle  qui  regarde  sur^k  rîrière,  qui  allait  finir  etitre  le 
,»periUoii  des  Tniteiiea  qui  u'eat  pas  fakt,  et  Veacuyrie,  et  au 
,,lieu  de  falkrie  a'y  pouvoit  constndrf  des  kgfs  pour  loger 
^des  embaasadeura^  et  ruinaut  toutes  lea  malsons  entre  lee 
,ydettx  gallerîés^  le  Lonrra  et  lea  Tailleries,  se  fbst  trouvée 
„UBO  i^rande  euur  edmiraMe,  et  au  regard:  de  la  cour  du 
^Lourre;  feutre  moitié  du  corps^de^ogis  'que  celui  ob  loge  la 
^royne,  et  au  eosté  du  portail,  proche  du  jeu  de  paume  faire 
y,  une  fraode  terrasse,  de  laquelle  pourroit  descendre  par  degre«^ 
^  comme  d'un  théâtre,  les  degrés  deçà  que  delè  du  portali  qui 
tySerek  eu  mitan,  qui  eontiendrok  en  kngueur  lea  deux  tiera 
nde  k  lerraaae;  ester  la  ehapeUe  de  Bourbon  et  toua  lea 
^bastimento  qui  sont  entre   k  Louvre  et  Sekct-Germam  de 

14» 


S19  USS  TUILBRIl».       - 

,,1'Au^rroii,  quf  feroit  la  biemétnee  de  h  chapelle  dca  roys^ 
i,et  te  poumit  hiiicr  -  la  salle  de  Bourbon  aaiM  y  toucher  ae 
^OBteatant  de  ceate  grande  place  qal  aefoit  depvis  le  Louvre 
nà  Saint-Germaiii.  Bllaia  à  la  Téxitëi  poor  ftire  de  tels  baati- 
fiiMnta;  il  ftadroit  que  le  Roy  de  France  fioat  an  nioina 
^aeignenr  de  tona  lea  Paya -Bas,  et  bornaat  son  estât  de  In 
M  rivière  du  Hbdu,  occupant  les  conite)i.de  Ferrette,  de  Bout- 
j«f  oiiffne  et  SaToye,  qui  seraient  les  Ihnites  derers  les  niontagnea 
„  d'Italie  9  et  d'autre  part  le  comtei  de  BossUlon,  et  ce  qui  va 
^Jusque  proche  des  Pyrennées.  *^ 

Tonjànrsv  comme  on  le  Toit|  l'idée  firançaise  dea  limites  natu* 
reUes  de  notre  patrie. 

Et,  puisqu'U  est  question  de  Saint-Oennain-FAuzerrois  dans- 
la  lettre  que  M.  Téditeur  des  CsaT-nT^im  réimprime,  on  m'assure 
qu'on  n'a  pas  renoncé  au  projet  vandale  de  démolir  cet  édifice 
si  prédenx  à  l'histoire  de  l'architecture.  J'ai  déjà  attaqué  ce 
projet*}!  et  j'invite  les  artistes  mes  confrères  à  crier  avec  nifi 
hmro  sur  le  barbare.  Il  faut|  dil^n,  dans  k  aaison  rigoureuse, 
démet  de  l'^c^rafe  aux  maçons!  J'aimersia  autant  propoaer  de 
dou«r  de  l'owragie  aux  peintres  de  l'Italie,  en  effiipant  Kea 
fipuaqnea  de  (ÂBUibu€«  lea  tableaux  de  Blassario^  de  Bellino,  et 
dn  Perugin«  Employés  voa  «ouvriesa  ^L  restaurer  la  basilique 
fothlqne,  au  lieu  de  la  détruire,,  à  remettre  à  neuf  ses  dente* 
faires  obstruées  et  noircies  par  la  rouille  du  temps;  jetés  bas, 
fmam»  je  le  propose,  les  maisons  qui  t'environnent;  et  prisse 
vous  êtes  en  train  de  planter  des  arbres,  entoures  de  pins  et 
de  chênes  le  monument  des  siècles;  cela  durera  u^  peu  plua 
que  la  mémtrire  dea  abatteurs  de  croix^  dés  dévastaleiura  de 
FArchevéchë  et  dés  vendeurs  à  l'encan  dea  vaaes  sacrés  de  la 
chapelle  des  Qoinae^-Vingts.  Est-ce  upe  secrète  impiâé  qui  vous 
pousse  à  renverser  un  teaqple  consacré  au  Dien  de  vos  pères  f 
/Çliassea-en  les  chrétiens,  et  mettea-y  des  saint-sfanoniens»  comme 
en  y  ndt  jada  des  Théophiluitropes;  du  motas  le  juste-miliett 
ne  sera  paa  plus  maUiisant  que  le  Direcloire:  le  premier  est 
à  la  vaaie  monarchie,  ce  que  le  second  était  k  la  vraie  république. 

*)  Bei>«é  de  Prnrk. 


£BS  TDIjLERISS. 

LBTTRE 


819 


A  M.  LB  DIRECTEUR  DE  VJMTISTB»y 

1 

Parii,  Ifl  avril  Ittl. 

J'ai  reçu,  moiwieiir,  la  lettre  qne  Tom  m'avez  firift  Thonneur 
de  m'écrire,  en  date  do  10  de  ce  moia,  et  par  laquelle  roua 
voules  bien  m'annoncer  qne  voua  comptée  faire  paraître  ma 
triate  fij^re  dana  la  prochaine  livraiéon  de  votre  jonmaL  Je  n'ai 
aucun  moyen  de  m'oppoaer  à  votre  bienveillance  ou  à  votre 
malice*  Dana  le  premier  caa,  je  voua  remercie;  dana  le  aecond» 
je  rirai  volontiera  avec  voua.  J'accepte  en  tonte  modeatie  l'im* 
mortalité  dea  quaia  et  dea  échoppea,  avec  tant  d'antrea  tllnatrea, 
mea  dcTanciera  on  mea  oontemporaina.  Je  n'ai  à  craindre  qu'une 
de  cea  natvea  et  brillantea  improviaaflona  litho^phiqnea  de  M. 
Devéria,  qui  m'enlèverait  à  cette  immortalité  pour  m'en  douer 
une  autre  moina  méritée. 

Puiaqne  noua  voilà  en  correapondance,  monaieur»  permettes- 
moi  de  voua  parler  de  quelque  choae  qui  me  tient  plua  an 
ccBur  que  mon  portrait  J'ai  lu  dana  votre  journal  un  judicieux  article 
au  aujet  dea  chan^ementa  que  l'on  prétend  opérer  dana  le  château 
dea  lUIeriea.  Dea  réclamationa  ae  aont  élevéea  de  toutea  parte; 
chacun  a  cru  pouvoir  propoaer  aon  plan.  Voici,  monaieuri  aana 
autre  préambule,  quel  aérait  le  mien,  ai  j'étaia  architecte  du  rof. 

J'abattraia  lea  deux  adjonctiona  maaaivea  qui  lient  le  pavillon  ^ 
de  Flore  et  le  pavillon  Maraan  au  palaia  de  Philibert  de  Lôrme; 
jlaoleraia  ^e  charmant  palaia,  et  j'étendraia  le  jardin,  k  l'entour 
"jua^'à  la  huitième  arcade  au-delà  de  la  griile  qni  ferme  la 
cour  anr  la  place  du  Garrouael.  Loraqôe  lea  deux  adjonctiona 
aéraient  démoliea,  il  reaterait  néceaaairement  au  château  dea 
Tnlleriea,  deux  fcyadea  nuea,  Fune  au  midi  et  l'autre  au  nord. 
Je  lea  omeraia  dana  le  atyle  de  l'édifice  primitif.  Je  raaeraia  lea 
toita  de  cet  édifice  qui  ae  couronnerait  de  aea  baluati*adea,  en 

*)  L*ëéitenr  a  pensé  que  1^  reprodnctioa  éana  le  Ltrre  tfet  Vent^et-um 
ée  eette  lettre  ée  M.  ée  Chàteaabriaad  était  nae  bonae  fortnae 
pour  le  lecteur  el  ponr  aon  livre.  LUluatre  aatenr,  en  la  lai 
eofreyaiit,  a  bien  voulu  la  l^lra  prëcéder  de  ca  qu'on  vient  de 
lire.  (IVele  de  VSMtur.y 

f 


V. 


-■*.-* 


i".   V  .V 


214 


LES  TUILBUnSS^ 


diminoant  la  hanteor  du  pRvtilon  an  inllleii,  liircluirgë  de  côm- 
IractionB  post-CBavres*  * 

Cela  fait,  monsieur»  Je  Jetterais  par  terre  le  pavilkm  Maraaa 
et  le  paTHlon  de  Flore;  Je  couperais  de  la  galerie  du  Loarre 
et  de  la  galerie  correspondante  sur  h  me  de  RItoII,  trois  arca* 
des,, pour  élever  en  leur  place  deux  pavillons  harmonie  avec 
le  palais  isolé  des  Tuileries;  parillons  auxquels  viendraient  s'ap- 
puyer ^t  se  terminer  les  deux  longues  galeries  parallèles.  SI 
ces""  pavillons  étalent  bftti»  sur  l'emplacement  même  des  masses 
carrées  que  Je  veux  extirper,  Ils  masqueraient  latéralement  le 
chef-d'œuvre  de  de  Lorme  et  de  Bullant,  et  l'on  viendrait  tou- 
jours, en  passant  le  Pont-Royal,  se  casser  le  nés  contre  un  mun 
Les  deux  nouveaux  pavillons,  bâtis  en  retraite,  découvriraient  un 
ensemble  d'élégantes  architectures  se  jouant  au  milieu  des  arbres. 

Lorsque  je  porte  le  jardin  des  TulleHes  jusqu'à  la  fanltième 
'arcade,  au-delà  d^  la  grille  du  Carrousel,  c'est  que  je  veux 
faire  entrer  l'Arc  de  triomphe  dans  le  jardin  même  :  trop  petit 
comme  monument  snl*  un  Immense  forum,  fl  serait  charmant 
comme  flibrique  dans  un  jardin.  Ce  jardin  serait  dos  sur  le 
Carrousel  par  une  grille  de  fer  dorée. 

A  partir  de  la  porte  bâtie  qui  sépare  la  nouvelle  galerie  et 
l'ancienne  galerie  du  Louire,  je  planterais  un  antre  jardin,  en 
faisant  disparaître  l'amas  de  maisons  qui  emcombrent  le  resto 
dç  la  place.  Ainsi,  quand  on  Irait  d'une  rive  de  la  Seine  à 
l'autre,  du  quartier  Saint-Germain  au  quartier  Saint-Honoré,  on 
passerait  entre  deux  magnifiques  palais  et  deux  superbes  Jsrdins. 
L'espace  entre  les  deux  grilles  serait  d'environ  trois  cent  soixante- 
quinze  pieds,  ce  qui  permettrait  d'établir  de  larges  trottoirs  à 
l'orée  des  deux  grilles. 

Il  ne  m'en  colite  pas  davantage»  monaieitr,  puisque  j*al  le 
marteau,  la  truelle  et  la  bêche  à  la  main,  d'achever  mon  ouvrage. 

A  Test,  en  face  de  la  colonnlide  du  Louvre,  je  renverse  ces 
laides  habitations  qui  cachent  la  rivière  et  le  Pont-Neuf^  et  qui 
font  la  moue  au  chef-d'(9uvre  de  Perrault;  j'arrache  lés  masures 
acéolées  dans  les  angles  et  aux  murs  de  Saint-Germain-l'Auxer- 
rois;  j'entoure  d'arbres  cette  basilique,  et  Je  la  laisse  subsister 


LES  TUILERIES,  215 

domae  mnmte  et  iek%lle  de  Ttrt  et  4e«  tlèclen,  en  face  de  le 
ceioniiede  du  Leeivfe. 

A  Tevest,  eurdelh  dn  JiMrdia  dea  Taiierlee,  J'extoite  bieii 
«litre  4^heee,  9UMiaietu%  Au  mOien  de  le  place  Loeis  XV«  je  faia 

« 

jeillir  «m  frende  fonfeainf^  doet  lee  eaux  perpéhiellea,  reçnea 
dena  un  baaain  de  marbre  noir»  indiqueraient  assez  ce  que  je 
veux  laver.  Quatre  antres  fontaines  plus  petites^  aux  quatre  angles 
de  la  place;  accQmpaf  ncralent  cette  fontaine  centrale.  J'applique- 
raia  sur  les  deux  nuasUa  d'arbres  des  Cbamps-Él^sécsj  à  droite 
*et  à  faucbe,  deu^  coloonadea  doubles  à  jouri  pour  donner  une 
limite  à  la  place.  J'achève  la  Madelaine,  cela  va  sana  dire^  je 
prenda  sur  le  pont  Louis  XVI  les  colosses  qui  l'écrasent,  et  je 
les  aligne  en  .avenue  le  long  de  la  voie  publique  qui  traverse 
les  Champs*Élysées.  Au  rond-point,  j'élève  un  des  deux  obélis- 
ques qui  nous  viennent  d'Egypte,  et  je  termine  l'arc  de  l'Étoile. 
Eh  bien!  monsieur,  je  prétends  que  de  cet  arc  de  triomphe  à 
l'église  Saint-Germain-l'Auxerrois,  cette  suite  de  monuments,  de 
etatues,  de  jerdins,  de  fontaines,  n'aurait  rien  de  pareil  dans 
le  monde:  et  comme,  d'après  ce  plan,  il  s'agit  moins  d'édifier 
que  d'abattre,  c'est  le  plus  économique  de  tous  ceux  que  l'on 
pourrait  adopter.  Déjà  dea  fonds  ont  été  faita  pour  les  embel- 
lissements de  la  place  Louis  XV,  et  je  crois,  sauf  erreur,  qu'un 
grand  nombre  des  hôtels  et  des  maisons  qui  obstruent  la  partie 
supérieure  de  la  place  du  Carrousel  appartiennent  «o  gonver^- 
nement  Lea  matériaux  dea  démolitions^  ou  vendus  ou  employés, 
aerviraient  à  diminuer  les  frais  des  constructions  nouvelles. 

Je  n'ai  paa  besoin  de  faire  remarquer  que  les  inégalités  de 
niveau  et  de  terrain,  lea  défauta  de  symétrie  et  de  parallélisme 
des  monuments  du  Louvre  et  des  Tuileries,  s*é?anoui8sent  dana 
lea  décorationa  de  mes  jardins.  Celui  qui  occuperait,  la  cour 
actuelle  dn  château  des  Tuileries  devrait  être  planté  en  arbres 
Terta.  Cea  arbres  ae  marient  bien  à  l'architecture  par  leur  port 
pyramidal:  Us  fermeraient  une  promenade  d'hiver  au  centre  de 
Paria. 

Voua  allei  me  demander»  monaieur,  ce  que  je  fais  du  palais 
de  Philibert  de  Lormel  Un  musée  de  choix,  oii  je  dépose  nos 


216 


UBS  TUILEaiES. 


fham  belles  ttotnes  aotiques  et  les  tableaux  de  rëèole  ttaUenne: 
noua  n'auriona  plus  rien  à  envier  aux  vilba  Borghèae  et  Albaid. 
Et  nol^  qui  ads  architecte  oA  roi,  oh  mé  loge-t-onf  arcM- 
tecte»  dana  une  attique  de  Pliilibert  de  Lorme;  roi,  an  LosTre. 
^  J'ai  riionaeiir  d'être,  monaienr,  arec  une  conaidératioB  trèa- 
diattQfoée,  ^ 

€IIATBAIIBi|IAND. 

p.  s.  Je  n'ai  pas  fliii,  mondeor;  j'oubliais  de  toos  dire  qii*il 
me  faut  absolnm^it  dans  les  Tuileries  une  balustrade  de  marbre, 
entrecoupée  de  rases  et  de  statues,  le  long  de  la  terrasse  de 
l'eau.  Le  petit  parapet  de  pierre  qui  borde  cette  terrasse,  est 
d'une  pauvreté  qui  contraste  misérablement  avec  la  pompe  du 
Jardin. 


/ 


NÉCROLOGIR 


La  Frtnce  vient  de  perdre  un  de  tes  meilleure  dioyei»; 
la  liberté,  un  de  aea  défenteura  lea  pliia  ardenla  ;  l'ordre  pnbllc, 
on  de  aea  aontleiia  lea  plna  sëléa.  Celui  qui,  pendant  d  long- 
tempaf  ocenpa  tont  Pftria  de  aea  proneatéa,  de  aea  aventorea, 
de  aea  infortnnea;  eet  homme  bruyant,  malencontreux  et  railleur, 
qui  nouât  foumiaBait  une  épigramme  pour  cbaque  aottiae,  une 
moquerie  pour  diaque  déception,  un  trait  malin  pour  chaque 
douleur;  celui  qui  m  le  mieux  jugé  lea  événements  de  notre 
époque,  qui  aemiilait  avoir  peraonnifié  en  lui  nok  colèrea,  noa 
entbeudaamea,  noa  crédulitéa;  le  type  de  18S0  et  de  18S1; 
le  maaque  dana  lequel,  toua  tant  que  noua  aommea,  noua  pou- 
viona  aana  chagrin  noua  recomialtre ,  parce  que  nous  placions 
anr  aon  comptOi  je  diraia  mieux,  aur  aon  doa,  .toutea  noa  foliea, 
toutea  noa  bévuea;  l'homme  populaire  enHn,  à  qui  noua  dévoua 
d'avoir  ri  pendant  lea  dix-^ept  moia  qui  viennent  de  a'écouler, 
Mayeux  eat  mort  le  SS  décembre  18S1,  jour  de  Sainte-Yictoire. 
Il  est  mort  d'ennui,  de  triateaaé,  de  conaoraption,  d\me  maladie 
dév<Nrante  et  indélerminée,  à  laquelle  lea  médecins,  toujoura 
aavénta  pour  quaUHer  ce  qutla  ne  peuvent  guérir,  ont  donné  le 
nom  dé  |,révolotion  rentrée*^ 

El  peraonne  n'en  a  rien  au  ;  on  n'a  paa  diatribné  le  bulletin 
de  aee  dernlèrea  aouftranees.    Nul  n'eat  venu  alnacrire  à  aa 


218  NÉCROLOGIE. 

porte,  s'Infarmer  de  cet  ami;  car  il  était  le  nôtre,  à  noua  tons, 
pelita,  granda,  rldiéa^  pannrea,  légitimiatea,  rëpubUcainâ,  le  rùtre 
anrtoiit,  ingënieiix  artiatea,  qui  ives  .employé  ai  aonveni  aa 
pl|daante  figure,  écriraina  de  toute  couleur,  qui  mvei  en  tant  de 
foia  de  Tei^rit  avec  aea  bona  mota.  On  ne  le  toyait  pkia  derrière 
le  Titrage  dea  nkarcfaanda  d'eatampea,  on  ne  le  rencontrM^  phn 
dana  le»  rnea;  el,  tout  de  auite,  on  l'a  oublié,  auaai  complète^* 
ment  qu'un  grand  citoyen  «porté  en  triomphe  aux  Joura  de 
i'inaurrection,  qu'un  orateur  prodatné,  dana  un  Journal  de 
Tannée  dernière»  le  aucceaaeur.  de.  fljirabeau  et  de  Foy,  que 
l'auteur  d'une  charte  ou  le  fondateur  d'une  rfligion  nouTelle* 
Déjà  il  était  mort  pour  noua  long-tempa  avant  d'avoir  rendu 
tàme  et  peut-être  cette  négligence,  cette  ingratitude,  cette 
inconatance  de  la  faveur  publique,  a-t*elle  abrégé  aa  vie.  Si, 
de  aon  lit  oh  je  l'ai  vu  giwint»  il  avait  entendu  quelque  flatteuae 
^acclamation;  ai  quelque  bienveillante  émeute  avait  fait  frémir 
aea  carreaux  dea  cria:  9,Vive  Mayeux!  honneur  à  JCayeux!  noua 
,,voulona  notre  Mayeux  ^^  peut-être  ce  retour  ineapéré  de  la 
popularité,  ee  réveil  careaaant  du  tumulte  qu'il  n'attendait  plua, 
mirait  fait  de  nouveau  circuler  aon  aang  glacé,  ramené  le  aonfOe 
aur  aea  lèvrea.  éteintea;  il  eût  retrouvé  la  forée  de  jurer  encore 
une  foia;  a'fl  jurait,  il  était  aauvé»^BIa{a  aucun  bmit  n'a  retenti; 
lea  Pariaiena  étaient  ailleurs,  je  ne  eti»  oh  ;  lia  afptrieiiiMeut  à 
je  ne  ada  qui.  Peut*être  e'occupaient-iie  toet  afanplement  de 
leura  affidres,  étaient-ila  rendua  à  lenra  fattiUei^  à  lenra  intéràta, 
ee  que  je  voudraia  croire  :  toujoura  étaient-ila  M»  de  Mayenx. 
Il  a  donc  langui  aeul,  délaiaaét  mia  ^u  rebut,  abandonné  pur  le 
•caudale  comaM  par  ion  médecin.  11  eat  mort,  eomme  mourront 
beancoi^  d'hommea  d'état,  étoujffé  par  la  aoHtn^e.  Fente  de 
mimix,  H  n  demandé  un  prêtre,  non  de  f égliae  firaofiaiae^  car 
il  n'avait  plua  envie  de  tire,  maia  Itn  bon  ^ieux  curé  qui  eat 
venu  à  pied  avee  aa  aoutane,  qui  a  traveraé  k  rue  Sfonteaquîee, 
aans  être  pfaia  remarqué  qu'un  ehevnlimr  de  la  L^jion-d'hon- 
;i6ur.  Il  a'eat  confeaaé;  il  en  avait  beaucoup  4  dir^. ,  tt  a'eat 
nccnsé  d'orgaeil  aurtont,  d'envie,  de  miaérable  vanitéi  e$  le 
curé  faii  a  promia^    ail  en  revenait,    dtf  le  pleeer  dann  ion 


^Um,  I  cMé  d'un  b<irflier,  peur  qulott  ae  fit  pkit  «Étenthm 

MaliiteiiMit  il  eêi  mâerri,  nmiM^MlièredaPii^LMhftite, 
mr  11  doit  tepmet  an  tfNriiui  tfiafiiilla  dant  aon  tenbctn,  anato 
an  pied  delà  balte: MMtmartre*  Ne  dierehea  paa  la  pierre 
anUéieaae  q/tâ  ladlqm  le  lien  de  aa  dernière  dameitre.  Il  etÊt 
mort  a?e€  dea  aentlmenla  dlmmUlté  qoi  ne  permettent  paa  ce 
lue  dea  regreta.  ^  Une  aittiple  motte  de  terre»  dana  le  carré 
ioBf  de  ilx  pieda  qhe  j'ai  acheté  panr  loi,  apprendra  mat  gêna 
ifâ  aarent  deviner,  la  place  oà  aon  eorpa  eat  inhnnié.  Dana 
aa  foaae  en  a  Jeté  dea  ndlllera  de  pamphlets,  caricatiarea»  pro*- 
teatationa,  proclaiHadona,  proframmea,  ordrea  dn  jonr,  tona  fak 
par  Ivl,  anr  Ini,  on  ponr  ini,  tona  ayant  qnelqne  rapp<Nrt  h  aon 
eiiatencet  à  aea  affeetiooa,  à  ftea  ra^riaea,  à  fea  tribniationa,  et 
qid  MentAt  ne  ae  tronreront  pfaia  qne  là.  Car  rhiatoire  eat 
dédaifoena^;  il  hd  fitnt  cboae  qlii  ait  daré,  aouTonir  dont  il 
eoit  Maté  qnelqae  trace,  non  paa  émotion  paaMfàre^  bniit  d'nn 
Jour,  et  céléi»lté  de  feniUeton. 

Et  de  lad  que  demenrera-t-ilf  Se  celte  vie  coule  raaii 
aglMe,  de  ce  panvre  hère  al  conm  dana  aon  tempa,  ai  naïf,  ai 
hafoné,  al  meqnenr,  qnel  Toatige  la  poatértté  recneillera-t-eUe  f 
à-peine  nn  nom,  nn  nom  obacnr,  qu'on  pourra  prendre,  dana 
^nelqnca  annéea,  ponr  celni  d'nn  dilaté  on  d'nn  anteur  tragique; 
énigme  qui  aura  beaoin  d'CBdipea,  texte  qui  denmndera  nn 
commeniaire!  Le  malhenrenXt  il  prévoyait  cet  inconvénient  dea 
rcnomméea  ^hémèrea;  il  a'a]^to]«it  ponr  ceux  qui  Taraient 
^ranré,  car  il  avait  bon  caenr  au  fond;  il  le  craignait  égale- 
ment ponr  aa  mémoire.  Dana  aea  demiera  momenta  il  m'a  &it 
venir,  mol,  bourgeoia  de  Parla  et  rien  de  ploa,  bourgeoia  de 
FÉria  Juaqu'an  bonnet  .à  poil  exclnaivement,  ne  cachant  autre 
cboae  en  poUtique  ^e  payer  exactement  ma  qnote  d'impèta 
doublée  par  le  régime  dèa  éeonomiea.  Il  a'eat  plaint  à  moi  de 
ae  voir  traité  par  aea  eontempomina  ni  plna  ni  moina  que 
l'homme  à  la  longue  barbe  |  d'avoir  obtenu  pour  tout  honneur, 
ponr  mdqm  témoignage  de  l'attention  publique  une  place  chea 
le  Ubinhre  Terryt  ^Imw  Jb  PaUhBofftlt  à  l'enaeigne  du  Dieu 


280  '  NÉCRCMiOGIE, 

Bbn»  on  m  biograpltle  t^  trouTe  p6leHDète  mteè  VHUtoire  dem 
h^igands  sfammts^  h$  Intriguée  de$  griàeties,  t Amour  à  ttneam^^ 
le  PûrmHdeur,  et  VAri  de  rendre  hê  femmes  fidèhê.  U  m^atrar» 
qull^  mourrait  content  t'U  éleii  question  de  M  dan*  un  lirre 
bien  Imprime,  dans  un  in-octaro,  sorti  do  même  nu^arin  que 
les  Mémoire»  dfune  Coniemporaine.    L'excellent  Inmime  croyait 
à  l'immortalité  des  grands  formatai  Hélas!  si  la  mâH  eil  yoùI« 
attendre,  il  comptait  s'y  placer  lui-même.    Mv  Mayeuz  aurait 
fourni  comme  moi,  ses  deux  articles  au  livre  des  Oeni^-mi^ 
et  c'est  mol  qji'il  a  cliargé  d'acquitter  sa  dette«    i>u  moins  mm 
espifirance  de  floire  ne  sera  pas  trompée  $   car,  cette  fois,  ju 
ne  parlerai  que  de  luL 

Messidor-Napoléon-Louis-ÇliarleS'PIdlippe  Mayeux  (car  il  n 
porté  successivement  tous  ces  prénoms,  quoique  son  extrait  de 
baptême  lui   donne  seuloment  celui, de  Bonaventure»  emf^ruQté 
au  saint  du  jour  oii  il  est  né),  T^nt  au  monde,  à  Paria,  le  14 
Juillet  1789.  pendant   que  non  père  ;  honnête  artiaan  de  la  me 
Beaubourg ,  était  occupé  à  la  prhe  de  la  bastille. .  C^  Jour  de 
gloire  lui  porta  malbeur.    -Sa  mère,  effrayé  par  le  bndt  du 
canon  et  de  la  mousqueterie,  fut  délivrée  avant  terme  d'un 
enfant  -châif  et  contrefidt  Une  humeur  indocile  et  quereUense^ 
dont  rage  n'a  pu  le  corriger,  rappela  mieux  la  date  de  sa 
naissance.     Lea   quinàe   années   qui    suivirent    cet   évènemeiU 
appartiennent  à  Thistoire  de  son  père,  I7elui-ci,  après  avoir  fait 
ses  preuves  de  courage  dans  Paris,  alla  repousser  l'ennemi  sur 
les  frontières,  suivit  nos  armées   dans  toutes  leurs  conquêtes^ 
obtint  le  grade  de  sergent  pour  prix  de  trente  denx  blesswes, 
et  fut  tué  à^la  batuUe  d'Austerlits,  en  appelant  Patrie»  comme 
il  avait  long-temps  nommé  Liberté,  la  bannière  sous  laquelle  il  • 
combattait.    Napoléon- May eîa,  c'eat  alors  qu'il  prit  ce  nom, 
nons  a  souvent  montré  son  père  qu'il  disait  reconnaître  au  sep- 
tième étage  du  bronae  en  spirale  qui  tournoie,  chargé  de  hérM 
et  de  victoires,  jusqu'au  faite  de  la   colonne*    Enfhnt  de  la 
révolution,  comme  disent,  nos  candidats  politiques,  il  se  trouTa  • 
donc  jeune  homme  et  orphelin  sous  l'enq^ire.  Comme  son  infirmité 
Kexemptait  de  la  conacriptlon,  ce  qui  fiit  constaté,  successivement 


NECROI.CMIB.  9S1 

u  Mt  «Diiëet  |Nir  IreiMr  ooMtUi  ée  rëvUes,  Mtitne  faïqvMliide 
faruMineUe  ne  Yinl  le  gêner  d«M  «on  enAondbane  pear  les 
eqiloiln  mUltnircfl.  U  ne  |Mrlait  q«e  batailles,  aisaiits,  narehea 
fMvéea,  vUlea  priaea,  voyawnea  dmflBquéB.  Il  eeiniptall  les  morte 
4e  faraMte  ennea^ie  par  milliera,  lea  prisonniera  par  dfariiioMé, 
lea  eanena  et  les  drapeaux  par  eentatees;  il  exaférait  lea 
httiletins.  Et  pois  chaque  jonr  il  voyait  dans  sa  ville  dea 
aMmmenta  s'élever ,  des  rues  sTétargir,  des  qùis  se  dresser, 
des  ponts  '  s'appuyer  sur  les  deux  rires  de  la  Seine  On  lot 
^dnnrit  dca  fêtes,  des  feux  d'artffice,  des  spectacles  gratis,  des 
revoes,  ob  M  fkilllt  naintes  fois  être  étouffé/  On  reiiansstfit, 
par  dessus  lentes  les  nations  du  monde,  le  peuple  parmi  lequel 
H  était  eonfsttdii,  et  lui,  se  hissant  sur  la  pointe  des  pieds, 
erialt  arec  aareix  gutturale:  „J'en  snis,  de  la  grande  nation.^ 
ILétait  donc  fier,  rayonnant,  enivré.  Deplua,  comme  son  quartier 
numqnaH  de  gurçons,  les  lUes  ne  le  regardaient  paa  avee  trop 
de  mépris;  et  vons  eonmdsaen  aon  faible! 

On  ne  vit  paa  de  gloire;  H'  le  savait.  Il  ae  maria,  U  reçut 
une  dot  avec  laquelle  il  fbrma  tin  établissement  avantageux. 
Cest  lui  qui  le  premier  eut  Tidée  de  nettoyer  la  cftaussure  dëa 
passants  en  les  faisant  asseoir  commodément,  à  Fabci,  sur  une 
banquette  de  velours.  La  gande  impériale  était  une  benne 
pratique.  BUe  Jurait,  elle  ne  voulait  pas  attendre;  elle  fou-* 
droyait  de  son  langage  énergique  le  pékln  agenouillé  devant  an 
grande  botte;  mêla  elle  payait  bien.  Et  le  moyen,  s'il  voua 
plaît,  de  se  iiuher  contre  la  grande  armée  f 

Bitlln,  le  conra  des  viotsires  cessa.  Lea  désastres  arrlvi* 
rent;  et,  à  leur  suite,  le  ehagrin,  flnqntétnde,  le  méeentente^ 
ment.  PIna' d'amdvevaalrea  joyeux,  plua  de  eérémoniea,  plua 
d^édifieea  qid  semblaient  soHir  de  terre.  L'hMel  du  qnai 
d'Orsay  en  reata  ob  voua  voyen;  rare  de  triomphe  demeura 
aans  ouvriers.  Paiia  devint  triste,  et,  ^pnnd  Paris  est  triste, 
on  n'en  peut  rien  fidre.  An  Heu  d'entrées  trioaq^hantes ,  avec 
fcnbrcs  et  (imbalea ,  en  vit  arriver  dea  ambnlancea*  May  eux 
aentit  qne  l'empire  croulait;  il  croisa  aes  bsaa  par  derriire,  k 
fittse  de  son  infirmUé ,    et  il  alla  regarder  lea  Prussiens  «    les 


92S  MÉmObOeOL 

RitoMtf  lot  AaMckkat,  et  moÈnÊ^  qui  pMiaimt  nr  fat  bmda- 
▼srt8|  «ang  j^e  Cjertei,  mûê  sini  cdère,  «mbiha  «ni  refftrde 
•i^Mrdfhiii  ^a  déteclieaieBt  de  k  gsvde  immleipde.  Il  te  rmanH 
le  .lendenniii  à  broner  les  beitea  det  OeMfeet,  pefai  celles  dee 
meoiqiielaivei.  Bntiiite  revIorMt  M»  aiiciem  hebitodv,  et  il 
I  leur  toolMtta  bonne  ebaneei  Lee  An^ffade  irrivèfenl;  It  l«e 
yeynt  eemne  des  fens  qu'il  avdt  ms  le  vettte.  Lee  anidale 
d'Âeeete,  enrteut,  rameaèrenl  bbAnla^nt  et  il  ee  eeeteie  de 
feceopaHen  en  ee  aieqeant  dee  garnftairet. 

Pœv  cette  feie.  Il  cnit  le  yestumtieii  idfenaiei  M  $fj 
bebttee,  et  ee  laiMa  Roamier  Louie.  Lee  denx  liMrarionë,  lee 
enHénnes  neuTeaux  arec  lesquek  en  aime  à  te  montrer,  ce  q«l 
ne  te  fait  pat  tant  crotter  eet  bottes,  Ifd  endent  rapiMirtë 
quelque  arguent,  il  monta  d'un  degré  ;  Il  n'dÉatt  qn'aHltte,  Il 
te  fit  négociant:  la  progfetdoii  fiil  ebtervée.  Il  ènnit  «n 
"^magtiflin  dVdijett  dlvert  à  tlng«-einq  feMint  la  pReOi  *  B  etit*  M 
patente  i"  il  ne  Inl  manqotit  phie  qeo'  deux  cent  tefacante-^nàise 
france  de  contribntidnt  à  payer  pour  être  électenr:  je  croie 
qu'il  le  serait  aujonrd'hni^  11  te  mit  à  lire  ie  jenrnal,  k  parler 
politlqne.  Frondeur  de  ton  naturel,  H  ne  pooràtt  tarder  k 
t'apercerofr  que  tout  allait  fort  mil  ;  et,  comme  il  vit  en  même 
tempt  que  tet  profite  n'en  tonlfralent  pat,-  11  fit  hardiment  de 
l'oppotitlon.  Pontet  tet  TidHettendrettes  te  riSvidUèreiit,  et  formée 
rent  un  biasarre  mâange  de  regrett.  La  Liberté,  dont  tèn  jfonmal 
rentrelenalt  tant-cetse,  prenait  dent  ta  tète  la  forme  de  Napo- 
léon. L'avènement  de  Cbailèt  X  ratpendft' quelque  tempt  ton 
aUimédté.  On*  c'était  M,  Moyeux,  qu'un  lanciër|  refoulait 
b^tttalementf  lorsque  le  nouveau  roi  tVeria:  f'^nùs  de  halle- 
bardes,^ et  le  télr  de  celte  Journée,  Il  vealut  qili'on  l'appelât 
Gbarles;V  Mats  cette  affection,  née  d^ne  êaressè  de'  prince, 
dm  peu.  La  dltsekitieli  de  h  garde  natiéilaib  1*exatpéra  tout- 
k-fiiit ,  avec  iT^utatit  plut  de  Iraitott  qnH  n'en  était  paa: 

Jnsque-lk  Mh^àt  eWail  pat  fait   beaucoup  parler  de  lui. . 
Ain  nom  n'ëtalt  guère  connu  que  dahs  les  atélieiM  de  quetqnet 
peintret,     qui  avaient  étudié   ta  cohformation   ringnltère;    ta 
pb^siofiomie  pataionnée,  Ja  banque  vivacité  de  te  parole  «    la 


plattMite  kj^Me  «le  tea  ditiN»iin,  sntloat  mb  getl  offrëoé 
|iMr  le  heio  levei  et  q«i  oovpeMieiit  4e  tool  Mk  des  rëi^ite 
ani^««nl0|  4e«  gcènes  i  fiire  paner  de  rire.  Uee  lirfa  on  V^ytit 
koeé  aer  le  théâtre,  et  il  wmit  pris  le  ehoee  en  homme  4'eip|it, 
non  pet  eeome  eee  mewlwrt  du  comptoir,  qai  fireet  hélemeAt 
wie  émeute  contre  Bnmet  II  était  réoeryé  à  b  révMation  de 
1890  de.predeke.Mayeu  dana  tout  aon  Jour*  'Peu  de  tempe 
euperoTieot»  il  aTeit  refn  en  ouirafe,  que  je  M  pui»  dire 
aanglant,  meia  qei  lui  fit  prpnoBcer  rtffreex  aermeot  de  le 
ve^geasce..  Tant  ce  qn'U  m'eat  poaaible  de  seconter  Icit  c'eat 
qn'aQ  fi«enaditer  à  cheral  de  la  garde  royele,  fceet.  monté  a«r 
aea  bottée  à  Técaytee,  ne  Tayait  pas  aj^ryn  derrière  une  borne» 
Le  lithographie  m  recneilll  ce  fait.  Anaai,  loraque  le  pt^hlicalioii 
du  conp.d'éiet  appela  le  peaple  à  rinanrrection,.  Majenx  dea* 
cendit  dei|  preadera  dana  la  rne.  DeTont  reama  de  paTéa  qnl 
le  eoarreit  Jnaqn'à  la  télé,  il  rit  pâmer  toer  k  tour,  à  la  perlée 
de  aa  carabina,  lea  laneiera  à  la  longue  pertaiaane  «  lea  oniraar 
aiera  au  Juatancorpa  de  fer,  l'infanterie  à  la  tfte  d'onra,  et 
eea  étrangeva  à  l'habit  écarlate  qui  deux  Ma  août  Tenue  chercher 
la  mert  dana  noa  révolntiona.  Il  anirit  lea  flota  de  la  foule 
victorieuae,  et  tint,  ae  repoaer  aux  Tuileriea.  JBor  aept  gendari- 
nea  tuéa,  il  en  uTait  à  lui  aeul  abattu  quarante* 

Dèa  knra  cemmenf a  Tère  brillante  de  MayeuXt  prèné,  fligorné, 
choyé  de  tente  pavi.  Tout  naturellement,  et  par  inatinci.  Il 
allait  porter  l'hoamMge  de  aon  triomphe  au  pied  de  la  colonne, 
comoM  à  l'autel  du  dieu  dont  il  aTait  iotérieurement  nonrri  le 
culte  pendant  quime  ennéea  :  en  l'entraîna  au  Paiaie*S4>yal  :  un 
républicain  eamya  de  le  débaucher  en  route  ;  car  tout  le  monde 
▼oulait  avoir  Mayeux  a^ec  aoL  C'était  lui  qui  uTait  raincu,  lut 
dont  en  aerrait  aifectueuaement  la  main.  En  aortant  de  l'Hô^l- 
de- Ville ,  Il  crut  eaiporter  le  programme  dana  aa  poche.  Tout 
lier  de  ria^rtance  qu'il  renaît  d'acquérir,  il  ferma  aa  boutique^ 
il  vendit  tentée  eea  amrchandiaea»  preaqûe  peur  rien ,  à  un 
valet  de  la  vénerie,  d'autrea  diaeat  à  un  mualeien  de  la  chapéllet 
qui  ae  trouvait  aana  emploi,  et  ae  mit  à  faire  bombance.  C'eat 
à  cette  époque  qu'il  iaut  pta^er  io^ine  qM.avenlurea  galantea 


224  NÉGBOLOOIE. 

que  les  émtÊaaUnn  o«t  fort  tadIierèteiMiit  féféWoi.  CSe  fol 
là  ton  bon  tempi ,  ce  qu'il  00  pfatwih  liil-iiiéBW,  etr  il  Mrail 
mi  peu  d'Utloire,  à  nonuner  m  Eégenee. 

Tontes  ces  fredeines  y  dont  on  a  beaucoup  ;Mi|^enté  le 
nondire,  n'étaient,  à  proprement  parler»  que  aea  dbartimemenia, 
que  remploi  récréatif  du  tempa  qui  lui  restait  Sa  TéiitaUe 
eccupatioQ  était  la  politique ,  la  direction  ofBdeaae  dea  évèue* 
mentfl ,  l'eatrepriae  volontaire  et  gratuite  de  ropinion  publiqae. 
C'était  lui  qu'on  voyait  toujours,  <m  plulèt  qu'on  ne  voyait  pua, 
pérorant  au  mUieu  des  groupes,  répandant  la  nouvelle  du  jonr, 
excitant  fémotion  dont  on  avait  besoin ,  distribuant  à  propos, 
dans  les  rassemblements,  un  fait  étrange,  invraiseoAlable, 
absurde,  comme  il  en  fiiut  pour  éire  cru  dana  les  tèmpa 
d'agitation.  C'est  à  lui  qu'on  doit  l'invention  des  gendarmea 
déguisés  .en  femmes,  surpris  par  la  police  dans  les  prenrièrea 
émeutes.  Gela  fiiiiiit  ié  brouiller  avec  un  Journaliste  de  ses  amis 
qui  eut  la  faiblesse  d'en  être  jaloux. 

Pendant  un  an,  Paris  tout  entier  ne  vit,  ne  parla,  ne  pensa, 
ne  jura,  et  cela  dans  tous  les  sens  du  mot,  que  par  Mayeuz* 
Blayenx  voulait  ceci,  Hayeux  disait  cela,  Mayeux  ne. voulait 
pasy  ^mayeux  blâmait,  Mayeux  approuvait;  il  fsUait,  avant -tout, 
contenter  Mayeux.  L'universalité  de  ce  personnage  fut  tdie, 
qu'on  douta 'de  son  unité.  On  ne  pouvait  pas  croire  qu'une 
seule  tète  suffit  à  tant  de  mouvements,  une  sMde  volonté  à 
tant  de  caprices.  On  avait  vu  Mayeux  daîia  l'émeute,  on  l'avait 
vu  contre  l'émeute;  ici  avec  un  chapeau  gri%  là  avec  un  bonne! 
à  poil  ;  attendant  '  de  j^ed  ferme  la  ttépubli^é  sur  la  place 
Vendème,  et  courant  les  mes  à  la  suite  de  la  République; 
brisant  des  réverbères,  et  bivouaquant  la  nuit  dans  le  Palais* 
Roysl;  criant  „Vive  la  Pologne,  ^^  et  mettant  les  Pobmab  an 
violon.  Et  pourtant  c'était  toujours  le  même  Mayeux,  crédule 
et  mobile,  tour  à  tour  républicain,  bonapartiste,  juste-ndUen; 
dans  la  foule,  turbulent  et  goguenard;  dans  les  rangs,  intrépide 
et  ferme;  aux  assises,  témoin  à  décharge  pour  les  séditieux 
qu'il  aurait  éventrés  la  veille. 

Vous  avez  vu  qu'il  était  garde  national  ;  il  s'était  fns<»rit  dès 


i%9 

le  eamBeneemefli  à  haMlHe  et  ma  qvÉrtfeii  >  U  «bniit'à  «• 
mr^  àe  ranifnmM.  -  H  ftat  It  prcsmler  qui  pottii/  en  futile 
twne,  le  ch^pemu  à  1»- Bimapartei  et^  Iwsfnyoa  voalaft  Vem 
rtf Her,'  Il  répf»ediM  er et  qâelqve  «martnnie  „'qii*ii  ftTvit  vu  de« 
^geet  qei  ae  le  Tshieiii  fe»  se  detmer  I^  ai»  '  4e  «inger  le 
i^gtaai  henofe.*^  Notée  Uen  qu'il  ne  «voeltk  perler  nt  ^  fil» 
Oebest,  »l  de  Mk  IMdéiME,  ni  de  Bfe  Cttiol,  ni  de  M.  Edoiend, 
■t  éeH  Franeisqne,  ponv  lesqeeb,  en  emireffe,  il  ^efetiBelt 
ane^fdfiMle  edmiimtlMi.  Hant  les  premiers  ]owi  de  la  iornui^ 
fion«  en  ne  ehktnait  personne  «or  «a  taille ,  •  non  pie»  que  emf 
e»perill#n  aodele.  Besana  et  pndétairea  «  tont  le  inonde  était 
admit  à  fdre  patronille,  è  paaaer  la  neit,  à  receietir  l'averse^ 
à  ramaaaer  les  bandits  et  les  vagabonda,  à  faire  l'office  de  la 
gerde,  ée  l'armée,  >de  la  gendei^niefie»  Mayeuk  avait  même  été 
nemmé  eapoval  par  aeelamation.  Mentèt  il  ftit  question  d!épn<* 
mtien,  de  triage.  Mvjreox  remarqpiait  qne^  depuis  qneiqne 
tenyt,  on  ne  le  tommandait  plus  ponr  les  postes  d'honnieur, 
pas  même  pomr  let  éenriet  de  k  me  9un^*Tboina8-dn«Louvre* 
On  le  réégnait  tmâwft  à  le  m^ie,  avet  <let  bkett  :  e'eat  là 
qne  je  lU  eonnn.  Epi»,  joa  tnpitaine,  qni  avait  obtenu  la 
eroix  d'honneur  nniqncsnent.  parce  qu'il  avait  Mayeux  dans  an 
e^pagnie,  dn^uMina,  ne  lui  cennussait-on  ^pea  d*aiitre  tàtrt^ 
ton  eapUaine^  qui  lui  devait  pent^tre  la  dtiiUe  ëptulette  dont 
U  était  M  glorieux,  lui  ftt  entendre  poliment  que  sa  présenee 
Jetait  l'hilarité  dana  lea  rangs;  que  ses  saillies  nuisaient  à  la 
gravité  du  eorps^de-garde;  que  dernièrement  un  auguste  per- 
sonnage f  âgé  de  aept  ans ,  n'avait  pu  garder  son  sérieux  en  le 
voyant I  qu'enfin  il  y  avait  eu,  dans  la  troupe  de  ligne,  quatre^ 
vingt-deux  toldata  mis  à  ]jê,  salle  de  police  pour  avoir  ri  soiitf 
les  ànnet  lortqull  déflltit  à  la  parade;  ce  qui  devenait  fort 
grave  à  eanae  det  événements  de  Lyon. 

En  eonaéqnonce^  ponr  le  bien  du  pays  et  ponr  la  tranquillité 
pubilqne,  an  nom  de  cette  révolution  qu'il  avait  si  vidliamment 
servie ,  on  l'invitait  à  se  retirer,  à  ne  se  monlrer  que  le  moins 
possible,  à  demeurer  tranquillement  ebes  luL    flfayeux  rédsta; 

il  voulut  être  Jugé.    Bm  l'appela  devant  le  Jury  de  réviaion, 
Pams.  IU.  16 


9S« 


NiCBOiiOGlK. 


lirésidé  p«r  liii  Juge  de  pdx»  qui  doit  ee  oonndtre  perfidtcBieBl 
«11  serfice  mfUtalre.  Il  fut,  tout  d'ime  voix,  rqrë  des  eentvèles. 
J'aurais  bien  TOida  étve  à  ta  plam;  Mayen  ne  peitaait  pas 
cemme  laeL  Le .  aevgent^najor  lai  fil  redeinander  aouAuil, 
arme  exceUente,  fournie  par  ie  gouvcmettent,  qui  lui  aTsU 
coûte  2V  iranoa  pow  la  meltie  en  état  Cela  fut  le  dendec 
coup ,  le  coup  mortel  pour  le  paorre  MayenXé  Et  ee  f «1 
complétÉ  aoa  désenchantement,  ee  fat  de  voir  q«e  personne  ne 
s'Intéressait  à  sa  disfràce ,  qn'aacmi  passant  ne  s'inqidétait  de 
lai  dans  le  galerie  Yéro-Dodat,  oifc^  sa  plaee  se  troerait  d^ 
prise.  An  bont  de  tr<rfs  scsnaii^es  il  n'étsit  plas!^  <{ae  Dira 
loi  fasse  paix  !  que  la  terre  lui  soit  légèrel  ii  m  porté  son  tut^ 
deau  en  cette  ifie» 

Blajreux  laisse  un  fils  âgé  de  dfa^huit  ans*.  >  U  ne  s'était  pue 
oecnpé  de  le  pourvoir ,  comptant  pour  lui  sur  une  place  que 
lui  avait  promise  le  premier  préfet  de  police  nomme  après  le 
révolution.  Ses  instances  allèrent  en  augmentant  «  et  aes.  espé* 
rances  en  diminuant,  de  préfet  en  préfet,  jusqu'à  Tarvivée  de 
sixième,  qui  le  fit  mettre  à  la  porte*  Le' J^nne  liomme  avait 
cni'  que  la  victoire  du  peuple  et  les  servicea  de  son  père  le 
dispensaient  d'apprendre  un  métiur ,  et  il  serait  maintenant  à 
la  maison  de  refuge,  s'il  n'avait  trouvé  le  moyen  de  a'enrèler 
dans  la  religion  saint-simonienne,  oà,  vérifioation  feite  de  se 
eapadtéi  il  a  été  admis  à  cirer  gratis  les  bottes  do,  pape. 

A.  BAZIN. 


».  ♦ 


\ 


■  *  • 


i     .•  • 


im  RÉVOLUTIONS. 


•t. 


HARMONIE. 


I. 

Qntnfl  l'Arabe  all^  dôift  le  puits  nVi  phtt  i'otlde^ 
A  plie  le  mefin  M  tente  vafâbMide 
Et  luspendu  la  source  abx  ilanes  de  ses  chuttieaexy 
Il  salue  en  partant  la  citerrfè  tarie, 
Et,  sans  se  retonrMf  S»  chercher  la  patrie 
Oh  le  désert  caclie  ses  eanx.  * 


«  » 


Que  loi  fsit  qn'an  cdtichant  le  vent  de  ttti'  se  lèré  '  ' 
Et,  comme  nn  océan  qni  labonre  la  frève     ••"'  '" 
Comble  derrière  lui  Tornière  de  ses  pas>    '  - 
Suspende  la  montsgyie  ^h- courait' la  Tsllée, 
On  sème  en  ilota  ^i^is'la  dtttte  amoncelée?  '  '  ^ 
11  marche,  et  ne  repasse  pas!       >      '  '  :«} 


••      \H' 


l    1 


Mais  Yons/ peuples  assh  de  rOcddent  Ittupflle,*    ' 
Hommes  pétrifiés"  dans'  totre  orgueil  âmfde, .  ^ 
Partout  èh  le  hasard  sème  fos  tourbilloitt,  '  '"-. 
Vous  germes  comme 'un  gland  sur  toésiNhibres  tfOlHnes, 
Vous  pousses  dans  le  roc  Vos  stériles  ra^^ineér, 
Vous  T^étea  sur  vos  stUons! 

16  ♦ 


^28  '       LUS  RÉVOLUTIONS. 

m  ' 

4 

Vous  tailles  le  granit,  voiia  entasses  les  briques»   * 
Vous  fondes  tours,  cités,  trônes  on  républiques; 
Vous  appelés  le  Temps  qui  ne  répond  qu'à  Dieii; 
Et,  comme  s(  dés  jours  ce  Dieu  vous  eût  fait  naitre. 
Voua  dites  à  la  race  humaine  encore  à  naître: 
ViS|  meurs,  immuable,  en  ce  lien! 


Recrépis  le  vieux  mur  écroulé  sur  t^  race> 
Gai^ë  que  de  tes  pieds  Fempreînte  ne  s'effiice,' 
Passe  à  d'antres  le  joug  que  d'autres  font  Jeté! 
Sîtdt  qu'un  passé  mort  te  retire  son  ombre, 
Dis  que  le  doig^  de  Dieu  se  sèche,  et  que  le  nombre 
Des  jours  des  soleils  est  compté! 

En  Tain  la  Mort  irouff:  suif  et  décittie  m  pmfa^ 
En  vain  le'  Temps  qui  rit  de  vos  Babiels,  tes  broie^ 
Sous  son  pas  éterne).  insectes  endorinis  ! 
En  vain  ce  laboureur  irrité  les  renverse, 
Ou  secouant  le  pied  les  sème  et  l^s  diq^epraai 
Comme  des  palais  de  fourmis! 

Vous  les  rebâtisses  toi^ours,  toujours  de  même. 
Toujours  dans  votre  esprit  vous  kuces.  anathème 
à  qui  les  touchera  dansais  postérité! 
Et  toujours  en  traçant  ces  prépiires  d/ewienren, 
Hommes  aux  mains  de  neige  et  qui  fondes  jwx  heures , 
Vous  parles  d'immortalité! 

Et  qu*un  siècle  cl^oeUe,  ou  qn'nne  pierre  tombe, . 
Que  Socrate  vous  jette  un  secret  de  sa  tombe. 
Que  le  Christ  lègue  au  monde  un  ciel  dan#  son  adieu  t 
Vous  venges  par  le  fer  le  mensoiige  qui  règne. 
Et  chaque  vérité  nouvelle  ici-bas  saigne 

Du  sang  d*nn  prophète  ou  d'un  Di^ill 


LES  RtiVOLUTIOHl. 

0e  Toe  yeux  «tBOnpis  tons'  alimex  les,  ëcaileag»^  ;> 
Semblables  ta  gnerries'  armé  pour  les  baiattUa^ 
Mais  qui  dort  enivré. de  ses» songes  i/nà^  ait  i  ' 
Si  qnelqne  Voix  soudaine  éclate  à  .votre  ordtte,  ' 
Tous  frappei,  tous  toen  celui  qni  viras  réreille, 
Car  Vons  voulen  dormir  en  paixl 


u 


»  K 


^i 


Mais  ce  nW  pas  ainsi  qne  le  IMev  qid  tous 
Entead  la  destinée  et  les  pbalÉs  de  f  hoirnse. 
Ce  n'est  pas  le  chemin  que  oon  doigt  TCfns  écrit!    .       '  ' 
En  vain  le  emnr  tous  manque  et  votre  fiedise  lasse. 
Dans  f cemrre  dn  Très-Bhnt  le  repos  n'a  ptt  place;    '  •     • 
Son  esprit  n'esl.pas  votre  esprit)  . .    .    •     • 

•s, 

Marche!  sa  voix  le  dit  à  la  nature  entière';  '  ^  ^^  (U« 

Ce  n'est  pas  pour  croupir  sur  ses  champs  de  Inmjère  • 
Que  le  soleil 's'allume  et  s'éteint  dans  ses  mains!; 
Dans  cette  œuvre  de  vie  oii  son  ame  palpite^ 
Tout  respire,  tont  croit,  tout  grandit,  tout  gravit^    .      - 
Les  deux,  les  astres,  les  humains!  - 

L'oeuvre  toujours  Inie  et  toujouiiai  commencée 
Manifeste  à  jamaii  rétemelle  pensée. 
Chaque  halte  pour  Dieu  n'est  qu'un  point  de  dépirt! 
Gravissant  l'infini  qui'  toujours  le.  domine. 
Plus  il  s'éiè ve  et  plus  in .  volonté  divine 
S^largit  avec^  son  regard! 

■ 

U  ne  s'arrête  pat  pour  mesurer  l'espace, 

Son  pied  ne  revient  pas  su>  la  brûlante  trace, 

Il  ne  revoit  jamais  ce  qu'il  vit  en  créant; 

Semblable  au  faible  enbnt  qui  lit  et  balbutiCj  i  .^  . 

Il  ne  dit  pas  deux  fois,  la  parole  de  vie; 

Son  Veibe  court  sur  le  néant!     .     , 


SW  HB  iui?oi«imo]iii 

Il  courte  et  Im  Natim  k  m  V«ike  qfà^nk&' 
Le  soit  en  chàiuïtiMiMltf  jmfole  en  ptrala^ 
Jamal»,  jamais  demain  Me  91'ello  «et  MJoUrl'lwiî 
Et  la  création  toiifAra^  tonjaiin  BMiveU»  .     -     • 
Monte  éterneUem^Ja/SjndbeJiqneéeiielfai.. 
Que  Jacob  réra  datant  M! 

t 

Bt  rien  ne  MAtaoend  à  aa  famé  fnmiètmi 
Ce  qni  fat  glace  et «tsnit^ défient  ianm  et  tanrière; 
Dana  lee  flaUcaldn^irpeiier  la  métal'  devient  er; 
En  perle  an  IMd'dea?  liera  le  lit  dea  flota  ae  change v 
L'éther  en  ajattniliant  deiient  aatre^  et  fc  taf^ 
Devient  bomme  «t  fermente  enctol. 

Pnia  nn  aonflle  d'en  imnt  ie  lÂve,  et  tonte  cbdae 
Change,  tombn^  ^rit,  fait,  menrt,  «e  déeempoaOy 
Comme  au  conp^^dvaifflet  dea  décoratfc^na) 
Jéhova  d'un  regard  Mre  et  brise  sa  tente; 
Et  lea  camps  dés  aoleils  suspendent  dana  l'attente 
Leurs  saintes  érafaitionat 

Les  globea  caldnéd^  folenit-  en  étincelles,  - 
Les  étoiles  des  nuits  éteignent  leurs  pmnelleii    ' 
La  comète  s*éoli«ppé  et  biise  ses  essieux, 
Elle  lance  en  éclats  la  machine  céleste, 
Et  de  mille  unirers  en 'un  sonffte  il  ne  reste 
Qu'un  charbon  fumant  dans  ieft  tàmxl 

Bt  vous!  qui  ne  pouvei  défendre  nn  |^ed  de  tvèvei 
Dérober  une  feuUle  an  souffle  qni  l'enlève, 
Prolonger  d*un  rayon  •ees  orbes  éclataMi, 
Ni  dans  son  sablier  qui  coule  intarissable,  « 

Ralentir  d'un  moment,  d'un  jour,  d'un  gndn  de>iable 
La  chute  éternelle  du  tempai 


t 


I 


V 


■\ 


Sont  vos  piedf  eliuieeiMito  d  f««lfiie  car 
qael^ue  peuple  meurt,  ai  qnelqoe  m 
l'aOe  d'nn  vieux  siècfo  6M||orle  «ee  / 
de  TOtre  alphabet  qnelq»»  lettre  w 

81  d'un  inaecte' à  l'antre  un  fcri»  de  p«li^> 
Le  del  fr'ëbraBie  de  vee  cviaf 


.  I 


AitfM^kiM>A> 


n. 


Rqfardes  donc,  race  insensée^ 
Les  pas  des  génératiansj 
Toute  là  route  n'est  tracée 
Que  d«a  dëbria  des  nftj^oiis! 
TrôneSy  autelsy  temples^, portiques. 
Peuples,  rojamneSy  républiques^  . 
Sont  la  jp^ussière  du  ciiexniu, 
Et  l'Histeke,  écho  de  la  tombe, 
N'est  que  le  bruit  de  ce  qui  tombe 
Sur  la  route  du  genre  humain  1 

Plus  TOUS  descendes  dans  les  âges. 
Plus  ce  bruit  s'élèye  en  croissant, 
Conune  en  approchant  des  rivages 
Que  bat  le  flot  retentissant; 
Voyes  passer  l'esprit  ide  l'homme, 
De  Thèbe  et  de  Sfemphis  à  Rome, 
Voyageur  terrible  en  tout  lien. 
Partout  brisant  ce  qu'il  élève. 
Partout  de  la  torche  bu  du  glaive 
Faisant  place  à  l'esprit  de  Dieu! 


_j,i 


f- 


;/ 


tas  KEVOLUTfONS. 

Il  court      U-iMMeau  miUeii  des  tempêtes 
Le  Èvy        Par  les  foudres  du  Sinaï, 
inn^  Par  la  ver^ e  de  ses  prophètes, 

Ef  Par  les  temples  d'AdonaS! 

/  /  '  Foulant  ses  Jongs,  brisant  ses  maîtres. 

Il  change  ses  rois  po»r  ses  prêtres, 
Change  ses  prêtres  ponr  des  rois; 
Puis,  broyant  palais,  tabernacles, 
Il  sème  ces  débris  d'oracles 
Ayec  les  débris  de  ses  lois! 


y 


Déployant  ses  ailes  rapides, 

Il  plonge  an  désert  de  Memnon, 

Le  voilà  sous  les  Pyramides, 

Le  Toici  sur  le  Pàrthénon! 

Là,  cachant  aux  regards  de  l'homme 

Les  fondements  du  pouvoir,,  comme 

Ceux  d'un  temple  mystérieux! 

Là  jetant  au  vent  populaire,        -    ' 

Comme  le  «grain  criblé  sur  l'aire. 

Les  lois,  les  dogmes  et  les  dteux! 


Las  de  cet  assaut  de  parole. 
Il  guide  Alexandre  au  combat; 
L'aigle  sanglant  du  Capitole 
Sur  le  monde  à  son  doigt  s'abat; 
L^nnivers  n'est  plus 'qu'un  empire; 
Mais  déjà  l'esprit  se  retire, 
Et  les  peuples  poussant  un  cri. 
Comme  un  a^ide  essaim  d'esclaves 
Dont  on  a  brisé  les  entraves,  ' 
Se  sauvent  avec  un  débri! 


r 


iaS9  RlÊVOLUTIONS.  233 

Lere»4rMB,  Gaule  et  GemMoie, 

L^heure  de  la  reiigeaiicc  est  14!      , 

Des  ruines  c'est  le  f  énie 

Qui  prend  les  rênes  d'Attila! 

Lois,  forpin,  dieux»  faisceaux»  tout* croule, 

Dans  l'ornière  de  sang  tout  roule, 

Tout  s'éteint,  tout  fume  ;  il  fait  nuit, 

Il  fait  «utt,  pour  que  l'ombre  encore 

Fasse  mieux- éclater  l'aurore 

Du  Jour*)  oU  son  doigt  vous  conduit! 


L^homme  se  tourne  4  ottte  flanmie 
St  revit  en  }â  regardimt, 
Charlemagne  en  fait  la  g sande  ame 
Dont  il  apime  l'Occident; 
U.meart^isoii  colosse  d^empire   ' 
En  lambeaux  vivants  se  déchire. 
Comme  nu' vaste  et  pesant,  manteau. 
Fait  pour  les  robustes  épaules 
Qui  portaient  le  QJiin,  et. les  Gaules; 
Et  l'esprit  reprend  son  marteau! 


De  ces  nations  mutilée^ 

tient  peuple^  naissent  sous  ses  pas, 

Races  barbares  et  mêlées 

Que  leur  mère  ne  co|inait  pas; 

Les  uns  indompté  et  farouches, 

Les  autres  rongeant  dans  leurs  bouchea 

Le  mors  des  tjraiis  on  des  dieux, 

Mais  l'esprit  par  diverses  routes 

A  son  tour  leur  assigne  à  tontes 

Un  readez-vous  mystérieux, 

*)  Ls  christianisme. 


I 


S8<  ISS  KÈvQîÂmotm^ 

Pour  les  poinser  où  Dieu  les  oièBe 

L'esprit  hamain  prend ,  ceni  détours, 

^Et  reyêt  chaque  forme  humaine 

Selon  les  hommes  et  les  jours* 

Ici,  conqnërant»  il  balaie 

I^es  yieiix  peuples  eomme  l'imie^    ^ 

Là,  sublime  navigateur, 

L'instîhct  d'une  immense  conquête 

Lui  fait  chercher  dans  la  tempête 

Un  monde  à  travers  Téquatear! 


Tantôt  il  coule  te  penftée  '  • 

En  bronze  palpable  et  vivant, 

Et  la  parole^  retraeeée  - 

Court  et  brise  ^omme  le  yent;'         '     «> 

Tantôt,  pour  mettre  un  sièéle  eh  poudre, 

Il  éclate  comme  la  foudre  * 

Dans  un  mot  de  feu,  Libérée!" 

Puis,  dégoûté  de  son  cmvrage, 

D'un  mot  qui  tonne  davantage 

Il  réveille  l'humanité! 


i  •  I .  t 


Et  tout  se  fond,  ctoule  ou  chancelle, 
Et  comme  un  flot  du  flot*  chassé,  . 
Le  temps  sur  le  temps  s'amoncelle, 
]p!t  le  présent  sur  le  passé! 
Et  sur  ce  sable  ëb  tout  s'enfonce, 
Quoi  donc,  è  moréels,*  vous  linilonce   ' 
L'immuable  que  vous  cherchez? 
Je  ne  vols  que  poussière'  et  lutte, 
Je  n'entends  que  l'immense  chuté 
Du  temps  qui  tombe  et  dit:  Mardieat 


UBS  REVOIiUTIONa 


ass 


m. 


'\ 


Miirches!  Thninanité  ne  vit  pas  d'une  idée! 
Elle  éteint  chaque  soir  celle  qui  Va,  gmàèe. 
Elle  en  allume  une  autre  à  rimmortel  flambeau; 
Comme  ces  morts  vêtus  de  leur  parure  immonde, 
Les  f énërations  emportent  de  ce  monde 
.Leurs  Tétements  dans  le  tombeau! 


Là  c^est  leurs  dieux;  ici  les  moeurs  de  knrs  ancêtres» 
Le  glaive,  des  tyrans,  Tamnlette  des  prètr,e8y 
Vieux  lambeaux,  ylls  haillons  de  culte»  ou  de  lois; 
Et  quand,  après  mille  ans,  dan^  leurs  caveaux  on  fouille» 
On  est  surpris  de  voir  la  risible  dépouillé 
De  ce  qui  fut  l'honmie  «ntsefoisl 

Robes,  toges,  turbans,  tunique*  pourpre,  bure. 
Sceptres,  glaives,  faisceaux,  hach^  houlette,  armure. 
Symboles  vermoulus  fondent  souà .  votre  main. 
Tour  à  tour  an  plus  fort,  an  plus  fourbe,  au  plus  digne, 
Et  vous  vous  demandes  vainement  sons  quel  signe 
Honte  ou  baisse  le  genre,  humain  % 

Sons  le  vôtre,  6  Clurétfenal  Ulfoi^m^e»  qui  Dieu  trttvi^îUe 
Change  éternellement  de  formes  et  de  tsjiUe; 
Géant  de  l'avenir  à  inraudir  destin^ 
Il  usu  en  vieillissant  ses  vieux  véte^neiitsi  eo{nme 
Des  membres  élargis  font  écjkterijnr  Thoinnie 
Les  langes  oii  l'enfant  .e|)(  ,oé! ., 


\  - 


S86 


ixstRàvmjonoim, 


L'immanitë  n'est  pas  le  bœuf  à  courte  htieine^ 

Qui  creuse  à  pas  é^^aux  son  sillon  dans  la  .pkinei  ^ 

Et  revient  ruminer  snr  un  sillon  pareil; 

C'est  l'aigle  rajeuni  qui  change  son  plumage;* 

ISt  qui  monte  affronter  de  nuage  en  nuage 

^     t       De  plus  hauts  rayons  dn  soleil! 

«  I 

Enfants  de  six  miUe  ans  qu'un  peu  de  bruit  ëtonnè, 

Me  vous  troublez  donc  pas  d'un  mot  nouveau  qui  tonne, 

D'un  empire  éboule,  d'un  siècle  qui  s'en  va! 

Que  vous  foiît  les  débris  qui  jonchent"  la  carrièrel 

Begardez  en  avant  et  non  pas  en  arrière, 

Le  courant  roule  à  Jéhova! 

f 

j'  * 

Que,  dans  vos  cœurs  étroits  vos  espérances  vagues 
Ne  croulent  pas  sànS-cesse  avec  toutes  les  vagues  f 
Ces  flots  vous  porteront,  hommes  de  peu  de  foi! 
Qu'importent  bruit  et  vent,  poussière  et  décadence  1 
Pourvu  qu'au-dessus  d'eux  là  haute  Providence 
Déroule  l'éternelle  loiV 


\ 


Vos  siècles  page  à  page  épellent  l'Évangile! 
Vous  n'y  lisiez  qu'un  mot  et  vous  en  lirez  mille! 
Vos  enfants  plus  hardis  y  Bront  plus  avant! 
Ce  livre  est  comme  ceux  des  sibylles  antiques 
Dont  l'augure  trouvait  les  feuillets  prophétiques  '  ' 
Siècle  à  siècle  arrachés  au  vent. 


Dans  la  foudre  et  Téclailr  vdtré  Verbe  aussi  volé!* 
Montez  à  sa  lueur,  courez  à  sa  j^nrole, 
Attende»  sans  effroi  l'heure  lente  à  venir  f  ^' 

Vous!  enfants  de  celui  qui  TannonçanC  dlivanGé,   '  '^"  *    ^ 
Du  sommet  d'une  croix  vit  bifiller  l'espérance         "'^^  ' 
Sur  Thorizon  de  fav^nir! 


■^> 


x 


<^ 


LS8  RÉVOLUTIONS.  237 

Cet  oracle  eanglàni  cbaf  ae  jour  se  révèle; 
L'esprit  en  renversant  élève  ^t  renouvelle^ 
Passagers  ballottés  dans  vos  siècles  flottants! 
Voits  croyes  reculer  sur  l'océan  des  ège8,\ 
Et  vous  vous  remontres  après  mille  naufrages 
Plus  loin  sur  la  route  des  temps! 

Ainsi  quand  le  vaisseau  qui  vogue  entre  deux  mondes 
A  perdu  tout  rivagcf  et  ne  voit  que  les  ondes 
S'élever  et  crouler  comme  deux  sombres  murs , 
Quand  le  maître  a  brouillé  les  nœuds  nombreux  qu'il  file, 
Sur  la  plaine  sans  borne  il  se  croit  immobile 
Entre  deux  abîmes  obscurs* 

â 

C'est  toujours,  se  dit-il,  dans,  son  cœur  plein  de  doute, 
Même  onde  que  Je  vois,  même  bruit  que  j'écoute, 
Le  flot  que  j'ai  francbi  revient  pour  me  bercer, 
A  les  compter  en  vain  mon  esprit  se  consume , 
Cest  toujours  de  la  vague,  et  toujours  de  l'écume. 
Les  jours  flottent  sans  avancer  ! 

Et  les  jours  et  les  Çots  semblent  ainsi  renaître ,  ' 

Trop  pareils  pour  que  Tœil  puisse  les  reconnaître, 
Et  le  regard  trompé  s'use  en  les  regardant; 
Et  l'homme  que  toujours  leur. ressemblance  abuKe, 
Les  brouille,  les  confond,  les  gourmande  ei  t'accuse, 
Seigneur!...    Ils  marchent  cependant! 


Et  quand  sur  cette  mer,  las  de  chercher  sa  route , 

Du  firmament /splendide  il  explore  la  voûte, 

Des  astres  inconnus  s'y  lèvent  à  ses  yeux; 

El  moins  triste,  aux  parfoms  qui  souiBent  des  rivages. 

An  jour  tiède  et  doré  qui  glisse  des  cordages,- 

11  sent  qu'il  a  changé  de  cieux! 
Paris.  III.  la 


238 


LES  RÉVOLUTIONS. 


