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Full text of "Essai historique, géographique et politique sur l'Indoustan, avec le tableau de son commerce, ce dernier pris dans une année moyenne, depuis 1702 jusqu'en 1770, époque de la suppression du privilège de l'ancienne Compagnie des Indes Orientales. Avec carte et 14 planches"

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ESSAI 

HISTORIQUE,  GÉOGRAPHIQUE  ET   POLITIQUE 

SUR  L'INDOUSTAN, 


AVEC     LE 


TABLEAU  DE  SON  COMMERCE- 


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ESSAI 

HISTORIQUE,  GÉOGRAPHIQUE  ET  POLITIQUE 

SUR    L'INDOUSTAN, 

AVEC    LE 

TABLEAU  DE  SON  COMMERCÉ; 

Ce  dernier  pris  dans  une  année  moyenne  »  depuis 
1702  jusqu'en  1770  ,  époque  de  la  suppression 
du  privilège  de  Tancienne  Compagnie  des  Indes 
Orientales. 

P  A  R  M'.  LEGOUX  DE  FLAIX , 

Ancien  Officier  da  Génie  »  de  la  Société  Asiatique  de  Colcota , 
et  de  plusiiears  antres  Sociétés  Littéraires  et  Savantes. 

Avec  Carte  et  \^  Planches. 
TOME     PREMIER. 


A    PARIS, 

Che2  PouoiN,  Libraire,  rue  Saint- Aiidré-des-ArtSyN^  39. 

1807. 


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A.  S.  A.  S.  Prince  de  Neùchâtel , 
Vice-Connétable  de  l'Empire. 


Monseigneur, 


Permettezrmoi  de  vous  faire  hommage 
Sun  écrit  dans  lequel  f  essaie  de  traiter, 
de  la    Géoffràphie' de  VIndoustan  et 


c?e|  p^^rU  TtMeffj^iék  ,éovt  Cbné, 


merce. 


!    • 


^     i  ■:;.  ?;Mr'.  '•  .;•;.  / 


Cette  belle  régiondeV Asie ysi opulente 
par  ses  productions  et  par  son  industrie, 
sur  laquelle  toutes  les  Puissances  de 
V Europe  paraissent  Jixer  maintenant 
leurs  regards,  ne  nous  est  encore  quim- 
paijaitement  connue. 


Cependant,  ce  ri  est  quà  la  seule  pos-- 
session  de  quelques-unes  de  ses  indus-^ 
trieuses  provinces ,  que  la  Grande-Bre^ 
tagne  a  soumises,  à  fies  lois,  que  cette 
Puissance  doit  la  prépondérance  et  la 
grande  prospérité  dont  elle  jouit  depuis 
quelques  années^  Cette  prospérité  colos^ 
sale  et  fort  au-^dessus  des  moyens  appa-- 
rents  que  la  nature  semblait  aç^oir  ac- 
cordés à  la  Grande-Bretagne^  atteste 
miÂiK  fe  \  négligence  ei  V apathie  des 
^mdsi  États  d^  VEuix>pe,\qui  ont  mu 
çt  p^Kmis^  iwec  vr»  égàÉ^indiffétence  les 


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ftis^pahies<fsmeMs^itxipides  JdersiiA)^^ 
dans  rindmsiipi»\  -~  -   i-^^  ^  ••'  ''  ^"^^^'\ 

A  qui  pourrais-je  mieux  dédier  mon 
Ouprage ,  Mo:^^^l(i^WiK^:quA,j^us , 
qui  joignez  au  goût  de  tous  les  açts^^^^t^ 
connaissances  profondes  qui  vous  ont^ 
en  toutes  circonstances  ^  mérité  V  estime 
du  plu^  pui^^nt  ]^!jç^^  ifEwppe, 

duërand'^J^OtM 

Si  fêtais   a^sez  heureux  ^  Monsei- 
gneur 5  pour  obtenir  votre  approba* 
tion  ^  et  si  vous  pensiez  que  la  publica^ 
tien  de  cet  Ouç^rage  pût  être  de  quel* 
quutilité  aux  progrès    de   Vindustrie 
française  ^  et  contribuer  à  la  prospérité 
de  V Empire^  je  serais  dédommagé  de 
rne^^veillçs^g^p^  ^i^ç^^Xi^^que  je 
me  suis  donnégsi^fjf^  ^fip^q^f^'Ht  les  ate-- 
liers  des  différentes  propinces  de  Vlndè, 
V^V^ù'  P^^T^MS^pfcSti^es  manufactu- 
rières du  peuple  chez  lequel  presque 
$outs  les  genres  d'industrie  sont  portés. 


depwM  une  loTigue  4érie  de  siècles  -,  au 
plus  haut  degré  de  perfection. 


Jai  r honneur  dette  wec  Un  profond 

respect; 

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^-•.    .     >  \  •  \  .  v^,-\    ■  .■  •  ■•'''  '•  ■■  ■  ■  ■  ' 

DB  Vôtiûs  AlIOSSSfi  SSRiiriSSIME , 


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lie  trèôrhumblè,  trêâ^obéissàiir^^lt 


dévoué  Servîléttr  i 


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A.  LEGOlJX  DE  FLAIX.^ 


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AVANT-PROPOS. 


JLj'ouvrage  que  j'offre  au  public  m'a 
paru  tendre  à  un  but  d'un  intérêt  géné- 
ral ,  puisqu'il  ne  doit  pas  moins  occuper 
les  Nations  qui  ont  des  rapports  immé- 
diats avec  l'Inde  que  celles  qui  ne  font 
qu'indirectement  le  commerce  de  ce 
pays. 

On  sera  peut-être  surpris  de  voir  un 
militaire  tracer  le  Tableau  du  conunerce^ 
lui  qui,  par  état,  ne  peut  faire  aucune 
transaction  de  ce  genre.  Mais  le  public 
reviendra  bientôt  de  son  étonnement 
lorsqu'il  saura  que  cet  officier  du  génie  , 
dont  les  idées  s  étaient  d'abord  arrêtées 
sur  des  objets  différents  de  ceux  qu'il  traite 
ici ,  a  été  chargé ,  pendant  plusieurs  an- 
nées ,  de  missions  diplomatiques  auprès 
des  plus  puissants  prmces  de  l'Inde  ;  et 

Sue,  par  esprit  d'observation  et  par  le 
ésir  ae  s'instruire ,  il  a  rapporté  de  ces 
missions  tous  les  renseimements  qu'il  a 
été  à  portée  de  recueillir  sur  les  lieux 
mêmes ,  concernant  les  productions  du 
sol  et  celles  de  l'industrie  des  peuples, 
leur  commerce  extérieur  ou  intérieur, 
enfin  les  arts  cultivés  par  les  Tndous. 
Le  Tableau  du  commerce  d'un  richd 
Tome  I.  a 


•  • 


IJ  AVA  ir  T-P  R  O  P  O  s. 

pays  tel  que  rindoiistan  (i)  ne  saurait 
être  que  très-utile.  Il  manquait  â  l'Eu- 
rope 5  et  cette  considération  m'a  décidé  à 
le  pubKer. 

J'avais  le  projet  de  le  livrer  à  l'impres- 
sion peu  après  mon  retour  de  Tliide; 
mais  ^ 'en  ai  été  sans  cesse  détourné  par 
les  événements  qui  se  sont  succédés  de- 

Suis  mon  arrivée  en  Europe ,  sur  la  fia 
e  1788,   et  particulièrement  par  ceux 
des  années  suivantes.  On  vit  en  eftet  la 


tuante,  changer  tout-â-coup  de  nature 
et  dé  direction ,  et  concentrer  tellement 
l'attention  de  tous  le  IWiçais  dans  le 
cercle  fécond  de  sa  m^arche  intérieure  et 
des  opéraitions  de  la  guerre ,  qu'il  sem- 
blait impossible  qu'im  ouvrage  absolu- 
ment étranger  au  mouvement  insurrec- 
tionnel qui  agitait  à  cette  époque  etla^ 
Eraftc^  et  même  toute  l'Europe ,  pût  es- 

rer  de  paraitrô  avec  quelgue  succès. 

epuis  loi^s  5  le  cours  rapide  ae  nos  cam- 
pagnes, de  nos  triomphes  5  ne  permet- 
tait gu^es  ni  aux  Français  ni  aux  nations^^ 
étrangères  de  porter  leurs  regards  sur  les 

(i)  Si  Dous  s^vioufi  loru^iapiiie  iodieu^e,  il  ia,iiarait 
écrire  Hindou^stan  ;  mais  je  me  conforme  à*  l'usage  d^  la 
langue  française ,  dans  laijaclle  on  écrit  ce  mot  sans  h. 


AVAKT-PROPOS.  li| 

régions  fertiles  et  industrieuses  du  superbe 
climat  de  Flndoustan  :  distrait  moi-même 
par  mes  fonctions ,  il  ne  m'aurait  pas  été 
-possible  de  donner  mes  soins  à  la  publi- 
cation de  cef  ouvrage. 
.  Plus  libre  aujourd'hui  de  m'en  occu- 
per ,  j'aurais  pu  hésiter  encore  ,  si  je 
n'avais  considéré  que  l'état  précaire  et 
incertain  qu'ojffirent  actuellement  toutes 
les  relations  aVec  l'Inde  ;  mais  la  sagesse 
du  gouvemeïnent  nous  fait  croire  qu'il 
ne  tardera  pas  à  mettre  un  terme  aux 
prétentions  toujours  croissantes  d'une 
nation  rivale ,  qu'il  profitera ,  ^par  des 
mesures  habile^ ,  de  ses  triomphes  anté- 
rieurs et  de  ceux  qu'il  peut  encore  se  pro- 
mettre pour  obtenir  une  paix  durafcle , 
qu'alors  il  portera  son  attention  à  fermer 
les  plaies  cle  l'Etat ,  et  tournera  ses  vues 
spécialement  sur  la  nature  de  ses  liaisons 
de  commerce  dansl'Indoustan ,  et  sur  les 
moyens  de  rendre  à  la  nation  et  aux 
citoyens  français  la  cmisidération  dont  ils 
ont  joui  dans  ce  pays  avant  la  désaistreuse 

f;uerre  de  sept  ans.  ï>ès-lors  j'ai  cru  qu'il 
tait  convenable  d^éveilïer  l'attention  pu- 
blique sur  l'Inde ,  et  de  rappeler  à  la 
France  Je  souvenir  de  ses  anciejines  pros- 
pérités. Le  rang  que  devra  prendre  notra 
commerce  à  la  paix  générale ,  est  encore 

a  2 


iv  AVANT-PROPOS. 

assez  beau  pour  que  dès  ce  moment  l'es- 
prit public  ne  soit  pas  indiffèrent  sur  un 
ouvrage  (jui  développe  les  principes ,  et 
qui  contient  les  éléments  des  échanges 
lucratifs  que  Ton  peut  faire  tant  avec  Vin- 
doustan  qu'avec  les  pays  voisins. 

Envoyé  dans  l'Inde  en  qualité  d'ingé- 
nieur militaire,  pour  aider  M.  Déclaison, 
directeur  des  fortifications  nouvelles  que 
l'on  se  proposait  d'élever  à  Pondichéry , 
l'y  arrivai  en  mai  1769.  Cette  ville,  où 
je  suis  né ,  n'était  plus  ce  qu'elle  avait 
été  lorsque  j'en  partis  pour  venir  en  Eu- 
rope y  recevoir  l'instruction  que  l'on  se 
{)roposait  de  me  donner.  Parvenue,  sous 
e  gouvernement  de  Dupleix,  au  faîte 
de  l'opulence ,  elle  était  devenue  un  re- 

Ï)aire  de  reptiles  et  de  bêtes  fauves.  Il 
allait  la  reconstruire  de  nouveau.  Les 


Lgél 

Ces  travaux  se  poursuivirent ,  sous  le  sa- 
vant directeur  que  je  viens  de  nommer , 
avec  la  plus  grande  activité  jusqu'en 
1771 ,  et  déjà  cette  colonie  était  hors 
d  insulte ,  et  même  à  l'abri  d'une  attaque 
imprévue.  A  cette  époque  le  gouverne- 
ment ayant  jugé  utde  de  révoquer  le 
Îrivilége  accoraé  à  la  Compagnie  des 
ndes ,  pour  laisser  ce  commerce  libre , 


jr  VA  N  T-P  R  O  P  O  s.  V 

cette  Compacte ,  qui  n  était  plus ,  cessa 
d  envoyer  dçh  fonds ,  et  les  fortifications 
furent  Randonnées.  Je  ne  me  permet- 
trai aucune  réflexion  sur  la  suppression 
du  privilège  de  la  Compagnie ,  une  foule 
de  laits  ont  parlé  sur  cet  ordre  de  choses; 
et  ces  données  sont  connues  de  toutes  les 
personnes  qui  sont  aujourd'hui  à  la  tête 
du  gouvernement.  Je  profitai  de  Tinac- 


teUigence  m'était  indispensable ,  soit  pour 
voyager  dans  ce  pays ,  si  les  circonstances 
me  mettaient  jamais  à  portée  de  satis-;^ 
faire  mes  désirs,  soit  pour  m'instriiirè 
dans  les  ^sciences ,  les  arts  et  la  littétaïuré 
des  Indous ,  sur  lesquels  nous-  n'àvioéÈs 
que  des  idées  vagues,  mexactes  oiiTaiiisses. 
Il  est  d'usage  et  même  nécessîaHie  que 
les  chefs  des  nations  ou  gouvettieti4*f',gé^ 
néraux  des  établissements  européens  en- 
tretiennent avec  les  princes  dës^  relàticttià 
politiques  et  commerciales.  Ils  leiïrs^  en- 
voient à  cet  efièt  des  agents  dipldma- 

•  •  ■       •  •  '         ;  /  ■  •  ( 

•    .  ■»    ■  i  ■ 

...  .      .        *        • 

(i)  On  parle  dix-neuf  kn^raes  dans  ITndoustan  5  .neuf 
d*entre  elles  seulement  ont  des  caractères  d'alpbabet  par- 
ticolh&rs.   Ces  idiomes  n'ont  point  de  rapport  entre  eux» 
On  ne  peut  voyager  avec  succès  sans  avoir  appris  cîdc[  à 
six  de  ces  langues. 


Vj  A  VA  N  T-P  R  O  P  OS. 

tiques ,  nommés  vakiles-  dans  toutes  les 
langues  du  pays ,  même  dans  la  langue 
persanne,  qui  ^X.  exclusivement  la  langue 
çies  princes  Mogols  et  de  leurs  cours. 

Avant  que  les  Anglais  eussent  acquis 
dans  rinde  ce  degré  de  puissance,  dont 
ils  jetèrent  les  bases  en  1 760  ^  et  où  ils 
ètaj^ept  parvenus  dés  1770 ,  sans  avoir 
ces^  depuis  cette  époque  de  prendre 
chaque,  année  de  nouveaux  accroisse- 
ments ,  on  ne  choisissait  ordinairement 
ces  vakiles  que  dans  la  caste  des  Brames. 
!i^^is  depuis  que  la  Grande-Bretagne  a 
y^fL^  croître  de  toutes  parts ,  avec  s%^  posr 
sessions 5;  son  crédit  et  sa  prépondérance, 
kfi  Ql?i,efs  anglais  emploient  de  préférence  > 
pc;xur. ces  missions,  des  Européens,  au- 
î^paiî  raison  de  poUtique  que  pour  faire 
la  forij^ne  de  leurs  compatriotes  qui  s'at- 
taqîiejRaient  à  apprendre  et  à  cultiver  les 
i^daaes  4e  rinde* 

^-^  avais  obtçnu  Testime  et  la  confiance 
jdçrM^  £^w  de  Lauristpn,  alors  gouver- 
neur, :général  de  Pondichérj  ;  il  me  pro- 
pos^ ^  en  1773,  denje  rendre  chez  le 
nabab,  du  Maissour.^ .  le  fameux  Heder- 
Ali-Kan ,  ami  zélé  de  la  France ,  et  qui 
était  mi  des  plus  puissans  souverains  de 
rinde*  Des  vues  d'une  sa^e  politique 
avaient  porté  ce  général  à  smvre  Texem- 


AVA  N  T*Pa  O  P  O  s.  vi] 

pie  des  Anglais ,  en  faisant  résider,  comme 
^lix,  un  français  auprès  d'un  prince  qui 
pouvait  seconder  si  puissamment  nos  ef- 
ibrts  dans  Tlnde ,  si  le  projet  de  M.  de 
Gboiseul  n  eût  avorté  ;  ou  du  moins  y 
soutenir  et  protéger  nos  établissements^ 
quelque  fut  le  système  du  gouvernement; 
et  dans  tout  étnt  de  choses.  Le  ch^ge- 
ment  du  tninistère  français  ayant  boule*- 
versé  ce  que  les  heureuses  concéptiŒis  dfe 
M.  de  Chdiseul  avaient  préparé  pour  la 
prospérité  de  la Fran6e,Hedei>-iyjHKail^  ^ 
xjui  nous  a  reùdu  des  services  inappré*- 
çiables  jusqu'à  sa  mort,  me  retmt  auprès 
<Je  tsa  personne  ^  autant  par  Festime  par- 
ticulière dont  ce  çarince  m'honotaif  que 
pour  me  faire  servir  à  ses  proj(e6  de  con^ 
•quêtes ,  et  tirer  parti  de  quelquies  tal^its 
<lans  Tartmilifaire  qu'il  reconnut  en  moi. 
Ce  nabab  m'emj^oy a  à  différenteisi  cons^ 
tructions  civiles;  et  militaires  >  et  il  me 
chargea  de  phasieiirs  misions  diplotna^* 
tiques,  jusqu'en  1777 ,  que  je  résidai 
idails  sa  cour.  Ces  missions  que  j'exerçai 
tarit  auprès  dés  soubas  et  des  nababs  de 
la  presqu'île  que  de  ceux  de  la  partte 
pt^îirtonale  de  l'Iildoiistari ,  que  nous 
îsifflions  sous  le  hom  d'eiàpire  Mogol, 
m'ooiraient  encore  plus  de  moyens  d'être 
utile  à  la  France  que  de  satisfaire  i'am- 


Vllj  AVANT-PROPOS. 

hition  de  Heder.  C'est  dans  le  cours  de 
ces  voyages  et  de  mes  résidences  que 
je  m'instruisais  9  que  je  faisais  des  obser- 
vations, et  que  je  discutais  avec  les  prin- 
cipaux agents  des  princes  et  des  souve- 
ramschez  lesquels  je  me  trouvais,  les 
bases  de  leurs  systèmes  politiques  et  de 
leurs  intérêts  particuliers  et  généraux. 
Ces  mêmes  relations  me  donnèrent  aussi 
la  facilité  de  connaître  et  d'entretenir  les 
plus  habiles  négociants  attachés  à  la  cour 
de.  ces  princes  ou  répandus  dans  les  pays 
^e  je  visitais.  J'ai  puisé  dans  leur  so- 
ciété les  notions  les  plus  intéressantes  sur 
■le  riche  commerce  tant  de  l'intérieur  que 
jde  l'extérieur  de  ce  vaste  et  industrieux 
pays.  C'est  ainsi  que  j'ai  pu  recueillir 
une  foule  de  notes  aussi  exactes  que 
neuves  pour  la  plupart  des  Européens ,  sur 
la  politique,  les  arts,  les  productions,  la 
religion  et  l'histoire  des  Indous ,  et  me 
mettre  à  même  d  oJBTrir  un  jour  à  mes 
compatriotes  le  résultat  des  recherches 
que  peu  de  personnes,  j'ose  le  dire, 
avaient  eu  avant  moi  la  facilité  de  faire. 
J'oubliais ,  en  m'instniisant ,  les  mal- 
heurs que  j'avais  éprouvés,  bien  jeune 
encore,  ou  plutôt  pendant  ma  plus  tendre 
enfance ,  et  ceux  qui  avaient  presque  to- 
talement ruiné  ma  famille  et  tous  les 


A  VA  N  T-P  R  O  P  O  S.  ÎX 

Français  qui  s'étaient  éloi^és  de  la 
mère  patrie  poijr  venir  servir  leur  pays 
dans  les  comptoirs  de  l'Inde.  Je  leur 
composais  dans  l'avenir  ,  ainsi  qu'à 
la  ïrance  ,  peut-être  un  peu  chiméri- 
quement ,  le  sort  le  plus  neureux  ;  et 
comme  la  prospérité  publique  se  liait 
constamment  dans  nion  esprit  à  mes  idées 
économiques  et  commerciales ,   par  le 

Elaisir  que  m'a  toujours  fait  éprouver  le 
onheur  des  autres  ^  je  rapportais  sans 
cesse  toutes  mes  méditations ,  ainsi  que 
mes  faibles  travaux^  ::à  l'unique  but  de 
contribuer  à  relever  la  splendeur  de  ti05 
établissements  jadis  siflorissants^naguères 
encore,  réduits  en  aut^t  de  ruines  qu'ils 
formaient  de  belles  cités  j-  et  qui ,  dépuis 
leur  restauration  en  xj65 ,  se  trouvaient 
dans  l'état  le  pliis  préé^e.  Cet  état , 
avilissant'  pour  la  nation  -^  humiliant  et 
désastreux  pour  les  individus ,  qui;  avaient 
faitî  t^int  d'eJBforts  pqur  relever  feurs  habi- 
tations 5  sans  cesse  pEéserit  à  mes  yeux  > 
s'était  aussi  emparé  de  toute  ma  pensée, 
et  j'aurais  cru  trahir  la  chose  publique 
en  perdant  un  instant  de  yMe  le  dessein 
ou  Fespérance  d'y  remédier. 

Mais  combien  mon  imagination  s'éga- 
rait dans  les  rêves  de  mon  cœur  l  Ce  fut 
alors  que  nos  comptoirs  cessèrent  de^or- 


Xij  AVANT-PROPOS. 

Français  en  ont  une  encore  plus  grande, 
que  seulement  nous  ne  savons  pas  aussi 
bien  que  lui  apprécier  les  avantages  "des 
échanges ,  et  la  puissance  qu'ils  donnent 
à  la  nation  qui  sait  les  encourager.  Je 
lui  rendrai  la  justice  de  dire  que  chez 
lui  le  commerce  est  une  profession  ho- 
norable 5  et  que  les  négociants  y  sont  réel- 
lement les  colonnes  de  l'Etat  :  si  ces  insu- 
laires n'ont  pas  d'idées  plus  justes  que 
nous  5  ils  en  ont  de  mieux  suivies  ;  ils  sont 
plus  entieprenants 5  plus  constants  que 
nous,  et  plus  protégés  parleur  gouverne- 
ment. Celui-ci  atout  fait  et  fait  encore  tout 
pour  le  commerce  national  :  tandis  que  jus- 
qu'ici, en  France  5  on  a  paru  méconnaître 
le  premier  principe  du  commerce  et  de 
l'industrie  5  savoir  que  pour  récolter  il  faut 
avoir  semé  ;  aussi  n'a-t-on  rien  fait  pour 
obtenir  d'abondantes  moissons;  ce  sont 
cependant  ces  secours  dont  le  commerce 
a  peut-être  plus  besoin  encore  que  l'agri- 
culture pour  prospérer.  L'amour-propre 
ne  m'aveugle  point,  je  n'ai  aucune  pré- 
vention; j'ose  le  dire,  il  est  certain  que 
le  sort  du  commerce  de  la  France  et  de 
l'Angleterre  tient  uniquement  à  la  diffé- 
rence de  leur  système  conmiercial.  De^ 
puis  la  UKKt  de  Colbert  ce  système  flotte 
au  gré  des  plus  frivoles  intérêts  :  jious 


AVA  N  T-P  R  O  P  O  S.  Xllî 

n'avons  jamais  su  où  nous  tendions  ;  et 
Necker,  qui  s'imaginait  être  un  aigle  eii 
finances  5  et  connaître  le  commerce  de 
rinde  5  lui  a  fait  faire  plus  de  fausses  com- 
binaisons que  le  célèbre  ministre  de 
Louis  XIv  ne  lui  avait  fait  de  bien  par 
ses  heureuses  conceptions.  Rappelons  que 
ce  fut  sous  l'administration  ae  ce  grand 
homme  que  le  commerce  national  se  dé- 
veloppa 5  et  prit  un  tel  essor  en  peu  de 
temps  5  que  l'Europe  en  fut  étonnée  : 
c'est  à  lui  que  l'on  doit  également  la  créa- 
tion de  notre  Compagnie  des  Indes,  dont 
les  succès ,  sous  Law ,  surpassèrent  tout 
ce  que  l'imagination  pouvait  concevoir 
de  plus  heureux  :  six;  cent  mille  Français 
jouissaient ,  sous  les  ailes  de  cette  même 
Compagnie  5  ou  de  l'opulence  ou  d'une 
aisance  agréable.  Cesont-là  de  bien  tristes 


de  rindoustan  ne  les  a  pas  sans  cesse  sous 
les  yeux?  Il  n'est  plus  possible  de  les  dis- 
simuler ni  aux  uns  ni  aux  autres. 

Lorsque  nous  aurons  fixé  nos  idées,  et 
que  nous  aurons  un  système  commer- 
cial sage ,  énergique  et  bien  lié  à  nptre 
système  politique ,  alors  la  France  ne 
craindra  plus  la  concurrence  d'aucune  de 


Xiv  A  VA  N  T-P  R  O  P  O  S. 

ses  rivales.  Alors  la  Grande-Bretagne, 
dont  la  puissance  est  sans  bornes  aux  In- 
des, viendra  elle-même  partager  avec 
nous,  et  même  avec  les  autres  nations  ma- 
ritimes de  notre  continent ,  les  avantages 
du  cœnmerce  de  cette  partie  du  monde  : 
ainsi  le  veulent  ses  intérêts  et  ceux  de 
rindoustan. 

Je  le  répète,  et  ce  n'est  pas  parce  que  je 
suis  français  que  je  le  dis,  ae  toutes  les 
nations  qui  ont  desrelations  de  conmierce 
avec  rinde,  il  n'en  est  aucune  qui  ait  con- 
nu et  qui  connaisse  encore  les  marchan- 
dises de  ce  pays  aussi  bien  que  les  em- 
ployés de  notre  ancienne  Compagnie ,  ou 
les  descendants  de  quelques-uns  d'entre 
eux  qui  ont  survécu  aux  malheurs  dont 
ils  n  ont  cessé  d'être  les  victimes.  Dans 
cet  état  de  choses  il  n'y  a  pas  de  doute  que 
nous  ne  dussicais  plus  sûrement  réussir 
dans  le  commerce  avec  FIndoustan  que 
les  Hollandais,  quoique  ceux-ci  nous 
aient  précédés  de  plusieurs  années  ;  mieux 
que  les  Anglais ,  malgré  leur  prépondé- 
rance dans  tout  ce  pays ,  dont  les  plus  in- 
dustrieuses provinces  ont  été  soumises  à 
leurs  lois;  et  plus  heureusement  que  les 
Danois ,  parce  que  dans  tous  les  temps 
les  agens  de  cette  puissance ,  qui  n'est 


A  VA  îf  T-F».  0  ]^  O  d.  XV 

point  rivalisée  ainsi  que  nous  le  soimnes^ 
QMit  le  oommerce  est  tarès-bomé ,  aiment 
mieux  acheter  des»  Anglais  le  très-péf  it 
nombre  de  cargaisons  qu'ils  emroyetït 
chercha  dans  Fbide  par  leurs  n»nre? , 
que  de  les  &ire  fabriquf^  dans  l^  mêr^ 
nufactures  de  Tlndoustan. 

Que  de  raisons  pour  créer  un  bon  sys- 
tème commercial  !  Alors  nous  n'aurons 
plus  besoin  de  recourir  à  Fart  meurtrier 
des  combats  pour  soutenir  notre  com- 
merce. Au  lieu  de  faire  la  guerre  avec  nos 
boulets,  nous  la  ferons  plus  avantageu- 
sement avec  les  objets  de  notre  industrie, 
avec  les  produits  excellents  et  très-variés 
de  notre  sol ,  objets  non  moins  recher- 
chés par  les  habitants  colons  ou  natu- 
rels de  rinde  que  par  tous  les  autres 
peuples  dans  les  différentes  régions  de  la 
terre. 

Ayons  donc  le  courage  de  vouloir  ce 
qui  nous  est  si  utile  sous  tant  de  rapports, 
et  couronnons  le  superbe  monument  du 
code  civil  que  le  gouvernement  vi^nt  de 
donner ,  par  un  bon  et  solide  système 
de  commerce ,  lié  et  sagement  coftibiné 
avec  notre  système  politique.  C'est  le 
vœu  le  plus  cher  que  je  ferai  comme 
citoyen  français  et  comme  homme  ;  c'est 


XV)  AVANT-PROPOS. 

le  nœud  le  plus  fort  et  en  même  temps 
le  plus  doux  qui  puisse  rattacher  les  for- 
tunes particulières  à  la  prospérité  géné- 
rale ;  c'est  enfin  le  grand  moyen  de  faire 
reposer  tous  les  intérêts  particuliers  suc 
la  base  de  la  tranquillité  publique. 


DISCOURS 


DISCOURS  PRÉLIMINAERE, 


JDepuis*  trois  siècles  les  nations  les  plus  célè- 
bres,'lés  pltLÎ  ëclairées  et  les/ j^luis  indùstlkfléasè^ 
de  rÉUrope,  entretiennent  dëVrélatîdtk^com- 
merciales  avec  rhidortstaiï-)~'Satts--  qn^aucunc 
d'elles  ait  Picore  donné  le,  tableau  du  com- 
merce de  cet  opulent  et  superbe  pays^  des 
diverses  espèces  de  marchaii  dises  qu'on  y  trou- 
ve, du  lieu  de  leur  fabrique  »  et  de  la  maaièire 
d'en  stipuler  l'acquisitioù^  Raytial  s'eâ^  borm 
à  de  simples  indication$  qui  ne  sont  pas  ménie 
des  éléments  ;  et  son  Histcâre  Pbilosop}]^qu^  j$ 
Politique ,   célèbre  à  tant'  d'égai'ds ,  n'o£ft^  rien 
f^ui  puisjse  in$,t  ri;iire  les  inarcbands  de  rJEuropé 
et  ceux  qui  fréquentent  les:  différents  marcji^çi 
de  l^Inde.   Ces  connaissances  cependant  .4oi|^ 
indispensables  pour  le  sûccps  des  spécùlâfûdttt 
diverses. auxqii^Ues  on  peut  s'y  livrer..    .  ....'. 

Avant  queVasco  de  Gama,  en  retrouvaBt 
la  route  du  Cap  de  Bonne -EépéfancèV  ôûVïit 
de  nouvelles  communications  avep  .If^s  J})^^ 
maritimes  de  det  antique  empire,  cdlea.idf 
Surate ,  à  l'ocddent ,  de  Bénarès ,  àvL  ié^m^ 
trioi^,  et  de  Daca ,  au  leya^nt ,  eta^ient  depujls  uiù^ 

ti^èsJqng«ie:  période  de.  siècles^  Jes  priaciIA^u. 
*  Tome  A  i 


Z  ]>  I  9  C  O  U  R  8 

marchés  du  riche  commerce  que  le  pays  fai- 
sait avec  les  peuples  de  TAsie ,  de  l'Afrique  et 
de  TEurope.  C'est  dans  ces  villes  qu^  les  habi* 
tants^^i^s  autres  climats  venaient  appprter  aux 
iudu^çux  Indoûs  leurs  tributs  voloiitaires  (i). 


:*«M*éi***M 


'fi)  Outre  ces  cités ,  dont  la  haole  nntiqnll^é  est  recon* 
i^èy  quelques  autres  villes  ,  jsilaëes  sur  la  côte,  occiden- 
tale »  fiirént  «fréquentées  des  Egyptiens ,  des  Terriens  et 
des  Romains,  et  étaient  lés  entrepôts  du  comtnercè,  <Jni 
kiâtait  lés  deux  routes  de  la  mer  Ronge  et  du  Golfe  per- 
siqv^**  9'^{>rès  le  témoignée  de  Pline  el^de  Ptolémée^ 
ces  villes  étaient  'l'yndis  ,  Muzîrîs  ,  Barace  où  Becare  ^ 
oÀ  se  transportait  le  poivre  de  Cottonara ,  de  Melcynda  oii 
•ïféléjrddà.  Quoiqu'il'  'sbk  difiicile ,  pour  ne  pas  dire  im- 
|KMi^é V  de  déterminé^  ^i^^ment  aujourd'hui  la  position 
de  ces  cilles,  plusieurs  particularités  doivent  faire  con- 
jecturer qu* elles  se  trouvaient  sur  la  c'âfé  entre  Ooa  et 
TeUicttèry;  En  effet,-  le^  navigateurs ,  avant  d*arnver  à 
^«Iq^'un  de  ces  ports ,  avaient  à  redouter  dés  pirateii 
qui  occupaient  un  port  plus  septentrional ,  appelé  Nitria 
par  Fhne;  mdis  au  nord  de  6-oa  est  aujourd'hui  19'ewtya , 
dont  le  nbm  offre  quelque  rapprochement  avec  eelui  At 
Kitna^  cstioes  parias  .sojik  encore  et  semblent  avoir  é^lé , 
4è^,^f  temps  les  plus  recip^iés,  un  repaire  de  pirates  : 
la  cote  même  en  a  pris  le  nom.  On  né  peut  que  recon* 
Isdlérë  daiis  W  Cottonara  de  Pline ,  renommée  jpour  son 
'yAvtàfi  le  beau  pays  de  Cauàra ,  qui  produit  encore  \9 
nLeiUeur  de  cetfe  contrée.  Le  commence,  de  cette  denrée 
a  lied,  par  le  por(  de  Barcelore ,  dont  le  nom  offre  peut- 
ittë  ^èiqûés  tresttges  de  l'ancienne  Barace.  'Au  nord 
dtf  BlMM^^t  à  des  diifances  respectivement;  légales  de 


p  R  é  L  I  m:(  I  N  A.  I .  R  £.  3l 

Miabà^répoque  QÙ  IçS;  s^çtateiu*s  faroû^ 
tiuL  Q^odterpç.  légi^lat;eur  ck  l'Arabie ,  pousses 
par  le  double  £ai^atisioe  d^  U  religioi^  et  des 
congu^te^y  s'approchèrent  de  ces  fertiles  et 
opuleates  contrées  pour  y  faire  des  prosélites. 
à  la  doctrine  de  M^Uiomei^,  ces  missionnaires 
de  rislamisme ,  dont  le  but  n'était  d'abord 
que  de  convertir  et  de  piller  les  peupfes^  cnan- 

-gèrent  bientôt  d'intention  à  l'aspect  dès  riches-^ 
ses  que  l'industrieux  et  paisible  Indou  çtalait  \ 

leurs  regards.  Ces  bommes  féroces  furent  sam 

•.I.  .jj#j« 

doute  adoucis  par  la  beauté  d'un  climat  tel' 

que  celui  des  Indous  >  qui  tous  adonnés  aux: 

arts  et  au  CQmm.erce ,  et  méprisant  souTçrai^ 

nement  et  le  soldat  e(  son  art  mercenaire,  pour 

me  servir  de  leurs  idées  9  offraient  à  ces^ran^ 

gers  le  spectacle  d'une  religion  qui  commande 

le  travail 9  L'industrie  et  la  paix,  et  qtii,  con-- 
sacrée  par  le  respect  de  tous  les  siècles ,  presque 

aussi  ancienne  qviç  le  mqiide ,  avait  gravé  d'une 

maniè^ç  ineffaçable  ses  préceptes  et  sa^  moralç^ 


5oo  stades  chacune  ,  étaient  Mu2irîs  Qt  Tyndîs.  Ces  don« 
nées  conviennent  aux  places  actuelles  de  Meerzaw',  qui 
rappelé  Mtuûris  ,  çt  de  Goa  ;  c'était  en  descendant'  ters  \& 
sud  qu'on  arrivait  à Nelcvdd^*,  que  cette  setileioduçtion 
pourrait  faire  soupçonner  être  aujourd'hui  Nehliaram, 

T     * 


4  B   I   se   O   XT   K   s 

dan.vles  icœurs  de  tout  Un  peuplé  à'  qui  le 
moindre  de  ses  dogmes  où  de  ses  rites  reli- 
gieux était  plus  ch^  que  la  vie. 