Nous  donc,  si  le  sol  tremble  au  vieux  toit  de  nos  pères, 
Enseyelissons-notts  sons  des  cendres  si  chères , 
Tombons  enveloppés  de  ces  sacrés  lincenlsl 
Mais  ne  ressemblons  pas  à  ces  rois  d'Assyrie 
Qui  traînaient  au'tombean  femmes,  enfants,  patrie, 
Et  ne  savaient  pas  mourir  seuls! 

< 

Qui  jetaient  au  bûcher ,  avant  que  d'y  descendre, 
Famille,  amis,  coursiers,  trésors  réduits  en  cendre >. 
*  Espoir  ou  souvenirs  de  leurs  jours  plus  heureux , 
Et  livrant  leur  empire  et  leurs  dieux  à  la  flamme, 
Auraient  voulu  qu'aussi  l'univers  n'ei^t  qu'une  ame 
Pour  que  tout  mourût  avec  eux! 

AxPHOirsB  DB  LAMARTINE. 


FIN  DU  TOBIE  TROISIEME. 


TABLE. 


Un  duel,  par  M.  VICTOR  DUCANGE.  , Page    1 

LES  JEUNES  FILLES  DE  PARIS,  par  M.  BpUÎLLY 18 

LES  BEOTIENS  DE  PARIS ,  par  M.  LOUIS  DESNOYERS.  .    .  88 

LES  PRIX  MONTYON ,  par  JW.  ANDRIEUX '.     .     .  55 

LA  NUIT  DE, PARIS,   par  m  EUGÈNE  BRIFFAULT.  ....  77 

LE  JUSTE  MILIEU  ET  LA  POPULARITÉ,  par  M.  FÉLIX  BODIN.  92 

LA  COUR  D'ASSISES ,  M.  J.  BOUSQUET 103 

liES  COMEDIENS  D'AUTREFOIS  ET  CEUX  D'AUJOURD'HUI, 

par  M.  CASIMIR  BONJOUR 110 

LA  BARRIÈRE  DU  MONT -PARNASSE,    par  M.   MAX.  DE 

VILLEMARfiST. !    t    ,  123 

UN  ÉLÈYE  DE  DAVlD ,  par  MAD.  MARCELINE  VALMORE. . .  138 

UNE  SEANCE  DE  SOURDS-MUETS,  ^lar  M.  PAULMIER.   '.    .  147 

PARIS,  VILLE  DE  GARNISON,  par  M.  L.  MONTIGN Y.      .    .  165 

LA  COUR  DE  FRANCE  EN  1830 ,  par  M.  £P.  MENNECHË T.  .  173 

LES  PETITS  METIERS,  par  M.  JULES  JANIN.  ......  190 

LES  TUILERIES ,  par  M.  DE  CHATEAUBRIAND 206 

NÉCRPLOGIE ,  par  M.  À.  BAZIN.     . 217 

LES  RÉVOLUTIONS,  par  M.  ALPH.  DE  LAMARTINE.    .    .    .227 

FIN  DE  LA  TABLE  HtJ  TOMB  TBOlNXaiE. 


NO'ra:  A  LA  PAGE  80. 

On  noui  saura  gré  d*insérer  dans  notre  édition  consacrée  à  l'Alleniaipie  , 
le  morceau  original  de  M.  le  Baron  de  Zedlitz  avec  la  traduction  qu'en 
ont  ttentée  MM.  Barthélémy  et  Méri. 

DIE  NÂCHTLICHE  HEERSCHAU. 


/ 


Nachts  um  die  zwôlfte  Stunde 
Verlasst  der  Tambour  sein  Grab, 
Macht  mit  der  Trommel  die  Runde, 
Geht  wirbelnd  auf  und  s(b. 

Mit  seinen  entfleisçhten  Armeu 
Riihrt  er  die  Scblegel  zugleich, 
Schlagt  manche»  guten  Wirbel, 
Réveil  und  Zapfenstreich« 

Die  Trommel' klinget  seltsam» 
Hat  gar  einen  starken  Ton^ 
-  Die  alteti  todten  Soldaten , 
Erwachen  im  Grab  davon. 

*    0nd  die  im  tiefen  Norden 
Erstar^tim  Schnee  und  Eis, 
Und  die  in  Welschland  Hegen 
Wo  ifanen  die  Erde  zu  heias  ; 

Und  die  der  Nilschlamm  decket, 
Und  der  arabische  Sand, 
Sie  steigen  aus  îbren  Grabern, 
Sie  nehmen  's  Gewehr  zur  Hand! 

Und  um  die  zwolfle  ^unde 
Yerliisst  der  Trompeter  sein  Grab  y 
Und  schmettert  in  die  Trompeté 
Und  reitet  auf  und  ab. 


«     \ 


'   « 


LA  REVUE  NOCTURNE. 


A  mjnaity  de  ta  tombe 
Le  tambour  se  lève  et  sort, 
Fait  m  tournée,  et  marche 
Battant  la  caisse  bien  fort. 

De  ses  bras  décharnés 
Remue  conjointement 
Les  baguettes ,  bat  la  retraite , 
Rëveil  et  roulement. 

La  caisse  sonne  ëtrange , 
Fortement  elle  retentit, 
,Dans  leur  fosse  en  ressuscitent 
Les  vieux  soldats  përis  ; 

'  Et  qui  au  fond  du  nord 
Sous  la  glace  enroidis, 
Et  qui  trop  chaudement  gisent 
8ous  la  tenp  d'Italie , 

Et  tous  la  bourbe  du  Nil 
Et  le  sable  de  )* Arabie; 
Ds  quittent  leur  sépulture, 
Leurs  armes  iU  ont  saisi. 

Et  à  minuit,  de  sa  tombe 
Le  trompette  se  lève  et  sort. 
Monte  à  cheval  et  sonne 
La  trompe  bruyant  et  fort. 


N 


Da  kommeo  aaf  luftigen  Pferden 
Die  todten  Reiter  herbei, 
Die  blut'gen  alten  Schwadronen 
In  Waffen  mancherlei. 

Es  grinsen  die  weissen  Schadel 
Wohl  unteriD  Helm  hervor. 
Es ,  lialten  die  Knochenhande 
Die  langen  Schwerdter  empor.  -— 

Und  om  die  swolfte  Stonde 
Verliisst  der  Feldherr  seia  Grab, 
Koramt  langMVn  hergeritteiiy 
Ubgeben  vos  seinem  Stab. 

Er  tragt  ein  Ueiaes^  Hutchen , 
Er  tragt  ein  einfitch  Kleid , 
Vnd  einen  kleinen  Degen  ' 
Tragt  er  an  seiner  Seit*. 

Der  Moud  mit  gelbem  Lichte 
Erhellt  den  weiten  P|any 
Der  Mann  im  kleinen  Hfitchen  — - 
^  Sieht  sich  .die  Trappen  an. 

Die  Reiiien  prîUentiren 
Und  scbultem  das  Gewehr^ 
Dann  siebt  mit  klingendem  Spiele 
Ypruber  das  ganse  Heer. 

Die  MarsehaU'  ond  Generëto 
Schliessen  «nm  îhn  einen  Kreis* 
Der  Feldherr  sagt  dem  Nachstep 
In's  Ohr  ein  Wôrtlein  leis  ; 

Das  Wort  gebt  in  der  Run^e 
Klingt  irieder  ftm  und  nab: 
yy Frankreich <<  heisst  die  Parole, 
Die  Losnng  |,St#  Hele^!<<  — 

Diess  bt  die  grosse  Parad^e 
Im  eliseiscben  Feld» 
Die  nm  die  swoUte  Stonde 
Der  todte  Casar  hait. 


Alors  sur  chevaux  aériens 
Arrivent  les  cavaliers, 
Vieux  esdkdroDs  célébrés , 
Saqglants  et  balafrés. 

Sous  le  casque,  leurs  crânes  blanchâtres 
Ricanent,  et, fièrement 
Leura^mains  osseuses  soulèvent 
Leurs  glaives  longs  et  tranchants. 

Et  à  minuit,  de  sa  topibe 
he  chef  se  lève  et  sort; 
A  pas  lents  il  s'avance 
Suivi  de  Tétat- major. 


F^t^t  chapeau  il  porte, 
Habit  sans  ornements. 
Petite  épée  pour  arme 
Au  cdté  gauche  lui  phnd. 


La  lune  à  pâle  lueur 
La  vaste  plaine  éclaire; 
L'homme  au  petit  chapc^ 
Des  troupes  revue  va  fîiire. 

Les  rangs  présentent  les  armes, 
Lors  sur  l'épaule  les  mettant, 
Toute  l'armée  devant  le, chef 
Défile  tambour  battant. 

'On  voit  former  un  cercle 
Des  capitaine»  et  généraux; 
Au  plus  voisin  à  l'oreille 
Le  chef  souffle  un  mot. 

,  Ce  mot  va  à  la  ronde, 

-,  Résonne  le'  long  de  la  Seine , 

Le  mot  donné  est:  la  France, 

La  parole  :  Sainte  -  Hélène. 

\ 
C'est  là  la  grande  j-evue 

Qu'aux  Champs-Elysées, 

A  l'heure  de  minuit 

i     Tient  César  décédé. 


é    * 


*  *      • 


On  trouve  chez  le  même  ëdîtenr: 


•       t 


CHOIX 

DE  MORCEAUX  CLASSIQUES  ALLEMANDS  AVEC  LA 
TRADUCTION  FRANÇAISE.  ET  DE  MORCEAUX  FRANÇAIS 
AVEC  LA  TRADUCTION  ALLEMANDE  (en  regard).  150  pagea 
in-Svo.  cartonné.   Ce  volume  renferme  i 

EXTRAITS  TIR^S  DB  L'ALLEMAGNE,  par  Mad.  »s  Stabl. 

INTRODUCnOUI    A  L'HISTOIRE  DU  SOULÈVEMBin'  DBS  PAYS- 
BAS  SOUS  PHILIPPE  n,  par  Sckiube. 

LES  CATARACTES  DE  L'OR^NOQUE,  par  A.  bk  Hvtuoun. 

ON  SONGE,  par  Jbav  Paul  Fe.  Richtkb. 

LA  BIORT  D'HIPPOLYTE,  par  Racih^. 

EXTRAITS  DB  FAUST,  bk  Gibtbb.  ^ 

LA  REVUE^  NOCTURNE,  par  M.  9U  Zbbuti. 

LJNSTABILITé.    PEOVBBÇAt. 


>^ 


PARIS, 


ou 


LE   LIVRE 


DES   CENT-  ET-UN. 


PARIS, 

ou 
LE  LIVRE 

DES    CENT-ET-UN. 

TOHB  QUATRIÈME. 


FRANCFORT  S.  M. 

BN    COMMISSION    CHEZ    SIOISMOND    SCHMGRBER 

et   chei!    Ica   princi|iaux    Libraires. 


\ 


PARIS, 


OV 


LE  LIVRE  DES  CENT-ET-UN. 


VEVCENNES. 


Je  m'étais  inteirompn.  J'avaii  la  loog-tempi:  nea  yeax 
fatigués,  s'appesantissaient.  Mon  ttire  à  demi  femé,  retombait 
et  glissait  insensibloncnt  de  ma  main.  Je  pouioivals  attentÎTe- 
ment  d'austères  idées  df abaissement,  de  pauvreté  et  de  mort. 
J'avais  passé  de  l'étude  ik,  la  méditatiim,  de  la .  méditation  à  b 
rêverie. 

C'était  une  fteide  nuit  fie  décembre.  D'épaisses  nnées  de 
neige  se  précipitaient  en  tourbillonnant  dans  les  vaitiis  £oars 
sur  les  remparts  éievés;  an  fond  de  ce»  fossâ^  qui  n'avaient  pas 
été  creusés  pour  le  crime;  sur  le  toit  anguleux  de  la  chapelle 
où  est  la  tombe  du  duc  d'Bnghien;  et  elles  jetaient  en  passant 
une  blanche  et  pure  lisière  aux  dentefaires-  dn  gradeuz  partail 
de  François  !•'.  Le  vent  sifflait  aigrement  à  travers  les  mcur* 
Irières  mal  closes  de  ma  tourelle.  Les  corneilles,  libres  comaBCH-' 
saux  du  donjon-,  avaient  ces^é  leurs  croassements. 
Pabu.  IV.  1 


2  VINCENNÉS. 

« 

Ce  triste  donjon,  ces  murailles  unes  et  souillées t  ce  pavé 
poudreux  et  glacé,  eette  couchette  en  lambeaux,  ee  cliandeller' 
de  fer  à  demi  rompu,  d^oii  sortait,  avec  des  flots  de  fumée,  une 
lumière  terne  et  puante ,  les  verrous  criards ,  les  grilles  armées 
de  pointes  aiguës,  tout  cet  attirail  de  misère  et  de  captivité 
avait  disparu  pour  moi.  L'effort  prolongé  de  mon  esprit  l'avait 
distrait  et  séparé  des  choses  présentes.  La  contemplation  de 
ftion  malheur  en  avait  effacé  les  signes. 

Là,  cependant,  des  rois  habitèrent:  Philippe-Auguste,  saint 
Louis,  Charles-le-8agé,  Louis,  le  père  du  peuple >  François,  le 
père  des  lettres,  le  bon  HeA*i^  Louls-le- Juste  elLouis-le-6rand: 
là,  Isabelle  de  Hainaut,  Blanche  deCastille,  Marie  de  Brabant, 
Blanche  de  Navarre,  Anne  d'Autriche,  et  la  gente  Agnès^  dame 
de  Beauté,  ,et  I^a  Fayette  qui  se  fit  pénitente  sans  avoir  failli, 
et  Im  VaHière  fui  avait  failli  et  se  fit  pourtant  pénitente. 

„Là  mainte  foy  se  est  veu  que  le  saint  homme  roy,  après 
„ qu'il  avoit  ouy  messe» eu  esté,  Il  se  alloit  esbattre  au  bois,  une 
„  cotte  de  camelot  vestuê,  ung  surcot  de  tiretaine  sans  manches, 
„et  un  mantel  par  dessus  de  «adal  noir:  e^  faisoitlà  estendre 
„des  tappÛB  pour  seoir  ses  gens  emprès  luy:  et  tous  ceulx  qui 
„  avolent  affaiine  à  luy  venoient  à  Iny  parler  sans  ce  que  aucun 
„huisaior)  ne  autre  leur  donnast  empêchement,  et  là  faisoit 
„  despescher  son  pei]^le  dîligenunent.^^ .  , 

Ce  fut  là  qu'au  retour  de  la  victoire  de  Rosbec^  furent  appor* 
tées,  il  y  m  aujourd'hui  quatre  cent  cinquante-deux  ans,  les 
chi^nea  de  ter  que  le  peuplé  soulevé  avait  préparées  pour  d'autres 
barricades  de  Paris. 

Ce  fut  là ,  quand  Paris  était  assiégé  par  les  BimrgulgDons, 
que  se  repcontrèreut  Charles-le-Téméraire  et  LùiàM  XII,  pour 
signer  la  paix  eonelue  à  Conflans. 

Ce  fut  là  que  le  connétable  de  Saint-Paul  fit  le  serment  de 
sa  charge;  semient  si  mal  gardé,  paijure'si  impitoyablement  puni. 
^Là  moururent  Lonis-le-Hutin,  Charles4e-Bel^  ChaarksIX;  là 
mourut  Isabearu  de  Bavièf^,  mèrp^  femme,  reine  maudites;  et 
Masarin,  homme  de  fortune  et  d'habikté.  Là  mourut,  aussi  un 
roi  anglais  qui  s'était^vouk  frire  roi  de  France,  en  ce  misérable 


VWCEIfNBS.  3 

*  > 

tenp  ^è  dit  là  chroidfw:  „  Quand  Iti  Pttrisietw  |iln  qm  par 
^  avant  ie  •  reooafiDniioteiit  lea  uaa  avec  les  aatreei,  pirometlalit 
y^^Êgt  detoatoa  leiira  pidasaiiee  et  powoir  lia  rériateroieal  contre 
^\m  roy  -Cnmiea,  parce  que,  malaTké»,  ils  craij|fiioieift  que  il  lee 
„voiilat  du  tout  détruire  aonme  ëtaiil  ceulx  qui  lea  avoieiii 
„débouM8  de  leur  vUle,  et  avoteNt  mia  à  mort  bon  nombre  de 
f^aea  aenitéura.*^ 

Miôa  la  gloire  du  vieux  dotijon  eât  déchue.  L'ëdat  dei 
grandea  lalDviunea  lui  eat  aenl  reaté.  Combien  ont  paaaé  id 
dlMmnaea  tombée,  hier  tout  puisaanta,  aujourd'hui  proacrita  et 
captifir!  VoidAme,  OmaBO,  Chmaa^ne,  Jean  de  Wert,  Jean 
Oaahulr,  Puylaurens,  Beaufort,  Ohavigny,  Retz,  Longueville, 
Centi,  Feuquet^  le  dernier  d^  Stoart,  le  grand  Condé...  et 
encore  un  autre  Condé,  pour  qui  le  jour  de  la  délivrance  n*eat 
jamafa  venu  !  Comment  «Ht  changé  ces  noMet  demeureal  Qu'aves- 
l«ua  fut  dii  aéfour  dea  roia)  Richelieu,  Maaarin,  Napoléon  Y 

Beuz  amia,  aar  il  nfen  eat  reaté,  m'étaient  vteiiua  voir  le 
matin.  C'était  la  première  ibia*  Leur  persévérance  avait  enfi» 
vainea  lea  obataclea.'  Ba  avuient  franchi  Tétrott  pont4evia  du 
donjon,  et  avaient  monté,  non  aana  laaaitude,  ié»  ceiifc  quatre- 
vingts  marehea  courtea  et  roidea  du  long  eacalier  en  apirale. 

C'était  Louia  de  V***  et  Mea  de  R*'**:  le  premier,  plua 
eompoaé,  plua  froid  et  plua  grave  $  esprit  réfléchi,  qui  ne'  hait 
paa  la  dfapate  ;  ame  droite  et  aaine ,  qui  aime  qu'un  peu  de 
raisonnement  lui  vienne  expliquer  et  juatifier  aea  Impreaaiona; 
iHmime  comme  on  n'en  voit  plus ,  qui  eat  réellement  meilleur  qu'il 
ne  veMtètre,  et  qui  crmt  aérieuaemcnt  ne  devoir  qu'à  la  réflexion 
ce  que  la  bonté  de  son  coeur  ne  manque  jamafa  de  lui  inspirer. 

L'autTO,  plua  jeune,  plua  prompt  et  plua  aniteé;  aimable 
d'mie  autre faf on,  maiaà  l'excès  en  cette  fiiçon;  apiriluél,  d'une 
antre  aorte  d'esprit,  nuia  plua  que  peraonne  en  cette  sorte 
d'esprit;  gracieux,  briHant,  pourtant  naturel;  écrivain,  poète, 
honme  du  monde,  supérieur  partout. 

Tous  deux  vieux  amis,  vrais  amis,  amis  éprouvés;  tremblant 
tous  deux,  ceaMne  en  ne  tremble  jamais  pour  soi;  plemrant, 
plauianl  surtout  parue  qnlls  ne  me  ?  oyaient  pas  pleurer. 


YINCENNEB. 


Mes  euftsits ,  ce  qui  me  reste  de  mes  enfhntt ,  avaieBt  «Mil 
pénétré  dans  ce  triste  lien.  Paa^res  alBIgés,  ils  se  contensieat 
et  se  contrai^^ient  avec  une  grande  attentioiL  Mais  leur  piété 
se  traluMait  elle-même,  et  cet  effort  Tiolent  et  centre  nature 
ne  montrait  que  mienx  leur  déchirante  donlenr. 

Mon  âme,  ordinairement  maîtresse  de  soi ,  s'était  titablée  à 
leur  Tue.  Tant  de  joie  et  de  douleur  tout  ensemble ,  tant  de 
botihenr  et  de  désespoir  m'avait  accablé.  Je  m'étais  affaibli  dans 
cette  douce  et  cruelle  épreuve  de  tendresse  et  d'affliction. 

Je  ne  lisais  plusy  et  ne  me  pouvais  détacher  des  choses  qne 
j'avais  lues.  Toutes  mes  pensées  en  gardaient  l'empreinte.  Ge 
livre  qui  s'était  si  fortement  saisi  de  mon  esprit,  ce  n'était  point 
un  livre  du  temps  présent  ;  c'était  un  grave  et  vieux  livre  :  d'an- 
ciens jours ,  d'anciennes  moeurs ,  d'anciennes  chroniques. 

Le  passage  oh  je  m'étais  arrêté»  était  ainsi:  ,,fiire  de  la 
„  Rivière,  lui  avoit-on  dit,  sauves  votre  corps  $  car  les  envienx 
„ont  à-présent  règne  pour  eux.  li^  avolt  répondu  à  cas  paroles, 
„et  dit  ainsi:  Ici  et  autre  paH,  suis-je  en  la  vôlmité  de  Dieu; 
„  je  me  sens  pur  et  net.  Dieu  m'a  donné  ce  que  j'ai,  et  il  me  le 
„peut  ôter  quand  il  lui  plaît.  La*Tolonté  de  monseigneur  Dieu 
„8oit  faite.  Mon  service  p.  été  bien  connu  des  rois  que  je  ai 
^servis,  et  ik  le  me  ont  grandement  rémunéré.  Je  oaierai  bien 
„ sur*  ce  que  j'ai  fait,  servi  et  travaillé  à  leur  cosomandement, 
„pour  les  besognes  du  royaume  de  France,  attendre  le  jugement 
,,de  la  chambre  du  parlement  de  Paris.  ^ 

Cette  fortune  toute  pareille  à  la  mienne,  ces  sentiments  que 
}'avais  si  bien  éprouvés,  c'était  d'où  m'était  venue  l'émotion  vive 
et  puissante  qui  tenait  mes  sens  con^me  suspendus.  Mon  esprit 
seul,  quoique  troublé  lui-même,  agissait  et  vivait  en  moi.  Jeté 
à  mon  tour  dans  le  même  abtme,  j'allais  sondant  et  mesurant 
ses  profondeurs.  Je  calculais  les  probabilités  et  les  doutes.  Je 
m'appliquais  à  prévoir,  entre  tant  de  souffrances  possibles,  à 
quelles  souffrances.il  me  fallait  préparer.  J'étudiais  mon  sort 
pour  me  fortifier  confre  lui 

A  mesure  que  se  prolongeait  cet  état  d'isolement  et  d'abstrac- 
tion, ronbli  des  chosetf  communes  et  des  privations  vulgaires 


VWGENNBS.  $ 

éeT^ndl  en  moi  plus  eompkt/  Je  ne  satais  plus  ce  que  je  souf- 

•  ftib  actaellement,  ni  en  quel  lieu.     L'avenir  que  je  méditais, 

quelque  prochain  qu'il  lût,  était  pourtant  de. telle  nature  que  ses 

# 

JieBa  aTec.le  présent  se  rompaient  '  i  ,  . 

Un  moment  vint,  oii  ^cette  étrange  préoc<;upatioii  redoublant 
et  croissant- toujours,  un  bruit  inattendu,  un  mouvement  soudain 
et  prestffieux  frappèrent  et  détournèrent  à  eux  mon  imagination 
confondue.  Je  doutai  d'abord;  puis,  doutai  moins;  puis,  ne  doutai 
plus:  je  voyais. 

Plusieurs  êtres  vivants  étaient  là;  des  hommes  dont  les  vête- 
ments  étaient  étranges  et  dont  les  traits  m'étaient  inconnus;  des 
personnages  d'un  autre  siècle,  et,  que  saisie?  peHt-ètre  d'mn 
autre  pays. 

Le  prepiier'qui  s'arrêta  devant  moi  avait  une  contenance 
fiible  et  mal  assurée.  On  voyait  bien  qu'il  avait  souffert;  mais 
on  pouvait  être  eà  doute  s'il  avait  souffert  fermement.  Il  était 
vieux  ;  cependant  il  lui  manquait  quelque  chose  de  cette  dignité 
confiante  et  calme  qui  donne  à  la  vieillesse  tant  4*autoiîté. 

Je  lui  demanda»  qui  es-tuf-^  Un  ipalheureux,  me  dit-il.— ; 
Quels  malheurs  ont  été  les  tiens  f  —  Ceux  que  tu  subis.  —  Tu 
fiis  puissant)  —  Je  le  fiis.  —  Tu  f^  précipité? —  «fe  le  fus. — 
Tu  fus  csiptiff  — Je  le  fiis.  —  Ne  m'enseigneras-tu  point  comment 
on  supporte  ces  hautes  disgrâces  9  —  11  se  tut  —  Je  renouvelai 
ma  prière.  D'abondantes  larmes  tombèrent  aussitôt  de  ses  ycux« 
—  Ton  nom,  lui  demandai*je,  ton  nom?  —  Le-  Mercier,  me 
répondit*il.  —  Ministre  de  Charles  lY!  m'écriai-je.  —  „Hélas! 
„  reprit-il,  on  disoit  tous  lesjonrsparmila  ville  et  cité  de  Paris, 
„que  on  nous  trancheroit  les  têtes ^  et  couroit  par  aucuns,  non 
,9mie  par  tous,  une  esclandre  et  une  renommée  pour  nous  pins 
„  grever,  que  nous  étions  traittours  contre  la  couronne  de  France. 

„  Les  envieux  et  haineux  nous  cofidamnoient  et  jugeoient  à 
,,mort,  et  en  fiikmes  en  trop  grand  aventure ••..  Mais  au  voir 
,,'dire  et  parler  par  raison,  ceux  qui  à  juger  nous  avoient,  ne 
„  pou  voient  trouver  en  conscience  que  dussions  mourir.  Si  en 
,,ëtiona  tous  les  jours  contristés  et  assaillis»  et  nous  crioit-on 


6  VINCBimBS.  * 

I 

t^atiwt:  peiMefe  è  190*  IfRes';   car  tm  oorpt  toni  ferdu».     VéM 
^ètes  Joféi  à  mourir.  ^ 

„  Moult  de  peuple,  par  epédal  parmi  le  royaume  4e  FVanoe^ 
„et  aiffeurs,  nous  excnsoît  de  toutes  eea  ambea,  voire  al  enm» 
y,8atlon  TouMt  rien;  mais  uennil:  ni  nnî  quel  qu'il  filt,  ili  eomme 
^  clair  qu'il  tlt  eu  la  itiatière,  n'eti  oaoit  perler,  ni  euvrfr  là 
,,j^ouche.  Fors  tant  seulement  cette  vaillante  jeune  dame,  madame 
^Jehanne  duchesse  de  Berry,  etn*est'il  nulledoute',  si  la  bonne 
„danie  n'eût  été,  et  si  acertes  n'y  eût  entendu,  mrus  eussiona 
„été  morts." 

Je  salé,  je  sais,  repris-je  à  mon  tou^.  C'est  toi  de  qui  les 
chroniqueurs  de  ton  temps  ont  écrit,  „ Qu'en  la  prison  oh  tu 
„ëtois,  au  chatel  Saint-Antoine,  continuellement  tu  plentois,  si 
„  soudainement  et  de  si  g^r^nde  affection,  que  ta*vueen  fut  tonte 
„  foulée  et  affoiblie;  tant  et  tant  que  tu  en  ftia  sur  le  point 
,yd'ètre  aveugle;  et  était  grand  pitié  à  te  voir  et  ou!r  lamenter.** 

Un  pénible  gémissement  éortit  de  sa  poitrine  ;  et  moi,  je  lui 
dis:  Passe,  passe,  vieiQard;  tu  n'aurais  rien  à  m^apprendre.  Ton 
exemple  n'est  pas  bon  pour  moi.  Je  m'en  garderai,  Dieu  aidant. 

En  ce  moment,  il  vint  de  dehors  un  bruit  prolongé,  profond 
et  tumultueux.  On  eût  dit  que  les  portes  extérieures  du  château 
s'ébranlaient  et  retombaient  en  éclats  sous  les  efforts  d'un  peuple 
en  fiireur.  Le  tambour  battait;  les  soldats  saisissaient  leurs  armes;, 
on  entendait  dans  les  cours  des  pas  nombreux  et  précipités  ;  les 
sentinelles  s'appelaient  et  se  répondaient  le  long  des  remparts. 
Du  sein  de  ce  tiimulte,  des  voix  sinistres  et  retentissantes  s'éle- 
vaient, criant  sans  relâche:  Mort  à  eux!  mort  à  eux! 

Mon  oreille  avait  eu  le  temps  de  s'accoutumer  à  ces  cris. 
Je  plaignis  le  triste  égarement  de  ceux  qu'on  excitait  à  les  profé- 
rer:  ils  ne  savaient  pas  ce  qu'ils  faisaient.  Quelques  instants 
a'écoulèrent,  et  je  me  replongeai  dans  ma  rêverie. 

Un  second  personnage  vint.  Celui-lh  portait  une  tiche  armure, 
et  il  avait  dans  sa  dextre  une  large  épée  dont  le  fourreau,  de 
velours  violet,  était  tout  piarsemé  de  fleurs  de  Us  d'or.  Une 
profonde  cicatrice  qui  lui  creusait  et  recouvrait  l'oeil,  témoignait 


9  TU^CaBNHiiS.  7 

4PMI  \m  «meiali.  da  roi  l^taieiil  vu  de  près,  et  qu^  c'était  à.  tMm 
titre  que  F^péa  de  eonnétajkle  «irait  été  miie  fn»  «a.maiii.    . 

Et  toi  auaai,  lui  dis-je,  Olivier?  car  c'était  lui»,^o'4twit  bien 
Cttaofti  je  ne  pouvais  pas  iii!jr  troniper.  —  Et.yiqji  aussi,  me 
réfondft-il  :  je  te  vieqfl  voir  et  reconlèrter.  44lQnSs  de  par  Oien^ 
ayes  bon  aNasafe^  —  J'y  tioheprai,  Olivier,  j';  M^heraL  ~  AioP 
est-ce  fait  et  dit»  reprifrJL 

y^  Or  regardesi  des  oeevres:  de  lartune  cimpe  elles  vo»t,  et 
^si  elles  soet  peu  lermeii  et  stables,  quand  utoi,  qui  fus  aase? 
,,vaiUaut.  iKinune  et  boa  cbkevalier ,  et  qui  taut  avois  travaillé 
«fpowr  i'IwMieeer  de  ce  noble  royaume  de  Francis,  fus^ain^  démeué 
,>et  vjtuftfreuaement  dégradé  de  chevaucci  et  4'lionneur.  • . , 

,,N'étiiit.po«xta»t  à  la-  mal  he^re  q^ef  me  étois  eQsouuié  de 
,,  Testait  et  f  ouvernement  du  royaumoi  et  ne  lui  «n  étoit  obvenn 
„si  grand  uMicbef  de  ce  tfwi. 

,,Mais  bien  conseillé  et. avisé  fus-jé.  de  me  départir  et  issir 
,,de  Paris,  et  oucques  homme  ne  fut  plus  heureux  de  ce  que 
,9 point  ne  vins  à  leurs  ordonnances  et  ajournements;  car  si  je 
„y  eusse, esté,  il  estoit  tout  ordonné»  et  ils  me  eussent  honteu- 
„  sèment  toUu  la  vie.^^ 

—  Us  t'épargnèrent  pourtant,  brave  Clisson.  —  „Nennil,  nennil, 
„n'en  a^tu  plus  souvenance?  Us  prirent  arrêt  contre  moi,  trop 
f, cruel;  car  fns-je  banni  du  royaume,  comme  faux,  mauvais,  et 
„  traître  contre  la  couronne  de  France.  ^^ 

-*  Banni,  Olivier,  banni!  Ah!  malheur  sur  moi,  si  ce  trjste 
sort  m'était  réservé!  Je  ne  sais  et  ne  connais  que  la  France. 
Je  n'ai  servi  qu'elle,  et  n'ai  vécu  que  pour  elle*  Qu'ils  fassent 
de  moi  ce  qu'ils  voudront;  mais  qu'ils  m'y  laissent  mourir.  Fi 
de  la  vie,  s'il  faut  Tobtenir  au  prix  de  tout  ce  qui  ja  fait  aimer  ! 
Fi  de  la  vie,  loin  de  mes  amis  et  de  mon  pays!  La  terre  de 
France  eut  les  os  de  mon  père  et  de  mes  enfants;  serais-je  si 
misérable  qu'elle  voulût  rejeter  les  miens  1 

Oit  sois-je  le  peu  que  je  suis,  si  ce  n'est  au  pays  de  France? 
Hors  de  France  je  ne  retrouverais  plus  rien  en  moi  de  moi-même. 
Étoanger  à  tout,  tout  aussi  me  resterait  étranger.  Vieux  et  usé 
eonuie  me  veilk,  est-il  encore  temps  pour  moi  de  recommencer 


8  .  VINCfiNNCS. 

la  He,  et  de  chercher  ane  terre  ifià  me  TeiiiUe  evMer  pour 
son  filtl  Dieu  m'en  est  témoin,  quand  Je  le  pôurraiB,  je  ne 
voudrait  pts.  «^ 

Merveilleux  biepfait,  que  celui  qui  coMbteralt  à  me  tout 
6ter,  même  le  ciel  que  j'ai  ru,  même  Tur  que  J'ti  respiré  depuis 
mon  enfance,  en  îne  laissant  seulement  ce  quil  me  fiudrait  peur 
bien  sentir  la  douleur  de  ce  que  j^aurais  perdu! 

Banni!  c'est  plus  que  mourir:  la  vraie  mort  éteint  au  moins 
les  regrets;  en  Toici  une  qui  les  aifrit  étales  entretient! 

—  Apaise-toi,  et  rassure-toi,  dit  Clisson;  sais-tu  en  quelle 
façon  Dieu  disposera  de  toi,  et  même  de  ceux  qui  se  sont  mis 
contre  toi?  U  est  leur  maître  et  le  tien,  et  ne  découvre -pas 
tous  ses  desseins  en  un  jour*  Va,  va,  la  mauvaise  fortune  en 
est  plus  mauvaise  à  qui  ne  la  souffre  pas  généreusement. 

Retiens  Uen  ceci;  „Mon  seigneur  le  duc  de  Bourgogne,  qui 
„étoit  sage  homme,  et  qui  sujr  ses  besognes  veoit  au  long,  bien 
„que  mal  il  ait  ouvré  à  rencontre  de  moi,  un  certain  jour  que 
,,aulcuns  Fenhortoient  et  requeroient  plus  que  deiraison,  dame 
„dame,  leur  fit-il,  la  verge  est  peut-être  toute  ceuiUiif,  dont 
„ils  seront  hâtivement  battus  et  corrigés:  il  n'est  pas  saison  qui 
„ne  paye,  ni  fortune  qui  ne  tourne,  ni  coeur  courroucé  qui  ne 
„  s'esjonisse,  id  réjoui  qui  n'ait  son  tems  d'être  courroucé.  Ainsi 
„  verres  et  orrez  dire  de  bref ,  mais  que  veuillez  un  petit  atten* 
„dre  et  souffrir/^ 

Comme  il  finissait,  un  nouveau  persoiinage  passait  lentement 
devant  moi.  Ses  regards,  oii  se  réfléchissait  une  incroyable  expres- 
sion de  tristesse,  semblaient  à-la-fois  rechercher  les  miens  et 
craindre  de  les  rencontrer.  Moi-même,  quoique  son  aspect  n'eût 
rien  qui  ne  jne  plût  et  ne  m'attirât,  impatient  de  Tentendre, 
j'étais  en^  même  temps  combattu  par  une  sorte  d'instinct  qui  m'en 
détournait.  Son  chaperon^  sa  robe  flottante,  sa  longue  ceinture 
à  glands  d'or,  une  certaine  austérité  qui  n'était  point  celle  de 
r^e,  une  dignité  sans  aucun  mélange  d'orgueil  et  d'ostentatioB,' 
tout  m'avertissait  que  je  voyais  en  lui  l'un  de  ces  hommes  vlgi- 
Isnts  et  doctes  qui  ^fondèrent  la  renommée  et  l'autorité  de  nos 
tribunaux  de  justice,  long-temps,  bien  long-temps  avant  l'époque 


\ 


VINCBMNIBS.  '  § 

oh  fem  Fiosigne  et  périlleux  honneur  d'étro'  ohoiÉi  'peur  leè 
dbiger. 

Je  l'appelai;  il  ne  a'arrèta  qu'à  repret  —  ^e  veux^to,  mon 
filât  nM  dit*ii:  des  conablationt?  11  fint  les  prendre  en  toinnéaie. 
Elka  ne  iont  nulle  part,  on  elles  sont  là.  Ton  niallienr  éit 
grande  ëlève-toi  josqn'à  Ini.  Tn  eè  en  péril,  Ikuiliarlse-toi  aToe 
ce  péril  de  peur  d'être  trouTë  faible  le  jour  où  il  se  réaUfera. 
Muili»-toi  de  force  contre  la  pire  fortune  :  si  elle  t'advient  moins 
manvaise,  tant  mieux,  et  tu  porteras  celle-ci  plus  légèrement 

Ma  curiosité  était  Tivement  excitée:  Je  rinterrompls.— --  Ton 
nom?  lui  demandai-je*  —  Que  t'importe?  ^  Ton  sort?  — '  Il  ne 

«ar? irait  '  de  rien  de  le  dire Mon  sort^  reprit-il  en  hésitant^ 

diffère  moins  du  tien  que  tu  ne  croirais.  J'intercédais  pour  le 
peuple  auprès  de  la  rojauté  toute  puissante:  la  royanté 
me  prit  pour  un  ennemi.  Tu  interrenais  auprès  du  peuple 
devenu  puissant  pour  la  royauté  fUUe  et  menacée:  le  peuple  à 
son  tour  fa  pris  pour  ennemi.  -  Pardonnons  tous  deui  cette 
erreur.  Si  grossière  qu'elle  soit,  elle  était  pourtant  naturelle 
et  iÉéritable. 

Le 'peuple,  quand  il  est  roi,  ne  Test  pas  à  de  meiUenres 
conditions  que  les  autres;  U  ne  connaît  de  la  vérité  que  ce  que 
ses  courtisans  lui  en  laissent  Toir.  Des  envieux  se  crurent  intéressés 
à  te  décrier:  ils  te  firent  un  caractère  et  même  un  esprit  à  l'image 
et  ressemblance  du  leur.  Le  peuple  les  crut:  que  pouvait-il  faire? 
il  ne.  te  voyait  ni  ne  t'entendait.  Ceux  qui  t'approchaient  étaient 
en  petit  nombre;  leur  voix  se  perdait 

Je  ne  te  dirai  point  que  tu  ne  mourras  pas;  car,  que  sais-Je? 
Je  ne  te  dirai  pas  non  plus  qu'on  n*est  pas  en  droit  de  Renvoyer 
à  la  mort;  car,  k  quoi  bon  le  droit,  pour  qui  n'a  pas  la  puissance? 
Les  révolutions  que  fait  le  peuple^  sont  peuple;^  et  le  peuple 
n'entend  paa  ces  siditilités.  Comment  veux-tu,  lorsque  Bien  a 
laissé  à  l'homme  la  triste  faculté  de  faire  mourir  l'homme,  que 
le  peuple  souf e  à  examiner  s'il  ne  lui  en  a  pas  interdit  le  droit? 
Il  sent  qu'il  le  peut;  cela  lui  sufBt 

Hélas,  mon  fils,  poursuivlt-il,  la  mort  est  le  triste  et  continuel 
auxiliaire  de  k  vie.  Elle  entretient  et  prêtée  la  vie  de  l'homme  et 


10  TOfCSmiES. 

la  t?ie:de  1«  asdëlé-  ffèài  va  betoln  ;>  c'est  tia  droit.  tluiiliABi*l|<nM, 
et  adorons  }es  desseins  de  Dieu. 

.  Ce'qa'll  te  font  eraindve  le  plus,  e'tst  Tcipéruice;  en  flattant 
k  evnv,  eHe  ranseUil;. .  Bmissge  an  contndre  ee  moment  terrible: 
ii.4*y  faftdra  bien  Tenir  fuel^ne  jonr.  Qn'io^mrte,  qpiand  en  y 
est  arrive»  que  ce  seit  pliMt^t)  onplns^tard)  Il  n'est  an  ponveir 
de  perseiwe  de  te  &îre  mourir  denx  fols,  ni  de  t'e^iécber  de 
mburir  nue.  Ose  la  regarder  en  face,  celte  mort.  BUe  n*ent 
pas  ai  bidense  que  le  croient  les  gens  qui  manquent  de  coeur. 
Qui'  a  bien  vécu  a  assez  yjéevt^ 

lia  mort,  ^ui  ne  peut  être  ^tëe,  peut  cependant  être  rendue 
mi^ns,  amère.  Faisons  qu'elle  soit  bonorée,  et  nous  lui  aurons 
retranobé  une  bonne  part  de  ses  ang4|issea  et  de  ses  donleura. 
Or^  lea  hommes  n'boiiorent  point  la  mort  de  ceux  qui  l'ont  acceptée 
avec  Uoheté. 

•^  Cen'est  donc  fait?  m'ëcriai-je.  --  Non»  reprit-il;  mms, 
mon  flls»  quand  cela  serait?  ta  vie  nte  pes  été  si^lieurense  qa« 
tu  aies  grand  sujet  de  la  regretter;  ni  si  mal  remise  qn'à  te 
faille  craindre  qu'on  n'en  garde  aucun  souvenir.  Qne  £itit*>tt  de 
plu^  pour  mourir  en  paix? 

Vieillard»  rëpondis-je»  ton  langage  me  pénètre  de  respe^à  et 
d'admiration;  mais  il  est  rude  et  sévère. 

Tu  l'as  voulu,  il  ne  fUJait  pas  m'aj^eler.  Garde-toi  des  illusions. 
Ce  qui  fest  le  plus  nécessaire  aigourd'bui,  c'est  d'avoir  en  toi 
un  juste  sentiment  des  misères  et.de  la  vankë  de  la  vie;  je  t'ai 
dit  ce  que  j'ai  cru  le  plus  propre  à  te  Finspirer^  Croift^an  mes 
conseils:  je  te  les  garantis  bons;  j'en  ai  fait  l'essai 

—  Toi?  m'écrîai-je.  —  Oui»  mon  fils;  et  puisse  la  fortune» 
qui  te  trahit  aind  qu'elle  m'a  trahi,  t'épargner  au  moins  la  dernière 
épreuve,  qu'elle  ne  m'a  pas  épargnée!  —  Degrâce^  lui  demandai-je 
de  nouveau,  dis-moi  qui  tu  es.  Je  prévois  que  l'autorité  de  ton 
nom  forUflera  et  consacrera  celle  de  tes  paroles.  — ^  Desmarets, 
dit-il.  --.  Je  me  précipitai  à  genoux.  Homme  admirable»  lui  dio-je» 
est-ce  vous?  Est-ce  vous  qui»  lorsqu'onvous  eut  demandé:  „]Mtaitm 
»,  Jean ,  cries  merci  au  Roi ,  pour  qu'il  vous  pardonne  »  fîtes  entendre» 
»»sur  l'ëchafaud  même»  ces  généreuses  paroles)  J'ai  servi  au  Roi 


YINCENNIf^S.  U 

,, Philippe  80D  aïeul,  et  en  Roi  Jeen  «on  ^and*pire,  et  an  Roi 
^Cliarlea  ton  père,  bien  et  loyanment;  ni  oneqnes  cUa  troii  roia, 
^œs  prëdéceaaeinra,  «'ont  tu  en  quoi  me  reprendre.  Et  ansai  ne 
,,feroit  celoi-ei,  a*il  était  en  pniasailce  de  so{;  et  cnide  bien  qne 
,,  de  moi  jug^er  il  ne  aoit  en  rien  coupable.  Si  ne  hd  ai  que  faire 
„de  crier  merci,  ni  à  autrea.  A  Dieu  seul  veux  crier  merci!** 
Faiaainâ  que  moi,  reprit-il*  —  Oui,  Desmareta,  je  ferai  ainai. 

Qui  qne  tu  sois,  qui  auras  oiiï  ce  rëcit,  garde-toi,  ami,  de  le 
prendre  en  dégoût  ou  en  moquerie.  Je  t'ai  conté  lés  penséea 
et  la  vie  même  des  tristes  hôtes  du  Donjon.  ^ 

Db  peyronnet. 


•       1 

■ 


-■  - 


LES  SEMAIJNIERS 

DU  THI^ATRE-FRANÇAIS 

CHEZ  LE  MINISTRE  DE  L'INTÉRIEUR.  ♦) 


LE  MINISTRE,  LES  SKMAINIEES  DE  LA  COMEDIE-FRANÇAISE. 


Un  Huknér  annonce. 

Meflsieiirs  les  Semainiers  da  TbëAtre-Françaia. 

Le  premier  Semainier, 
Pardonnez,  monseigneur ,  si  de  Votre  Excellence 
Nous  Tenons  réclamer  id  la  biepveiUance. 

Le  second  Semainier  *^ 
Protecteur  éclairé  des  lettres  et  d^  arts, 
Vous  daigneres  sur  nous  jeter  quelques  regards.    * 

Le  premier  Semainier. 
Les  comédien^  français  à  vous  se  recommandent. 

Le  second  Semainier. 
Veuillez  leur  accorder  l'appui  qu'ils  tous  demandent' 

Le  Ministre. 
'   N'en  doutez  pas,  messieurs:  pour  moi  c'est  un  doToir; 
Bt  je  vous  servirai,  s'il  est  en  mon  pouvoir. 

3 

*)  Cette  scène,  eitraite  d'une  coQiëdic-revne  intitulée  le  Caftîfi«t  d^ta^ 
^  mkùêtrc,  est  composée  depuis  plnsienrs  années. 


LES  SEHAINIBIIS  DU  T^ATRi;rFRANÇAIS.  1 S 

Ce  théâtre,  fameux  par  tant  de  Immu  eafragei 

Qui  de  TEarope  eatière  ont  flxd  les  anfrageSi  «  .  4t 

Sst,  depma  deux  cents  ma,  protëfë  par  nos  roias 

A.  lenr  hante  faveur  U  a  tonjo^rs  dea  droite  ; 

Il  eat  compté  parmi  lea  gloirea  de  la  Cranoe. 

Le  premier  Sèmttin$efi».  ut 

Vnn  aeenett  ai  flatlenr  nona  aviona  reqpérance: 
Comme  ami  dea  beanx-arta  on  vona  cHe/partont»  ^  'i  .• 

Le  second  Semaùtkr» 
Oui,  Ton  vante  en  tona  lienx  voa  talents,  votre  goftt, 
Voa  lumièrea;  anaai  veri  votre  Seigneurie, 
Notre  aociété*... 

.  Le  MénkÉre, 
Meadenn^  je  vona  en  prkv    ^ 
Trêve  de  complimenta;  je  ne  lea  aime  paa» 

Le  fremier  Semainier. 
Monaeigneur»... 

Le  Mtni9ltre. 
Qnd  motif  conduit  ici  voa  paal 
Votre  démarche  eat-elle  une  aimple  viaite; 
On  bien.... 

*  Le  eeeend  SpnoMer. 

Mala.... 

Le  Mintêtre. 
Achevé^. 
Le  eeeond  SemaMer* 

/ .  Je  Tavonerai ,  j'héaite. ... 

Le  BOnklre. 
Parlei ,  mearieura» 

Le  eeeond  Semtdnier*  x 

Bh  bien!  nona  venona  aujourd'hui, 
Et  pour  notre  aalut,  implorer  votre  appuL    .     » 

Le  Minktre. 
<{uel  danger  vona  menace?  et  quelle  eirconatance.  • 

Le  second  Semainier. 
Quel  danger?  du  public  la  fatale  inconatance! 


•  • 


-..fjf 


.1 


f4  '     IiVS.SBMAlIfliSB  * 

Oni,  monseigueur^  H  fmt  éim  la  vérité,  . 

U  est  temps  île  parler  àTèc  sineérité,. 

Noos  TondrioBB  en  vmu  contester  l'éf Menées    .         ^wx 

Le  Théâtre-Prançûk  touek»'à  ^W  ééeadÊme.  ^u  i' 

Ce  public 9  qu'autrefois  oa  vt>jéit  o^ique  soir 

Aux  loges,  an  parter^ré,  empnessé  de  s'asseoir; 

Cette  foule,  aux  bureaux  de  benne  heure  aeoaUnies 

Qui  d'une  longue  qfaeqe- enburrassait  la  rnc$  .    ^ 

Ces  nombreux  spectateurs  dans  la  éille  entassés^ 

Et  par  qui  nos  travaux  étaient  réconpienaës,  .  *       \   ■  w 

Tout  a  fni!...  Maintenant  soUtude  obstwëe! 

Ni  recette  aux  bureaux,  ni  loges  à  minnëe; 

A  tant  d'empressement  ont  sneeédé  soudain 

L'oubli,  rindifférenoe,  et  presque  le- éédam; 

Notre  salle  est  déserte  atoi  que  notre  eaisseç*  • 

La  dépense  s'accroît,,  et  la  reinette  Imiise; 

Nos  parts  ne  peuvent  plus  suffire  à  nos  besoiiiat 

En  vain  nous  redoublons  et  4'effsrts  et  de  soins. 

Nos  profits,  notre  gloire,  ont  passé  connue  un  rêve! 

Chaque  soir,  à-présent,  quand  le  rMkutt  se  Hve, 

A-peine  le  parterre,  à  nos  jeux  éperdns, 

Offre  quelques  oisifs  sur  les  banes  étendus,  ^ 

Qui,  peu  touchés  du  sort  de  Phèdre  ou  de  Thyeste, 

Sont  venus  seulement  pour  fislre  la  sieste. 

Du  Théâtre-Français  les  beaux  jours  sont  passés. 

L9  Miftiitte. 
Votre  position  est  triste,  Je  le  sais. 
Oui,  le  charme  est  rompu,  votre  renom  s'efface: 
Je  vous  plains;  mais  enfin  que  veut-on  que  jV  fssse? 
jHes  soins  n'y  peuvent  rien  ;  et  je  n'at*  pas  le  don 
D'empédlerdu  publie  le  funeste  abandon. 
Saches  le  ramener  en  redoubhiit  ée  uèle. 

Le  prvmttf  SenUiin£er. 
Vous  pourries  le  contnftidre  à  nous  rester  fidMe. 

Moi?  Comment  de  Paris  foroer  les  cMoyens 


♦» 


DU  THÉATBB4EPRAIfÇ4IS.  lA 

A  se  rendre  oheè  tousV  •  IXlea,  ptr  quch  moyenSf 
Lorsqu'à  vous  négliger  Ub  sont  opiuiàlre»*... 

Lb  iffêmier  Semtiiuier 
Hais . .  «  «  en  dimininAt  le  nomlire  4ts  tbéitres» 
Mous  jouirions  alors  d'nn*  triomplie  oottiplal. 

U  Miaùtre. 
Ah!  doucement,  messieurs,  doaeement,  u^*ii  tous  pitll: 
Vous  allei  uu  peu  ?ite.    Il  tous  seriil  csnspnode 
Qu'on  fermât  tout  théâtre  adopté  pur  la  moée;     * 
Vous  Toules,  au  piriklic  imposant  dès  pkMrs  ^ 
Sans  riTaux^  sans  fi^tigue,  exploiter  ses  loisirs: 
C'est  fort  bien  calculé;  mais  de  oette  injustice 
Vous  espérei  en  vain  me  i^adre  le  oompMee. 

Lb  premier  SemoMer. 
Arrêtes,  monseigneur;  vous  m'uTos  mal  compris.   ' 
Des  théâtres  le  nombre  est  trop  grand  ^aiis  Paris, 
C'est  un  fait;  mais  enfin  je  ne  veux  rien  détndre  ; 
C'est  k  la  fin  des  baux  qu'il  faudrait  les  réduire; 
£t,  jusqu'à  cette  époque,  il  serait  question 
D'augmenter  seulement  notre  subventiott. 

•    Le  AHmiatre.  « 

Tenez,  messieurs,  ici  parlons  avec  fimnohise. 
La  cause  de  ?os  maux,  souffres  que  je  le  dise. 
Dans  les  succès  d'autrui  voua  ailes  la  chercher. 
Lorsque  c^est  à  vous  seuls  qu'il  fiiut  la  rqproclier. 

Le  eeamd  Semaimer. 
A  nousl 

Le  Mitddre. 
Vous  vous  piscignes  que,  f ujsnt  nu  théâtre 
Qu'il  préféra  long-temps,  éemt  il  fut  Mulâtre, 
De  nos  jours  le  public,  taigvait  et  éégHgent,' 
Porte  ailleurs  ses  bravos  et  surtout  son  uxgunt  t 
Je  ne  veux  paa  ici  Ctfre  voire  satire; 
Msis,  répondes,  ehes  voés  quel  sttrsit  «eus  «tilref 
\  Autrefois  de  l'ensemble,  et  de  rares  tslents, 
Et  dsns  tous  les  emplois  des  ii^ets  eKceUmls^ 


wmX 


1 


141  .      -  LBS  SBMAINJSBS 

Nos  grands  aulevrt  tmovuent  de  dfgnei  interprètet: 
Aujoiird'hiii....  jo§es-vovt,  voyea  ce  que  jreus  êtes! 
<{iie  d'hommes  sans  moyens^  ignorante,  froids,  commmuf 
A-peine  dans  le  nombre  ètes-Toas  qnelqaes^nna 
ftjài  Toos  montres  eneor  les  disciples  fidèles 
De  ces  actenn  fameoz  qn'pi^  cite  poiir  modèles. 
Le  reste,  c'est-à-dire  one  grande  moitié, 
Convenes-en,  messieura,  c'est  à  faire  pitié! 
Il  est  ches  tous  des  gens  d'an  mérite  si  mince, 
Qne,  s'ils  allaient  demain  s'engager  en  prorince, 
Vons  en  êtes  tons  denx  comme  moi  conTaincos, 
Ils  ne  trouveraient  pas  à  gagner  mille  écns. 
De  Totre  état  fâcheoz  voilà  tout  le  mystère. 

Le  premier  Semainier. 
Monseigneur  a  raison.    Mais  tel  sociétaire 
Qui  peut-être  au  théâtre  est  faible  comme  ^acteur* 
Se  montre  au  eemité  bon  administrateur. 

Le  Miniatre*  , 

Ehl  qu'importe  au  pnljlicf  est-ce  là  sou  tfairel 
C'est  en  scène  avant  tout  qu'il  faut  le  satisfdre. 
Soyez  comé|Uens,  messieurs;  vos  spectateurs 
N'ont  pas  payé  pour  voir  des  administrateurs.         \ 
Mais  vous  vous  .recrutes  d'une  telle  manière.... 

Le  second  Semainier. 
La  Comédie  en-  souffre,  en  gémit  la  première. 
Oui,  nos  choix  trop  souvent  sont  pauvres  en  effet* 
Pourtant  il  ne  faut  pas  nous  blâmer  tout-à-fait; 
On  doit  faire  la  part  à  la  faiblesse  humaine. 
L'intrigue  autour  de  nous  s'agite,  sq  démène: 
L'appui  d'un  grand  seigneur,  la  crainte  d'un  journal. 
Le  bea\i  sexe  influant  sur  nôtre  tribunal» 
L'intérêt  d^un  acteur ,  sa  vanité  <  blessée .  J . . 
Puis  enfin  nous  avons  parfois  la^main  forcée; 
Certains  sujete  nous  sont  imposés  malgré  nous. 

Le  Ministre. 
Quoi  donct  n'èteo-vous  pM,  messieura,  maitres^hez  vouai 


DU  THËATRB*FIUNÇAIS.  17 

L0  second  Semainier, 

« 

Pftrml  A'tiitres  bienMto,  s^il  f&nt  être  ■incère, 
L'antorlté  noui  m  douée  d'an  commitsaire  *). 

Le  BOmetre. 
Eh  Uenf 

Le  second  Semainier, 
Ah!  pnonseigirenr,  il  est  plein  de  talent    ^ 

Le  Minietre. 
Bit-ce  qn'il  prétendrait... 

Le  premier  Semainier* 

Cest  nn  honmime  excellente 
Le  Minière. 
Abnce-t-il.  •  • . 

Le  second  Semainier, 
En  lui  nont  voyons  tous  un  père. 

Le  fremier  Semainier.     *  ' 

Le  Jour  qu'il  noua  échut  fut  un  jour  bien  proqpère« 

Le  second' Semainier. 
Ses  conseils  et^seb  soins  nous  ont  régénérés; 
De  l'antique  routine  il  nous  a  délivrés. 

^  Le  premier  Semainier. 

Préparant  le  théâtre  à  sa  splendeur  future , 
Il  a  bien  mérité  de  la  littérature. 

Le  second  Semainier. 
Les  auteurs,  les  acteurs  bénissent  ses  efforts. 

Le  premier  Semainier. 
Orâce  k  lui  maintenant,  mise  en  scène,  décors, 
Costumes,  tout  enfin  ches  noua  est  magnifique. 

*)  Je  ne  suppose  pas  que  des  plaiianteriei  pniMent  blewerM.Taylor» 
pour  qui  je  prolssie  d'ailleurs  une  parfaite  estime.  Je  croit 
qu'il  s'est  trompé  dano  la  direction  qu'il  a  donnée  au  Thëàtre- 
Français,  et  je  blâme  son  système  sans  attaquer  ses  intetations* 
Par  la  marcbe  qu'il  suit  depuis  plusieurs  années,  il  a,  selon 
moi,  placé  les  comédiens  français  dans  une  singulière  position; 
ils  ne  sauront  bientôt  plus  jouer  la  comédie ,  et  ils  né  savent 
pas  encore  jouer  le  mélodrame. 
Pakii.  IV.  2 


18  :    LES  SEMAINIERS. 

Le  »9€0tid  Semainier. 
Et  nous  damons  le  ^en.  à  TAmhigti-CoiiiiqM. 

Le  Mimisire* 

I 

Ses  servicei  sont  grands;  oni,  de  pareils  succès 
Sont  dignes,  j'en  conviens,  dn  Théâtre-Français* 
Mais  enfin  blàmez-rons  le  ponroir  qu'il  s'arroge  1 

Le  premier  Semainier. . 
Jamais  nons  ne  pourrons  &ire  assea  son  éloge: 
Lui  seul  donné  à  nos  parts  dek  augmentatioas, 
Accorde  ^^^k  congés  et  des  snJiiTenlilons*  ^ 

Le  Miuiêtre. 
Oh!  c'est  un  homme  alors  tout^k-fait  respectable. 

Le  second  Semainier, 
Aussi  nons  lui  portona  un  amour  réritaUeé 

Le  Mhnetre, 
Laissons  cela,  messieurs.    Je  ne  pub  tous  cacher 
Qu'il  est  bien  d'autres  faits  qu'où  tous  doit  reprocher. 
Par  exemple,  pourquoi,  depu»  quelques  années, 
Du  Théâtre-Français  tnHnpant  les  destinées, 
Osez-Tous  en  bannir,  frappés  de  vos  dédains,         » 
Des  deux  siècles  derniers  les  plus  grands  écrivains? 
De  ces  maîtres  de  Fart  le  sublime  héritage 
Pour  le  laisser  en  friche  est-il  votre  partage) 
De  modèles  encor  nos  auteucs  ont  besoin.. 

Le  premier  Semainier. 
Ces  maîtres,  on  les' Joue  aussi. ..  de  loin  en  loin; 
Mais  depuis  quelque  temps,  monseigneur  peut  m'en  croire, 
Le  public  ne  veut  plus  de  l'ancien  répertoire  ^ 
£t  pour  l'y  ramener  nos  soins  sont  superflus. 

Le  Minisire. 
Le  public ,<  dites-vous?  le  public  n'en  veut  plus!... 
Quoi!  Voltaire,  Racine,  et  Corneille,  et  Molière, 
Ces  hommes  étonnants  dont  la  France  est  si  fier e. 
Méconnus,  dédaignés,  inspirent  anjourd*hui 
Au  Théâtre-Français  le  dégoût  et  l'ennui?. •• 
Ah!  s'il  est  vrai,  vous  seuls  leur  vàles  ^es  outrages» 
Le  public  ne  veut  plus  de  nos  anciens  ouvrages.' 


\ 


DU  THÉÂTRE-FRANÇAIS.  10 

n  n'en  vent  phis!.^.  metrienin,  un  sent  Aot  répondra; 
Quand  tous  les  Jonerez  bien  le  pnbDc  en  Tondra.* 
Biaia  tant  que  meiaienn  tels,  avec  ikieadamea  telles, 
Viendront  nona  trarestir  ces  oeiiTres  immortelfes; 
Tant  que  certains  sujets,  sans  Terre  et  sans  ehaiéuTi 
Mutileront  «les  Ters  jetés  par  le  souffleur; 
Tant  que  tos  chefs  d'emploi  réserTeront  leur  sèle  . 
Pour  les  productions  d'une  école  nouTelfe, 
Bt  qu'à  ce  fenre  seul  ardents  à  se  Touer,  , 

Us  liTreront  Molière  à  qui  Tent  le  jouer;  .  • 

,Oui,  messieurs,  le  public,  sans  peine  on  doit  le  croire , 
Ne  Toudra  plus,  chez  tous,  de  Tancien  répertoire: 
Ces  auteurs,  qui  pour  nous  sont  un  riche  trésor, 
Ce  n'est  qu'en  les  lisant  qu'on  les  comprend  eneer* 
Arrêter  ce  scandale  est  enfin  nécessaire. 

Le  second  SemaMer^ 
Nous  le  Tondrions  bien;  mais  notre  commissaire. •  « 

Le  prefnief\  Setncntuef» 
Votre  séTérité... 

Le  Minùtre. 
HSe  n'est  pas  encor  tout; 
Puisque  nous  y  Toilà,  poursulTons  jusqu'au  hoûL 
Je  TOUS  épargne  ici  bien  des  fkits  qu'on  raconte; 
Mais,  dites-moi,  menieurs,  n'est-ce  pas  une  honte 
De  Toir  par  quels  moyeps  le  Théâtre-França» 
Arrache  maintenant  .de  prétendus  succès? 
Il  ose  s'appuyer,  pour  forcer  les' suflrages, 
D'un  ignoble  ramas  d'applaudisseurs  à  gages! 
Comment  pouToir  juger  un  ouTrage  nouTcauf 
Quand  le  public  payant  se  bouscule  au  bureau, 
Quand  il  lui  faut  braTcr,  au  milieu  des  alarmes, 
Le  choc  d'nne  barrière,  on  le  heurt  des  gendarmes, 
Un  troupeau  d'aboyeors  sorti  des  cabarets. 
Et  guidé  loin  du  bruit  par  des  chemins  secrets,  \ 

Dans  l'ombre,  sans  obstacle»  introduit  dans  la  sa(le, 
D'un  triomphe  payé  prépare  le  scandale; 


SQ  LES  SEVAINIBRS 

A  Forcheitre,  au  parterre ,  «a  cintre,  en  peu 
Sont  plaeés,  sont  groupés  ces  hidenz  combattantaa 
De  leur  sale  escadron  les  banquettes  se  couvrent, 
Et  le  théâtre  est  plein  lorsque  les  portes  s'ouTrent 
Ainsi  Tons  étouffes  la  Toix  du  vrai  public;  . 
Les  applaudissements  ne  sont  plus  qu'un  trafic^ 
Le  goût,  la  liberté  sont  bannis  du  parterre  $ 
Il  y  faut,  par  grudence,  approuver  ou  se  taire: 
Et  si  j[uelque  honnête  homme  ose,  pour  son  argent, 
Au  milieu, des  bravos  se  montrer  exigeant, 
Aussitôt  il  provoque  un  horrible  tumulte, 
Et  voit  fondre  sur^i  la  menace  et  l'insulte. 
Ainsi  des  soudoyés  Tinsolente  fureur 
Au  théâtre  aujourd'hui  fait  régner  la  terreur: 
Il  faut  que  devant  eux  l'opinion  se  taise. 
Et  la  littérature  a  son  quatre-vingt-treize. 

Le  second  Semainier. 
Hélas!  oui,  le  public  n'est  plus  indép^endant; 
On  l'opprime,  on  le  brave!  et  croyez  cependant 
Que  ces  abus  chez  nous  ont  plus  d'un  adversaire; 
Nous  en  sommes  honteux. ..  mais  notre  commissaire  •  • 

Le  premier  Semainkr. 
Si  J^osais  hasarder  une  observation . . . 

Le  Ministre. 
Chef  moi,  monsieur,  chacun  dit  son  opinion. 
Oh!  ce  n^est  point  ici  comme  k  votre  spectacle,     ^ 
Et  vous  pouvez  parler  sans  crainte  et  sans  obstacle. 

Le  premier  Semainier. 
Je  n'en  disconviens  pas,  oui  nous  avons  des  torts; 
Oui,  Terreur  trop  souvent  dirigea  nos  efforts: 
Dans  un  danger  pressant  tout  semble  légitime. 
Mais  si,  pour  échapper  au  sort  qui  nous  opprioie, 
De  notre  dignité  nous  fûmes  peu  jaloux,  ^ 

Les  auteurs  sont  encor  plus  coupables  que  nous. 

^  Le  Ministre. 

Comment? 


DU  TBIÉ&TRE-FRANÇAIS.  21 

# 

\  Zt€  premêdr  Setnaênier, 

Oni,  monsefgneiir,  je  le  dis  avec  peine, 
Bnz  eeiils  ont  perdu  Tart,  ont  dégradé  la  scène. 
Cest,  provoqiiéi  par  eux,  que  -nona  avona  reconra, 
Pour  servir  leura  anecès,  à  d'indignea  aecoara. 
De  la  littérature  ila  ont  fidt  un  commerce  ; 
Être  antear,  ce  n'eat  plus  qu'un  métier  qu'on  exerce; 
On  a'embarraase  peu  du  bon  sens  et  du  goût;   / 
La  gloire  n'est  plus  rien,  le  profit  seul  est  tout. 
Aussi  l'on  ne  voit  plus  que  cabalea,  que  brignes; 
Le  tbéâtre  se  perd  au  milieu  des  intrigues; 
A  tout  prix  et  partout  on  cherche  dû  nouveau; 
L'étrange,  le  bizarre  ont  remplacé  le  beau; 
Aux.  brocards  du  pubUo  gaiment  on  a'abandonne,  ^ 

Et  le  but  est  rempli  quand  la  recette  est  bonne. 

Le  second  Semainier.^ 
Mon  camarade  a  tort  d'accuser  les  auteurs; 
Le  mal,  on  le  sait  trop,  vient  surtout  des  act^eurs. 

Le  premier  Semainier, 
St  moi  je  ne  saia  paa  pourquoi  mon  camarade 
Me  fait  en  ce  moment  une  telle  incartade. 

Le  second  Stmaimer*\ 
'  C'est  que,  depuis  un  temps,  les  auteura  aont  ch^  uoUa 
Abreuvés  tous  les  jours  de  chagrina,  de  dégoûta. 
S'il  en  est  quelques-uns  d'intrigants,  de  cupidea, 
Et  payant  leurs  succès  à  des  mains  intrépides; 
S'il  en  est  dont  la  plume  au  Théâtre-^Françaia 
D'une  école  nouvelle  introduit  les  excès; 
Loin  de  les  repousser,  s'il  faut  que  je  le  dise, 
Ce  sont  précisément  ceux-là  qu'on  favorise  t^ 
Pour  eux  sont  les  égards,  le  zèle,  ïh  ferveur^ 
Pour  eux  les  passe-droit  et  les  tonrs  de  faveur; 
On  court  au-devant  d'eux,  on  demande,  on  implore 
Léa  drames  inconnus  qu'ils  composât  encore. 
Et,  pour  s'aaaurer  mieux  de  leur  consentement. 
On  déchire  à  leurs  pieds  tout  autre  engagement.    ' 
Maia  quant  aux  écrivains  (et  c'est,  le  plus  grand  nombre) 


22  LES  SEMAINIERS 

^  croiraient  i'aTilir  à  cabakr  dant  Fombre, 
Qui  cherchent  dana  la  gloire  un  prix  à  ienra  inwauXt 
Qui  aarent  respecter  lea  droits  de  leurs  ritaux; 
Ceux4k,  sacrifiés  à  la  peur,  au  caprice,  . 
'  Ne  rencontrent  chez  .nons  ni  formes,  ni  jnstice;,  . 
Ih  ont  beau  réclamer,  leurs  droits  sont  superflus:  '. 
On  les  craint  d'autant  moins  qu'on  les  estime  plus. 

V  Le  premier  Semainier*     ' 

811  était  ?rai,  du  moins  Vous  demex  le  taire. 

^   Le  second  Semainier. 
'  Pourquoi? 

Le  premier  Semainier» 
Des  torts  de  tons  chacjun  est  aolidaire. 
Le  secend  Semainier» 
Oh!  Je  laissse  le  blâme  à  qui  l'a  mérité. 

Le  premier  Semainier. 
A  qui  donc,  s'il  vous  plaît? 

Le  second  Semainier. 

'  £h  !  mais,  au  comité. 
Le  premier  Semainier. 
Ah!  mon  cher  camarade! 

Le  second  Semainier. 

Oui,  mon  cher  camarade, 
CTest  lui  qui  nons  ruine  epsemble  et  nous  dégrade^ 
Lui  qui  d'être  lojttl  se  montre  peu  Jaloux, 
Qui  chasse  les  auteurs  que  nous  estimons  tous; 
Cest  lui  qui,  renFen^ant  nos  prudentes  coutumes. 
Et  plaçant  avant  tout  la  splendeur  -des  costumles, 
La  pompe  des  décors,  lea  comparses  nombreux. 
Nous  force  à  contracter  des  emprunts  onéreux* 

Le  premier  Semainier. 
Ces  reproches ••• 

Le  secofid  Semaùiier* 
Sont  Tjrais;  je  ne  puis  plus  me  taire* 
Ce  comité,  toujoura  entouré  de  myatère, 
S'embarrasse  fort 'peu,  dans  ses  conseils  secrets. 
Des  plaisira  du  public  et  de  nos  intérêts; 


DU  TBÉATWR4?RAV(ÇAIS.  23 

Tous  iei  membreB  entre  eux  se  servent,  se  soutiennent; 
Les  ^ces,  les  faveiin  toujovs  leur  «ppartieneM...^ 

Le  premier  Semainier, 
Quelles  fareurs?  Toyons,  éclaircissez  ce  poifit. 

Le  eecend  Semainier. 
Mais,  par  exeuiple,  tous,  ne  recevei-vous  peint. 
Lorsque  tout  entre  nous  derrait  être  uniformei 

Une  subvention  considérable,  énorme? 

j  ^ 

Le  prefnSer  Semainier. 
Énorme  f 

\  Le  eeeond  Semainier. 

Oui,  l'on  TOUS  compte  au  nombre  des  élus. 
Le  premier  Semainier. 
Enorme,  dites-vous?  je  reçois,  tout  au  plus. 
Le  prix  de  mes  talents  et  de  mes  sacrifices. 
Et  quand  Tautorlté,  qui  pèse  les  services, 
Le  mérite,  les  droits  de  tous  les  eoncunrents, 
Donne  à  quelques  auteurs  jusqu'à  douce-  cents  francs. 
J'espère  que  je  puis  en  avoir  frente  mille. 

Le  eeeond  Semainier. 
Avec  pareille  somme  il  eût  été  facile 
De  faire  parmi  nous  un  grand  nombre  d'heureux. 

Le  premier  SemaMer. 
Pour  les  grands  talents  seule/  le  prince  est  généreux. 

Le  êecend  Semainier. 
D'autres  que  vous  alors... 