A  cette  époque  on  vit  Calicute  et  Cambaye  , 
la  première  située  vers  le  milieu  de  la  côte  de 
MalâBar  ,  la .  seconde  au  haut  du  petit  golfe 
auquel  cette  ville  a  donné  son  nom,  prendre 
quelqu^accrpissement  par  l'habitude  qu^avaient 
les  marchands  de  la  Perse  et  de  F  Arabie,  de 

'  •  •    . 

sV  rendre  en  venant  de  Mascate  e%  de  Moka , 

Il       ...  .'',■■■.        f       .  «  ■  '• 

d'Ormus  et  de  Gombron. 


>  «  •  • 


La: ^situation- de  ces  deux  villes  était  très- 
florissiante  lorsque  les  Portugais  »  dirigés  par 
le  génie,  de  leur:  prince,  et  conduits  par  le 
cçlèbre  Vasco ,  osèrent  se  frayer  une.  route 
sur  rOeéan  par  le  Çap  de  Bonne-Espérance  ^ 
ppur  se  rendre  dans  les  beUes  contré^  de  rin^- 
doustan;: 

Cet  événement  produisit ,  comme  ledit  Ray- 
jtal  i  une  étonnante  révolution  sur  les  mœurs  » 
le  caractère  et  l'industrie  des  peuples  de  l'Eu- 
rope; il  augmenta  la  richesse,  la  puissance  de 
quelques-uns;  il  fit  naître  le  goût  de  l'indus- 
trie et  des  spéculations  chez  presque  tous  : 
beaucoup  plus  que  les  croisades ,  il  contribua 


PRISLI  MIN   AIRE.  5 

à  policer  les  Européens,  à  donner  l'essor  à 
.leur  imagination  vers  lés  sciences,  à  perfec- 
tionner les  arts,  à  en ^  établir  chez  «ux  qui 
étaient  jusqu'alors  ignorés;  Dès-lors  les  puis- 
sances maritimes  de  TEuropé  sentirent  tout  le 
prix  d-es  échanges  et  l'avantage  de  leur  position 
géographique ,  et  chaque  nation  voulant  pro- 
fiter de  l'heureuse  découverte  que  venaient  de 
faire  les  descendants  de  Lusus,  et  partager 
avec  eux  les. trésors  de  l'Indoustan ,  s'empressa 
d'y  envoyer  successivement  des  vaîsseauii  , 
.  et  d'y  former  des  comptoirs  et  des  établisse- 
ments de  commerce  qui .  devaient  favoriser  les 
échanges.    ;  . 

Alors  Surate  et  Daca,  Gambaye  et  Calicu|:e 

se  virent  forcées  de  paHager  la  splendeur  coiu- 

merciale  dont  elles  jouissaient  depuis  tant  de 

siècles,  et  dç  céder  enfin  leurs  marchés  aux 

.  nouvelles  villes  de  Go^v  Cochin ,  Négapatnam 

.  et  Bandel  ;  de  Bombay  ,  Madras  et  Calcutta; 

.   de  Pondichéry  ,   Kjarickàl  et  Chandernagdr. 

,  Ces  établissements  formés  par  les  Portugais , 

les  Hollandais,  les  Anglais. et  les  Français,  ainsi 

que  Trînquebar  et  Sirampo4jir ,  par  les  danois  , 

Coblentz  et  Bernàgôï^ ,  par  les  Impériaux ,  sont 

situa  sur  les  côtes  tant  orjçntale  qu'ôôpidentale 


D  i  8  c  o  tr  r's 


delà  presqu'île  deflnde  ou  sur  les  rives dti 

Gange  dont  les  bouchés  reçoivent  leurs  navires* 

La  ville  de  Bëhàrès ,  nommée  encore  Cachi^ 

•à  seule  conservé  ses  fameuses  foires!  pendant 
lesquelles  se  fait  la  vente' des  pierreries  que 
rôn  exploite  dans  les  mines  de  Panarde  Gol- 
conde  et  de  Madegarî  »  les  plus  riches  de  tout 
rindoustan» 

Ainsi  la  route  du  Cap ,  toujours  jplus  connue 

.  et  plus  fréquentée  y  en  offrant  un  nouveau  dé- 

«  bouché  aux  productions  de  Tlnde,  dessécha 
les  anciens  canaux  par  lesquels  elles  avaient 

:  coutume  de  s'écouler ,  et  Ton  vit  décliner  Tîm- 
mense  commerce  qui ,  depuis  Alexandre  et  les 
Ptolémées ,  s'était  constamment  dirigé  par 
l'Arabie  et  la  Perse.  De  cette  vaste  et  riche 
circulation ,  il  n'est  resté  pour  ainsi  dire  qu'un 
faible  ruisseau  toujours  suivi  parles  Armé- 
niens qui  sont  encore  les  intermédiaires  des 
expéditions  faites  par  les  caravanes  pour  la 
Turquie ,  le  Levant  et  toutes  les  contrées  de 
l'Orient.  Cette  décadence  dut  être  le  résultat 
nécessaire  des  accroissements  rapides  que  prit 
le  commerce  européen  par  la  voie  de  la  mer 
qui  présiente  plus  dé  facilité ,  moins  de  risques 
et  de  dépenses;  et  Ces  peuples  qui  avaient 


p  R  ^.L  ï  .?i,i,N,A  I  a  JE.  ^r 

•  ^.     .....  <T 

plantés  par  les  commerçants  de$f^j;S|i;i^^iB|fy 
de  l'Europe. 

Avant  de  tracer  le  tableau  du  commerce 
de  rindoustan ,  je  dois  faire  connaître  la  to- 
pographie de  ce  magnifique  pays.  Je  vais  es- 
sayer de  Tesquisser  rapidement. 

Nos  relations  .s.oi;it  très -suivies  avec  cette 
belle  partie  de  F  Asie ,  et  nous  la  connaissons 
à  peine.  Nous  avons  accru  notre  commerce  , 
imité  presque  toutes  les  espèces  de  marchan- 
dises que  Ton  y  fabrique.  Des  végétaux  pré- 
cieux,  tels  que  la  canne  â  sucre  et  l'anil  (i)  , 
naturels  à  ce  pays ,  ont  été  apportés  dans  nos 
colonies  des  Antilles  ;  ils  les  ont  enrichies ,  ont 
augmenté  nos  jouissances ,  et  qous  ne  connais- 
sons qu'imparfaitement  encore  les  contrées 
indiennes  où  la  nature  les  avait  placés;  nous 
ignorons  les  méthodes  que  suivent  les  Indous, 
soit  pour  leur  culture ,  soit  pour  l'extraction 
des  substances  nécessaires  à  la  vie  de  l'homme» 
ou  utiles  aux  arts.  Je  vais  tenter  de  remplir 
cette  lacune,  et  j'espère  être  soutenu  dans  cette 

m  I  I 

(i)  C'est  le  nom  de  la  plante  dont  on  extrait  l'indigo. 


8  DISCOURS    PRELIMINAIRE. 

entreprise,  sinon  par  mes  propres  forces  ^  du 
moins  par  l'intérêt  de  la  matière  et  la  nouTcauté 
des  recherches* 


TABLEAU 


DU   COMMERCE. 


DE    L'INDOUSTAN. 


TABLEAU    HISTORIQUE. 

Il  suf&t  de  jeter  ses  regards  sur  les  différentes 
régions  du  globe  pour  se  convaincre  qu'il 
n'en  est  aucune  plus  propre  à  réunir  les  avan- 
tages de  la  civilisation  et  tous  les  moyens  de 
rendre  heureux  ses  habitans ,  que  le  superbe 
pays  que  nous  nommons  V Indoustan.  Placé 
sous  un  ciel  doux  et  serein ,  échauffé  toute 
Tannée  par  les  rayons  féconds  et  bienfaisants 
du  soleil  (i)  qui ,  pour  me  servir  de  l'expres- 
sion des  Indous ,  est  le  père  de  la  végétation  , 
de  la  santé  et  des  plaisirs ,  et  qui  fait  sentir  son 
heureuse  influence  même  dans  ses  provinces 
les  plus  septentrionales ,  cet  antique  et  vaste 
empire  jouit  constamment ,  et  presque  sans  in- 
terruption ,  des  jours  les  plus  brillants ,  aux- 


'  (i]  En  indon  sourien.  On  le  yénère  comme  l'image  delà 
DÎTinlté ,  idéehenrease,  naturelle ,  et  qui  se  trouTe  dans  toutes 
les  Mythologies.  H  est  faux  ^e  les  Indous  l'adorent ,  conunel* 
disent  les  Missioiùiaires* 


10  TABLE  A  ir 

quels  succèdent  de  non  moins  belles  nuits  ; 
car  il  en  est  peu  qui  ne  soient  assez  éclairées 
par  les  feum  émanés'des  étoiles ,  pour  permet- 
tre de  distinguer  tous  les  objets  à  plus  de  cent 

pas- 

*Le  phénomène  des  moussons  (  i  )  »  inconnu 
dans  les  autres  régions ,  amène ,  à  des  époques 
r^iilièrement  fixes ,  des  -pbries  périodiques ,, 
qui  fertilisent  les  terres  de  toutes  les  parties  de 
ce  pays.  On  y  voit  répandues  de  toutes  parts 
les  merveiDes  de  la  nature ,  celles  de  l'industrie 
liumàine ,  et^  les-  monuments  les  plus  hardis  et 
les.  ][>lus  anciens  du  mcmde  élevés  pai*  les  mains 
des  Indous  ipeupleque  Ton-  peut  appeler  Vedné 
<de  la  grande  famille  du  genre  humain  ;  ^së&xi , 
il  réunit  les  productions»  les  plus  propres  à 
satisfaire  à-la-fois  les  désirs  réels  que  la  nature 
à  donnés  à  l'homme ,  et  ceux  non -moins  vîfs^ 
•mais  plus  factices  que  le  hixe  et  les  aits  lui 
ont  créés.  C'est  dans  les  mines  de'  Golcoride  et 
de  Pana  que  l'on  trouve  les  plus  beaux  ^dia-^ 
mants  fet  les  pierreries  les  plus  estimées.^  Le  dé- 
troit de  Manare  9  situé  entre  la  péninsule  et 


(i)  On  nomme  aiiui  les  vents  périodiques  qui  soiifilent  tantôt 
de  la -partie  danord  ,  depuis  «ctobre  jusqu'en  imaMj'et  tantôt 
de  celle  du  midi ,  depuis  avril  jusqu'au  moi»  de  novembre. 
Alternativement  ces  vents  rassemblent  et  poussent  les  nuages- 
du  septentrion  au  midi ,  et  da  midi  au  septentrion  ;<  de  sorte 
que  la  >pluie  s'étend  pendant  six  .mois  ,daa8  les.  .provinces  Qoci- 
dentales  et  septentrionales  ;  et  que  lea  Jiaages ,  chassés  .ensuite 
par  les  vents  de  nord,  fondent  sur  celle»  de  FcNfient  et  du  midk 


H  I  fl  -T   O    R  I   Q    U    E.  II 

Vue  de  Céyrab',  ^prbdiiît  lesipèrles  les  plus  re- 
cherchées et  le8>  plus*  belles  '  lie  '  Tunî vers ,  et  lès 
coquillages  les  pltls  cuHeiïx  (i)  les' jilUs  rares. 
Le' cocotier,  végétal  si ' utile  ,' et  qui  seul 
'pourrait  suffire  ^  tbtis'  les  besoins  de  l'hotome , 

*  lé  côibiiier  ^  dbiitle  duvet  stty  eux ,  perfectionné 
■par'  lés  ittains  iïrême  de  '  la  nature  ,  couvre  et 
■  FhÀbitànt  de  la  zône  Tôm'de  et  celui  de  toutes 

les  autres  zîAttes ,  èotit  indigènes  dans  ce  pays. 
Uiûdîgo  et  la  doèhenîïle  delà  province  d*Agra, 

^'articles  précièiix  /nécessaires  atix  atts ,  si  avan- 
tageux au  cdiiîritterce  du  monde  Cùder  ,' sont 

^  èupërièù^s  à  ceux  que  prôduiseùt  tous  lesau- 
ttè^  pays.  Les  laines  du  Cachemire  seules  péu- 
Tèût  sei'vir  à  la  ^fabrication  de  ces  tissus  atdmi- 
i^ablès  par  *  leur  ^ûefôe  et  par'  leur  *  légèreté. 

*  Eûfi!n  toritës  les  espèces  d'animàtux  quadrupè- 
des et  oiseaux  v-Jjrîvés  où  féroces ,'  y  sont  plus 

'beaux  ,  parés 'de  rèfbes  plus"  rifches,  ou  ornés 
'  'dé  plumages  ntianëés  de  couleurs  plus  vives 
que  ceux^es  âutrts  cdntînëiïts. 

Après  avoir  examiné  les.  productions -^e  la 
nature ,  si  je  porte  mes  regards  sur  celles  de 
rindustrie,  je  trouve  que  les.  gazes  tissues  en 


(i)  Les  coquBUgeir'ae  TontîCerin ,  tiourg  situé  sur  la  côte  de 
la  Pêcherie  ,  ont  toiiîtmrs  joui  de  la  priorité  dans  les  cabinets 
'  des  curieux.  7'ai  eu  en  mi  possession  une  couleuvre  pétrifiée  ou 
en  forme  de  pétrification ,  que  l'on  avait  pêchée  dans  ce  lieu. 
Cette  pièce  était  si'  belle ,  '  que  Vamifal  Hu^es  ib'ien  offrit  tel 
prix  que  je  youdraia -y  sêttre. 


12  TÀBLEATT 

lames  d'or  et  d'argent,  nommées goulbarû^qne 
les  mousselines  de  Daca  (i),  les  schalls  de 
Cachemire  ,  les  toiles  peintes  en  couleurs , 
celles  à  fleurs  d'or  et  d'argent ,  les  perkales  ^ 
les  guinëes ,  les  basins  et  les  toiles  à  quatre 
fils  fabriquées  dans  les  différentes  manufactu- 
res de  l'Inde  ^  surpassent  en  beauté  toutes  ces 
mêmes  espèces  de  marchandises  provenant  des 
fabriques  de  l'Europe ,  où  elles  ont  été  imitées» 
De  vastes  plaines  fournissent,  sans  crainte 
de  les  voir  s'épiiiser ,  et  presque  sans  frais  de 
culture ,  par  la  supériorité  dés  méthodes  agri- 
coles ,  des  fleurs  suaves ,  des  fruits  exquis ,  et 
de  nombreuses  et  abondantes  récoltes  (2);  de 
longues  chaînes  de  montagnes  parcourent  tou- 
tes les  contrées  de  ce  climat ,  du  midi  au  s^- 
tentrion ,  et  forment  les  canaux  et  les  réser- 
voirs qui  contribuent  à  fertiliser  les  terres,  et 
qui  épurent  l'air.  Ces  chaînes  de  monts  très- 
élevés ,  produisent  les  phénomènes  des  mous- 
sons ,  et  servent  de  barrières  contre  l'Océan , 


(1)  n  en  est  qui  sont  d'une  telle  finesse ,  qu'elles  laissent  voir 
la  couleur  delà  peau  ,pliées  en  six  et  huit  double  :  étendues  entre 
deux  personnes  ,  celles-ci  ne  paraissent  séparées  que  par  une 
légère  vapeur ,  tant  leur  tissu  est  délié. 

(2)  Toutes  les  provinces  septentrionales  situées  entre  le  26*. 
jusqu'au  35«.  degré ,  produisent  annuellement  deux  moissons. 
Celles  du  midi  donnent  régulièrement  trois  récoltes  :  leMaissour  » 
le  Tanjaour  et  le  district  de  Mangalor  en  fournissent  quatre.  La 
terre,  dans  ces  contrées  ,  est  couverte  toute  l'année  de  verdur» 
ou  de  récoltes  prêtes  à  être  moissonnées. 