Le  premier  Semainier. 

Vous,  peut«étref 
Le  eecend  Semainier. 

Sans-doute  ; 
Et  l'accueil  du  public... 

Le  premier  Semainier. 

On  sait  ce  qu*il  rous  coûte. 
Le  second  Semainier. 
Plus  applaudi  que  vous,  mes  succès  prouvent  bien..» 


24  LES  SEMAINIERS  OlT  THI^ATRE-FRANÇAIS. 

Le  premier  Semainier. 
Des  bravoi  achetés  ne  prauFent  jamiiis  rien. 

'Le  Ministre. 
Messieiirs . . .  * 

^  Le  second  Semainier. 

Ah!  pardonnez!,.,  en  cette  eoi^foneture^ 
Emporté  par  famour  de  la  littérature,.. 

Le  Ministre, 
Point  d'explications.    Si  vous  ponvea  ici. 
Et  derant  moi,  messieurs,  rons  oublier  ainsi^ 
Que  se  passe-t-ii  donc  chea^  tous?  vos  assemblées 
Par  d'étranges-  débats  doivent  être  troublées. 

Le  premier  Semainier. 
Ah!  croyez... 

Le  Ministre» 

\ 

C'est  assez^    Terminons  en  deux  mots, 
pu  Théâtre-Frsnçaia  je  déplore  les  maux. 
Mais  il  est  à  vos  vobux  de  trop  puissants  obstacles. 
On  ne  changera  rien  au  nombre  des  spectacles; 
On  n'augmentera  pas  votre  subvention..^ 
J^en  suis  fâché  !  Pourtant  votre  position 
-Exige  qu'en  ejBPet  on  y^rte  remède, 
Et  qu'on  trouve  un  moyen  pour  venir  à  votre  aide. 
Si  je  n'y  réussis,  je  l'essaiei^  du  moins* 

-  Le  second  Semainier. 

Ah  !  monseigneur  ! . .  • 

;  Le.  Ministre» 
AUez,  oui,  comptez  sur  mes  soins, 
Et  tâchez  parmi  vous  d'établir  Vharmonie. 
Adien. 

Le  premier  Semainier ,  h  part,  en  sortant. 
Cet  homme-lk  n'est  pas  un  graAd  génie, 

A.  DE  LA  VILLE. 


UNE  MAISON  PE  LA  CITÉ. 


Il  ne  connaît  pal  une  des  ploa  sincères  Joniasancéa  de  Tamet 
celui  qni  n'a  paa  qoelqurfoia  parconnt.  le  Paria  de  la  premièfe 
race,  berceau  du  Paria  merveilleux  de  nos  jours.  Un  enthou- 
siaste dirait  que  cet  bonune  est  froid,  égoîbte,  enclin  an  maté- 
rialisme; il  ne  connaît  que  le  présent;  c'est  un  indifférent  en 
matière  de  religion:  car  c'est  une  religion  que  le  souvenir,  un 
culte  comme  celui  des  tombeaux  et  des  ancêtres.  Homme,  il 
ne  se  plaira  point  à  se  replonger  dans  son  enfance;  citoyen, 
comment  ae.  pUirait-il  davantage  à  revoir  les  premiers  pas  de 
aa  naissante  cit^?  Oubliant  avec  dédain  les  jours  oti  il  apprenait 
à  marcher,  chancelant;,  trébuchant  dana  des  Mères  qui  ^valent 
peine  à  le  soutenir,, il  ne  peut  concevoir,  sentiir,  j^imer  les  rues 
tortueuses,  entrelacées,  rampant^,  que  formèrent  des  maisons 
qui .  se  heurtaient  et  se  précipitaient  à  qui  serait  le  plus  prèa 
de  leur  mère,  la  Cathédrale. 

£t  moi,  j'ai  erré  cent  fois  dans  ces  vieilles  «mes,  éloignant 
avec  soin  de  ma  pensée  les  quartiera  bien  alignéa  de  la  nouvelle 
Athènes,  de  BivoU,  de  Saint-Lazare.  Ce  n'est  point  un  plan 
nouveau  de  la  ville  en  main  que  j'ai  fait  ce  voyage;  mais  bien 
avec  le  Diei.  des  rues  de  Paria,  que  Guillot  écrivait  vers  la 
fin  du  treizième  siècle.  Sous  la  conduite  de  ce  guide  simple 
et  naïf^  qui  me  dés%nait  la  plupart  des  rues  par  le  nom  qu'elles 


ft L 


26  UNK  BIAISON 

portent  actaellement  encore^  Je  me  croyait  dn  trelsième  siècle 
aussi,  et  Je  marchais  à  la  recherche  d'uae  maison  dont  Je  pusse 
recueillir  et  raconter  les  annales. 

Deux  grands  édifices,  dont  il  n'est  pas  besoin  de  rappeler 
l'histoire,  bornent  la  Cité  k  l'orient,  à  l'occident  A  l'occident, 
c'est  le  palais  des  rois;  à  l'orient,  c'est  l'église.  Depuis  ïong- 
,  temps  les  rois  ont  quitté  le  palais  ;  Dieu  n'a  pas  quitté  l'église 
encore.  A  l'occident,  des  magistrats  distribuent  au  nom  du  roi 
la  justice,  et  ils  ont,  pour  la  rendre  visible,  la  place  du  Palais 
et  la  Grère.  A  l'orient,  des  prêtres  rendent  la  justice  au  nom 
de  Dieu,  et  elle  ne  s'exerce  que  dans  un  lieu  cadié,  impénétrable, 
la  conscience  :  en  terre  d'inquisijtion,  c'est  sur  un  bûcher. 

Je  m'enfonçai  dans  la  Cité  par  la  rue  de  la  Calandre,  pour 
découvrir  une  maison  bien  vieille,  et  cette  rue  en  renferme 
beaucoup  dont  H  est  curieux  de  voir  les  pigeons  couronnés  de 
plantes  grimpantes,  qui  ceignent  d'une  abondante  végétation  les 
étroites  teùétreê.  Certes,'  le  pauvre  manssuvre,  ou  la  fille  de 
joie,  de  douleur,  allais^Je  dire,  qui  habite  la  chambre  voilée  par 
ce  vert  rideau,  doit,  à  son  rév«il,  quand  l'«it  n^t  pas  «noore 
tontrà-fait  de  ce  monde,  se  croire  dans  une  forêt  éclairée  des 
rayons  du  soleH  levant.  Quelques  amis  des  champ»  saiis-doute, 
exilés  dans  la  boue  de  la  Cité,  ont  tendn,  d'un  côté  de  la  rue 
è  l'autre,  de  croisée  à  croisée,  des  cordes  sur  lesquelles  courent, 
s'allongent  et  s'épandent  les  tigfes  flexibles  des  capncines  et  des 
clématites;  de  sorte  que  l'on  comparerait  volontiers  ces  vieilles 
maisons ,  doilft  le  sommet  est  chargé  d'une  verdnre  qui  s'étend 
en  berceau,  à  ces  chéhes  qui  n'ont  plus  d'âge,  au  tronc  gris, 
pelé«  mais  dont  la  tète  a  encore  quelques  branches  vivantes 
qui  se  couvrent  d'un  frais  feuillage  à  chaque  printemps. 

Mais^ descendez;  vous  ne  verres  que  noires  boutiques,^  telle- 
ment'noires,  qu'on  a  peine  à  distinguer  le  métier  de  ceux  qui 
les  occupent.  Là,  des  cabarets,  des  rôtisseurs;  ici,  des  ailées 
étroites  et  obscures,  an  fond  desquelles  se  dessine  dans  l'ombre 
l'apparence  d'un  escalier.  De  ces  déAlés  caverneux  vous  ^ntèn* 
dez  sortir  le  sifflement  de  reptile  dont ,  au  lieu  de  chant ,  se 
servent  les  sirènes  trapues  ij[ni  y  sont  embusquées  du  matin  an 


1>S  LA  CITÉ.  27 

toir.  A  Tunde  ces  antres  se  rattache  noe  tradition  d'ime  antiquité 
Téoérable  et  aaiîrée.  La  dnanièine  maitoa  en  wtrant  par  la 
me  de  la  Juiverie  fut»  dit-on,  le  berceau  de  saint  Marcel, 
newième  évôqne  de  Paria.  Ainsi  tout  se  corropy^t.en  vieiiU»- 
sant;  on  pur  adolescent  a  le  ^rme  d'une  Tieillesse  perverse; 
la  demeure  d'un  saint  derient  Ja  sentiné  du  vice  et  de  la 
prostitution.  C'est  à  la  mémoIrQ  qu'il  appartient  .de  tout,  ralral- 
ehir,  de  tout  purifier,  de  tout  faire  rerivre. 

Ainsi,  au  lieu  du  paré  sale  et  boueux  de  la  rue  de  la  Calandre, 
Je  la  T4>yais  jpnch^  de  fleurs,  de  fenouil  et  de  foin  odorant 
Ce  n'étaient  plus  les  murailles  fumeOses  et  léaardées  des  malsons, 
maïs  des  tentures  blanches  parées  de  bouquets^  et  des  nuaf/ss 
de  feuilles  de  rose  tombaient  sur  la  foule,  non*  pas  sur  une 
ioule  de  ohiffonniers ,  de  maçons,^  de  soldats  iFres ,  de  femmes 
de  mauvaise  vie,  mais  sur  toute  la  cour  de  Louis  IX.  se  rendanl 
à  la  Saiçte-Cyhape}le.  Celte  procesis{on,  c'était  la  grande  con- 
frérie, de  Notre-Dame*. La  reine  Bbnche  venait  de  s*y  affilier, 
ainsi  que  toutes  ueg  dames,  dans  l'église  de  la  Magdeleine$  et 
toute  la  confrérie,  seigneurs,  dames  et  bourgeois,  la  recondui- 
saient jusqu'au  palais. 

En  entrant  dans  la  me  de  la  Juiverie ,  mes  retours  sur  le 
passé  me  firent  du  moins  bénir  le  préseot  Je  n'y  voyais  pas, 
comme  dut  en  rencontrer  Guillot  de  Paris,  mon  guide,  des 
|uifs  à  la  contenance  humble ,  portant  une  étoffa  jaune  sur  la 
poitrine,  ou,  selon  l'ordonnance  de  Philippe-*le-Bel,  des  cornes 
i  leur  bonnet  Juifs ,  protestants ,  catholiques ,  tons ,  déns  le 
Toisinage  de  la  maison  de  Dieu,  marchent  librement,  la  tète 
Jiaute,  sons  un  bel  habit  comme  sous  des  haillons. 

J'avais  résolu  de  ne  m'arrèter  qu'à  une  maison  du  Cloître  :  je 
pris  donc  par  la  longue  rue  des  Marmousets.  Je  gage  qu'où  m'y 
mti  montré  la  place  oii  fi|<;jlf^. maison  du  terrible  baribier  et  du 
pAdssier  son  voisiiL  Su  1507f  Ijubreul  y  vit  une  jpyramide  élevée 
en  mémoire  d'un  grand  crime;  et,  avant  Dnbreul,  ce  lieu  avait 
été  long-4emps  vide,  inhabité:  comme  si  te  terre,  souillée  de 
sang  innocent,  devait  trembler  toigours!  comme  si  elle  ne  pouvait 
plus  recevoir  les  fondements  Àes  demeures  des  hommes! 


.  %  " 


88  VNBl  MAISON      ^ 

A  cette  nie  aboutit  Fëtrolte  rue  Glatig^ny,  oii,  tuirant  Chiillet, 
Maigiieiit  (demeurent)  damée  au  covpe  geut. 

D  y  avait  donc  dans  cette  rue,  bâtie  oii  étaient  les  pritons  de 
Lutèee,  auprès  du  cachot  oti  fut  captif  saint  Denis,  aux  premiers 
temps  du  clirisàanisme  dans  la  Chiule;  il  y  avait  donc,  au  trei- 
tième  siècle,  des  dames  au  corps  gent^  folles  de  leur  corps^  il 
y  en  a  encore  là>  en  janvier  VSSU.  Et  voyez  comm&  les  tradf- 
tiens  se  perpétuent,  bonnes  ou  mauvaises,  les  mativaisés  princi- 
palement! Saint  Louis  sentit  la  nécessité  de  déterminer  les 
quartiers  abandonnés  à  la  débauche,  comme  on  fiiit  la  part  au 
feu  et  à  la  peste.  La  irùe  Glatlgny  ftat,  avec  cinq  ou  six  autres, 
dotée  d'un  vaUf  amour.  Saint  Louis  est  mort,  bien  des  dynasties 
ont  passé;  le  t^al-d^ amour  existe  encore! 

Oh!  que  notre  langue  est  pauvre!  La  passion  la  plus  élevée, 
la  plus  pure,  la  plus  dévouée;  l'ivresse  la  plus  sale,  la  plus 
désordonnée,  la  plus  abjecte^  tout  cela  s'appelle  du  même  nom, 
—  amour;  -—  pas  de  nuance  qui  les  distingue.  En  parlant  de 
la  femme  qui,  la  première,  vous  a  fait  battre  le  coeur,  concevoir 
de  hautes  pensées,  qui  vous  a  rendu  peintre,  musicien,  poète, 
vous  dites:  —  Je  l'aime!  — ;  et  que  l'on  vous  consulte  sur  ua 
mets/ sur  un  potage,  sur  la  moindre  friandise,  —  Je  l'aime,  — 
dites -vous  aussi.  La  même  expression  pour  parler  de  l'ame  ^ 
du  corps!  O  indigence  de  notre  langage! 

Je  reviens  à  mon  texte.  Ce  serait  une  histoire  assea  curieuse 
q^e  celle  d'une  maison  de  là  rue  Glatigny,  et  comment  ses 
damés  amoureuses^  qui  étaient  sans-doute,  au  treîaième  siècle, 
ce  que  .sont  de  nos  jours  les  élégantes  du  bonlevart  des  ItaUeng, 
sont  tombées  au  bas  degré  oii  on  les  Toit  de  nos  jours.  Ce 
seraient  les  annales  de  la  Cité  examinées  d*un  autre  point  de 
vue,  une  chronique  présentant  aussi  bien  qu'une  autre,  dans  sa 
sphère,  le  tableau  de  la  décad'èlnce  de  là  TÎUe.  Mais,^  pour 
monter  aux  sources,  que  de  fan^l'  à  traverser!  mieux  vaut  aller 
au  Cloître. 

Comment  passer  oh  fat  S,aint-Landry ,  sans  remarquer  les 
maisons  qui  ont  remplacé  cette  vieille  église.  Je  l'ai  vu  démolir. 
Ce  fut  cependant  dé  là  que  le  corps  de  la  reine  Isabeau  fu^ 


DE  LA  CITÉ.  -  2» 

enlevé,  le  Bail,  par  en  seul  batelier,  qui  le  coadaiBit  honteiue- 
ment  à  Saint-nenis.  J'aitdit:  —  C'est  en  aoaTenir  qei  tombe; 
et  j'ai  pensé  à  Téglise  de  Saint-Benoit,  que  Ton  métamorphose 
en  salie  à  randeTÎlles  et  à  mélodrames.  L'on  fredonnera,  l'on 
battra  des  mains,  l'on  sifflera,  l'op  tramera  de  séles  intrigues 
de  coulisse ,  là  oii  l'on  apportait  un  enfant  à  k  religion,  qui 
successiTement  iui  donnait  le  saint  chrême,  l'hostie,  Fanneaa 
neptiiftl,  la  terre  du  tombeau.  C'était  aussi  au  port  Saint-Landry 
que  s'élevait  une  des  ^deux  échelles  de  la  justice  de  meêéieurê 
de  Notre-Dame.  Des  prêtres  avaient  une  échelle  patibulaire,  une 
potence!  des  prêtres  se  mêlant  aiu  attributions  du  bourreau! 
des  prêtres  hauts-justiciers!  11  y  a  dans  cette  alliance  de  mots 
toutox  l'histoire  de  la  chute  de  leur  religion,  à  eux:   qu'ils  ea 

portent  le  deuil! 

Méditant  ainsi;  je  regardais  à  ma  droite,  et  mes  réflexions 
eentinuèrent  non  moins  améres  en  voyant  l'élise  Saint-Pierre- 
aux-Bœufii  devenue  le  réceptacle  de  ballots  de  chiffons,  de 
vieilles  planches,  de  voitures  usées,  de  débris  de  toute  sorte  « 
et  dans  la  poussière  épaisse  qui  s'en  élevait,  un  rayon  du  soleil 
traçait  un  sillon  lumineux  pareil  à  ceux  par  lesquels  les  peintres 
annoncent  la  venue  d'un  ange,  et  la  sombre  et  sale  chapelle  en 

était  éclairée. 

Il  est  curieux  de  remarquer  qu'au  treizième  siècle  Guillot 
vit  dans  la  me  Saint-Pierre-aux-Bœufs 

Far  le  trelis    d^n  coffire 
Oitianx  qui  avaient  piez  bens  Çbots ,  raccourci») 
.    Qni  fnreat  pris  tnr  la  Marine. 
Ahud  cette  me  était  alors  assez  anfanée,  assez  vivante,  assez  à 
la  mode,  pour  qu'on  y  vint  exposer  une  curtosil^^  venue  deshorda 
de  la  mer,  comme   de  nos  jours  en  en  ferait  l'exhibition  au 
Pahis-Royal  ou  à  la  place  de  la  Bourse  ;  et  aujourd'hui  la  me 
Saint-Pierre-aux-Bœufs    n'est   un  peu   fréquentée    encore    que 
parce  que,  de  la  viUe,  eUe  conduit  à  la  cathédrale  ceux  qui  y 
viennent  après  avoir  traversé  le  pont  d'Arcole. 

A  côté  de  la  rue  Cocatrix,  oh  demeurait  Geoffroy  Cocatriz, 
échansoo  de^Philippe-lcrBél,  il  y  a  une  petite  porte  basse,  à 


so 


UNE  MAISON 


plefai  eliitre,  qui  Vonfre  aav  une  eeur  toute  tette  dé  moiriienra 
et  Afr  HMumei.  Yoiii  en  eroiries  vtAr  novÉt  vir  ^«gpe  sur  m 
mule  im  «ne  dtne  en  IMère  pour  Aller  an  pariement  oà  i  b 
graad'meMe. 

Si  piroi|ieiie»-Toiia  dana  la  cité  on  jonr  de  ^itde  aeleniiiffé, 
quand  le  béerdon  et  lea  clochea  de  la  Mthédrafo  muassent  et 
ehanteat,  à  la  fola,  et  Toa  reaaovvenfrs  deviendront  plu9  vftenta 
eneore.  Cea  maisona,  ai  Tieillei  que  lenrs  mnraiBea  ftfihisséea 
ae  renflent  an-deanra  dea  portes,  comàie  nn  tieHIard  qne  courbe, 
en  fsrdeau,  qui  a'appuie  aur  tes  ipenovxt  et  ses  genom  ploient 
en  a?8nt,  cea  pidaons  ont,  depnia  plnaienrs  sièclea,  retenti  dea 
eoneerts  de'  yingt  clochers,  car  dix^neuf  chapelles  on  paroissea 
ae  pressaient  autour  de  Notr«4)aaie;  et  quand  tontes  cea  roix 
d*airain  s'éleraient  auv  nuag^ea,  passaient,  pleinerf  de  graves 
mélodies,"  «nr  les  tolts^  et  retombaient  dans  ces  rues  étroites, 
elles  s'y  foulaient,  s'y  déployaient  tomme  dans  des  tuyaux  d'orgues^ 
produisant  des  chants  sourds  on  clairs,  des  accorda  au  premier 
abord  confus,  mids  qui  avaient  an  fbnd  une  parfaite  harmonie. 
C'est  ainsi  que  du  regard,  du  sourire,  dn  parler,  de  la  grâce 
du  corps  et  de  celle  de  l'ame  résulte  un  tout  admirable,  la 
beauté.  Toutes  les  fleurs  s'exhalant  k  la  fois  composent  un 
seul  parfum,  une  essence  délicieuse.  t 

Tout  en  devisant'  ainsi  à  part'  moi.  J'étais  arrivé  rue  Cha- 
noinesse.  C'est  là  que  Ton  commence  à  se  sentir  dans  un  autre 
pay^  On  est  dans  l'ancien  cloître  de  Notre-Dame;  et-c'estbiea 
en  eflet  la  paix  et  le  repos  dn  cloître.  Dans  tous  les  quartiers 
que  je  venais  de  voir,  c'était  la  ville  et  ses  bruits,  mais  plus 
lOn  avance  vera  Fé^Jse,  plus  tout  s'apabe.  Rue  Chnneinesse, 
me  Blassillon,  qui  pourrait  se  douter  qu^  l'émeute  fermente  à 
la  chambre  dibs  Députés  ou  sur  les  boulevarts,  si  n'était  le 
rappel;  et  encore  le  bat-on  dans  ces  rues  soiftafres  d^oii  le 
dimanche  on  ne  voit  sortir  que  vieux  chanoines  courbés,  à  la 
tête  tremblotante,  qui  se  traînent  vers  leurs  stalles  ? 

Cependant,  je  m'y  suis  arrêté,  dans  cette  rue,  pour  écouter 
une  voix  charmante;  autrefois  c'eftt  été  la  voix  d'jn  enfknt  de 
chœur  sortant  de  la  psallette:  hier,  c'était  une  i^oii  moduMe, 


DE  LA  GITS.  81 

fraldie,  pure,  qui  s'étefait  l^rememt  de  nute  en  note,  descen- 
dait tout  aiiMl  graeieaseoie&t  les  degré»  de  la  gamme,  renmitait, 
x^edesçen'dait  eucere  coinm«  un  resslgnol  ou  nàdemulBette  Sonntag;. 
Voilà  bien,  me  disais-je,  les  deux  époques  déiaies.  Il  y  » 
quelques  ceuts  ans  quld,  dans  le  dottre^  ou  ne  s'exerçait  au 
chant  que  pour  i'églke,  que  pour  Dieu  ;  aujourd'lwi  e'est  pour 
le  théâtre,  le  pohlitf.  Oui,  e'était  une  jeune  fiHe,  belle,  grande» 
bien  faite,  je  Toyais  tout  cela  en  Tëéeutant;  EBe  veut  entrer 
à  rOpëra  ou  aux  Italiens,  elle  y  débutera  et  seite  applaudie,  ei 
les  dilettanti  ne  se  douiteront  guère  que  cette  voix  suare  et 
sonore  s'est  formée,  assouplie,  veloutée,  me  des  Afarmousets,  ait 
coin  de  la  rue  des  Chantres. 

La  rue  des  Ohantreo  est  U,  domière  des  mes  de  ranciei». 
Cloître  qui  soient  restées  debout  J'y  marchait  seul,  dherchant 
toujours  ma  maison,  h  peindre,  quand,  arrivé  au  coin  de  la  rue 
Basse-des-Crsins  et  du  quai,  je  lus  sur  une  porte  ces  deux 
deuaaines  de  syllabes  dites  autrement  des  vers  : 

Abeilard,  Héloîse  liabitërent  ces  lieux, 
Des  sincères  aauints  modèles  précieux. 

1118. 

1118!  Héloîse,  Abeilard  !  Cette  date,  ces  noms,  ne  devaient-ils 
pas,  je  le  demande,  me  rejeter  profondément  dans  le  passé  1 
Je  voulus  voir  cette  maison,  monter  sou  obscur  escalier  à  large 
balustrade  ,de  chêne;  j'entrai  dans  plusieurs  chambres,  dans 
celle  oh,  me  dit-on,  avait  habité  Abeilard:  je  le  crus,  Eav 
malheur,  pour  la  complète  illusion,  cette  vieille  maison  avait 
été  badigeonnée,  et  le  médaillon  en  pien^e,  qni  représentait  les 
deux  amants,  flétri  d'une  couche  de  vert-antique.  Eh!  qn'im*' 
porte  f  vert-antique,  badigeon,  fard,  tout  diiyarait  pour  qui  voit 
avec  imagbiation:  d'ailleurs  une  petite  porte  basse,  en  ogive* 
vont  reporte  du  moins  bien  réellement  au  moyen  âge*  Cetlu 
petite  porte  conduisait  dans  la  maison  du  chanoine  Fulbert^  et 
Abeilard  y  passait  chaque  jour,  en  revenant  de  professer  aux 
écoles  de  Paris.  Ne  vous  semble-t-il  pas  Ty  voir  encore  arriver 
escorté  de  ses  écoliers?  Il  entrait,  dînait  à  onsé  heures  du 
UMtin;  et  ensuite  paa^ait  dans  le  cabinet  d'IIéloise  pour  lui 
expliquer  l'Écxitnris  ef  les  Pères  de  l'Église. 


32  UNE  MAISON 

Je  ga^enli  que  e^ëtait  dani  cette  petite  tourelle,  raspeadve 
eomAie  un  nid  rar  la  eonr,  qa'Héloue  recerait  les  lefOM  d'Afcei-. 
lard  le  Jour,  la  nuit  ionvent  Pour  se  reprëienter  leur  complet 
laolementy  qu'on  «e  figure  une  nuit  in  douzième  riècle,  quand 
chacun  était  couché  dès  huit  henrei,  qu'on  n'entendait  rouler 
aucune  Toiture,  quand  le  chanoine  «Fulbert  dormait  profondément, 
ainai  que  toua,  sea  aerviteura,  Jla  étaient  là,  à  '  la  lueur  d'une 
faible  lampe,  dalfs  cette  tourelle  «i  légère,  pariant  théologie  et 
acolaati^tte;  mais  nouvent  ila  ae  levaient  pour  aUer  admirer  la 
beauté  du  ciel  étoile,  la  lune  passant  sUencieusemoit  sur  la 
ville  endormie,  et  revenaient  k  leurs  travaux  avec  le  sentiment 
qu'ils  étaient  bien  seuls,  que  rien  ne  les  troublerait^  9^*11* 
pouvaient  se  livrer  avec  délices  à  la  science;  mais  un  homme 
beau,  bien  iUt,:  à  trente-neuf  abs,  à  côté  d'une  belle  jeune  fille 
de  dix-sept  à  dix-huit  ans,  dans  le  calme  de  la  npit,  doit  avoir, 
un  son  de  voix  plus  doux  et  plus  caressant,  même  en  lui  parlant 
acolastique  et  théologie.  Amour  de  Dieu,  c'est  toujours  anipor, 
et  le  ^œûr  d'Héloïse  battait  bien  fort  en  recevant  ces  expli- 
cations qui,  de  savantea,  devenaient  tendres.  Nqu%  ouvrions 
nos  livres,  écrit  Abeilard  à  son  ami,  mais  noua  avions  plus, 'de 
paroles  d'anumr  que  de  lecture^  plus  de  baisers  'que  de  phrases^ 
Dante  se  souvenait  de  ces  charmanta  détails,  quand  H  peignait 
le  dernier  baiser  de  Francesca  de  Bimini,  le  baiser,  qui  fait 
tomber  le  livre  aéducteur;  et  encore  le  livre  dont  parle  Dante 
racontait  Taméur  profane  de  Lanoelot  et  de  la  belle  Genièvre: 
mais  là,  dana  la  petite  tourelle,  l'amour  leur  venait  au  cœur 
par  dea  subtilités  dévotes  et  des  JiicuBsions  mystiques:  né  dana 
une  maison  «du  Cloître,  il  devait  être  profond  comme  la  piété 
la  plus  exaltée.  Quelle  volupté  dans  ces  scènes  d'étude!  Le 
Jeune  professeur  avait  été  bien  pr^aomptueux  s'il  a'était  cru 
asseï  fort  pour  rester  froid  rhéteur,  à  minuit,  près  d'une  fille 
passionnée,  à  Tame  attendrie  par  la  plus^  sincère  dévotion.y .  Je 
conf  ois  le  cqnrsge  militaire  qui  n^  pâlit  pas  devant  cent  canons, 
le  courage  civil  qui  se  tient  droit  devant  une  sédition;  mais  le 
courage  du  bienheureux  Robert  d'Arbrissel,  je  ne  le  concevrais 
de  la  part  d* Abeilard  qu'après  la  vengeance^  de  Fulbert. 


DE  LA  CITÉ.  38 

J'en  étais  là  de  mes  ressouvenirs,  djO  mes  rÔTeries,  quand 
J'aper$ns  an-dessos  de  la  porte  ces  mots  i  Imtitutùm  de  jeunes 
demoiaeUes*  Ce  siognlier  rapprochement  me  ramtee  brusquement 
à  nos  Jours,  et  je  me  rappelais  que  je  connais  bien  des  Hé- 
loïses  de  pensionnat  qui  soupirent  pour  un  Abeilard  heureux.   . 

Et  quand  cette  msison  du  chanoine  Fulbert  eut  été  con- 
fisquée au  profit  de  TÉglise,  que  demt-elle? 

Elle  y  logea  le  grand-pénitencier:  sans -doute  elle  voulut 
par  la  présence  de  cet  homMe  austère,  la  pénitence  incarnée, 
purifier  ces  lieux  rendus  mondains  par  un  amour  d'ici-bas  et 
puis  souillés  par  un  crime. 

Ensuite  Tint  un  laïque  qui  eut  le  privilège  d'habiter  le 
Cloître  pour  la  sainte  vie  qu'il  mensit.  Il  était  de  la  pieuse 
confrérie  des  Matines,  canfratria  êurgerUium  ad  matutinaa.  Dès 
que  minuit  avait  sonné^  on  voyait  s'allumer  une  lampe  dans  la 
petite  tourelle;  il  descendait  et  se  rendait  à  l'église,  sa  lanterne 
à  la  main,  fût-ce  par  la  nuit  la  plus  sombre,  la  plus  glacée. 
Enfin,  une  nuit,  il  mourut  dans  le  chœur,  et  l'on  pense  bien 
que  ce  fut  en  odeur  de  sainteté. 

Après  lui  ce  fut  un  clerc  matutinel  de  Notre-Dame.  Puis 
un  riche  bourgeois  qui  avait  fait  le  pèlerinage  de  Jérusalem: 
c'est  lui  qui  voyant  un  jour  les  pauvres  écoliers  du  collège  des 
Dis-huit  jeter  de  l'eau  bénite  sur  les  corps  des  trépassés 
exposés  à  la  porte  de  l'Hôtel-Dieu,  en  fut  si  touché  qu'il  donna 
vingt-cinq  livres  de  rentes  à  ce  collège  qui  ne  vivait  que 
d'aumônes.  Ce  dévot  personnage  log^eait  dans  deux  chambres 
du  haut  Thomas  Quentin  et  Adrien  Duval,  tous  deux  archers 
du  guet,  hommes  pieux  et  de  sage  conduite,  chose  rare  dans 
le  corps  des  archers.  Ils  furent  tués  rue  de  la  Yieille-Draperie 
par  de  jeunes  gentilshommes  ivres,  et  ce  dévot  pèlerin  fonda 
pour  eux  le  Salut  du  Guet  que  l'on  célébrait  chaque  soir  à 
Saint-Barthélémy. 

Enfin,  en  1830,  m'a-t-on  raconté,  dans  la  petite  tourelle 
habitait  le  sous-chantre.  Au-dessus  de  lui,  était  une  jeune  fille 
qui  se  consolait  de  la  perte  de  l'ami  qu  elle  devait  épouser, 
dans  la  dévotion  k  celui  qu'on  peut  aimer  sans  crainte  de  le 

« 

Pa&u  IV.  s 


34  UNE  MAISON 

perdre  jamais.  Tous  les  matina  die  aortaity  se  ittidasl  à  la 
Cathédrale,  aa  èbaiae  à  la  nain,  ponr  être  lathe  durant  lea 
ofBceay  et  elle  y  restait  jusqu'au  soir.  Elle  jeûnait  strietemeiit 
et  méflie  atec  une  rifoeiir  ezcesslTe.  N'ayant  pas  de  diredenr 
qui  la  châtiât,  éiïe  s'était  mise  dans  la  confrérie  des  flagellants, 
fondée  en  l'églte  Sainte-Croix,  oii  l'on  sangle  souvent  des 
coups,  dit  Cfuillot  de  Paris.  Elle  était  à  la  tète  des  jeunes 
filles  qui  assistèrent  à  une  grande  procession  des  flagellants  qui 
eut  Heu  au  fort  dnn  hiver  désastreux.  Pour  implorer  les  grâcea 
du  eiélf  garçons  et  filles  marchaient  nus,  un  cierge  dans  um 
main,  dains  Tautre  un  fouet,  et  se  fustigeant  à  TeavL  Notre 
dévote  fut  sillonnée  des  plus  profonds  coups  de  disc^llne  par 
le  neven  du  sous-chantre  qui  habitait  la'  même  maison  fn'elle 
et  qui  étah  soupçonné  de  tendres  sentiments  pour  elle. 

Enfin  elle  avait  passé  trois  ans  dans  les  austérités,  pleurant 
toigoors  son  fiancé,  quand  un  beau  matin  die  acconcha.  OéI«.. 
On  porta  l'enfant  à  la  couche^  berceau  des  Enfants-Trouvés, 
rue  de  Bateaux,  près  du  Fort-l'Évéque.  Le  neveu  du  sou»- 
chantre,  le  flagellant,  fut  accusé |  il  ne  nia  point:  Tottcialité  le 
condamna  à  épouser  la  dévote,  et  le  mariage  se  fit  par  autorité 
de  justice  avec  un  anneau  de  paille  que  leur  passa  au  doigt  le 
curé  de  Sunte-Marine. 

Pauvre  église  Sainte-Marine!  Elle  est  actuellement  l'atelier 
d'un  teinturier.  Que  sont  devenues  les  os  de  Jean  Hérault, 
président  à  la  cour  des  aides  qui  y  fut  inhumé  en  1&05  avec 
sa  femme  Gqillette  de  Guéteviile?  Oh  sont  lea  cendres  da 
François  Mhron,  lieutenant  civil?  On  les  aura  dispersées,  jetées 
an  vent.  Ces  dévots  paroissiens  qui  avaient  voi^u  rester  fidèles 
dans  la  mort,  è  leur  église,  et  avoir  leurs  restes  embaumés  de 
l'encens  qu'ils  respiraient  vivants,  on  les  aura  balayés  ponr 
faire  place  aux  vastes  cuves  de  teinture  qui  jettent  une  vapeur 
épaisse  et  puante,  là  oh  fumait  légèrement  lé  suave  encensoir. 

C'est  à  la  suite  du  scandale  survenu  dans  le  Cloître  qu'en 
1S34,  le  chapitre  de  Notre-Dame  ordonna  que  l'on  n'y  pourrait 
désormais  loger  femme  quelconque,  vieiUe  eu  jeune,  maîtresse, 


DE  LA  CITÉ.  35 

cliJtiiibrière  si  jpar^nte»  parù9  que  le  jChltre  est  un  iieu  sacré 

et  vQué  à  Dku. 

* 

Aùisi  la  plus  belle  partie  de  la  création,  la  femine,  fui 
bamiier  d'un  lieu  voué  à  Dieu  ;  el  péuttant  c'est  une  femme  qui 
eal  le  charnmi  la  gr&ce,  l'ame  de  la  rdigioii  :  il  y  a  oiie  femme 
dans  le  eiel,  et  beaucoup  de  chrétienfl  ne  le  sont  '  qu'à  eauie 
du  doux  patronage  de  Marîe« 

Pourquoi  donc  continueraia-je?  Je  rapporterai  seuleme&t 
qu'un  imager-enlumineur  Técut  oii  est  à -présent  un  imprimeur 
en  taille-douce.  C'est  là  que  d'un  pinceau  déUé,  imprégné  d'or, 
de  carmin,  et  de  l'ineffaçable  azur  du  quatorzième  siècle,  il 
passait  ses  jours  à, entrelacer  des  fleurons  autour  du  vélin  des 
missels^  de  même  que  le  verrier  brodait  ses  guirlandes  de  verre 
colorié  autour  des  hauts  vitraux*  Les  deux  arts  sont  perdus. 
L'imprimerie  a  détruit  l'un;  l'autre  est  tombé,  je  le  pense,  avec 
le  sentiment  religieux^  Aux  jours  oii,  se  laissant  aller  à  la 
croyance,  on  ne  voulait  qu'un  profond  recueillement,  on  aimait 
les  ténèbres  de  vitraux,  pu  leur  demi'jour  auguste;  m^s  dès 
que  Ton  voulut  expliquer  les  mystères^  commenter  les  dogmes, 
voir  clair  dans  l'église  enfin,  le  verre  blanc  laissa  pénétrer  dans 
la  nef  et  sous  les  ailes  des  courants  de  lumière,  et  plus  tard 
les  murailles  grises  de  vétusté  furent  badigeonnées. 

Bref,  la  chambre  qu'occupait,  dit-on,  Abeilard  est  un  dépôt 
de  vieux  linges  et  des  dépouilles  de  lapins  qui  ont  quitté  leurs 
joyeuses  garennes  pour  être  mangés  à  Paris.  Quelques  talUeura 
de  pierres  couchent  durement  là  oti  jadis  s'enfonçaient  dans  le 
duvet  de  riches  chanoines.  La  fenêtre,  d'oh  Héloise  guettait 
le  retour  de  son  précepteur,  est  couronnée  d'un  cerceau  oii 
pendent  les  chemises  et  les  robes  qui  sortent  des  mains  d'une 
blanchisseuse.  Le  cabinet  oh  les  deux  malheureux  amants 
étudiaient,  hélas!  tient  à  une  classe  de  jeunes  personnes;  un 
honune  enfin,  près  de  la  maison  d'Héloise,  a  eu  la  jambe  cassée 
par  une  balle  venue  de  la  Grève,, en  juillet  1880«  -^  La  voilà 
iont-à-fait  moderne. 

Et  V0U3  à  qui  ce  récit  donnerait  l'envie  de  voir  notre  cité, 
hàtei-vous.    Elle  disparaît  de  jour  en  jour.    Ces  rues  tortueuses 

3  • 


N 


36 


UNE  BUISON  DE  LA  CITÉ. 


feront  bientôt  place  à  des  voies  droites  et  larges,'  et  il  fiiat  le 
désirer,  qnand  on  sait  combien  de  maladies  épidémiques,  peste, 
mal  des  ardents,  ont  décimé  la  vieille  ville;  quand  on  pense, 
'en  frémissant,  avec  qnelle  facilité  s'étendraient  et  planeraient, 
sur  cet  air  épais  et  lourd  les  grandes  ailes  noires  de  la  con- 
tagion. 

EaorssT  FOUINEiT^ 


V 


LES  MONUMENTS  EXPUTOIRES. 


Oëtait  l'antre  jonr.  Je  me  promenafs  au  hasard,  suivant 
ma  contnme,  préoccupé  par  des  questions  d'une  ;rave  importance 
pour  la  conduite  de  la  yie,  comme  de  savoir  par  quel  étrange 
mystère  de  transmutation  les  chenilles  vertes  et  Jaunes  devien- 
nent des  papillons  rouges  et  bleus;  ou  bien  quel  autre  artifice, 
encore  mieux  approprié  à  la  circonstance,  le  Chat  Botté  aurait 
pu  employer  pour  venir  à  bout  de  TOgre  magicien.  Mais  je 
n*étais  guère  plus  avancé  qu'à  Tordinaire  sur  ces  difficultés 
abstruses,  à  Fexamen  desquelles  j'ai  sottement  vieilli,  après 
Âristote,  Bacon,  Leibnitz,  et  je  ne  sais  quels  autres  songe-creux, 
quand  je  fus  tiré  de  ma  méditation  par  une  rencontre  inopinée. 
Ce  n'eèt  pas  que  l'homme  qui  m'en  détourna  vint  à  moi  en  ligne 
directe^  comme  tant  de  fâcheux  de  votre  connaissance  qu'il  est 
impossible  d'éviter,  ft  moins  de  tracer  sur  le  cercle  dont  ils 
parcourent  le  diamètre  une  tangente  de  mauvaise  gr&ce,  et  de 
vous  sauver  dessus  à  califourchon  sans  regarder  derrière  vous. 
Il  me  tournait  au  contraire  exactement  le  dos,  et  ne  paraissait 
pas  disposé  à  sortir  de  l'immobilité  dans  laquelle  je  venais  de 
le  surprendre,  et  qui  le  faisait  ressembler  de  loin,  avec  sa  taille 
linéaire,  à  un  long  cippe  funèbre  élevé  sur  un  tombeau.  Cette 
similitude  que  vous  trouverez  probablement  un  peu  forcée, 
serait  cependant  venue  comme  à  moi  à  l'esprit  le  pluf  prosaïque 


38  LES  MONUMEISTS 

.  dont  il  Boit  possible  de  se  faire  idée,  h  un  tributaire  annuel  de 
YAhnanach  des  Muses ,  à  on  poète  de  circonstance ,  à  un  tra- 
gique de  l'Institut,  sll  avait  aperçu  Tliomme  dont  je  parle,  dans 
Tétlrange  position .  oii  il  tomba  sous  mon  sens  comparatif.  Il 
s'était  arrêté  à  une  égale  distance  de  deux  monuments  expia- 
toires, Tun  qu'on  achevait  de  démolir,  l'autre  qu'on  commençait 
à  édifier;  et  si  vous  vous  tappelez  sa  mince  projection  perpen- 
diculaire vers  le  zénith,  ce  qui  est  infaillible,  pour  peu  que  ydfi 
Tayez  vu  une  fois,  vous  savez  comme  nioi  qu'il  n'y  9.  rien  de 
plias  propre  à  réveiller  dans  rimagination  le  souvenir  d'une 
colonnette  gothique. 

J'arrivai  donc  jusqu'à  lui  sans  en  être  entendu,  et  l'entourant 
facilement  de  l'avant-bras,  en  laissant  glisser  ma  main  du  haut 
de  son  épaule,  dont  la  brusque  déclivité  laisse  à -peine  l'idée 
d'une  courbe  ou  d'une  saillie  sensibles -^  Eh  bien,  cher^Kaxime, 
lui  dis-je  aiTectueusement;  car  le  tour  bizarre  de  sa  pensée, 
qui  est  presque  aussi  piu'adoxal  que  celui  de  sa  conformation, 
ne  m'a  jamais  empêché  de  l'aimer  un^  peu; 'voici  enfin  des 
fravaux  dont  Tobjet  doit  plaire  à  votre  philantropie  rêveuse  et 
sentimentale!  Honneur  aux  sociétés  qui  expient  le  passé  par  dés 
Monuments  solennels ,  car  elles  commencent  à  comprendre  la 
conséquence  infaillible  des  violences  politiques!  et,  s'il  y  a  en . 
logique  une  induction  bieti  rationnelle,  c'est  qu'il  est  permis 
*  d'espérer  que  d'expiations  en  expiations,  les  peuples  parviendront 
un  jour  à  se  passer  d'expiations  ? 

Maxime  se  tourna «'^ers' moi ,  se  recueillit  un  moment,  et. 
a'assit  sur  nue  pierre  des  constructions  ou  des  démolitions  (je 
Ha  sais  pas  lequel,  la  chose  étant  assez  difficile  )i  Vérifier  ).  Je 
m'assis  aussi  à  son  côté,  parce  que  je  savais  qu'il  parlait  long- 
temps quand  il  se  mettait  à  parler,  et  surtout  lorsque  le  hasard 
le  faisait  tomber  suf  sa  figure  favorite,  Ténumération ,  qui  est, 
entre  nous,  la  plus  Yîomjnode  de  toutes  pour  alonger  les  livres. 
Or,  ce  pauvre  Maxime  à  fait  des  livres  comme  tout  le  monde^  ' 
oiais  il  ne  s'en  vante  pas. 

Aussitôt  que  Maxime  fut  assis,  il  commença: 

nSIl  y  ft  deux  objets  de  méditation  dignes  d'intérêt,   me 


EXPIATOIRES.  39 

éH-il,  dins  ce  qui  nous  reste  de  notre  Tieilie  organîMtlon  sociale, 
ce  sont  les  monmnents  et  les  expiatioiis, 
.    Les  momments  sont  la  ornière  gloire   des   peuples;  les 
expiations  sont  leur  dernière  Tertu. 

Bh  mon  Dieu  !  je  ne  yous  blâmerai  pas  d'avoir  élevé  dans 
Paris  Tos  deux,  vos  trois,  tos  dix  monuments  ex^atoires!  toutes 
les  g^pnttes  de  sang  que  vous  atez  essayé  de  racheter  à  ce  prix 
étaient  tombées  sur  mon  cœur!  —  Écontei-moi  pourtant,  si 
vous  avez  foi  à  ma  sincérité. 

N'attentez  pas  aux  monuments  eiqpiatoires  qui  existent,  parce 
que  ce  sont  des  monuments,  et  qu'il  n'y  a  pas  de  mal  que 
Texpiation  laisse  quelques  monuments  à  l'histoire,  parmi  ceux 
de  la  flatterie  et  de  l'esclaTagé ,  pour  montrer  qu'aux  plus 
mauTais  temps,  la  justice  conserTc  un  sanctuaire  dans' le  cœur 
de  l'homme»  % 

^   L'instinct  de  moralité  sociale   qui  tous  anime  encore  vous  a 
heureusement  dirigés  en  cela  aux  premiers  jours  de  la  révolution 
actuelle,  et  rien  n'était  plus  propre  à  honorer  votre  victoire. 
Vous   avez   respecté  dans   vos   colères ,    et    le  monument    du 
eimetière  de  la  Magfleleine  .qui  atteste  de  si  hautes  infortunes 
royales,  et  le  monument  dei,  la, place  des  sacribees,  et  le  moMÎ-  , 
ment  de  cette  autre  place  où  u#d%rnier  sacrifice  iui  consomi^ 
par  le  poignard  deLonvel.  Vous  a|^z  seotl  qu/e  i^ê^|^tl|tt  étà^ 
un  acte  de  culte,  protégé  )par  riBVjioIaM||&  de.Buconséience,']^ 
et  vous  vous  èles  arrêtés  dfw^tfnt  elle  av(<tf>||,^eligieuse  't^MV^ur^ 
qu'in^irent  les  choses  saintes.  Cehi  e9^v§l^  je  vous  le  î^épète, 
et  ces  monuments  porteront   désormais  un  témoignage   de  pins 
à  la  postérité.    Ils  jprouverQnt  quil  vous  restait   en  1830,-  fit 
jusque  dans  l'explosion  de  vos  passions  les  plus  effrénées,  quelque 
sedUmènt  de  pitié '"^ur  l'infortune  et  de  vénération  pour  les 
morts.  .  ^4rf   u'*'        \ 

N*achevez ,  point  de  monuments  d'expiation ,  et  ne  voua 
inquiéter  pat^Jes  ruines  de  '  ceux  que  vous  laissez  Inachevés. 
Ces  ruines,  datées  d'une  révolution,  parleront  plus  haut  à 
faveidr  que  tous  les  monuments. 


.40  LES  MONUMENTS 

RanoBCM  à  lot  eipiationi  et  à  tob  monnmenlB  d'expIaliaB, 
et  n'en  élevés  plu.    Vons  auriez  trop  à  fiiire. 

Les  Gxpûtioiii,  voyez-voiu,  c'était  le  devoir  d'une  généntUm 
nonvelle  envers  celle  qui  l'avait  précédée,  dananne  nation  jenoe 
et  pnre  encore;  car  Jamais  génération  n'a  passé  sur,  la  terre 
tans  crime,  députa  Adam.  Chez  une  nation  plus  civiliisée,  ponr 
me  servir  dé  vos  superbes  paroles,  il  fondrait  une  expiation 
tons  lea  ans  ;  il  faudrait  une  expia^on  tous  les  mois,  nue  eipîation 
tous  les  jours,  selon  le  degré  de  son  perfectionnement.  —  Chex 

.  vous,  une  expfaliou  est  une  dérision  exécrable,  un  acte  H'bjfO- 
crltie  ou  de  démence  à  .se  décliirer  le  sein  de  Itonte  et  de 
désespoir  1 

Savez-Tons  un  cadran  dont  l'aiguille  marque  assez  lentement 
les  minutes  .pour  yous  donner  le  temps  de  consacrer  une  solen- 
nité à  tons  vos  cruels  anniveTsairesl        . 

Savez- voua  u)ie  carrière  inéptiisable  qui  puisse  fournir  une 
pierre   monumentale    à   la    fosse  de   tous  Ceux  qui  sont  morts 

'  pour  VOS'  erreurs,  pour  vos  foliea  et  pour  vos  passions! 

Et  qui'  vous  demande  des  expiations,  je  vous  prie  ?  .  .  .  — 
Des  expiations  de  vous!...  qui  êtes  une  expiation  vivante  plu 
ii(BtruGtiTe  que  les  marbres,  et  plus  parlante  que  les  InBcriptions!..- 
f    Des  expiations   à  Paris.'. .j^ —   Mais  vous  ne  foulez  pas  un    - 

.  grain  de  iioussitTe  ijtii  n'ait  une  expiation  à  demander,  s'il  prenait 
jnne  voixT  Vous  ne   rtisipire^  pas  un  atome  qui  n'ait  vécu,   qui 

<  n'ait  peust,  qui  u'aib-fait  partie  d'iin  corps  animé  que J'injnstice 
de  vos  loiH  sanglantes^  mutilé,  brisé,  anéanti!  —  Qoand  la 
boue  de  vos  semelles  s'imprime  sur  une  pierre,  du  pavé  de 
Paris,  elle  y  salit  un  noble  sang.  —  Q^nd  vous  roulez  ud 
moellon  pour  la  conatructioo  du  monument  expiatoire  à'vn  demi- 
dieu,  prenez  gardel  vous  allez  acbever  de  broyer  la  tète  dfela 
victime!  il  n'y  i  pa8  4in£.,de  vos  expiations  qui  ne  profane  une 
cendre! 

Et  puis,  les  pensées  1^  plus  sérieuses  vieillisient- elles  assez 
dans  votre  entliooBÏaBme    d'enfants,    pour   vous   laisser  le    loisir 

'  d'expier  quelque  chose?  Je  vons  ai  vos,  Dieu  me  pardonne, 
expier  le  lendemain  les  expiations  de  la  veille  1  Je  vous  ai  vns. 


EXPIATOIRES. 


41 


Impasiibles  et  rëpantears  impoitsanlB  de  tout  lee  crfanet, 
expier  en  Talnei  çérëmonies  tons  les  malheurs  que  tous  «yiei 
■oufferts  saïui  vous  plaindre ,  et  dresser  des  pierres  tumulaires 
sur  toutes  les  fosses  que  tous  aviea  aidé  à  creuser.  Je  ne  connais 
cependant  qn^nn  outrage  que  tous  ne  vous  soy^  pas  encore 
M^isës  d'expier  hautement  pour  rinstruclion  de  l'avenir ,  celui 
que  votre  morale  politique  fait  depuis  si  long-temps  à  la  raison 
et  à  l'humanité^ 

Il  ferait  beau  voir  vraiment,  dans  le  vi^ux  Paria,  un  monu-> 
ment  expiatoire,  partout  oh  une  expiation  est  due  à  l'innocent 
assassiné!  —  Mais  quand  vous  serea  convenus  d'accorder  cette 
juste  réparation  aux  morts»  Parisiens,  je  vous  le  demande!  oh 
logerez-vouB  les  vivants  f 

Une  expiation  par  crime!  je  vous  en  défie!  quand  on  fait 
peser  sur  le  sol,  depuis  des  siècles,  le  nom,  les  murs  et  la 
population  de  Paris,  il  faut  se  décider  à  faire  banqueroute  à 
Némésis.  Il  dut  mourir  insolvable* 

Songex-y  donc  un  moment.  Réglons  nos  comptes,  soldons 
nos  fureurs,  équilibrons  le  bilan  des  violences  et  des  réparations. 
Voyons  ce  qu'on-pent  payer  de  sang  avec  des  devis  ^'architectes 
et  des  journées  de  maçons. 

tfn  monument  d'expiation  au  Louvre,  pour  la  Saint-Barthélémy!, 

Un  monument  d'expiation  aux  Tuileries,  pour  le  10  août! 

Un  monument  d'expiation  au  Luxembourg,  pour  le  7  décembre  ! 

Un  monument  d'expiation  au  parvis  Notre-Dame,  pour  tant 
d'expiations  sacrilèges  imposées  à  l'innoc^ce! 

Un  monument  d'expiation  à  Saint-Germain-l'Auxerrois,  pour 
son  tocsin  parricide! 

Un  autre  monument  d'expiation  à  Saint-Germain-l'Auxerrois, 
pour 'la  violation  de  ses  tabernacles! 

Un  monument  d'expktion  à  l'endroit  oh  s'élevaient  les  tours 
du  Temple! 

,      Un  monument  d'expiation  au  pied  des  tours  de  la  Conciergerie! 

Des  monuments  d'expiation  devant  l'Abbaye,  devant  le  Chà- 

telet,   devant  la  Force,    devant  la  Salpêtrière,  devant  Bicêtre, 


\ 


44  ^  LES  MONUMENTS 

Un  monument  d'expiation  partont  oh  a  roulé  le  carrome,  la 
charrette  ou  le  tombereau  du  patient  sacrifié  au  fanatisme  des 
religions  on  aux  frénésies  des  partis! 

Et  ce  n'est  pas  tout! 

Un  monument  d'expiation  sous  cette  mansarde  de  |a  rue 
Piètrière  où  Jean-Jacques  Rousseau,  dédaigné  de  ses  contempo- 
rains, a  copié  de  la  musique  pour  vivre  ! 

Un  monument  d'expiation  à  Fliôpital  oii  est  mort  Gilbert! 

Un  monument  d'expiation  à  la  borne  oii  a  mendié  Malfilàtre! 

Un  monument  d'expiation  partout  ob  le  génie  méconnu, 
repoussé,  proscrit,  a  laissé  tomber  sur  la  terre  une  larme  d'in- 
dignation et  de  douleur  qui  crie  vengeance  contre  vous! 

-Un  monument  d'expiation  dans  tontes  les  rues! 

Un  monument  d'expiation  devant  toutes,  les  portes! 

Un  monument  d'expiation  à  tous  les  mois,  à  toutes  les  aemai- 
nes,  k  tous  les  Jours!  . 

Des  monuments  d'expiation  à  la  Royauté,  à  W  République, 
au  Consulat,  à  l'Empire,  à  la  Restauration! 

Des  monuments  d'expiation  aux  catholiques,  aux  protestants, 
aux  philosophes,  aux  visionnaires,  aux  politiques,  aux  ligueur», 
aux  aristocrates,  aux  patriotes,  aux  fédéralistes,  aux  jacobins» 
aux  émigrés,  aux  chouans,  aux  bonapartistes,  aux  carbonari>  à 
quiconque  a  payé  de  son  satig,  au  gré  de  vos  caprices  et  de 
vos  passions,  l'exercice  du  droit  sacré  de  penser^  de  parler  ^ 
d'écrire!  * 

Des  monuments  d'expiation  pour  votre  sang  !  des  monuments 
d'expiation  pour  le  nôtre!  le  nôtre,   était-ce  de  l'eau? 

Et  vous  serez  alors  ce  que  vous  devez  être  avant  peu  la 

VULR  des  SXPIATIONS! 

Et  vous  n'avez  pas  besoin  de  faire  tant  de  frais  pour  remplir 
cette  destinée,  car  le  titre  que  vous  ambitionnez,  un  doigt  invi^ 
sible  achèvera  bientôt  de  l'écrire  sur  vos  ruines! 

Et  l'on  comprendra,  quand  votre  arrêt  sera  tracé  tout  entier, 
pourquoi  vous  avez  été  voués  par  excellence  comme  un  symbole 
éternel  au  culte  de  l'expiation;  car  jamais  le  forum,  le  Capitôle, 
^t  Tarpéia,  n'ont  ruisselé  de  tant  de  sang  que  vos^  places  pubUr 


EXPUTOtRES.  43 

Un  momunent  d'expiatiOD,  sll  tobs  phtt^  dans  k  me  ie  la 
Férçiinerie^  p««r  un  «oldat  béarnais  ^i  a'àf  pelait  Henri  IV! 

Un  monument  d'explatkm  an  Palafs  poér  le  président  ttriason! 

Un  monument  d'expiatioi^  aii  Palais ,  le  monument  «acre,  le 
menuaient  henrensement  inviotë  de  Ma'kslverbes. 

Un  BMittumént  d'expiation  au  Cfcamp-^e^lfars,  pour  l'émente 
pétitionnaire  qu'y  foudroya  la  loi  aiartiale! 

U«  monument  d'expiation  pour  Baiily ,  qui  eut  le  dMQcUe 
courage  de  la  faûre  exécuter  dans  l'intérêt  de  la  patrie,  car  la 
Justice  distribntiye  des  monuments  doit  être  impartiale  et  réci- 
proqae  pour  se  rendre  difne  de  l'histoire  ! 

Un  monument  d'eiqiûition  à'ia  j^alne  de  Grenelle,  pour  les 
défenseurs  de  la  monardiie  et  pour  ceux  de  la  liberté ,  qui 
croyaient  sincèrement  défendre  la  même  cboseJ 

Un  monument  d'expiation  à  la  place  de  Grève,  pour  tous 
les  Infortunés  qui  y  ont  péri,  holocaustes  innocents  de  la  Justice 
trompée,  comme  Lesurque;  ou  ténfoins  dévoués  de  la  foi  des 
croyances  et  des  seàtimenta,  depids  Anne.Duboui^  et  Ckoffiroy 
Vallée ,  Jusqu'aux  patriotes  de  1816  et  aux  sergente  de  la  Ro- 
chtUel...  ^  I 

Un  monument  4'ei^atioB  à  la  ]dacé  Louis  XV!  La  préfee- 
inve  de  la  Sekie  lui  a  promis  des  ornements*  Nô^s  pourrons 
les  multiplier  comme  les  pierres  de  Camac,  et  rien  n'empè^^hera 
que  nous  élevions  quelques-unes  de  ees  construction^  à  la  hau- 
teur de  la  grande  pyramide,  si  le  budget  s'élargit  asses  pour 
tuflfare  à  payer  a  Jour ,  "des  tributs  de  la  nation ,  toutes  les 
expiations  de  Paris  I 

Un  monument  d'ex^ation  à  la  barrière  du  Trône,  au  rond-- 
pohit  oii  ftat  dressé  Téchafaud  de  sainte  Elisabeth  Capet,  qui 
•e  dhargera  volontiers  de  tos  expiatiom  devant  Dieu! 

Un  monument  d'eqdatlon  à  la  porte  de  Nêle  !  Un  monument 
d'expiation  à  la  croix  du  Trahoir!  Un  monument  d*«xpiatiôn 
aux  fossés  de  la  Bastille  i'  Un  monument  d'expiation  à  la  grille 
du  Pdais! 

Un  monument  d'expta4i<m  partout  oh  le  sang  a  ii^nstement  coulé 
pour  le  plaisir  des  rois  légitimes  ou  pour  celui  des  rois  plébéiens! 


'«" 


L'ÉGLISE,    LE   TEMPLE  ET 
LA  SYNAGOGUE. 


^ 


Eh!  qaUmporte  en  effet  sous  4]^uel  titre  on  l'adore? 
Tout  hommage   est  reçu,   mais    aucun   ne  Thonore. 

Voltaire. 

Je  ne  crois  pas  qu'il  existe  à  Paris  une  famille  plus  «imable, 
plus  unie  et  pins  heureuse  que  la  famille  d'Ârcis*  Ce  fait,  si 
simple  en  lui-même,  n'attend  pour  paraître  incroyable  que  les 
preuves  incontestables  que  je  vais* en  donn.er. 

M.  le  comte  d'Arcis  achève  son  quatoraième  lustre;  Vàge 
n'a  point  encore  imprimé  la  moindre  inflexion  à  sa  taille  trèa^ 
élevée;  sa  coiffure  en  fer  à  cheval,  son  habit  vert,  bordé  d'un 
petit  galon  d'or,  boutonné  dans  toute  sa  longueur,  son  chapeau 
à  trois  petites  cdïnes  et  ses  bottes  à  Téenjère,  donnent  à  toute 
sa  personne  je  ne  sais  quel  air  hétéroclite  qui  le  distingue  entre 
tous  les  débris  vivants  de  l'ancien  régime.  Quelque  chose  de 
plus  extraordinaire  encore  que  sa  physionomie,  c'est  son  carae- 

s 

tère,  mélange  inexplicable  des  plus  brusques  contradictions; 
tout  à  la  fois  bon  catholique  et  philosophe,  bon  gentilhomme  et 
ami  sincère  de  l'égalité,  il  a  tonte  la  bonne  foi  de  ses  opinions 
si  diverses  sans  en  avoir  aucun  des  préjugés  ;  tout  cela  peut 
«l'expliquer  d'un  mot:  M.  d'Arcis  est  un  homme  de  conscience; 
il  suppose  que  chacun  a  la  sienne  ;  et  comme  il  pense  que  toute 
conviction  avant  d'arriver  à  l'esprit  doit  passer  par  le  cœur,  il 


L'EGLISE,  LE  TEMPLE.  ET  LA  SYNAGOGUE.      47 

»  permiaile  Im-mème,  stns  être  étonné  ie  ne  poini  peiwmder 
lee  ««très. 

.  .M.  d'Arctey  pendant  f énipfatiott,  aiait  éponsé  nne  Ajiflafae 
qui  l'a  rendn  père  d'une  fille  unique,  dont  la  naisiance  ti  coûté 
la  yie  à  la  meiltcnre  des  époives  et  deg  mères* 

Fille  d'une  mère  protestante,  Louisa  fiit  élevée  dans  la 
FBMglon  nwternelle:  cet  acte  de  tolérance  de  la  part  dSin  père 
sélé  catholique  pourrait  encore  ne  faire  bonneur  qu'à  la  fidélité 
de  M.  d'Areis  à  rempUr  une.de*  conditions  de  son  contrat  de 
mariage;  mais  ce  qui  atteste  une  philosopbie  plus  élevée^  c'est 
le  consentement  qu'il  a  donné  au  mariage  de  cette  fille  unique 
avec  un  négodant  juif  du  nom  de  Samuel  Lévy.  Je  me  rappelle 
encore  l'effet  que  produisit,  il  y  a  douze  ans,  l'annonce  de  ce 
mariage:  quel  décbainement  à  la  cour,  à  la  ville!  Le  comte. 
d'Arcis,  qui  a  pu  faire  ses  preuves  poipr  monter  dans  ies  car- 
rosses, marier  sa  fille  unique  et  mineure  avec  un  juif  !.••  Une 
fille  noble,  belle,  béritière  d'une  grande  fortune,  dont  les  plus 
grands  seigneurs  de  la  cour  se  disputaient  la  main  !..«  Encore  si 
l'objet  d'une  semblable  préférence  était  un  de  ces  favoris  de  la 
fortune  qui  comptent  les  rois  parmi  leurs  courlisans!*..  un 
SamuelLévyL.  sans  autre  titre  que  celui  de  cbef  de  fabrique, 
sans  autre  recommandation  qu'une  sorte 'de  probité  commerciale 
dont  on  ne  lui  tient  compte  que  comme  d'une  vertu  étrangère 
à  sa  race. 

A  tout  cela,  M.  d'Arcis  répond  que  celui  qjà%  a  accepté 
pour  gendre  est  un  honnête  honmie,  jeune,  instruit,  quil  aimait 
Louisa»  qn'tt  en  était  aimé,  et  qu'il  possède  au  plus  haut  degré 
titotes  les  qualités,  toutes  les  vertus  qui  pouvaient  rendre  sa 
fille  heureuse. 

Peu  de  femmes  méritaient  mieux  qu.e  Louisa  le  bonheur 
dont  elle  Jouit  dans  cette  union  contre  laquelle  tous  les  préjugés 
de  la  société  s'étaient  soulevés  avec  tant  de  violence.  Cette 
feune  femme,  douée  d'une  figure  charmante,  d'une  grâce  parfaite 
et  d'un  esprit  cultivé,  est  à  la  fois  le  modèle  des  filles,  des 
épouses  et  des  mères,  et  trouve  encore  le  secret  de  faire  avec 
un  charme  inexprimable  les  honneurs  de  la  société  brillante 


48     ^  ,        t  L'ÉGLISE,  LE  TEMPLE, 

qu'elle  rasiemble  «utonr  de  son  Tienx  père.  Looisa  a  deux 
enfante,  (xabriel  et  Victorine:  jaaqa'à  Fftfe  de  onse  à  donxe 
ajiB  qn'ila  viennent  d'atteindre,  elle  senle  atait  été  chargée  de 
lenr  éducation. 

(Quant  à  M.  Samnel  Lévy,  son  extrême  modestie  dérobe 
avec  tant  de  soin  les  rares  qualités  dont  il  est  pourvu,  qu'elles 
restent  un  secret  pour  tous  ceux  qui  ne  vivent  pas  avec  Ipji 
dans  nn  commerce  intime.  Je  ne  crois  pas  qu'il  soit  étran^^er 
ft  aucune  des  connaissances  bumaines^  et  il  en  est.  plusieurs, 
telles  que  U  philosophie,  l'histoire,  les.  mathématiques  et  le- 
commerce,  où  il  marche  l'égal  des  maîtres  les,  plus  habilea. 
Sa  vaste  intelligence  peut,  être  comparée  à  ces  pays  .Inconnus 
oii  le  voyageur  fait  à  chaque  pas  quelque  découverte  noi^ivelie. 

En  fait  de  religion,  de  morale  et  de  politique,  une  seule 
maxime  qu'il  observe,  et  dont  Voltaire  lui  a  fourni  Texpression, 
suffit  à  l'accomplissement  de  tons  ses  devoirs:. 

Fais  le  bien,  suis  les  lois,  et  ne  erainê  que  Dieu  tettl. 

Pour  concilier  en  quelque  chose  les  goûte  de  son  père  avec 
les  nouveaux  usages. que  la  révolution  a  introduite  dans  la 
société,  Louisa  a  rétebli,  pour  un  jour  de  la  semaine,  le  repas 
du  sohr  doni  la  suppression  est  aux  yeux  du  comte  d'Arcis  un 
des  plus  grands  tofte  de  la  révolution  de  80.  On  soupe  ches 
lui  le  dimanche.  Je  suis  assez  heureux  pour  faire  partie  du 
très-petit  nombre  de  convives  qui  sont  admis  à  ce  banquet^  de 
famille.  Peut-être  aura-t-on  de  la  peine  à  croire  qu'il  y  règne 
une  galté  bien  franche  et  bien  vive,  quand  je  dirai  que  c'est 
pour  l'ordinaire  sur  les  matières  les  plus  graves. que  roulent 
nos  propos  de  teble,  auxquels  les  questions  naïves  des  deux 
enfante  fout  prendre  quelquefois  une  tournure  tout->à-faif 
piquante.  ' 

Je  ne  sais  comment  s'engagea  la  conversation  dimanche 
dernier;  mais  elle  m'amena  à  demander  à  M.  d'Arcis  de  quelle 
religion  étaient  ses  deux  petits-enfants,  Gabriel  et  Victorine. 

D'aucune  encore,  me  répondit-il,  nous  avons  attendu  Tàge 
oii  ils  pourraient  se  décider  par  eux-mêmes  sur.  une  question  de 


ET  LA  SYNAGOGUE.  >    49 

cette  importance:  ce  moment  est  arrivé,  et  c'est  le  mois  prochain^  ' 
au  jour  anniversaire  de  lenr  naissance,  qu'ils  choisiront  entre 
rÉgUse,  le  l'emple  ou^  la  Synagpogue.  Jusqu'ici  nous,  nous  sommes 
contentés  de  leur  prouver  l'existence  d'un  Étre-supréme  qui 
gouverne  le  jnonde,  et»  si  J'ose  parler  ainsi,  d'imprégner  leur 
esprit  et  leur  cœur  d'un  sentiment  religieux  tout-à^fait  indé- 
pendant du  culte  extérieur  qu'ils  croiront  devoir  préférer. 

Louiaa.  -  J'ai  dit  à  mes  en&nts,  de  cent  manières,  que  rien 
ne  rend  plus  heureux  dans  le  cours  de  la  vie,  qu'un  sentiment 
qui  vit  d'amour  et  d'espérance^  qui  promet  à  Thomme  vertueut 
l'immortalité  pour  avenir,  et  lui  montre  le  soir  de  la  vie  comme 
l'aurore  d'un  jour  éternel. 
-  SamueL  En  partant  du  principe  trop  contesté  que  l'amour 
de  soi  est  le  mobile  de  toutes  nos  actions,  j'ai  cherché  à  leur 
faire  comprendre  que  Dieu  était  le  moi  de  l'univers,  qu'il  agissait 
selon  les  règles  d'une  justice  éternelle,  dont  la  conscience  qu'il 
avait  mise  en  nous  était  l'infiiillible  interprète. 

L^HermUe.  Je  conçois  comment  vous  avez  inculqué  dans 
leur  jeune  intelligence  l'idée  d'un  Dieu  tout-puissant,  infiniment 
juste,  infiniment  sage;  je  vois  bien  de  quels  arguments  à  leur 
portée  vous  avez  dû  vous  servir  pour  le  leur  faire  craindre; 
mais  je  ne  vois  pas  aussi  clairement  comment  vous  avez  pu  le 
leur  fidre  aimer. 

SamueL  Répondez,  Gabriel;  pourquoi  aimez-vous  Dieu  de 
tout  votre  cceuri 

Gabriel.    Je  l'aime  parce  que  j'en  suis  aimé;  parce   qu'il' 
veille  à  mes  beisoins;    qu'il  protège   ma  fiiblesse,   et   que  je 
trouve  pour  lui,  au  fond  de  mon  cœur,   le  même  sentiment  de 
reconnaissance  et'  d'amour  que  j'ai  pour  mes  parents. 

L'Hermite.  C'est  maintenant  à  vous-même,  M.  Samuel,  que 
je  demanderai  s^il  vous  parait  bien  prouvé  que  Dieu  aime  les 
hommes;  ou  du  moins  si  l'on  ne  pourrait  pas,  logiquement 
parlant,  fournir  autant  de  preuves  de  sa  haine  que  de  son 
amour  pour  l'espèce  humaine. 

Louiaa.    Eh  lui  présentant  cette  otjection  sous  une  forme 

Par».  IV.  4 


-  w 


90  L'ÉQUSIS»  U  TBMPUE, 

r 

|das  ikBiley  c'mI  cocore  m  enfiurt  i|ol  vont  xtfposdr»  :  db-iMi» 
\ictoriae,  ta  aimei  Dieu  pour  le  Uc«  fii'li  te  frocure;  nuis 
a'e»-Ui  p«i  teatëe  de  le  hiîr  pour  les  maux  qâ'il  f  ewrde. 

FictoriM.  Non,  mamaa:  puaqne  Mea  eat  infiaûneot  boa, 
|e  ne  croirab  Jumaio "qn'U  toit  Tsatenr  da  nul  qui  n'arrive; 
c'eit  comme  ti  Je  difob  que  toi  qui  me  fais  tant  de  bien,  tu 
ei  aniai  la  oaftee  de  mea  cliaffina  et  de  mes  maladiea* 

jyArdi.  Voua  le  vo^es,  nona  aonmea  toua  troia  ëfalement 
oonvaincna  de  l'exiatencê  d'an  titre  aoprème«  rémnnératenr  de 
la  rertn  et  venfenr  dn  erime;  auau.  avona-nona  gim^d  ce  mèmn 
aentiment  reOgieoz  dana  le  ecnir  de  noa  enfanta;  mala  comme 
noua  diffërona  d'aria  'tons  ka  troia  anr  le  culte  qu'il  eonrient 
de  rendre  à  l'Éternel,  nona  en  arona  aliandonné  k  cboiz  à  ïeîîr 
diaceiiienienti  et  nona  n'avonajamaia  craint  de  lea  rendre  témoins 
dea  diacnadona,  dea  diqpntea  même  qne  cette  qneation  éliève 
aonrent  entre  noua. 