HISTORIQUE.  l3 

pour  garantir  ce  pays  des  révolutions  dilu- 
viennes ,  dont  rhistoire  de  Tlndoustan  le  dit 
avoir  été  constamment  exempt.  Ces  monts  sont 
en  quelque  sorte  les  limites  de  Tempire  des  sai- 
sons,  et  séparent  les  températures  diverses  et 
opposées  qui  régnent  pendant  les  mêmes  mois, 
d'une  contrjée  à  Tautre ,  quoique  situées  sous 
le  même  parallèle ,  et  à  des  distances  très-rap- 
prochées.  L*Indou .,  placé  sur  le  sommet  .du 
Cap  Comorin ,  voit  en  même  temps  le  soleil 
éclairer  de  tous  ses  feux  les  provinces  à  sa 
droite,  et  les  pluies  tomber  en  torrent  sur  celles 
de  sa  gauche.  Ainsi  on  jouit  au  levant  des  < 
douceurs  de  l'été,  tandis  qu'à  Toccident  l'hiver 
avec  ses  fougueux  aquilons  éloigne  le  nau-' 
tonnier  paisible,  et  trompe  la  confiance  des 
enfans  de  Parkérem  (i)  venus  sur  ces  plages 
fortunées  et  opulentes  pour  y  échanger  les 
produits  de  leur  sol  contre  le  superflu  de  l'in- 
dustrie et  des  arts  de  l'Indoustan. 

Tous  les  monumens  historiques  des  Indous» 
ainsi  que  ceux  des  Egyptiens  et  des  Grecs ,  at- 
testent que  les  mages  et  les  philosophes  de  ce$.  , 
derniers  pays  moins  avantagés  par  la  nature  , 
et  plus  nouvellement  peuplés ,  se  rendaient 
dans  l'Indoustan ,  primitivement  nommé  Bâar* 

(i)  Parkérem  est  le  Mercure  ^e  la  mythologie  des  Indous. 
On  ne  peut  douter  que  ce  nom  ne  soit  celui  d'cWont  été  tirés  lea 
mots  d'Hermès  et  de  Mercure. 


y 


14.  .       T  À   B  I#   E  A   «. 

kand^  (Ovpour  y  pui^r  les  principe  dç.  I|^ 
philosophie,  d^  la  njyoïiale,  c^, la  civilisation , 
des  sciences. et  des  arts  qi^  ses  Ijiajiitapts cuJbt^^ 
T.aient  depui^runjs  longue  série  d:çsi|sclçs,  çt.qiïii 
étaient  presque  ignorés  a^orS;  du  r^ç  dp  la 
terre.  Pythagore  en  rappQi;ta  Iç  d(pgme  dé^,  h^^ 
niéten^psycose  9  et  Thalèa  y  trouva  des  con- 
naissances aist^onomiques  qu^il  i^L'avait  pa^ 

On  ne  saurait  douter  aujour^^l^i^ ,  pajc(i^u«. 
librement  depuis  les  recherches  p^éçiçu5e&  et 
les  travaux  de  U  soçiétç  <^  Calcutta ,  que.  le^ 
sublime  9  le  divin  ardeur  de  TUMadje.  9  v^oiX 
pris  dsgoLS  la  mythologie  in4î^n,e  1^  plu^s  h^lle 
et  la  plu&  riche  partie  d^.  fsjplesî  dp^t  il  forma 
celle  des  Grecs. 

Xes  éti;ide&  dessays^ts  dek^opiétç  asiatique, 
leur  ont  f%it  découvrir  ^a^s  1^.  ppçsiçs  sams^- 

krites  (2)  9  que  le  Bouri  9  vaiss^u  saciré  des 

/       1  - 

(i)  Ce  qui  signi^Q  royaume  Ide  Baâr  t  premier  liage  de  co 
pays. 

'  fl)  Cette  langue  sacrée  est  toujours  celle  des  sayants  :  el}e  e^t 
liarmonieuse ,  et  sa  structure  est  simple  et  majestueuse,  elle  est 
l^dus  riche  et  plus  perfectionnée  {[ue  le  grec  et  le  latin  ;  elle  eçt 
d'une  douceur  et  d'une  délicatesse  plus  exquise  que  Pun  et 
loutre.  Les  langues  modernes  de  l'Europe ,  arec  tant  de  moyen» 
de  ^'enrichir  «u^  dépens  de  ceHos  qui  sont  mortes  >  ne  sauraient 
^ti^e  comp^abU^  au  ^am^krita  ppur  l'abondance.  Elles  ne  peu7 
Tent  même  prétendre  à  rivaliser ,  ni  par  la  prosodie  ni  par  le» 
dialectes ,  ni  par  rien  de  ce  qi^  regarde  \p  mécaQi^pe  d9  la  pa- 
role ou  de  la  grammaire ,  les  avantages  qu'ont  les  langues  grecque 
et  latine ,  lesquelles  le  cèdent  cependant  à  celle  des  Brames  dans 
tous  les  caractàxwlide  la  perfection  sociale  |  dans  l'art  de  peindre 
la  pensée  et  de  nuancer  le  sentiment. 


HISTORIQUE^  I^ 

tndoiis  »  était  connu  dans  leur  pays  plus  de 
cinquante  siècles  avant  (pie  les  Grecs  n'ima- 
ginassent leur  fabuleux  Argo.  Les  fecherclies 
que  la  philosophie  et  Thistoire  ont  faites ,  proti« 
vent  aussi  que  les  hommages  rendus  par  les' 
antiques  Bâarkandéens  à  Parkérem  ,  dans  les 
heureuses  contrées  arrosées  par  le  rapide  Indus» 
]e  sinueux  Gange  (i)  et  le  majestueux  Brou-  ; 
mapoutre ,  avaient  précédé  xle  beaucoup  rk 
culte  de  Mercure  en  Egypte  et  chez  les  Phé-^ 
niciens.  Plusieurs  siècles  avant  que  le  brillant 
génie  d'Homère  eût  célébré  Cupidon  ,  les  In* 
dpus ,  par  une  aUégorie  ingénieuse  et  dëlicatet 
représentaient  leur  4SVzi/j^o2ic  ,  c'est-à-dir^ ,  le 
moteur  des  vertus  et  des>  grandes  actions  des 
ho^ime^  9  sousles  traits  d'unbeau  jeune  hoipio^ 
nud ,  tenant  au  li^o,  d'arc  un^ç  panne  ià  sucr^ 
delà  main  gauche,  et  del'aubr^.un  faispeau 
de  toutes  sortes  de  fleurs  »  portant  sur  la  poi- 
trine 9  vers  la  gauche ,  un,  cfurqttoi$  de  pét^le^ 
de  roses  ,  garni  de  six  ilèçhi^;,  (Ipnt  cinq.plar 
cées  à  l'entour  figurent  le$,  sens  de  l'homme  et 
n'ont  point  de  dards  ;  la  sixième  qui  est  au  cen- 
tre des  premières  est  arméç ,  ;4t  a.  son  dard  re* 
couvert^  d'un  gâ^teaijjL  de  n^\el:}  idée  fine ,.  gr4* 
cieuse ,  et  à-la-fois  morale  sur  le  pins  doux 
des  sentimens  :  ils  lui  avaient  érigé  des  teiki- 

«  ■         f 

(i)  L«f  motf  Gang  et  Oa%ga  $ïffUL&fini]  iim»9tutMt-âU' 

nuosité.  ..'.» 


l6  TABLEAU 

ples(i)  sur  toutes  les  routes  et  même  dans  les 
rues  et  au  milieu  des  jardins.  11  semble  que 
Je  poëlè  de  Ferney  ait  commenté  leur  pensée 
lorsqu'il  écriTit  si  heureusement  sousune statut 
de  ce  dieu  : 

«  Qui  que  tu  sois,  voici  ton  maître: 
»  Il  Test ,  le  fut ,  ou  le  doit  être  » 

\;»  Je  ferai  encore  observer  que  les  brames , 

qui' sont  les  savans  et  les  lettrés  de  Tlnde, 
avaient  poussé  déjà  très-loin  Tétùde  de  l'astro- 
nomie, et  consigné  dans  leurs  écrits  de  nom- 
breuses observations  d'éclipsés ,  qu'ils  s'étaient 
familiarisés  avec  les  idées  les  plus  exacte»  die 
notre  ordre  planétaire,  long-temps  avant  que 
les  astronomes  mèdes ,  même  ceux  d*Egyple  ', 
eussent  conçu  leur  système  «rrotié  sur  léMùg 
et  le-mouvement  des  corps  célestes.  Les  Pa^sîs 
)^i?ii%nt  dés^  Iàdt)tts  une  partie  de  leurs  caractè- 
T^jalphàbétittùëâ  ;  les  Arabes ,  et  après  eux  les 
£k^péèks-V'ète»ëirii|M[*untè]'et](t]eê  sig^^  de  Ta- 
dlthiliétiqàe.  'Enfin*,  ce  sont  les  Indous  qui  ont 
lesP^ premiers  découvert  la  propriété  du  fluide 
magnétique  de  l'aimant  (2) ,  fait  dont  convien*- 
Tient  les  Chinois^  et  les  Arabes/^' nous  letir 
dé^pons'  môrtie  l'itfvéntîon  -  de  ;  la    poiidrfe   k 


.4-iv 


►A(0-'^0ye»lft^i»to|>rwère.de  la!  pJaucheIV,.qui  représcnite 
un  temple  de  Saidpouc, 

(2)  C'est  sous  le  règne  de  Kichenaha  Vaîgourque  Pindou  Sars- 
'dinâ'ddMmvtît  là-  pto^tiété  de  Paimant/ba-  commencement  de 
te  K^"'»  siècle  j  cette  époque  remonte  à  1764  ans. 

artincQ 


HISTORIQUE,  x^j 

artifice  (i) ,  que  nous  nommons  poudra  de 
guerre  ou  poudre  à  canon» 

Mes  conjectures  me  portent  à  croire  que  le 
moine ,  chimiste  allemand  ^  à  qui  nous  attri- 
buons rinvention  de  cette  composition ,  aussi 
simple  dans  ses  éléments  jqu^étonnante  par  ses 
effets,  a  pu  en  avoir  reçu  quelques. notions 
des  marchands  arméniens  01:1  arabes  »  factçurs 
alors  du  commerce  de  Flndoustan , .  par  les 
carayannes.  Ces  notions  peuyeint  avoir  donné 
ridée  au  pèr e  Sch  w artz ,  de  chercher  à  connaître 
l'effet  du.  mélange  des  ingrédiens  qui  compo- 
sent la  poudre  dont  on  lui  aurait  parlé,  soxis 
que  ces  marchands  Lui;  en  eussent  désigné  les 
quantités  proportionnelles.  Cette  opinion ,- du 
moins ,  vUesli  pas  invraisemblable^ 

L'histoire  des  Indous  (2)  atteste  que  les  ma- 


m^mr-^'i^m '  ''     t' 


(1}  L'inTenJtion  de  la  poudre ,  qui  .se  nomme  Baroud  àsius  la 
langue  des  Indous  ^  est  attribuée  à  un  nommé  Chaohonàl ,  qui 
yiyait  sous  le  règne  de  Louloué ,  sept  cent  quatre-ringt-dix- 
septième  successeur  de  Baâr ,  troisième  fils  de  Brouina.  Cette 
époque  date  àp  i558  ans  au  commencement  de  ce  siècle.  Le 
lb»arond  n'était  employé  qu'aux  fêtes  et  aux  solennités  religieuses, 

(9)  Le;s  preuves  de  cette  assertion  se  trouvent  dans  le  Bagakamé  , 
un  des  quatre  baides  ou  livres  sacrés.  Bien  que  la  partie  certaine 
de  notre  Histoire  ,  que  nous  appelons  ancienne,  ne. nous  donne 
d'exactes  notions  sur  l'Inde  qu'à  partir  de  l'expédition  d'Ar- 
^exandre ,  on  ne  peut  nier  que  les  Indiens  ileurissaient  à  dc9 
époques  très-aptérieures  et  tout-à-fait  incalculables.  Cent  treize 
uns  avant  Alexandre ,  Hérodote  avait  commencé  à  faire  connaîtra 
aux  Grçcs  les  pays  voisins  de  Ptudus ,  qui  avaient  dès-lors  at- 
tiré i  par  leurs  richesses,  les  armes  des  Perses.  ]>  même  écri* 
Vain  parle  aussi  avec  asses  d'exacti tilde  des  nations  de  la  |pre3« 

Tome  L  z 


l8  TABtEAU 

ges ,  que  les  sages  ou  philosophes  de  tous  les 
pays  «  qu'ils  nomment  gimenophoss  ^  vinrent 
dans  tous  les  temps  visiter  leurs  lettrés ,  pour 
puiser  dans  leur  fréquentation  les  connais- 
sances qu'ils  ne  possédaient  pas ,  et  qui  étaient 
cultivées  par  ces  lettrés  depuis  une  longue  pé- 
riode de  siècles ,  que  je  ne  prétends  pas  dé- 
terminer ici.  Les  Indous ,  ou  pour  parler  plus 
exactement ,  les  Bàarkandéèns ,  débarrassés  de 
soins  pénibles ,  vivant  dans  un  pays  qui  four- 
nissait abondamment  et  presque  sans  peines  ^ 
alors  comme  à  présent ,  à  leurs  besoins  tou-^ 
jours  simples ,  ainsi  qu'à  leurs  plaisirs  toujours 
modérés  ;  les  Indous ,  dis-je ,  dans  une  telle  si- 
tuation ,  ont  été ,  on  le  conçoit  aisénlent ,  plus 
occupés  que  tout  autre  peuple,  à  promener 


qu'ile,  de  leurs  formes,  de  lettrs- mœurs,  de  lem^-ttipériofité 
dans  la  fabrication  des  étoffes  de  coton  ;  enfin  il  prouve ,  et  cette 
remarque  est  frappante,  qu'on  trouve  entre  les  Indiens  et  les 
anciens  Egyptiens  les  rapports  et  les  similitudes  les  mieux  ca- 
ractérisés. Six  c&ts  ans  environ  avant  le  siècle  d'Hérodote ,  on 
voit  les  Tyriens  recevoir  des  Egyptiens  la  connaissance  du  riche 
commerce  de  l'Inde,  et  fréquenter  conjointement  avec  eux  les 
routes  de  la  mer  Kouge.  Ce  n'est  qu'une  opinion  probable  que 
la  Judée ,  sous  Salomon  ^  ait  partagé  momentanément  cette  mina 
féconde.  Ici  les  données  positives  manquent  sur  l'abtiquité  des 
communications  avec  l'Inde  ,  dont  on  voit  bien  clairement  que 
l'Egypte  possédait  dès-lors  la  clef.  Mais  des  connaissances  astro- 
nomiques communes  ,  des  institutions  religieuses  et  morales 
semblables,  supposent  que  ces  communications  étaient  aussi 
anciennes  qu'intimes  ;  et  la  nature  des  choses ,  les  faits  et  les 
traditions  prouvent  que  toujours  les  autres  peuples  ont  eu  be- 
soin de  l'Inde ,  et  que  jamais  l'Inde  n'a  eu  besoin  des  autres 
peuples. 


niSTORIQUE.  ig 

leurs  regards  sur  le  beau  ciel  sous  lequel  ils 
vivaient  :  il  n'est  point  étonnant  dès-lors,  qu'ils 
aient  été  les  premiers  à  surprendre  quelques 
secrets  de  la  nature  ,  à  suivre  l'admirable  mar- 
che des  astres  qui ,  chaque  jour  se  déroulait  à 
leurs  yeux  sans  voile  et  sans  obstacle^  et  a 
pressentir ,  comme  l'a  fait  le  célèbre  Pascal , 
dès  son  enfance  ,  les  premières  propositions  des 
mathématiques  et  les  vérités  physiques.  Cette 
habitude  contractée  dès  la  naissance  dé.  lèui^so- 
ciété ,  ce  besoin  moral  imposé  à  leur  âmè ,  et 
par  leurs  loisirs  et  par  la  tendance  de  leur  ca- 
ractère à  la  contemplation;  dut  nécessairement 
préparer  leur  esprit  âj  l'observation  de  touts 
les  phénomènes,  et  le  forcer  à  méditer  sur  les; 
principes  du  monde  physique  et'  moral;  En 
étudiant  les  rapports  et  l'harmonie  qui  existent 
entre  les  corps  célestes  ;  en  réfléchissant  sur  les 
vérités  mathématiques ,  sur  cet  enchaînement 
de  toutes  leurs  propositions  ,  qui  forme  le 
jugement ,  qui  habitue  à  la  logique  et  rectifie 
les  idées ,  ne  peut-on  pas  en  conclure  qu'ils 
furent  naturellement  portés  à  étudier  et  saisir 
les  rapports  qui  doivent  exister  entre  les 
hommes  poussés  vers  la  société  par  le  sentiment 
du  besoin  qu'ils  éprouvent  de  leurs  secours 
mutuels  ? 

Doués  d'un  esprit  juste  et  exercé ,  d'un  ca- 
ractère égal  et  persévérant ,  ayant  peu  de  be- 
soins ,  qu'ils  pouvaient  d'ailleurs  aisément  sa- 

2  * 


20  TABLEAU      HISTORIQUE. 

tisfaire  ,  grâce  à  la  prodigalité  de  la  terre  ,  et 
tout  aussi  peu  de  désirs ,  grâce  à  la  constante 
douceur  du  climat ,  à  Tempire  des  habitudes 
et  à  rinfluence  de  l'éducation ,  par  conséquent 
peu  de  passions  déraisonnables,  les  premiers 
Indous  trouvèrent  moins  d'obstacles  que  les 
peuples  qui  habitent  des  contrées  moins  heu- 
reuses ,  pour  parvenir  au  bonheur  social  et  con- 
naître promptement  les  principes  de  la  civili- 
sation gravés  dans  le  cœur  des  hommes  par 
la  providence  elle-même;  aussi  sont-ils  encore, 
de  l'aveu  de  tous  les  voyageurs  éclairés ,  le  peu- 
ple chez  lequel  on  découvre  les  plus  anciennes 
traces  des  effets  de  la  perfectibilité  humaine , 
de  l'origine  des  sciences  et  des  bienfaits  de  la 
vie  sociale* 


•  » 


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:î5)  ; 


T  O  P  O  G  |L  A  P  H  I  E. 