LÉermUe.  (à  IL  d'Arcia.^  Ignorei>-vona  donc  encore  ipie 
cette  bonne  foi  ai  déairable  en  matière  de  religion,  eat  la 
cbimère  de  celle-là  même  qne  yona  regardes  comme  la  aeule 
véritable  t 

IfArcU.  La.  préférence  que  j'accorde  au  culte  catholique 
çat  fondée  anr  cet  avantage  dont  il  jouit  aeul,  de'  parler  en 
même  tempa  au  cœur  par  lea  tendrea  aonvenira  qu'il  conaacre, 
à  l'imagination  par  lea  miraélea  qu'il  atteate,  et  aux  yeux  par 
lea  objeta  aendblea  qu'il  offre  à  la  vénération  dea  fidèlea. 

Xotfsia.  Je  ttU  qu*nn  argument  à  fUre  valoir  en  Civeur  du 
culte  réformé;  U  me  aemble  plua  conforme  à  la  morale  et  à  In 
parole  dn  divin  fondateur  de  la  religion  ckrétienne. 

Samuel.  La  religion  juive  a  aur  ioutea  lea  autrea  une 
inconteatable  anpériorité;  aon  origine  ae  perd  dana  la  mdt  dea 
tempa  ;  mère  dea  deux  reUgiona,  cbrétienne  ei  mafaométane,  qui 
ae  partagent  aiyotird'bui  le  monde,  elle  eat  la  aeule  qui  pulaan 
appeler  l'hiatoire  entière  dé  la  nation  qui  la  profeaae,  au 
tém<dgnage  de  aa  vérité.  Comment  expliqnet,  aana  avoir  recoura 
à  l'intervention  divine,  cette  diaperaion  dea  Juifk  aur  toua  lea 
pointa  de  la  terre  habitable  f  Comment  expliquer  leur  invincible 


ET  LA  SYNAGOGUE.  51 

attachement  k  la  Iql  de  Moïse  au  milîeu  des  penécutions,  des 
massacres  qulls  ont  snbis  depuis  2,0Q0  ans,  sani  rten  perdre 
non-senlement  de  leur. nationalité,  mtU  mime  âe  leur  nombref 
Tout  est  miracicf  dans  rhistolte'  dti  peuple  hébi'eu,  et  peut-être 
le  dernier  effort  de  h  philosophie  est-Il  pôut'  nio!  de  révoquer 
en  doute  la  mission  divine  de  notre  législateur  Moïse. 

N'Arda,  Celle  de  Jésuë  est  miebir  prouvée;  et  cependantt 
lui-même  ensefgile  la  tolérance  en  tnatJ'ércf  de  culte.  Lorsque 
h  Samaritaine  denkande  au  fils  dé  P&onrme,  A  c'èbt  sur  la  mon- 
tagne de  fiion  qu'il  faut  sacrlflev:  ,, Vous  pouvez,  lui  répondit-il, 
sacrifier  partout  Oh  vous 'porterez  une  foi  vive  et  un  cœur  pur/^ 

UHermite.  Que  de  maux  eût  épargnés  au  monde  Tadoption 
de  ce  principe  !  Savez- vous  bien  qu'au  ràppott  de  ^uste  LIpse,  il 
7  avait  à  Rome  six  cents  différentes  reBglonsf  je  ne' sache  patf 
qu'elles  aient  donné  lieu  à  une  seule  guerre  religieuse. 

Samuel.  Par  égard  pour  mon  beau-j^ère,  ne  lioiis  arrêtons 
pas,  je  vous  prie,  sur  le  chapitré  de  la  tolérance,  nous  aurions 
trop  beau  jeu  contre  les  catholiques  ;  Dieu  sait  combien  nous 
fourniraient  d'arguments  la  guerre  contre  les  Albigeois,  là  Saint- 
Barthélémy,  la  Ligue,  les  dragonnades,  les  massacres  dé  Mérindol, 
de  Cabrières,  sans  même  remonter  aux  querelles  sanglantes  des 
iconoclastes  et  des  iconocl&tres,  sans  parler  des  {Persécutions 
religieuses  exercées  contre  les  hérétiques,  en  France  et  en 
Angleterre,  depuis  Léon  X.  jusqu'à  Clément  IX.  et  caetera^  et 
cent  pages  i*  et  caetera 

VArciè.  SI  nous  nous  engagions  sur  ce  terrain,  croyez- 
vous,  mon  gendre,  qu'en  invoquaht  le  seul  témoignage  de  vos 
livres  hébreux,  vous  demeureriez  en  reste  avec  tous  les  autres 
peuples  réunis,  de  guerres,  de  massacres,  de  boucheries 
religieuses,  le  tout,  commis  au  nom  du  Seigneur  et  pour  la 
plus  grande  gloii'e  du  Saint  des  8aints...BIais  je  le  veux  bien, 
cessons  de  récriminer,  et  profitons,  pour  nous  rapprocher  de 
nos  ancêtres  en  liraël,  de  l'exemple  que  nous  donne  en  ce 
moment  notre  saint  père  le  pape.  .Quelle  preuve  de  tolérance 
ne  vient-il  pas  de  donner  au  motade,  en  négociant,  sans  le 
moindre  scmpulei  un  emprunt   de'  Quelques  millions  avec  M. 


■à 


52  L'I^GLUE,  LE  TEMPLE» 

Rotschild,,  ce  premier  baron  israëlite,  cet  arcUtrësorier    des 
couronnes  chrétiennes! 

L'Hennîte,  Oui!  tolërmiice  universelle,  c'est  le  vœu  de  mon 
esprit  et  de  mon  cœur:  donnons"^ pour  considérant,  a  ce  nouveau 
protocole  d'une  vraiment  sainte  alliance ,  cette  vérité  toute 
philosophique: 

„  Les.  dieux,  (]ou  si  vous  .aimes  mieux^  les  cultes  disparaissent 
comme  les  hommes  et  les  lois,  dans  l'abime  du  passée  le  sen- 
timent de  la  Divinité,  le  seul  qui  survive  à  cette  desti;nctioi| 
.successive  des  êtres  et  des  choses,  forme  cette  conscience 
instinctive  à  la  voix  de  laquelle  toutes  les  générations  se  rallient.^ 

Peut-être  cette  idée  innée  de  l'unité  d'un  Dieu,  nous  cou- 
duira-t-elle  un  jour  à  l'unité  de  culte;  mais,  je  conçois  qu'en 
attendant  cette  grande  révolution  de  l'esprit  humain,  on  ahan- 
donne  au  choix  des  peuples,  et  même  des  individus,  le  culte 
qu'il  leur  convient  de  professer. 

IfArcia.  C'est  en  vertu  de  ce  principe  que  fut  formé  entre 
nous  ce'  nœud  de  famille  qui  unit  si  étroitenîent  une  femme 
protestante  à  un,  époux  }uif,  sous  la  protection  d'un  père 
catholique. 

SamueL  Remarquez  que  ma  femme,  toute  zélée  protestante 
qu'elle  est,  n'est  pas  de  celles  dont  Le  Blanc  a  dit  qu'elles 
aimeraient  mieux  charger  leur  conscience  de  dix  amants  que 
d'une  messe. 

jyArcU.  Quant  à  moi,  je  l'avoue  en  toute  humilité,  j'aimerais 
mieux  convenir  avec  Ylret  que  saint  Pierre  n'a  jamais  mis  le 
pied  à  Rome,  que  de  soufErir  le  martyre  en  défendant  l'opinioii 
contraire,  toute  conforme  qu'elle  est  à  l'esprit  de  l'Église ^  à 
laquelle  je  n'en  suis  pas  moins  fidèlement  attaché. 

Cette  /petite  dissertation  ramena  tout  naturellement  l'entretien 
spr  le  choix  que  Gabriel  et  Victorine  devaient  prononcer  dana 
quelques  jours. 

Pour  dernière  épreuve,  il  iut  convenu  que  toute  la  famille^ 
à  laquelle  on  voulut  bien  m'adjoindre,  assnterait,  pendant  la 
semaine  oh  noiis  allions  entrer,  à  f  une  des  cérémonies  des  trois 
religions  catholique,  juive,  et  protestante. 


ET  LA  SYNA60QU2.  '  53 

Bn  cbmëipieiicey  «irtat  de  nous  séparer,  nous  nous  donnâmes 
rendei-voiis  pour  le  vendredi  suiyanl  à  la  synagogue  de  la  rue 
Notre-Vame-devNanreth,  à  quatre  heures  de  raprès-midi,  heure 
•h  cômmeMce  la  cérënionie  du  sabbat;  le  samedi,  an  temple 
protestant  de  la  me  Saint  «Honoré,  où  nons  doTions  assister  à 
la  cérémonie  d*nn  mariage;  et  le  diqianche^  à  la  frande-messe 
de  Saint-Rock 

J'arrivai  à  la  synagogne  An  jonr  indiqué,  une  heure  avant 
ma  compagnie,  pour  me  donner  le  temps  d'examiner  cette  maison 
dti  Seigneur,  ob  Je  n'étais  jamais'  entré.  J'admirai  d'abord  la 
noble  sbnplieité  de  l'édifice.  L'intérieur  est  divisé  en  trois 
parties,  par  denx  rangs  de  colonnes  doriques)  la  nef  a  le  double 
de  largeur  des  bas  côtés. 

Au-dessus  de  l'autel,  au  fond  du  sanctuaire,  sont  renfermées 
les  tables  de  la  loi  dans  une  armoire  en  bois  de  cèdre,  que 
recouvre,  avant  l'ofllce,  un  rideau  de  velours  de  soie  brodé 
en  or. 

Denx  seules  inscriptions  se  lisent  dans  l'intérieiur  de  la 
synsgogue,  au-dessus  de  la  porte  d'entrée:  i 

.  Tu  entrée  iei  avee  IKe«, 
Tu  en  aertiraê  avee  Dieu; 

A  l'autre  extrémité,  sur  la  corniche  cintrée  qui  sépare  le 
chœur  du  sanctuaire: 

Seuvienê'toi  pemr  çni  tu  vieue  tes. 

Au  milieu  de  la  nef  s'élève,  sur  une  estrade,  un  vaste  pupitre 
édalré  par  le  chandelier  à  sept  branches. 

Je  prenais  note  de  mes  observations,  lorsqn'un^  des  gardiens 
de  la  synagogue  s'approcha  de  moi  et  m'invita  à  remettre  mon 
chapeau,  en  m'assurant  que  le  Dieu  des  Juifii  avait  en  horreur 
les  tètes  découvertes.  Je  me  fis  d'autant  moins  prier,  que 
l'ussge  contraire  adopté  dans  les  temples  chrétiens  m'a  toujours 
paru  devoir  être  foneate  aux  dévots  qui,  comme  mol,  ont  une 
poitrine  délicate.  Sans  croire  que  le  Dieu  d'Israël  attache  autant 
d'Importance  à  ce  cérémonial  que  le  gardien  de  la  synagogue. 
Je  le  trouvai  plus  convenable  et  plus  commode  que  l'usage  établi 


54  L'ÉQUnB.LBfSNPIiE, 

dani  let  mosquées  et  dans  les  ^godes,  ok  Ton  m  peol  evtrer 
qne  pie4s  nus:  tontes  ch^^nes  que  Je  erolB,  d'siUesrs,  tvèi- 
indiffërentes  à  U  DWiniÉé.  '     ^ 

La  famille  que  j'attendais  Arriva  ;  M.  d'Arcis,  son  fenéve  et 
son  petit-fils  Tinrent  se  placer  près  dn  lntiin>  an  bane  de  IL 
héfy.  J*aUai  les  y  Joindre.  Madame  léfj  et  mademdseOe 
Victorine  étaient  montées  dans  là  ffalerie  sapérienre  réservée 
anx  femmes,  conformément  an  commandement  dn  Dentéronome 
qni  prescarit  formellement  la  séparation  des  denx  seies  dans 
l'enceinte  consacrée  à  la  prière. 

'  A  en  Jn|;er  d'après  l'extrême  simplicité  de  lenm  Tétementay 
les  jnifs  qui  liantent  haMtnellement  cette  syna^gne  nVpparlteiir 
nent  pas  à  la  classe  opi^lente  de  cette  société.  M.  Samuel ,  à 
qni  J'en  faisais  la  remarque ,  convint  ayec  moi  que  ses  riches 
coreligionnaires  (à  Ji'exception  de  trois  "chefs  de  sa  famille  dont 
il  fsisait  partie)  n'assistaient  que  deux  fois  l'an  an  eenice  divin, 
et  ne  contribuaient,  du  moins  dans  là  synagogue  allemande  oil 
nous  nous  trouvions',  que  pour  une  sommée  très -modique  aut 
frais  du  culte,  bien  qu'ils  ne  se  montassent  annuellement  qu'à 
2$  ou  30  mille  francs  au  plus. 

Bien  de  plus  simple  que  le  service  ,de  la  synagogue;  il 
consiste  dans  la- prière,  la  lecture  de  l'Ancien  Testsment,  et  le 
chant  de-  quelques  psaumes. 

^a  prière  des  juifs  est  contenue  dans  le  formulaire  de.  leur 
culte:  le  rabbin  de  service  la  Bt  avec  solennité  ;  à  la  fin  de 
chaque  verset^  les  assistants  répondent   Amen. 

La  lecture  de  l'Ancien  Testament  se  compose  de  quelques 
versets  du  Dentéronome  et  du  livre  des  Nombres,  qne  récitent 
alternativement  le  rabbin  et  l'assemblée. 

L'office  se  termine  par  des  psaumes  -en  contrepoint  d'une 
rare  harmonie.  •  La  voix  superbe  et  le  talent  remarquable  du 
coryphée  principal  attiraient,  il  y  a  quelques  années,  à  la  syns- 
gogue  allemande,  la  plus  brillante  société  de  Paris.  On  connaît 
l'empire  de  la  vogue  et  la  puissance  de  la  musique  sur  l*imagî< 
nation  des  femmes  du  grand  monde ,  et  l'on  put  craindre  un 
moment  que  Tenthousiasme  qu'inspirait  le  cbenteur  hébreu  et 


s^ 


BTLA  SYNAGOGUE.  S5 

■et  JeuM  totljteg  ne  fit  fraftdttort  à  lX>përe  -  Bnfiii  et  ne 
peuplât  la  eynafogiie  .de  la  rue  de  Nasuretli  aux  dépeui  de 
rd|^e  Saiat-Reeh. 

Le  leBdenabi,  noui  taifatimca  en  famille  an  mariafe  d'nne 
pelite-nlèee  de  IL  d'Arcfai  qni  ae  célébrait  au  temple  proteatant 
de  la  me  Salnt-Henoré.  Là»  rien  ne  parie  an  yeui,  ne  charine 
l'oreiUe,  ne  frappe  ftmaginatfon;  tout  a'adreaae  à  la  raiaon  de 
riMHine,  k  ton  imitinct  reli|[leux.  Dana  ee  temple,  ancnne  imaf  e, 
anenn  ajmbele,  anonne  inacr^tien  même  ne  détonme  la  penaée 
abaerbée  dana  nne  intime  cmitemplation. 

Dana  le  temple,  comme  dana  la  aynagogue,  l'exercice  dn 
cnlte  ae  bone  à  la  lecture  de  la  Bible,  à  la  prière  anr  le  texte 
de  TéTa^gile  du  Jour,  à  la  prédicatiott  et  an  récit  sieauré  de 
quelqnea  psaumea. 

La  cérémonie  du  mariafe  avait  commencé  dana  la  aalle  dea 
eonférencea,  par  nne  e^èce.d^acte  ciriU  elle  a'achera  dana  le 
temple,  au  phid  de  rautel. 

Aprèa  la  bénédictiaa  nuptiale,  le  miniaCrç  dn  aaiat  Éyangile 
ndreaaa  du  haut  de  la  chaire,  aux  jeunea  mariéa,  un  diaconiu 
oh  le  tablean  du  bonheur,  dea  peinea  et  dea  plaiaira  d^  Tunion 
conjugale  était  tracé  avec  tant  de  cfaarmea,  tant  d^éloquence, 
que  raaaemblée  en  ftit  émue  jnaqu'aux  larmea.  Je  cma  pourtant 
m'aperceroir  que  i'anatérité  du  culte  proteatant,  le  défaut  de 
pompe,  rabaence  de  toute  e^èee  de  aéduction  qui  le  recom- 
mandent aux  youx  de  la  philaaophie,  agianient  mirfna  TiTcment 
aur  le  cmur  et  Teaprit  dea  deux  enfuita.  A  cet  ^ge,  on  eat 
plua  facilement  cpoyaincu  que  perauadé,  et  l'on  entend  mieux 
par  lea  yeux  que  par  iea  oreillea. 

Je  n'oaeraia  paa  amnrer  que  M.  d'Arda  n'ait  montré  un  peu 
de  partialité  en  fiurear  du  culte  cathoUque  en  conduisant  aa 
famille  à  Saint -Roch,  le  dimanche  oh  nom  apdatlmea  à  la 
grande -meaae  de  cette  paroime.  Tout  aemblait  y  avoir  été 
calculé  pour  agir  aur  la  Jeune  imagination  de  Gabriel  et  de 
Victorine.  Cette  dernière  noua  donna  la  meaure  exacte  de  l'effet 
que  cette  preuve  avait  Ikite  aur  elle  en  nous  diaant,  pour 
premier  mot  en  rentrant  au  logia,   qu'elle  a'était  plua  amuaée 


56  UÉQhlHE,  LE  TEMPUS, 

qn'à  rOpéra ,  ob  elle  avait  été  conduite  pour  la  première  Mb 
la  semaine  dernière. 

11  y  avait  quelque,  chose  de  vi^ai  dans  cette  comparaisoB 
profane.  La  file  des  voitures  rangées  aux  environ»  du  portail 
de  Saint«Rooh,  la  parure  des  femmes  dont  rëglise  était  remplie; 
le  prix  des  chaises  tiercé  fcomme  au  théâtre  aux  joum  de 
représentation  extraordinaire  ;  le  charme  d'nn^  messe  en  musique 
de  la  composition  de  Chérubini,  exécutée  par  les  premiers  sujets 
de  l'Académie  royale  de  musique;  les  sons  de  Torfue  touché 
par  un  maître  habile  exécutant  les  airs  de  MoUe  et  iCOtheUo: 
tous  ces  brillants  accessoires  composaient  un  spectacle  magnifique 
qui  pouvait  laisser  douter  un  moment  à  rhomme  le  plus^eligieux, 
s'il  assistait  à  une  cérémonie  de  l'Église  ou  à  une  représen- 
tation théâtrales 

Le  prône  ^que-  l'on  peut,  en  suivant  la  même  idée,  regarder 
comme  un  entr'acte  de  la  grande-messe])  n'était  point  de  nature 
à  détruire  l'illusion.  Le  curé  avait  pris  pour  texte  de  son  ins* 
truction  pastorale  la  peinture  de  l'enfer  et  les  châtimeats 
éternels  que  le  Père  des  humainr,  infiniment  bon,  infiniment 
aimable,  inflige  à  ses  coupables  enfants.  Il  était  facile  de  voir 
que  le  prédicateur  avait  mis  à  contribution  la  dwine  comédie 
du  Dante  dans  le  tableau  effroyablement  romantique  dont  il 
époij|yanta  son  aimable  auditoire.  Jamais  scène  de  mélodrame, 
jamais  conte  fantastique  n'avait  ébranlé  plus  vivement  les  ner& 
de  nos  élégantes  Parisiennes;  plusieurs  se  seraient  trouvées  mal 
sans  le  flacon  d'étber  ascétique  dont  elles  avaient  eu  soin  de 
se  munir. 

Si  de  tous  les  moyens  employés  pour  rendre  cette  repré*  , 
sentation  plus  intéressante,  celui  d'une  quêteuse  jeune  er jolie 
ne  fut  pas  le  plus  productif,  c'est  que  l'auditoire  ne  se  com- 
posait guère  que  de  femmes  et  d'enfants.  Je  Crus  m'apercevoir 
que  trois  autres  quêtes,  pour  ha  besoins  de  Fégttse^  pour  le 
luminaire  y  pour  les  pauvres  honteux^  n'augmentèrent  pas  con- 
sidérablement la  recette.  / 

C'est  dans  une  assemblée  de  famille,  convoquée  pour  cet 


ET  LA  SYNAGOGUE. 


57 


'  objet  qpëcbl,  que  Gabriel  et  Victorine  firent  choix  d«  la  relig^ion 
à  laquelle  chaîna  d'eax  Tonlait  appartenir. 

Je  regrette  que  la  ^vitë  de  mon  sujet  ne  me  permette 
pas  d'entrer  dans  quelques  détails  sur  les  incidents  qui  égayèrent 
outre  mesure  cette  scène  d'iiltérieur  dont  je  dois  me  borner 
à  faire  connaître  le  résultat 

Victorine  se  décida  pour  le  culte  protestant  par  la  seule 
raison  qu'il  lui  paraissait  absurde  de  prier  Dieu  dans  une  langue 
que  l'on  n'entend  pas.  / 

Gabriel  allait  se  prononcer  pour  la  religion  de  son  père  y 
si  quelques  mots  de  son  aïeul  n'eussent  amené  sur  le  baptême 
des  juifs  une  petite  explication  qui  changea  tout-V'^coup  sa  réso- 
lution. Gabriel  s'est  fait  catholique  en  apprenant  l'origine  de 
ta  fête  que  cette  église  célèbre  le  jour  de  l'an. 

L'Hbbmit^  bb  la' Chaussée -n'ANTiN. 


«• 


■j 


LES  FETBS  PUBUQUES  A  PARIS. 


Aprèfl  les  Tigitet  du  Jo^r  de  l'an,  un  dîner  de  cérëmonie 
on  un  repas  de  corps,  no  concert  d'amateiirs,  une  sonate  exé- 
cutée par  la  demois^e  de  la  mabon,  une  réunion  oh  J'en 
s'eierce  à  deriner  des  charades  et  des  énigmes; 

Après  lés  harangues  de  certains  députés,  une  discussion  de 
Unances,  une  leçon  de  l'École  de  droit,  nue  séance  de  la 
Société  philotechnique; 

Bnfin,  après  les ,  épreuves  à  corriger,  et  après  les  gens 
parfidts,^  Je  ne  sache  rien  de  plus  ennuyeux  au  monde  qu'une 
fête  publique. 

Une  fête  publique!  ne  m'en  parles  pas;  j'en  ai  pour  quiiike 
jours  de  tristesse  profonde,  de  misanthropie,  de  dégoût  de 
l'existence,  chaqo<$  fois  qu'on  célèbre  une  de  ces  grandes  Hden- 
nités  oh  Ton  est  tenu  de  se  divertir,  oh  il  &ut  être  gai  par 
ordonnance  de  police,  et  oh  l'on  tous  prescrit,  sons  peine 
d'amende,  des  illuminations  volontaires:  / 

Ce  n'est  pas  ma  faute, ^  mais  je  n'ai  jamais  pu-soufMr  ces 
réjouissances,  périodiques  ou  non,  ces  anniversaires,  ces  comme* 
morations,  ces  avènementi,  teè  couronnements,  ces  hymnes, 
ces  naissances,  ces  3b  Dettmj  ces  banquets  oh  l'on,  porte 
des  toasts,  toutes  ces  '  fîtes,  toques  ces  cérémoyes,  dont  le 
programme  se  distribue  un  mois  à  l'avance,  ^afin  qu'on  ait  le 
telnps  d'élaborer  les  transports  spontanés  de  la  joie  nationale. 


IiES  PÉT£S  FUilUQUES  A  PARfS.  59 

'  Un  pHnce  monte  sur  le  trAne,  p^nr  notre  mtlhear,  pevMtre: 
nlmporte,  il  flmt  ne  réjoui,  bon  gré,  mal  gré.'  Une  Ticteire 
donteme  est  remportée,  qui  coi^te  des  flelB,de  ses;,  et  qsiimet 
le  deutt  dsQs  towtes  les  fsmiUes  ;  n'importe  encore,  il  frni  sis 
«endre  à  le  Gstbédrale,  en  lisMl  de  gais,  en  grand  cevièfe» 
et  remercier  le  ciel  tont  comme  si  les  JmUetins  avaient  dit 
vraL  C'est  là  le  «  train  de  ce  m^nde:  tont  y  est  dërisien^ 
comédie,  simagrée.  Triste  chose  ▼raim/snt  que  ces  eathouuriasmca 
oHciels  et.  de  commande,  fiction  de  la* joie,  mensonge  du  Ironhenr, 
qui  se  concertent  à  froid  dans  les  bureaux  de  la  préfeçtm'e! 

Aussitôt  que  la  grande  époque  approche,  radminûtration 
prend  les  mesures.  Soyez  sans  inquiétude:  tout  sera  prém 
pour  faire  éclater  à  jour  et  à  heure  fixes  Talégresse  uniYerseUe. 
Les  mots  d'ordre  sont  donnés;  les  rèles  distribué^,  les  récotm- 
penses  eonrenues.  On  a  &it  un  de?is;  on  sait  au  plus  juste 
combien  coûteront  à  la  rille  de  Paris  deux  ou  trois  jours  de 
félicité.  On  ass^c  leur  plate  aux  chanteurs,  aux  musiciens^ 
aux  fiwceurs;  tous  ces  gen»*là,  spécialement  chaigés  de  repré. 
senter  le  contentement  général,  se  font  emégiatrer  à  l'agence 
du  bonheur  pubHc.  Tant  pour  les  poètes  qui  composent  les 
couplets  de  k  iète;  tant  pour  les  acclamationB  qui  seront 
poussées  sur  le  passage  du  souiersin  et  de  .sa  famille,  etc.,  etc. 
Cela  se  discute  comme  •  un  bu.dget,  et  se  conclut  comme  une 
transaction  commerciale.  Ne  craignen  pas  que  la  capitale  ait 
un  air  triste  le  jour  oh  il  faudra  qu'elle  ait  un  air  gai  Ftt-elle 
dans  Je  deuil,  fÙt-eUe  dépeuplée  par  la  guerre  on  par  une  épi* 
demie,  fht*eUe  à  moitié  morte  de  misère  et  de  faim,  on  saura 
bien  lui  arranger  une  joie  conTenable  et  la  contraindre  h 
s'amuser.  C'est  là  un  des  secrets  du  gouTemement,  une  des 
mille  et  une  industries  de  la  politique. 

On  est  même  obligé  de  convenir  que  la,  comédie,  en  cea 
occasions,  se  joue  beaucoup  mieux  dans  la  me  qu'à  la  cour. 
Meu  rous  garde  des  harangues  par  lesquelles  les  grands  corps 
de  llîtat,  les  hauts  fonctionnaires  du  gouvernement,  viennent 
mettre  an  pied  du  tidne  Thommage  de  leur  fidélité^'^rexpremion 


60  LES  FÊTES  PUBLIQUES 

de  leur  ddfoiieneiit!  Bleii  qae  les  courttsiinB  se  piquent  d^ètre 
bons  acteun,  et  de  savoir  en  perfection  dire  le  contraire  de 
ce  qu'ils  pensent,  rien  de  pins  Infnbre  en  génë^l  qne  cei 
diiconrs  laudatift,  ces  compliments,  ces  fâidtalions,  ces  pre- 
testatiotts  de  sèle  et  de  tendresse,  qne  l'en  tient  adresser  à  des 
princes  qni  n'en  croient  pas  nn  mot  et  qni  font  bien.  Il  y  a 
on  accent  dn  csenr  qni  ne  sHtaiite  pas,  bien  qn'on  n'épargne 
ancnae  étude  pour  l'imiter.  Avant  de  se  trouver  en  présence, 
on  a  tout  fait  de  part  et  d'autre  pour  M  tromper  réciproque- 
ment; on  8  travdllé  sa  Jubilation,  médité  son  accueil,  calculé 
son  entraînement,  fidt  des  répétitions  de  ses  rejfards  et  de  ses 
sourires.  Peine  inutile  !  personne  n'est  dupe  de  cette  laborieuse 
hypocrisie.  On* sent  aux  phrases  banales,  . au ^ style  adulateur, 
etaiphatique,  «  ^itortillé  des  orateurs,  qu'ib  viennent  s'acquitter 
d'une  corvée,  et  que  leur  dévouement  est  aussi  posHche  que 
leur  éloquence.  C'est  un  enthousiésme  sépulcral,  une  Joie  qui 
a  l'air  d'un  tiBquièm^  un  bonheur  qui  simprime  comme  un  de 
profundiB^  des  inspiratioitt  qu*on  croirait  sorties  de.  Tentreprise 
des  pompes  funèbres. 

Laissons  la  cour  et  revenons  au  peuple.  U  est  plus  fitdle 
è  duper,  ce  bon  peuple;  et  il  n'est  pas  bien  ipaldsé  de  lui 
persuader  pendant  vin^quatre  heures  qu'il  s'iimuse  et  qu'il 
est  heureux. 

^  Depuis  que  je  suis  au  mondé,  J'ai  toujours  vu  les  Champs*  ^ 
Élysées  servir  de  principal  théâtre  aux  réjouissances  publiques. 
Bon  Dieu!  quand  J'y  pense,  combien  on  s^est  réjoid  dans  ce 
lieu4à,  tant  sous  l'empire  que  pendant  la  restauration!  e^ 
combien  on  s'y  ré}onira  encore,  d  le  ciel  est  asfes  bon  pour 
nous  octroyer  seulement  cinquante  ans  d'existence! 

C^est  une  chose  à  voir  après  tout  qu'une  fête  sinx  Champs- 
Elysées,  ne  fût-ce  que  pour  en  médire.  Les  préparatifii  se 
commencent  long-temps  d'avance,  et  le  Parisien  Jouit  des 
piréparatifBi  presque  autant  que  de  la  fête  même.  On  construit  des 
théâtres^  on  échafaude  des  orchestr^  on  dresse  des  ifli,  on 
inspend  des  guirlandes  de  bois,  on  cloue  des  tasseaux  à  tous 
les  arbres  pour   supporter   des  lampions.     Tout  le  monde  est 


A  PARU.  61 

bien  airertt  qnn  téi  joar  on  s'y  n^onira*     Aniii  pervomie  ae 
ipanque  mi  rendei-voui. 

Gare,  g^rel  voilà  la  cité  géante  qnl  se  met  en  monvïEUient. 
Sauve  qui  pent!  la^  débftde  commence,  réclnae  est  lâchée,  te 
cataracte  eat  onverte.  Tons  les  abontiasants  vomissent  te  fonle 
dans  les  Champs-Elysées,  comme  des  fleuves  qvâ  débonchenl 
en  écnmant  dans  te  mer.  Le  ban  et  rarrière-ban  de  la  badean- 
derie  sont  snr  pied,  des  myriades  d'individns  affinent  sur  no 
seul  point;  c'est  coavniB  le  gonfire  de  l'éternité >:  tout  y  entre 
et  rien  n*eh  sort  La  banUeue  même. se  dépeuple  pour  grossir 
cet  océan  d'hommes  qui  roule  et  gronde  dans  les  Champs- 
Elysées.  X 

« 

C'est  le  beau  Jour  des  piétons;  ite  marchent  avec  sécfurUél 
ite  sont  tranquilles,  ite  sont  fiers,  ib  sont  rois.  Mfeose  ans 
voitures  de  circuler  dana  la  foule.  .  A  la  bonne  heure  aumotesl 
le  bourgeois,  '  endimanché,  ae  trimba^e  avec  sa  lemme  et  ses 
enfants,  montrant  unf^  physionomie  moitié  satisfaite,  moitté 
ennuyée.  Le  milicien,  nouvellement  arrivé  à  Paris,  admire  d'un 
air  stupéfait.  Le  pompier,  plus  d^urdl  et  ptes  crduBt  s'avance 
majestueusement  avec  sa  belle  toute -pimpante,  .et  étalant  avec 
orgueil  une  toilette  où  dominent  le  rouge  et  lea  couleurs  vives 
et  tranchées.  A  côté  d'enx  passe,  avec  un  sourire  aardoniqnei 
la  modiste  prétentieuse,  appuyée  sur  le  bras  d'un  grand  jeune 
homme  qui  eat  dans  le  civil,  tout  ce  qu'il. y  a  de  plus  civil,  en 
dépit  de  sèa  allures  militaires. 

Les  Champs-Elysées  sont  devenus  une  immense  foire»  oil 
abondent  anrtout  lea  comestibles;  car  il  n'y  a  pas  de  bonne 
fête  sana  bâfrerie«  Voyes  !  c'est  jouf  de  bombance  ;  noua  sommes 
aux  noces  de  Gamache.  Liquides  et  solides  sont  ici  en  pro- 
fusion. Tons  les  petits  débitants  sont  accourus;  des  appro- 
visionnements énormea  ont  été  fiits.  Que  de  vtetnsille^  de  tout 
genre!  que  de  pàdsserie!  que  de  sucreries!  quelles  piles  de 
plaisirs,  d'oubliés,  de  gimblettes,  de  gpnfres,.  d'échaudés^  de 
croquignoles,  de  sucre  d'orge! 

Regardea-moi  cette  galettiB,  je  vous  prie;  aves-vons  jamaia 
vu  des  gâteaux  fumer  de  te  sorte  1  Voici  le  mot  de  l'énigme: 


kT 


es  LES  FÉTEB  PUHUQUES 

fli^«st  miev  nise  ^renMemtfat  emploj^e,  quoique  amez  pm 
difficile,  ce  semble,  à  dëcoayrir.  On  à  «a  panier  h  pie^  sur 
le^Ml  M  ékèUÈ  les  pMeaot  clmtgéê  dé  petit»  pdng  et  de 
ktio^es;  on  a  «(^  de  méingtnt  nn  intervalle  ent^e  denx 
pleteaux,  et  en  detions  de.  ee  panJter,  on  place  nn  pot  d^eau 
kenUlmte  rar  nn  réehaud.  Or,  Teàii  se  véporise  contintielleraentf 
0l  dea  tôt»  non  interrompes  de  fiimëe,  qiif,  de  loin  et  ponr 
ka  ébselrvalèars  pen  attentifs,  ont  Fair  de  sortir  des  gâtçanx 
mêmes,  conftriàent  ëloqnemmeift  les  cris  du  de  tailleur:  C'est 
booillaat,  mesrienrs  et  danïes,  ça  sort  du  four!  tA  pourtant  il 
est  Men  clair  qu'aucune  pâtisserie,  même  sortant  du  four,  ne 
pourrait  fumer  de  cette  manière;  mais  Famateur  ne  fiiit  pas 
attention  la  impart  du  temps  que  cette  vapeur  part  d'un  seul 
point,  et  il  est  tout  étonné  de  manger  des  gâteaux  froids,  rassis, 
faits  depuis  huit  jttufn^  qui  ftemaient  tout  à  flieure  comme  le 
Vjésuve.  ToiA  ce  que  c'est  que  llndustrle,  le  génie  du  commerce. 
Je  pourrais  tons  citer  vingt  stratagèmes  aussi  Ingénieux  que 
celui-là. 

Dites-moi,  à  voir  toutes  ces  tentes  dressées  au  loin,  ne  se 
croirait-on  pas  au  milieu  tnn  camp,  entouré  des  pavillons  d'nne 
armée  IToud  ces  établissements  s(»nt  des  restaurants  improvisés. 
Partout  On  festîue.  Les  cantinlères  font  couler  le  vin  et  l'eaa- 
de-vte.  En  avant  les  poêles  oii  frémissent  les  crépinettes!  en 
ayant  les  cervelas  à  l'ail!  en  avant  les  brouettées, de  crabes  et 
de  crevettes  toutes  Suites!  en  avant  les  barils  de  bière  et  de 
cidre!  Allons,  messieurs  les  goinfres,  empiffrez-vous,  voici  de 
quoi! 

Et,  à  votre  aVid,  n'est-ii  pas  agréable  de  pouvoir  offrir  à  sa 
maltresse  un  sucre  d^orge  qui  n^â  enéore^^été  sucé  que  par  le 
marchand,  ou  bien  un  hareng  saur,  ou  un  verre  de  mm,  ou 
tel  autre  rafraîchissement?  YoulesE-vous  lui  fafre  un  cadeau 
plus  galant  encore?  Tenez,  ^ici  Ton  tire  à  la  cible  avec  une 
arbalète,  et  le  prix  consiste  en  un  lièvre,  un  lapin  ou  une  oie 
maigre.  Voyons,  faites  preuve  d'adresse,  mettez  dans  le  blanc, 
et  vnuB  gagnerez  une  pièce  vivante    de  volaille  ou  de  gibier, 


A  PARIS.  6S 

fM  ¥Ms  powrei  gUner  conma  iw  kev^et  Ami  le  cdn  de 
vetre  keUe* 

.  lift  flung^Ue  €sl  le  fottd  de  leete  y^feelBMuiee  liemiwei 
e'eti  par  là  qa^  eepte  le  Mewreilkiiee  deegraedaet  de»  petite. 
àmmk  leg ottf  ernevent  ftiseit^l  ealvelM»  des  distribirtien»  de  beitaeii 
et  de  viTret.  Sous  Tempire,  et  Img-leiiips  ieea  la  veiieiinitieii, 
à  eertilaea  époques,  ea  laptddt  le  peaple  dane  lea  Champi^ 
Élyiëet  à  coupa  de  coviaatfNe».  Cbaroiatite  «wutiiKi^  mtt  aie 
parole:  e^eat  dommage  qn^oa;  L-ait  alieUe.  D'espaee^  e»  eapaoe 
oe  élevdt  dea  ctpèees  de  bfrfhte  :  lea  ena  étalant  peur  le  vin; 
ka  autvea  pevr  le  pain  et  la  Timide.  O  eivil^atiett,  8ant<:«e  ¥k 
de  tea  kienWte?  Que  tu  t'eutenda  Ufeu  aioia  k  avilit  le»^  hommeaJ 
des  geoa  à  qui  en  jetaft  dea  movceaiix  de  pain  et  di»  elMir  eomme 
k  des  kffUteiy  et  qui  ae  prée^itateat  eomme  dea  iMena  k  fal 
earée!  Était-ce  aiaea  d^^jectioa,  emea  d'ignomlaief  Pourall-oa 
arieu^c  hamlUer,  mieux  dégrader  ce  peuple  qui  porte  ua  grandi 
aa  nokle  Uom  après  tout!  Bb!  ea  ne  fataait  pas  au  Aespétisme 
l'avanie  de  refcaer  aes  hoateasea  libétaMésT  Hébm*!  non;  véa 
ka  ramassait^  ea  se  lea  dispalsli  N'était-ce  paa  bien  entendre 
lea  iatérètei  de  nette  aaaeat-propre^  que  de  noua  l»résenter  aux 
étrangère  osanne  une  .tearbe  famélique,  eomtne  de  nrisérableft 
esclaves  alteadaat  la  |iitence  que  le  mattf  e  reat  blea  tëat  jeter, 
et  ae  la  disputant  arec  mw  avidité  "k  la  fois  dégoàtante  et 
eoadqne?  <)u'un  peaple  ait  Mm^  eele  ae  vritz  voêâb^  fkat^il  abaoi 
lameat  aadirertir  mâme  ém  la*  Htm  du  pauvre  f 

Au  sigaal  doaaé^  la  dtstattaiiaa  eassmenfait  Bbna  ellaque 
buffet  ae  taèaivaicat  deux  boaa  geadarmea^  deier  eu  tMis  benmea 
pour  Jeter  lea  eonnatibles^  et  an  eonuÉiMafre  ^en  écAarpe,  afin 
qaa  le  peaple  ekt  une  gafàntle  *  qae  teat  aUalt  se  Mte  avec 
kyaaté.  St  aandain  valaient  k  drotte,  k  gaaeh^  en»  avant,  ea 
aarières  lea  peiaa.  d'aae  livre  et  ks  pâtés  de  quintes  sous.  Aes 
airalaacbea  de  dmrcaterie  tembaknt  de.  hanteuv  sur  cette  fiiulè 
béaate,  et  toatea  eea  tètes,  I^wtanl  d'avant  konidkifea^a^agflrieiit 
eenuae  une  mer  houkase.  Oa  vagadt.  dea  cenlldaes  de  mains 
ae  lever  en  l'air  pour  iBapater  k  prek;  dea  gmeles*  énormes 
a*onvraieat  d'avanee,  et  mkehafedt.k^vidéf  ear. «n'était  le  eaa  de 


64  IiES  FÉTfiS  PUBLIQUES 

4ire  qae  le«  eitUes  tembaiwit  dn  dd  toutes  rêtiec.  Lldëe  était 
?raiineiit  ingénieuse,  ne  tronvei-TeiM  pasf  Prendre  des  miclies 
de  pein  iponr  pnjfeetiles,  nens  lN>nibnrder  avec  des  pâtés»  nous 
mitrailler  avec  des  poulets,  n'étaft-ee  pas  «diamant?  £t  voyet 
un  pen  ringratitnde!  Le  peuple,  depnis,  a  Tonlu  faire  anssi  aa 
disMbntion,  et,  pour  les  eomestiUes  qu'on  4ui  avait  si  souvent 
lancés,  il  a  rendu  dea  balles  et  des  pavés.  Décidément,  on  ne 
fsgne  rien  à  avoir  avec  lui  des  procédés  honnêtes. 

%ielle>  belle  chose  c'était  pourtant  que  cea  distribntiona. 
d'indigestion  !  Qiie  de  auccès  burlesques ,  que  d'épisodes  trsgi* 
comiques  venaient  varier  le  spectacle!  Lea  hommes  de  peiué 
qui  faisaient  Tofllce  de  catapyilies,  iraient  aux  larmea  et  mêlaient 
■dlle  espiègleries  à  l'exercice  de  leurs  fonctions.  Tantôt  e'étdt 
iin  psiin  qui  ricochait  sur  le*  crânes  iiemés ,  comme  un  obus  sur 
la  terre,  ou  comme  un  palet  aifcr  la  setfaeede  Teau;  tantôt 
if  était  uu  jambonneau  qui  carambolait  d'un  nei  à  un  autre.  Bt 
Je  vous  laisse  à  joger  les  bosses ,  les  contusions,  la  tète  en 
compote,  les,  yci^c  pochés,  qd  salvaient  tout  cela;  d'autant  plus 
que  de  violents  alt^rcas  s-élevaieift.  entre  lea  amatenrs.  Tous 
ces  appétits  étaient  aux  j^ises»  et  aucune  pièce  ne  demeurait 
entière  dans  les  mêmes  mains.^  Personne  ne  ponvitt  emporter 
un  bon  IspittJ  on  s'arrachait,  on  se  partageait  les  faveurs  du 
pouvoir,  de  fkçon  à  prouver  l'infiaie  divislbilUé  de  la  matière. 
Il  y  avait  tel  misérable  qui  attnf^  à  la  tn^  quelque  chose  h 
manger,  et  dont  au  même  inatant  un  boulet  frinit  sauter  lea 
dernières: dents*,  et  je  vous  demande  un  peu  a^il  pouvait  y  avoir 
rien  de  plua  vexant  qu'une  diatribntion  de  comeattUes ,  oh  l'on 
commeufalt  par  vous  disloquer  les  mandibules! 

Tout  cela  dlrciHMait  beaucoi^'lea  spectateurs  désintéressés, 
la  bonne  compagnie,  qui  se  tenait  h  dbtanoe  et  Jiors  de  In 
qphère  d'action  des?  distributeurs.  Parmi  ces  demifia'pourtfn^ 
y  se  trouvait.  quelqudUis  dés  gaiUards,  maKns  en  diable ,  et  qui 
a*amufe«ient  à:  esasyér  leura  forces*  Alors,  tout  à  coup^  un  pain 
ou  quelque  autve  djet  lan^é  avee  roideur  et  dépassant  le  rayon 
accoutumé,  venalti  contre  ^ule  probabilité,  atteindre  le  curieux 
qui  se  croyidt  en  aôreté,  et  lui  cassait  le  braa  ou  la  tète.     O 


A  PARIBJ^  65 

bonté  !  ftre  Uesaé»  tué  par  un  bisoaieii,  ptr  nu  ëelat  de  bombe, 
o'eil  obamant:  mais  être  mntilë  par  nnaaùciflBon,  ètrereoTeraé 
par  nne  andonille,  c'eat  à  en  monrir  '  de  dépit  et  de  eonfiiaion* 
Lea  cboaea  se  passaient  différemment  avx  buffeta  è  vin.  «Je 
ne  sais  si  vons  avea  Jamais  réflécbi  sur  Fëtonnsnt  amonr  du 
peuple  pour  le  vin.  C'est  ponr  md  un  pbënonuène  qui  est  Tobjet 
de  n|on  admiration  et  de  ma  stnpenr,  que  cette  soif  fénérale^ 
permanente,  inextinguible,  qne  cette  firënësie  de  la  boissoni  que 
cette  rof e  d'entonner  dana  son  corps  le  Jns  fermenté  de  la 
treille.  Comment!  on  ne  trouvera  paa  moyen  de  guérir  la  classe 
ouvrière  de  ce  pencbant  effréné  pour  rivrognerie  et  la  crapule  t 
Il  faut  qu'il  y  ait  dans  la  saveur  même  du  pins  mauvais  vin  Je 
ne  sais  quelle  volupté  irrésistible  qui  se  révèle  è  la  longue;  ou 
si  ce  n^est  pss  là  le  mot  de  l'énigme,  il  faut  que  le  peuple  soit 
bien  misérable  pour  avoir  besoin  de  chercber  sans-cease  dans 
rivresse  Tonbli  de  sa  condition*  Cbercbes  ipaellea  smit  les 
boutiques  les  Iplns  fréquentées:  celles  des  cabaretiera.  Les 
marchanda  de  vin,  c'est  nne  chose  à  vériBer,  soi^  presque  ansst 
nombreux  que  tous  les  antres  marchands  ensemble,  et  pourtant 
il  y  a  toujours  du  monde  devant  leurs  comptoirs.  C'est  'que 
dans  le  peuple  il  n'y  a  rien  qui  a<)  fasse  sana  boire;  boire  eat 
pour  lui  le  commencement,  le  ndlies  et  la  fin  de  tout  La 
première  chose  que  bit  le  poiple  en  se  levant,  ^c'est  de  boire: 
la  dernière  chose  qu'il  fait  en  accouchant,  c'eat  enoore  de  boire; 
Tontes  les  actions  de  la  vie,  les  rencontres,  les  reconnaissances, 
les  récondliationa,  lioa  ventea,  les  contrats,  les  promesMa»  sent 
aignéa,  scellés,  consacréa,  cimentés  de  rinévitaUe  terre  4e  vin« 
Il  y  a  même  dea  Jours,  le  dimanche  et  le  lundi,  paa  exemple» 
apécialemement  deatinés  à  la  débauche,  et  oh  Ton  ae  fait  un 
ilevoir  de  a'enivrer.  Cea  Jouis-là,  il  fant  abaolnment  aller  riboter 
k  la  barrière;  il  faut  se  sotder,  c'est  de  règle  et  ,do  droit  0 
biberons  étemels  i  Que  deux  amis  se  rencontrent,  vous  entendea. 
nussitèt:  Paiea-tn  la  goutte?  viens-tu  boire  ehopinef  Que  deux 
autres  aient  une  discussion,  vous  entendes  immanqnablement: 
Je  te  gage  nn  litre,  ou  un  canon,  on  un  demi-aetier,  que  ça 
n'eat  paa  vraL  Tofijoura,  toig^ura  la .  liqueur  du  père  Noé.     .De 

Paru.  IV.  5 

•  _  > 


66  LES  FÉTBS  PUBLIQUES 

malkeiireiuief  femmes  lont  obligées  de  venfar  quérir  leurs  hommei 
•n  ealiaret  et  de  les  entrttner  de  force,  sans  quoi  tout  l'argent 
du  ménage  y  ptsse*  Ou  n'a  pas  d'idée  d'une  monomanie  pareiliu» 
Enfin f  quiconque  travaille  pour  vous,  quiconque  tous  fdt  une 
commission,  t^ui  porte  un  paquet,  une  lettre,  ne  manque  jamaia 
de  TOUS  demander  pont  boire*  Pour  manger,  non,  l'on  peut 
s'en  passer  ;  mais  pour  lioire,  oh  !  c'est  indispensable* 

'Le  gouvernement  se  proposait  donc  de  prendre  le  peuple 
par  son  endroit  le  plue  sensible,  lorsqu'il  fUsait  jadis  couler  le 
▼in  dans  les  Champs-Elysées. 

Dès  le  matiQ,  on  voyait  des  bandes  de  bnveurs,  des  coaUtieno 
d'ivrogneu^  se  diriger  fie  ce  côté  ;  car  toua  ces  gens-U  connaii*» 
Salent  aussi  bien  que  M.  Say  les  avantages  de  l'iesprit  d'association» 
Chaque  troupe  arrivait^  avec  bannière,  tambour,  force  cris,  fwoe 
cruches,  forte  braa,  force  seaux,  et  un  large  tonneau  qu'on 
portait  en  triomphe,  quoiqu'il  fût  vide  encore.  Pois,  une  fois 
sur  le  champ  de  bataille,  on  déposait  le  tonneau  dans  un  certain 
lieu,  avec  je  bunnière  pour  rallier  les  amis  et  un  ou  deux  faction* 
naires  pour  veiller  sur  le  trésor  commun»  Après  quoi,  lea 
fédîérés  allaient  s'étabUr  en  masse  devant  un  seul  bulfet^^  afin 
de  se  soutenir  les  uns  les  autres.  Chaque  homme  qui  avait  un 
seau  o«  quelque  autre  vase  montait  sur  les  épaules  d'un  de  ses 
compagnoni,  >et'  cea  espèces  d'individus  doubles,  de  centaures^ 
attendaient  impatiemment  le  signal  de  la  mêlée. 

Oel  inatant  déairé  venait  enfin.  Le  forêt  Jouait  son.  rêle,  el 
les  futÉHes  éteient  pereées.  Pendant  quelle  temps,  on  laissait 
assten  poUment  celui  qui  le  premier  avait  occupé  la  bonne  place, 
la  pkee  du  roUnet^  recevoir  dans  son  broc  le  liquide  violacé; 
mkis  biiAitôt  on  se  lassait  d'attendre,  et  la  poussée  conmençait. 
Peux  conUtions  différentes,  de  charbonniers,  pw  exemple,  et  de 
porteurs  d'eau,  se  disputaient  rétmile  ouverture*  On  ae  coUetait, 
on  s'iiyuriait$  maints  horions  étaient  donnés  et  reçus;  on  cherchait 
à  se  débusquer  mutueUément  du  poste  d'honneur;  un  même 
seau  quittidt  et  revenait  dix  fois.  De  temps  en  temps  un  bnw 
de  fer  parvenait  à  mrintenir  quelques  instants  soua  le  Jet  nvare 
son  bme  victorieux;  mda  tont4-eoup  une  vivante  eeoonsse  le 


A  PABIS.         '  67 

le  forçait  à  désemparer.  Dana  ce  flox  et  reflox  d'honiinea ,  il 
ne  ponrait  manquer  de  tomber  autant  de  liquide  à  terre  que 
dans  les  vases,  .d^aotant  pins  que  quelquefois  un  champion,  dépité 
d'avoir  été  cbassé  trop  tôt,  et  voyant  avec  douleur  son  succès- 
eeur  recnetUir  une  raisonnable  quantité  du  déUcieux  brenvage, 
aaisissait  le  bord  dn  seau  dans  sa  rancune  et  renversait  aussi  tout 
le  contenu,  c^mme  s'il  eût  dit:  Je  n'en  ai  pas ,  mats  tu  n'en 
auras  pas  non  pins.  Il  fallait  voir  alors  tontes  cjes  tètes  Urgeinent 
arrosées  par  le  baptême  de  vin.  Les  cris,  les  jurements  s'ensm* 
vaienti  et  len  conps  de  poings,  et  les  crucbes  brisées  sur  les  fi jfures» 

Cependant  chacun  de  ceux  qui  avaient  ^u  »  dans  cette  échauf* 
Iburée,  recueillir  autre  chose  que  des  taloches^  allait  verser  le 
firuit  dé  ses  peines  dans  le  tonneau  de  la  comiDunanté,  qn{  se 
remplissait  quelquefois  aux  trois  quarts,  quand  la  bande  élaii 
nombreuse  et  aguerrie.  Cela  fait»  on  retournait  è  l'assaut,  tandis 
que  d'autres  camarades  étaient  occupés  aux  comestibles.  .Qlaia 
Il  n'y  a  fontaine  qui  ne  finisse  par  s'épuiser.  Quand  les  tonneaux 
tfu  f  ouvemem^it  étaient  vides,  le  désappointement  était  immeme 
parmi  les  amateurs,  et  on  ne  manquait  jamais  de  révoquer  en 
doute  la  vérité  de  la  déclaintion.  Le  peuple  est  méfiant  et 
s'Imagine  toujours  qu'on  le  triche.  Il  y  avait  là  quelques  manants 
membrns  et  mauvaises  têtes,  qui  prétendaient  qu'on  les  trompait, 
et  qui  voulaient  constater  par  eux-mêmes  ri  les  futailles  étaient 
vides  et  si  les .  distributeurs  n'en  oubliaiimt  pas  quelqu'une  afin 
de  ae  payer  par  leurs  mains.  Aussitôt  des  coUoqufs  un  peu 
«hands  s'établissaient.  Les  plus  énergumènes  tentaient  l'escalade 
.des  bnlFets;  Ils  se  4rf«mponnsient  aux  planches,  et  la  maréehflsssée 
lenr  écrasait  les  mains  à  coups  de  crosse  de  fusil  pour  les 
empêcher  d'entrer« 

Il  ftilaît  bkii  pourtant  finir  par  renoncer  b  avoir  ^u  vin, 
fuisqn'il  n'y  en  avait  pJns.  Chacun  rijoignatt  son  drapeau,  laissant 
antoitr  des  buffets  des  fragmenta  de  pots  cassés,  des  lambeaux 
de  vêtements,  et  une  fange  long-temps  pjétinée  et  mêlée  de  vin 
4bI  de  sang,  d'oi  s'exhalaient  dans  l'ataMipbêre  de  m^bitiques 
et  nsnséabnndes  bonCtes.  Ma,  les  asaociés  se  remettaient  en 
route  popr  regi^goer  les  Mbonicn»  ayM  (des  Sgsunes  de  possédés, 


68  IiES  FÊTES  PUBLIQUES 

entonnant  en  chœnr  des  refrains  bachiques,  et  donnant  à  tonte 
la  ville  le  spectacle  dé  leur  joie  immonde  et  jde  'leur  cynisine 
de  sans-culottes. 

Si  tous  s'étaient  retirés  chez  enx  encore!  mais  il  «y  en  avak 
toujours  beaucoup  qui  étaient  incapables  de  s^en  aller,  et  qui, 
dans  le  dernier  deg^ré  de  Tavilissement  et  de  rabrutissenienti 
le  Tisa^gfe  en  sang,  défigurés,  dépenaillés,  restaient  le,  apostrophant 
les  passants,  et  épuisant  contre  eux  les  richesses  de  leur  sottisier. 
Quelques-uns  n'étaient  plus  que  des  infirmes  réclamés  par  les 
hôpitaux  et  par  les  emplâtres.  Parfois  un  Tieillard,  à  face 
rubiconde,  à  ventre  de  Silène,  continuait  ses  libations  au  milieu 
d'un  cercle  de  curieux,  buvait  à  même  le  seau,  et  enfin,  pareil 
à  ces  ilotes  de  Lacédémone  qu'on  enivrait  pour  dégotkter  de  la 
débauche  les  jeunes  Spartiates,  il  tombait  à  terre,  se  vautrait 
dans  la  fiingp  comme  un  pourceau,  et  s'endormait  profondément 
pour  cuver  son  vin  jusqu'au  lendemain. 

Tout  cela  était  souverainement  hideux  et  souverainement 
indé^cent.  Un  dernier  reproche  d'ailleurs  pouvait  être  adressera 
ces  distributions,  c'est  qu'il  y  régnait  quelque  chose  d'économe,  de 
mesquin,  un  air  de  parcimonie,  de  lésinerie,  qui  faisait  souffrir 
l'amour-propre.  «TàToue  mon  faible,  j'aime  la  magnificence,  même 
dans  le  mal.  Je  conçois  à  la  rigueur  cet  empereur  chinois,  dont 
parlent  les  anciennes  traditions,  qui  faisait  creuser  un  lac,  et 
qui  le  remplissait  de  vin  comme  nue  coupe,  pour  y  donner  des , 
fêtes  licencieuses.  A  la  bonne  heure,  voilà  qui  est  grandiose 
et  d'une  extravagance  sublime.  Mais,  agir  en  ces  occasions 
petitement  et  avec  épargne,  se  montrer  chiche  et  exigu  dans  sa 
munificence^  trouer  des  tonneaux  avec  une  vrille,  pour  avoir  l'idr 
d'ouvrir  des  fontaines  qui  coulent  toujours;  prétendre  étancher 
cette  soif  populaire,*  dont  personne  ne  connaît  encore  la  limite, 
avec  un  filet,  une  faible  stiUation  de  vin,  calculer  mtnutieusemeiil 
combien  de  teâips,  montre  en  main,  chaque  futaUle  pourra  mettre 
à  se  vider,  ce  n'est  vraiment  pas  la  peine. 

Enfin,  grâce  au  del  et  à  M.  de  BeUeyme,  Je  crois,  lea 
distributions  de  vin  et  de  comestibles  aux  Cfcamps-Élyséer  ont 
cessé.    Autre  réforme  dont  il  &ut<  tenir  compte:  on  n^  voit  ploa 


A  PARIS.  -  69 

àam.  les  féteg  publiques  de  gendarmes  le  sabre  nu  ;  c'est  bien 
«ssez  d'enx-mômes,  n'est-pas  1  II.  y  a  quelques  années,  dès  que 
le  gouvernement  tous  conviait  quelque  part  pour  vous' réjouir,  il 
ne  manquait  jainais  d'y  poster,  pour  vous,  recevoir,  une  nombreuse 
maréchaussée 9  le  sabre  hors  du  fourreau,  prête  à  charp^nter 
les  gens  y  comme  si  ou  eût  attendu  l'ennemi.  An  milieu  des 
joies  d'une  fête,  c'était  un  singulier  objet  que  ces  grandes  diables 
de  lames  qui  remuaient,  gesticulaient,  menaçaient,  et  reluisaient 
au  soleil  comme  je  les  ai  vues  quelquefois  reluire  en  place  de 
Grève,  les  jours  d'exécution,  tout  au  pied  de  l'échafaud. 

Il  n'y  a  donc  plus  aujourd'hui  ni  sabres,  ni  vin.  gratis.  Ce  qui 
Teste  est  véritablement  le  beau  côté  des  fêtes  publiques.  C'est  le 
carré  SI arigny  d'abord,  l'éternel  carré  Marigny,  avec  ses  théâtres, 
ses  danseurs  de  corde,  ses  orchestres,  ses  mâts  de  cocagne. 

Qui  ne  connaît  le  carré  Marigny?  Lequel  de  nous  autres, 
flâneurs  de  la  grande  ville,  n'est  allé  plus  d'une  fois  promener 
son  désœuvrement  dans  ce  vaste  emplacement,  rendez-vous 
immémorial  des  joueurs  de  paume,  des  joueurs  de  .ballon,  des 
JQ(nenrs  de  boule,  et  des  joueurs  de_ quilles? 

Aussi  suis-je  vraiment  peiné,  en  songeant  que  les  jours  de  fêtes 
publiques,  tous  ces  estimables  citoyens  sont  troublés  dans  leurs 
habitudes  et  dans  leurs  jouissances  •  les  plus  chères.  Plus  de 
ballon,  plus  de  paume,  plus  de  boules^  j)lus  de  quilles.  Des 
symphonies  se  font  entendre  en  différents  endroits;  des  ménétriers 
stipendiés  jettent  du  haut  de  leur  estrade  de  petits  paquets  de 
éhansons  imprimées;  et  mie  pluie  de  couplets  à  la  louange  du 
souverain  qui  règne  dans  le  moment  et.  qui  donne  de  si  belles 
fêtes  à  son  peuple,  tombe  sur  la  tête  des  assistants,  et  tous  ces 
petits  chiffons  blancs  voltigent  çà  et  là  comme  des  flocons  de 
neige.  Cependant,  par  un  soleil  ardent,  au  son  du  violon  qui 
se  perd  dans  les  airs  et  dans  la  rumeur  de  la  foule,  les  quadrilles 
se  forment,  les  contredanses  vont  leur  train.  C'est  tout  profit 
pour  les  habitués  des  bastringues;  car  ici  le  cavalier  même  né 
paie  rien.  Approchez,  vous  vous  amuserez:  il  y  a  toujours  dans 
ces  occasions  quelque  lourdaud  qui  sert  de  bouffon  à  la  compagnie, 
et  qui  égaie  le  bal  par  ses  gentillesses. 


» , 


70  LES  FÊTES  PUBLIQUES 

Tandb  qu'on  danse  snr  la  terre,  d'antres  dansent  «nr  la  eoftfe^ 
La  trottpe  dea  aerobatea  de  madame  Baqbi  tait  aei  exerdees 
en  plein  air.  Dea  demoiselles,  qu'on  est  accontnmë  à  ne  voir 
qu'à  la  Inenr  dés  chandelles,  paraissent  an  grand  Jour  avée  leur 
rouge,  lenr  peau  Jaune  et  leur  clinquant  fliné.  Paillasse  leur 
frotte  là  plante  des  pieds  avec  de  la  craie  ;  elles  i^mpoignent  le 
balancier,  et  les  voilà  avançant  h  petits  pas  sur  le  câble  élastique, 
sautant,  stéphêrtianl^  se  laissant  tomber  et  rebondir  comme  Uft 
tolant  sur  une  raquette,  tandis  que  Paillasse  tend  au-dessous  aoni 
petit  chapeau  pointu  pour  les  y  recevoir  en  cap  de  chute. 

Vous  flgurea-Tous  ce  que  doit  être  la  position  d'uAe  Jenne 
mie,  en  Jaquette  excessivement  conrte,  ainsi  suspendue  à  trente 
pieds  au-dessus  du  sol,  danseuse  aérienne  voltigeant  comme  un 
oiseau  sur  un  lac  de  têtes  humaines,  ayant' autour  d'elle  deuit 
ou  trois  mille  paires  d'yeux  qui  la  regardent  de  bas  en  haut,  et 
obligée  cependant  de  prendre  toutes  les  attitudes,  de  s'accroupir, 
de  se  redresser,  d'élever  U  Jambe •••  Il  est  vrai  que  ces  baya- 
dères  ont  des  caleçons;  mais  malgré  cela  U  est  bien  besoin,  Je 
crois,  qu'une  jeune  fille  soit  habituée  à  cela,  dès  l'enfance,  pour 
se  soumettre  sans  rougir  à  'cette  prostitution  de  regards. 

Quand  des  funainbnles  de  toutes  les  tailles  ont  paru  sur  la 
corde,  depuis  le  tout  petit  enfant  qui  peut  è- peine  marcher, 
jusqu'à  Palliasse  qui  est  le  plus  malin  de  ious  et  qui  danse 
toujours  sans  balancier,  on  détend  la  corde,  on  couché  lea 
chevalets,  et  chacun,  toujours  par  rang  de  taille,  s'élance,  presse 
du  pied  le  tremplin  élastique  et  iait  le  sant  périlleux.  Paillasse 
plus  fort  que  les  autres,  le  fait  à  travers  plusieurs  cerceaux  tendus 
de  papier,  qu'il  crève,  tout  en  accomplissant  sa  culbute. 

Faisons  maintenant  un  demi-tour.  NoUs  voici  *en  face  d'un 
théâtre  oh,  depuis  ce  matin,  on  a  déjà  représenté  vingt  fois  la 
même  pautomine.  Cest  sur  le  théâtre  que  j'ai  vu  représenter 
tous  les  exploits  de  la  restauration.  J'y  ai  vu  une  armée  française 
de  dix  vétérans,  envahit^  un  royaume  d'Espagne  de  dit  pieds 
carrés,  et  prendre  d'assaut  un  Trocadéro  de  carton;  J'y  ai  vn 
la  bataille  de  Navarin  livrée  entre  deux  batelets,  et  une  popn* 
lation  grecque  de  quatre  hommes,  trois  femmes  et  deux  eafasls, 


APARia  71 

VfÉMrder,  ta  levaat  les  mains  au  ciel,  rannée  libératrice,  tonjoars 
conpoaée  dea  dii  rétérana  d'iu|iige$  j'y  aï  vu»  enfin,  une  flotte 
tf  nn  'aeul  valaaeau,  canonner  une  '  ville  d'une  seule  maison  qui 
fiforait  Alger,  et  les  éternels  vétérans  opérer  avec  bonheur 
leur  descente,  malgré  quatre  à  cinq  Bédouins,  qui,  ce  Jour-li, 
{tarent  tués  au  moins  soixante  fois  cliacun. 

Une  chose  beaucoup  plus  dramatique  que  tous  ces  drames-là, 
e'esl  un  mà^  de  cocagne;  nous  ^n  avons  quatre  autour  de  niius. 

m  f 

Ik  ont  environ  dix-huit  pouces  de  diamètre  à  leur  base;  ils  sont 
bien  polis  comme  de  raison,  et  de  plus,  chaque  fois  qu'on  en 
fait  usage,  on  les  enduit,  de  pied  en  cap,  d'une  épaisse  couche  de 
MVOB  ttofar,  de  saindoux,  de  suif,  de  vieux  oing,  de  cambouis;  tout 
ce  qu'on  peut  imaginer  de  plus  gras  et  de  plus  sale»  Cest  engageant, 
comme  vous  voyen.  Hais  n'en  est-il  pas  souvent  de  même  du 
chemin  qui  conduit  àiix  grandeurs,  et  si  l'on  espère  atteindre 
au  sommet,  regUrde-t-on  à  quelques  souillures  qu'il  &ut  contracter 
•nr  la  rbutef 

Les  mftts  bien  graissés,  on  les  dresse.  Us  sont  pavoises;  la 
banderole,  représentant  le  premier  prix,  flotte  à  l'extrémité; 
mais  la  couronne  eat  encore  en  bas.  La  couronne,  il  faut  vous 
dire,  est  un  cercei^i  couvert  de  feuillage,  auquel  on  attache 
les  prix:  ces  prix  sont  de  l'argenterie,  deux  couverts,  une  timbale,' 
«ne  méchante  patraque;  puis,  quand  tout  cela  est  solidement 
attaché,  on  hisse  la  couronne  au  moyen  d'une  pqulie  et  d'une 
corde  passée  dans  une  rainure  intérieure.  Ces  pièces  d'argenterie, 
qui  brillent  au  soleil,  servent  à  appâter  les  amateurs;  on  lea 
convoite  de  I'cbîL 

An  pied  du  màt  est  une  espèce  de  fossé,  de  circonvallation, 
oh  l'on  place  des  gendarmes,  «fin  que  tout  se  passe  avec  ordre. 
C'est  de  ce  fossé  entouré  d'une  barrière  que  vous  voyei  sortir 
ancccssivemeat  les  compétiteurs.  Ce  n^est  pas  le  peuple  ordinaire, 
non;  ce  n'est  pas  l'ouvrier  que  vomi  et  moi  sonmtes  habitués  à 
rencontrer.  Ce  sont  des  figures  qu'on  ne  voit  que  ce  Jour-là;' 
ce  sont  Je  ne  sais  quelles  physionomies  patibulaires,  antisociales, 
de  vraies  tournures  de  bandits,  de  ces  gens  de  police  correc- 
tiMMlle,  M  de  cm»  foi  ce  placent  Juste  devant  la  guiUotiae, 


72  LES  FÊTES  PUBLIQUES 

quand  on  coupe  une  ^6te,  populace  auprès  i^  laquelle  les  chiffon-* 
niera  et  les  décrotieurs  pourraient -paaaer  pour  de  la  haute  ariato'- 
cratie.  On  est  à  moitié  heureux  quand  on  voit  ces  eapècea  de 
aauTagea  s'exposer  aux  regards  de  la  foule  dans  un  état  de  nudité 
presque  complète  »  retroussant  leurs  pantalons  jusqu'au  haut  dea 
cuisses,  noirs,  sales,  cyniques. 

Les  premiers  qui  tentent  l'ascension  n'espèrent  rien,  comme 
bien  vous  pensez:  c'est  seulement  pour  mettre  la  choae  en  train, 
pour  préparer  et  nettoyer  la  voie.  11$  essuient  la  finisse  avec 
leur  corps,  ils  la  rftclent  avec  leurs  mains,  et  la  Jettent  à  terre - 
par  poignées.  En  toute  chose,  les  premiers  pas  sont  les  plue 
difficiles,  quoique  les  moins  glorieux.  Ce  n'est'  presque  jamais 
celui  qui  commence  une  entréprise  qui  en  recueille  les  fruits; 
il  n'en  a  qué^  les  désagréments.  Le  mât  est  bien  plus  gros  vers 
sa  hase  que  dans  sa  partie  supérieure;  et  par  conséquent,  .on 
éprouve  bien  plus  de  difficulté  pour  l'embrasser  et  pour  y 
grimper;  mais,  n'importe,  tous  ces  premiers  efforts,  quel  que 
puisse  être  leur  mérite,  demeurent  obscurs  et  inconnus.  Le 
BpbUc  n'y  prend  pas  d'intérêt. 

Mais  peu;-à-peu  on  arrive  un  peu  plus  haut  Les  experts 
s'en  mêlent;  les  héros  de  la  partie,  ceux  qui  ont  une  renommée 
déjà' ancienne  en  ce  genre,  dont  on  se  rappelle  les  prouesses, 
et.  qui  sont  habitués  depuis  longues  années  à  remporter^  les 
prix,  comme  les  célèbres  athlètes  de  Tantiquité,  ceux-là  n'usent 
pas  leurs  forces  du  premier  coup;  ils  se  ménagent,  ils  montent 
tout  doucement,  mais  ils  vont  ^lus  loin  que  les  autres;  ikf  ne 
s'épuisent  pas,  ne  se  dépitent  pas,  et  ont  soin  de  se  reposer 
de  temps  en  temps.  Tous  (c'est  une  chose  tolérée)  portent 
suspendus  à  leur  ceinture  de  petits  sacs  pleins  de  cendre  pour 
en  saupoudrer  la  graisse,  afin  de  lA  rendre  moins  glissante. 