Dans  la  description  que  je  fais  de  rindous-* 
tan,  je  me  guiderai  d'après  mes  observations^ 
et  je  peindrai  ce  pays  tel  que  je  l'ai  vu  pen^ 
dant  mes  excursions  dans  les  diverses  provin- 
ces de  ce  vaste  empire  ^  le  plus  ancien  du 
monde.  U  est  nécessaire  que  je  prévienne  que 
je  n'entreprendrai  aucune  discussion ,  et  que 
je  ne  fa^ai  aucune  critique  des  ouvrages  qui 
ont  déjà  été  publiés  avant  le  mien.  Cette  tâche 
appartient  essentiellement  à  une  géographie  et 
non  à  un  ouvrage  sur  le  commerce. 

L'Indoustan  est  situé  dans  cette  belle  partie 
de  FAsie  que  vulgairement  on  nomme  les 
Indes  orientales  ou  les  Grandes  Indes.  Cet 
empire  doit  son  origine  à  Brouma  (i)  ,   et 

(i)  Les  Européens  prononcent  Brama  et  Brhama.  Aucun  lé- 
gislateur n'a  plus  mérité  que  Brouma  les  sentiments  d'amour  y  de 
respect  et  de  yénération  de» hommes ,  sentiments  chers ,  et  que  les 
Indous  lui  portent  encore  comme  s'il  ne  venait  que  de  paraître. 
Cest  dé  ce  législateur  qu'ils  se  disent  les  enfants  ;  ils  lui  rappor-» 
tent  leur  origine.  Il  çst  le  premier  homme  des  Indous  ,  comm» 
Adam  fut  celui  des  Hébreux.  Son  nom  est  devenu  la  racine 
des  mots  Sage  et  Sagesse ,  Rram  et  Brami  (quelques  sectes  entre 
les  savans  prononcent  Fram  et  Frami).  La  vénération  ^  avec  le 
temps  f  a  fini  par  se  changer  en  culte  ,  et  Brouma  est  devenu  l'un 
des  trois  attributs  de  la  Divinité ,  sous  la  désignation  de  la  puis- 
sance créatrice  ;  allégorie  qui  se  rapporte  aux  institutions  que 
Brouma  a  données  aux  Indous ,  et  aux  connaissances  humaine* 
qu'il  leur  a  enseignées.  En  cela,  la  reconnaissance  de  aes  ado-« 
Tatears  est  du  moins  juste  et  très-fondée* 


1 

22  TOPOGRAPHIE. 

depuis  ce  grand  hoinme ,  le  plus  ancien  légis- 
lateur connu  dé  la  terre  ,  îl  fut  constamment 
régi  par  le$  sages  lois  qu'il  lui  donna.  Brouma 
eut  pour  but  de  régénérer  son  peuple  et  de 
le  soumettre  à  une  constitution  simple  ,  liée  à 
la  religion ,  et  fondée  sur  la  piété  filiale ,  le  plus 
puissant  mobile  sur  lequel  on  puisse  poser  les 
bases  d'une  association  politique  durable  et 
permapentp.  Ce  sage  et  profond  législateur  ne 
Toulut  point  se  placer  sur  le  trône  qu'il  ve- 
nait de  fonder;  exemple  de  modération  qui 
atteste  et  sa  grandeur  d'ame  et  son  désintéres- 
sement ^  et  qui  fait  encore  aujourd'hui  de  son 
nom  antique  un  objet  de  vénération  chez  ce 
peuple  y  plus  fier  de  lui  avoir  donné  la  nais- 
sance que  de  la  beauté  de  son  climat,  de  la 
fertilité  de  son  sol ,  de  la  richesse  de  ses  pro- 
ductions et  de  l'industrie  de  ses  citoyens. 

Ce  vaste  empire  commence  au  cap  Comorin, 
situé  par  le  7».  degré  67  min. ,  et  s'étend  jus- 
qu'aux montagnes  de  la  lune  par  le  36*.  deg. 
de  latitude^  septentrionale.  Ces  montagnes  for- 
ment un  chaîne  nommée  Hindou-koi  {})  \  elle 

{i^U Hindou-koi ,  Khoo-hindo ,  Caucase  indien  ou  Paropa-* 
misus  ne  s'élève  jusqu'au  36^.  deg.  de  latitude  que  rers  le  nord- 
ouest  de  l'Inde ,  et  borpe  vers  ce  point  le  pays  de  Cabul.  A 
partir  de  Cachemire ,  à  l'est  de  Cabul ,  et  par  le  34«.  deg. ,  la 
chaîne  qui  sépare  l'Inde  du  Thibet  et  des  Etats  du  Grand-Lama  ^ 
prend ,  sous  le  nom  d'Himmalech ,  une  direction  assez  rapide 
▼ers  le  sud- est,  et  descend  vers  la  frontière  nord- est  de  l'Inde 
jusqu'au  27  et  28*.  deg.  L'Himmaleck  est  h  branche  que  les  an- 


TOPOGRAPHIE.  23 

est  une  branche  du  Taurus  que  les  Grecs  dé- 
signaient par  les  noms  de  Paropamisus.  Son 


ciens  nommaient  Imaus  et  JSmodus ,  et  qui  seirait  de  barrièro 
aux  Scythe». 

On  trouve ,  dans  la  description  de  l'Indoustan  par  le  major 
Rennell ,  des  notions  exactes  et  nouvelles  snr  le  gissement  et 
la  direction  de  ces  montagnes  ,  d'après  les  observations  de 
M.  Forster ,  le  premier  Européen  qui  ait  remonté  du  Candahar 
à  la  mer  Caspienne.  Je  pense  que  le  lecteur  me  saura  gré  de  lui 
faire  connaître  ici  ce  que  ces  savants  anglais  ont  dit  relativement 
à  ces  majestueuses  barrières  de  l'Inde. 

«  .  .  .  .  Cette  chaîne ,  autrefois  nommée  Taurus ,  qui  com- 
mence dans  l'Asie  mineure,  et  se  dirige  vers  l'est  par  l'Arménie  , 
et  ensuite  s'écartant  au  sud-est ,  se  termine  à  la  cote  méridionale 
de  là  mer  Caspienne,  fut  continuée  par  Ftolémée,  sous  les  noms 
de  Coronus ,  Sariphi  et  Paropamisus ,  séparant  VHircanie  et 
Tapuri  du  pays  des  Par  thés ,  la  Margiana  d'Aria  et  la  Bac- 
triane  de  la  province  de  Paropamisus  ; .  ou ,  selon  la  Géogra- 
phie moderne  ,  séparant  le  Mazanderan  ou  Tuberistan  de 
Cumis  ;  les  contrées  du  Dahistan ,  Corcan  et  Karasm  du  Ko" 
rasan  ;  Balk  et  Gaur  ,  du  Sigisian  ou  Seistan  :  cette  chaîne  , 
enfin,  sous  le  nom  de  Caucase  indien  ,  séparait  l'Inde  de  la 
Bactriane  (Bactria)  ,  et  ensuite  prenait  les  noms  à* Imaus  et 
Emodus  f  séparant  l'Inde  de  la  Scythie.  Les  modernes  ne  con- 
naissent pas  la  direction  que  suit  cette  chaîne*  en  s'éloignant  du 
voisinage  de  la  mer  Caspienne  :  ils  ignorent  ^  elle  ne  se  joint  pas 
réellement  au  Caucase  indien ,  ce  qui  est  très-probable ,  quoi- 
que ,  d'après  Danville ,  on  ne  le  suppose  pas  ;  car  il  lui  donne 
une  direction  est-sud-est  depuis  la  mer  Caspienne ,  et  il  la  fait 
passer  au  sud  d'Hérat.  Si  cette  direction  était  véritable,  M.  For- 
ster eût  dû  traverser  cette  chaîne  dans  sa  route ,  à  partir  du 
Candahar ,  tandis  qu'il  ne  rencontra  de  montagnes  qu'à  loo  milles 
delà  mer  Caspienne  ;  de  manière  qu'il  laissa  sur  sa  droite ,  ou  au 
nord ,  la  continuation  du  Caucase  indien  ,  si  toutefois  c'était 
elle.  Je  crois  réellement  que  cette  chaîne  existe  presque  sous 
la  forme  décrite  par  Ptolémée  ;  car  les  rivières  qùé  traversa 
M.  Forster  ont  toutes  leur  direction  au  midi ,  ce  qui  prouve  que 
les  terres  élevées  sont  au  nord ,  quoiqu'on  ne  les  voye  jpas  :  par- 
conséquent,  c'est  par  U  nord  du  Korasan  que  doit  «'opérer  U 


^4  TOPOGkÀPHIÈ. 

étendaeen  longitude,  dans  sa  largeur  moyenne^ 
prise  vers  le  haut  de  la  partie  méridionale  ^ 
que  nous  nommons  la  presqu^île  en-deçà  du 
Gange ,  s'étend  du  7o^  deg.  du  méridien  de 
Paris ,  jusqu'au  84*.  deg.  de  ce  même  méri- 
dien; ce  qui  donne  une  superficie  de  deux 
cent  quarante-cinq  mille  lieues  carrées.  Quel-* 
ques  géographes  indous ,  prenant  la  moyenne 
proportionnelle  dans  une  étendue  trop  forte  ^ 
donnent  à  cet  état  une  superficie  de  297,000 


jonction ,  si  elle  existe  y  des  montagnes  Caspiennes  et  du  Caa<^ 
case  indien. 

Il  est  inutile  de  supposer  que  cette  chaîne  doire  être  excessif 
Vement  élevée  dans  toutes  ses  parties:  on  révoque  même  ea 
doute  son  existence.  Ftolémée  distingue  entre  la  hauteur  du 
Caucase  et  la  hauteur  de  sa  continuation  à  l'est  ^  sous  le  nom 
d'Imaus,  ce  dernier  étant  de  beaucoup  plus  élevé.  Le  point  de 
commencement  où  le  nom  change ,  et  l'élévation  répond«nt  à  la 
partie  occidentale  de  Kuttore ,  et  se  trouve  presque  vis-à  vis  la 
source  de  la  rivière  Suastus,  le  Sewad.  La  chaîne  de  montagnes 
qu'il  nomme  Vlmaus  propre,  et  qui  suit  immédiatement  Vlmaua 
à  l'occident  ^  occupe  la  place  de  l'Indookho ,  et  confine  au  pays 
des  Lambaihœ ,  Lumghan  ;  après  elle ,  et  dans  le  même  ordre , 
vient  le  Faropamiaus ,  qui  répond  aux  montagnes  de  Gaur  y  au 
nord  et  nord-ouest  de  Candahar.  J'avoue  que  ce  fut  pour  moi 
un  sujet  d'étonnemeut ,  'lorsque  je  vis  qu'il  n'y  avait  pas  de 
montagne»  entre  la  province  de  Cabul  et  Tershish ,  sur  la  route 
^ue  suivit  M.  Forster.  Il  ne  décrit  que  quelques  coteaux  éparU 
dans  les  lieux  où  les  cartes  représentent  ordinairement  de  ma-^ 
jestueusea  chaînes  de  montagnes.  Dans  toute  sa  route  de  Can- 
dahar à  la  mer  Caspienne  ,  il  ne  traverse  qu'une  rivière ,  trop 
profonde  pour  être  guéable.  Caucase  et  Faropamisus ,  noms 
des  chaînes  de  montagnes  au  nord-ouest  de  l'Inde ,  dérivent  une 
partie  de  leurs  noms  de  Kho  et  de  Fahar,  mots  qui  signifient 
jnontagoes  dans  les  langues  indiennes^  ....  » 


ÏOPOÔRAPHlE.  :25 

lieues  ,  en  réduisant  la  coss  (i)  en  lieue  com- 
mune de  France. 

Avant  Brouma  (2)  ce  pays  se  nommait  Sa- 
mondive  ;  il  reçut  depuis  le  nom  de  Baar^ 
Kande  (3).  Çjb  n'est  que  vers  Tan  1 3,384  ^^ 
quatrième  âge  du  monde,  déisigné  par  le  mot 
jongue  en  samskrita ,  que  cette  dénomination, 
suivant  la  chronique  des  Indous ,  fut  changée 
en  celle  de  Hindou-kande. 

La  beauté  du  climat ,  la  fertilité ,  la  richesse 
et  les  excellentes  productions  du  sol  provo- 
quèrent souvent  les  rois  et  les  peuples  à  tenter 
d'envahir  cet  antique  et  opulent  empire  ;  de- 
là plusieurs  de  ces  conquérants  qui  mettent  plus 
de  gloire  à  ravager  la  terre  et  à  subjuguer  les 
pays  voisins ,  qu'à  faire  fleurir  les  leurs ,  firent 
plusieurs  fois  supporter  à  Tlnde  le  joug  de  leur 
funeste  gloire  et  de  leur  avide  ambition.  Pen- 


(1]  La  coss  est  une  mesure  itinéraire  de  Tlndoustan.  Elle  porte 
1,874  toises  françaises  environ;  et  est  de '52  au  degré.  La  coss 
moderne ,  qui  est  celle  des  Mogols  «  est  de  55  au  même  degré* 
Il  est  cependant  yrai  de  dire  ,  que  la  multitude  d'Etats  indé* 
pendants  formés  dans  llnde  a  donné  lieu  à  de  grandes  varia^ 
lions  dans  les  mesures  itinéraires  ;  et  il  est  des  pays  où  l'on 
compte  jusqu'À  4a  et  46  coss  au  degré. 

(2)  DansleBagakanée,  Histoire  de  l'Indoustan  attribuée  par 
les  Brames  à  Saharzandek ,  livre  dix-neuvième. 

(3)  Un  usage  ,  qui  est  aussi  ancien  que  le  peuple  même ,  fait 
donner  à  l'empire  le  nom  du  prince  auquel  on  ajoute  le  mot  de 
pays ,  d'empire  ou  de  royaume  ,  qui  se  rendent  par  le»  mot» 
Kande  ou  Ranié. 


26  TOPOGRAPHIE. 

dant  une  longue  série  de  siècles  on  vit  succes- 
sivement les  Perses  9  les  Grecs  et  les  Tatares 
envahir  cet  empire.  Ces  irruptions  ont  été  ré- 
pétées par  les  nations  modernes  de  l'Europe  ; 
mais  rindien ,  pour  qui  la  guerre  est  le  plus 
horrible  des  fléaux ,  aux  yeux  duquel  un 
conquérant  n'est  qu'un  fou ,  un  tyran ,  à  qui 
il  importe  très-peu  par  qui  son  pays  soit  gou* 
verné,  par  ce  que  l'autorité,  quelque  arbitraire, 
quelque  tyrannique  qu'elle  soit ,  ne  saurait  at- 
teindre sa  frugalité  ni  détruire  sa  modération  ; 
l'Indien ,  doux  par  habitude  et  par  religion , 
d'un  caractère  humain  et  débonnaire,  ennemi 
de  toute  atrocité  et  de  l'effusion  du  sang ,  ne 
sut  en  général  que  se  soumettre  au  premier 
ambitieux  qui  venait  envahir  sa  patrie  et  la 
subjuguer  :  mais  si  ses  armes  ne  purent  proté- 
ger ses  possessions ,  son  inébranlable  constance 
suffit  pour  conserver  intact  son  antique  culte 
et  sa  croyance,  contre  des  hommes  cupides  et 
féroces  qui ,  semblables ,  disent-ils ,  aux  tigres 
de  leurs  forêts ,  ne  respirent  que  le  sang  et  le 
carnage.  Le  peu  d'empire  que  ces  passions  ont 
sur  rindou  explique  ce  mélange  étonnant  de 
faiblesse  et  de  fermeté  dont  il  n'a  cessé  de 
donner  des  preuves  depuis  qu'il  est  la  proie 
des  conquérans.  Ce  caractère  patient  y  ferme 
et  résigné ,  est  un  bienfait  de  son  éducation ,  de 
ses  institutions,  et  du  dogme  de  la  métempsy- 
cose ,  sur  lequel  repose  sa  croyance ,  et  au- 


topogrtAphie.  27 

quel  il  est  encore  plus  attaché  qu'à  son  exis- 
tence (i). 

De  tous  les  conquérants  qui  ont  pénétré  dang 
l^Indoustan  et  dont  Thistoire  de  ce  pays  déve- 
loppe les  ravages  jusqu'au  moindre  détail ,  il 
n'en  est  aucun  dont  la  mémoire  soijt  plus  en 
horreur  parmi  les  Indous  9  que  celle  d  Ma- 
moud  »  de  la  dynastie  tatare  des  Gaznavites , 
par  les  atrocités  qu'il  y  a  commises.  Ce  Kan 
était  fils  de  Chéhinbec ,  que  les  Mogols  nom- 
ment Sébeinzing'j  dynastie  qui  ne  donna  que 
quatre  empereurs ,  et  que  le  fameux  Timour-- 
bec  anéantit  bientôt.  Mamoud ,  poussé  par  son 
insatiable  ambition  et  par  son  caractère  féroce, 
sortit ,  en  1002  de  notre  ère ,  de  la  ville  de 
Gazna ,  située  sur  les  frontières  de  la  pro- 
vince de  Kaboul,  et  dont  Sébeinzing  s'était 
emparé  vingt-sept  ans  avant  cette  époque  :  il 
pénétra  sans  aucun  obstacle  jusqu'au  midi  du 
royaume  de  Vichenagar ,  présentement  Visa- 
pour.  Le  Kan  tatar  traita  les  Indous  avec  toute 
la  rigueur  d'un  conquérant  fanatique  et  d'un 
enthousiaste  cruel.  Ce  farouche  sectateur  de 
Mahomet  ;  cet  homme  qu'aucune  épithète  ne 

(ij  CJn  fait  qui  s'est  passé  sous  nos  yeux  suffira  pour  appuyer 
cette  assertion,  hes  Bengalis ,  pour  ne  pas  enfreindre  ce  dogme  , 
refusaient  non-seulement  la  nourriture,  mais  encore  le  riz  même 
cuit  chez  les  Européens ,  et  que  ceux-ci  leur  offraient  pendant  la 
famine  de  1770  qui  désola  leur  belle  et  fertile  province.  Ils 
préféraient  mourir  d'inanition. 