Néanmoins,  pendant  long-temps  encore,  on  ne  fait  que  de 
vaines  tentatives  ;  arrivés  à  |ine  certaine  hauteur,  les  concurrents 
'dégringolent  rapidement.  Il  semble  qu'il  y  ait  là  un  point  fatal 
qu'on  ne  peut  ^nmchir,  et  que  ce  point  soit  la  mesure  des 
forces  humaines*  11  y  a  même  certains  patauds  qui  ne  peuvent 
arriver  à  moitié  chemin  de  ce  point,  et  qui,  à-peine  av-dessus 


■* 


A  PARIS.    '  73 

de  h  foule,  reldinbent  lourdement  au  milieu  de  la  risée  uni- 
verselle. Ne  semble^t'il^pas  voir  un  de  ces  ambitieux  sans  titre, 
de  ces  postulants  rebutés,  qui  ne  parviennent  à  se  mettre  en 
vue  un  moment  que  pour  se  replonger  Tinstant  d'après  dans 
leur  obscurité  naturelle ,  eouyerts  de  fang^e»  de  ridicule  et  de 
huéesf 

Enfin,  le  cbarme  est"  détruit:  un  rigoureux  giiillard  a  dépassé 
le  point  ok  Ton  s'est  arrêté  jusqu'ici.  Désormais  tout  le  monde 
le  dépassera.  Les  hommes  sont  ainsi;  il  ne  leur  faut  que  l'exemple, 
dès  qu'il  est  prouré  qu'une  chose  est  possible,*  eUe  n'est  plus 
difficUe  pour  personne.  Notre  homme,  cependant,  monte  tou- 
jours; il  a  fourni  une  belle  carrière,  mais  il  est  las,  il  se 
ralentit  On  l'encourage,  il  n'a  plus  que  quelques  pieds  à  franchir; 
abandonnera-t-il  une  si  belle  chance?  U  fait  effort,  mais  il  ne 
gagne  plus  rien;  il  ne  perd  rien  non  pins  toutefois,  il  s'arrête, 
se  repose.  On  entend  de  tous  côtés  retentir  les  cris  :  11  arrivera! 
il  n'arrivera  pas!  jpauvre  Tantale,  va! 

Au  bout  de  trois  minutes  d'un  repos,  qui  lui-même  est  une 
fatigue,  il  recommence  à  vouloir  monter,  mus  c'est  en  vairi, 
il  s'épuise,  et  n'avance  pas.  -Il  commence  même  à  reculer,  on 
dirait:  oui,  il  a  |[lissé  de  quelques  pouces.  U  s'obstinje,  se  roidit, 
se  cramponne,  il  parvient  à  regagner  ce  qu'il  a  perdu.  (Applau- 
dissements.) Mais  cet  effort  surnaturel  l'a  achevé.  Quoi  !  être 
arrivé  jusque-là,  et  ne  pas  pouvoir  franchir  le  petit  intervalle 
qui  reste!  cruelle  position!  supplice  inexprimable!  Tout-à-coup 
un  murmure,  moitié  de  raillerie,  moitié  de  compassion,  se  fait 
entendre,  et  le  pauvre  diable  redescend  le  long  du  mât  bien 
plus  vite  qu'il  n'était  monté.  Cela  s'appelle  ne  point  obtenir  la 
récompense  de  son  travail.  Tel  un  courtisan ,  qui  depuis  sa 
tendre  jeunesse  a  lorgné  la  place  de  premier  ministre,  qui  s'est 
donné  bien  du  mal  pour  atteindre  ce  but  de  tous  ses  vœux, 
qui  a  monté  de  degré  en  degré  l'échelle  des  dignités  ^  qui 
touche  au  faite,  qui  croit  avoir  franchi  les  derniers  obstacles, 
tout-à-coup  perd  l'équilibre,  trébuche,  tombe  du  ciel  dans  la 
boue,  et  réjouit  du  spectacle  de  sa  chute  tous  les  envieux  de 
sa  fortune.  Oh!  quel  symbole  qu'un  mit  de  cocagne  !  Quel  sujet 


^ 


74  LES  FIATES  PUBLIQUES 

/ 

y 

tnépnlflable  de  rëflextons  momies!  Que  de  hantes  leçons,  qve 
d'alFabnlations  snbUmes,  daAs  ce  speetede  qid  partit  si  Tiîde  à 
ceux  qn!  ne  savent  pas  le  comprendre!  Oh!  si  nons  avions  là 
Im  philosophe,  qnelles  belles  choses  il  nons  dirait  snr  la  vanité 
des  espérances  humaines,  snr  les  dësappolatenents  de  Faniii- 
lion,  snr  la  difficulté  de  parvenir,  sur  le  sentier  g^lissant  de  la 
fortune  et  des  grandents! 

Mais  l'exemple  dn  misérable  tombé  de  si  haut ,  a  prouFé 
qu'on  pouvait  aller  Jusque-là;  d'autres,  moins  méritants,  auront 
plus  de  bonheur. 

En  voici  un  qui  monte,  un  autre  le  suit^  un  troisième  vient 
après,  puis  un  qiiatriéme,  puis  un  cinquième.  Voyes  Tindustrie^ 
ils  se  servent  de  marchepied  les  uns  aux  autres.  Le  preinier 
met  ses  pieds  snr  les  épaules  du  second,  le  second  snr  celien 
du  troisième,  ainsi  de  suite.  Quand  le  chef  de  file  s'est  Uen 
reposé,  il  se  remet  en  route.  Arrivera-t-il9  oui.  Cest  Améric 
Vespuce  dérobant  à  Colomb  le  prix  de  ses  fatigues.  Il  étend 
le  bras:  U  n'est  pas  encore  asses  près.  11  monte  davantage,  il 
étend  le  bras  de  nouveau.  Cette  fois,  o'est  bien:  U  saisit  in 
couronne,  monte  enfin  au  sommet  du  mit,  U  arrache  k  baade^ 
rôle  qui  est  le  premier  prix»  Perché  là-haut,  U  promène  sur  la 
foule  un  regard  orgueilleux  et  redescend  avec  son  trophée. 
Cen  est  fait,  le  mit  est  essuyé  dans  toute  sa  longueur;  les 
pendeloques  d'argent  sont  enlevées  tour*à-tour,  car^chacu  ne 
doit  prendre  qu'un  seul  objet.  Ce  n*a  pas  été  sans  peine  ton- 
Jours  qu'ils  sont  parvenus  à  leurs  fins.  Les  quatre  mâts  n'ont 
piis  été  dépouillés  en  même  temps.  Toutefois,  il  est ,  Je  crois, 
inouï  qu'il  en  soit  jamais  resté  un  seul  inexpugnable. 

Cependant   le  soleil  a  disparu  derrière   les   arbres.    Oâ  va 
dtner,  puis  on  revient  pour  le  feu  d'artifice. 

Les  illuminations  conunencent  Les  msrchands,  brevetés  im 
gouvernement,  imposent  an-dessns  de  leur  porte  des  drapeaux 
et  des  transparents  avec  de  belles  devises.  Partout  dea  ifli 
chargés  de  lampions,  des  guirlandes  de  verres  de  couleur,  et, 
dans  le  lointain,  le  Panthéon  avec  ses  mbans  de  tén  et  sa 
coupole  qui  monte  dans  le  cieL 


APAEI9»  75 

La  Hoiile  est  tonjoim  la  même  daai  les  Chanpa  -  Élyaéea, 
ndgré  les  gens  Ivres  -  mort»  qtf  oo  trcmTe  sont  ses  pieds,  et  le 
talf  qui  vous  tombe  sur  la  tète.  Le  feu  d'artiflee  se  tire  de 
tonne  heure  :  c'est  enr  la  plaée  Louis  XV.  Tous  les  environs, 
les  quais,  la  me  rojale,  la  terrassé  des  Tuileries,  sont  encombrés 
*  d'une  feule  épaisse*  Les  Parisiens  ne  sont  f  amais  rassasiés  de 
feux  d'artifice*  Qudque  ce  (Mit  toi^ours  la  même  chose,  ceux 
qui  en  eut  déjà  vu  cinquante  n'en  voudraient  pas  manquer  un 
•eul  pùvBf  tout  I'at  du  monde*  On  attend  des  heures  sur  ses 
Jambes,  pour  acheter  un  insipide  plaisir  de  quelques  minutes. 
Bt  Dieu  asit  tons  les  mouchoirs ,  toutes  les  tabatières ,  tontes 
les  montres ,  toutes  les  bourses*  qui  se  volent  dans  rinlervaiie. 
'Ge  n*iBSt  pas  tout:  11  y  a  un  autre  désagrément  qui  attend  les 
femmes  dans  les  cohues  de  cette  espèce.  Certains  enragés  ne 
s'y  fourrent  que  pourae  permettre  d'étrangea  privautés.  A  la 
fkvèur  de  la  presse  et  de  Tobecurlté,  Il  se  commet  bien  des 
péchés,  bien  des  attouehemeiita  Ulldtes  qui  eussent  été  dignes 
d'exercer  le  génie  subtil  du  père  Sanchea.  —  Qu'est-ce  que 
c'est  donc  que  ce  manant,  ce  butor,  ce  goujat-là  f  —  A  qui  en 
uves-vous,  madame?  — .  Vous  êtes  un  malhonnête,  je  vous  prie 
de  me  laisser*  —  Voilà  ce  qu'on  ne  manque  jamàia  d'entendre 
autour  de  soL 

Mais  tout-à-coup  le  signal  est  donné.  Le  sieur  Rnggieri, 
artificier  de  la  ville,  ftit  mettre  le  feu  à  ses  chefs-d'œuvre  de 
pyrotechnie*  Les  pots-à-feu  entrent  en  exercice.  Bombes, 
étoiles,  diandeUes  romaines,  fusées  volantes,  serpentaux,  soleils, 
feibeSf  feux  de  Bengale,  rien  n'y  manque.  Des  échafaudages, 
qui  ont  l'air  de  grands  fM|uelettea,  s'Illuminent  et  vomissent  des 
fiammes.  Des  cascadea  de  soufre  et  de  salpêtre  croisent  en 
slfllant  leurs  écumes  d'édneelles*  Bt  puis  arrivent  les  accidenta, 
uans  lesquels  il  n'y  a  point  de  fête  complète*  Lea  baguettes  des 
ftasées,  en  retombant  perpendiculairement  d'une  hauteur  de  trofiB 
cents  pieds,  percent  les  chapeaux  et  les  têtes;  et  pour  surcroît 
de  bonheur,  vingt  mortiers  éclatent  à  la  fisls.  Une  bataille 
tt'est  paa  plus  meutrière;  et  c'est  désagréable  au  moins»«save8- 


^ 


?jAàL 


• 


76  ^  tiES  FÊTES  PUBLIQUES 

voua,  pour  nu  homme  qui  ëtoit  Tenii  oherclier  le  pltbir,  d!ètre 
obHgité  de  chercher  Éùn  bras  on  m  Jembe. 

La  peor  commence   à   gagner    de   pr<>ehe^  en  proche,    on 
s'ébranle,  on  se  prépare  à  la  fuite,  lorsque  soodaia  usé  effrayante 
clarté  rougit  l'atmosphère:^  c'est  le  bouquet  4'après  lequel  on 
Juge  tout  le  reste  et  qui  Ta  décider  ce  qu'on  doit  peiiser  de  lu 
journée,  parce  que  la  dernière  impressioD  est  toufours^  celle  qui 
nous  domine  le  plus.    C'est  comme'  un  vaste  faisceau  d'éclaira 
et  de  foudres  dont  le,  lien  se  brise  et  qui  se  disperse,  au  loin 
dans  l'espace;    des  centaines  de  fusées,    dails  leurs  flancs  des 
miUîbns  de  serpentaux,  s*élancent  à  la  fois  comme  des  dragons 
flamboyant^  avec  des  sifflements  épouvantables;  elles  courent, 
elles  montent  les  unes  par  dessus  les  autres^   elleji   sillonnent 
les  airs,  elles  envahissent  le  ciel;  on  les  voit  au.- dessus  de  sa 
tète*  les  voilà  qui  vont  retomber.    Oh,« alors,  c'est  une  terreur, 
une  confusion,  une  déroute  qu'on  ne  peut  peindre;  on  se  pousse; 
on  s'écrase;  toutes  les  issues   sont  trop  étroites.    Pendant  ce 
temps,  les  pétarades  retentissent;   une  pluie  de  feu  tombe  de 
tous  côtés.   Enfin',  les  trois  bombes  finales  s'élèvent  majestueuse- 
ment, éclatent,  s'épanouissent  en  blanches  étoiles  >  et  tout  rentre 
dans  l'obscurité. 

Aussitôt  toute  cette  foule  se  remet  en  marche,  devisant  sur 
les  plaisirs  du  jour.  Des  colonnes  immenses  regagnent  les  fau- 
bourgs éloignés;  on  entend  comme  le  bruit  des  pas  d'une  innom- 
"brable  armée.  Les  papas  discutent ,  tout  en  traînant  de  moitié 
avec  leurs  femmes  les  petits  enfants  endonçis.  Les  uns,  il  y  a 
des  gens  de  cette  espèce,  optimistes  et  admiromanes,  décidés 
à  trouver  tout  superbe,  et  ayant  la 'manie  d'être  satisfaits, 
défendent  la  fête  comme  les  vrais  citoyens  de  la  ville  de  Paris, 
et  comme  une  chose  qui  intéresse  leur  amoùr-propre  personnel; 
d'autrer,  au  contraire,  naturellement  opposants  et  frondeurs,  ne 
cachent  pas  qu'ils  sont  mécontents  et  dénigrent  tout  ce  dont 
on  les  a  régalés.  Le  bouquet  était  maigre;  ça  ne  vaut  pas  les 
feux  4'artifice  du  temps  de  l'empereur;  c'est  ça  qui  était  beau! 
.ceJui  du  mariage;  celui  de  la  naissance  du  roi  dé  Rome!  Jamais 
on  ne  verra  rien  de  narelL    Tout  en  parlant  de  la  sorte»  et  i 


A  PARIS. 


77 


traverg  les  pëtards  que  les  gamini  Tout  'lancent  dans  les  jambesi 
malgré  les  Injonctions  de  la  police,  on  arrive  chei  soi*  Les 
portiers  et  portières,  clones  à  leur  porte  et  qni  ont  tâché 
d'apercevoir  de  loin  le  Jiant  des  fosées,  vons  demandent  d'un 
air  honteux  des  nouvellep  de  la  fête;  puis,  chacun  se  couche 
nioUu,  harassé,  assommé,  mais  prêt  à  recommencer  quand  on 
voudra,  et  fermement  persuadé  qu'il  s'est  admirablement  diverti 

Amédiéb  pommier. 


y 


LE  CIMETIÈRE  DU  PÉRË-LAGHAISE. 


Un  cri  relifiesk,  le  eri  de  la  aatiire 
Vous  dits  pleiîrei,  prtei  wr  eetto  •tfpHltare; 
Vm  ^mats  roule  dormmt  dut  u  ■ëjovr, 
MoanmeBt  vuëraMe  et  de  deuil  et  d'amoiir...^ 
Oil  rage  qai  ii*ett  plea  attend  Tàge  inivant. 
Où  cliàqee  grain  de  pondre  antreleia  Ait  vivant. 

DBU&Uk 

Vers  la  fin  de  l'ëtë,  je  me  trouyais  en  proie  à  un  accès  de 

« 

cette  mélancolie  profonde,  qni  est  comme  rinstinct  4'vn  ressen- 
timent  secret  contre  les  hommes,  le  sonTenir  amer  d'nn  passe 
va^ue,  et  nne  lassitude  des  choses  du  moment.  Livré  à  cette 
disposition,  Ton  aime  à  sortir  de  l'enceinte  des  villes,  à  laisser 
derrière  soi  les  formes  trop  positives  de  la  vie  sociale,  à  s'éloi* 
g;ner  de  ce  qui  est  fauï,  artificiel,  en  désharmonie  avec  la  nature, 
enfin  à  fuir  ses  semblables....  —  Et  si,  encore  jplein  de  cette 
humeur  sombre,  mais  d'une  tristesse  déjà  plus  douce,  vous  §pra- 
visses  une  colline  dont  le  sommet  vous  ftsse  dominer  snr  la 
grande  cité  populeuse,  sur  le  vaste  Paris,  alors  votre  rêverie  se 
laisse  entraîner  à  cette  direction  philosophique  qui  mena  Vblney 
méditer  sur  les  ruines!  Vous  admirei  la  puissance  du  temps,  de 
rindustrie,  de  la  civilisation,  jians  cet  amas  surprenant  de  maisons, 
qui,  sous  leurs  bases,  dérobent  à  vos  yeux  des  plaines,  les  rives 


LE  CIMETIÈRE  DU  PÈRE-LACHAISE.  79 

d'un  fleure  et  de  nombreux  coteaux,  de  cei  meiioDâ  q\ie  seise 
siècles  ont  apportées  une  à  une^  et  Jour  uar  jonr^  Tune  à  cdté 
de  Fautre!  Vous  liseï  l'histoire  sur  le  fronton  des  bAtimenls 
royaux  et  sur  la  to^  noirâtre  des  monuments;  vous  interroges 
la  morale  et  les  misères  humaines,  la  religion  et  la  politique, 
dans  cette  mêlée,  qui  semble  aroir  cessé  tout-àH:oup,  de  dèmes 
et  de  tours  gothiques,  de  temples  et  d'églises,  de  palais  et 
d'hôpitaux.  Tout  nourrit  vos  méditations:  et  ce  contraste  de 
llmmobilité  des  édifices  avec  le  mouven^ent  de  la  fourmilière 
humaine  qu*iis  renferment,  et  ce  brui^  uniforme  produit  par  tant 
de  cris  divers,  bourdonnement  d'une  ruche  immense  que  Ton 
écoute  sans  en  voir  les  habitants;  et  ce  rideau  brumeux  jeté 
sur  le  centre  de  la  ville  et  qui  ne  se  lève  jamais  en  entier**** 
Oui,  tout,  jusqu'à  cette  fumée  capricieuse,  ici  s'élançant  en  jets 
noirs  et  épais,  là  fuyant  en  ondefi  légères,  dessinant  sa  mobilité 
sur  l'azur,  et  s'envolant  en  vapeur  diaphane...  —  J*allsis  dolic 
m'acheminer  vers  Montmartre,  le  seul  endroit  où  les  étrangers 
et  les  Parluens  vont  voir  se  dérouler  à  leurs  pieds  le  tableau 
de  la  capitale,  lorsque  je  me  rappelai  que,  sur  une  colline  de 
Test,  je  pouvais  contempler  le  même  panorama,  sous  un  aspect 
plus  j^ttoresque.  Je  me  dirigeai  aussitôt  vers  le  cimetière  du 
Père-Lachaise. 

En  marchant  rèvenr,  j'oubliais  la .  distance  qui  s'abrégeait 
comme  à  mon  insu;  il  me  restait  encore  à  franchir  une  longue 
allée  de  boulevart:  une  jeune  fille,  une  femme  et  un  garçon 
aeceururent  au«devant  de  moi  pour  m'offrir  des  couronnes  qu'ils 
portaient  en  grand  nombre  sur  des  bâtons;  it  y  en  avait  de 
âoutes  blanches,  de  toutes  jaunes,  de  toutes  vertes,  d'butres 
mélangées,  et  elles  étaient  tressées  d'immortelles.  La  vue  de 
ces  fleurs  me  rappela  de  riantes  idées  de  l'antiquité;  combien 
on  devait  en  vendre  aussi  dans  les  avenues  des  temples,  là  oh 
il  y  avait  tant  de  déesses  à  honorer.  Cependant  quelques  cou- 
tonnes  toutes  noires  me  firent  souvenir  de  leur  destination,  je 
regardai  la  jeune  fille  qui  me  les  offirait,  puis  la  muraille  dû 
cimetière  qui  longe  le  boulevart,  et  un  sourire  d'ironie  erra  sur 
mes  lèvres.,..  Je  ne  tardai  paa  à  remarquer  combieB  se  sont 


^ 


80  LB  CIMETIÈRE 

multipliées  jm  bouquetières^  indiee  d'un  autre  murélaÊitmetki 
lequel  met  idées  de  a'élaieiit  pas  encore  portées. 

Les  enrirons  du  PërjB-Lachalse'Sont  peuplés  de  ees  marchao- 
des  de  fieurS)  de  guinguettes  et  d'ateliers  des  monuments  funé- 
raires. 

Mieux  peut-être  qu'aucune  autre  circonstance,  le  nombre  des 
marbriers  témoigne  de  l'augmentation  effrayante  dont  je  veux 
parlMTt  une  rue  entière  qui  aboutit  à  la  barrière  d'Aulnay  i^'eat 
bordée,  des  deux  côtés,  que  de  leurs  magasins;  les  pierres  tnmà- 
laites,  tes  grilles  et  les  croix  de  touB*les  modèles,  et  de  tous  les 
prix  y  sont  étalées  dans  le  même  ordre  et  avec  autant  de  coquet- 
terie que  les  meubles  'd'acajou  dans  nos  baaars  ou  dans  les  boa- 
tiqqes  du  faubourg  Saint-Antoine;  des  rangées  d'urnes,  petites, 
grandes  et  moyennes,  garnissent  les  parois,  et  des  tombes  exé- 
cutées sur  des  proportions  très^minimes  forment,  pour  aind  dire, 
des  collections  de  miniatores,  à  l'instar  des  montres  de  bijou- 
terie. Sien  n'a  été  négligé  pour  donner  de  Pattrait  aux  annonces 
de  sépulture  et  d'exhumation;  un  moyen  de  séduction  est  cherché 
jusque  dans  les  enseignes:  id  l'on  s'adresse  au  tombeau  de  La 
Fontaine;  là,  au  tombeau  d'Héhtee  et  d'Abeilard;  plus  loin,  au 
tombeau  du  général  Foy.  Les  entrepreneurs  ont  espéré  que  le 
fils,  qui  marche,  les  regards  baissés  à  la  suite  du  fiital  corbillard, 
pourrait  les  détourner  un  seul  instant  et  consenrer  un  souvent. 
Il  a  fieiliu  même  une  mesure  de  police  pour  interdire  à  l'indus- 
trialisme la  faèulté  de  se  mêler  aux  convois  et  de  fidre  ses 
offres  de  senice  dans  l'enclos  du  cimetière;  désormais  il  ne  se 
tient  plus  qu'à  la  porte  des  mairies  oh  il  guette  les  déclarations 
de  décès.  Pour  cette  classe  d'hommes,  la  Tié  n'est  qu'une  plante 
parasite  de  la  mort 

Le  nombre  des  décès  trompe  quelquefois  les  spéculations  de 

# 

ces  marbriers;  je  considérais  leurs  ateliers  avec  une  sorte  de 
curiosité;  j'entendis  l'un  d'eux  se  plaindre  de  ce  qu'il  appelait 
sa  morte  saison.  „Heureusement,^  ajouta-t-il,  „nous  attendons 
„la  chute  des  feuilles,  Tautomne  approche,  et  quelques  grosses 
„têtes  vont  nous  arriver.^* 

I^'entrée  de  cette  avenue  directe  du  Père-Lachaise  porterait 


DU  FÉRE-LACHAISE.  8} 

dons  rame  la  première  impresaion  de  triatesse  naturelle  à  l'ap- 
'  proche  d'un  tel  s^oar,  si  Ton  n'y  était  préparé  d'abord  par  le 
Iràjet  de  plnaieurs  rues  déaertea;  maia,  auparavant,  le  oœur  se 
serre  à  Taspect  d'une  vaste  prison  toute  neuve  et  non  encore 
achevée,  avec  sies  hautes  murailles,  ses  nombreuses  fenêtres  à  bar- 
reaux de,  fer,  ses  grosses  tours  et  son  redoutable  aspect  de 
Bastille.  Un»  prison  sur  le  chemin  d*utt  cimetière  !  q[uellc  impré- 
vojfnce  cruelle!  La  partie  morale  des  institutions  de  ce  |;enre 
ne  sera-t^elle  donc  jamais  perçue?  Une  autre  prison  s'élève  en" 
m^me  temps  pr^  de  l'enceinte  oh  se  déploient  les  jeux  et  les 
£&tes  du  nouveau  Tivoli.  Quel  contraste!  Et  dans  laquelle  de 
ces  deux  maiiMins  de  captivité  chercher  la  pensée  du  législateur! 
Ici,  est-ce  dérision^  là,  est-ce  inhumanité?  Non,  mais  irréflexion 
et  insouciance  partout 

Les  portes  des  deux  yUles,  c'est-à-dire  du  Paria  mort  et  du 
Paria  vivant,  se  regardent  de  près;  les  gardiens  de  Tune  et  de 
Tautre  peuvent  très-bien  s'entendre,  se  répondre  et  fraterniser* 
La  largeur  de  la  chaussée  et  des  contre-allées  du  boplevart 
sépare  seulement  la  barrière  d'Aulnay  de  l'entrée  du  cimetière* 
Devant  la  faipade  de  cette  entrée  qui  s'enfonce  en  demi-lune, 
grandiose  comme  serait  une  entrée  du  parc  de  Versailles,  des 
fiacres»  des  demi-fortunes,  de  brîUants  équipages  s'arrêtaient; 
il  en  arrive  à  chaque  instant  Ainsi  chacun  vient  là  un  jour  pour 
ne  plus  s'en  retourner,  il  importe  peu  dans  quelle  voiture;  l'éga- 
lité commence  de  l'antre  côté  du  seuil.  Personne  n'entrait  qu'à 
pied.  Les  visiteurs  opulents  me  parurent  regarder  avec  moins 
de  morgue  les  piétons  plus  modestes:  c'est  que,  dans  ce  lieu, 
le  sentiment  de  la  plus  cruelle  réalité  impressionne  Tame  et 
émousse  sa  fierté.  Sans-doute,  au  jour  btal,  il  existera  encore 
nne^difiérence  dans  les  vêtements;  le  hêtre  et  le  sq^n  auccè- 
fieront  à  la  toile  et  à  la  bure,  une  double  enveloppe  de  cèdre 
•  et  de  plomb  remplacera  la  laine  soyeuse,  et  le  cachemirei;  mais 
<  qui  habillera-t-on  ainsi  d'un  bois  vil  on  précieux?.-  Les  vers  de 
la  toml^e,  pour  q^  l'on  édifie  de  tous  côtés,  dana  cetfe  enceinte, 
le  marbre  et  le  bronxe,  et  les  vraia  habitants  de  ces  palais 

fnortuaires. 
Pams  IV.  ^  a 


82  US  OIMBTIÈHB 

Je  reiÉAi^nai  que  ehaeutt  éjprontal^  coMune  iiiiii,  ee  iMitlAwt 
mblt  qui  fiiit  qu'on  ^rle  à  volt  baise  et  d'tui  ton  gH^^  q«e 
f  accent  devient  mjratérieax  et  téêenté  en  entrant  tiana  cet  enchift 
ai  Taate,  e«Hnttie  ai  Ton  pënëtraft  dana  k  chambre  d'nn  makde 
dont  on  craindrait  de  ti^onbler  le  a<Hnttietl$  on  obéit  i  une  maetM 
de  teirenr  et  de  retour  anr  aoi-4fténie  ;  il  aenodrie  que,  aona  terte, 
dea  oreillea  acrfent  attentivea  iionr  vona  écouter.  Ab  !  parmi  tant 
de  parolea  qui  aortent  dea  bouchea  bumainea,  combien  peu  en 
hbaerait-on  édiappef,  ai  l'on  étalti^ertain  qn'ellea  fliaaent  m- 
cueilUea  par  on  témoin  intiliblie!  L^liomme  parle  trop  d'im  IHea, 
et  ne  croit  paa  asaea  à  aa  préaencê)^  il  ît  nomme  pavtottt  et  tm 
a'en  aonrient  nulle  péri  > 

Je  tenafe  A  ht  main  pinalimra  cmirAiMi^l  i  q^dle  tambe 
defliinaia-j«  cet  hommage?  Huit  ans  se  sont  éeouléa  depttia  le 
jour  ob  J'aêaiatd  au  mariage  d'un  de  mea  amia,  hymen  fanèbre, 
dernière  cbnaolatfoU  d'une  mourante L.^  Il  est  une  maladie»  In 
plua  cinelle  de  toutes»  car  elle  sétit  avec  le  plus  dardent  contre 
la  jeunesse,  et  déToire  les  organes  de  la  reapkatton^  Le  médecfa« 
en  la  reconnaissant,  se  détourne  avec  tristesse,  sans  reasiMirae 
contre  ses  t*ayagea.  Eh  bien)  lé  f çrme  deatmetif,  à  aon  dernier 
degré  de  déTeioppemeut^  était  dans  le  aein  de  la  mariée.  Le 
jeune  homme,  Objet  de  son  amour,  et  qui  l'rànalafc  d'un  amour 
égal)  n'atait  pu  êti^e  UÉaea  égoïéte  pour  se  refiiser  à  ce  vuin 
simulaete  d^unién;  combien  il  dut  s0tt%irl  L'épOttse  ne  permit 
point  qu^on  omit,  qu'on  abrégeftt  aucune  dei  céf  énoniea,  dusaeni^ 
elles,  dané  une  égiïÈe  trèa-firoide,  précij^ley  lea  progrëa  du  maL><« 
Je  l'ait  dit^  e'était  la  dernière  consolation  d'une  mourante.  Noua 
la  conduiaimea  è  la  maison  de  aon  mari;  je  pria  aona  le  braa 
cette  jeune  malade,  je  lui  aidai  à  monter  Feacalier,  elle  lo  fUaait 
péniblement;  hélaa!  quelle  pensée  me  prA^cupaifc!  lu  peuaée  que 
rinféHunée  tie  le  descendrait  jamaia  vivante.  Lorsqu'elle  entre 
dans  Tappartement  nuptial,  un  rajron  de  bonheur  a'épanouit  aur 
aea  jouea  pâles,  tt  y  Ût  briller  comme  un  espoir  de  guérison; 
mais,  rinstant  d'après^  ^lua  de  trace  de  eéttif^  lueur  I  Bile  ae 
coycha,  Ût  suspendre  son  bouquet,  et  étaler  à  ses  pieds  aea 
habita  dé  noces  ;  pendant  vingt  joura,  elle  lea  regarda  en  aouriant) 


% 

\ 


DU  PÈRB-LACRAIS£.  69 

le  lingt'XLidètm,  elle  tfeisa  de  left  yolK«.  Je  FaVaU  Aceottipagnëe 
à  Teutel^  Je  dtid  la  conduire  an  champ  dti  repoa.  On  f inhiiiM 
tuf  réiiiinence  en  face  de  Pancienne  grande  poite.  Il  m'en 
abnvienf,  aii  moment  de  iortlr,  tine  larme  Voulait  enoote  de  mea 
yenï;  je  me  retournai,  Je  via  didtinctetnent  rendrôlt  Ml  rej^oaatt 
l'épouse*  vierge,  et  Je  lui  adressai  un  demiet  aalut 

Depuis  cette  époque,  J'at  été  assea  heureut  potu^  A'avol^  à 
accompagner  dans  ce  séjour  personne  qui  me  fttt  cheri  ioajwra^ 
dans  le  chemin  de  la  tie,  j'ai  marché  éana  réfiéchir  k  toat  eé 
que  la  fiiujr  de  la  ritort  moissonnait  fiiur  Ha  route»  6l  le  aourenlr 
du  Père-Lachalse  se  présentait  Ibrtuitemettl  à  mon  esprit^  je  le 
voyais  tel  qte Je  Tavaia  \n  alors,  avec  dea  fombeaut  d^à  nombreux, 
mais  dispeMéa ,   et  entre  eux  des  vides  et  dea  places  désertes* 

Aussi  adressai-je,  eh  entrant,  mea  regarda  du  e6«ë  ek  Je 
devais  déposer  mes  couronnes.  Combien  j'éfaia  simple  !  et  quel 
Alt  mon  étonfiement,  je  dirai  presque  mon  effroi!  Je  me  Irepré- 
sente  Ce  que  dut  être,  Il  y  a  quinae  ans,  la  surprise  de  rémt|vë 
qui  en  avait  passé  trente  loin  de  sa  patrie,  lorsqttll  chercha 
dans  Paris  cea  Jardfns  spadieux,  ces  terraina  vagues,  cei  marda 
verdoyants  qu'il  avait  laissée  à  son  départ,  et  oh  dea  massèa 
d'édifices,  des  quartiers  somptueux  s'étaient  élevéa  avec  Fédat 
et  lé  bruyant  étalage  de  la  civilisation  moderne.  Mon  étonne'* 
ment  ne  Ait  pas  moindre  à  i'aspect  dé  cette  fbrét  d'ift  et  de 
monuments  funèbres  pressés,  étages,  entasséi  ditttf  le  einketlfire 
du  Père-Lachaise«  en  si  peu  d^amiées;  Que  d'arbrea  et  d'arbus- 
tea  !  4ue  de  bronae ,  de  marbre ,  de  granit ,  de  pierreé  de  tout 
genre!  que  de  grûlea  de  tolitea  dimertsiona,  de  thts  de  coloiHies, 
de  pyramides,  de  atathes,  de  mausolées  et  de  formes  sépulcrales! 
qtle  d'inscriptions,  de  noms  ^roprea,  de  IStréa  et  d'iiittofriea! 
que  de  trobt,  de  larmes  simulées  et  d'attributs  !  que  d'hommes, 
de  femtaea  et  fentknts,  toua  inaniméa,  toila  ayant  vécu!  Q^e 
la  mort  eat  féconde!  qu'elle  eat  puissante!  qu'elle  frappe  vite 
et  que  àes  ct^upa^sont  firéquenta!  Que  de  coaquètet,  que  de 
richesséa,  quel  emplrel  „Ifon,  m'écriai-je,  ce  n'eat  pluk  le  aimpk 
„  champ  dv  repOa,  c'est  ht  magnifique  cité  d'une  popuhition  dap 
n  catUvret.** 


84  LE  CIMETIÈRE 

Mais  quoi!  les  Tivants  y  usurpent  la  place  des  morts  et  leur 
disi^ptent  leur  dernier  adle!  Pieux  TojQgears,  je  vous  contemple 
agenouillés  durant  ces  sépulcres  où  sont  façonnés  les  attributs 
symboliques  du  trépas,  où  votre  crédulité  veut  honorer  des  restes 
mortels,  où  un  nom  est  écrit  au-dessus  de  la  porte.  Leves-vouSj 
regfardez,  c^est  un  mausolée  vide^  le  propriétaire  de  ce  monu* 
ment,  encore  dans  la  fleur  de  Tâg^e,  nage  an  milieu  des  dâdces. 
Ne  sayex-Tous  pas  qu'il  appartient  au  riche  de  la  capitale  d'avoir 
son  hôtel  k  Paris,  sa  ^maison  de  campagne  à  Saint-Cloud,  une 
loge  au  Théfttre-Italien,  et  lAie  tombe  au  Père-Lachaise?  ce 
sont  des  arrhes  pour  une  habitation  qu'il  occupera  quand  le 
terme  sera  venu,  iravance,  n  cholsU  i'^^^ffiuon  qu'U  préfère 
aux  rayons  d'un  stfleil  qui  ne  réchauffera  point  sa  cendre,  une 
éminence  ou  un  bas-fond,)  un  voisinage  selon  ses  gotts,  la  soli- 
tude ou  le  grand  monde  et  le  quartier  le  plus  brillant,  car  le 
Père-fiSohaise  a  son  aristocratie  tumulaire  et  ses  faubourgs. 
Toutefois,  n'enviesE  point  le  riche  que  je  viens  de  citer;  lorsqu'il 
bâtissait  avec  tant  de  luxe,  il  était  loin  de  prévoir  qu'une  révo- 
lution, en  1830,  courberait  sa  tète  avec  tant  d'autre^  Depuis, 
j'ai  visité  son  hôtel,  ce  n'était  plus  sa  livrée  dans  la  cour^  sa 
maison  de  campagne,  cib  n'étaient  plus  ses  enfants  dans  le  parc; 
sa  loge,  ce  n'était  plus  son  épouse  sur  )e  premier  banc;  partout 
un  nouveau  maître;,  sa  tombe,  voilà  ce  qui  lui  reste,  elle  ne 
saurait  lui  manquer. 

Les  grands  noms  de  Tanoien  régime  ne  s'inscrivent  plus  sur 
*la  façade  des  hôtels,  comme  les  noms  des  Larochefoucaulf,  des 
CriUon,  dés  Talleyrand,  des  Choiseul,  des  Gontaut-Biron^  que 
l'on  voit  encore.  Cet  usage,  la  mode  l'a  transporté  au  Père- 
Lachaise  pour  toutes  les  classes  où  règne  l'aisance;  partout  ce 
^nt  des  sépuUures  de  famUle;  elles  viennent  y  étaler,  d'avance, 
les  unes  leur  obscurité,  les  autres  leur  orgueil,  toutes  leur  néant 
Il  est,  toutefois,  de  ces  fondations  que  les  plus  tendres  affectioda 
ont  consacrées.  Là,  on  se  donne  rendez-vous  après  le  trépas; 
il  est  doux  de  savoir  que.  l'on  s'y  retrouvera.  La  philosophie 
avoue  également  ces  idées  d'anticipation  sur  la  mort;  sans-doute 
c'est  une  résolution  qui  peut  ne  pas  être  sans  influence  sur  la 


DU  PÈRfi-IiACflAISE.  85 

morâlftë  de  la  rie,  que  celle  d'aller  Toiantlirenient  marqàer  le 
bat  oh  une  nécessite  inexorable  doit  Toiift  oondnire^  ttiëdker  «ar 
aoi-iiiéme  et  essayer  son  cercueil. 

Seal  Tors  le  soir  d'na  joar  de  mëlancoUe,  on  Ta  ainsi  désigner 
sa  place;  seul,  dis-je,  en  un  jour  triste,  on,  suivant  rimpulslan 
dtt  caractère  fonçais,  en  partie  avec  ses  amis,. et  danstun  jour 
de  gaitë;  on  les  consulte  sur  1^  lien /les  dimensions  et  le  plan 
de  l'ëdiice  ;  puis  il  devient,  lorsqu'il  est  achevé,  une  sorte  d'acqui- 
sition nouTelie  dont  le  propriétaire  se  plaît  à  faire  les  honneurs; 
'  on  en  cause  dans  la  joie  des  festins ,  où  n'apparaissent,  ait  tten 
du  cr&ne  repoussant  de  rancie||^e  Egypte,  que  des  images  de 
marbre  poli,  de  gazon  et  de  fleurs*  Cette  fréquentation  fiimi* 
Hère  du  champ  de  repos  semble  adoucir  le  passage  de  la  vie 
à  la  mort>  et  les  rattacher  Tune  à  l'autre  par  mille  liens  nouveaux; 
elle  rend  la  perte  d'un  objet  chéri  moins  amère,  son  absence 
moins  absolue  et  moins  cpm^Iète;  on  se  fait  illusion  plus  aisé* 
ment  sur  son  sommeil  prolongé ,  lorsqu'on  est  souvent  près  de 
V  son  dernier  lit  de  repos. 

Ainsi  s'agrandit  chaque  jour  cette  nouvelle  ville,  entrepôt  de 
cendres  et  d'ossements.  Bientôt  il  faudra  numéroter  les  tombeauXi 
désigner  les  carrefours,  et  nommer  les  rues.  Là,  peut-être^ 
comme  *dans  nos  cités  .vivantes,  on  négligera  le  génie  et  la 
renommée  pour  l'opulence  et  le  luxe. 

Mais  que  tarde-t-on?  Il  y  a  vingt-cinq  ans  à-peine  que  fou 
a  dit  à  la  mort:  „Constaton»  tes  progrès,  élève  ta  cité,  conune 
nous  la  nôtre,  et  comparons.^  Eh  bien,  la  ville  neuve  k  côté 
des  trente  mille  maisons  de  la  vieiUe  LutèCe,  étale  d^è:.  ses 
trente-un  mille  monuments  *)  ! 

*)  Yold  le  nombre  progressif  dss  pierrss  tnmnlaires  depuis  1804. 

On  en  a  placé  en  1804.  •  .  .  113.  en  1810.  ...    76. 

en  1805.  .  .  .    14.  en  1811.  ...    96. 

en  1806.  .  .  .    19.  en  1812.  ...  130. 

en  1807.  ...    26.  en  1813.  .  .  .  242; 

^         .  en  1808.  ...    51.  en  1814.  ...  509. 

en  1809.  ...    66.  en  1815.  •  .  .  635. 

£a  tout,  ion.  -  Bn  iMi,  on  on  esmpte  31,006. 

« 


l^|à  W6  f«lli9  M^Mte  7  «Il  iiéMW^  O»  y  volt  NifMr 
totto  l'iotlfiM  4e  11ii4iïiMei  l«i  gnaAm  »Twiifli  y  «put  Mwir 
eeiM  IrtYertéea  par  des  ardrftoetoi,  éet  ekatpetttiiBm,  #«9 
Mmu4ari|  de»  mafOM  ^  hm  fmile  d'an^a»  «nwterai-e'eal  bien 
•M  4Ue  e»  «KNMtniftfoq,  liHéàk  s'^anmii  devaal  le  igpeolado 
dw  dièfv«i»  daa  ravas,  1^  dea  ëabafandagaa;  car  lea  tamlNMiWy 
tanwUas  et  feaaatvda  daa»  l'afiiiae»  disilenneat  apademc  k  leur 
kaaa»  «taiaaaat  «a  ka^toar,  et  ne  AranTèteraot  pfdnt  aaaa-daiita 
i«  dfvvd  eti  lia  ami  panrenmii  Oa  iftlt  kâ|f  ene  m«ltli|i4e  de 
p^Uea  pyraarfdaa  afant  d'employer  tant  d'apnéaa,  de  braa  jit  de 
ptemrei  à  oanilra^fpe  le  memmie^t  gigantaaqve  de  Ghéopa. 

fà  al'lk  lea  aigidUea  dea  pyramides  qai  aeet  aa  Père-LaeliMee 
a'diaîiemit  aindeaaea  daa  aetrea  lemfceaaic.  fm  a'en  ea<  falfo 
9i%e  ebdiiaf  «e  ea  marbre  de  Carrare  n'attealâl»  par  ane  ëidratfoa 
de  fawrftale  pieda,  ropalaete  raaité  d'en  tapiaifer  d«  roi.  Use 
iaaeriplien  aordt  indiqué  que^M.  Baidard  Iiri-mème  a^U  fatt  la 
veyafe  de  Ciènaa  peur  cbo&rir  le  marbre  le  p]a«  par.  Des  foviUea 
en  terre  de  quarante  pieds  de  prafoadenr  agrafent  en  Qeu  et 
4M,tM  fr*,  avivant  le  rœn  de  dëfrint,  àHaieet  être  eensacréa 
à  ce  HManment,  laraqné  sea  héritfers  jogèvent  ^ee  sa  d^niUo 
Martelle  ite  pourait  Tepeaer  nidie  part  plna  dignameat  qne  daea 
la  abapaUe  de  l'bApital  de  Saint-Mandé,  éleré  avee  en  «dilien 
qaCil  arait  i^néponr  cette  œuvre  phihuitrepiqne^ 

La  place- destinée  à  ce^phare  de  l'opalenae  indnatiiefle  n'est 
paa  restée  ride;  sur  le  devant,  et  à  l'extrémité  de  la  frauda 
avaene  du  nord,  nne  pyramide  manamenlale  s*élève  ai^nrd'M 
panr  me  riche  fandlle  partaga^  dn  nem  de  JM^a  SmUca;  on 
arrive  à  sa  base  par  denx  escaliers  latérma  de  qideee  on  vinfl 
marches,  et  nn  troisième,  placé  an  centre,  conduit  au  caveau 
qu'elle  surmonte,  et  dont  h  moitié  seulement  appi^ralt  au^demus 
du  sol.  '  Comparés  k  de^  constructions  si  dispendieuses,  combien 
semblent  déjà  gothiques  ces  simples  cadeaux  fermés  d'une  porte 
de  broute,  et  fastueux  naguèi^e^k  côté  des^  premiers  sarcophages  l 
Aujourd'hui  Fen  bâtit  des  chapelles,  et  la  plupart  des  monuments 
adoasés  aox  eateaux  n^ont  pas  moins  de  deux  étages,  un  re»-de- 
chaessée  anr  la  roule  d^af-bas,  et  un  antre  supérieur  ponr>  celle 


DU  Pftra*iAQBitfSB.  W 

à'mÊrifnt  Âmi  im  wSmi^  ixmf4  iasMoate  par  le»  dimcMtoiii 
te  €«f  Mttc^e,  dhMn«a4«il*il  ave«  «ntiAt  de  Joitdiie  4m  de 
mùweté,  eu  ft'trrêtonl  prêt  de  cbacva  d'eux:  „Qiii  denewndt  là!^^ 

Tels  eont  les  prQg»è«  de  l'esteetttien  deat  ke  tornbea,  911e 
d#à  elle  tofllt  à  le  laretpérild  d'une  entrcfiiie  «ptfoiele  dee 
eéfulluTes. 

Per  lea  «eiei  de  cette  entrepriM^*  le  tombeen  mène  de  Vdpou 
n'eit,  pies  dékhté;  Ten  e  ebaervd  qee  e'ett  celui  4|ei  edeete  le 
flm  d'ebeedoe;  cette  obsèrvetioB  «emUe  {Nidde«  |Jo  lieiDiiie 
peut  eppetteidr  i  uee  premidre  fenme  par  le  edte  d«  8oev#pfart 
et  à  HiM  «ecende  par  «ne  douce  eoBununauté  d'exiatenee;  une 
feoune  ne  peiett  peint  nde  pour  u^  Ul  pertiffe*  liOieipi'eUe  te 
revarie,  et  il  en  est  peu  qui  ne  ae  ddvouenft  è  de  eeeendea 
aecea,  rannéau  du  piemier  bynen  qu'elle  rtfpndie  en  èvpevte 
lea  demièrea  traeea;  c'est  l'anneau  de  |Nden  auquel  a'attaehalt 
le  mémoire  de  Sicbde.  Maia  que  l'on  demande  quellea  t^oAea 
id?èknt  le  mieux  un. amour  qui  «urrJt  b  la  aépaiiatifn  et  le 
aettttment  d'une  ame  toi^ours  unie  à  l'objet  qu'elle  a  perdes  ne 
aent-ce  paa  cellea  ob  dorment  dea  enfbnta)  on  reooun^  vite 
eb  »  paM<  le  demi  d'une  mère!  Deuil  b  jamaia  iue&çable!  C'est 
par  lui  surtout  que  le  voix  du  marbre  eeit  nous  attendrir*  l^ni 
n'a  point  lu  les  inscriptions  de  la  doulenr  maternelle  ne  derine 
pas  tout  ce  qee  le  osanr  petit  renfermer  d'éloquent  et  de  snbUme 
en  quelques  meta.  ' 

J'obsen^sis  les  mouremeats  d'une  Jeune  femme  parmi'  cea 
msisifa  ob  se  rdftigie  le  recueillement  que  la  éltoaction  evile 
des  allées  principales.  Cette  femme  aussi  étsit  To^e  d'un  }e«ne 
enfant  I  aree  quels  soins  je  la  voyais  remplacer  par  des  fleurs 
nouvelles  les  fleurs  aitèt  fanées,  eppuyer  d'np  pied  léger  sur  la 
bâcbe  qu'elle  era^^nait  d'enfoncer  trop  avant,  répandre  l'eau  d'un 
petit  arrosoir  placé  derrière  un  if,  et  sourire  eux  jpreedères  poin- 
tes de  verdure,  que  dis-Jei  sourire  au  vimf  e  de  son  flis,  toujours 
rient ^ponr  elle!  Trois  pieds  de  terre  ne,  semblent  point  hd  en 
dérober  l'aspect:  elle  n'est  plus  auprès  de  sa  tombe»  mais  auprès 
de  son  berceau,  il  dort.M  tendre  mère!  elle  M  sourit,  maia  elle 
eraini  de  l'éveUÏer.  Étranfère  b  tout  ce  qui  n'était  pas  cette 


88  .  LE  CIMETIERE 

douce  préoecnpatiOB)  elle  n'en  ftit  point  dMrdte  par  l'empre»- 
semént  nmnifesté  anteor  d^elle  et  occadonné  par  l'arrivée  d'un 
riche  eenToi. 

Toiit  le  monde  acconrait  à  cette  rencontre;  chacun,  poar 
ëriter  nne  mnltitnde  de  dëtonra,  escaladait  les  tertres,  soirîliaft 
d'un  pied  fangeux  les  pierres  tumnlaires,  et  faisait  fléchir  les 
ariUes  noires,  faibles  remparts  des  demêni^es  sépulcrales.  Les 
personnes  mêmes  qui,  un  moment  plus  tôt,  avaient  «paré  avec  im 
soin  reUgieu  le  dernier  asile  d'un  parent  ou  d'un  ami,  Impri- 
maient leurs  pas  sur  la  terre  fraîchement  amoncelée,  qqe  la 
piété  filiale  n'avait  pas  encore  eu  le  courage  d'enceindre  d'une 
clôture,  OU' faisaient  tomber,  en  passant,  quelques  couronnes  de 
fleurs  blanches,  la  plus  légère  des'  offhindes.  Tant  il  est  vrai 
que  le  cyprès  même  de  la  tombe  n'est  sacré  que  pour  celui  qui 
l'a  planté!  Cette  profanation  irréfléchie  se  renouvelle  toutes  iea 
fois*  qu'une" pompe  solennelle  accompagne  un  cercueil. 

Au  reste,  il  suffit  de  parcourir,  au  sein  de  ce  séjour,  le 
temps  compris  entre  uli  lever  du  soleil  et  son  coucher,  pour 
connaître  les  extrêmes  si  opposés  que  renferme  la  capitale.  -De 
même  que  dans  les  forêts,  au  déclin  de  Tautomne,  il  tombe  à 
chaque  instant  des  feuilles  de  tous  les  arbres,  de  même  on  enlève 
à  Paris,  chaque -jour,  des  dépouilles  mortelles  de  toutes  les 
classes.  Cette  population  d'un  million  d'âmes  rejette  continuelle- 
ment hors^de  son  sein  quantité  de  ses  propres  débris;  elle- 
même,  en  masse,  ne  èesse  de  s'avancer  vers  les  trois  encdntes 
pririlégiées  pour  Fengloutir;  au  midi,  vers  le  Mont-Parnasse;  au 
nord,  vers  r«ncienne  colline  de  Mars;  et  à  l'est,  vers  le  coteau 
de  Ménil-Montant;  le  temps  n'imprime  pas  à  son  vaste  lialancier 
un  seul  mçuVement  qui  ne  la  ponàse  tout  entière  vers  ces  trois 
directions.^.  Et  c^est  sur  les  chemins  qui  conduisent  k  un  tel 
bût  que  retentissent,  du  matin  au  soir,  les  cris  de  l'alégresse 
populaire,  le  bruit  d'une  musique  toujours  animée,  les  chants  et 
le  fracas  des  noces  de  faubourg!  Le  corbillard  et  le  carrossé 
de  mariage  sortent  pai^  les  mêmes  barrières,  se  rencontrent  fré- 
quemmenti  et  quelquefois  même  les  deux  cortèges  sont  obligés 
de  «se.  mêler:  rapprochement  singulier  des  phases  de  l'existence! 


^  / 


DU  PÈRB-LACHAISE.  89 

Ces  contrastes  iii'oc€tt{Niieiit  encore,  et  déjà  je  me  IrMTsfs 
an  mitka  de  cette  brillante  diTlsion  du  cimetière  eâ  sont  venues 
se  grouper  les  grandes  notabilité^  de  l'empire,  et  que  l'on  pour^ 
rait  appeler  le  quartier  des  Maréchaux.  Tout-à-conp^  le  ronlë* 
ment  d'un  tambour  funèbre  parvint  jusqu'à  mfA\  une  décharge 
de  mousquéterie  se  prolongea  en  échos  répétés;  je  crus  voir 
soudain  les  ombres  illustres  dont  j'étais  entouré  tressdlHr  et 
s'élancer  au-devant  d'un  firère  d'armes  en  lui  demandant  le  nom 
de'  son  dernier  champ  de  bataille;  je  m'avançai  comme  pour  lea 
suivre;  et  j'aperçus  presque  aussitôt  le  peloton  de  garde  natio* 
nale  qui  venait  de  rendre  \e^  derniers  honneurs  militaires  an 
cercueil  d'un,  sergent  de  sa  compagnie.  Jamais  les  détonations 
d'armes  à  fen  ne  furent  si  fréquentes  an  cimetière  dé  TEst;  il 
n'^t  pas  de  jour  que  Ton  n'enterre  avec  le  même  fracas  quel-r 
que  paisible  citoyen* 

Deux  autres  corbillards  avaient  franchi  le  seuil  en  même 
tempsj  et  plusieurs  suivirent  à  de  courts  intervalles. 

Quoique  à  toutes  les  heures  du  jour  les  portes  du  cimetière 
du  Père-Lachaise  soient  ouvertes,  c'est  le  matin  surtout  que  lea 
convois  se  succèdent  Dans  la  nuit,  à  uner  heure  congtanmient 
fatale,  qui  commence  lorsque  les  étoiles  4>nt  franchi  leur  xénith, 
et  déclinent  vers  l'occident,  la  mort  a  fiiit  sa  ronde,  et  planté 
çà  et  là  ses  drapeaux  noira  sur  diverses  habitations f  puis,  dès 
que  Paris  est  sorti  du  sommeil,  et  que  de  lourds  chariots  ont 
parcouru  les  mes  pour  les  piûrger  des  immondices  entassées  sur 
la  voie.,pubUque,  des  chan  de  deuil  s'avancent  par  les  mtoes 
routes  pour  débarrasser^  aussi  les  douse  quartiers  des  corps 
exposés  sur  le  seuil  des  maisons.  La  plus  grande  partie  s'ache*^ 
minent  vers  le  cimetière  de  l'Est. 

A  chaque  instant  on  voit  le  cocher  funèbre  en  franchissait 
le  seuil;  jamais  ému,  d'une  physionomie  par&itemènt  uniforme, 
soit  qu'il  entre  ou  qu'il  aorte,  il  tient  machinalement  Jes^  rênes; 
et  sa  figure,  qui  ne  porte  que  l'empreinte  de  l'habitude,  est 
tellement  insignifiante  quil  n'a  pas  même  l'air  ennuyé;  on  en 
pourrait  dire  presque  autalit  de  l'attelage.  Des  hôtes  nombreux 
qnll  amène,  l'un  est  suivi  d'un  long  cortège  dont  la  bienséance 


»' 


00  us  CUiniftRE 

W  fvtmra  w^  dflrnière  fob  kt  iMmnmm  tofit—it»  et  tiir 
H  ptar  ftiteoii  de  Dirnet  é'argwl,  tef  tealflt  qne  Tm  voie 
Uon  BMivesl  à  cet  fiobei  €fMiv«i%  n  prtadre  plaoe»  à  drollie» 
dtM  la  CiMMiéM'AfttiD  do  Père-Ladudie,  L'«iitr«  ««tt,  à  ftnebe, 
im  eheiiin  plna  aolttelre;  ce  dernier  eirivaiil  eei  veno  leiil,  k» 
▼Ivinte  Tout  qidtté  avwitdl  qne  le  vie^.  Vaieéneiit  Je  elum^be 
derrière  le  corbillard  soo  «oi««e  aaUi  le  ceoderfe  a  OMpèeké 
le  eUeo  de  fraocbir  le  aeoil,  et  fa  eootraint  de  a'dlo%oer;  le 
Mêle  animal  témoigne  ta  doolenr  par  sea  borlementa,  ae  retenme, 
a'nrrète,  retient,  rdde  aotonr  dea  mwra,  erre  dana  la  eampag»e» 
ei|  eeBMBe  un  être  qd  n*a  phia  d'ami,  plna  d'aaile  anr  la  terre, 
■e  aait  ob  ae  dtarlger,  ni  sur  qni  reporter  aen  attachement» 

Cependant,  aoa  m^tre  tranaporté  dana  nne  excavation  ob 
Ton  deacend  par  nn  grand  nombre  de  degréa,  prend  bientèl 
place  à  côté  de  celui  qni  Ta  précédé;  là,  aana  diatinctfam  den 
acxea  ni  dea  âgea,  lea  corpa  aont  nia  par  rangéea,  b-peine  népn- 
réa  lea  nna  dea  antrea  par  un  pied  de  diatance*  Cette  /otao 
cammmse  qne  la  mort  ne  pent  combler  qn*à  Taide  d'nn  ^  tempe 
amea  long,  eat  tonjonra  béante;  on  ne  la  regarde  paa  aana  élirai* 
Agenonfllée  prèa  *dn  bord,  une  jeune  fille  rétne  de  laiife  noire, 
la  tète  anr  aon  aeln,  et  lea  maina  Jointea»  prie  avec  fenrear;  la 
pauvre  enfant  a  doublé  aea  veillea  et  en  a  épniaé  le  produit, 
avant  de  recourir  pour  aa  mère  k  l*aaile  de  la  Charité  ;  elle  prie, 
et  d'un  air  conaterné,  ae  demande  vera  quel  endroit  die  pont 
adremer  dea  regarda  confiante,  Apvèa  elle,  car  Je  la  contemplai 
Juaqu'att  moment  ob  elle  s'éloigna,  je  via  venir  un  homme  d'une 
conteqance  amurée,  maia  le  viBage  vivement  ému,  c'était  un 
militaire;  long-temps  prisonnijsr  loin  de  aa  patrie,  aon  abaence 
avait  contraint  aa  jeune  épouse  d'aller  monrir  soua  le  toit  de  la 
pitié;  le  malheureux  regarde  comme  a'il  la  cherchait,  comme 
aH  potavait  la  voir..*  Il  a  des  larmea  à  répandre,  et  ne  aait  quelle 
place  en  arroaer!  L'objet  de  sa  tendreme  eat  enfoui  dana  ce 
péle-roèie  de  cadavrea:  nul  aanglot  ne  a'eat  lait  entendre  lors- 
que la  pelle  dn  terrassier  l'a  rendue  invisible,  et  nulle  voix  n'a 
béni  sa  dépouille.-  n  n'y  a  pdnt  de  prêtre  è  l'enterrement  dea 
pauvres. 


9v  ffimiMààmàMm.  91 

Je  immi^  m  «iin  stià^t  ti  iMitrç  AwnlèM  rérdiitioii 
tell  iiffNiKe  m  Pir«44ifibiiiBe  par  qiieiqiiea  momuBetttsi  11  me 
eembiliH  4e  ^M^  de  VtnetçnM  peHe  d'ealrëe^  el  me  montre 
à»  loin  lee  trois  eoaleiurf  eecloyeiitefl,  J'approolial,  le  front  dé- 
ee«Tl^rtr  im  oiieple  treillege  d'o«ier,  deex  rectenglet  parallèlet 
avec  une  bordure  de  buia,  un  aeul  drajpeau  et  deux  croix  de 
beias  #i|r  l'uvei  é^  nota:  ^  te  mémoire  de  Piètre  RMu^  égé 
éê  0Ï  um%un9  a»  PieUem  Aê  28  juOM  18S0.  De  proJundi$; 
aur  l'autre:  Jbi  repo$e  une  VicUme  èteefmue  du  9»  jumei  lisM 
ih  prtfimdiBé  Combl^ii  cea  inota  me  touchèrent!  Victime  incon- 
nue, et  elle  dort  dana  un  encloa  fraternel!  lea  mêmea  aoina 
Iionorent  )ea  deux  tdmben!  Qhl  aana-donte/on  lea  trouva  morte 
kin  de  toea  lea  autrea,  au  détour  de  quelque  rue;  pettt«-ètre  ne 
a'étalent-ila  jamaia  Tua  aupara?ant;  peut-être  aTalent-ib  partagé 
ee  qu'on  ae  prêtait  dana  cea  cmellea  Journéea,  de  la  poudre  et 
dea  balles  i  k  combat  lea  rendit  frèrea;  fia  tirèrent  peut-être 
leng-tempa  avant  d'être  eperyoa,  et  peut-êbe  au  même  inatint 
le  plomb  royal, lea  renveraa  toua  deux!  Honneur  aux  parenta  de 
l'un  qel  voulurent  devenir  ceux  de  l'autre;  ce  fut  une  penaée 
vertueuaecBt  uee  «evre  patriotique  que  de  ne  paa  lea  aéparer. 
Bt  quelle  était  cette  victime  inconnue  9  pent4itre  un  père  que 
aea  enfanta  attendirent  en  vain»  un  fila  que  aon  père  cberche 
aana  le  trouver;  combien  il  y  en  eut  alnâl  que  leur  famille  ne 
develt  pofait  revoir!^* 

tlaia,  paix  fUY  amla  et  aux  ennemia  dana  cet  adle  ob  lia 
repoaent  également,  eb  lllluatre  Mey  el  déjk  plna  de  cent  trente 
de^  1^8^  V^  ^^  eendamnèrent,  dormiraient  du  même  aommeil 
ai  la  iamlU^  de  ce  fuerrier  n'avait  mki  aea  reatea  k  l'abri  dea 
névolutlapi  dana  aea  pieprea  domainea;  ob  lea  peuplea  lés  plua 
leng^^tempe  diviaéa  de  HBurope  ont  dea  repréaentanta;  ob  dea 
llla  erranta  de  tentea  lea  natlona  ont  trouvé  une  tombe  hoapi- 
taHère,  Au  ndiieu  du  groupe  de  noa  granda  capitainea  et  de  noa 
gvanda  erateerei  Je  ne  penx  Ure  aana  uhe  vive  émotion,  aur  le 
marbre  dHin  patriote  grec,  une  inacription  écrite  dana  la  langue 
d'Hoaière  et  aveo  eea  mêmea  earactèrea  dont  fut  tracée,  il  y 
e  deux  pille  dWK  eenta  ens»  In  plna  aeblime  dea  épitapbea; 


92  LBCIMBTIÈRC 

;,pM«tiit,  Ti  dire  à  Sparte  -  qne  nous  repoMHia  ie!  pour  «Toir 
„obëi  à  sev  saintes  loiek^^  N'avez-vons  pbiiit  m\  êomme  mol, 
l'étranger  reconnaître  le  nom  d'un  oonpàtriéte,  s'arrêter  pensif, 
et  s'émouvoir  à  l'idée-  dn  Toyageor  surpris  par  un  trépas  inat- 
tendu, gisant  loin  du  dernier  séjour  qu'il  s'était  peut-être  préparé 
d'avance  Hsur  sa  terre  natale? 

Ah  !  celui-là  seul  qui  sommeille  en  ce  lieu  sur  un  sol  étran- 
ger  n'a  point  de  part  auY  larnies,  aux  sanglots,  aux  milliers 
d'offrandes  du  lendemain  de  la  Toussaint;  c'est  la  fête  des  morts, 
cW  une  fête  publique.  C'est  dans  ce  jour  qu'9  faut  voir  aborder 
au  Père-L^chaise  une  population  de  tous  les  éges  et  de  tons 
les  sexes;  ici,  une  famille  presque  complète;  là,  un  orphelin 
tout  seul;  ailleurs,  un  frère  et  une  sœur  déjà  sérieux  avant 
Tépoqne  de  la  raison,  orphelins  aussi   et  frêles  appuis   l'un   de 

I 

l'autre  dans  un  monde  si  rempli  d'écueils.  Il  semble  que,  pendant 
toute  l'année,  la  douleur  s'amasse  pour  ce  jour  solennel;  alors 
il  n'est  pas  un  coin  retiré  du  cimetière  qui  ne  devienne  l'écho 
d'un  gémissement;  pas  un  endroit  du  sol  oh  chaque  personne 
agenouillée  ne  presse  "un  être  muet  qui  était  venu  avant'  elle 
rendre  hommage  à  une  poussière  humaiiie  dont  la  siéline  a  pris' 
la  place.  La  douleur  et  l^ttendrissehaent  planent  sur  ce  grand 
espace,  et  montrent  combien,  en  général,  la  nature  a  doué  l'homme 
de  bonté.  A  voir  un  tableau  si  mouvant,  une  multitude  si  pressée 
dans  uti  tel  lieu,  on  croirait  que  le  juge  suprême  a  dit  la  parole 
dé  Massillon:  j,Mort8^  levez-vous;^  que  les  tombes  se  sont  ouver- 
tes .pour  rendre  leurs  dépôts  à  la  lumière  et  à  la  vie. 

Cet  immense  concours  ne  se  renouvellerait  pas  de  Tannée, 
ci  la  terre  n'avait  point  à  recevoir,  à  de  longs  intervalles,  le 
dépôt'  sacré  de  ces  hommes  qui  ont  toute  une  nation  pour 
fainille,  et  à  leur  départ  de  la  vie,  une  popul&tion  entière  pour 
cortège:  ainsi  vinrent  accompagnés  Foy,  Manuel,  et  Benjamin- 
Constant. 

Au  milieu  de  cette  *8plendeur  du  trépas,  c'est  vers  ces  troio 
tombeaux  que  se  précipite  d'abord  la  jeunesse;  dans  Foy,' 
Manuel  et  Benjamin  Constant  furent  personnifiées  l'éloquence 
de  Tame,  Téloquence  de  la  raison,  l'éloquence  de  l'esprit  Debout 


ou  PÉIiE-IiACHAISE.  v    ^3 

mur  «on  vaste  piédestal,  le  premier  de  ces  orateurs  semble 
attendre  que  tout  se  réveille  autour  *  de  lui  pour  céder  de 
nouveau  à  sa- puissante  inspiration.  Ce  sera,  certes,  nnfaittransr 
mis  à  la  postérité  cjue  celui  de  l'élan  unanime  de  la  France  se 
chargeant  du  douaire  de  sa  veuv«  e^  de  la  dot  de'  ses  fils.  La 
nation  acquitta  cette  dette  par  l'offrande  de  plus  d'un  million, 
mais  elîe  n'étendit  point  sur  le  catafalque  du  soldat  républicain 

le  dernier  manteau  de  la  pairie  héréditaire. 

Comment  le  million ,  de  la  reconnaissance  a-t*ii  pu  se  convertir 
eh  obole  pour  Manuel...?  Tobole  aurait  manqué  si  le  pauvre 
chansonnier  n'eikt  fait  la  quête;  cependant 

Bras,  tête  et  coeur,  tout  était  peuple  en  lui  ! 

De  simple^  pierres  recouvrent  ses  restes  et  ceux  de  Benjamin^ 
Constant  jusqu'au  jour  du  Panthéon. 

Sans  réclat  de  ces  trois  renommées,  notre  •  époque  ne  laisse- 
rait point  de  vives  traces  au  Père-Lachaise;  on  s'y  croirait 
encore  dans  le  domaine  de  l'Empire,  taiit  le  faisceau  de  gloire 
formé  par  la  réunion  des  grands  dignitaire9  de  la  couronne 
impériale  sur  une  même  éminence  éclipse/toute  autre  splendeur; 
tant  la  magnificence  de  leurs  mausolées  atteste  la  ^érité  de  ce 
mot  de  Napoléon  confirmé  par  le  peuple  et  Tarmée:  „J'ai  trop 
enrichi  mes  maréchaux.^ 

A  gauche,  sur  le  bord  de  la  grande  avenue  montante  qui 
entoure  la  partie  de  l'est  du  cimetière,  09  rencontre,  asaes  loin 
du  groupe  principal  adossés  à  la  terire  et  déjà  dégradés,  les 
tombeaux  en  marbre  noir  du  maréchal  Kellermann  et  de  sqq 
épouse;  Kellermann  l  voilà  le  nom  qui  rappelle  Valmy,  son  coeur 
y  repose;  Yalmy  rappelle  Jemmappes.  Ce  furent  deux  victoires  « 
presque  jumelles,  des  victoires  du  soldat-peuple,  des  républicains 
pieds-nus  !  Qui  aurait  pensé  qu'elles  dussent  devenir  un  jour  les 
cariatides  d'un  nouveau  trône? 

En  continuant  de  monter,  Ton  admire  bientôt  la  sépulture 
de  la  famille  du  prince  d'Eckmuhl,  puis  celle  de  la  famille  du 
duc  de  Tarente  et  le  mausolée  de  cet, intrépide  ducPecrës  qui 
eut  un  singulier  et  déplorable  destin;   ce   fut  de  survivre  h 


04  Lis  ClMETtÈHE 

l'explorion  4e  «on  TsUsean,  le  BuHlaumê  fUl^irec  lequel  il 
avait  santé,  et  de  ttonrif  Victime  d'une  mine  placée  dans  aon  Ht 
même,  ob  nh  nAnétMt  qnt  le  tolalt  avait  eaché  j^liiilenM  hfttê 
de  pondre,  auxqnellea  il  mit  le  fen!  '  PlnÉ  loin,  li  place  oli  tmt 
la  pierre  qnl  porta  cette  inioription» 

,,  Ci-o1t  hE  MAMÂORAM»  MBT,   DUC  S^ElCHIH «BN ,   PHnOB  VB  Là  MoSKOWA» 

,,  DÉCÉDÉ  ! . . .  LB  t  B^cEmaB  1815.  «< 

Preaqne  k  égale  instance  du  doyen  des  maréchaux,  dn  brave 
Serrurier,  s'élèvent,  majestueuses,  les  deux  pyramides  de  marbre 
blanc  qui  recouvrent  ses  comparons  Sncbet  et  Masséna.  Peu  de 
monuments  sont  aussi  somptueux:  la  première,  enrichie  des  pins 
belles  sculptures  et  dont  le  principal  ornement  est  lé  nom  du 
duc  ^'Albnféra,  avec  des  noms  de  batailles  dans  tontes  les 
contrées  de  l'Earope  ;  l'autre,  sur  laquelle  sont  gravés  ces  titres 
éloquents:  RiooH,  Zurich,  Gênas,  EêèUngi 

Près  de  t  Enfant  ehéri  d9,  la  Victoire,  on  cherche  le  maréchal 
Lefebvre;  lui-même  avait  choisi  sa  place  dans  une  visite  au 
Père-*Laohaise:  „Souvenei-vous,  avalt^il  dit,  que  A  je  meura  à 
„^Pari|B  je  veux  être  enterré  Ik,  près  de  Masséna^  Nons  vécûmes 
„  ensemble  dans  les  camps,  dans  les  combats  $  nos  cendres  doivent 
^obtenir  le  même  asile  .«/^  Le  catafalqne  est  magnifique,  deux 
Victoires  ailées  soutiennent  une  couronne  snr  sa  tète,  d'une 
parfaite  ressemblance;  un  serpent,  gage  d'immortalité,  s'enroule 
autour  ..de  son  glaive  ^  sur  le  fronton,  le  nom  de  lî^afore  sana 
épithètes,  et  derrière,  des  trophées  avec  cea  mota  ; 

F&BVBVf,  AViJIT-GAaaB. 
PAMA«B  DU   RBIN. 
ALTBlTKIRCaBir. 

DAirmè. 

ttOHttttHAlt. 

Tel  est  le  0gt  éclatant  de  te  douleur  d*tnie  épouâie  qui  cmi 
pouvoir  se  passer  désormais  dn  plus  briUaUt  ài^Oèssoire  de  le 
parure  d*une  femme,  et  y  consacra  le  produit  de  aeit  diamants. 
Le  monde  ft'etft  souvent  oeeupé  de  saillies  peu  tonfotmes  à  son 
langage,  il  sera  bien  de  parler  aussi  dana  le  monde  de  c^  dernier 
trait'  non  moins  étranger  à  ses  habitudes. 


SO&DAT, 
nABjftOHAIi , 
DUO  DB  DAMTCia, 
PAUl  DB  FaAMCB, 


ou  PÈlUS-IiAGHAISE.  95 

Mftb  ta  foule  t'arrête  iennt  une  tente  ittipeieiile  es  forme 
de  chapelle,  ta  cendre  de  Cambaeérèâ  y  e«l  renferme^}  il  y  a 
dans  ce  nein,  ta  mémoire  de  deux  frandea  dpoquea;  les  tltrea  à 
ta  reconoaicMnce  de  aea  concRoyena  ne  hd  man^netil  pat,  mail 
le  phit  beau,  tanr- doute,  e'ett  qee  le  Codé  NûpM^  n'aurait 
paa  été  appelé  à  tort  le  Cbdfa  Crnnèaeêrès.  Prêt  de  ce  mort 
iUnttre,  J'en  cherchait  an  antre  qni  en  ett  Aolf^né;  je  rétrogradai, 
je  firancUt  let  deux  rontet  drenlairea,  dont  l'nne  règne  an-deatua 
de  l'antre,  et  un  pina  baa»  dan»  nn  tertaln  oh  0  domine  teltl^ 
je  me  tronval  en  face  d'nh  aoperbe  mautolée;  il  n'ett  nt  de 
marbre,  ni  it  granit,  id  de  porphyre;  on  l'a  fait  d*nne  pierre 
grbàtre,  convenable  h  l'atpect  d'nn  monument  ftmiSraire;  ta 
carrière  d'oh  elle  fnt  tirée,  je  l'Ignore,  mata  l*érgneil  natfonal 
de  M.  de  (%abrol  de  Tohic  polir  let  minéranx  de  iTrance  ett 
connu,  et  ce  monument  tera  ta  aépitlture  de  ta  ftmiile.  An-dettna 
d'an  cavean  tpacienx,  dont  l'oivertnre  n'ett  qM  le  cintre  d'ail 
arceau,  pote  à  dix  piedt  de  terre  nn  tarcophage,  «tné  de  fignrea 
en  bat-reifef ,  et  recontert  d'an  ciel  tontenn  par  det  colonnet. 
Dant  c6  tarcophage  ett  recueille  la  dépouille  mortelle  du  beau- 
père  de  Tancien  préfet  de  Paria,  de  Lebrnn  l'architrétorier. 
Gambacérèt  et  Lebrun  I  l'illution  du  rapprochemeat  de  cea  deux 
noma  fit  que  j'en  cherchait  mi  autre  encore  i  voilà,  me  ditnit-je, 
le  tecond  et  le  troitlème  contul .  de  la  llépablique  Ftunçaiae: 
le  preioler  coufeul,  oh  repoae-t-il!K...  L'anivera  le  tait. 

%iellet  paget  d'hittoire  méléet  dant  ce  cimetière!  députa 
vingt-cinq  unt,  not  révokitiont  viennent  t'éteindre  et  rendent  ce 
terrain  brûlant  ;  nnlle  part  J^  ne  tturtlt  remuer  det  cendrea 
bien  refipoidiet.  D^k  quinue  moit  te  toni  éeouiét  députa 
rembarquement  de  Cherbourg,  et  Je  Ht  dant  une  IntotiptlM 
taline,  gravie  par  let  aoint  du  corpt  munldpal  de  Parbt 

„AV  CtfOTBlI,    ATlHt    BUH    OiaiTi    BM    LA    rATaiB,    PAUOB    q,V9    LB 

ymBoita  VL  FIT  HAlrma  paboi  fis  ooKciTOYaHt  aa  aum  aa  aiTAtftta 
&A  imaAacnta  tàamtm,**^ 

CTeat  pretqae  au  fond  de  l'une  dea  deux  avenuea  qui  tra* 
veraent  dana  aa  targeur  le  Père-Lacliab^,  bien  loin  de  l'en^roil 


96 


LE  CUNETIÈRE 


OÙ  repaie  le  iDaréchal  Ney^  qu'il  faut  chercher  le  tombe  de  M. 
Bellart  oh  ces  lignea  sonl  écrites. 

Pourquoi  de  l'autre  côté  de  Tallée,  sur  hi  haute  pierre 
mouumentale  du  comte  Desèscy  le  détail  de  ses  emplois  1  Pour 
moi,  je  n'y  laiMerais  que  son  nom  et  les  tours  du  Temple  qu'on 
y  a  sculptées..  Rien  de  superflu,  rien  d'aride,  surtout  lorsqu'un 
mot,  un  rapprochement,  une  forme  quelconque,  expriment  l'idée 
d'où  le  sentiment  doit  naitre.  J'aime  ces  deux  mains  de  bronse 
qui  se  joignent  entre  deux  tombeaux,  et  dont  l'une  appartient 
k  une  femme,  pmsqu'un  bracelet,  gracieux  emblème  de  parure, 
entoure  Ton  des  poignets.  JTaime  encore  ces  trois  colonnes 
jouîtes  par  leur  base  et  leur  sommet,  iiu  centre  de  la  demei|re 
.oh.  le  bon,  le  patriote  Alexandre  de  Lameth  attend  ses  frères. 

.C'est  ainsi  que  dans  les  jours  d'alBuence,  on  s'approche  en 
groupes  nombreux  des  tombes  remarquables,  que  l'on  se  redit 
Fhhitoire  des  hommes  célèbres  que  tous  les  chemins  de  la  gloire, 
quelque  divers  qu'ils  soient,  ont  conduits  an  même  but. 

J'ai  parcouru  la  partie  ia  plus  opulente  du  Père-Lachaise, 
celle,  ai-je  dit,  que  Ton  pourrait  nommer  le  quartier  des  maré- 
chaux; mais  ne  m'arrétai-je  pas  avec  des-  sensations  plus  déU- 
cienses  au  milieu  de  ces  bosquets,  dont  le  tombeau  de  Ueliile 
est  devenu  le  c'entrç,  et  que  je  me  plairais  à  consacrer  par  la 
désignation  de  corbeille  des  aria.  Le  hasard  seul  n'a  point 
groupé  en  cet  endroit  les  tombes  de  Delille,  Gx^Stry,  Bernardin 
de  Saint -Pierre,  Charles,  madame  Dufresnoy,  madame  Dngason, 
mademoiselle  Raucourt,  Fourcroy,  Haûy,  Thouin,  Breguet,  Parny, 
Jpseph  Chénier,  Bellangé»  Brongniart  (l'architecte  même  dn 
Père-Lachaise),  Mercier,  Guînguené,  Faveaux,  Talma,  Qéricault, 
madame  Blanchard,  Berwick,  Méhul,  Persuis,  Nicole,  et  une 
foule  ^'autres.  Certes  le  choix  et  la  sympathie  ont  présidé  à 
cet  assemblage  de  noms,  dont  aucun  ne  passe  devant  l'esprit, 
sans  toucher  une  fijbre  du  cœur,  du  sans  émouvoir  l'imagination. 
Il  en  est  aussi  d'épars  dans  d'autres  parties  du  cimetière: 
l'amitié  et  la  reconnaissance  n'ont  garde  d'oublier  Monge,  l'abbé 
Sicard,  madame  Cottin,  Béclard,  Percy,  Chaussier,  Girodet,  Picard, 
Uésaugiers,  et  combien  encore  que  je  suis  contraint  (d'omettre? 


DU  Pi:RE4»ACHAISE.  97 

»  > 

'.  Cependant  les  nombreux  adeptes  d'une  seote.  nôuTeUe  ne 
dem&ndent  la  tombe  de  leur  maître f  .elle  est  là;  je  ne  m'en 
approche  pas;  je  crains  de  fouler  un  dleuL.«  II. y  atémoi|;nage 
de  la  foi  sainlrsioionienne  sur  une  tombe  du  Père-Lachaise: 
une  fenunef  Marie  Simon,  est  morte  dans  cette  croyance; 
heureuse  si  cette  formule  de  la  doctrine  put  lui  dévoiler  une 
Tie  future  et  la  consoler  du  trépas:  Dieu  est,  Unit  ce  qui  esU.. 
Tout  est  en  lui^  tout  est  par  lm\  rien  n'est  en  dehors  de  luij 
Ses  coreligionnaires^  en  la  quittant,  lui  ont  dit  pour  dernier 
mot:  ^EspiSrancb!^^  et  Tout  laissé  gravé  sur  sa  tombe. 

.Un  charme  touchant,  que  Ton  foùte  aurtout  auprès  des 
tombes  que  ne  recommande  point  un  nom.  célèbre,  c'est  le 
charme  deé  épitaphes«  A  mesure  quç  les  monuments  deviennent 
plus  somptueux,  ces  expansions  de  la  do^uleur  deviennent  p)ua 
rares.  La  magnificence  semble  un  hommage  suffisant  à  la 
mémoire  du  défunt,  et  une  épitaphe  détournerait  Tesprit  de 
^admiration  du  monument..  Aussi  n'en  cherchai-je  point  d'ex- 
pressive dans  ce  contour  en  forme  de  lyre,  oti  la  mode  et  la 
vanité  attirent  la  plupart  des  constructions,  nouvelles;  rap- 
prochona-nous  du  quartier  des  pauvres,  de  la  fosse  commune 
et  des  concessions  temporaires;  les  autres  ont  été  faites  à 
perpétuité;  c'est  de  là  qu'il  faut  partir  pour  suivre  les  progrès 
du  luxe  funéraire.  J'y  trouve  un  sol  plus  humide,  un  branchage 
plus  épais,  des  allées  plus  embarrassées,  dès  pierres  dégradées, 
des  urnes  par  terre,  des  croix  brisées^  la  mousse  et  le  sable 
sur  les  inscriptions;  çà  et  là,  cependant,  quelques  marques  de 
culture  et  de  souvenir  religieux.  On  sent  que  toute  cette 
imceinte  est  livrée  à  l'abandon  ;  les  corps  ne  devaient  y  trouver 
qu'une  hospitalité  de  six  ans;  mais.  les  agrandissements  successifs 
du  i*ère-Lachaise  n'avaient  point  fait  sentir  jusqu'à  ce  jour  le 
besoin  de  relever,  c'est  le  mot  du  cimetière.  L'heure  de  la 
nécessit^.  est  arrivée;  quoique  les  maifions  fuient  le  voisinage 
de  l'encloa  des  morts,  les  propriétaires  des  terrains  contigus 
savent  tirer  pa^ti  de  la  convenance  lorsqu'elle  se  présente;  et, 
en  ce  moment,  le  trésor  de  la  ville,  épuisé,  ne  peut  satisfaire 
aux  exigences  d*nn  jardinier  possesseur  de  trois  quartiers  de  te^re.* 

'*)  Ce  jardinier  demande,  dit-on,  fiO,000  franci;  il  ett  rrai  ^ue  la 
Pauii.  IV.  f 


H     ' 


98 


Lk 


f 

Je  parcourais  donc  cette  région,  la  pliu  basse  AioL  Père* 
Lachaise,  avec  rintërèt  qui  s'attache  aux  bieas  qui  sont  près 
de  disparaître;  l'impressioii  des  hièts  attendrlssaMts  qu'elle 
renferme  se  confondit  avec  celle,  que  j'avais  éprouvée  en 
d'autres  endroits,  et  j'oubliai  les  places  des  Inscriptions  les  plus 
touchantes.  Pour  moi,  il  n'y  avait  plus  qu'une  seule  mère 
exhalant  sefif  plaintes,  puisqu'une  même  ame  semble  animer  toutoi 
les  mères;  plus  qu'un  seul  enfant  livré  au  trépas,  puisque  tons 
les  enftnik  ont  le  même  charme  pour  le  coeur  maternel,  et 
que  leur  trépas  y  cause  le  même  déchirement 

A  travers  les  rosiers,  les  thuyas,  les   autres  arbustes  ei  les 

fleurs,  Ornements  touffus  d'uil  petit  tertre;  vous  trouverez  cet 

enfant,   sous   le  nom  de  Louise  AngéUne^  et  vous  surprendre* 

un  secret  attendrissant;  ah!  laissez  retomber  les  branches  après 

vous,  une  simple  planche  de  sapin  vous  le  dit; 

De  ces  tristes  rameaux  Tonibrage  solitaire 
Cache  aux  yeux  des  ïnoriels  le  trésor  d^une  mère. 

Pauvre  enfant!  Si  tu  aa  vécu  assez  pour  bégayer  ees  pre« 
niera  mots  qui  deviennent  ,do8  souvenirs  inejfaçables,  tu/  fus  h 
flUe  de  madame  de  Montic  : 

Atteads  I 
Te  peaebailt  «ers  ta  m^e,  avee  un  doux  sourire^ 
Tu  répétais  ce  mot  qui  charmait  son  amour; 
C'était  le  seul,  hélas!  que  tu  pusses  lui  dire; 
Ta  mère  te  nourrit  et  i^dit  à  son  tour: 

Attendri! 

Déjk!»..  CéeiHu  PhiUberi^  après  un  Jour  d^  quatorze  totoia^ 
une  nuU  saus  fiai 


rille  tire  un  parti  fort  productif  du  terrain.  lie  prix,  pour  lea 
concessions  perpétuelles,  est  de  125  francs  le  mètre  ;  la  sépulture 
ne  peut  pus  comprendre  moins  de  deux  mètres  superficiels,  c*est-à- 
dlre  dettx  liièires  de  i6ng  éàr  un  de  large,  potfr  une  personne 
au-dessus  de  sept  ans,  ni  moins  ë*un,  mètre  snperfieial  pour  las 
p«fM>nnes  au-dessous  de  cet  ége.  Quant  aux  conosèsians  tezifforaires, 
le  prix  cet  de  50  francs  pour  chacune:  elles  peuvent  être  successive- 
ment renouvelées  tous  les  six  ans. 


/ 


ou  PËRE-LACHÀISE.  9d 

Bu  l^iMe  '80ttirife!I  de  H  dèuête  lHhoMc^, 
Dans  ce  triste  berceau,  tn  don,  6  mon  eafant! 
Écoute;  c*eftt  ta  mère.    O  ma  tenle  eep^ancel 
Réveme-toi  ;  jamais  tu  ne  dors  si  long-tempt. 
(Décédé  le  8  décembre  1828.) 

Et  toi,  Alesandrine  Juillet^  à  quatre  ans,  que  ton  premier 
meB80D§e  est  \crael!  que  le  dernier  mot  de  ta  mère  test  déchi- 
rant: 

„Près  de  mourir,  elle  nous  disait:  Ne  pleure  pas, 
y^pajia  ;  ne  pleure  pas,  maman  ;  je  me  sens  mieux.... 
9,Et  elle  mourut.*.  !'^ 

(bécédée  le  18  mars  1829.) 

Attehds,  Pauline  Aertereau,  attends,  pour  Uotirir,  que  tu 
Idëè  Joué  avec  leà  ^reibières  fleurs  du  mois  de  knai  ; 

Ange  chéri,  dont  lu  Tle  éphémère 
A  i^aské  ëomfaie  un  iefat  léger. 
Prends  pitié  des  pleurs  de  ta  mère; 
Et,  si  Dieu  voulut  Taffliger, 
Demande-lui  de  t^rôtéger 
Ceux  que  tu  laisses  sur  la  terre. 

(Décédée  à  l^ftge  de  6  ans,  le  U  mai  1824.) 

Les  printemps  se  multiplient  pour  JoBeph-'jMpkanae  de  Guifle, 
mais  il  ne  coniptera  ]^ks  le  tréisiènili  : . 

,  Va  compléter  la  céleste  phalange, 
Alphonse,  Dieu  t^appelle;  il  lui  manquait  un  ange. 

(Décédé  le  8  décembre  1826.)  i . 

Nom  chéri,  Joli  nom  de  Georgina  Mari,  que  ne  pvolégcn- 
tu  contre  la  faux  les  dix-neuf  ans  de  celle  qui  te  «portait* 
<2u'il  Attende...  qu'il  attende  bien  long-temps  le  marbre  tumukire 
fu  est  près  de  oefaii  oh  Geoi^a  repose: 

Vertus,  grdces,  talenis,  tout  dort  souk  ceitè  jpierrd. 
O  TOUS  qui  tMtos  eet  ëtile  de  pleuie, 

'Shr  «étt  ttNSttetil  J«lês  des  ieM|  ^ 

Gardes  vos  larmes  pour  sa  mère. 
(Décédëè  le  ni  Join  MiB> 


'■:f.?*ît?  i- 


100  .  UB  CIMETIÈRK 

Et  cependant  cette  mère  a  dit,  cenune  celle  qnt  ne  a*eal 
point  nommée: 

Don,  ma  chère  Camille. 
Païenne  dn  tort  c'est  rimmaable  loi  ; 
/  A  ton  rëfcil,  ma  fille, 

Je  serai  près  de  toi. 

8nr.  defax  obëlisqnea  de  marbre  blanc  veiné,  délicatement 
acnlptéa,  denx  moto  aenlement: 

'  f^dieu  Hélène  I  adieu  Clémence  !^^ 

'  Cherchona...  il  ett  une  bien  donce  confidence...  là...  quelque 
part...  ^lana  un  creux  formé  par  les  fnégalitéa  de  terrain,  un 
piédeatal  en  marbre  noir  surmonté  d'une  petite  urne  de  marbre 
blanc;  ce  n'est  pas  sans  quelque  peine  qu'on  la  trouve,  tant 
elle  ae  dérobe  parmi  le  feuillage  épais  de*  acaeiae  M  des 
sureaux,  tant  l'amour  fut  mystérieux  en  y  gravant  ce  messsge: 
Le  premier  au  rendest-veue. 

Une  épouse  est  morte  à  trente-quatre  ans: 

Sur  terre  elle  était  eztt^, 

Dieu  l^ppela; 
Son  ame  an  ciel  s*est  enyolée. 
Son  corps  est  là.    - 
(M"M  BovBOAiii,  décëdée  le  12  octolwe  1887.) 

Une 'fille  a  écrit  cea  mots  touchants; 

,,Ici  repose  ma  meilleure  amie,  citait  ma  mère, 
„Iioaise  Dvoasoii  182L^^ 

Et  un  fib: 
,,Passant,  àonne  unie  larme  à  ma  m^re,  en  pensant  à  la  tienne.'* 

Enftnts  et  maris,  ont  pent-ètre  nni  leurs  sentiments  dans 
cea  deux  vers  gravés  sur  la  tombe  de  madame  de  Montmenards 

Dors  en  paix  dans  Is  ciel,'  objet  de  ^nstre  aasar, 
Atteads-nous  ai4oaid*bai,  d^mala...  ce  «*«sl  qn*Ui  Jour* 

L'amitié  vient  à  son  tour  écrire  jrar  la  pierre  d'Augnatln 


DU  i^R&LACHABE.  '       101 


Deapréinx,  mort  à  l'ège  de  soixante-quatre  an>,  c'ette  courte  et 
complète  oraleon  ftinèbre: 

Repôae  en  paix  dans  ta  îtombre  demeure. 
Ton  cœur  jamais  ne  se  reprocha  rien; 
Riepose  en  paix:  sur  toi  TamiU^S  pleure; 
Repose  en  paixt  tu  n'as  fait  que  le  bien. 
(Dëcëdë  lé  19  juin  1824.) 

Et  )iar  la  tombe  de  madame  de  Lamarei^  amur  naturelle 
du  roi  de  Prusse  actuel: 

9,Qtt/  ta  connue  la  f^leure,** 

Et  sur  la  modeste  croix  de  bois  des  fosses  communes,  cette 
histoire  si  simple  de  la  vie  d'une  femme,  de  madame  Vériot: 
^^EUe  vécut  bien^  elle  aima  bien^  elle  mourut  bien.**' 

Et  enfin,  tout  en  haut  ou  tout  en  bas  de  Téchelle  de  la  tIC} 
une  femilie  de  quatre-vingt-un  ans  sourit  en  prononçant  ce 
qo'il  y  a  de  plus  cruel  et  de  plus  vrai  dans  te  mor^,  qui  est 
elle-même  la  plus  cruelle  des  réalités: 

„Un  jour  on  dira  de  moi  ce  qu^on  a  dit  des  autres:  ,    \  ^  . 
^^Mune-dnne.  PaUet  e$t  morie^  et  Ton  n'en  parlera  pIiiSm,<* 

(Décëdëe  en  1823.) 

I 

■  •  *    i 

^  Parmi  tous  ces  accents  de  l'ame,  on  n'en  trouva  point  qui 
«'élancent  du  cosur  àeu  épouses,  tant  elles  semMeàt  craindre,* 
niors  qu'elles  sont  dégagées  du  premier  serment  de  Pauteli  d'en 
graver  un  second  sur  la  tombe.  Ah!  n'oublions  pas  du  moins 
cette  femme  éplorée  qui  tend  les  bras  à  son  enfant,  et  s'écrie  • 
t^Mon  amour  pour  mon  fils  a  pu  seul  me  retenir  à  4a  vie.^^ 
Allons  la  contempler  tur  le  tombeau  de  IkMdogère.  Nous 
aalueroufl,  en  passant,  un  profiicrit  de  la  même  époque,  Regnault 
Saint' Jean  d^Angély^  qui  ne  put  vivre  loin  de  sa  patrie,  obtint 
de  la  revoir,  arriva,  le  10  mars  1819,  à  Paris,  à  six  heures 
du  soir,  et  mourut  six  heures  après:  M*  Lupien  Arnaolt  a 
renfermé,  dans  quatre  vers,  ce  triste  événement,  et  on  ka  voit 
écrits  sur  le  monument  flinèbre: 

Français,  de  son  dernier  lonpir 
11  a  saine  la  patrie: 


/ 


*  î 


««a 


Le  ptae  Jonr  ^  vu  finir 

Sei  maux,  ton  ex\\^  et  ta  TÎe.  ^ 


.  Bfaii  encore  nn  «lUeii  au  eonceMiona  tompoprairefl,  k  cette 
pierre  al  aiinpie,  ai  peu  au-deians  de  terre^  aana  .gitUe,  eaiM 
culture  à  l'entour,  qui,  attend  chaque  jour,  pour  dlaparattre» 
l'approche  du  terraûer;  dessus  il  est  écrit: 

Pauvrb  Mabib, 
à  29  Ans! 

f 

0 

Fut-elle  Jolie  f  peut*ètre-  fut-elle  bV^ne?  sana-do^te...  'fi% 
qui  était-elle  f  Non  pas  aœur,  non  pas  épouse,  non  paa  mère,.- 
plutôt  orpheline.  Qui  la  condqiait  en  ce  lieu?  Un  protecteur, 
un  amL  un  homme  sensible?  Ah!  toqte  son  histoire  -est  dans 
le  cœur,  dans  Tàme  des, passants;  combien  se  sont  arrêtés  ici, 
ont  rêvé,  puis  répété;  ^^Pauvre  Marie,  à  29  anaf^^ 

Due  fols  que  Tesprit  est  entré,  ainsi  en  Intimité  avec  là 
mort,^il  devient  difficile  de  s'arracher  du  milieu  des  tombes; 
on  en  évite  cent,  et  cent  autres  tous  retiennent;  involontaire- 
ment,  vous  vous  ^enchèv  vers  une  urne,  un  cfppe,  une  croix, 
une  fleuri  Tons  les  morts,  sur  votre  route,  sont  des  passants 
auxquels  vous  avex  une  question  à  faire,  ne  fût-ce  que  celle 
de  leur  nom.  Voilà  comment,  de  station  en  atation,  je  fus 
YiipcBé  i^up^èn  d'u|i  monument  modeste  dev^int  lequel  c^était 
un  deTOir  pojiir  moi  de  mV^'^t^'»  j'y  Ins  9,y^c  émotion  lea^ 
Uga^  «uiiripiteas 

,,4  LaUemmU  mrt  le  18  juk^  18^10,  VÉo^  4^  drçit,  |'&^ 
f^  fAé^^cit^^  W.  Commerce,  et  VÉpole  des  bcays-artê,^*  * 

C'est  e|  effets  U  12  julq  :(820,  que  je  re)ev«i  ce  mslheur^«x 
jeune  hommes  ttteint  par  derrière  de  la  halle  d'uu  f  ar^e  roja|^ 
et  que  nous  le  recoaduistmeq,  dix  014  douxe,  ^  sii  mère  qui  ne 
rstteuduit  pss  sitèt...  Cette  époque  et  ce  nom  me  ri^ppeUent 
des  }o|irs  de  captivité  ;  ma  plume  étMt  cepend^t  restée  bien 
«n^desspus  de  mon  indignation:  je  lui  avais  dit,  d|i  moins; 

Toi,  éont  la  cendre  ici  repose* 
Dors  en  paix,  Lsllemant,  dors  da^  le  doux  espoir 
Qn*ntt  jonr,  ceints  de  lauriers,  les  soutiens  de  ta  cause 

Sur  ta  tombe  viendront  s'asseoir! 


m  il»  j  tout  Fen^....  trois  jonrité^i  dd  ji^Uet  ont  JnitfjBé  ce 
ver»  .q|ie  j'adresHf $  à  1^  liberté  ; 

•  • .  J'errafg  ainai  depuis  quelques  héthres  dans  cet'  Elysée. 
Je  pus  remarquer  plus  d'une  fois  que  M  les  visiteurs  s'em- 
pressent au-devant  des  pompes  fimëralres,  à  défaut  de  ce  spee« 
tacle,  ils  n*accourent  pas  moins  au-devant  du  plus  humble 
convoi.  Ils  regfardent  surtout  avec  une  ailde  curioàité  descendre 
la  bière  dans  son  étroit  encaissement,  et  ne  s'éloignent  qu*après 
que  le  sol  déjà  hivelé,  Semble  ne  plus  rien  témoigner  dû  dépAt 
qu'il  recouvre...  Tant  nous  sommes  inquiets  de  savoir  comment 
la  terre  s'empare  de  sa  proie!...  Et  moi,  pensais-je,  Je  disparaîtrai 
de  même  aux  yeux  des  vivants,  et  de  même  tout  ce  qui  Tit 
autour  de  moi:  ce  prêtre  qui,  sur  le  bord  de-  cette  fosse, 
adresse  avec  confiance  des  paroles  d'intercession  h  un  Dieu 
qui  est  l'hôte  de  sa  pensée;  ce  fossoyeur  impatient  des  Ibngs 
•dieux;  ces  deux  cicérone  dont  le  privilège  est  affiché  sur  les 
portes  d'entrée  pour  empêcher  les  Jardiniers  d'usurper  i^eurs 
bénéfices;  ces  gardiens  qui  parcourent  seuls,  au  milieu  de  hi 
nuit,  du  silence  et  de  l'obscurité,  les  détours  de  ce  lugubre 
labyrinthe;  ce  concierge  qui  a  renvoyé  le  chien  du  pauvre; 
sa  fille  grapde  comme  le  plus  jeune  de  ces  cyprès  qui  s'élève 
parmi  les  tombes,  et  joue  encore  entre  les  Ifs  après  le  coucher 
du  soleiL..  En  ce  moment,  je  montai  les  marches  de  la  chapelle 
bâtie  récemment  sur  la  plus  hante  éminence.  Adossé  contre 
la  porte,  je  découvrais  Paris  tout  h  nu  et  le  Panthéon  en  fkce 
de  mc\i  „Et  toi  aussi,  m'écrial-je,  superbe  cité,  tu  es  au  bas 
de  cette  colline  pour  la  gravir  peu-à-peu...  ,  Tout  entière  avec 
tes  tours  jumeUes  couronnées  de  tant  de  siècles,  avec  ton 
temple  restauré,  oh  la  patrie  reconnaissante  appelle  quatre 
morts  qui  vont  bientôt  s'y  acheminer,  tu  agrandiras  un  jour 
cette  enceinte,  et  la  vie  aura  fui  loin  de  tes  barrières...^  Mes 
Idées  s*exaltai^nt  !  de  la  force  d'une  imagination  puissante. 
Je  soulevai,  "pour  les  mettre  debout,  et  la  grande  ville  et  la 
colline;  je  vis  un  être  immense  et  monstrueux:  des  millions  de 
pieds  s^agitant  sous  une  tète  de  mort 


104  LB  CIMEtlÈRlS  M  PÈKÈ-mCHAlSE. 

NoD,  ditia  le  monde  entier  |»etit-ètre,  itiie  autre  chapelle 
mortuaire  n'a  point  la  altuatioii  sublime  de  celle  de  ce  isotean: 
lea  portes VouTrent,,^!  du  pied  de  ÎWel  ï»  prêtre  s'avance; 
arrêté  sur  le  seuil,  bqii  regard  domine  la  reine  des  cités  aussi 
loin  qu'elle  se  déroule  en  tous  sens.  G  est  une  des  pins  grandes 
af^omérations  sociales,  c'est  la  capitale  du  monde  civilisé  au 
pied  du  Calvaire,  an  pied  de  la  croix  du  supplice.  Pour  une 
ame  soumise  à  la  foi  de  sa  religion,  ce  ministre  du  sacerdoce, 
précédé  du  signe  rédempteur*  ne  figure-t-il  point  le  chrlstfa* 
nisme,  appelant  depuis  vingt  siècles  tous  les  hommes  à  la  mort 
par  l'espoir  consolant  d'une: seconde  vie  sans  fini..  Mais,  dans 
nos  âges  modernes,  les  vérités  nues  et  sévères  parlent  plus 
haut  que  les  douces  illusions  des  croyances  sacrées. 

Je  quittai  le  cimetière    dn  Pèrcf-Lachaise.:   une   impression 
Indéfinissahle  dominait  ma  pensée  ;    elle  s'égarait  à  l'infini  dans 
ces  grands  mystères  de  la  nature  :.  le  néant  que  dément  notre 
intelligence,  la  création  dont  il  est  la  base,   et  Téternité  écrite 
partout..  Puis,  en. approchant  du  séjour  des  hommes,  je  redes- 
cendis aux  petites  passions,  humaines;  je  me  représentai  rapide^ 
ment  tout  ce  qui  se  trouve  confondu  dans  nos  sociétés^  les  cris 
de   la  joie  et  du  désespoir,  les  hurlements  de  la  fureur,  les 
sifflements  de  la  calomnie  et  de  la  vengeance,  les  hymnes  de 
l'ambition,  les  chants  de  triomphe  du  crime,  les  acclamations 
dé   là  servitude  et  le  rfre   si  varié  de  la  folle...  Misérables 
humains,  rappelea-yous   donc  quelquefois    que   vous    n'êtes  en 
route,  sur  cette  terre,  que  pour  arriver  à  un  ebmmun  abimé- 

Omnot  ebdem  cogimnrt  omniam  * 

Yersatur  nrna:  seriù  odiis 
Sors  exitnm. 

(HoaAT.) 

Ewim  ROCH, 


y 


/      i 


L'OUVREUSE  DE  LOGES. 


Voici  un  sujet  de  thëà^e,  flmr  lequel  11  e«t  impôsiible  de 
faire  de  rërndltioii.  Les  Romalni  et  lea  Grecs,  toujours  .cités 
en  fait  de  choses  d'art,  et  toujours  admirables  iquand  il  s'a^t 
de  Fart  en  lui-même,  n'avaient  pas  lldëe  d'une  ouvreuse  de 
loges.  Comment  auraient-llg  compris  cette  mesquine  invention  de 
nos  siècles  d'argent,  eux  dont  la  magnificence  large  et  ëclairëe 
ouvrait  un  cirque  à  vingt  mille  spectateurs,  et  faisait  applaudir 
Aristophane  ou  Tërence  h  tout  un  peuple,  assis  sans  distinction 
sut  les  vastes  dalles  de  leurs  thëàtres  géants!  Dans  ces  jeux 
des  hommes  forts,  oh  l'arène  rugissait  avec  des  tigres,  ëtincelait 
du  fer  des  gladiateurs,  puis  se  chai^geait  en  lac  immense  oh 
combattaient  des  vaisseaux,  oh  trouver  place  pour  ces  petites 
restrictions  fiscales,  pour  ce  privilège  qui  nous  talonne  partout, 
et  se  déploie  avec  tant  d'empire  dans  nos  salles  de  carton  doréf 
Hëlasl  en  vieillissant,  le  monde  se  polit  6t  se  rapetisse*  Les 
anciens  avaient  des  grilles  de  fer  h  leurs  cirques,  et  pour  gar- 
dien on  belluaire  aux  cheveux  crépus,  aux  bras  tachés  de  sang; 
nons  avons  des  ouvreuses  élégantes  et  polies,  portant  aux  mains 
des  bonquets  de  fleurs  ^et  leurs  clefs  au  bout  d'un  ruban! 

Dans  les  provinces,  oh  sont  restés  encore  quelques  vestiges 
défigurés  de  l'antiquité,  iine  ouvreuse  de  loges  a  peu  dlnfluence* 
Le  spectateur  paie  à  la  porte  et  va  s'asseoir,  comme  11  le  peut» 


|ttQ  L^OUVREUSE  DE  LOGES. 

rar  quatre  rangs  de  banquettes. 'L'aristocratie  de  Targent,  seule 
reeonnne  an  théâtre,  a  ses  loges  inféodées,  dont  elle  garde  la 
clef  dans  sa  poche,  et  le  roi  populaire  de  tout  ee  monde  dra- 
Builique  règle  Ini-mème  les  rares  différents  qui  peuvent  s'élever. 
Mais  h  Paris!  ville  théfttrale,  oil  tout  le  monde  pose  -au  sortir 
du  lit,  oil  le  cabinet  d*nn  directeur  a  ses  huissiers  qui  vous  re* 
poussent  comme  au  ministère,  et  les  solliciteurs  des  audiences 
signéfs  du  secrétariat,  il  j  a  tout  un  monde  de  commis,  d'em- 
ployés, de  subalternes  échelonnés  par  ordre  hiérarchique,  entre 
le  public  et  l'entrepreneur  de  ses  Jouissances.  Tout  est  pour  le 
mieux,  et  la  cenlralisatioii  n'est  pas  .un  mot  Qui  vendrait  s*ea 
plaindre  f  La  centralisation  est  une  belle  femme  pleine  de  vices, 
que  ses  adorateurs  lui  pardonnent  en  l'admirant  A  vons  donc, 
provinciaux,  le  spectacle  à  bon  marché,  la  liberté'  de  circuler 
4^118  vos  salles  d^softes;  h  iiflus,  les  }pges  de  ^  personnes  oh 
trois  hommes  étouffent  de  gêne  et  de  chaleur;  à  nous,  les  billets 
4*sttteujr  .pour  lesquels  on  n'a  pas  enpore  -  inventé  une  places  à 
nQus,  les  petits  bança^  le  journal-prograqHnç,  les  staUes  de  six 
ppucesi  et  les  ouvreuses. 

Si  j.'avai8  à  faire  la  statistique  Qipràlq  d'ui^e  grande  viUe«  pa^ 
un.  côté  saillant,  je  choisirais  ses  fhéitres;  si  J'aval^  ces  théâtres 
à  classer  dans  l'ordre  ^e  la  civilisation»  Je  me  mettrais,  pour 
couper  court,  à  observer  l'oufreuse  de  loges.  C'est  elle  en  effet 
qui  voit  le  plus  et  dait  Jng^r  le  mieux.  C'i^t  un  ê|re  abstrait^ 
multiple,  divers,  qui  regarde  en  méuif;  tempu  le  monde  réel  et 
le  moi|de  de  l^  ^cèue;  qui  cpnnidt»  du  ri4esu,  Ip  devant  doré,^ 
brillant,  lustré,  olBciel,  et  l'envers  d'un  gris  sale,  troué,  confus 
I^âtré,  en  papillotes.  Cest  un  observateiir  partout  dai|a  b  même 
minute,  et  doué  d'une  organisation  mobile;  il  rit  aux  Yariétés, 
il  écoute  danser  {i  4'Opéra,  il  Juge  up  point  d'orgi^e  au|:  B«u|fea, 
a  bâille  à  V04éon,  il  frémit  h  )a  Q^té,  H  répète  m  polit-^epf 
au  YaudeviUe,  il  s'ét^t  avec  les  de^mers  rayons  du  Théâtre* 
Fran9i|if(.  CU  tput  c^la,  coi|lu8émçi|t>  interrompu,  par  bouffées» 
cpmme  di^ns  ui|  rêve;  s^  lerant  i^v%nt  la  péripétie,  mspquant 
l'exposMioiii  u'nyant  Jamsis  ciitendu  im^  ouverture,  voyfuit  ceM 
fk|a  dans  m  hal|et  trente  ji^mbea  g^uche%  ^t  pas  ui^e  jambe 


4roiifs«  lfi)on  ^  H  pif €19  (^  cli^iiée  k  telles  fQ^tçi  qi^  Tiihà-T|fi 
telle  lucarne;  ifÇjrçs-Tonii  ig^ttsUe  confusion  dans  cette^  tète/  qvi^ 
de  lacune»  ^ana  çe.ttjB  inteUifence!  au  |riiicemept.  d'une  aerrurti^ 
se  mêle  un  Uqibeiu  de  ni^iodie  fuave;  de^èi:^  un  ffforrea^i  i)^ 
Titre,  à  travers  lei|  filuin^  ^cherelées  d'un  béret,  ui),  naa  d^ 
Tagliont»  un  entrec^iat  d^  A(on$eMn$  au  miliei^  du  bruit  deapai^ 
dans  le  çouloin  dea  murmures  énergiques  qu'arrfiche  aux  Tiçtim«% 
d'un  long  dîner,  ce.^iot:  flus  df|  place!  quelque  ad/mirable  farçei 
d'Odrj,  coupée  ei^  deux  par  yu  bruyant  éclat  de  rii^*  La  plus  w^- 
beurense  encore  est  Voif\re^se  du  Gymnase»  qui  écOfite  à  lolair 
sept  vers  détectables  d'ui^  çoi|plets  le  buitièore  ap^enait  Is^  pointi^ 
et  iaisait  passer  le  reste;  une  porte  s'ouvre^  pl^  rien) 

Vo^s  est-il  anlvé  quelquefijfis,  T^té,  en  respirant  ^^^  l^ 
arbres  du  boulerait,  de  sniviçe  oette  ligne  de  tl^éàtres,  ,qui  S'éten^ 
de  l'Opéra  au  PeiiuLaaufri?  ^^vea-TOus  penné  à  oes  dcm  point^ 
extrêmes  de  la  civilisation  dramatique,  à  ces  deux  pôlf«  de  \^ 
misère  et  du  luxe,  h  c^.  deux  plancbers  de  bois,  dont  l'un  ferait; 
envie  aux  capitales  de  l'Europe,  l'a^itre  la  risée  d'une  som-pré- 
lecture?  Vous  le  connsissea  ce  Paris  si  varié,  si  extrême  eu 
tout,  et  pourtant  a^i^s-^^^  Ç^o  tri^ver^er  la  m^me  ville,  selon 
que  vous  admir^e^  au  Mardis  cette  foule  en  gnenill^^  au  rire 
bruyant,  aux  mains  nqires,  ^e  presser  \  l'entrée  d^  quelque 
cabane  plâtrée,  décorée  du  nom  de  tliéàtre^  ou  qu'au  boulevart 
Italien,  vous  admiriea  ces  hauts  clffisseurs  ^  épaulettes,  Ces 
chevaux  fi!isqne%  ces  marche-pieds  de  velours,  a'empresser,  se 
cabrer,  se  dérouler,  et  quelque  gros  homme  triste,  quelque 
femm^  frêle  et  parfumée  allant  échanger  les  coussius  d'un  lan- 
dau colore  les  coussins  d'qne  loge.  Eh  bien!  ce  contraste  n^est 
rien,  comparé  au  contraste  des  ouvreuses.  Obferves  et  Jugea.     ) 

Si  vous  entres  aux  Funambule  (et  je  ne  vous  conseille  pa^ 
4*y  aller  en  partie,  avec  M  résolution  prise  de  tout  trouver 
détestable  et  de  tout  vanter  le  lendemsiq  croyant  faire^  des, 
dupes);  si  donc  vous  ailes  voir  Debureau,  pon  sur  la  foi  d'un 
article  de  jourqaly  mais  pour  admlreir  en  conscience  le  plun 
grand  comédien  de  V%jh^  Je  vous  recommande  l'ouvreuse  deii  ^  * 
premières  loges  du  c6té  droit.  Cela  cotte  troU  sous  de  moiui 


îtiA     •  VOfcVREIJSE  DE  L00B9. 

que  le  leMë  gauche,  parce  qu'il  y  a  plus  de  pUee,  parce  que 
voua  verres  mieux  la  scène  et  que-  Toui  risques  â^ètre  c6te  à 
ctttë  avec  le  peuple*  Pour  moi,  Je  ne  vais  que  là.  Vous  remar- 
queres  Ufté  dame  d*ttn  âge  raisonnable  qui  se  nomme  madame 
Ckilard;  vous  vous  metttes  auprès  d^elle,  car  aa  place  est  dans 
la  Éalle,  voua  fui  offrires  du  tabac,  et  vous  tftcheres  de  Her  con- 
versation en  attendant  l'entrée  de  Pierrot.  Si  vaitre  air  est  te 
ÉiOins  du  monde  goguenard,  content  de  vous,  moqueur,  je  vous 
efi  prëTieria,  elle  vous  toisera  dNm  coup 'd'Api!,  vous  indiquera 
poliment  et  froidement  votre  place  et  coupera  court  à  vos 
avances.  Mais  si  vou^  prenes  une  figure  convaincue  et  cuHeuse, 
comme  l'exige  le  lieu,  surtout  si  votts  avez  cette  aisance  d'ha- 
bitué qiil  ne  s'acquiert  pas  du  premier  coup,  elle  vous  mettra, 
d*un  tour  de  main,  au  courant  de  mille  choses  curieuses.  Elle 
vous  donnera  le  )iiom,  l'adresse,  f  état  social  et  les  mœurs  des 
directeurs^  auteurs,  décorateurs,  machinistes,  musiciens  et  maîtres 
^e  ballet.  Vous  saurez  l'histoire  sécrète* des  coutîsses,  les  intri- 
gues d'amour-ptopre  ou  d*amour;  pourquoi  mademoiselle  Char- 
lotte a  cédé  à  sa  sœur  un  rôle  travesti  dans  le  vaudeville  ; 
pourquoi  M.  Debureau  (car  là  p&uVre  femme  en  est  encore  à 
accoler  à  cette  grande  célébrité  le' nom  prosaïque  de  monsieur) 
est  fidèle  à  son  étemelle  farine;  comment  U  a  refusé  les  sédui- 
aantes  propositions  des  entreprises  rivales;  pourquoi  jamais  il  ne 
consentit  à  prendre  un  rôle  parié,  comprenant  bien,  le' grand '^ 
homme!  que  lui,  sublime  acteur  dans  une  personnalité  qu'il  a 
trouvée,  serait  tout  au  plus  un  talent  médiocre  dans  les  condi- 
tions ordinaires  du  drame.  Elle  vous  dira  les  bienfaits  de  la 
révolution  de  juillet,  ne  laissant  qu'un  dtre  menteur  aux  Funam- 
bules, et  substituant  aux  deux  X  de  la  corde  roide,  aux  chan- 
délies  portées  par  les  nègres  do  faubourg,  les  pompes  réservées 
aux  théâtres  royaux,  l'opéra,  le  ballet,  la  comédie,  et  bientôt  le 
drame  historique.  Vous  apprendrez  comment  la  .réputation  de 
Debureau  a  grandi  en  quelques  années,  comment  la  [presse  i^a 
révélée  if  y  a  six  ans,  et,  tout  en  bénissant  les  recettes  grossies, 
l'ouvreuse  rira  dédaigneusement  avec  vous  de  ces  ricaneurs  du 


L'ovvBEVse  1»;  iiooss.  100 

balcon  qiil  vlenDent  soUement  insulter  4e  Imr  fiiiix  gràt  à  It 
belle  et  naïve  Joie  de  tout  ee  peuple. 

Vons  aurez  ici  une  remarque  impqrtinle  k  labre*  Madaatp 
Galard  d^t  i?oti«,  en  jariaAI  du  théâtre  de»  Funambulea*  Elle  ne 
sépare  point  aa  foxtune  de  GèUe  de  TentrepriMl;  ell«  dira:  »,iVlpfff 
f^aTons  eu  du  bonheur  ce  mois-ci;  presque  tous  iles  soirs^  sallf 
pleine,  et  le  diroanchei  en^r^  nos  deux  représentations,  ptusd« 
iVsix  cents  francs.  —  Noos  alloua  reoionter  fHonmfe  aomage. 
,^elle  pièce!  un  des^  triomphes  de  SL  Debnreau.  -*-  Que  d'argent 
„noua  avons  fait  avec  Oxellâl  mt^  aussi,  c'est  à  un  moosienr 
ifdes  Nouveautés  que  nous  l'avions  commandée!  •—  Nous  alloua 
^retirer  notre  Basttf  enragé.  Certainement  c'est  beau;  on  nu 
„peut  pas  dire  le  contraire,  mais,  voyes-vous,  c'est  bien  connu. 
,,Tout  Paris  le  sait  par  cœur  J" 

Il  y  a  mille  lieuea  de  cc^te  existe|ice  identifiée  avec  le 
théâtre  oii  elle  se  passe,  ne  faisait  ^u'un  avec  l'administration^ 
touchant  dans  «la  main  au  régisseur  en  chef,  parlant,  famiiièrer 
ment  avec  l'acteur  qui  fait  recette,  donnant  de  sages  conseils 
i  h  Jenne  première,  et  cette  vie  mercenaire  et  isolée  d'une 
ouvreuse  de  l'Opéra,  qui  n'a  jamais  vu  de  près  M.  Véron,  et 
qui  pourrait  se  soucier  fort  peu  du  grand  succès  de  Robert  l9 
Diable,  si  Tassiduité  de  la  fcrule  n'était  aussi  pour  elle  un 
bénéfice  de  chaque  soir.  Celle-là,  soyez-en  sûr,  ne  vous  dira 
pas  liotM,  en  parlant  de  M.  Meyerbeer,  comme,  madame  Galard 
de  M.  Laurent,  le  fiiisenr  de  pantomimes.  —  Vous  avez  sans- 
doute  ouï  parler  d'une  servante  de  curé  qui  congédiait  les  péni- 
tentes de  son  maître  en  disant:  ^Aujourd'hui  noua  ne  confessons 
„pas$*^  —  mais  vous  comprenez  bien  que  le  valet  de  chambre 
d'uQ  archevêque  sait  trop  son  monde  pour  répondre  au  provi- 
seur d'un  colljge:  Nous  n'irons  pas  chez  vous,  confirmer,  demain. 

Du  boulevart  du  Temple  sautez  sans  transition  au  théâtre 
'Italien.  Là  vous  trouverez  l'ouvreuse  accoudée  sur  de  moelleuses 
banquettes,^  vivant  dans  une  atmosphère  tiède  et  ^toute  empreinte 
des  légères  senteurs  qu'exhalent  des  fleurs  rares.  Elle  est 
merveilleusement  harmoniée  à  la  société  qui  l'entoure.  Ses 
manières  ont  un  air  de  convenance  et  ^e  dignité  remarquables. 


110  LH^ttVA&tsfe  DE  Loees. 

file  toat  it^peUem  tont-h-ftit  ces  valets  de  grande  maison,  ai 
affables  pour  les  éganx  A>t  leiitrs  maltriBs ,  et  qui  résdmnl  aux 
Mires  raecneft  et  le  ton  preteetenrs. 

*  L'oaneuse  de  Favart  esè  une  viictime  de  la  révolutioii  de 
JttUletw  Rien  au  mode  ne  lui  rendra  ce  parfnm  d'aristocratie» 
«ette*  bonne  odeur  de  parchendns,  et  ce^  belles  manières  d'outre- 
)^nts  qui  fUiaient  de  ce  théâtre  un  salon  de  murique  pour  les 
AoimMSf  gms.  C'est  son  expresUOn  pour  les  désigner.  Aujourd'lmf, 
^lle  u  perdu  le  goût,  la  poésie  de  son  îtat,  et  reèueillie  en 
6es  soUteidrs,  elle  pleure  les  anciens  jours  stuc  amertume. 
Cest  le  type  le  pitui  fidèle  du  dérouement  à  la  légitimité.* 
Un  intérêt  blessé  Ta  Jetée  dans  Topposidon;  ait  besoin,  elle 
Périrait  dans  la  Modej  et  M.  de  flenoude  est  son  prophète. 
Surtout  elle  abaisse  un  triste  regard  sur  ce  beau  tapts  rouge 
que  M.  ftobert  réservait  au  peuplé  crotté  de  juillet,  et  que 
trois  mois  de  grosses  bottes  et  de  socques  boueux  oAt  plus 
fiiti^é  que  ne  Tauraient  fkit  en  dix  ans  le  tfOuHer  mince  et  le 
chausson  de  satin  de  la  restauration.  Elle  gémit  en  écoutant 
lé  bourdon  mélodieux  de  Lablaché,  la  voix  instrumentale  de 
Robini,  regrettant  de]  voir  jeter  de  si  belles  choses  à  de  tels 
connaisseurs.  «Les  équipages  de  la  porte,  elle  sourit  de  pitié  à 
toir  lelirs  panneatix  ornés  d'un  chiffre  mesquin ,  pensant  à  céa 
belles  armoirieB'  dont  chaque  Jour  ^e  secret  s*en  va.  Toute  sa 
consolation  est  dans  le  foyer,  oit  les  daines  ne  vont  plus  et  qui 
reçoit  chaque  soir  l'élite  dès  hommes  purs  dans  les  deux  chambres. 
Elle  saisit  au  vol  les  excellentes  choses  qui  é'y  débitent,  les 
bons  principes  gUssés  entre  l'anûonce  d'uii  début  et  là  savante 
appréciation  d'une  Cabaletta  dé  Itossini.  tille  adôùre  avee 
quelle  facilité  nôiiraculeuse  ces  martyrs  larmoyants  des  barri- 
cades, après  avoir  gémi  dans  l'après-dlnée  sur  les  nialhetîrs  dû 
roi  Charles  et  l'exil  du  pauvre  enfant,  se  cAh^èlent  le  soir, 
lavant  leur  visage  triste,  selon  le  eonsell  de  tÉvingile,  et 
retouchent  leurs  cravates  devant  les  glaces,  devisant  entre  eut 
de  bals,  de  musique  et  de  fins  soupers.  L'outreuse  est  avide 
de  ces  instructions  édifiantes,  et  ses  clientes  l'attendent  un  qoai't 
d'heure  dans  lé  couloiir. 


L'OUVREUSE  DE  LOGES.  111 

'  Nont  roiet  arrivés  h  U  monograpbie  de  Feapêt^e  ouvr^iue* 
Jusque-là,  nous  n'avons  consldërë  que  des  kommltés  ^Schappant 
i  l'analjTse  par  leur  |iati|re  d'exception.  ( 

Le  caractère  dominant  èhez  l'ouvrense  est  rintelli|^ence.  M.  de 
Spurizheim  et  Lavater,  le  premiei',  en  tAtanrlea  eràneii ,  l'aotre, 
en  observant  les  lignes   du  visage  »  n'ont  pas  niiéûx  compris 

'  rhonmie,  ni  saisi  avec  une  sagacité  plus  rapide  ses  bons  oii  ses 
mauvais  penchants.  tJn  coup  d'céil  suflBt  à  l'ouvreuse  pour  vous 
classer,  soit  dans  voire  position  sociale,  comme  banquieir,  artiste, 
iivûcat,  médecin,  épicier,  salnt-Simonlën;  soit' dans  v'os  rapporta 
de  famille 9  comme  père,  mari,  frère,  amant  Oii  cousin.  U  est 
bien  rare  que  ces  appi*éciatlons  si  fugitives  ne  soleiii  pas  exactes, 
et  si  vous  voulex  un  peu  réfléchir ^  vous  cômprendti^z  tout  de 
suite  que  la  profession  d'ouvreuse  ne  serait  ^lus  pôMblê  bans 

•  l'emploi  de  cette  seconde  vue,  qui  ne  se  développé  qu^à  là 
lueur  du  ^az.  Il  est  bon  de  vous  dire  que,  le  jotir  diirànt,  c'est 
un  être  tout-à-falt  commun,  soumis  à  se  mouiller  quadd  11  pleut, 
à  souffler  ses  doigts  pendant  la  gelée,  et  que  vMS  coixdoyéà 
cent  fois,  sans  que  le  moindre  signe  un  peu  remarquable  voua 
fasse  «percevoir  que  vous  passez  à  c6té  d'une  notabilité. 

Mais  le  soir  arrive  et  avec  lu!  le  règiie  des  femmes*  Les 
affaires,  qui  tout  un  jour  ont  ridé  le  front  des  bommes^  sont 
i^emises  au  lendemain.  On  réfléchit  à  l'emploi  d'une  soirée ,  et 
quoi  de  meilleur  pour  dévorer  ces  longues  henrès  de  brotilUard 

.  et  de  firold  i^ue  le  théâtre,  seul  plaisir  dont  la  vogue  ait  quatre 
mille  ans  de  date,  éans  menacer  de  s'affaiblir  f  Je  parle  contre 
l'opinion  des  directeurs  et  des  journalistes  ;  msii  je  n'ai  ^aa  les 
mêmes  raisdnë  que  ces  itaessleurs,  pour  croire  à  la  ruine  dé 
Fart  dramatique,  n'ayant  pas  jplns  de  capitaux  à  comprbniettre 
que  d'envisagés  morts  à  dépiorei^*        ' 

Vous  arrivez  donc  au  théâtre,  et  vèlci  qu'i-^elne  échappé! 
aQx  cerbères  aboyants  de  la  porte  d'entrée,  c*est  à  l'ouvreuse 
que  sont  cobfiéft  vos  destins.  Vota  êtes  à  elle  peut*  quatre 
heùi-es.  Prehes  gérde  !  votre  air ,  votre  touniiire,  vos  inflexionh 
vocales  eu  faisant  valoir  vos  droits ,  le  blUet  à  la  main ,  vont 
décider  du  plus  ou  du  moins  de  bien-être  dont  vous  Joulrei 


IIS  L*OUyREVS£  DE  LOGSS, 

Un  geite,  un  regard  toqs  conitaninéroiit  à  n'entrevoir  la  scène 
que  .  de  «ôté,  derrière  un  double  rang  de  chapeaux  étagéa 
d'énormes  ^ahltaa^on  vous  auront  valu  de  choisir  entre  unejoge 
placée  de  face,  solitude  philosophique  où  vous  pourrez  méditer, 
et  la  société  de  deux  Jeunes  femmes,  qui  vous  ferpnt  place  avec 
empressement.  Votre  amour^propre  fera  son  profit  de  la  réception. 
La  finesse  du  regard  d'une  ouvreuse  va  plus  loin  que  vos 
traits;  elle  fouille  insolemment  dans  vos  poches,  elle  perce  le 
filet  de  votre  bourse,  elle  en  voit  le  contenu;  surtout  elle  sait 
apprécier  avec  quelle  facilité  vous  pouvez  en  faire  glisser  Jes 
coulants,  ou  si  le  nœud  des  cordons  est  tellement  serré,  qu'il 
soit  impossible  de  le  défaire.  D^abord,  c'est  par  un  refus  qu'elle 
vous  éprouve:  „ Toutes  ses  places  sont  louées,  toutes  ses  loges 
son|  remplies,*'  et  au  besoin  une  feuille  paraphée,  un  écriteau 
mis  au-dessus  de  chaque  porte*  vont  lui  servir  de  pièces  à  l'appuL 
Mais  essaies  de  la  séduction,  et  après  un  moment  de  réflexion 
savamment  calculée,  il  y  aura  encore  un  petit  coin;  une  loge 
restera  vide  qu'elle  avait  oubh'ée  de  proposer  à  momtèur.  Puis, 
c'est  le  pfitit  banc^  qui  vous  arrive,  ofiert  avec  une  profonde 
connaissance  du  cœur  humain.  N'ayez  pas  peur  qu'elle  vous 
dise:  Voulez-vous  un  petit  banc?  —  Bile  s'adresse  à  madame, 
et  lui  dit  d'un  air  naturel:  Madame  vent  sans-doute  un  petit 
bancf  Cela  n'a  pas  Tair  d'une  offre  de  services,  c'est  un  désir 
qui  ne  pouvait  manquer  d'être  exprimé,  et  qu'elle  a  le  mérite 
d'avoir  prévenu.  Alors,  libre  à  vous  de  mieux  aimer  dix  sous 
dans  votre  gousset,  que  de  reconnaître  un  procédé  si  délicat; 
mais  si  vous  refusez,  un  air  froid  et  poli  sera  votre  première 
.  punition,  en  attendant  une  occasion  meilleure,  et  si  vous  revenez 
au  même  théâtre  »  vous  pourrez,  comme  certain  niinistre  de  la 
restauration,  dont  le  nom  m'est  échappé,  apprécier  la  distance 
énorme  qu'il  y  a  du  droit  à  la  convenance. 

Puis  viendra  la  longue  série  des  impôts  volontaires  en  appa- 
rence, et  forcés  en  réalité.  C'est  un  bouquet  de  fleura  que 
votre  compague  ne  peut  se  .dispenser  de  sentir...  et  de  garder; 
c'est  votre  manteau  dont  on  vous  débarrasse  avec  vitesse;  c'est 
li;  ch&lé  et  le  chapeau  de  madame;  cest  votre  parapluie  soigneu- 


L'OUVREUSE  DE  LOGES.  ^  113 

lemedt  mia  à  Tëcart,  à  côte  de  tos  daqucfs  qui  tous  fatigoenient 
les  pieds;  c'est  le  journal-pro^amme;  c'est  la  facilité  qui  tous 
est  offerte  de  ne  quitter  le  théâtre,  pour  aucune  raison*  Tout 
cela  vaut  de  ^ar^fent,  et  tout  cela  est  laissé  à  l'arbitraire,  pour 
que  votre  caractère  ait  le  Joisir  de  se  déployer  en  bien  ou  en 
mal  L'expérience  est  chose  profitable  quand  on  possède  la 
mémoire^  des  physionomies.  An  reste,  il  tous  dut  savoir  que 
l'administration  ne  donne  rien  à  Touvreuse,  que  la  chance  de 
ces  bénéfices  incertains;  et  malgré  ce- défaut^ d'avantages  fixes, 
ces  places  sont  recherchées  avidement  Dans  plusieurs  théâtres, 
même,  la  vénalité  de  cette  charge  a  survécu  à  1789,  Ceci  vous 
explique  comment,  si  vous  vous  adresses,  pour  entrc^rdans  une 
loge,  à  l'ouvreuse  qui  ne  la  compte  pas  dans  sa  division,  elle 
vous  priera  d'attendre  le  retour  de  sa  compagne,  ei  se  gardera 
bien  d'empiéter  sur  ses  droits.  La  finesse  n'empêche  pas  la 
probité.  * 

L'ouvreuse  déteste  le  journaliste,  d'instinct  et  cordialement^ 
D'abord  le  journaliste  est  garçon;  il  n'a  pas  de  femme  à  laquelle 
on  puisse  rien  offrir;  sa  maltresse,  il  ne  la  conduit  jamais  à  ton 
théâtre,  ^t  puis,  je  ne  sais  si  ce  droit  d'occuper  toutes  les 
places  sans  payer  à  la  porte,  ne  parait  pas  un  abus  à  l'ouvreuse, 
bien  qu'elle  soit  malicieusement  habile  à  le  restreindre  dans 
son  exercice*  Ne  serait-ce  pas  encore  que  l'opinion  émise  par 
ces  fter»  critiques^  comme  dit  Beaumarchais,  sur  les  pièces 
qu'elle  aussi  est  appelée  à  juger,  lui  inspire  une  certaine  antipathie 
contre  ses  auteurs  trop  ou  trop  peu  indulgents)  Pour  mçi,  j'avout 
qu'obligé  de  choisir  entre  ces*  deux  autorités  également  respec- 
tables, c'est  peut-être  à  l'ouvreuse  que  je  donnerais  la  palme 
du  criticisme.  Elle  sait  à  quoi  s'en  tenir  sur  Fauvrage  puissani 
et  iafge^  sur  le  drame  hors  de  tigne^  qui  ont  fourni  quatre  recettes 
de  cent  écus,  et  „la  pièce  assez  médiocre  sauvée  par  le  jeu  des 
acteurs^S  qui,  parvenue  à  la  centième  représentation,  remplit 
encore  la  caisse.  0  messieurs  tels  et  tels!  6  grandes  illustra- 
tions dramatiques!  A  académiciens  ennemis  du  romantisme^  ù 
jeunes  hommes  qui  placez  Racine  et  Corneille  dans  les  fossilea! 
quel  bonheur  pour  vous  tous,  que  les  feuilletons  ne  soient  pas 

Paru  IV.  8 


\ 


114  Lt>UVB£US£  DE  LOOKS. 

HiîE   par   les   ouvreuses,   qui  n'ouTrent   rien  quand  vous  êtes 
affichés! 

La  politesse,  le  saroi^-faire  et  la  cdmplaisaBce  Tarlent  cliee 
Fouvreuse,  selon  chaque  théâtre,  et  à  di? ers  deftés.  J*af  fomsM 
soif  neusement  la  proportion,  et  je  crois  pouvoir  indiquer  TapOgée 
de  ces  qualités  dans  les  couloirs  de  Fejdean,  et  leur  somma 
Inverse  aux  portes  des  loges  du  Gymnase.  C'est  à  ee  théâtre,  |^ 
aristocratfque  par  excellence,  et  privilégié  pour  Tennui,  que 
rouvreuse  tranche  adnirablenyent  par  ses  manières  sèches, 
hargneuses  et  souvent  impolies,  avec  le  répertoire  ambre,  les 
acteurs  de  sucre  de  pomme,  et  les  spectateurs  confits  de  l'endroit. 

Voici  la  partie  la  plusdélicate  du  sujet  Nous  avons  k  considérer 
les'  mcBurs  publiques  dans  leurs  rapports  avec  les  loges  fermées, 
lliaudrait  être  vrai,  sans  risquer  de  se  brouiller  avec  personnel 
mais  un  souvenir  est  là,  qui  me  gène  comme  la  conscience  d'un 
malhonnête  homme.  Pour  avoir  parlé,  en  1818,  d'un  billet'* 
daus  glissé  par  une  ouvreuse,  au  théâtre  de  Bordeaux,  H.- de 
Jouy,  Thermite  voyageur  en  province ,  fut  actionné  devant  les 
tribunaux  compétents  par  la  victime  de  ses  observations*  Or, 
comme  il  y  a  à  Paris,  quelque  dix-huit  théâtres,  dans  chacun 
à*peu-prè8  dix  ouvreuses,  et  que  les  juges  de  183S  ont  trop 
d'affaires  pour  a'occuper  promptement  de  ces  misères^  absorbés 
qu'ils  sont  par  les  écrivains  séditieux,  je  ne  me  soucie  pas  de  . 
rester  quelques  mois  sous  le  poids  d'une  accusation  de  calomnie» 
et  je  me  vois  forcée  d'être  extrêmement  circonspect  là -dessus: 
il  est  bon  d'ailleurs  de  laisser  quelque  chose  à  deviner. 

Une  ouvreuse  de  loges  ne  .glisse  point  de  billets -doux; 
d*al^rd,  parce  qu'il  n'y  a  plus  de  billets-doux,  ensuite,  pour 
éviter  le  double  emploi.  Pourquoi,  s'il  vous  plaît,  demander|es- 
vous  à  une  fpmme  un  quart  d'heure  de  tête  à  tête,  quand  voua 
avez  tonte  une  longue  soirée  à  vous  presser  contre  elle,  à  écou* 
ter  son  souffle,  à  partager  ses  émotions  9,  une  loge,  n'est-ce  pas 
un  boudoir  commode  à  soupirer?^  quel  valet  intelligent,  quelle 
adroite  femme  de  chambre  eussent  mieux  disposé  cet  espace 
étroit,  oh  vous  pouves  faire  de  l'éloquence  avec  des  yeux  ou 
ces  pan^mimes?    Voyes-voua  cqmme  toutea  ces  chaises  sont 


LtMJTRBnse  DE  LOOBS.  115 

pkcëei  «vee  art,  comme  IMloif nement  de  ces  banquettes  est 
teiir"à*teiir  Indnlgeot  ou  convenable  1  Point  de-Toisin  qui  voua 
fine,  pqtet  de  laquais  incopnmodes,^  penchés  sur  une  porte  entre- 
bâillée, ot. cherchant  à  vous  surprendre.  Vous  êtes  ches  v(^ns« 
et  plus  en  siu^é:  fouvreuse  ne  vous  regarde  pas,  ne  veut'paa 
vous  regarder;  l'ouvreuse  a  vingt  lo^es  sous  sa  surveillance.  Je 
aaia  bien  que  personne  n'est  mieux  placé  qu'elle,  et  si  l'habitude 
ne  lui  avait  affadi  tout  le  sel  de  ces  déeouveHes  de  haaard, 
elle  aurait,  certes,  matière  à  raconter.  Il  y  a  une  charmante 
chanson  de  M.  Scribe,  qui  a  couru  manuscrite  dana  le  monde, 
«t  noe  je  ne  tc.  dini  pas.  Si  Im  beUe.  dmea  du  0;mBMe 
qui  h  connaissent,  savaient  que  c*est  Tauteur  du  D^hmaie  qui 
l'a  faite,  sans- doute  après  un  déjeftner  de  garçons,  elles  seraient 
de  force  à  lui  en  vovknr.  Sh  bien!  la  singulière  position  du 
héros  de  cette  joyeuse  folie,  M  justement  celle  que  tous  les 
soirs  une  ouvreuse  occupe  sur  une  plus  grande  échelle.  Main 
pour  elle,  c'est  le  pèté'dVmguilles,  devenu  insipide  k  force  de 
se  répéter. 

Il  est  t^rd  quand  vous  entres  au  théâtre,  et  tout  lu  monde 
est  arrivé  déjà.  Vous  reconnaisses  une  ouvreuse  qui  vous  sait 
par  cœur  et  qui  vous  placera  à  votre  iantaide.  Voua  aveu  gagné 
ses  bonnes  grâces,  et  Touvreuse  possède  éminemment  la  mémoire 
du  cœur.  Sans  lui  rien  dire,  elle  a  deviné  votre  idée.  Parmi  les 
logea,  une  est  restée  vide.  Vous  auries  là  le  premier  rang,  vous 
séries  libre,  et  pourtant  ce  n'est  pas  cette  porte  qu'elle  va  vous 
QQvrir*  Plus  loin^  dana  une  baignoire,  deux  damea  seules^  ou 
bien  une  jeune  femme  avec  son  mari  qui  dort,  ou  encore  un 
vieux  boutgeoia,  flanqué  de  ses  deux  demoiselles,  c'est  là  que 
l'ouvreuse  vous  introduit  Elle  sait  qu'au  théâtre  vous  tenes  moins 
à  écouter  la  pièce  qu'à  jouir  de  la  société;  d*ailleurs,  hsbitué 
4dèle,  vous  êtes  bissé  sur  le  répertoire,  et  vous  vous  contenu 
teres  de  voir  à -peu -près.  Cette  hsute  faveur  n'est  accordée 
qu'à  un  très-petit  nombre  de  personnes.  Il  faut  bien  du  temps 
et  de»  attentions  avant  d'en  venir  là! 

Pour  éfiter  les  rapports  trop  intimes,   trop  exclusivement 

eomplaiaants  de  l'ouvreuse  avec  le  public,  et  aussi,  pour  balancer 

« 

s* 


/ 


*     ' 


116  L'OUVREUSE  DE  LOGES. 

les  petits  profits  des  hautes  places  avec  les  gros  bénéllees  des 
loges  du  premier  rang,  l'administration  fait,  de  moia  en  mois, 
▼oyager  ces  dames  du  parodia  à  l'orchestre,  et  réciproquement. 
Cela  n'empêche  en  rien  que  la  liste  une  fois  épuisée,  ce  roule- 
ment, à  la  ftfçon  des  Cours  royales,  ne  ramèite  auprès  des  fiièlea 
de  vieilles  connaissances  dont  ils  savent  tirer  bon  partL  Les 
quatre  ouvreuses  du  balcon  de  l'Opéra  ont  seules  le  privilège 
d'y  demeurer  à  poste  fixe.  Encore  est-ce  un  abus  de  l'andenne 
direction  que  M.  Veron  parle  déjà  d^boMr.  Ce  serait  .le  moyen 
d'établir  légalement  ces  distinctions  aristocratiques,  qui  déjà  dans 
le  monde  empêchent  l'ouvreuse  de  l'Opéra  de  fréquenter  l'on* 
vreuse  du  Vaudeville.  C'est  bien  le  moins  que  i'égaUté  règne 
entre  des  conditions  semblables.  ^     ' 

Dans  tous  les  sujets,  même  les  plus  frivoles»  il  y  a  dés  choses 
graves  à  observer,  surtout  lorsqu'une  société  s'en  va  comnte  la 
nôtre,  faute  de  moralité,  de  iîroyances  religieuses  et  de  foi  en 
Taveiiir.  Par  malheur,  dans  les  conditions  de  ce  titre,  la  transi- 
tion serait  trop  brusque  de  quelques  plaisanteries  inoffensives 
à  des  tableaux  d'une  crudité  plus  qu'énergique.  Je  laisse  à  fima-» 
gination  le  soin  de  parcourir  à  son  aise  le  vaste  champ  des 
conjectures,  ou  plutôt  à  l'observation  de  combler  une  lacune 
forcée  que  je  nr'impose.  Le  résultat  de  ce  travail  facile^  sur 
les  mceurs  ^e  notre  jépoque,  pandtra  au  moins  inattendu.  Qu'on 
essaie  dé  suivre  jusqu'au  -bout  la  donnée  effleurée  par  ce  titre: 
une  Ouvreuse  de  logea,  et  dans  tous  les  cris  de  vertueuse  indl» 
gnation  contre  nos  bisaïeuls,  il  y  aura  quelque  adoucissement. 
C*e8t  dans  Tétude  sérieuse  des  mœurs  modernes  qu'il  faut  cher- 
cher la  vérité  des  tableaux  faits  de  nos  jours  sur  l'histoire  d'il 
y  a  cent  ans.  On  entasse  aujourd'hui  des  mémoires  oii  l'on  flétrit 
largement  la  corruption  dés  derniers  siècles;  et  il  se  dépense 
tant  d'indignation  contre  le  vice  en  perruque  poudrée,  qu'il  n'en 
reste  plus  contre  le  vice  habillé  par  Staub! 

Essayez  donc  de  prendre  l'ouvreuse  sur  lé  fait,  moins  dans 
ses  attributions  avouées  que  dans  sa  tâche  officieuse;  voyev  tout; 
expliquea-vons  tout  ce  mécanisme  savant  de  placement  et  de 
places,  tout  ce  trafic  de  positions  relatives,  et  puis  dites  si  nous 


L'OUVREUSE  DE  LOGES. 


xir 


•TOUS  beaucoup  gttgné  à  Toiler  d'une  gaze  nos  vices  publics  et 
nos  débauches  secrètes.  Je  voudrais  bien  vous  précéder  ou  vous 
suivre,  mais  encore  une  fois,  je  ne  dis  rien  de  peur  de  dire 
trop. 