\ 


:i.v>  T   O   P   O   G   R   A   P   H   1   E. 

saurait  caractériser ,  apporta  dans  les  conlreW 
qu'il  venait  de  soumettre  sans  coup  férir  ^ 
cp*il  parcourait  plutôl  que  de  les  conquérir 
par  la  force  des  armes ,  la  croyance  du  Coran , 
de  la  même  manière  que  Charlemagne  fit  ad- 
mettre Févangile  chez  les  Saxons.  Il  voulait 
,établir  sa  religion  chez  un  peuple  qui  s'empres- 
sait de  Taccueillir  en  ami.  Détruisant  les  tem- 
ples, massacrant  les  Indous  qui  refusaient 
d'embrasser  l'islamisme ,  il  fit  périr  en  moins 
de  six  mois  plus  de  vingt  millions  d'Indiens  ; 
il  pilla  les  trésors  de  leurs  princes ,  et  s'empara 
des  richesses  des  temples  qu'il  faisait  démolir. 
Peu  satisfait  de  tant  de  cruautés,  de  vexations 
et  d'horreurs,  il  renversa  le  prince  de  son 
trône;  il  changea,  dans  les  pays  dont  il  venait 
de  s'emparer  par  ses  astucieuses  promesses  ,  le 
gouvernement  véritablement  paternel  sous  le- 
quel ce  peuple  vivait  heureux  depuis  des  mil- 
liers de  siècles  (i) ,  pour  y  substituer  le  régime 


(i)  L'Histoire  que  j*ai  cîtée  à  la  seconde  note  de  la  page  1.5  , 
par  une  suite  non  interrompue  de  rois  ,  dont  presque  touts  le» 
règnes  ont  été  très-longs ,  porte  à  dix-neuf  mille  ans  la  duréer 
totale  des  différens  règnes  des  empereurs  nommés  dans  cet  ou- 
vrage. Je  ne  me  permettrai  de  faire  aucune  autre  observation 
sur  cette  histoire ,  que  j'ai  traduite  très-littéralemenf.  Je  me 
bornerai  à  la  publier,  lorsque  les  circonstances  me  le  permet- 
tront ,  et  telle  qu'elle  est.  Ce  monument  ne  peut  présenter  qu'un 
objet  de  curiosité,  sur-tout  par  la  manière  concise  dont  il  est 
écrit  j  car  il  y  a  des  règnes  qui  ne  portent  que  le  nom  de  l'indi- 
vidu ,  celui  de  sa  mère ,  sa  lignée  avec  le  précédent  roi ,  et  laf 
nombre  d'années  qu'il  a  régné. 


TOPOGRAPHIE.  29 

militaire  de  Mahomet ,  la  plus  tyrannique  et 
la  plus  monstrueuse  de  toutes  les  constitutions 
sociales. 

Tfes-lors  le  système  politique  de  Flndous- 
tan  (i)  fut  anéanti  :  Tordre  civil  et  judiciaire 
établi  par  Brouma  avec  tant  de  sagesse  (2) , 
fut  changé.  A  la  suite  d'un  bouleversement 
.total  dans  Tadmirable  civilisation  de  cet  anti- 
que peuple  ,  Mamoud ,  pour  ne  laisser  rien 
subsister  de  Tancien  ordre  de  choses  auxquel- 
les il  était  incapable  de  rien  substituer  de  bien, 
altéra  aussi  la  circonscription  des  provinces 
<lc  la  partie  septentrionale  dont  il  était  déjà  en 
possession.  C'est  depuis  cette  époque  que  ces 


(1)  J'ai  déjà  eu  occasion  de  dire  qu'après  Brouraa  Tlude  se 
nammRit  Baarkande ,  et  que  c'a  été  vers  l'an  i3,384da  quatrième 
Jongue  qu'elle  reçut  la  d^ooriaation  à'Indou-Kande',  ce  qui  si- 
gniiie  littéralement  pays  de  la  Lune;  mais^  par  extension ^ 
cela  veut  dire  le  pays  des  Animaux  nocturnes!  On  a  voulu  dési- 
gner par  là  une  espèce  de  chien  sauvage  qui  reste  toute  la  jour- 
née dans  sa  tanière ,  et  n'en  sort  que  la  nuit  pour  chercher  sa 
pâture.  Ce  quadrupède  fait  presque  continuellement  des  cris 
plaintii^  et  lugubres,  désagréables  et  perçants  ^  c'est  le  chacal 
Qyxjaeal  {canU  mesomelas  Lin.)*  Son  nom  au  Bengale  eatjaqu9 
parel ,  en  Perse ,  chagal ,  clans  l'Indoustan ,  huidder .  et  kola , 
en  Tamoui ,  Neri.  Il  nous'  est  connu  sous  le  nom  de  jakal  ^  nom 
igue  loi  ont  donné  les  Rollatidais. 

(2)  La  forme  de  ce  gouvernement,  établi  par  Brouma,  était 
monarchique  ,  modelé  sur  celui  des  pères  de  famille.  Jjta  affaires 
cnviles  étaient  jugées  par  deux  arbitres ,  que  chaque  partie  nom- 
mait de  son  côté ,  et  par  un  sur-arbitre  désigné  par  tous  les  deux. 
Celles  criminelles  l'étaient  par  sept  des  plus  anciens  de  la 
4^te  du  prévenu,  habitants  la  même  commune;  les  anciens  pré- 
sidaient c/»  i'irî.  à-la-fois  d'accusation  et  de  jugement. 


3o  TOPOGRAPHIE. 

divisions  territoriales  ont  continué ,  même  soug 
les  descendans  du  fameux  Timourbec,  plus 
connu  en  Europe  sous  le  nom  de  Tamerlan , 
à  être  nommées  Soubahi ,  Nababi ,  Paraganas 
ou  Serkars  :  la  mort  arrêta  les  projets  que  Ma- 
moud  formait  d'envabir  la  presqu'île. 

Avant  de  passer  outre ,  il  est  nécessaire  que 
je  fasse  observer,  pour  ne  pas  multiplier  les 
digressions  sur  la  politique ,  que  dans  toutes 
les  parties  de  Tlndoustan,  conquises  par  les 
Tatares  mogols ,  toutes  les  terres  appartiennent 
exclusivement  au  prince.  Ce  fait  est  exact , 
quoique  plusieurs  voyageurs  l'aient  contesté» 
U  en  concède  à  volonté  des  portions  plus  ou 
moins  considérables,  qui  forment  des  revenus 
pour  la  vie ,  ou  à  perpétuité  à  ses  feudataires  ; 
mais  ces  dons  nommés  jalrs ,  n'ôtent  pas  ce- 
pendant aux  cultivateurs  le  droit  de  vendre 
ou  de  léguer  par  testament  les  portions  du 
terrein  qu'ils  cultivent;  il  sont  tenus  seulement 
d'acquitter  les  droits  de  mutation ,  et  payer  une 
redevance  annuelle  envers  le  feudataire.  Cha- 
que année,  ou  à  des  termes  plus  ou  moins  éloi- 
gnés ,  selon  la  volonté  ou  l'usage  du  Paragana , 
les  cultivateurs  propriétaires  sont  obligés  de 
déterminer  le  prix  des  droits  qu'ils  ont  à  payer 
aux  jairdars  ;  ceux  qui  ne  possèdent  qu'à  titre 
de  locataires  sont  tenus  de  passer  un  nouveau 
bail  avec  l'amaldar  du  prince  ou  le  collecteui'; 
du  jairdar* 


TOPOGRAPHIE.  3l 

La  politique  des  Empereurs ,  ainsi  que  celle 
des  Soubas  et  des  Nababs  môgols ,  depuis  qu'ils 
se  sont  rendus  indépendants  des  Empereurs  ^ 
après  rinvasion  de  Tamas-Kouli-Kan ,  paraît 
consister  en  une  perpétuelle  attention  à  empé-^ 
cher  que  quelque  famille  n'obtienne  de  gran- 
des possessions ,  ou  n'accumule  des  richesses 
qui  leur   deviendraient  peut-être  funestes , 
plutôt  qu'à  vouloir  rendre  le  peuple  serf  ou 
esclave  ^d'autant  qu'une  telle  espèce  de  servage 
serait  impossible  chez  un  peuple  aussi  frugal  » 
qui  a  si  peu  de  besoins ,  et  sur  lequel  l'auto- 
rité n'a  aucune  pnse ,  comme  je  l'ai  déjà  fait 
observer.  Cet  esclavage  d'ailleurs,   s'il    était 
possible ,  laisserait  peu  de  jouissance ,  et  ne 
donnerait  qu'une  grandeur  apparente ,  soit  à 
l'empereur ,  soit  qmjl  soubas  ou  aux.  nababs. 
Je  dirai  encore  que  toutes  les  acquisitions  de 
teiTes  faites  pas  les  omras ,  les  officiers  de  la 
couronne,  ou  par  des  généraux  mogOls,  ont 
été  toujours  sujettes  à  l'inspection  et  au  contrôle 
du  gouvernement  ;  et  si  quelqu'un  de  ces  om- 
ras ,  et  même  des  particuliers ,  essayait  de  se 
rendre  propriétaire  de  vastes  domaines ,  non- 
seulement  on  lui  refuserait  de  contrôler  ses 
acqui  étions ,  pour  l'empêcher  de  s'en  mettre 
en  possession,  mais  il  serait  aussitôt  marqué 
comme  une  victime  qu'il  faudrait  sacrifier  à 
la  politique  du  prince  et  à  la  sûreté  de  l'état. 
De  telles  précautions  seraient  absolument  inu- 


32  TOPOGRAPHIE. 

tiles  à  regard  des  Indous  proprement  dits ,  lai 
Mogols  connaissant  assez  leurs  mœurs  pacifi- 
qus  pour  ne  rien  craindre  d'eux. 

Chez  les  Mogols ,  les  feudataires  soit  perpé- 
tuels, soit  amovibles  9  sont  obligés  de  recon- 
naître l'empereur  ou  le  prince ,  quel  que  soit 
son  titre,  pour  leur  héritier.  Les  jairs  en  outre 
ne  leur  sont  accordés  qu'en  conséquence  de 
quelques  titres  ou  des  pensions  de  services 
qu'ils  sonf  obligés  de  faire  ou  d'acquitter. 
Personne ,  depuis  le  divan  jusqu'au  moindre 
officier  militaire  ou  civil ,  ne  peut  posséder 
même  de  place  qu'à  condition  de  reconnaître 
le  souverain  pour  héritier.  Il  suit  de  cet  ordre 
de  choses ,  qu'à  la  mort  d'un  jairdar ,  parti-^ 
culièrement  d'un  feudataire  temporaire ,  tout 
ce  que  l'on  peut  trouver  de  ses  biens  immo- 
biliers est  saisi  au  profit  du  prince  ;  celui-ci 
rend  à  la  famille  ce  qu'il  juge  à  propos.  Les 
biens  de  ceux  qui  ne  sont  pas  officiers  de  la 
couronne  ou  feudataires  amovibles ,  passent  de 
droit  à  leurs  héritiers.  Les  jairs  perpétuels,  tou- 
joiu*s  peu  considérables ,  sont  aussi  rendus  aux 
héritiers;  il  n'y  a  que  leurs  biens  mobiliers 
qui  soient  saisis  au  profit  du  souverain  ,*  s'ils 
sont  considérables. 

Ces  dispositions  n'ont  pas  lieu  à  l'égard  des 
Indous;  c'est  donc  une  erreur  de  croire  ce 
que  quelques  auteurs  en  ont  dit ,  par  compa- 
raison (le  ce  qui  a  lieu  en  Turquie»  Mais  vou- 
loir 


TOPOGRAPHIE.  33 

loir  tirer  quelques  inductions  de  la  politique 
des  princes  mogols ,  de  ce  que  nous  savons  des 
violences  qu'exercent  les  pachas  sur  les  Grecs 
dans  leur  pachalik,  ce  serait  vouloir  juger 
comparativement  des  choses,  absolu  ment  dis- 
parates. L'Indou ,  dont  le  caractère  est  paisi- 
ble et  très-endurant,  n'en  est  paç  moins  très- 
attachë  à  conserver  son  indépendance  :  il  me 
semble  au  reste  que  l'espèce  d'apathie  et-  la 
sorte  d'humilité  dans  laquelle  il  se  tient ,  est 
la  meilleure  protection ,  la  plus  sûre  garantie 
contre  les  coups  du  despotisme  des  princes 
mogols ,  qui  d'ailleurs  n'ont  pas ,  sur-tout  à 
présent,  la  férocité  qu'ils  avaient,  et  qu'ont 
toujours  les  Turcs. 

Ces  barrières  que  la  politique  mogole  à  cru 
nécessaire  d'élever  contre  l'agrandissement  des 
familles  particulières  et  même  de  la  leur  pro- 
pre ,  sont  indispensables  ,  selon  moi ,  daiis  un 
gouvernement  militaire  qui  ne  peut  être  qu'ar- 
bitraire et  despotique ,  et  chez  un  peuple  aussi 
ignorant ,  aussi  vindicatif ,  aussi  changeant 
dans  ses  goûts ,  aussi  léger  dans  ses  affections, 
sans  caractère  et  presque  sans  moralité.  Dans 
ces  gouvernements  les  chefs  sont  forcés  d'ac- 
corder de  grands  pouvoirs  à  des  particuliers, 
touts  ambitieux ,  très  peu  attachés  à  leurs  per- 
sonnes ,  qui  se  croient  avoir  les  mêmes  droits 
à  la  suprême  puissance  que  le  prince ,  qui ,  la 
veille  de  son  élévation  foituite ,  était  ce  qu'ils 
Tome  I.  3 


34  TOPOGIIAPHIB. 

Bont  euK-mémes  ,  de  simples  soldats  parvenus, 
•ans  antres  titres  que  leur  fortune ,  et  n'ayant 
souvent  pour  en  imposer  à  leurs  esprits  ou  à 
leurs  préjugés ,  ni  la  grandeur  personnelle ,  ni 
le  reflet  de  cette  splendeur  factice  qu'on  tient 
«n  d'autres  pays  de  ses  ancêtres ,  et  que  le 
temps  consacre  en  faveur  de  quelques  famil- 
les qui  possèdent  la  suprême  puissance  depuis 
une  plus  ou  moins  longue  série  de  siècles.  Dans 
cet  état  de  choses ,  on  sent  qu'il  ne  peut  con- 
venir au  despote  que  ses  premiers  sujets ,  na- 
guères  ses  égaux ,  réunissent  dans  leurs  mains 
de  trop  grandes  fortunes  avec  le  caractère  de 
propriété  inamovible;  ils  profiteraient  de  la 
première  circonstance  que  le  hasard  ou  bien 
l'intrigue  ferait  naître ,  pour  troubler  l'état , 
attaquer  le  prince  et  le  renverser  du  trône  où 
il  vient  de  se  placer  lui-même,  par  des  cir- 
constances semblables. 

Les  divisions  politiques  de  l'Indoustan,  fai- 
tes par  les  Mogols ,  ne  nous  sont  que  très-peu 
connues;  ell^  sont  trop  multipliées,  et  elles 
varient'  trop  pour  qu'elles  puissent  être  saisies 
par  nos  géographes.  11  me  serait  impossible, 
par  les  mêmes  raisons ,  de  les  déterminer  ici. 
Dans  touts  les  pays  de  l'Indoustan ,  qui  ont  été 
soumis  aux  lois  des  Mogols ,  l'empereur  qui 
porte  le  titre  de  Scha,  a  divi^  ses  états  en 
soubahis,  en  nabahis.  Les  plus  grandes  divi- 
sions sont  les  soubahis ,  et  les  plus  petites  sont 


TOPo6iiAJE^niE.  35 

>îippelées  amaldàris.  Le  sonba ,  litre  qui  corres- 
pond à  celui  de  vice-roî  dans  notre  langue  , 
avait ,  dans  le  commencement  de  la  fondation 
de  Tempire ,  une  suprématie  sur  lés  nababs  ^ 
ou  gouverneurs  particuliers ,  et  les  nababs  sur 
les  amaldars.  Ces  gouvernements  ne  sont  pluà 
distribues  hiérarchiquement ,  $ur*tout  depuis 
l'invasion  de  Tamas  Kouli-Ran.  Vet^  Tan  lySà 
de  notre  ère,  Nizam-el-Moulouk ,  soùba  du 
Décan  qui  appela  dans  Tlndoustan  TusUrpateur 
de  ïa  Perse ,  pour  se  venger  des  outrages  quMl 
avait  reçus  de  l'empereur  de  Déli  y  fut  le  pre*- 
inier  qui  se  rendit  indépendant;  son  exemple 
ne  tarda  pas  à  être  suivi  par  plusieurs  autres 
vice-rois  qu'imitèrent  à  leur  tour ,  et  peu  après, 
les  nababs  mêmes  qui  dépendaient  de  ces  Sou- 
bas.  Les  amaldars  sont  les  seuls  chefs  qui  soient 
restés  sous  le  pouvoir  ou  des  soubas  ,  ou  des 
nababs. 

Lessoubahis  étaient  donnés  par  l'empereur 
aux  omras ,  titre  qui  répond  à  la  dignité  de 
nos  princes  à  brevet  :  les  nabahis  l'étaient 
aux  officiers  de  la  couronne  et  aui:  généraux 
de  la  cavalerie  mogole.  L'amaldar  est  un 
receveur  -  général  de  canton  plus  ou  moins 
étendu* 

Mais  en  outre  de  cette  division  de  l'em- 
pire mogol  dans  Flndouslan ,  il  y  a  encore 
celle  des  princes  indous  qui  se  sont  mainte- 
nus indépendants  ,  soit  dans  la  partie  septen- 

3* 


36  TOPOGRAPHIE. 

trionale ,  soit  dans  la  presqu'île  ,  tels  que  les 
Rajepoutes  et  les  princes  confédérés  qui  forment 
Fempire  Maratte ,  plus  particulièrement  con- 
nus dans  le  pays  sous  le  nom  de  Sataras ,  c'est- 
à-dire  des  septs  souverains-  Cette  république 
de  rois  confédérés  ,  reconnaît  la  suprématie 
d'un  chef,  sous  le  nom  de  pêchevar ,  ce  qui 
signifie  dans  les  idiomes  des  Indous ,  la  même 
chose  que  le  mot  imperaùor  dans  la  langue 
latine;  c'est-à-dire  celui  qui  commande  (i). 
Ce  gouvernement  est  régi  à-peu-près  par  la 


(i)  Ce  pêchevar ou  paichwa  n'était,  sous  les  premiers  fonda- 
teurs de  l'empire  Maratte ,  dont  l'histoire  moderne  remonte  en- 
viron à  1628,  qu'un  grand  officier  de  1a  coutonne.  Unfib  naturel 
d'un  prince  rajepoute  ,  que  l'histoire  qualifie  de  rana  d'Oudipour , 
jeta,  au  milieu  des  troubles  qui  agitaient  l'empire  Mogol  avant 
le  règne  d'Orang-Saeb ,  communément  appelé  Aureng-Zeb,  les 
premiers  fondements  de  la  puissance  Maratte.  Sa  postérité  régna 
après  lui  jusqu'en  i74o,  époque  d'où  l'autorité  échappa  des  mains 
du  prince  faible  qui  était  alors  sur  le  trône.  Ce  rajah  (  c'était  le 
titre  des  chefs  de  ces  Etats  )  fut  enfermé  par  ses  deux,  premiers 
ministres ,  le  pêchevar  et  le  buski ,  dans  la  forteresse  de  Sattarah. 
Les  Marattes  furent  alors  partagés  en  deux  Etats ,  l'un  Oriental 
ou  de  Poonah,  l'autre  occidental  ou  du  Berar,  Ce  sont  princi- 
palement les  Marattes  du  Poonah  qui  ont  continué  de  jouer  un 
rôle  politique  dans  les  affaires  de  l'Inde.  En  1761  ils  étaient  sur 
le  point  d'arracher  leur  pays  aux  princes  Mahométaus.  La  bataille 
sanglante  de  Fanniput ,  perdue  alors  par  eux  contre  Abdalla ,  roi 
de  Candahar,  détruisit  leurs  prétentions,  et  les  repoussa  dans 
leurs  'tinciennes  limites.  Bientôt  les  divisions  de  la  famille  du 
pècherar  affaiblirent  son  autorité  ,  aux  dépens  dp  laquelU 
des  chefs  particuliers  ou  jaghiredars  ,  élevèrent  la  leur.  |Les 
plus  illustres  de  ces  chefs  ont  été  ,  djins  ces  derniers  temps  , 
Scindiah  et  Holkar ,  dont  les  projets  et  l'ambition  ont  attiré  la 
surveillance  de  la  politique  anglaise. 


TOPOGRAPHIE.  37 

xnéme  constitution  politique  que  Tempire 
Gei'inanique ,  à  l'exception  cependant  que  la 
dignité  de  pêchevar  est  héréditaire  dans  la  fa- 
mille régnante ,  jusqu'à  extinction  de  sa  pos- 
térité masculine  ou  féminine.  Alors ,  et  dans 
ce  cas  seulement  ,  les. six  autres  princes  se 
réunissent  pour  en  élire  un,  soit  entr'eux,  soit 
dans  les  branches  collatérales  de  la  famille  du 
iprécéàenX  péchevar.  Telle  est  la  loi  fondamen- 
tale de  cet  empire ,  que  nous  nommons  des 
grands  marattes ,  par-  opposition  sans  douté  au 
roi  de*  Tat;ek ,  que  je  ne  sais  par  quelle  raison 
les  Européens  désignent  sous  le  nom  de  petit 
maratte,  dénomination  qui  est  absolument  in- 
connue datis  rindoustan. 

Dans  les  états  des  princes  indous ,  les  terri- 
toires se  divisent  en  sercars ,  en  paraganas 
et  en  zetnindaris.  Cette  hiérarchie  est  celle  qui 
fut  établie  dès  la  fondation  de  cet  antique  em- 
pire ;  elle  remonte  jusqu'à  Brouma. 

Je  ferai  observer ,  avant  de  terminer  cette 
digression  ;  que  dans  touts  les  pays  rest^  sou- 
mis aux  princes  indous ,  îl  n'y  a  point  de  lois 
de  police;  on  n'en  a  pas  besoin  comme  dans  la 
partie  de  l'Indoustan  que  les  Tatares  Mogols 
ont  envahie ,  ou  dans  celle  que  depuis  un  de- 
mi-siècle les  Européens  ont  soumise  à  leurs 
lois.  Cette  remarque  n'a  pas  bespin  d'explica- 
tion ;  et  chacun  sentijca  aisément  les  motifs  qui 


â8  If   O   P   O   G   R  4   P   H  X  £• 

xae  la  font  co^sig^er  ici.  Les  bornes  d^une  des^ 
cription  topographique  ne  me  permettent  pas 
de  développer  davantage  la  législs^tioa  de  Fin-, 
doustan  :  je  reprends  Tesquisse  de  sa  géographiç^ 
Cet  immense  pays ,  qui  a  en  surface ,  commq 
je  Fai  déjà  dit ,  202,5oo  lieues  commune^ 
de  France  ,  est  borné  en  partie  p^r  la  tner  , 
et  ne  tient  en  quelque  sorte  que  par  un  ^u| 
côté  au  grand  continent  de  FAsie  ;  il  est  s^-r 
paré,  de  la  Perse  à  Foccident  ^  par  des  moii*^ 
tagnes  qui  me  semblent  être  la  contin^ité  dQ 
la  branche  du  couchant  des  Gâtes,  pat  des  dé« 
serts  de  sables  arides  eX  par  d^immenses  forets; 
rindus,  dans  tout  son  cours  9  formç  cette  lir 
mite.  L'Hindou-koh  ^  continuité  dii  Taurus , 
est  sa  frontière  au  septentrion  :  c^tte  petite 
chaîne ,  dont  le  nom  formé  des  deux  mot$  hind 
etkoh^  signifie,  scilon  Fétymologie  que  }^ai 
adoptée  du  mot  hind ,  montçgne^  de  la  Iwie  « 
et  que  les  Grecs  ont  désignée  sous  le  i^om  de 
Paropamisus ,  sépare  le  petit  Tibet  de  Flndqu- 
Btan.  Au  nord*-est  et  dans  une  par^^ie  de  Forient^ 
les  /montagnes  du  grand  Tibet;  lui  servent  dQ 
limites  jusqu^au  royaume  du  Boutant.  De  çq 
point  jusqu^au  sud*est,  il  est  borné  par  les 
royaume^  de  Tépra ,  d^Assâm  et  d'^fo^oi»  ; 
c'est  ainsi  que  doivent  s^éçrire  et.  sç  pronou- 
cer,  d'après  Forthographe  indienne, le  uom  de 
ces  états»  qui  sont UmitTPpb^  d^  l'Iudoystanj 


\ 


,  TQPOGHÀ^RIEr  39 

mais  sa  vraie  barrière  à  Test  est  le  Gange  (i)  et 
le  firoumapoutre  (2).  Enfin, des  bouches  de  ces 
deux  fleures  9  nomioi^es  ea  samskrita  hindour 
bardiée^  au  cap  Gomorin  (S),  el  de-là  jusqu'à 
Temboucbure  de  Thidus  oxi  Sind,  désignée  paap 
les  Indous  soos  le  nom  dtt  EKldelée  (4) ,  TOcéan 
jetle  autour  ^  Finde  une  immense  ceinturé 
qui  forme  au  levant  le  j^fe  de  Bengale ,  celui 
de  Perse  au  eoucbant ,  et  le  petit  détroit  At 
Manare  au  midi  ;  ainsi  la  mer  seule  embrasse 
toute  la  partie  de  la  péninsule  de  l'indoustan  ^ 
nommée  presqu'ile  en-deoà  du  Gange,  1^  les 
Européens,  et  par  les  géographes  indiens ,  par- 
tie inférieure  ou  méridionale  de  Tlnde* 

Cette  partie  méridionale ,  ou  péninsule,  a  la 
forme  d'un  immense  triangle  irrégulier  ,  par^» 


(1)  Ce  fleuyç  immense ,  la  plus  considérable  de  toutes  les  rir 
vières  de  Plnde-y  est  nommé  Pot^Da  par  les  indigènes.  Le  mot 
Gang  ou  Ganga ,  qur  signifie  sinuosité  ,  n'est  qu'une  épithète., 
^ue  nous  croyons  èltresOn  poi^  p^ffff  • 

(2)  Le  nom  de  o#  fleure  vkot  de  celui  du  ^gisUtenr  des 
Indous  f  c'est  "comnle  si  l'on  disait  borne  ou  limite  du  pajiM  àm 
Brouma ,  nom  que  nous  défigurons  en  le  prononçant  Brakama 
ou  B^ma,  I^gb  An^l^is.  ont  altéré  davanta^a  wuoqx^  le  nom 
mèmcf  du  fl^ve ,  qu'ils  écrivent  Buram-Pooter, 

X5)  En  idJ6me  indien  on  prononce  Conmbimrin ,  ce  qui  si- 
gnifia Corne ,  et  par  accep^xen  G«p  ou  Botnie.  G^t  ainsi  que 
nou»  avons  défiguré  tontes  les  pi^onoocsetibiiaet  changé  les  éty- 
mologies  indiennes. 

(4t)  Le  mot  Sind  ou  Sindkirtnt  dire  limite  deF&ide^  et  celui 
de  DUdelée ,  forme  de  cœur ,  expcessson  asaes.  ordinairement 
asitéeen  Samskrita,  dans  le  Mèrtie  seoe  qpeeelle  de  Delta  l'est 
dans  la  langue  grecque .  ... 

/ 


40  TOPOGRAPHIE. 

ticulièrement  à  sa  base  :  il  a  son  sommet  au  cap 
de  Comorin  ;  la  partie  septentrionale  forme  un 
carré  qui  est  aussi  irrégulier ,  par  l'effet  du 
cours  du  Broumapoutre ,  et  par  la  position 
des  montagnes  du  royaume  de  Tépra. 

C'est  au  cap  Comorin  que  prend  naissance 
la  chaîne  des  Gâtes  (i)  ,  couverte  dans  tout  son 
développement  de  hauts  et  très-beaux  arbres  j 
presqu'aussi  anciens  que  le  monde.  Ces  monts , 
par  leur  étendue ,  par  leur  élévation ,  et  par 
leur  position  (  2  )  ,  produisent ,  à  ce  qu'on  a 
lieu  de  le  présumer ,  le  phénomène  des  mous- 
sons. 

Du  promontoire  très-escarpé  de  Comorin  , 
les  Gâtes  se  développent  sur  une  seule  chaîne 
du  sud  vers  le  nord,  presque  droite,  et  du  8*. 
jusqu'au  lo®.  deg.  de  latitude.  Parvenues  à  ce 
point,  elles  s'ouvrent  en  deux  branches ,  dont 
les  côtés  sont  très-divergents  et  inégaux  en  lon- 
gueur ,  en  élévation  et  en  profondeur.  L'une 
parcourt  au  couchant,  le  côté  du  triangle  que 
je  viens  d'indiquer;  l'autre  s'incline  vers  le 
levant. 

La  branche  occidentale  se  développe  près- 

(1)  Cette  chaîne  est  ainsi  nommée  parce  qu'elle  forme  des  dé^ 
filés  presque  inaccessibles  pour  pénétrer  des  côtes  dans  l'intérieur 
de  la  presqu^le. 

(2):  Leur  dii'ectîon  est  du  midi,  au  septentrion.  Ayant  mesuré 
cette  chaîne  sur  différents  points,  avec  des  instruments  météores 
logiques ,  j'ai  trouvé  que  sa  hauteur  moyenne  était  de  i4j0o  toise* 
au-dessus  du  niveau  de  la  mer. 


TOPOGRAPHIE,  Al 

que  parallèlement  au  rivage  de  la  mer  du 
golfe  de  Perse ,  dont  elle  ne  s'éloigne  que  de- 
puis dix  jusqu'à  douze  lieues  communes  de 
France.  Après  avoir  majestueusement  couronné 
les  côtes  du  couchant  sur  lesquelles  elle  do- 
mine ,  de  manière  à  les  faire  apercevoir  de 
vingt-cinq  lieues  du  rivage ,  elle  va  se  joindre 
aux  montagnes  de  la  Lune,  ou  Hindou-koh. 
La  branche  orientale ,  moins  élevée  que  la  pré- 
cédente ,  n'approchant  des  côtés  baignées  par 
le  golfe  du  Bengale  que  de  vingt-cinq  à  vingt- 
huit  lieues ,  après  s'être  développée  graduelle- 
ment du  sud  vers  le  nord-est ,  dans  les  fertiles 
plaines  du  Dindégale ,  des  royaumes  de  Mais- 
sour ,  de  Trisnapali ,  du  Carnat ,  du  Berar  et  du 
pays  de  Télinga ,  va  de  ce  point ,  situé  entre  les 
17  et  i8®.  deg. ,  toujours  en  diminuant  d'éléva- 
tion jusqu'à  ce  qu'elle  se  perde  dans  le  20®. ,  et 
eUe  disparait  entièrement  en  entrant  sous  le 
tropique  dans  le  Bengale ,  que  les  empereurs 
mogok  ont  nommé  le  paradis  terrestre ,  ou  le 
jardin  de  l'Indoustan.  On  doit  remarquer  ici 
que  toutes  les  provinces  renfermées  entre  la 
double  chaîne  des  Gâtes  ^  sont  comparative- 
ment plus  exhaussées  que  celles  des  côtes ,  soit 
orientales ,  soit  occidentales.  Cette  différence 
d'élévation  entre  le  sol  de  provinces  si  voisi- 
nes, ne  doit  être  attribuée  qu'à  l'effet  des 
pluies  des  moussons.  Ces  météores  sillonnant 
les  terres  des  Gâtes  sur  leurs  escarpements  vers 


42  TOPOGRAPHIE. 

les  côtes  et  sur  ceux  opposés ,  y  produisent) 
deux  effets  contraires  »  puisque  d'jon  cmë  les 
eaux  pluviales  détrempant  les  parties  solubles  » 
les  font  couler  et  les  entraînent  avec  elles  à  la 
mer  par  une  pente  toujours  plus  rapide  »  Utn- 
dis  que  le  versant  de  ces  mêmes  eaux,  vera 
l'intérieur,  ne  peut  qu'y  aijaoncelcrdes  \Bae^ 
dont  les  couches  successives  tendent  à  adou-. 
cir  l'inclinaison  des  revers  des  montagnes  e% 
à  exhausser  la  surface  du  sol.  Cette  obser- 
vation confirme  la  théorie  du  célèbre  Buffon ,, 
sur  la  formation  de  cette  sorte  de  montagne  ,1 
attribuée  uniquement  à  la  chute  des  pluies. 
La  mousson  pluvieuse  étant  plus  longue ,  plust 
abondante  sur  les  côtes  occidentales  que  sur 
celles  de  l'orient ,  est  aussi  la  cause  qui  faifr 
paraître  plus  élevée  la  chaîne  du  couchant 
que  celle  du  levant.  Leur  élévation  réelle  est 
cependant  à-peu-près  la  même ,  quoique  le 
Xiiveau  des  côtes  occidentales  soit  effeclivem 
meht  plus  bas  que  ne  l'^t  celui  des  côtes  orien^ 
taies.. 