Comme  il  faut  en  tout  une  moralité,  je  vais  vous  dire  celle 
que  j'ai  trouvée.  Le  monde,  c'est  une  baraque  en  planches  oh 
fou  joue  la  comédie  sans  spectateurs.  Tous  les  hommes  ont  un 
rèie  dans  ce  drame  innombrable  et  éternel.  Les  uns  le  drapent 
à  l'antique,  d'autres  rêvent  l'avenir  couverts  d'habits  retournés; 
ceux  qui  oot  du  flegme  et  des  poumons  déclament  et  sont  ver- 
tueux; ceux  qui«  n'ont  que  des  passions  et  des  vices  se  vautrent 
dans  le  grand  bourbier  malgré  les  sermons.  Rousseau,  le  poète, 
vous  a  dit  à-peu-près  cela;  vous  savez  par  cœur  sa  belle  épi- 
gramme.  Ce  qu'il,  a  oublié  d^  vous  dire,^  c'est  qu'il  y  a  aussi 
des  ouvreuses  de  loges  à  ce  théâtre  de 'confusion;  ce  sont  ceux 
qui  méprisent  les  hommes^  qui  servent  leurs  passions  pour  lea 
exploiter,  et  qui  font  leurs  affaires  en  ne  s'occupant  que  de 
celles  d'autrui.  Ce  sont,  si  vous  voulea,  les  courtiers  de  mariage 
qui  gagnent  gros  sur  les  adultères  futurs;  les  courtiers  de  poivre 
et  de  cannelle  qui'^ trouvent  un  bénéfice  dans  les  malheureuses 
spéculations  de  leurs  clients;  les  agents-de-change  qui  achètent 
des  châteaux  en  signant  à  leurs  dupes  des  passe-ports  pour  la 
Belgique,  et  enfin,  les  courtiers  de  xévolutions,  sf  bons  ména- 
gers de  celles  qu'ils  ne  font  pas.  ^ 

Paul  DAVID. 


UNE  MAISON   DE  FOUS. 

I  I 

(MAISON  DU^DOCT£UR  BLANCUïiO 


Deux  belles  choses,  deux  choses  curieuses  à  voir  et  à  éindier 

dans  notre  vieille  Europe  :  un  palais  de  rois,  une  maison  de 
fous*  » 

De  ces  deu:^  demeures,  laquelle  prëféreriez-vous  habiter? 
Les. insensés  qui  vivent  auprès  des  monarques  sont  trop^métho- 
diques,  trop  monotones;  ceux  qu'on  relègue  à  Charenton  ou 
cliez  le  docteur  Blanche,'  me  semblent  moins  à  plaindre.  On  a 
pitié  de  leur  état;  ils  mangent,  à  leur  fré,  assis^  ou  debout;  ils 
saluent  sans  se  i^ourber  jusqu'à  terre;  il  leur  est  permis  quel- 
quefois d'avoir  une  volonté,  de  la  manifester,  de  la  soutenir. 
n$  parlent  haut;  ils  contrôlent  les  actions  du  chef;  ils  résistent 
aux  menaces,  ils  ne  cèdent  qu'à  la  force...  Ce  sont  presque  des 
honunes.  ^ 

Dites-moi  la  vie  des  fous  qui  naissent  et  meurent  dans  les 
palais  des  rois;  moi^  je  vous  dirai  celle  des  êtres  qui  s'agitent 
dans  des  cabanons.  Il  y  aura  peut-être  de  la  morale  dans  mon 
récit.  Je  les  ai  vus  d'abord  avec  effroi,  puis  avec  intérêt,  plus 
tard  avec  un  sentiment  de  commisération  qui  n'était  pas  sans 
douceur.  La  raison  nous  est  souvent  faneste,  en  ce  qu'elle  nous 
éclaire  sur  nos  maux,  sans  avoir  la  puissance  de  nous  en  guérir... 


UNE  nUISON  os  FOUS.  /  119 

Ces  feu  ne  eevl  dçnc  pas, tant  à  ploinctre,  puisqu'ils  n*ont  pas 
lsa}oiirs  le  sentiment  de  leui:  infartune. 

Qui  n'a.  point  d'égal  n'a  point  d'ami;  c'est  un  axiome,  vrai 
seulement  pour  ceux  qui  Toient  loin  dans  le  cœur  humain.  Un  . 
ami  me  souriant  d*un  sourire  de  protection,  me  serrerait  le 
cflsur;  je  ne  Faimerais  plus.  Tant  pis  pour  moi  si  je  suis  ainsi 
orfanisé.  De  l'amour,  de  l'amitié,  Toiià  ma  vie. 

L'historique  d'une'maison  de  fous,  trace  par  un  fou,  est  une    ^ 
chose  assez  bizarre.  J'étais  fou  quand  j'ai  écrit  ces  pages...  Ma 
raison  reTcnue,  j'ai  voulu  les  lire...  Tout  y  est  frai,  précis;  il 
m'a  semblé,  sage  de  n'y  rien  retrancher;  c'est  un  portrait  que 
je  gâterais  en  le  corrigeant;  je  vous  le  livre.   ^ 

M.  Blanche  a  trente-cinq  ans.  Sa  taille  est  moyenne;  son 
embonpoint  atteste  un  corps  robnste.  U  a  le  verbe  bref,  rapide, 
acerbe.  Un  homme  en  parfaite  santé  serait  toujours  prêt  à  lui 
demander  raison  de  la  crudité  de  certaines  expressions  dont  il 
n  l'habitude  de  se  servir:  un  fou  les  redoute  et'je  tait  devant 
les*  menaces*  Uiîé  blessure  grave  reçue  à  l'œil  droit  donne  à 
son  regard  un  caractère  équivoque^  de  sorte  qii'on  dirait  quil 
étudie,  quand  il  ne  fait  que  voir.  Il  produisit  sur  moi  une 
fâcheuse  Impression;  cela  devait  être:  je  me  sentis  sous  sa 
verge  de  fer,  moi  qui  n'ai  jamais  su  obéir  qu'à  une  volonté  de 
femme  ••• 

Elle  est  grande,  svelte^  blonde,  un  peu  pâle.  Son  regard 
est  plein  de  bienveillance,  il  rassure.  Le  son  de  sa^voix  console  ; 
Il  y  a  de  la  poésie  dans  son  langage.  Elle  a  vu  tant  de  misères, 
elle  a  entendu  tant  de  gémissements!  Elle  sait  plaindre.  Ce 
n'est  poiùt  une  mère  tendre;  son  âge  tous  djSfend  cette  douce 
Illusion;  ce  n'est  pas  simplement- une  amie;  vous  éprouvez  pour 
elle  plus  que  de  l'amitié,  moins  que  de  l'amour.  ••  Parlons  peu 
de  l'amour*  J'ai  habité  plus  de  deux  mois  la  maison  du  docteur 
Blanche;  fou  et  raisonnable,  j'ai  pu  apprécier  les  qualités  de  la 
femme  modeste  et  généreuse  dont  je  vous  parle.  Cette  femme 
est  l'épouSe  du  docteur.  Vous  voyez  qu'on  peut  garder  quelque 
souvenir  aimable  d'une  maison  de  fous. 

Je  fus  arrêté  à  ftix  heure$  du  soir,  dans  la  rue  de  Grammont^ 


i_._ 


120  UNE  lUKON  DE  FOU& 

par  quatre  robustes  estafi^rs;  qui  s'emparèreut  de  .mol  par 
derrière,  me  serrant  de  ieurs  bras  vigoureux.  Je  voulus  essayer 
de  me  défendre...  Vains  efforts!  J'étais  malade^  très-souffirant, 
à  l'agonie.  Au  nom  dû  Roil  Faut-il  avoir  le  délire  pour  résister 
à  cet  ordre  f  Je  n'avais  point  le  délite,  et  pourtant  je  résistai  ; 
mais,  en  deux  secousses ,  je  me  trouvai  jeté  daos  une  voiture,  • 
prête  à  me  recevoir., Tout  était  bien  calculé,  prévu  d'avance. 

Le  trajet  fut  long.  Les  estafiers  causaient  de  la  beauté  de 
la  ville,  de  la  fraîcheur  de  la  nuit;  et  si  je  soupirais,  ils  m'invi* 
talent  à  montrer  du  courage,  à  être  homme.  Leçons  de  courage 
données  par  un  mouchard!  qui  peut  y 'croire?  Un  mouchard, 
sait-il  ce  que  c'est  qu'un  homme,  si  ce  n'est  pourTarréter  par 
derrièFe?  Je  crois  me  rappeler  pourtant  que  je  leur  dis  que  je 
n'avais  pour  eux  aucune  espèce  de  mépris...  On  fit  bien  de 
m'arrèter  comme  fou. 

Nous  cheminions  lentement,  car  nous  avions  des  rues  rapides 
à  gravir;  et  déjà,  dans  ce  cœur  horriblement  torturé  par  une 
passion  violente,  avait  pénétré  un  autre  sentiment,  l'indignation. 
Être  colleté  par  un  mouchard!  quel  outrage!  Aux  jours  des 
émeutes  j'avais  éprouvé  un  semblable  ^affront.  Sans  existence 
morale,  le  mouchard  est  Thomme  du  pouvoir;  lâche,  il.  est 
l'homme  de  la  force.  Je  ^e  trompe,  le  mouchard  est  Thomme 
le  plus  courageux  du  monde,  puisqu'il  brave  ce  que  lès  autres 
redoutent  le  plus>  le  mépris  public. 

Cependant  nous  arrivâmes  à  la  porte"  de  la  maison  de  santé; 
et  je  me  rappelle  les  plus  petites  circonstances  de  ces  lentes 
heures  qui  me  torturaient  si  cruellement.  Nous  avons  tant.de 
fibres  pour  la  douleur!  Je  croyais  entrer  chez  un  juge  d'instruc- 
tion, chez  un  procureur  du  roL  On  me  l'avait  vingt  fois  répété 
en  route,  en  me  parlant  de  poignards,  d'incendie,  de  meurtres. 
Xécoutais  mes  gardiens  en  homme  qui  regrette  de  n'avoir  pas 
fait  assez  pour  justifier  les  rigueurs  dont  il  est  l'objet;  et  quand 
j'interrogeais  mes  souvenirs  confus,  j'étais  presque  furieux  d'avoir 
eu  assez  de  raison  pour  ne  pas  briser  tous  les  liens  qui  m'atta- 
chaient à  la  société.  Le  désespoir,  comme  la  douleur^  aises  degrés. 

Après  avoir  traversé  une  petite  cour  ombragée  par  quelques 


UNE  MAISON  DE  1X>US:  121 

«fbret  aa  feviUige  triste  et  sombre,  je  pénétrai  dans  une  faste 
saHe,  oeciipée  presqpie  en  initier  par  mie  table  en  fer-à-chevaL 
Je  snpposai,  au  premier  coup  d'orfl ,  qne  c'était  la  salle  de  la 
question,   et  je  cKerchais   déjà  d'un  regard  cnrieax  et  ferme, 

• 

les  instmments  des  tortures •••   On  me  pria  poliment  d'avancen 

4{nel  tableau  ! .  «  •  Des  figures  souffrantes,  des  figures  hébétées, 
des  figures  riant  sans  galté,  pleurant  sans  larmes,  une  seule 
figure  de  pitié,  celle  de  madame  Blanche;  et  tout  cela  agglo- 
méré pour  ainsi  dire  dans  un  espace  de  dix  pieds  carrés. .. 
Ma  tète  n'y  était  pins ,  je  crus  réTer;  je  Toulais  savoir,  je  crai- 
gnais d'spprendre;  tous  vojes  que  j'avais  un  peu  de  raison.  < 

J*eus  le  temps  d'observer.  La  faiblesse  de  mon  corps  donnait, 
Je  crois,  de  l'énergie  à  mon  ame.  Un  petit  homme,  rond,  rouge, 
bourgeonné,'  étendu  sur  un  fauteuil,  me  regardait  avec  des  yeux 
Btnpides ,  et  riait  de  mon  teint  cadavéreux.  De  quoi  riait-il  f 
Déjà  deux  fois  j'avais  détourné  ma  vue  de  cette  figure  béteqpient^ 
moqueuse,  ignoblen^ent  sardonique,  tandis  que  mon  homme  me 
lorgnait  toujours  en  souriant  Je  crus  à  une  lâche  provocation, 
et  déjà  ma  main  de  fer  planait  sur  sa  jope ,  quand  une  voix 
douce  et  compatissante  me  pria  de  m'asseoir.  Une  voix  de 
femme  pouvait  seule  avoir  de  l'empire  sur  moi;  j'obéis,  mon 
courroux  s'éteignit,  et  j'écoutai,  assez  calme,  la  fin  d'une  sonate 
qu'exécutait  sur  un  piano  une  pensionnaire  d'une  vingtaine 
d'années.  Madame  BeL  •  •  était  folle  quand  elle  ne  jouait  pas  du 
clavecin.    Je  l'appris  plus  tard. 

Mais  oh  étais-je  doncl...  Le  procureur  du  roi  ne  venait  point, 
et  un  profond  silence  régnait  dans  la  chanibre  voisine»  oh  je 
devais,  d'après  mes  idées,  être  soumis  à  de  rudes  épreuves. 

Conduises  monsieur  dans  son  appartement,  dit  la.  fée  bien- 
veillante à  un  domestique  qui  ne  m'avait  pas  quitté  un  instant 
Je  suivis  en  automate;  et,  après  avoir,  traversé  deux  ou  trois 
escaliers,  on  me  poussa  vigoureusement  dans  une  chambre  à 
croisée  bardée  de  grillages  et  de  lourds  barreaux.  Un  lit  de 
fiirt  mince  apparence,  deux  chaises,  une  camisole  de  force, 
voilà  tout  l'ameublement 

Le  domestique  s'était  adjoint  un  de  ses  camarades  s  et  tous 


JL%t  UNE  Maison  de  fous. 

4«ttX,  firolde,  Inipiiillileff,  me  regardaitiit  en.  honimea  haUtaéi 
k  voir  de»  hooinief  eonme  mol.  —  <^e  faites-TonsI  foe  TOBlet- 
voHii?  —  Nm8  ■Mimes  ici  pour  senrir  monrienr.  —  Je  B'n  bes^ 
de  rien,  laietes-^meL  -r-  L'ordre  nous  a  été  donne  de  ne  poiot 
quitter  moHMenr.  ^-  Le  procureur  dn  roi  Tiendra;;t-ii  bientdtf  «— 
Il  ne. peut  tarder.  —  Il  fcta  bien  a'ii  veut  que  je  lui  réponde, 
car  je  perds  mes  forcef;  et  pourtant  je  cherchais  un  aliment 
à  ma  Tûge, 

Je  me  couchai  à  demi  habillé.  *^  SI  monsieur  Teut  bien, 
nousatona  dans  ce  vase  de  l'èan  d'orge?  —  Ponnj[uoi  de  l'eau 
d'orgeY  —  M.  Blanche  Ta  ordonné.  —  Oh  snia-je  donc)  -^  Chei 
M.  Slanehe.... 

Le  btandeau  tomba>:  je  me  croyais  conspit»ateur;  je  me 
reconnus  fou!..^ 

J'eus  honte,  je  pleural . .  Non,  ce  n'était  paa  de  honte,  c'était 
encore  d'amour;  et,  quand  je  me  via  U,  là,  seul,  .en  Ihce  de 
cette  treisi^e  à  barreaux,  en  face  de  ces  deux  fi^nrea  sana  amitié 
comme  aaaa  habe,  en  face  dis  tous  mes  souvenirs  de  bonheur 
et  de  regrets;  quand'  j'eua  reconnu  1%  puiasance  de  ceux  qui 
m'enchaînaient  et  la  ikiblesse  de  la  victime;  lorsque,  calcnlanl 
la  longueur  des  heures,  Féternité  des  minutes,  et  que  ces  mura 
froids,  insensibles,  m'eurent  répondu:  Voici  ta  place!  je  me  vis 
fou,  fou  à  tout  jamais,  fou  par  elle,  fou  d'amour,  la  plus  épo«<* 
vantable,  la  plua  poignante,  là  plus  hideuse  des  fblies.«v. 

Je  me  rappelai  alors  tout  ce  qui  m'avait  attiré  là,  et  je  faa 
étonné  de  ne  paa  me  sentir  les  bras  Ués,  la  gorge  dans  un 
collier  de  force.    J'étaia  fou  farieux. 

Ohi  qu'il  n*avoue  point  sa  folie,  celui  à  qui  rambltlon  boule- 
verse les  idéea!  q^ll  cache  avec  a^n  aou  dé^re  frénétique,  celui 
que  l'avarice^  \m  haine,  la  soif  de  la  vengeance  condpiaeot  à 
Chareftton,  à  Bicétre,  eu  chea  le  docteur  Blanche!....  Mai4 
moi,  fou  d'amour,  je  puia  le  dire;  je  puis  l'avouer  sana  rougir. 
Vojec  auJDurd'hni;  je  aifls  calnm>  je  raconte  asea  maux  paasési 
et  il  faut  que  la  violence  de  mon  mal  ait  été  bien  grande,  pour 
que  lea  plua  Itères  impressions  y  aient  laissé  des  tracée  si 
profondes.    C'est  un  cauchemar  qui  brûle  même  aprèa  le  aommeil, 


.    UNE  MAISON  Vm  FOui  128 

c'est  utte  iitUe  q«i.  vous  briae  «a  membre,  el  dent  voHScSe 
reHeiUez  Tatteiate  que  long-tempa  après  la  bleaaiire.  *.  •  Aux  Jeaf» 
de  la  niaoïi,  les  Jnatanli  de  la  folie  se  retracent  comme  dans 
un  miroir....  Ne  dites  point  que  cela  ne  peut  être;  je  Tai  sentit 
ëpronTë. 

AL  Blanche  entra*. ..  Je  me  préparai  couragensemMt  aux 
donches^  car  son  langage,  loin 'de  me  rassurer»  glaya  lé  pen 
de  sang  qui  me  restait.  Il  me  parla  de  meurtre,  d'assassioati 
d'incendie;  c'ëlaient  lea  mots  donnés.. ..  Je  le  crus  fètl  Itti-nième; 
et,  totyonrs  fidèle  à  mon  naturel  compatissant,  Je^  le  plaignis, 
moi;  moi  que  personne  ne  semblait  plaindre* 

Toute  la  nuit  un  homme  cria  à  mes  cMés}  c'était  un  fon 
qui  demandait  sa  liberté. .  •  Moi,  Je  regardais  les  murs,  les  barreaux, 
et  j'avais  mille  Tics  pour  ^uffrlr*  pas  une  main  pour  briser. 

Cette  nuit  dura  je  ne  sais  combien  de  siècles;  le  plus  léger 
monFement  de  mes  gardiens  me  faisait  tressaillir  dans  mon  lit . . . 
Je  me  levaL  L'on  me  mit  dans  un  bain;  et,  pour  In  première 
fois  depuis  long-tempÉ,  mes  yeux  s'arrêtèrent  sur  une  glace. 
Ha  figure,  entièrement  bouleTcrsée,  me  causa  une  émotion 
indéfinissable.  Je  pleura};  je  sentis  des  Ui^nes  de  feu  sillonner 
mes  joues;  et  quand  je  pensai  qu'on  était  sans  pitié  pour  de 
pareilles  souSIrances,  la  rage  me  saisit  au  cttur. ...  Je  ne  me 
rappelle  plus  rien,  sinon  que  je  revis  encore  madame  Blanche, 
que  ma  rage  s'éteignit,  que. mes  larmes  coulèrent  moins  amères, 
moins  brûlantes,  et  que  je  demandai  des  livres.  Xanrais  eu  du 
plaisir  à  parcourir  un  dictionnaire,  les  chiffres  d'une  table  de 
logarithmes,  des  mots  sans  suite  «  des  phrases  privées  de  sens, 
comme  celles  des  êtres  qui  m'entouraient,  qui  m'entourent  encore 
anlourd'hui,  et  pour  lesquels  j'éprouve  une  pitié  si  mie^  hélas! 
et  si  stérile. 

BL  Blanche  revint  auprèa  de  moL  Ses  paroles  de  raison 
calmèrent  un  peu  l'eiTervescence  de  mes  idées:  je  ne  pensai 
plus  au  suldde;  et  pourtant,  à  mes  cètés,  réfléchissait  Mstementi 
enveloppé  dans  un  manteau  brun,  un  homme  de  vingt-cinq  à 
trente  ans,  que  le  feu  de  deux  pistolets  n'svait  pu  tuer.  Lea 
balles  avaient  traversé  la  mich^re  supérieure^ et  étsient  sortieq 


I 
I 


124  '  UNE  MAISON  DK  ¥OVB. 

Mtre  les  deux  yeui. ...  U^  a  des  êtres  cruellement  povraoffie 
fêt  le  destin!  Cet  homme  vit  encore. 

Un  antre  homme,  à  la  ûgnte  riante,  à  la  mise  solpiée,  an 
•onrire  gracieux,-  vint  s'asseoir  près  de  moi,  en  me  demandant 
des  nonvelleo  de  ma  santé.  Je  ne  sais  pas  trop  ce  qne  je 
répondis  ;  mais  Ini,  prenant  nn  Tiolon,  jona  des  Tariations  snr 
nn  thème  connn,  avec  une  grande  vignear  et  une  précfadon 
remarquable.  Je  crois  que  je  lui  adressai  quelques  complimenta. 
—  Oh,  oh!  me  répondit-il,  j'ai  bien  d'autres  talents!  Je  suis  le 
fils  de  Joséphine  tt  de  '  Jésus-Christ,  et  je  me  rappelle  ^par- 
fdtement  avoir  été  Gengis-Kan,  Mahomet  et  Napoléon.  . .  Et 
TOUS,  monsieur,  tous  souvenez-Tous  de  ce  que  TOUsaTeiétéf ... 
Votre  cervelle,  en  passant  dans  le  crâne  d'un  autre . . .  Madame 
Blanche  lui  imposa  silencç,  et  il  s^  tat  en  riant. 

Encore  nn  sentiment  de  pitié  pour  un  malheureux!  .car  ici 
il  faut  plaindre  tout  le  monde. 

J'eus  la' permission  de  me  promener  dans  la  cour^  puis  dans 
le  jardin. .  •  •  Je  vis,  je  reconnus,  j'étudiai  presque  ;  je  puis 
décrire,  car  j'ai  toute  ma  iraison. 

Au  haut  de  la  butte  Montmartre,  sur  un  tertre  dominé  par 
les  bras  f^gantesques  de  plusieurs  moulins  à  vent,  est  uiî  édifice 
irrégulier  de  quelque  apparence,  dont  la  façade  blanche,  asses 
élégante,  appelle  les  regards  des  curieux.  Un  rez-de-chaussée, 
un  prender  et  nn  second  étage,  quatorze  croisées,  dont  plusieurs 
à  barreaux,  d'autrea  à  grillages,  voilà  l'aspect  de  tMtél.  Deux 
petites  ailes  latérales,  dont  celle  de  gauche  est  habitée  par  le 
docteur  et  sa  fj^inille,  semblent  ajoutées  au  principal,  corpa  de 
logis;  un  peu  de  verdure  à  côté  de  la  grille»  voilà  la  cour. 

Le  derrière  de  la  maison  a  également  deux  étages,  et  donne 
sur  un  jardin  à  l'anglaise,  petit,  mais  agréable.  Les  malades, 
les  idiots,  les  fous,  s'y  promènent  à  volonté;  ceux  dont  la  folie 
est  dangereuse  sont  séparés  des  autres  par  une  haute  palissade 
de  ^anches,*  qli'ila  ne  peuvent  ni  franc|iir,  ni  abattre.  D'un 
eôté  la  douleur»  de  l'autre  le  désespoir;  ici,  les.  souffrances 
morales  dana  ce  qn^ellea  ont  de  plus,  poignant  ;  là,  les  douleura 
physiques  et  les  affeotiona  de  l'ame  dans  ce  qu'dles  ont  de  plus 


UNS  MAISOK  DE  FOUS.  125 

triste.  On  répand  des  larmes  amères  dans  la  première  encmitei 
Tantre  a  des  crises  pins  sombres,  plus  corrosives* .  • .  J'aoM 
mieux 'le  mal  qui  ôte  la  raison. 

Fresque  chacune  des  chambres  du  local  que  je  visite  rappelle 
des  drames  à  déchirer  le  cœur.  Ici  a  gémi  pendant  long-temps, 
et  gémit  encore,  un  Portugais  de  naissance,  dont  le  frère,  àg< 
de  douse  ans,  fut  pendu  à  Coimbre,  complice  d'un  projet  tendant 
à  remereer  la  forme  du  gouvernement*  —  Que  feromhMus  de 
cet  enfant  1.  dit  le  grand-juge  à  une  femme;  il  a*a  que  doue 
ans.  -r-  Douse  ans!  répondit-eilç $  tant  mieux!  qu'on  le  pende 
vite,  il  ira  souper  avec  les  anges. .  •  •  mais  que  son  frère,  na 
peu  plus  âgé  que  lui,  assiste  au  supplice,  au  pied  de  l'éclia- 
fand. ...  La  femme  qui  conmiandait  cet  assassinat  était  la  ifière 
de  don  Miguel.  L*enfant^  fut  pendu  ;  et  le  frère,  témoin  de 
cet  horrible  spectacle,  en  perdit  la  raison.  Les  soins  et  l'Iia- 
bileté  de  M.  Blanche  lui  rendirent  la  santé,  qu'il  reperdit  plua 
tard,  sans -cesse  poursuivi  par  le  cadavre  de  son  frère  cadet 
balancé  dans  les  airs. 

Voici  encore  une  chambre  historique. . .  BUe  a  gémi,  pendant 
de  longs  jours  et  d'éternelles  nuits,  entre  ces  quatre  murs  sano 
ornements,  une  femme  héroïque,  qui  devint  folle  à  force  de 
bonheur.  • .  Madame  Lavalette  a  pleuré  là,  sur  cette  couche,  de 
misère.  Sir  Robert  Wilson,  Bruce  et  Hutchinson  arrachèrent  le 
mari  au  plomb  royal. . .  .  Gloire  à  eux  !  le  comte  est  mort 
aujourd'hui,  %t  madame  de  Lavalette  doit  à  M  Blancbe  une 
guérison  presque  miraculeuse. 

Voyei-vons  cette  jolie  cellule,  au  rei-de-chaussée,  donnait 
sur  le  jardin  I  regardes  cet  homme  qui  la  parcourt  d'un  pas 
.  égal  et  précipité»  c'est  le  général  Travot  Condamné  à  mort 
au  retour  des  Bourbons,  il  dut  à  leur  clémence  une  commn* 
tation  de  peine,  une  prison  à  perpétuité.  Sa  raison  s'aliéna'; 
il  prit  en  haine  le  genre  humain,  et  le  voilà  maintenant  vndojant 
qui  le  touche,,  heurtant  qui  lui  parle,  ae  fâchant  aussi  contre 
le  docteur,  et  sellant  sans -cesse  lei^  airs  patriotiques  de  la 
révolution  de  03  •  • .  C'est  tout  ce  qui  lui  reste  de  ses  souve- 
nirs. . .  Ne  présentes  pas  la  main  au  général  Travot;  il  voufi 
frappera. 


IM        ^  UNE  MAISfON  m  V0U81 

Ce  jesne  homme  è  le  fifure  mélancoliqtte,  et  povrtaol 
epfrifiieUe,  est  pn  idiot  Matee  d'mie  lértmie  conaidénible,  U 
se  précipite  aveè  bienTeillance  vers  toutes  les  peraonnea  qel 
l'entourent:  Ommmni  vous  partBSh-mus?.  • .  Ikèê-èieu  • . .  Afoi* 
mtêaif  fen  suis  enelumié..,  et  il  vo^ns  quitte.  Un  peu^i^raiaiui 
et  ipoina  de  fortune,  voilà  un  liomme;  anjourd'hni  c'est  un 
Idiot 

QvMÉ  ^  son  Toisin,  e'est  le  recueillement  du  eliartreux 
aeeinmpi  à  eété  de  sa  fosse;  c'est  le  dernier  adieu  de  la  Tier^ 
âmottreoiie,  qui  quitte  le  monde  pour  le  cloître;  c'est  la  stupi-^ 
ifité  de  la.  breUs  qu'on  porte  à  Tabattoir,  c'est  la  dernière 
réflexion  du  misandirope  qui  va  se  suicider...  41  rci^rde  ses 
pieds,  et  le  voilà,  tonte  la  journée,  le  front  baissé  et  Toeir  fixe. 
U  lève  la  tète,  «t  pendant  des  heures  entières  sa  tète  et  son 
eorps  sont  immobiles. . .  •  S'il  marche,  on  dirait  un  automate 
mû  par  des  ressorts  cachés;  quand  il  s'assied,  c'est  que  l'horloge 
n'est  plus  montée.  ...  Ce  jeune  homme  s'appelle  Adolphe;  il 
est  riche  aussi.  Selon  toutes  les  apparences,  U  vivra  long- 
temps, €t  il  mourra  comme  il  a  vécu,  sans  regret»  sans  soucis, 
sans  itmour.    Qu'a-t-ii  fait  pour  être  sind  favorisé  du  ciell 

Pauvre  femme!  quelle  sombre  mélancolie  répandue  sur  ses 
traits!' Mie  n'aspire  qu^à  se  tuer;  et  pourtant  elle  joue  avec  éen 
èbnteaux,  avec  des  rasoirs,  avec  des  fourchettes  aiguës.  Pour* 
quoil  (Uê  n*est  pas  ainsi  qu'elle  doit  disparaître!  Slle  s'est  déjà 
deux  foli  précipitée  dabs  un  puits;  elle  ne  veut mÀirir  qu'ahisi; 
toutes  les  antres  morts  l'épouvantent;  celle-là  seule  la  rassure, 
la  èonsole.  Si  tons  loi  parlez  d'un  puits,  elle  vous  sourit,  elle 
vous  caresse,  elle  est  votre  amie.  Né  lui  parlez  pas  d'autre 
chose,  eAe  ne  vous  comprendra  pas,  ou  elle  vous  ft^h^a.  Mais 
tt'n  pulffel...  Je  lui  parlai  souvent  de  puits,  moi;  auèsi  j!étais 
aon  chéri,  son  intime.  Quelle  bizarrerie!  J'aime  jusqu^à  l'àlRsc- 
tion  des  isus. 

•Je  ne  vous  dirai  que  quelques  mots  de  la  sœur  d'un  de  nos 
eomédiens,  à  qui  les  Jocrisse  ont  fait  une  si  belle  réputation, 
et  dont  la  probité  égale  le  mérite.  Sa  folie  n'est  point  dange* 
Mmse,  mais  fort  originale;  elle  craint  de  mourir  dé  faim,  et 


'    UM£  MAISON  PË  FOUS.  127 

•eulenieiit  ■prêt  «et  repat.  11  est  rare  ée  vair  un  si  petfi 
çorpa  englondr  tant  d'alimenta;  et,  dès  qn^elle  est  sortie  lie 
teWe,  ses  larmes  coulent  en  abondance,  ses  plaintes  accusent 
f avarice  'dn  genre  humain,  et  ses  cris  assourdnsent  toute  In 
maison. 

Eh  hieni  je  suis  moins  ému  de  ces  cris  et  de  ces  larmes 
que  des  éclats  bmyants  de  cette  Jenne  mère  qnl,  nu-tête, 
parcourt  sans -cesse  le  jardin,  en  santant,  poursuivie  par  une 
Idée  heureuse.  Le.  rire  sur  les  lèvres  d*un  agonisant  ne  me 
déchirerait  pas  autrement  le  .cœur. 

Voilà  pourtant;  tous  ces  êtres  dont  je  vous  entretiens,  et 
'vingt  autres  encore  se  parlent  tous  les  jours,  se  croisent  dans 
tous  les  sens,  se  donnent  laî  main,  se  caressent  parfois...  La  toix 
de  M.  Blanche  les  arrête  au  miU^  de  leur  désordre,  celle  de 
madame  Blanche  les  calme  coiinne  par  enchantement;  et  c'est 
tin  spectacle  eonsoisnt  que  celui  de  tant  de  créatures  réunies 
dans  un  salon,  ofiéissant,  timide»  et  craintives,  à  des  Ordres 
donnés  sans  rudesse,  à  des  invitations  faites  d'un  ton  paterheL 
On  dirait  de  la  magie. 

'  On  d^eùtie  à  dix  heures,  on  dine  à  cinq.  Des  mels  sains  \ 
et  choisis  sont  servis  par  M.  ou  madame  Blanche.  C*est  un 
pensionnat,  moins  le  brouhaha  de  nos  collèges.  Le  m^tre  seul 
s  la  parole;  le  reste  se  tait.  Les  sourds-muets  n'observent  pas 
un  silence  plus  religieux;  les  frères  de  la  Trappe  ne  devaient  pas 
manger  autrement,  ilyades  exceptions;  mais  alors  les  gardiens 
font  leur  devoir,  et  lès  camisoles  et  les  douches  ramèhent 
Tordre. 

Après  le  repas,  on  se  réunit  ordinairement  dans  un  vastn 
salon,  oh  le  fila  de  Jésus-Christ  et  de  Joséphine  fUt  de  la 
musique.  Là  encore  vous  retrouves,  étendu  sur  un  fanteuil,  et 
riant  d'un  riro  malin,  comme  s'il  venait  de  gagner  tm  prir  à 
une  course  de  New-Market,  cet  Anglais  blafard  et  bourgeonné 
quç  j*eus  tant  envie  de  souffleter  le  jour  de  mon  arrivée.  On 
*  dirait  un  pacha  qui  attend  sa  favorite;  on  jurerait  un  auteur 
api^ès  un  premier  succès  au  G>mnase  ou  au  Vaudevffle:  mais 
point'  Cet  homme  croit  qu'on  lui  parle  sans^cesse  à  voix  basse. 


V    -^ 


130  ITNE  llâtSON  Df;  tous.      ^ 

^MBur  «fe  lu  metiier  k  bon  po¥i.  Seê  attentioiii  d^cftleB,  ««i  pfé" 
▼enimceft,  les  politesses  affiectuewes  de  madanve  Btin«fce,  i»m* 
(chèrent  enfin  à  la  Jeune  filte  le  seeret  de  ses  tourmenta.  SéMte 
par  M*'^'  tadet,  et  persécutée  par  les  asddnitéa  du  frère  ataë, 
le  premier  par  faibleisb,  te  «econd  par  i^ngeance^  Us  résolurent 
de  cacher  ant  yenx  du  monde  une  grossesse  '  qne  Rosallte  ne 
pouvait  guère  pins  dégniser.  Aidés  dans  ienn  projets  par  nà 
troisième  Complice)  c^est  chez  ce  dernier  quils  conduisirent  Tin- 
forhinée,  le  jonr  oh.  elle  mit  au  monde  son  enfant-  Elle  avait 
ièié  portée  dans  cette  maison,  la  nuit,  dans  un  fiacr«;  et  là  rnssA 
liaquirent  dans  son  ame  les  premiiéts  soup^ns  d'une  perfidie; 
C'était  le  &ère  du  séducteur  qui  Tavaii  atrcouchéeç  et  lorsqu'^âiiB 
dei&«i«ida  à  embrasser  son  enfant^  où  lui  répondit  quil  ^tait  mort... 
La  voilà  folle. 

Dès  que  M.  BianchiB  l'eut  ra]^elée  à  la  raison,  Rosalie,  ton* 
Jonts  iro«s  riflfioevice  de  sa  première  tendresse,  demanda  à 
«mbraàser  son  amant..;  -^  Hélas!  madame,  loi  dit  le  docteur, 
voilà  près  d'un  mois  qu'il  n'est  venu  ici.  —  Lia'!  —  <hd,  madame 
et  j«  tfe  dois  pas  vous  cacher  que  je  suis  révolté  ée  sa  conduite 
4  votre  égaid.  — *  fixpliqucfs-vous.  Je  suis  calme.  • —  Non-seule- 
«aent  je  ne  crois  pés  que  M^-'*  vpus  aime  encore,  mais  Je  suis 
t^ntaincn  de  sa  résolution  de  v^yns  fuir  à  Jamods.  Vous  ktes  id 
malgré  hii,  midgré  son  frère  ;  «ft  si  vous  me  pit>melte2  d'entendre, 
«ans  que  vëtrt  délicatesse  en  soit  blessée,  tm  aveu  pénible  i 
tons  faire,  j'éJotilerGd  quYls  ont  refiisé  de  pajicr  votre  penrioik 
;-*-  ©odtenr,  mon  enfatrt  n'est  pas  mort,  s'^ëcria  oétte  mère  au 
^ésefi^ir.  Peimrettez-4noi  de  sortir,  docteur;  dans  tme  hènr^e.  Je 
«autai  to^ite  'la  vérité.  Oh!  Msse2-moi  sortiri 

ftosatte,  si#r9e  pttt  tfOe  personne  de  cotiBatice,  fit  giddèe  auuh 
«dtfnfe  flair  «Ce  ^tiissMt  insftinct  'qui  tte  tronrpe  Jàmdi  une  mère, 
descend  rapidement  la  butte  Montmartre,  parcourt  diverseO  rueo 
•dont  elle  ignotajl  le  nom,  et  s'arrête  un  instant  devant  une  porte 
oochère  •qu^'^lle  frait(>!ât  4'un  pas  ^r...  Sffie  ttfonte  trois  étages, 
^ie  s'-attadfiè  tm  cot^oti  d\ine  sonnette';  un  bfomme  parait^  t'ei/t  ^ 
l'ami  chez  lequel  elle  est  accouchée.  —  Monsieur,  mon  enflnif! 
-^  Mais,  ititfditme...  «^  Hun  enfiint,  vons  'di8-|e..:  et  toute  nne 


VV(E  MAISON  m  FMJf .  131 

tMie  nisleriidie  eM  •dM8«a  voix  €tdaiis«oiireftrd.  «-<-  Sfademe, 
Totre  «nfiint  est  mort  —  ¥9118  raeHies;  mon  enfant  n'eet  ptg 
«Mrt;  «t  «i,  MnMIe'-cliftmp,  8Bn8  ejonler  «ne  p«rfll«,  sans  faire 
«n  ^eate,  aans  exprimer  «n  regret,  voua  ne  me  ditea  oli  est  mon 
«nfant,  von^  étea  arrêté,  perdn,  déahonoré.  —  Oaknez-^vona, . 
-madame,  «aimez^TOva,  Je  voua  prie;  et  pniaqne  Toma  aoTeas  qnll 
n'est  pas  mort.  Je  ne  Tots  paa  d'inconvénient  à  ¥ona  OToner  ^n% 
#aprèa  ïea  ordrea  de  M"^^*^  alaé,  il  a  été  porté,  tel  Jonr^ 
«•s  Bitfanta-^Troniréa,  011  11  est  inscrit  aons  tel  naméro.  --r  M en« 
4e8-v^0ttaf  * —  ie  4Êë  vrai.  * 

Rosalie  est  déjà  aux  Enfants-Trouvés...  Oui,  voilà  l^en  le 
^raméro  de  son  81s;  la  %ie^ienreu8e  mère  h*a  paa  tout  perdu, 
«on  enfant  lai  reste...  Xki  ouvre  un  second  registre...  —  L*en^ 
'fcnt  est  mori  peu  de  jours  après  son  -entrée  à  l'hôpital !... 

L'infortunée  est  ramenée  mourante  ehes  M.  Blanche,  qui 
apprend  alors  les  détails  de  i>ette  hidense  persécution.  L*hon- 
neur  et  ia  déKoatesse  de  ceiul-el  ne  balancent  pas  une  minute. 
—  Itassnres-vous,  dit-il. à  sa  protégée;  et  èi  vous  voulez  me 
charger  de  la  direction  de  cette  affaire,  J'ose  me  iatter  qu'elle 
«^ra  pour  vous  une  lienreuse  iss^e.  Bfautorisez-Tous  à  agfrt... 
'Rosalie  lui  eonffa  le  soin  de  son  avenir,  et  M.  Hanche  «e  prépara 
au  rMe  qu'il  allait  jouer. 

Dès  le  4enâemain  mafia  11  écrit  aux  deux  frères  ^^'^  une 
1etta>e  M'une  grande  «évérité,  et  .'Ênit  en  leur  déclarant  que  al, 
^ona  deux  heures,  fis  -ne  sont  paa  chez  hd,  e'est  au  procureur 
du  roi  qu'ils  auront  à  rendre  compte  de  leur  conduite. 

Hs  farent  «xacïts.  M.  Blanche  leur  reprocha  ia  cruauté  de 
leurs  procédéa  envers  une  Infortunée  qu'Us  avaient  voulu  perdre 
raprèa  l'avoir  déshonorée;  il  accusa  le  phia  jeune  des  deux  frères 
'^une  coupable  .condescendance  h  de  funestes  consdls,  reprocha 
%  l'atné  ses  persécuttona  amoureuses  auprès  de  Rosa'lie^  même 
après  avoir  appris  qu*cflle  était  déjà  victime  da  lâcïhe  -amoiir  de 
•son  frère,  tt  leur  déclara  que  ai  le  lendemain,  à  h  même  heure, 
Us  ne  lui  apportaient  pas  40,€M  francs,  comme  un  Men  faible 
dédommagement  des  malheurs  de  Rosalie,  Il  prendrdlt,  lui,  une 
Mtemihatfon  qu'il  avait  il'iAord  repoussée,  pour  ne  paa  vouer 


132  UNE  MAISON  DB  FOUS. 

au  mépris  général  nt  nom  jusque-là  reeommsndable.  Do  reste. 
Ajoute  M.  Blanche,  tous  avèa  à  opter  entre  cette  propositim  et 
▼otre  mariage  avec  la  jeune  femme  que  tous  aves  sé^vite.  Vous 
la  connaisses,  vous  saves  si  elle  fera  céder  son  Indignation  k 
ses  devoirs,  ou  peut-être  encore  à  son  amour,  et  je  ne  doute 
point  qu^ien  prenant  ce  dernier  parti  vous  ne  me  remerdiei  utt 
jour  de  vous  l'avoir  généreusement  proposé. 

Les  conseils  dû  frère  aîné  l'emportèrent  sur  les  exhortations 
de  M.  Blanche,  et  le  lendemain^  en  ef  et,  celui-ci  reçut  quarante 
billets  de  tianque  de  mille  francs  qu'il  se  hâta  de  présenter  h 
Rosalie. 

Non,  monsieur,  lui  dit  la  jeune  délaissée  ;  je  sds  être  pauvre 
et  malheureuse;  je  ne  veux  point  d'argent,  je  n'en  accepterai 
pas.  Si  M"^"^^  me  refuse  sa  main,  mon  parti  est  pris  irrévoca- 
blement, )e  me  tuerai. 

Cette  réponse  fut  sur-le-champ  rapportée  à  BJP^.  M.  Blanche 
y  ajouta  quelques  nouveaux  conseils  qui  déterminèrent  enfin  une 
résolution  équitable.  Le  séducteur  de  Rosslie  épousa  sa  victime; 
et  tous  deux  aujourd'hui,  heureux  du  présent,  tranquilles  sur 
l'avenir,  n'interrogent  le  passé  que  pour  en  effacer  les  heures 
d'alarmes.  Rosalie  se  souvient  toujours  qu^elle  a  été  folle  d'amour; 
elle  le  dit  à  ses  amies,  elle  leur  raconte  ses  émotions,  ses  mi- 
nutes d'espérance,  ses  journées  d'angoisses,  et  je  lui  ai  entendu 
souvent  répéter  qu*une  pareille  vie  n'était  pas  sans  quelque 
douceur...  Ne  la  croyexpas;  elle  ment  pour  épargner  des  remords 
fc  son  mari. 

Maintenant  votre  cœur  ne  se  serrerait^ll  pas  à  la  vue  de 
cette  salle  triste,  silencieuse,  oh  arrivent,  agités  par  de  bridan- 
tes convulsions,  ou  inaccessibles  sux  plus  violantes  seeoussesi 
une  dousaine  d'hommes  (sont-ce  des  hommesf )  qui  se  retrouvent 
chaque  jour  sans  joie^  sans  sourire,  sans  pitié  les  uns  pour  lea 
antres  ?.««  Voyea  ce  corps  maigre  et  élancé,  c'est  celui  de  mon*» 
sieur  Fo^r...,  docteur  habile  et  studieux,  que  l'amour  de  le 
science  et  des  voyages  entraîna  dans  les  forêts  et  les  savanea 
de  l'Amérique,  et  qui,  riche  de  ses  souvenirs  et  de  ses  prédeu** 
ses,  collections,  fut  arrêté  par  des  sauvages,  piUé,  maltraité, 
laissé  pour  mort  sur  le  sable.  Plus  tard,  il  arriva  à  New^York, 


UNE  MAISON  DE  POUS.  133 

privé  de  ta  raitoa.  L'effroi,  et  le  regret  d'avoir  perdit  le  fruit 
de  tsnt  de  peinée,  tuèrent  les  brillantes  facultés  de  Four...;  U 
fiit  enfermé  dans  Iw  cabanons .  de  New- York,  oii  le  général 
Lafayetle,  dans  son  dernier  voyage  aux  États-Unis,  le  reconnut 
pour  le  ills  d'un  de  ses  amlsi  et  d'où  il  le  ramena  en  France. 
Le  voilà  aujourd'hui,  TobU  fixé  vers  le  ciel,  le  sourdl  menaçant, 
les  bras  croiséi  sur  la  poitrine,  immobile,  et  dans  l'attitude  d'un 
bomme  de  cœur  qui  atiend  le  isoup  de  la  mort.  Ses  accès  de 
rsge  sont  fréquents,  et  la  vigueur  de  plnrieurs  gardiens  est 
nécessaire  pour  Tassujettir  à  la  camisole  de  force.,..  Je  voyais 
Four...  presque  tous  les  jours;  et,  presque  toutes  les  nuits, 
lorsque  je  me  trouvais  seul  dans  ma  chambre,  c'était  lui  sur 
qui  Je  reportais  le  plus  de  pitié. 

Vu  mulâtre,  jeune  et  vigoureux,  est  paiement  renfermé  dans 
le  «ftlon  d^  misère  et  d'abrutissement;  son  amour  désordonné 
povr  rarchitecture  l'a  condidt  à  la  nurison  Blanche^  d*ob  il  ne 
sortira  que  pour  être  porté  dans  le  champ  voisin,  semé  de  dal- 
les de  marbre  et  de  petites  croix  noires,^  qu'il  peut  voir  à  toute 
heure  de  sa  croisée  à  barreaux.  La  folie  de  cet  homme  est 
extraordinaire;  il  ne  se  pklt  que  debout  sur  une  chaise,  ou 
hissé  sur  l'âtire  de  la  oheminée.  L'en  faire  descendre,  c'est  exciter 
sa  colère  et  vous  exposer  à  sa  fureur;  laissez  là  cet  infortuné; 
•on  sourire  est  l'indice  d*une  douleur  aiguë,  ses  caresses,  le 
prélude  de  violences  extrêmes  ;  ne  le  voyes  point  sourire,  «npê-» 
ches  qu'il  vous  tende  la  main. 

Voiei  encore  nn  Jeune  homme,  qu'un  second  marisge  de  sa 
mère  a  arraché  à  la  «ocfété.  Il  était  amoureux  et  jaloux  de  celle 
qpd  lui  avait  donné  le  jour;  tt  a  mérité  sa  place  ici.  C'est  un 
rusé  adolescent  sur  qui  I'cbII  des  gardiens  doit  être  constamment 
ouvert  Hier  en  passant  dans  la  cour,  il  aperçut  la  porte  de  la 
grille  entr'ottverte;  anssitêt,  se  débarrassant  de  ses  satellites 
sans  défiance,  il  s'élance  vers  la  rue,  et  se  sauve  dans  la  cam- 
pagne. Mais  les  domestiques  de  la  maison  iont  lestes  aussi,  et 
peu  de  temps  après,  le  fiigitif  se  trouva  sous  une  douche  rapide 
et  gkcée  qui  lui  fit  doublement  regretter  le  peu  de  succès  de 
son  escapade.  —  Oh  alliea-vousf  lui  dis-je.  —  J*allais  me  noyer. 
•—  Oh  doBoT  —  Oh!  je  vois  le  canal  tous  les  jours.  —  Et  ponr* 


134  ,    UNS  MAi8<»f  OB  roua 

qnot  n$iiB  noyer f  Pfffce  %iie  je  siik  itelliefiteiuL  -^  Vtur  sente 
donc  votff  diaibeurl  -^  Que  tr»p!  ^^  Qui  k  eaiisel  «^  D«ft 
itoiitefriK^  —  Let^pidsl  -^  Yo^  êtei  un  flcélérêt,  n  je  vonn 
tetMis  sent  ma  ihala,  je  vons  étranglera*.  -^  Yon»  été»  UeHI 
liemiétti.  -*  Ldssex-niolf  je  toiib  pri^  —  Je  ne  Tènx.  rfe«  iûr« 
qui  pnine  fùwt  afUgér;  adien.  ^-^  Au  diable!  -^  Merci.é. 

U  y  a  dans  lii  adon  ,de  Four...  un  TkiUard  qui  ne  anuiiiS 
qite  loraqu^on  lui  gralte  la  Mie.  11  «eaae  d'Atre  fou  pendant 
ropéraiififn^  hant  de  Ut  c'est  m  idiét,  et  pnriéts  un  fiuriews. 
Pt^esque  toujours  j'ai  trsuré  à  ses  càtés  un  ^iriginal  fort  pat-' 
Bible,  sans-eesse  armé  duile  po%née  de  petites  verges  qu'il 
regardé  ût0è  ameui*.  Vous  croyeat  peut-être  que  e'est  un  vicmS 
maître  d'école  veuf  de  ses  jeunes  élèves;  psàil.  Sa  fblie  eal 
cela^  Sans  but»  sans  souvenir,  sans  suite  dan»  ses  sensations,  il 
demande  en  se  kvant  une  poignée  de  baguettes,  et  jl  y  aurait 
de  li  i^rùauté  à  lès  Inî  rciaser ,  piAïque  sanè^  eUoe  il  est  bruyant», 
bf  niai  et  quelquefins  même  dangereux^ 

^D'autrea  fous  sont  là,  sur  des  ehaisés,  soir  des  einai^    Le 
ffis  de  Jésus-Christ,  qui  se  dit  depuis  quelques  jours  le  père  te 
Dieu,  vient  les  voir  souvent,  et  les  égayer  par  les  aceoras  de* 
son  violon.  J'ai  remarqué  que  les  fous  snnt  sensflbks  à  là  musique; 
à^UMl  elle  me  déchirait  le  esBur.  -^ 

tJttiknx,  détournen  vite  vos  rc^tds  de  fappartement  dan. 
fenmies,*  ma  pluçie  se  refuse  à  reUmaer  tant  dn misère,  tant, 
de  douleurs.  Si  vous  allez  visiter  la  tnais&n  Bkmche,  fuyea  d'un 
pied  rapide  cett^  aalle  hideuse^  oà  la  fiàblesse  se  tfouVe  aux 
prises  avec  ce  que  les  passions  ont  de  pins  corrosiri.. 

Oroyez-tons  aussi  que  je  veuille  vous  ciindnive  dans  toufli 
lea  sentiers  de  cette  maison  de  deuil  pour  quelques^ias,  d'étape- 
rance  pour  beaucoup  d'nntres?  Non;  k  «oote»  Blaàdts  a  aea« 
secrets  que  tout  le  monde^  né  doit  pas  connaître,  et  je  ne  pèUx 
pas  trahir  des  secrets  confiés  à  nia  raison, 'cur  ma  raison  revint 
tout  entière  un  beau,  jour»  Un  seul  remède,  avait  la  puissance^ 
d'opérer  le  mfracle:  ce  remède,  c'est  M»  qui  me  l'apporté;  et. 
dcf  uis  lors,  nns  honte^  sans  regrets,  j'ai  dit  tout  ce  que  j'avais 
éprouvé* 

JiK^Bs  ARAGO»  . 


\ 


LES  TROIS  LECTURES. 


I. 

<  » 

—  ^^lËtk  bien!  qvtnd  nous  lirti^tu  éont  ta  ^èeeî  disait, 
•ti  foyer  de  lOdéon,  Oabriel  Dercj  an  Jeune  Amaury  Prëvannea.' 

-^  ,yMn0  quand  Tout  voudrez,  mes  amia,  ou  plutôt  quand 
non  poêle  sera  pose;  car  Voua  pourriez  courir  le  risque  d'être 
douMenent  gdés,  dans  mon  temple  aérierf. 

-*-  „ Voilà  bien  le  vrai  poète,  s'écria  Stanislas,  le  prosatena» 
le  plus  fécond  de  l'époque  ;  le  grenier  n'est  pour  lui  qu^n 
tample  aérien,  dont  le  poêle  est  Fautel,  et  la  fiimée,  l'encens. 
Nos  pèrea  avaient  bien  raison  de  le  laisser  vivre  ainsi  près  du 
oM,  de  eettar  patrie  dea  inspirationa  vers  -laquelle  leurs  yeux 
ne  s'élèrent  jamais  sans  &k  rapporter  quelque  image.  Cela  valait 
ariens  pour  le  talent  que  la  bourgeoise  opulence  de  nos  auteura 
d^aujourd'ànL  La  verve  ne  vit  que  de  luxe  ou  de  misère;  le 
bfen-êtrerétoniTe,  Je  m'étonne  qu'Amaury  échappe  à  ce  malheur, 
Ini  dont  le  père  est  riche. 

—  „8jans-doote,  il  est  riche,  reprit  Amaury;  mais,  comme 
il  ne  me  donne  rien,  Je  me  trouve  absolument  dans  la  même 
position  que  ceux  qui  manquent  de  tout 

-*  „Ne  t'en  flatte  pas,  dit  Gabriel;  tu  peux  faire  des  dettes, 
et  en  plaisir-là  vaut  une  fortune. 

—  5, Hélas!  cette  noble  ressource,  je  Tai  déjà  épuisée,  c'est 


136  LES  TAOIS  LECTURES* 

pourquoi  Je  cherche  à  me  faire  un  revenu  avec  mes  ouvraget. 
A  quoi  servirait  l'esprit  par  le  temps  qui  court,  s'il  ne  servait 
à  gagner  de  l'argent? 

—  M  Voilà  qui  nous  révèle  votre  sujet ,  €it  un  jeune  publi* 
cifitO)  que  l'étude  de  Téconomie  politique  rendait  prompt  à  sairfr 
les  résultats ,  comme  à  deviner  les  moyens.  Vous  venex  sans- 
doute  de  mettre  en  scène  une  de  ces  aventures  scandaleuse^ 
dont  les  npms  propres  font  l'intérêt  principal,  et  assurent  le 
succès?  C'est  maintenant  la  seule  exploitation  qui  rapporte. 

•—  ,,Dieu    m'en   garde,    s'écrie   Amaury;    spéculer  Sur  la 
publicité  d'un  secret  de  famille^  d'un  malheur,  du  suicide  d'une 
jeune  femme,  de  la  démence  d'une  autre ,  dont  les  parents  ^ 
amis  sont  là,    dans  la  salle,  témoins  de    Taecusation  ou  de  la 
profanation    de    toutes   les   célébrités  qu'ils    honorei|t  I     Non, 
jamais  ;  ma  plume  se  refuserait  à  trafiquer  de  semblables  noms, 
et  j'aime  trop  l'art  'dramatique  pour  contribueir  à  le  perdre  par. 
une  telle  dégradation.  Je  vous  Taffirme^  encore  quelques  succès^ 
de  ce  genre,  et  les  théâtres  sont  morts;   car  ces  re^ésenta- 
tions  scandaleuses  ressemblent  aux.  convulsions  d^une  pvocfaaiM' 
agonie:  c'est  le  noy^  qui  s'attache  aux  bords  les  plus  fangeux, 
pour  résister  au. torrent  qui  l'entraîne;   mais  c'est  en  vain;. us 
bras  secourable  peut  seul  le  sauver. 

—  „Eh  bien!    sois  ce,  sauveur   dramatique,   di|  J'él4gaiit; 
Alfred;   fais-nous  quelque  bon  ouvrage  bien,  neuf ^   bien  triste, 
bien  gai,   écrit  et  pensé  à  la  mode,  et  nous  t'applaudirons  de 
manière  à  décourager  tontes  les  cabales;,  mitis  point  de   cea^ 
expositions  par  demandes  et  par  réponses;  plus  de   ees  rèvea 
obligés,  oii  le  cinquième  acte  appiarait  tout  entier;   plus  de  ces 
reconnaissances  prévues,  de  ces  victimes. qui  se  moquent  de  la. 
mort,   et  veulent  que  je   m'intéresse   à  la  leur;    plua  4e  ces 
générosités    de    convention,   de.  ces  remords,  bavards,   de  ces 
rimes  banales  qui  assoupissent  l'oreille  de  leur  bruit  monotone; 
enfin,  choisis  dans  le  vrai  sans  '  tomber  dans  le  grossier,  emploie 
la  terreur  sans    donner   dans  l'horrible,    et  je  te   garatttis^  de 
nombreux  applaudissements;    car   le  public  n'a  pas  si  mauvais 
goût  que  messieurs  les  auteurs  le  prétendent. 


LES  TttOIS UStmjRÉB.  187 

-^  ^Cr««l  bteii  mon  arls,  reprit  Aiiialiry,  et  tu  Vema  qiM 
Jlil  cherébé  à  n'approcher  lé  plua  poaailite  de  ce  vrai,  qui  eit 
aif)ourd'lii^  la  première  conditiofi  d'un  ouvragé;  niab  lé  malheur 
eat,  mon  ami,  que  le  vrai  d'une'  coterie  n'eit  paa  le  vrai  d*nîié 
autre,  et  qu'il  n'est  pag  tpujoura  fadle  de  distinguer  lequel  eet* 
le  faux.  Enfin,  vous  avec  tous  des  talents  remarquaUea,  un 
eqirit  éclaire,  et  une  aincère  amitié  pour  moi,  vos  conseb  me 
§iiid<»ont  Je  me  soumettrai  à  votre  jugement»  ai  aévèro  qn'U^ 
puisse  être;  et  je  vous  fais  d'avance  les  arbitres  de  ma  deidnée 
Iktéraire/' 

Atora  tous  les  membres  de  ce  nouveau  jury  dramatique  aè 
rai^ochèrenl  d'Amauiy,  pour  lut  donner  rassuiunce  du  vif 
intérêt  qu'ils  portaient  à  fauteur  et  à  l'ouvrage  ;  on  prit  jour 
pour  Tentendre;  c'était  à  qui  mootrerait  le  pioa  d'impatience, 
et  M.  Prévannea  eut  peine  à  obtenir  deux  jours  pour  donner 
au  ftimiate  le  temps  de  mettre  sa  chambre  à  un  degré  de  ton»* 
pérature  supportaUe. 

A->pefaie  Amaury  ftat^il  rappelé  dans  la  salle  par  le  bruit» 
des  apptaniMssemonts  qu'on  accorde  tonfours  aux  beaux  vers  de- 
ML  Sounot,  que  ses  amis,  restés  dans  le  foyer,  senitreiit  i- 
discouvir'sur  le  jeune  talent  quits  vénafant  de  flatter, 

— i  „Un  drame  en  cinq  actes  et  en  vers!  disait  l'un(  cela 
me  parait  bien  fort  pour  ce  pauvre  Amaury!  Parce  qttû  a  fiiit^ 
quelques  jolia  articles  daOs  les  journaux ,  il  croit  pouvoir  tbot 
entreprendre;  mais  il  verra  la  diflMrence  qu'il  y  a  entre  la' 
fstflité  d'amuser  des  badauds  qui  d^tnent  à  la  fburohettè,  et 
le  talent  d'intéresser  un  parterre  qui  a  mal  dîné. 

'  -^  „Hs  sont  tous  comme  cela,  disait  le  seul  claariqm:dn 
groupe;  ils  prennent  le  dédain  pour  de  llnsplraâon,  et  ae 
eseient  plua  de  talent  que  nos  vieux  tragiques,  parée  qu'ils 
font  Mm  rimer  deo  mots  qui  vont  mal  ensemble. 

—  „J%i  dans  Tidée  que  ce  sera  ennuyeux  à  périr,  dlt^ 
Gabriel;  mais  n'importe,  nous  aurons  des  huîtres  et  du  vin  de 
Ohampsgne:  cela  nous  maintiendra  éveillés  pendant  deux  actes; 
le  troisième  est  ordinairement  le  moins  mauvais  d'un  mauvaia 
drame,  et  si  nous  nous  sentons  prêta  à  succomber  au  quatrième. 


I98r  un  TOOis  lboivris. 

I 

MiMi  fétOM  Tealr  é«  |«Dch*f  Jfaiotoiuiiit  e*^  U  mode;  m 
«Mltiplte  JM  nmyëM  pour  «nfver  i^l'cffliL 

-**  ,,ltai  ?iM  de  ChrafAgne  et  du  pwidii  dit  Alfredi  le 
fièee  «»e  fort  mppeTtable,  j'en  répeade*'^  £1  iit  se  eéfaièrenl 
ee  fie  douanl  rendes-tront  eu  iiirlendemeiii. 

Il  était  à*pciiie  jem  qwuid  le  pertier  d'iumeury^  «ir  lielel 
8e«B  le  bves,  et  uee  faloiirée  à  le  main»  vint  ellneier  le  pedte 
et  oettogfer  h  petite  ehembre»  érigée  tonl-à^oeep  en  aelen  de 
leeteKk  Les  Teetiges  de  plurieurs  ieileties^  flûtes  à  k  bâte^ 
forent  enfouis  dans  une  grande  armoire,  parmi  des  livfu»  du 
lii^e,  dce^cahiera  de  musique»  et  par-desans  un  henfnet  de 
flenrs  artificielles,  soufenir  amoureux,  qui.se  trouva  étouffé  sonn 
le  poids  d'une  robe  de.cbambre  à  ramage^ 

Une  jeUe  voisine ,  eoutnrière  de  ion  état,  et  eomplaisante^ 
lie  *a  nature,  avait  pvèté  les  chaises  de  aa  modeste  ckambm 
peur  conter  à  celles  ok*  devaient  s'asseoir  lot.  membrea  de 
Itaréopage  dramatique,  romantique,  et  ci:i<&|iie«  Une  table* 
chargée  du  pâté  fondamental,  et  des  seanx  ok  la  glace  irrite 
le  fen  pétttlant  dn  vin  de  Champagne ,  était  dressée  au  milieu 
de  la.  ehambre  ;  la  portière  venait  de  suooéder  à  son  m^ 
comme  plus  versée  dans  le  service  de  tables  elle,  mettait  le. 
eeuvert  pendant  qu'Amanry  achevait  de  a'habiUer;  lef  y  eux 
iMtèt  flut;  aos  miroir,  et  tantôt  sur  son  manuscrit,  Il  déolamail 
tout,  haut  en  attachant  sa  ciuivate;  et,  comme  on  ne  répète 
jamais  ainsi  que  les  endroits  tes  plus  chauds  ,d!un  ouwage,  lea 
imprécations  les  plus  éloquentes ,  la  pauvre  portiè;ro  prit  toute 
cette  colère  pour  elle,  et  se  confondit  es^  excuses  sur  ce  qu'isUe 
ne  pouvait  paa  aller  plus  vitei  eofin,  rassurée  pair  Amaury,  qui 
fat  rtligé  de  lui  expliquer  la  cause  de  aa  méprise,  elle  Intdit 
à  voix  basse  que  la  femme  de  ehaoïbre  était  venue  la  vinllAt 
— .«Quelle  femme  1  demanda  Amauryi,  à  qui  sa  prochaine  lecture' 
lUsait  tout  oubUer.  •-*  Blaia  la  personne  qui  vient  si  souvent 
avertir  aMonsieur  de  tout  oe  que  fait  sa  jeune  maîtresse.,  do. 
Thesare  m  elle  va  à  la  messe  »  dn  spectacle  oii  sa  mj^e  la 
mène,  que  sais-je»  moil 

^  ^àhl  oui!  reprit  Amamry,  comme  aortant  d'un  vèamtM 


U»  TROIS  UBGTORW.  199 

BfUeitiac^la  fienuM  de  chambre  demadwiefaeU»..,»  U  «'«réte 
t»ttt-è-«Mp9  affmyéde  l'indirar^tiiMi  «u'il  alkU  MametlM. 
^Bh  Uen,  que  voua  a-t-eUe  dit?''  aiMta-t«i|. 

—  ^^e  madame  hait  ee  aoir  au  bal  de  i'aodiaaaadricede*.. 
de.«.  na  fait  j'ai  oablië  l'aelre  nan, 

-^  yiL*ambaMadriae  d'Aiifletenre  |  A'eàt-ce  pp»! 

-^  »(7eal  cela^  d'Aefletevre. 

— -  ,,Sl  Moi,  .qid  n'ai  paa  enaarenon  biUet'S  repdt  Amaary 
a? ee  haaieiur^  ^  j«  devaia  eiiTajar  an  leva»  aacrétabe  d'a^baaaade 
laaft  adnMta,  el  faire  aiettoe  dea  cartea;  en  vérilé^  ce  .miidit 
dram  aie  fiât  pecdm  la,  télé;  il  »e  tarde  fae  99^u  aaal  aait 
décidé  f%w  n'y  plqa  {laiiaer/^ 

Comme  il  achevait  cea  moli^  Gabriel  •entra ,  aidH  de  denx 
peintrea  lettrés^  dent  le  taJénl  vri§fnàl  et  l'aiptiÉ  ^«ant  étaient 
fkfft  reeberchéa  par  tona  lea  diaciplea  de  la  nonvelle  école  | 
UeiMt  eptèa,  arriva  le  vaate  dea  élaa  %iii  devaient  prephétiaer 
le  Bêecèa  en  le  rêvera* 

IKabavd  on  procéda  an  déjeuner  avec  nn  cnaamble  mer^ 
veillenz  ;  tant  le  tempa  qu'il  dura,  la  politique,  lea  femmea  p  et 
Topera  nouveau  fournirent  h  la  eenveraaiien.  L'antenr  de  plu- 
aleura  vahimea,  oti.  )a  gràee  et  reaprit  font  aeuv^t  pardonner 
Fhorrenr  dn  aajet^  avait  déjà  ntcontd  deux  «tentnrea  d'un 
extrèaM  intérêt,  dont  il  avait  été  témoin  pendant  aea  vojagea 
aurmer;  knraqne  le  rai  dn  rédt,  l'étafnent  cMteiNrîde  neuvellea 
qni  font  fbémir,  le  vif  Staaialaa  de...  prit  la  parele  pour  aou- 
mettre  à  la  bruyante  aaaemblée  le  plan  d'an  euTfaf  è  philoaopiiiquei 
qui  ferait  iadaUtablement  crever  de  rire  et  de  dépit  le  pauvre, 
genre  huauin.  Chacun  ae  récria  aqr.  la .  grande  pen^  de 
l'ouvrage  en  herbe,  et  aer  le  procédé  nouveau  qui  f aûnit  tourner 
la  philoaephie,  'cette  eonaelation  dea  ancienr^  an  déaeapoir  dea 
modernea.  Lea  aophiapiea,  lea  épigranuaea,  les  bona  mota,  lea 
eatravagancea  ae  crdaèreat,  a^immelèrent  mutneliement  à  l'effet, 
à  cette  divinité  dea  gêna  d'esprit  et  dea  joliea  femmes.  Sona 
l'inflneaee  d'une  galté  aontenae  par  le  vin  de  Champagne,  lea 
eo|M9?ea  commenfaieat  à  oublier  complètement  le  motif  qui  lea 
avait  réunia»    Amaury  W  aeul  en  était  occupé,  et  ohercbait  un 


140  .     Ii&S  TROIS  IiECTURES. 

■loyiNi  d'y  tctnener  «es  tinfa;  mab  les  înalDiiftttoiia  ines ,  1m 
itofeMi  maàtmtê,  Im  regret»  d'inttTtooipre.tte  eentenetlon  rf 
ëtbicelante  pour  une  lecture  sérleuie ,  vieti  uMteit  conprie» 
rfceiir^  «'avançftil,/  et  penoiine  n'avilt  VUée  de  perler  du  drame 
de  rampliltiryon.  Enfin ,  n'eapérant  plus  rlMi  de  leur  emiTeiiIrt 
Amaury  ae  dëdda  à  ce  qu'en  appelle  un  ea^p  if awlenr.  — 
^Vena  oulrliea,  mea  amia,  dit-il,  qne  vans  n^ètea  peint  Ici  pour 
roua  uinnaeT,  maie  pour  ëcotfter  et  cenaurermon  ourrafe. 

—  4,€feat  Om  foi  Traf,^*dii  Alftred  en  poaènt  aon  iFerre,  „{1 
n  parbleti  bien  fait  de  me  le  rappeler;  car  ee  diaUe  de  Stmlalae) 
srec  een  eiHitea  fiintaatique»,  me  ferait  ouiiliersle  plus  aritti  dee 
deroira.  Alloua,  messieurs,  trêve  de  foUea,  et  reprenona  le 
grarité  ^Arenable  k<  des  jiigeb/* 

Cet  etk  rendit  k  le  ralMm  jiisfu'anx  ptua 'bruyants  eonrifea.. 
Cfné  tdnte  de  Uriatesae  éB'  rëpëndlt  aur  raaaémblée  ;  cornue  an 
moment  o^^  la  cloché  apprend  auic  joyeux  écoUertt  ht  un  de  In 
récrëation;  on  se  leva  de  table,  et  chacun  se  plaçant  le  miens 
possible  pour  ëchapper  aux  regards  du  lecteur,  oH  entendit  ces 
mota  dit»  à  voix  haute: 

Lé  tour  de  neige,  ouMathilâe  d*OMerg. 

—  ,»Ah  !  tu  aa  prfa-  ton  sujet  dmia  lésa  chroniques  des  borda 
du  Rhin^'dlt  Gabriel;  le  uM^n  âge,  e^eat  cela,  maiitaiant  qtfe^ 
l^iltiqne  est  ëpuisë,  et  que  Factuiriltë  est  dangereiise,  on  ne 
peut  s*en  tliW  Qu'avec  '  dciA  hauts  barons  «t  dee  chfttelainea.^ 
Atoaury  rëpcItfM:  à  cette  rëfiexion,  par  une  espèce  de  poëtiqtfe 
sur  l'art  de  choisir  uii  sujet  approprie  au  gott,  -et  même  aux 
besohiB  de  l'ëpoqne.  Cette  digrëdsion  imprud<ente  fkdlit  retarder 
la  lecture  d'une  heure,  car  chacun  voulut  détiner  son  nvb,  et 
le 'pauvre  auteur  se  repeAtlt  vivement  d'avoir  ranime  le  conver- 
aatioui  et  risque  de  perdre  à  jamaia  le  iilence  qu'il  avni|> 
obtenu  avec  tant  de  pein%v  s  ' 

Enfin,  après  avoir  relu  deux  fois  inutSiement  le  nom  des- 
pèrsonnageai  ti  parvllit  à  se  fa^  ëceuter, 

— -'  ,,Bèn  style,  exposition  parfaite,  cela  eauae   à  merveille, 
pÉ»lîit  de  tlrédesj   des  enjambementa  hardia,  une  couleur  viraie^ 
dea  temps  et  des  Ueox^  cet  acte-là  ira  tout  seul  9  con4inuen>  - 


ut  TMM8  «WtVMHL  141 

I 

Ce  prender  j^fement  rendu  jptr  les  coAHT«t  reeoiiiMiaMiat% 
eaeoiffsgea  l'anteiir;  et  il  repiil  •«  te^tnve  «ree  tmte  l'uiueiiée 
^pM  domie  un  fntur  iiiccè», 

—  ,,De  mieux  eu  ndepx/^  i'ëçriireel^ib  teet  à>  la  fi»  du 
•eeend  ecte;  le  IreUèaie  fut  «ceueUli  avec  tranaport^  car  tout 
«▼aieut  déjugé. que  l'eutrafe  appartenait,  à  leur  école,  et  In 
nécessité  de  le  soutenir  ne  leur  permettait  pas  d'en  contester 
le  mérite. 

Au  quatriàme»  il  s'éleva  une  discussfen  qui  réveilla  en  sursaut 
le  mélancolique  autemr  d'un  nouveau  recueil  d'élégiea,  doirt  In 
première  commence  ainsi: 

,iLe  tommeil  a  fnl  de  mes  yeaz>* 

Ce  bon  jeune  honwiei  entraîné  par  l'exempte  i  se  plaindre 
de  la  vie,  en  menait  une  fort  joyeuse,  qni  Tobl^eait  aouvent  à 
ce  reposer  le  jour  des  plaisira  de  la  nuit;  quelques  peraonnea 
étant  survenues,  il  leur  avait  poliment  cédé  sa  .chaise,  et  s'était 
assis  sans  façon  sur  le  lit  d'Amaury,  position  dangereuse  pour 
tout  auditeur;  là,  penébé  mollement,  il  Venait  de  céder  au 
eharine  de  sa  situation,  se .  confiant  dans  Thabitude  qu^il  avait 
contractée  an  Palds  de  justice  de  balancer  sa  jambe,  pendant 
qu'un  assonpinement  '  profond  engourdissait  le  reste  de  sa 
personne;  mais  un  ronfiement  délateur  l'accusait  d^jk,  lorsque 
le  bruit  d'une  vive  discussion  dramatique  vint  à  son,  secours. 
•  —  „Je  feraia  commettre  le  crime  sur  la  scène,  disait  l'uni 
nu  th^re,  on  ne  conqirend  bien  que  ce  qu'on  voit.  ' 

—  „Y  penaes*tn,  répondait  l'autre;  le  parterre  ferait  de 
beaux  criai 

—  „Le  parterre!  ah!  vraiment  c'est  bien  lidqni  s'eflGraie  df 
quelque  chose  aujourd'hui!  Grâce  au  del,  noua  l'aTona  amenéi 
comme  Qrgon^  à  tout  voir,  tout  entendre,  aana  ae  rérolter  de 
rien. 

„llfais  les  loges,  et  cette  galerie  remplie  de  Jeunes  femiiies« 
de  mères  qui  amènent  lenra  fillea  au  spectacle,  aor  la  foi  du 
vieux  CoêÈigat  ridendo  moresj  quelle  figure  reux-tu 
ftssent  pendant.... 


148  MR  tmm  f.KefVMk 

\ 

^  -^  ^«Je  ^ma,  que  ie»  ^eimtn  M«8  mitant  «Imk  «Hek.    Ce  ' 
ifeti  pM  pMT  tua  «enAliMe  pnMfe  ^ue  k  irraie  êMImpêtÊrtm 
est  écrit.    Quini  «u  femmes,  que  v«s  «etnes  les  fassent  Aily- 
«•niMr;>«lies  «e  penseront  pss  à  en  mngfr. 

—  jfiB  la  torrenr  eu  4e  la  fiiree,  Je  «e  coonaii  que  eclif, 
dit  Aifred,  ^  quand  en  peut  les  réenir  tontis  4eia  emnaie 
irinns  tAuèerge  4b$  AêrHê^  if  eut  la  peifectien/^ 

A  ces  différents  wià^  qui  ress«nblaient  pour  la  plupart  % 
4es  «endamnatisns,  l'antomr  répoodsit  par  quekpies-uneB  de  ees 
phrades  eomàyantes,  de  ces  oondesoendanees  modestes,  amc- 
qnelles  on  ne  ^  résigne  jamais  que  pour  obtenir  d'étré  éesol^ 
jusqu'au  bout.  ,  . 

—  ,,Je  crois,  messieurs,  disait-il  humblement,  que  mon 
einqidème  acte  répond  à  presque  tantes  vos  eitjestfens.**  iSt 
par  ee'  délowr  ingénieux,  fi  pnrtfnt  4  reoonqnérir  fattention  des 
«udMetHii,  deoft  i^hamm  était  empresse  de  re<yNinalCre  feadreit 
^qid  devnlt  le  saflsfaSre. 

Alors  profitant  de  la  hienTriUanee  de  tons  ees  amome^ 
propres  raidis  de  ^cter  des  lois  au  talent,  Amaury  redoiAla  de 
<iroiXy  de  gestes,  de  cliaieojr,  et  ecsfcte  verre  brèlante,  secondée 
par  quelqifes  scè^s  dramatiques,  enlera  tons  les  enflBrageS;  en 
^ndl)a;  d'accord  qu^  «joutant  denx  ou  trois  effals  lerriblef  à 
ee  dAiotkmenrt  d4^fc  font  pathétique,  en  arriiterak  %  un  euccèa 
digne  dn  th^tle  moderne;  le  jeune  avtenr  enehinté  4»  ee 
|ugement,  plein  d'afrenir,  s^engagea  %  fa^e  toutes  les  «dditions 
indiquées,  les  meurtres  décidés,  rempoiasunewent  Indispensabte; 
"et,  de  peur  d'oublier  aucune  des  homsurs  'qui  deraieift  parfaire 
son  ouvrage,  il  s'enferma  le  reste  de  la  journée  pour  meélre  % 
^ottt  les  conséBs  de  ees  -unis. 

IL 

•  « 

F^u  de  ten\ps  après  avoir  fini  ses  corrections,  Amaury  vit 
arriver  chez  lui  Charles  Maubert,  le  neveu  du  riche  banquier 
de  ce  nom*  Il  venait  rengager  au  nom  de  son  oncle  et  de  sa 
tante,  à  faire  *chez  eux  une  lecture  de  son  drame,  et  cela  très* 
prochainement. 


11»  TRIMS  LBoruftai.  14S 


—  ^fCMnaient  saveiit41ft  que  j'«i  iiiit  «n  iranef  iemuMb 
Amaiiiry;  ils  me  eMmiBseat  à-peine,  «I  je  les  creyih  fin  qatk^ 
4ilffëreiite  pour  tOBt  ce  qui  tient  à  k  Uttéretofe. 

— -  „Ib  ne  «ont  pas  trèt'f»rt«)  j'en  contiens,  sor  «es  iiiÉérète- 
là;  flMds,  em  férompense,  Us  entendent  bien  les  antres;  et  e'cst 
«m  fort  bon  pa1rona|;e  à  s'assnrer.  Le  isrétfnoier  ftwfmiUe  oetie 
année,  et  il  fant  se  faire  des  amis  qA  prêtent.  Le  bstihoiir 
vent  qne  la  prima  donna  qn!  était  l'ame  du  conoeK  prs}eM| 
est  malade,  et  que  men  onde  <ne  «ail  qne  donner  à  «ea  Invités. 

—  „B]i  bien  !  qu'ils  tes  fassent  danser. 

—  „La  mort  d'nne  vielBe  parente  ne  le  permet  pas»  Ils 
sont  en  deulL 

—  „Ainri,  c'est  en  désespoir  de  plaisir  qu'ils  ont  «msows  à 
moL    Je  les  remercie  de  tont  mon  cosnr.  ^ 

— «*  „Tn  as  tort.  Il  j  n  des  trésors  «ttadiéB  à  eetle  eon*- 
plalsance  de  ta  part,  et  pent-étre  nn  saccès;  enr  .mon  OMde 
Mt  «ntèté,  et,  sH  une  fois  il  a  dit  ta  pièce  bonno,  eieolfeaite, 
n  «st  homme  à  dépenser  mille  lonis  pour  provrer  qn'M  avait 
raison  de  la  juger  ainsi  D'ailleurs,  tu  la  liras  devant  mi  oerde 
de  jolies  femmes,  ^Ui  te  regarderont  si  elles  ne  t'écontent  \  et 
ni  la  muse  ne  recueille  pas  tout  fencens  ^'elle  mérite,  la 
Imnne  grâce  du  lecteur  sera  fort  appréciée,  et  peui-fttre  bien 
récolteraa-tn  davantage  des  distractions  de  l'andhotre  "que  dea 
teotloQs  prodidtes  par  l'ouvrage.  Quoi!  tu  hérites  encoref 
Allons,  je  vais  %e  décider.  Ma  taarte  attache  «n  grand  pris  \ 
«voir  une  lectute  ches  «He,  pour  se  donner  un  rir  fitiérnipe'; 
si  tu  m'aides  à  satisftire  4:e  «aprlce,  elle  me  fera  ptéter  par 
ion  maii  l'urgent  dont  fat  bes^.    A-présent,  décide. 

„ACtraper  l'argent  'dHin  esicle!  mais  c^est  eomoiB  «ne  aMre 
4*lionnenr;  mon  ami,  il  n^  a  pas  moyen  de  «'<en  disposeer. 
'^ons,  je  lirai.  Je  «erat  pour  nn  jour  le  Trissotin  de  la  Benioii; 
«n  oe  moquera  'de  moi,  èe  m»  pièce;  mais  U  7  va  jd'on  imévêt 
^pi  l'emporte  'svr  toutes  «es  misères.  T^  peux  oompier 
wol.« 

Trois  jeun  uprès,   Amaury  firt  conduit  par  son  ami 
tes  silonft  dorés  -àe  «on  onde  Maubevt;  «ne  lible,  «ok  demc 


^ 
« 


* 


141  io»  TRon  ucnrara. 

«Mtdebèret  et  te  verre  d'etu  chariqne  «monçsieitt  le  genre  de 
jUAiv  ^  mee^t  TtiieoiUëe^  le  fit  frémir.  Un  cerele  de 
fbttteaUs  de  Teloiure  entourait  ect  autel  drematiqne.  A  in 
vichieeBe  des  mmement^  an  fen  des  Inmières  que  répétaient  lee 
fiaees,  lea  eristanx,  à  tout  ce  luxe  rojral,  Amanry  se  figerait 
Meiière  lisant  clies  Loids  XIY,  mais  la  nombreuse  eompagnâe 
de  M.  Manbert  Tint  iprendre  placei  et  Tillusion  cessa  même 
tTAnt  qu'il  eût  commencé  sa  lecture. 

An  milieu  de  tant  de  jolies  personnes,  Amaury  aurait  voulu* 
découvrir  le  visage  noble  et  la  taille  élégante  de  mademoiselle 
de  Norvel,  inais  plndeurs  raisons  lui  en  interdisaient  Tespoir. 

touf  cette  fois,  il'  n'eut  pas  à  réclamer  l'attention  d'une  foule 
de  bavards  epirituéls,  dont  les  idées  abondantes  se  font  jour 
à  travers  toutes  les  entraves  ;  un  silence  de  plomb  régps  tout 
d'abord  dans  l'assembléOt  Le  grand  eerchy  banni  des  salona 
fadiionablesi  se  forma  d'après*  le  même  ordre  que  sous  rempire: 
les  jeunes  femmes  au  premier  rang,  les  vieilles  au  second,  les 
liommes  entassés  par  derrière,  et  regardant  d'un  air  triste  toutf 
la  place  perdue  au  centre,  et  '  comme  immolée  à  l'étiquette  de 
tradition. 

Le  premier  acte  s'écoula  comme  un  ridsseau  paisible  sur  un 
terrain  plat:  nnlle  observation»  encore  moins  d'exclamationff; 
les  mitres  de  la  maison,  tout  occupés  des  invitai  qui  leur  man- 
quaient, n'écoutaient  que  le  bruit  des  voitures  s'arrêtent  à  leur 
porte;  les  autres,  en  contemplation  de  ceux  qiu  arrivaient,  ne 
s'inquiétaient  pas  davantage  des  malheurs  dont  une  exposition 
ingénieuse  leur  donnait  l'espérance. 

Même  calme,  même  indifférence  pour  le  se<iend  acte;  seule- 
ment Charly  Manbert,  craignant  que  son  ami  ne  perdit  courage, 
interpellait  de  temps  à  autre  quelques  vieux  amateurs  du 
Oymnase...  „ N'est-ce  pas  que  cette  soène^  est  fort  belle  1 
disait-il ...  Convenes  que  c'est  écrit  à  merveille* ..'^  Et  un 
gros  sourire  approbatif,  ou  la  répétition  exacte  du  même  éloge* 
répondait  seul  à  la  question  flatteuse,  et  le  silence  régnait  de 
nouveau*  Charles  espérait  que  cette  froideur  soutenue  céderait 
à  rimtérêt  r^andn  dans  le  tooisième  acte  ;  mais,  le  malheur 


W8  TRim  EMsrantt.  149 

▼ouhit  ipie  l'trprifëe  de  la  fcnuiie  à  Im  auide  de  ee  idMi»  mmr 
elttfiie  nion  e  la  «enne,  eaurtl  un  tel  dénaigeaiait,  'e%  pre- 
êmaÊÈ  taal  d'effet,  que  la  péripétie  la  j^iia  forte  iCy  poUinit 
téiiiter«  Un  béret  n^aYeau/omé  de  eh^  d'or,  et  snroiottlé 
de  ^uaes  ronges;  une  robe  de  aatia,  brodée  de  froaaes  fleuri, 
Mteat  les  ramage»  des  farutnrea  de  nos  frand'mèresf  enlfai, 
«ne  de  ees  parares  hardies  qu'une  fonme  ]|e  hasarde  jtnaia 
qn'avee  la  cooseience  de  Tenvle  qu'elle  iMffeet  ^  1a  oomisisn 
sanee  du  yoùt  des  gens  de  sa  soci^  devait  eaptirer  l'atleiition 
générale.  Amaury  s'aperçut  bientôt  qu'on  ne  récontaîl  plus;  et 
il  eéssa^de  lire  pour  en  être  plus  sûr. 

Alors  ehaoun  se  retourna  de  son  côté,  croyant  la  pièce 
ii^;  et  l'on  se  diiyosdtt  déjà  à  le  ooniUer  'd'éloges,  sur  Son 
dénotaient,  lorsque  Charles,  coniîis  de  cette  merise  insultante, 
avertit  l'auditoire  à  moitié  levé  qu*il  avait  encore  deux  actes  A 
entendre. 

L'arrêt  qui.  les  eût  tous  condamnés  aux  galèrea  n'anrdlt  pas 
Jeté  plus  de  consternation  dans  l'assemblée.  ,Les  jeunes  femmes 
se  rassirent  avec  le  regret  de  ne  pouvoir  c^ueter,  et  la  plus 
grande  partie  des  bonmies  profitèrent  du  nioment  oh  Ton  servait 
les  glaces  pour  passer  dans  le  salon  voisin,  oh  plusieurs  tables 
dfe  jeu  les  attendaient.  Alors  le  bruit,  des  jetons,  le  son  de 
l'argent  et  les  exclamations  des  joueurs  remplacèrent  le  sUenee 
gUichd. 

-Ce  dangereux  exemple  d'indépendance  sociale  fht  aussitAt 
srivi  par  les  p<dlt^u«s  du  salon.  Réftigiés  dans  la  chambre  à 
coucher  de  madame  Haubert,  dont  le  Ut,  «d'une  ridiesse  rt 
voluptueuse,  contrastait  ringulièrement  avcic  sa  personne  coarte 
et  grosse,  ces  messieurs  se  ndrent  à  causer  librement  de  h 
séance  du  jour,  de  l'billueace  des  nouvelles  étrangèrea  sur  la 
bourse  du  matin;  et  c'est  entre  ce  botordonnement  poMItqne  et 
les  éclats  de  rire  des  gagnants,  que  le  malheureux  auteur  con<- 
tfaïaa  ^t  termina  sa  lecture. 

Là  finit  son  supplice;  car,  le  dernier  vers  prononcé,  chacun 
s'empressa  autour  de  lui  pour  le  combler  de  politesses,  de 
prévenances,  de  remerdmoits.      On  s^  montra  aussi  reconnaia- 

Paris.  1T.  10 


146  LSS  TROIS  LliCrURÉS; 

mat  fW»  wn  prdctf dé ,  ausil  »emdMe  à  m  coiii]ihit8iice ,  qn'im 
«Tait  été  ind^ërent.pour  «on  oinmàge.  ^  Il  fat  Tebjet  des  cofiel* 
teriet  lea  plut  graoivaseg  ;  et  ri  les  ifennee,  qui  mliiaiideieiil 
pour  lai  avec  tant  de  g^nttleiBe,  ayaient  bien- roula  ne  pas  M 
dire  an  mot  de  «on  drame ,  il  en  aurait  en  la  tète  tournée  ; 
mail  malbenreaaeiAant  elles  entremêlaient  lenr»  propos  flattenva 
de  Uenz  eMnmnna,  d'i^orance  prétentieuse,  et  tant  le  ehame 
de  leurs  regn^de,  de  leur  doux  sourire,  saceomiiait  sous  le  poids 
de  ce  langage  asiommant. 

Au  soupeir,  Amaury  fat  plaeé  entre  la  maîtresse  de  la  mahoa 
et  la  jeune  élégante  dont  Tarriv^  tardire  airatt  porté  le  ooup 
inortel  à  sa  leofure  :  elle  était  jolie,  'bsTurde  sans  eiprit,  rieuse 
sans  galté  ;  maïs  elle  avait  un  vif  désir  de  plaire ,  et  il  était 
impossible  de  ne  pas  être  touché  de  la  peme  qu'elle  prenait 
pour  y  réussir,  Ansri  Amaury  ne  conserra^-il  point  la  moind^ 
rancune  de  la  manière  dont  elle  l'avait  emporté  sur  lui  dans 
cette  soirée ,  Sien  qu'il  se  fàt  flatté  d'en  être  un  moment  le 
héros.  ^L'atitëur  n'a  rien  à  gagner  ici,  pensa-t41;  mais  le  jeune 
„  homme  peut  y  obtenir  quelque»  succès,  et,  à  tout  prendre,  cettc-^ 
„sont  leb  meillears,   quoiqu'ils  ne  mènent  point  à  l'Académie*^^ 

m. 

Si  un  très-petit  nombre  de  personnes  avait  écouté  la  pièce 
de  M.  Prévannés,  toutes  avaient  parlé  de  la  lecture;  c'était  une 
innovation  marquante  dans  la  sociélé  de  madame  Bl^nbert;  une 
solennité  qni  ferait  époque,  et  à  laquelle  chacun  était  fier  d'avoir 
été  admis.  C'était  comme  un  brevet  d'intelligence  accordé  k 
tous  les  [iovttésç  et,  ri  dédaigné  que  soit  l'esprit  par  la  richesse, 
elle  est  toujours  bien  aise  d'en  être  soupçonnée. 

'  Le  bruit  de  cette  pompeuse  lecture  parvint  4ans  les  salons 
eût  la  nouvelle  d'une  Auvre  dramatique  est  encore  de  quelque 
intérêt. 

—  „Vous  ne  m'avea  point  parlé  du  succès  de  votre  ami, 
dans  je  ne  sais  quelle  maison,  dit  madame  de  Ramesay  à  son 
fils,  et  pourtant  voua  savea    que  je  m'intéresse  à   ce   jeune 


■■ 


y 


liSS  TROIS  USOTURBS* 


147 


homine;  M.  de^C...  lu   trcniTe  de  l'esprit  et  de  très-bouMt 
ntnièref;  aon  père  était  gënénil,  je  crobt... 
«     -^  »J1  l'est  bien  encore,  r^poadit  Femand;  maie,  comme  il 
lit  dçpub  .quine  ans  daoa  ses  terres,  4m  oabUe  qu'il  existe* 
Ah!  ai  noua  ayioas  la  fiierre,  on  se  sonviendrait  de  VaL    * 

•^  ,^Son  fils  aura  de  la  fortune. 

— -  „l7ne  très4>elle,  mai»  à  la  mort,  de  son  père,  seulement. 
C«r  le  rievx  eoMet  est  si  fier  d'avoir  eonquia  aea  grades  et  sa 
fortune  à  la  pointe  de  son  épée,  qu'il  veut  que  son  fils  lasse, 
idnsi  que  lui,  sa  carrière  toint  seul;  et,  portant  de  ce  principe, 
il  lui  donne  une  pensioii  mis^able,  qui  le  met  dans  la  nécessité 
de  fiûre  des  dettes.  Bt  voilà  comme  la  plupart  des  parents 
cause  de  k... 


i-moi  frèce  de  cette  singulière  morale,-  interrompit 
madame  de  Ramesay,  et  répondeà  tout  boan^nent  à  mios  questions 
ior  Totre  àmî:  j'ai  cru  m'apercevoir  que  Laurence  rougissait 
lorsqu'on  prononçait  le  nom  d'Amaury;  vous  l'avez  vue,  l'autre 
soir,  elle  était  dans  on  trouble  extrême  pendant  qu'on  racontait 
la  lecture  qu'il  avait  faite  dernièrement,  et  que  chacun  blâmait 
en  approuvait  le  parti  qu'il  avait  pris  de  se  faire 'auteur.  Je.  ne 
sais  ai  madame  de  Norvei  s'est  aperçue  comme  moi  de  l'émotion 
de  sa  fille,  mais  je  suis  depuis  trop  long-temps  son  amie  pour 
ne  pas  Tavertir,  et  la  iseconder  dans  ses  intentions  à  cet  égard, 
aoit  qu'elle  veuille  ou  non  protéger  cet  amour. 

—  „Ah!  ma  mère,  s'écria  Fernand  d'un  ton  suppliant,  ne 
Mtes  pas  de  chagrin  à  ce  cher  Amaury.  U  est  si  aimable,  si 
«mpressé  à  rendre  service,  le  meilleur  témoin  dans  une  afUre, 
le  plus  prompt  à  offrir  son  argent.*. 

.  —  „ Dites  donc,  celui  de  ses  créanciers.  Hais  n'importe,  s'il 
mérite  tout  le  bien  que  vous  en  pensez,  et  que  son  père  veuille 
:faire  un  sacrifice  pour  l'unir  à  une  ancienne  famille,  ce  mariage 
pourrait  avoir  lieu,  et  je  me  prêterai  volontiers  à  traiter  cette 
affaire  avec  madame  de  Norvei.  Mais  il  faudrait  auparavant  lui 
JUre  connaître  M.  Prévannes  pliis  particulièrement,  sans  pourtant 
qu'eBe  aonpçonnàt  son  amour  pour  Laurence.  Car  c'est  une 
personne  excellente,    mais  qui  commence  toujoura   par  soup^ 

10  • 


148 


LES  TROIS  LECTURES.  ^ 


çonner  un  intërèt  peu  noble  dans  tons  les  sentiments  qn'ella 
dëcouTre. 

—  „Rien  de  plus  facile  qoe  de  loi  montrer^  Ainanry  dans 
tonte  sa  yalenr,  et  cela  le  pins  naturellement  du  monde.  Vous 
êtes  connue  pour  aimer  Tesprit,  le  talent.     Votre  maison  olfes 

•souvent  la  réunion  de. toutes  nos  célébrités  littéraires;  les  ouvrages 
les  plus  marquants  ^u  siècle  y  ont  été  lus  avant  d'être  publiés; 
et  si  vous  vouliez  permettre  à  Âmaury  de  vous  soumettre,  son 
drame. .  '.  ce  serait  une  occasion.  ; . 

'—  ^fVraiment,  je  ne  demande  pas  mieux;  dans  ce  moment-d» 
les  maltresses  de  maison  accueillent  vivement  tout  ce  qui  peut 
empêcher  la  conversation;  la  plus  mauvaise  pièce  vaut  encore 
mieux  à  entendre,  que  ces  causeries  ob  la  contrainte  et  raigrenr 
se  font  sentir  à  cbaque  propos,  et  qui  menacent  sans  cesse  de 
'  tourner  à  l'injure.  Ah!  quand  la  même  classe  n'est  pas  du  même 
parti,  te  monde  devient  insupportable,  ce  n'est  plus  qu'un  ecnmeree 
de  dédains,^  d'épigrammes;  autant  vaudrait  vivre  chacun  dans 
son  camp,  en  attendant  la  bataille  ou  la  paix. 

—  „Sans  doute;  mais,  puisque  les  parfis  ennemis  ont  la  rage 
de  vouloir  s'ennuyer  ensemble,  il  ne  faut  pas  leur  refuser  cette 
petite  satisfaction.  Et  pois,  cette  fois,  la  réunion  de  tant  de 
malveillances  réciproques  aura  du  moins  un  but  charitable.    Que 

*  vous.êtes  bonne,  ma  mère,  eft  que  ce  pauvre  Amaury  sera  content! 
^e  vais,  de  ce  pas,  lui  apprendre  ce  que  vous  voulez  faire 
pour  lui. 

—  „6ardez-vou8  bien  de  lui  donner  une  fausse  joie.  Songez 
donc  que  tout  dépendra  de  l'effet  que  produira  l'ouvrage  et 
l'ai^teur,  et  qu'avant  de  hasarder  un  mot  de  mariagOi  il  faut 
que  je  m'assure  d'une  prévention  favorable. . 

—  „I1  leur  plaira,  ma  mère,  j'en  suis  sûr;  je,  vais  lui  faire 
la  leçon:  beaucoup  d'assurance,  comme  homme,  beaucoup  ^e 
modestie  comme  auteur.  Un  gilet  charmant,  une  cravate  bien 
mise;  de  la  docilité  pour  tous  les  avis,  des  regards  pour  toutes 
les  femmes.  Il  aura  un  succès  fou,  et  c'est  à  moi  qu'il  te  devi^! 
Ah!' j'en  serai  charmé,  car  je  médite  un  certain  volume,  qu'il 
protégera  à  son  tour,    ir  connaît  tout  de  journalistes!^ 


I    a 


USS  TROIS  LECTURES.  149 

Bt  madame  de  Rameaaj,  fort  aélée  poar  tout  ce  qui  .pouvait 
■erfhr  le  jenne  talent  de  aon  ftls,  consentit  à  fixer  le  jour  de 
la  leetare.  Un  grand  nombre  dlnvitations  partirent,  et,  le 
mardi  sniTant,  l'élite  de  la  bonne  compagnie  de  Pari^.  et  plusieurs 
dea  princes  de  la  littérature  se  trouvèrent  rassemblés  cUea  madame 
de  Ramesay  pour  y  prononcer  sur  la  double  destinée  d'un  pqète 
et  d'un  amant. 

Pour  mieur  encourager  le  jeune  auteur,  et  l'acclimater  au 
salon  où  sa  voix  devait  retentir,  madame  de  .Ramesay  Tavait 
engagé  à  diner  ce  jour-là  avec  plusieurs  hommes  apirituels,  qui 
faisaient  le  fond  de  sa  société  quotidienne.  Classiques  par. édu- 
cation, mais  vieux  desservants  de  la  mode  en  esprit  comme  en 
tout,  ils  étaient  assea  tolérants  pour  les  innovations  adoptées 
par.  elle,  et  s'érigeaient  en  protecteurs  des  jeunes  hommes,  pour 
en  être  protégés  à  leur  tour.  Amaury,  séduit  par  le  naturel  de 
leur  conversation,  et  par  cette  curiosité  flatteuse  qui  rend  les 
gens  du  monde  si  affables,  sentit  son  esprit  à  l'aise,  et  causa  avec 
tant  de  supériorité,  dit  des  mots  piquants  avec  une  nonchalance  si 
gracieuse,  qu'il  prévint  tous  les  convives  en  sa  faveur, 

—  „ Voilà  déjà  un  public  gagné,  lui  dit  madame  de  Ramesay' 
en  sortant  de  table;  l'autre  ebt  moins  difficile  à  dbnquérir. 

—  „C'est  pourtant  celui  qui  me  fait  le  plus  de  peur,  madame. 
Ah!  si  Fernand  ne'  m'avait  assuré  de  votre  bienveillance,  je  croia 
que  je  n^aurais  pas  le  courage  de  vous  ennuyer  ce  soir.  Je  me 
sens  d'une  timidité-  qui  ressendile  à  un  remords  de  conscience. 

—  /„Bon,  vous  en  triompherez;  d'ailleurs  il  n'y  a  plus  à 
délibérer.  Voici  votre  cabale  qui  arrive,  et  je  vous  en  souhaite 
mie  pardlle  à  votre  première  représentation.^^ 

Alors  madame  de  Ramesay,  forcée  de  s^occuper  des  gens  qui 
arrivaient,  livra  M.  Prévannes  à  toutes  les  réflexions  inquiétantes 
d*un  auteur  modeste.  A  chaque  personne  qu'on  annonçait,  Amaury 
croyait  entendre  le  nom  de  madame  de  Norvel,  et  il  frémissait 
de  crainte  et  de  joie.  —  „En  vérité,  disait-il  à  son  ami,  je 
tremble  d'une  manière  étrange;  et  s'il  fallait  choisir  entre  me 
liattre  avec  tous  ces  gens*U^  ou  me  livrer  à  eux  comme  je  vais 


I 


/ 

150  tiBS  TROM  iiMnrviiM. 

le  lUre^  Je  te  Jn^e  que  Je  n'hësiterafa  pas.     Emwre  «i  |'t?aii 
en  le  temps  de  revoir  mon  maniiBcrit!^  - 

En  effet,  le  trouble  qu'éprouvait  Anuiury  lut  ôtah  Juaqii'aa 
tonrenlr  de  sa  pièce. 

Le  moment  qui  précède  celui  oil  l'on  va  fixer  l'atteKtiM 
dénigrante  d'un  grand  nombre  d'auditeurs,  est  une  espèce  d'agmrf» 
d'amour-propre  qui  ferait  pitié  aux  envieux  etix-mèmes.  Ce 
moment  se  prolongea  pour  Âmaury;  car  madame  de  Ramesay 
exigeait  qu'on  attendit  la  marquise  d'Emanviile,  vieille  femme 
d'esprit,  Contemporaine  de»  succès  des  La  Harpe,  Mannontel 
et  CôUin-d'Harleville;  n'ayant  jamais  exposé  son  admiration  à 
leur  être  infidèle,  car  elle  n'était  retournée  à  aucun  spectacle 
depuis  la  première  révolution;  et  son  goût  littéraire  n'avait  sabi 
iiulle  altération.  Céfeit  toujours  un  ouvrage  froidement  conçoy 
symétriquement  conduit,  bien  écrit,  et  mal  rimé,  qui  éteit  resté 
dans  soit  souvenir,  comme  le  seul  modèle  à  suivre  pour  s'attirer 
lès  applaudissements  du  parterre  et -le  suffrage  des  gens  comme 
il  faut.  L'analyse  de  certaines  pif^ces,  lue  par  elle  dans  son 
journal,  lut  donnait  bien  l'idée  de  quelques  innovations  introduites 
à  la  scène;  mids  on  en  faisait  trop  souvent  la  critique  pour 
qu'elle  leur  supposât  le  moindre  Succès.  Qu'on  juge  d'aprèa 
cela  de  la  surprise  qui  l'attendait  à  la  lecture  d'une  pièce 
romantique!    ■ 

Poilr  occuper  son  public  pendant  l'arrivée  des  retardataires^ 
madame  de  Ramesay  mit  la  conversation  sur  la  détresse  de  la 
plupart  de  nos  théâtres  aujourd'hui.  —  ^Cependant,  ajouta-t-elle, 
ce  n'est  pas  la  liberté  qui  leur  manque. . . 

—  „Non,  répondit  M.  de  Sdnt-Brice,  car  c'est  «île  qui  le» 
étouffe.  On  sait  si  bien  qu'ils  peuvent  tout  représenter  et  tout 
dire,  que,  inalgré  la  licence  dont  plusieurs  font  preuve,  on  ne 
les. trouve  pas. encore  assez  neufs,  asses  amusants  dans  leurs 
conceptions;  mais  le  mal  n'est  pas  là;  car  un  public  spirituel 
conune  celui  de  Paris  finit  toigours  par  faire  justice  des  mauvais 
moyens  qu'on  prend  pour  l'attirer.  Ce  qui  ruine  nos  théâtres, 
c'est  la  vtetile  routine  qui  les  empêche  de  se  conformer  à  noa 
moBur^   nouvelles:    dans   ma  jeunesse,   les  bourgeois  de  Paris 


im  TR0IS  IiSOTURB^.  151 

/ 

dloatait  à  deax  lieiire«,  les  geas  du  monde  à  trois  heurff  préciseg; 
les  grands  spectacles  eommençsient  à  six,  et  l^bn  9$mI%  tont  le 
temps  Gonvenalile  pour  y  arriver.     A  neuf  on  dix  lioiires  au 
plus  tard  ils  étiaient  finis*  et  rien  n'empêchait  fbomme  studieux 
•u  matinal  de  rentrer  chea  lui  pour  y  trav4Uller  ou  pour  se 
eoucher.     Les  pidiisi  du  monde  élégant  allaient,  sans  crainte 
d'arriter  trop  tard,,  de  l'Opéra  au  bal,   ou  dans  les  brillants 
flwions,  pii  la  conFersation  et  le  jeu  occupaient  altemiitiyement 
«n  nombre  d'invités,  proportionné  à  la  grandeur  de  l'appartement; 
là  on  discutait  sur  la  pièce  qu'on  venait  de  voir;  l^  musique, 
les  acteurs,  tout  devenait  uq  sujet  »^t  lequel  s'e:|i^rçi|ient  la 
malice  et  l'esprit     L*attention  prêtée  pendant  une  den|i*soirée 
à  un  ouvrage  sérieux  ou  gai,  n'avait  point  absorbé  l'esprit,  on 
n'en  était  que  plus  disposé  à  causer.  Maintenant  une  représentation 
à  M  Comédie-Française  est  un  événement  qui  bouleverse,  toute 
une  journée;  il  faut  dîner  à  la  hâte  et  souvent  même  ne  pas 
diner,  pour  se  trouver  au  lever  du  rideau.    Encore  si  Ton  était 
liiire  à  neuf  heures  et  demie,  comme  autrefois,  oh  la  plus  longue 
pièce  ne  durait  qu'un  temps  raisonnable!  'Mais  les*  auteurs  ne 
nous  en  tiennent  pas  quittes  à  si  bon  compte;  et  il  n'est  pas 
rare  d'entendre  sonner  minuit  au  milieu  d'un  dernier  acte.    Que 
résnlte-t-il  de  cette  gêne  pour  arriver,  de  cette  obligation  de 
rester  cloué  sur  un  tabouret  ou  une  chaise'  rembourras  comme 
les  banquettes  de  collèges,  dans  un  efface  oh  l'on  ne  peut  faire 
un  mènvement  pendant  cinq  mortelles  heures?    Il  en  résulte, 
qu'on  se  résigne  bien  une  fois  à  subir  une  telle  corvée  ^  pour 
quelque  célébrité  dramatique;  nm^  qu'un  plaisir  trop  long,  et 
qui  dérnnge  les  habitudes,  ne  se  recommence  point. 

—  „ Comment  frire?  dit  un.  académicien  que  la  discussion 
intéressait  vivement.  On  a  accoutumé  le  public  à  des  représen- 
tations  de  dix  ou  douze  actes;  il  se  croirait  volé  si  on  ne  lui 
en  donnait  plus  que  six  pour  son  argent! 

—  „E8sayez  d'une  bonne  pièce,  bien  jouée,  dans  une  salle 
"teommode  ;  frites  comiiiencer  Je  spectacle  à  huit  heures  pour  donner 
le  temps  aux  personnes  que  la  durée  des  chambres  on  dej»  affaires 
de  bourse  empêchent  de  dîner  nvmsii  six  heuilres  passées.  JELccepté 


« 


.{ 


152  LES  TBxm  ucruiuss. 

le  parterre  et  le  partdb»  aidtlesi  tontes  les  plecettn même prb 
peur  qu'eHet  «deet  k  la  pertée  de  tontes  les  fortmies,  suie 
qee-k  recette  y  perde;  qeà  onse  heures  le  speetiicle  soit  tenniDé 
pour  donner  ans  f  ens  dn  monde  TeuTie  de  revenir,  et  anx  aetemrs 
la  possibilité  de  rejoner  le  lendemain;  enfin,  erëec  un  théâtre 
qni  pnisse  s'accorder  avec  nos  mœnrs,  et  vous  verres  s'il  sem 
sniti,** 

li'arrivée  de  madame  et  de  mademoiselle  de  Norvd  interrompit 
cette  conversation^  ou  du  moins  ne  permit,  pins  à  M.  Prévannee 
de  réconter,  ^Bient^t  après,  la  maîtresse  de  la  maison  conAnisil 
madame  de  Norvel  vers  la  place  qu'elle  lui  réservait,  sur  un 
canapé,  ptds,  se  retournant  vers  Âmanry,  elle  reng;agea,  de  in 
manière  la  plus  gracieuse,  à>  commencer  sa  lecture. 

Pendant  que  l'auteur  déroulait  son  manuscrit  en  portant  sur 
mademofaielle  de  Norvel  un  timide  regard  qid  demanilait  plue 
que. de  Tindulgence,  madame  de  Ramesay  donnait  à  ses  gêna 
l'oindre  de  ne  point  interrompre  la  lecture,  el  de  faire  passer 
par  une  petite  porte  silencieuse  les  deux,  ou  trois  honutt^ 
importants  que  leurs  graves  occupations  obligeaient  ordinairement 
à  venir,  ou  à  paraître  ne  pouvoir  venir  qu'après  tout  le  mondes 

Tant  de  soins  annonçaient  une  sorte  d'intérêt  Menveillant 
qui  parut  d'un  heureux  présage  à  l'auteur.  Il  avait  entendu 
dire  à  un  vieil  amateur  du  théâtre  qu'il  n'était  point  de  pièce 
ennuyeuse  qus^nd  elle  était  bien  écoutée;  et  cet  adage  lui  rêve- 
nait  à  la  pensée  comme  une  assurance  contre  le  revers.  Et 
puis,  Laurence  était  là,  les  yeux  fixés  sur  lui  comme  toutes  les 
autres,  autorisée  par  la  circonstance  à  ne  regarder  que  lui  toute 
la  soirée,  à  ne  s'occuper  que  dé  lui!  Quel  bonheur  enivrant! 
et  combien  il  s'augmenta  Aes  éloges  accordés  au  prenner  acte, 
âtre  applaudi  devant  la  femme,  qu'on  aime,  acquérir  par  son 
talent  la  considération  des  parents  dont  elle  dépend ,  s'établir 
pour  ainsi  dire  dans  sa  prétention  par. un  succès,  légitimer  ainsi 
l'ambition  de  son  anfour,  c'est  de  quoi  perdre  la  tête. 

Amaury  s'enivra  de  cette  joie  céleste  pei^dant  les  trois 
premiers  notes  de  son  ouvrage.  Car,  malgré  quelques  obser- 
vations d'une  critique  bienveillante.,  et  la  nouveauté  du  genre 


r 


I 
\ 


LES  TROIS  manjHis.  iSS 

» 

4tti  ëëMiiearttii  beaiiMttp  les  espidls  roiitliiiei<B,  IHntérèl  d« 
mj^  le  mtmrel,  le  pifWBt  en  4teiogae,  h  poéne  i^ptfndue  ma 
tMlee  les  descilptiont,  «ntent  ravi  l'eseeiBblëtf;  et,  daiif  Tinips- 
lleaee  dVippren^e  ee  qn'alldeiit  devenir  tant  dcf  peraoïmagee 
attaefcanta,  <«  m  laisÉk  poht  AnMiny  mettre  'd'interralle  entra 
le  troialème  et  Je  quatrième  «ete.  U-  fbt  obiifé  de  continuef 
pour  obéir  aux  émotfona  que  msa  onvrage  fUsait  naître* 

L'enthenriame  était  à  aon  comble  ;dana  le  délire  du  anooèa 
il  oublia  la  scène  hardie  qu'il  avait  ajoutée  d'aprèir  lea  eonaelii 
de  aea  amis,  et  ce  ne  liit  qu'au  moment  d'en  dire  lea  premiers 
vers  qu'elle  lui  apparut  dana  toute  sa  nudité.  Par  un  mouvement 
involontaire  il  leva  lea  yeux  sur  Laurence;  la  candeur  répandue 
sur  ce  front  pur,  ce  re^rd  à  la  fma  ai  tendre  et  ai  chaste,  cet 
enaemble  charmant  d'une  jeunte;  péraonne  belle,  élégante,  apisi*- 
tuelle,  que  l'habitude  de  vivre  en  bonne  compagnie,  et  de  causer 
avec  lea  vieux  amia  de  aa  mère,  rend  confiante,  et  qui  ne  craint 
pas  de  montrer  aes  impressions,  sûre  de  n'en  éprouver  que  de 
nobles;  enfin,  cet  aspect  imposant  de  la  femme  dont  on  adore 
rinnOcence,  intimide  Amaury.  Une  rougeur  subite  coloré  son 
visage  en  pensant  à  celle  qui  couvrirait  le  beau  front  de  Laurence 
en  entendant  cette  acène  indécente.  Il  sent  expirer  sur  ses 
lèvres  ces  mots  vrais ^  ces  phrases  à  la  Shakespeare  qui,  fort 
convenables  au  goût  de  son  siècle,  ont  droit  de  révolter  la  défi-, 
catesse  du  n6tre.  Amaury  slnterrompt  tout*à-conp. . . .  En  vain 
il  cherche  un  moyen  de  passer  ou  d'atténuer  les  endroit^  qu'il 
redoute,  la  marche  de  l'ouvrage  s'y  oppose  ;  en  vain  il  s'exhorte 
an  courage  en  se  rappelant  plusieurs  scènes  de  ce  genre  apphu- 
diea  au  théâtre;,  il  sent  qu'il  ne  pourra  Jamais  surmonter J'embar-r 
raa,  diaons  mieux,  le  respect  qui  l'arrête;  et,  préférant  le  ridi- 
cule attaché  à  un  homme  qui  se  trouve  mal  au  '  milieu  de  sa 
lecture,  au  tort  de  bieaser  la  pudeur  et  le  bon  goût  dea  femmes 
parmi  leaqoelles  se  trouve  Laurence,  il  a'excnse  de  ne  pouvoir 
eontinner. 

En  effet,  la  pâleur  qui  succède  à  son  trouble  prouve  asses 
qu'il  eat  souffrant.  L'expreasion  du  plus  vif  intérêt,  d'une  douce 
pitié,  se  peint  alora  dans  les  yeux  de  Laurence;  on  jle  presse 


154 


LIS  TItmS  UOTfJUS. 


de  eotiKimer.  «^  f^Ahl  n'imiblw  pat,  dtt-eUe*  «vee  m  luseent 
qui  fait  IrénaillSr  Amaurj  ^  vsojrea  connie  il  a  Pair  de  aonibir  !  *^ 
Sh  bien,  M  répond  madame  de  FerHUe ,  qa'il  cède  m  ^  place-  à 
Fesraand,  il  cakinatt  la  pièce /et  je  aiiia  làre  qn'il  la  lira  aua^ 
Wea  qae  Paotepr.  A  ces  laots  qui  le  font  friaaeimer ,  Amaury 
fie  jette  car  son  manuscrit,  comaie  une  femme  coupable  sur  la 
lettre  qui  doit  la  perdre,  et,  prëttoolant  le  -bësoift  dd  respirer 
au  grand  air,  il  se  soustrait  le  plus  iritd  j^osiiUe  aux  soins  qu*on 
'veut  lui  prodiguer. 

Mais  à-peine  rentré  ches  lui,  oii  Fernande  voulu  le  suivre, 
il  jette^au  feu  aon  manuscrit.  —  y^Qnê  fais-tui  s'écrie  Fernand 
en  se  précipitant  pour  retirer  des  flammes  l'ouvrage  de, son  ami. 
—  Je  Ini  fais  justice,  répond  Amaurj  en^s'opposant  au  geste 
eecourable.  —  Mais  songe  donc  aux  applaudissements  qu'on  vient 
de  te  donner,  l'ouvre  est  excellent.  —  Non,  te  dis-je,  reprit 
Amaury  en  voyant  s^éteindre  la  dernière  feuille  dé  son  manus- 
crit ,  elle  ne  saurait  être  digne  du  public  la  yièce  qu'on  ne 
peut  lire  devant  la  femme  qu'on  aimO.^ 

Nous  apprenons  que  mademoiselle  de  Norvela  récompensé 
M*  Prévannes  de  ce  grand  sacriflce. 


W^  SoniiB  6 AY. 


..I 


/, 


SAINTE  -  PÉLAGIE. 

(DÉTENtlON  POLITIQUE.) 


Je  conçoh  Bieètre  et  sef .  cabanons  étroits,  sombres,  infects, 
oii  Phomne  recueille  sa  dernière  énergie,  et  boit  ces  longs 
toorments  qni  le  préparent  à  nne  mort  violente; 

•  Je  conçois*  les  hantes  tonrs,  vieilles  et  perdues  en  Tair  avec 
leurs  mnrs  noirs,  criblés  de  noms  et  de  légendes; 

Je  conçois  les  souterrains  humides  de  la  Conciergerie,  ces 
caveaux  d'oii  l'eau  suinte,  ces  secrets  dont  rien  n'interrompt  la 
hideuse  monotonie,  où  Ton  est  seul,  tout  seul!  avec  les  forces 
de  son  ame,  appelant  à  soi  ou  la  méditation  qni  protège,  ou 
lliijustice  qui  révolte,  ou  la  conscience  qui  absout.. 

Dans  toutes  ces  situations,  il  y  a  prise  pour  un  caractère 
énergique.  La  philosophie  peut  être  ^  de  mise ,  et  )1  fait  bon 
dire:  Je  suis  Ibrt!... 

Mais  à  Sainte- Pélagie,  rien  de  semblable.  — . 

Sainte-Pélagie,  c'est  le  supplice  par  la  langueur,  la  tortnre 
par  l*ennui,  Thomicide  par  la  consomption.  —  Cest  une  espèce 
de  machine  pneumatique  appliquée  au  cerveau  qui  pompe  goutte 
k  goutte  toute  sa  sève,  et  f hébété,  et  ralangult,  et  l'épuisé.  — 
Ce  n'est  pas  l'agitation  et  ce  n'est  pas  la  pak.  —  Ce  n'est  pss 
Paris  et  ce  n'est  pas  la  solitude.  —  Cest  un  nséiange  de  toutes 
choses  ;  de  l'air ,  un  peu  ;  de  l'espace ,  presque  pas  ;  dos  amiS| 


156  SAINTS  -  PÉLAGIE. 

quelqiiefi-iiiit;  det  importuns,  à  foison;  c'est  nné  priion  qui  tient 
dn  monde;  c'est  un  monde  qui  n'est  pas  fait  pour  une  prison; 
c'est  un  directeur  humain  et  qni  a  dei  formes  «imables;  ce 
sont  des  gardiens  qui  ressemblent  à  des  ouvreuses  de  loges; 
ce  n'est  pas  dur  et  c'est  triste;  c'est  une  espèce  de  police 
cinliséef  c'est  quelque  chosej  de  perpétuellement fliux.. /Sainte- 
Pélagie  est  insupportable. 

Concevea-TOUB  Sainte-Pélagie  t  •    • 

Avant  la  révolution  de  juillet,  il  y  avait  aussi  des  écrivains 

en  prison,  mais  il  n'y   avait  pas  de  Sainte -Pélagie  politique. 

Tout,  a' changé  aujourd'hui,  mir  il  est  éérit  que  rien  ne  dure, 

ni  les  trônes  ni  les  prisons I...  11  n'y  a  jamais  que  des  peuples 

-qui  espèrent  et  des  hommes  qui  souffrent...  et  ceci  à  toujours!... 

Sainte-Pélagie  politique  n^est  donc  plus  aujourd'hui  cette 
maison  oit  MM.  Jouy  et  Jay  avaient  déposé  leur  capuchon,  et 
payé  d'on  mois  de  captivité  les  hardiesses  d'opinion  qu'ils 
savaient  rendre  alors  si  piquantes! 

Ce  n'est  plus  cet  ancien  couvent,  tissu  de  petites  cellule^ 
et  où  des  voleurs  à  longue  barbe  jurent  et  fument  à  la  place 
de  jolies  nonnes  qui  auraient  rêvé  d'amour  et  prié  ; 

Ce  n'est  plus  le  bfttiment  où  Béranger,  Cauchois -Lemaire, 
Lapelouze,  Châtelain,  Bert,  Fontan,  Magalon,  Achille  Roche, 
Dubois,  Barthélémy,  et  plusieurs  autres  que  j'oublie  sans  le 
vouloir,  ont  expié  des  ouvrages,  ou  puissants  dé  génie,  ou  forts 
de  conscience,  de  talent  et  d'opposition  hardie  et  ferme; 

Alors  les  politiques  n'avaient  qu'un  corridor  réservé  pour 
eu.  Depuis  juillet,  il  a  fallu  une  maison  entière,  car  l'hunianité 
est  eu  progrès;  elle  regorge  déjà;  nous  allons  bien! 

Cette  maison  S'appelle  le  pavillon  politique:  elle  a  sa  cour, 
seg  grilles,  son  guichet,  son  parloir,  son  ^i^ecteur  et  sa  façade. 

Horrible  façade!  car  la  maison  tout  entière  lui  a  été  sacri- 
fiée; —  grâce  à  la  façade,  vous  trouves  ici  des  chambres  qui 
ont  dix  pieds  de  haut,  et  des  chambres  qui  en  ont  cinq  à  peine; 
vous  avec  des  cachots  au  troisième  étage  et  des  places  publiques 
au  premier.  Et  cela  s'explique:  on  bâtit  d'ordinaire  les  maisons 
pour  b' commodité  de  ceux  qui  les  habitent.    Mais  une  prison 


DÉTBNTIOlf  POLITIQUJS,  157 

a*«tt  faite  qae  pour  le  bon'plaiiir  de  rtrchitecte,  qui  arrabfe 
tes  hicames  et  ses  grïïLe%  ai|  profit  de  l'art !!.•  Sainte -Pélagiiï 
a  donc  été  conatniit  pour  étare  to  de  dehors... 

0  passants,  soyez  satisfaits!  et  n'entrei  pas,  je  yoQs  en  prie! 

loi,  rien  n'est  beau,  je  vous  assnre;  qnotqne  la  maison  soit 
jeune,  elle  n*est  déjà  pins  fraîche,  tant  elle  a  serti !.#•  Deni 
mois  après  juillet,  Hubert  et  Thierry  lui  donnèrent  la  baptémfi 
dn  patriotisme,  et  depuis  ce  temps,  qui  pourrait  compter  tous 
ceux  qui  sont  venus  plonger  lenrs  fronts  dans  ces  eaux  lustrales  ! 

Cavaignacy  Trélat,  Raspail,  Blanqui,  Danton,  Sambnc^  Leanox, 
Philippon,  Mané,  Bascans^  Thonret,  Gervais^  Duchfttelet,  De- 
lannay,  Galois,  Kersauéie^  Ssrrut,  et  tant  d'antres  au  eoeur 
généreux,  aux  vdaes  brûlantes,  les  uns  qu'on  TonluteomprooMit^a 
dans  Je  ne  sais  plus  quelle  conspiration  de  pluie  et  de  bouAi 
les  autres,  tonr  à  tour  pris  et  repris  par  le  parquet,  qui  les 
accablé,  sans  les  ébranlerl 

J'en  cite  peu,  bien  peu,  tous  le  croirea  s|ins  peine,  quand 
TOUS  saurez  que  le  grand  registre  des  éci»«s  porte  le  chiffre 
de  quatre  cent  cinquante  |ir^e»ifs,  sans  compter  les  condamnés, 
et  tout  cela  depuis  l'ère  dn  0  août.  U  est  vrai  que  le  premier 
procès  politique  est  du  mois  de  septembre  suivant ,  et  la  pre- 
fldère  incarcération  du  mois  d'octobre. 

Jâ ordre  dm  choêeê  n'a  pas,  comme  on  voit,  perdu  de  temps. 

A  l'heure  oh  j'écris,  Sainte-Pélagie  renferme  c^nt  vingt 
détenus  politiques,  et  la  maison  n'avait  guère  été  disposée  que 
paar  en  contenir  cent  Quelle  inqirévoyance  !  Annd  la  Force 
et  la  Conciergerie  sont  obligées  d'ouvrir  leurs  flancs.  Les 
voleurs  et  les  filous  y  mettent  heureasement  la  meilleure  grâce! 

Quant  à  la  population  de  Sainte-Pélagie,  c'est  le  pêle-mêle 
de  toutes  les  idées,  l'entassement  de  tontes  les  opinions;  c'est 
ana  espèce  de  pandémonium  psiUtique.  La  Caricature,  heurte  la 
QjuaUdienne;  le  Courréer  de  l'Europe  coudoie  la  Bévolutùm;  la 
OoMoite  pivote  entre  la  JHIntne  et  le  Courrier  Français;  l'Ami 
da  Peuple  firèle  le  Soifse;  le  décoré  de  Jailli  fume  à  côté 
en  Garde-dtt-corps;  les  Chouans  y  rencontrent  de.vttanx  Soldats: 


) 

158  SAINTE-I^lîâOIB. 

Iimtei  le«  races,  tonteft  leaeonleiirs  et  toi»  les  àfos,  toutes 
les  kmgues 

C'est  une  Babel!  c'est  liii  camp  d'amb  et  d'ennemis  après 
nne  déroute!  c'est  on  asile  après  la  tempête  à  des  c^rps^qul 
ont  tontes  les  formes  !  c'est  skignlier  à  Toir  comme  nae  absur- 
dité! c'est  curieux  comme  une  anomalie!  Mais  c'est  triste  comoie 
un  monstre! 

Et  tous  eenx  qui  Bouffirent  tit  sont-ils  condamnés  du  moins  l«i« 

Vltt  à  Dieu!  car  alors  nous  n'aurions  à  déplorer  que  la 
sérérité'des  juj^es,  tandis  qu'il  faut  accusmr  l'injustice  odieuse 
de  la  loi!  •  .  •  "*  /* 

Combien  de  prisonniers  en  effet  qui  sont  retenus  et  déclarés 
ensuite  innocents!  Combien  pour  l^quels  linsferuction  prouve 
qu^  n*y  a  lieu  à  suivre!  Combien  qu'on  enferme  cinq,  six 
«emaines,  et  qu'on  reiàebe  ensuite  sans  mèmejes  avoir  interrogés^ 

Montez  à  ce  patiilon  à  votre  gauche,  jusqu'au  second  étage; 
entrez  dans  ce  corridor  sur  lequel  sont  ouverts  trois  grands 
dortoirs  :  ces  écussons  à  fleurs  de  lys  vous  indiquent  assez  que 
"Vous  êtes  au  milieu  des  carlistes.  Presque  tous  ceux-là  sont 
des  Suisses! 

Eli  bien!  il  y  a  neuf  mok  qu'ils  sont  arrêtés!  Aussi,  voyes 
comme  toutes  ces  figures  sont  jaunes,  défaites^  malades!  Voua 
ne  leur  entendez  répéter  qu'un  seul  cri:  Quand  serom-nous 
jugés?  Mais  les  jours  s'écoulent;  mais  l'instruction  ne  se  termine 
pas  •  •  •  / 

'  Alors  la  nostalgie  les  prend  !  Alors  ieê  souvenira  de  temps 
meilleurs,  puis  les  soucis,  les  rides  sur  des  fronts  «nco#e  jeunes» 
puis  Taccablement,  le  dégoût,  et  ei^n  ces  ^noires  pepsées  de 
la  mort  qui  arrivent  d*abord  comme  filles  du  désespobr,  et  qui, 
à  force  de  revenir  au  milieu  de  pdgnaates  douleuiu,  voàa 
apparaissent  comme  une  consolation  et  vous  solirteat  comme 
nue  espérance  ! 

Un  de  ces  Suisses,  le  pauvre  Zahoff,  avait  été  arrêté  au 
mois'  de  juillet  1881 ,  bien  loin  de  Paris.  On  lui  fit  fbire  deux 
cents  lieues  à  pied  et  avec  les  inenottes.  Souvent,  «ur  sa  routé, 
il  entendait  dire  derrière  lui:   Ce^t  quefque  grand  tfùleàr!  St 


DËtENnoif  raiifTiQuis.  159. 

iMtt  son  €01^8  devMait  froid  de  colère*  U  errivm  «sfin,  haraasé, 
lirisé.  On  le  jeU  tnir  le  paille  à  k  Coneiwgerie  d'dbord , . jpaii 
k  la  Forée.. .  Il  ohûnt  pourtant,  aprèa  six  moii,  d'être  placé 
ft?«c  ses  camarades  à  SainteTPéiafie. - 

Zanoff  avait  une  femme  qu'il  adorutt  et  un  enfimt  tout 
JeuBe,  dix-hnit  mois  à-peine.  Tant  qn'H  avait  été  libre,  son 
travail  avait  snfil  amplement  à  les  nourrir.  ^  11  avait  même  bit 
quelques  économies;  mais  ren&nt  fiit  malade»  bientéi  la  mère 
•ÏMsi,  lui 9  en  prison!  .  .  •  'Tout  fut  d^ensé!  Comment  fiiîre? 
..>  Parmi  les  carlistes  détenus  àSainte-Pëlagie,  un  ùicien  garde* 
du-corps',  M.  de  Làplain,  paraissait  surtout  avoir  la  conâance 
de  tous  les  Suisses.  On  l'avait  impliqué  dans  le  même  complot! 
c'était  une  raison  pour  qu'il  partageât  souvent  sa  bourse  avec 
ceux  dont  il  partageait  le  malheur. 

Zanoff  avait  reçu  de  lui  quelque  argent;  mais  il  n'osait  pas 
lui  exposer  de  «euveau  à  quelle  misère  sa  femnye  était  réduite. 
Celle-ci  dierimulait  aussi  son  affreuse  position.  £lle  «vait  sollicîté 
de  Touvrage  partout;  mais  partout  elle-  avait  été  repoussée. 
tiJtc«  tet99p8  sont  $i  dufs!^^  disait  «-elle;  ^on  ne  trouve  poê 
f^if ouvrage;  ou  bien:  On  voudrait  que,  je  me  eépare  de  ce 
^pauvre  enfant!....  Il  mourrait  sans  moi!**  Et  elle  pleuraiL 
et  Tenfiint  pleurait  aussi....  Zanoff  se  décUrmt  la  poitrine. 

Cette  scène  s'était  plus  d'une  fois  répétée  au  parloir 
On  a  su  tout  après. 

Chaque  jour  cette  femme  retenait,  et  le  malheureux 
l'attendait  pour  partager  avec  elle  le  .pain  noir  de  la  prison, 
et  la  nourriture  dont  il  se  privait  pour  sa  famille.  Mais  cette 
abstinence  Je  pâlissait;  et  sa  femme,  qui  s'en  aperçut,,  aimait 
mieux  souffirir  la  frim.  .  •   Loi ,  se  désolait  ! 

Tout  cela  était  insupportable.  Zanoff  aborde  M.  de  Laplain^ 
et  lui  demande  s'il  espère  que  le  jour  du  jugement  arrivera 
MentAt  •  .  ^Bh,  mon  Dieu!  répondit«il,  on  vient  encore  de 
,, retarder  d'un  mois!  .  .  —  Oh!  il  j  a  trop  long-tmnps  que 
„cela  dure  ...  je  n'y  tiendrai  pas.  .  .^^  Puis,  après  un  moment 
de  silence,  „ Monsieur,  repr^il,  si  l'un  d'entre  nous  mourait, 
^esl-ee  ipie  notre  parti^abandonnerait  sa  femme  et  ses  enfiinta? 


«  •  • 


». ./. 


liiii.^^: 


ij  —  AlloBti  dtonc  !  .  •  .  quelle  pensée  aves-voiif  là,  Eenoff  1  V««g 
,)8»TeB  bien  qné  les  liofiimes  de  eesur  n'ebaiidoimeHt  jswiii 
,,  leurs  amii.  •  •  Mab  «etries-FOus  nabde?  -^  Beaneoiip,  ,C9^U 
^,taïne!  —  Eh  bien!  couehea^voiis,  reposef-Toos,  et  dites -nei 
5,  ce  dont  Tons  ares,  besoin.  ^^ 

Zanoff  se  coucha  ^  effet.  •  .  U  ent  hi  flèrre  tonte  la  mit. 
Le  lendeiyiaitt  matin,  à^  cinq  heures,  U  fit  appeler  M.  de  LapliÉa* 
Il  était  ajflté  ;  il  renourela  encore  sa  demande  :  ,v^  j®  moutais, 
„ma  femme  anrait-éUe  du  pain?  —  Mais  out$  soyex  tranqôUiev 
„—  Oh!  je  TOUS  en  répiwds,  dit-il  alMV  d'un  air  ferme  et 
,, résolu...  je  suis  tranquille. ^^^ 

Deux  heures  après,  le  jour  commençait,  .ses  camarades  sor- 
taient de  leur^  lit$  Zanoff  se  dirige  vers  la  planche  sur  laquelle 
étaient  ses  habits;  il  fouille,  retire  aussitôt  un  rasoir  à  lar|fé 
hme  et  se  coupe  la  gorge.  .  •  Ses  camarades  courent  à  lui.  •  • 
U  était  nu,  brandissait  encore  le  rasoir  :  le  premier  coup  n'ayall 
pas  bien  porté  ;'  il  s'en  donne  un  second  avec  plus  de  force,  et 
refait  le  mouyement  pour  se  frapper  une  troisième  fois.  .  • 
On  le  saisit,  et,  pour  le  désarmer,  on  est  obligé  dé  le  jeter 
par  terre*.  Il  mordait  alors  ceux  qui  le  4*etenaiettt:  „Mais  Je 
'  veux  mourir!*^  leur  disait **il.  ... 

Cependant  le  sang  juliissait  de  son  cou  oi|irert  à  la  prh* 
fondeur  de  trois  pouces.  .  .  Le  bruit  sç  répand  dans  la  prison; 
nous  accoilrons  tous.  .  .  Zanoff  se  débattait  sur.  le  carreau  ; 
mais  ses  forces  s'épuisaient.  On  le  replace  sur  la  toile  grise- 
noire  de  son  matelas.  Un  interne  de  la  ntié  fidt  un  premier 
pansement.  La  blessure  était  affreuse  ;  mais  pourtant  la  mort 
n'avait  pas  suivi  immédiatement,  il  y  avait  une  lueur  d'espoir. .  • 

m 

Le  malheureux  prisonnier  recevait  de  chacun  des  témoigoagee 
4'intérèt  et  des  consolations.  .  .  U  paraissait  plus  calme;  pour- 
.tant  une  sourde  agitation  roidissalt  sa  face  et  cavait  ses  jeux... 
A-peine  le  pansement  est-il  terminé,  que  Zanoff,  recouvrant  un 
peu  de  force,  dégage  ses  bras  retenus  sous  une  couverture,  et 
arrache  le  bandage  et  tout  Tappareil.  .  .  On  fut  obligé  de  le 
garder  à  vue  et  de  lui  mettrç  une  camisole.  Il  parlait  peu'; 
pourtant  il  dit  à  son  meillenr  ami:   „ Enfermé  ict,  je  ne  peux 


DÉTENTION  POUTIQU^.  161 

^pas  tniailler^  pour  nourrir  ma  femme,  ni  mendier  toujours  de 
nVargeUt;  mais,,  tnoi  mort,  on  aura  ^pitié  d'elle^  c'eat  pour  ça 
i^que  je  me  suis  tué.  • .  •'^• 

Voilà  le  peuple!  Cherches  dans  TOtre  société  aUtardl^,  blasée 
ossifiée  d'éfoisHie,  une  telle  moralité  et  un  tel  dévoûment! 

La  fenmie  de  Zanoff  se  présenta  à  l'heure  ordinaire.  On  lui 
dit  que  son  mari  était  malade...  Elle  Toulait  entrer;  elle  se  jette 
aux  pieds  de  cet  excellent  docteur  Bourgeoise,  qm  pleurait  comme 
elle,  et  qui  fut  obligé  de  fuir  pour  ne  pas  céder» 

Le  malheureux  suicidé  souffrit  encore  quarante-huit  heures; 
au  bout  de  ce  temps,  il  expira....  Le  spectacle  de  la  mort  est 
toujours  triste;  mais  la  mort,  et  cette  mort>  dans  ^ une  prison, 
quelle  froide  horreur! ...  Carlistes  et  républicains  visitèrent  reli* 
giensement  ce  corps  privé  de  vie.  Totis  sortaient  de  là  animés 
de  la  même  douleur,  et,  il  faut  le  dire,  pleins  de  la  même 
colère. 

Pourtant  la  haine  des  partis  s'éteint  auprès  d'un  cadavre!... 
C'est  le  propre  des  grandes  calamités  de  la  nature  de  nous 
replonger  tous  dans  le  gouffre  commun  de  notre  misère,  de 
notre  néant!  Mais  ce  n'est  pas  du  qéant  que  la  conscience;  et 
jugez  quelle  fut  la  surprise  de  tous,  quand  on  trouva  sur  la 
poitrine  de  Zanoff^  une  /fleur  de  lis  d'or,  débris  d'un  ancien 
drapeau,  et  d'une  valeur  considérable,  que  cet  homme  n'avait 
pas  voulu  vendre,  même  afin  de  venir  au  secours  de  sa  femme, 
pour  laquelle  cependant  il  se  donnait  la  mort... 

Certes,  on  connait  nos  sentiments,  et  l'on  nous  croira  quand 
nous  dirons  que,  tous,  nous  avons  été  vivement  touchés  d'une 
fidélité  dont  la  pureté  et  la  constance  nous  pénétrèrent,  d'autant 
plus  que.  l'objet  nous  paraissait  le  mériter ,  moins. 

.  ZanoiF  n'a  pas  été  la  seule  victime  des  arrestations  préven- 
tives, et  des  détentions  qui  tuent  avant  le  jugement. 

Un  homme  appartenant  à  la  même  opinion,  mais  à  une  autre 
position  sociale,  M.  Laurent  de  Saint-Julien',  a  contracté,'  dans 
la  cour  humide  et  noire  de  Sainte-Pélagie,  la  maladie  de  poi- 
trine qui  l'a  emporté  au  bout  de  cinq  jours...  Il  est  vrai  que» 
Pams.IV.  Il 


162 


tSAINTE-PJÉLAfilC. 


dooxe  beures  ayant  jsa  mort,  on  l«i  fit  là  grâce  de  permcfUre 
qu'il  fût  transféré  dans  une  maison  de  santé. 

Voijs  le  voyeZy  la  préyention  n'est  pas  seulement  un  marteau 
qui  frappe:  c'est  aussi  un  poignard  qui  tue. 

La  plupart  des  malades  sont  aussi  carlistes.  Le  carliste,  sauf 
les'  exceptions  naturelles,  a  les  mœurs  si  peu  faites  ^  la  solitude 
et  au  dénûment  de  la  prison!  il  y  est  si  novice!  sa  résignatioa 
est  une  douleur,  son  calme  une  souffrance.  A  part  certains  jours 
oii  il  s'exalte  de  compagnie,  il  est  silencieux  et  triste. 

,  Mais  descendes  d'un  étage....  Voyes*vous  ce  drapeau  trico- 
lore avec  cette  devise:  Li^srté  oc  la.  Mort?...  Yous  étes^'elies 
le  patriote  prolétaire,  chez  le  prolétaire  républicain...  Ici  tout 
est  changé,  ce  sont  d'autres  frontières,  un  autre  ton,  une  langue 
opposée. 

Le  républicain  est  en  possession,  depuis  seize  ans,  de  retrem- 
per en  prison  son  patriotisme.  11  y  trouve  toutes  les  traditions 
de. ses  amis.  Vif,  brave,  dévoué,  sa  vie  est  pure  et  légère:  car 
rien  n'y  pèse,  ni  les  fautes,  ni  la  dépendance,  ni  la  fortune;  le 
mot  de  patrie  Ténivre,  celui  de  liberté  le  fait  tressaillir.  Paries- 
Jui  politique,  il  est  franc,  énergique,  audacieux,  cassant.  11  se 
confie  en  sa  force;  il  ne  connaît  du  passé  que  ses  victoires  ou 
celles  de  ses  pères;  il  parle  du  présent  comme  d'une  illusion;, 
de  l'avenir,  comme  de  sa  conquête ....  Hier  n'est  presque  plus; 
aujourd'hui,  rien:  c'est  demain  qui  est  tout.... 

Aussi,  il  chante,  il  fait  sa  propagande,  il  impjovise  sa  cons- 
titution, il  organise,  il  règle  l'état,  il  lit  le  journal,  il  critique, 
il  fumé,  il  condamne,  il  boit,  il  absout,  il  dresse  sa  liste  pour 
le  Panthéon  r  il  décide  la  paix  ou  la  guerre,  traite  l'Europe  du 
bout  du  pied.  Sa  famille,  il  l'aime:  mais  il  la  confond  avec  sa 
patrie:  son  existence  est  aventureilse,  ondoyante,  rayonnant  par- 
tout; existence  de  bivouac  ou  de  Bohémiens,  mais  toujours  fixe 
et  prête  aux  balles  quand  la  liberté  le  vejjit;  son  bras  est  ibrt, 
son  cœur  incorruptible,  et  sa  main,  dure  comme  ses  principes. 

Il  est  tout  dévoûment  pour  les  autres;  aussi  M^ème-t-iT  le 
dévoûment  autour  de  lui.  L'un  vous  raconte  qu'il  p'a  jamais 
voulu  faire  savoir  à  sa  mère  où  il  est;  elle  pourrait  l'aider 


DÉTENTION  POLITiqUE.  163 

doute,  amia  elte  nsoumit  de  chagrin  peut-être;  son  fils  ftime 
mAejUL  manger  noIaB,  boire  à-peine,  et  espérer  beaucoup.  —  Un 
antre  vous  tmirend  qu'il  était  le  neuTiène  enftnt  d'une  paurre 
Teuye,  laquelle  mourut,  et  les  laissa  tous  bien  jeunes  et  dans 
un  dénflment  complet.  Son  oncle  le  cbarron^  qui  avait  trois 
enfiints  pour  sa  part,  adopta  les  neuf  de  sa  sœur,  et  fit  en  eut 
dense...  U  n'y  a  que  les  gens  de  rien  qui  entendent  ainsi  In 
famille.  —  Un  antre,  bien  jeune,  m'avait  fhippé;  jelui  demandai 
son  histoire.  ^J'avais  arrivé  pour  la  première  fois  à  Paris,  me 
„dit-il;  ça  vint  alors  en  juillet.,  lorsqu'on  se  battit.  C^it  pour  ^ 
„la  Ubené,  et  mon  père,  qui  est  un  anden  de  l'antre  révolntlott, 
„m*avait  appris  que,  lorsqu'on  ftt  le  10  aoèt  d'alors,  Il  en  était 
„nn.  Moi  je  dis,  faut  que  je  fasse  comme  mon  père,  fiiutqite  je 
„me  batte;  et  depuis,  quand  l'émeute  revenait,  j'y'allais  encore, 
-„parce  qne  nous  ne  sommes  pas  contents;  ils  m'ont  empoignée 
„ —  Mais,  lui  dis-je,  l'émeute  n'est  pas  une  révolution.  —  Dism, 
„répondit-il,  j'étais  des  pi^emiers  en  juillet,  et  ça  avait  conunencé 
„qnaBi  tout  d'  même.  —  Est-ce  que  tu  crois  à  une  antre  révo-  ^ 
„lution?  —  Ehf  ehf..." 

]  Mais  entre  ceux-là,  un  des  meillenrs,  un  des  plus  braves, 
était  un  ouvrier  imprimeur,  nommé  Lebon.  C'était  la  pivbité  de 
cœur  la  plus  noble,  le  caractère  le  plus  digne,  le  pins  délicat 
et  le  pins  fier.  Chacun  l'aimait  On  lui  avait  offert  de  sortir, 
pourvu  qu'il  promit  de  fuir  les  groupes.  „Quand  je  suis  dehors,