La  presqu'île ,  eu  suivant  les  principes  de 
nos  géogri^phes ,  ue  se  divise  qu'en  cinq  cô- 
tes (i),  savoir;  deux  au  levant,  sur  le  golfe 

(1)  SaÎTant  les  Indous  elle  derrait  se  diviser  en  huit  cdtés^ 
aarpir  :  trois  à  l'orient  y  deux  au  midi  et  trois  au  couchant;  celles 
du  levant  sont;  i^,  la  côte  d'Oreissa,  de  Télingana  et  de  Ta-» 
moumandel  ;  a^.  les  deux  du  midi  se  nommçnt  Marava  et  Ramr* 
nat^  Sp,  les  trois,  eètes  du  couchant  so»t  le  Malabar,  la  €»»• 


du  Bengale  »  daux  au  couchant ,  sur  celui  dd 
Perse,  une  au  midi^  sur  le  détroit  de  Manare> 
qui  ne  s'est  formé  que  plusieurs  siècles  après 
Brouma,  lors  de  la  dernière  irruptién  d'un 
Tolcan  9  le  seul  qui  ait  existé  dans  ce  pay s. 
Par  ceUe  dernière  e^losion ,  il  est  à  présu-^ 
mer  qu'il  aura  soulevé  de  toute  profondeur 
les  terres  voisines  de  la  mer ,  el  lui  aura  ain^ 
Êicililé  un  passage.  Ce  fait  qui  se  trouve  con* 
aigné  dans  Thistoire  de  Tlndouslan,  me  parait 
très*propre  à  donner  à  cette  histoire  Vautorité 
que  lui  refusent  certains  européens  dont  elle 
oôAtrarie  les  systèmes  9  puisqu'indépendam^ 
ment. de  toute  narration  historique  9  les  gens 
instruits  et  de  bonne  foi  seraient  forcés  de 
l'admettre ,  d'après  la  physique  de  cç  point 
du  globe.  En  effet ,  les  preuves  naturelles  de 
oe  grand  bouleversement ,  sont  démontrées 
par  ramoncèlement  des  substances  volcaniques, 
dont  la  plus  grande  partie  a  été  jetée  sur  la 
cote  méridion^e ,  qui ,  depuis  cette  époque  9 
fprmç  l'ile  de  Cey lan ,  nommée  par  les  Grecs 
Taprobane  (i). 

Au  nddi  de  l'embouchure  du  Gange  9  et  à 
commencer  du  haut  de  ce  golfe  9  se  trouve  la 


queni  et  celle  du  Décan.  Cette  division  me  paraît  plus  exacte, 
mais  je  me  conforme  à  notre  méthode ,  afin  dq  ne  pas  jeter  de 
ponfuAÎoii  dans  les  idées  reçaes  de  la  plupart  des  lecteurs ,  ce 
qui  arriverait  si  je  suivais  les  principes  des  géographes  indous. 
(1)  Strabon,  lib.  3. 


44  TOPOGRAPHIE. 

côte  XOrixa  (  i  )  ;  elle  se  prolonge  du  nord-nord- 
est  au  sud-ouest  jusqu'au  Kichena  ,  dans  un 
développement  de  cinq  degrés  ou  i25  lieues 
communes  de  France.  Elle  comprend  le  pays 
des  Hondias ,  peuple  maratte ,  et  celui  des  Té- 
leingas  ;  ce  dernier  est  un  des  plus  actifs  et 
des  plus  industrieux  entre  les  Indous.  Le  Go^ 
davery  est  le  plus  considérable  fleuve  de  cette 
partie  orientale  de  la  presqu'île  en-deçà  du 
Gange  ;  il  prend  sa  source  au  nord-ouest  du 
Décan(2  ) ,  et  à  25  lieues  nord  des  montagnes 
du  Balagâte^  qui  n'est  qu'un  très -petit  bras 
des  Gâtes.  Cette  masse  de  monts ,  coupe  obli-- 
quement  la  brancbe  occidentale  de  cette  bar- 
rière de  l'intérieur  de  la  presqu'île ,  de  l'ouest 
à  l'est ,  jusqu'au  nord  de  la  ville  de  Visapour . 
Là  le  Balagdùe^  changeacfit  brusquement  de 
direction ,  se  développe  circulairement  vers  le 
sud  ,  autour  du  royaume  de  Vichenagar ,  que 
l'on  dit  être  la  demeure  de  Tricher  ou  j  l'attri- 
but conservateur  de  Siven;  ainsi  ce  pays  se 
ti'ouve  renfermé  dans  une  demi -ellipse ,  entre 
ces  monts  presqu'escarpés  de  toutes  parts  ^ 
comme  -si  la  nature  elle-même  voulait  en  dé- 
fendre l'accès  aux  profanes. 

Le  Godaveri ,  après  avoir  parcouru  le  Bar 


(i)  Ea  îndou  Oreissa, 

{2)  Ce  mot  signifie  partie  méridionale.  C'est  le  nom  que  le* 
Mogols  ont  donné  à  la  yice-royauté ,  canquise  par  le  fameux 
Orang-Saëb. 


\ 


TOPOGRAPHIE.  45 

glana ,  arrosé  quarante-deux  lieues  de  pays  , 
se  replie  vers  le  nord  ,  l'abandonne  pour  se 
diriger  au  nord-est ,  et  douze  lieues  après  cou- 
le à  Test  un  peu  vers  le  sud ,  peu  loin  d^Elé- 
rao ,  où  il  reçoit  le  Moussi ,  pel^ite  rivière  très- 
profonde  ,  dans  laquelle  se  trouvent  les  plus 
belles  agathes  orientales  (i).   Elérao  est  une 
des  plus  anciennes  villes  de  cette  région ,  et 
peut-être  du  monde;  elle  est  construite  dans 
la  base  d'une  montagne  de  granit ,  absolument 
isolée  au  milieu  d'une  très-vaste  plaine ,  et  dans 
Je  sein  de  laquelle  se  trouve  une  rue  ayant 
plus  de  mille  toises  de  longueur  ;  à  droite  ou 
à  gauche  sont  des.  maisons  abandonnées  de- 
puis plusieurs  siècles,  toutes  taillées  dans  le 
vif  du  roc  ,  et  ne  recevant  le  jour  que  par  de 
larges  soupiraux:  pratiqués  verticalement  de  la 
base  vers  le  sommet ,  sur  lequel  était  construit 
un  teqiple  consacré  à  la  bienfaisance.  D'Elérao 
le  Godaveri  considérablement  accru  des  eaux 
qu'il  a  recueillies  dans  la  longueur  de  son 
cours ,  se  porte  avec  vitesse  sur  la  branche 
orientale  des  Gâtes ,  a  travers  laquelle  il  passe 


(i)  Ces  agathes  sont  portées  à  Surate  pour  y  être  vendues.  J'en 
aï  TU  une  très-grande ,  parfaite  et  bien  herborisue  ;  elle  appar- 
tenait au  frère  Jésuite  de  Mouchi ,  de  la  mission  de  Pondichéry. 
Cette  pierre  énorme ,  et  de  très-belle  eau,  continuait  à  régéter, 
et  la  plante  qu'elle  iigurait  s'était  accrue  de  plus  de  deux  lignes, 
au  rapport  de  celui  à  qui  elle  appartenait.  Ce  phénomène  m'a  été 
confirmé  par  le  père  de  Maujustin ,  autre  jésuite  de  cette  mêm* 
mission. 


46  TOPOGRAPHIE. 

entre  un  escarpement  très-resserré ,  pour  atrî- 
ver  avec  précipitation  dans  les  riantes  plaines 
du  bas  Tcleinga ,  où  il  semble  rouler  plus  com- 
plaisamment  et  s'égarer  dans  une  infinité  dé 
sinuosités,  jusqu'à  Madegari;  c'est  un  fort 
situé  sur  une  montagne,  dans  un  canton  fertile 
et  pittoresque,  où  se  trouve  une  des  plu* 
riches  mines  de  diamants ,  qui  semble  confiée 
à  sa  surveillance. 

A  deux  petites  lieues  et  demie ,  à  Test  de 
Madegari ,  le  fleuve  s'ouvre  en  deux  bràs  , 
dont  celui  qui  est  au  nord  prend  le  nom  de 
Rivière  de  Coringui,  ville  auprès  de  laquelle 
il  forme  un  port  assez  commode  pour  donner 
Itôile  à  des  navires  de  deux  cents  tonneaux. 
Le  canal  du  midi  passe  par  Nar^apour  ,  ville 
qui  lui  donne  son  nom ,  ainsi  qu'à  la  contrée 
qui  l'avoisine,  et  qui  est  renommée  par  ses 
nombreuses  manufactures  de  guinées  :  je  par- 
lerai de  ces  toiles  dans  le  chapitre  des  expor- 
tations. 

LeKichena  est  un  fleuve  révéré  des  Indous  , 
parce  qu'ils  prétendent  que  c'est  des  yeux  du 
héros  dont  il  porte  le  nom ,  l'Hercule  de  leur 
mythologie ,  que  ses  eaux  prennent  leur  source. 

Il  fertilise  les  magnifiques  campagnes  du 
Décan  méridional ,  et  reçoit  dans  son  sein  ^ 
depuis  sa  source  dans  la  valée  de  Toumbona , 
4jue  l'on  dit  avoir  été  l'habitation  favorite  de 
ce  demi-dieu  ,  22  petites  rivières ,  et  la  fa- 


TOPOGHAPHlk.  47 

nieuse  Toumandra ,  son  épouse  ;  dëesse  qui  lui 
dispute  9  peut-être  avec  raison  (i) ,  sa  préémi- 
nence et  son  titre  de  fleure.  Le  Kichena ,  après 
jS^étre  prodigieusement  grossi  des  eaux  de 
toutes  les  rivières  qui  paraissent  lui  apporter 
avec  satisfaction  leurs  tributs  ^  arrive  à  Pen- 
dalcota  9  forteresse  placée  au  pied  de  monta- 
gnes renommées  par  Texcellence  de  leur  man- 
ganèse ,  avec  laquelle  se  fait  Tacier  dont  on 
fabrique  les  lames  des  sorais  ou  daïnas.  Ce 
fleuve-dieu  se  trouve  êtj:*e  alors  d'une  telle 
largeur,  que  Ton  ne  saurait  reconnaître  au- 
cun objet  d'une  rive  à  l'autre.  Depuis  cette  ville , 
fameuse  par  les  manufactures  dont  je  viens 
de  parler ,  le  Kichena  coule  avec  tranquillité 
au  milieu  de  plaines  agréables  et  fertiles,  de 
bosquets  de  citronniers  et  de  manguiers ,  qui 
donnent  des  fruits  délicieux  par  leur  parfum 
et  leur  douceur.  C'est  avant  d'arriver  à  la  bran- 
che orientale  des  Gâtes  ,  qu'il  mêle  ses  eaux 
avec  la  majestueuse  et  paisible  Toumandra* 
Ces  hautes  montagnes ,  barrières  impénétra- 
bles ,  que  la  nature  même  semble  avoir  posées 
pour  préserver  le  pays  des  révolutions  dilu- 


(i)  £n  examinant  U  cours  «t  la  force  de  ces  deux  fleuves,  on 
est  porté  à  penser ,  contre  l'opinion  des  Indons ,  que  c'est  le 
Kichena  qui  se  jette  dans  la  Toumandra  ;  car  cette  dernière  ri- 
^  vière  est,  dans  tout  son  cours,  beaucoup  plus  forte  que  la 
Kichena.  Je  suis  cependant  les  idées  reçues  dans  le  pays ,  en 
conservant  le  nom  de  ce  fleuve  de  préférence  à  l'autre. 


48  TOPOGRJLPHIE. 

Tiennes  9  s  ouvrent  en  quelque  sorte  pour  lais- 
ser passer  ces  fleuves ,  et  les  couronnent  de 
Fombrage  verdoyant  et  touffu  de  leurs  hauts 
et  antiques  teks  ,  les  plus  beaux  arbres  du 
monde  (i). 

En  sortant  des  Gâtes ,  le  Kichena  pénètre  ^ 
dans  le  pays  de  Téleinga,  où  il  fournit  à  un 
si  grand  nombre  d,e  canaux  d'irrigation ,  que 
ses  eaux  Ven  trouvent  prodigieusement  appau* 
vries ,  au  point  qu'en  arrivant  à  son  embou- 
chure ,  près  de  M azulipatnam ,  où  il  s'ouvre  - 
en  Delta ,  et  où  il  forme  Tile  de  Divi ,  ses  deux 
branchessont  presqu'à  sec. 

LePénëart^  c'est-à-dire  la  rivière  de  Çénée, 
qui  est  une  des  Nayades  indiennes,  est  uu 
très-petit  fleuve  de  cette  côte  ;  il  prend  sa 
source  dans  la  province  de  Rajemindri ,  un 
des  quatre  serkars  concédés  à  la  France  par 
Salabet-Zing  ^  vice-roi  du  Déqan.  C'est  dans 
cette  province  que  se  fabriquent  les  plusbeaux 
organdis  de  l'Indoustan  :  ses  cultures  de  co- 
ton ne  sont  pas  sa  seule  gloire;  et  ce  pays 
s'enorgueillit  aussi  de  la  beauté  de  ses  femmes. 

A  l'embouchure  du  Kichena  est  située   la 


(i)  Le  bois  de  tek  est  un  des  meilleurs  de  tout  le  globe;  il  est 
utile  à  toutes  les  constructions,  soit  de  terre,  soit  navales.  On 
en  fait  des  meubles  et  on  l'emploie  pour  des  mâts  et  des  vergues 
de  vaisseaux  de  tout  échantillon.  Ce  bois,  qui  est  plus  souple 
que  le  cbène ,  est  aussi  fort  que  lui  ;  il  joint  à  ces  qualités  d'être 
aussi  léger  que  certains  bois  de  sapin  ^  ce  qui  le  rend  propre  à 
faire  des  mâtures. 

ville 


ville  de  M^ulipaiiiam.,  Fentr^iput  dçs  matt«- 
iDhoirs  que  nous  oonnaissom  ^vis  ee  m^^ 
nom.  Ce  même  point  fait  la  lii^ite  4e  la  cô(^ 
4e  Owomandel  et  de  cçlle  4'0ri?tS. 

La  cote  de  Cocônifaiide^i)  .eat-e^tîèreiaa^ntfi 
plate  de  même  que  celle  qUi  \m  ^  pQilûg^ 
au  nord.  Par  un  phénomène  que]l^j9fi  j^.^^ilrv 
rail  expliquer  ^  <^  dont  riiistoire  p^  fai^  ^^ 
cune  mention  4  il  se  trouye  au  puU^U  4q  1A 
plus  yaste  plaine  du^mpude,  uq^  p^6  gas^^ 
de  moiitagne$  da  b^Bxa  grâp^:^  p^$  fo^^u^ 
trace  de  volcapî  Cette  masae  d^  mopM^  T)ÊiBfef«fl9 
la  yille  de  Çrengi  (z) ,  GhefrBfiu.4i*pftit  f Py^Hr 
me  de  ce  nom;  elle  est  placée  sur  des  SQmm^ 
très-escarpés,  et  domine  un  g;rand  boui^  fi- 

tué  entre  trois  mamelons  couronnes  par  dés 

gt  ..,.'..•■■' 

torts. 

Cest  sur  le  riyage  de  cette  même,  eofta^:  qui 
s^étend  depuis  le  Péùéart  au  cap  Kaliméra'  -,  le 
promontoire  du  sùd-est  de  la  p]resqif*jij(^,i^  que 
sont  situés  Négapatnam  et  Trinkbâr  ^  *  c<^atp-^ 
toirs  des  Danois  et  des  Ii[ol1andais|  et'IëS^  clie&7 

lieux  des  établissements  français  et  angWs ,  lies 

»      ■  »  ■  ■ 

•  ■ 

(i)  Les  Portugais ,  qui  n'avaient  que  peu  ou  point  de  connais- 
•ance  des  idiomes  Indiens  et  de  leur  géographie ,  nommèrent 
ainsi  cette  côte ,  du  nom  d'un  petit  pays  nommé  royaume  de 
Choré  I  et  qui  est  présentement  connu  sous  le  nom  de  Tanjaour. 
Les  Indous  donnent  à  cette  côte  le  nom  de  Tçunoumar^del ,  du 
peuple  Tamoul  qui  l'habite. 

(2)  Cette  ville  et  le  pays  se  nommaient,  jusqu'au  commence-* 
ment  du  dix-huitième  siècle ,  Vargumagur. 

Tome  I.  4 


5o  topographie; 

villes  de  Madras  et  de  Pondichéry  (i) ,  qui  * 
furent  un  temps  les  principaux  entrepôts  du 
commerce  des  deux  plus  illustres  et  des  plus 
célèbres  nations  de  l'Europe  moderne.  Ces  deux 
puissances  rivales  se  sont  dispute  pendant  plus 
de  vingt  années  la  domination  d'une  partie 
des  plus  riches  et  des  plus  industrieuses  pro- 
vinces de  ce  magnifique  pays  ;  et  il  ne  re^te  à 
la  France  de  tant  de  puissance ,  que  le  souve- 
nir d'avoir  compté  au  nombre  de  ses  pro- 
vinces, les  plus  fertiles  de  celles  de  l'Indou- 
stan  ;  d'avoir  combâjttu  soùs  le  gouvernement 
sage  de  Dupleix  (2)  avec  le  succès  le  plus  écla- 


(1) Madras,  eir Tamôul  Chénépatnam  ,  était  anciennement  lé 
cbef-lieu  des  établisaements  de  la  Grande-Bretagne.  Depuis  yf65, 
Calcutta ,  sur  le  Gange ,  est  devenue  la  ville  capitale  de  leur» 
possessions ,  et  Madras  une  des  trois  présidences  de  llndôustan. 

Fondicherj ,  que  d'an  à  1/âtie  sur  uu  terrbin  acheté  d'un  nabab 
cl^A.rcatOy  dans  un  site  chômant,  et  dans  une  position  excel-» 
lente  pour  1®  mouillage  des  vaisseaux ,  est  le  chef-lieu  des  éta- 
biiaseifteiïts  français.  Les  Indiens  nomment  cette  colonie Fondou- 
«herîér,'ce,^  signifie  en  idiome  Tamoid,  Ville-Neuve. 

Négapatnam  était  un  comptoir  hollandais  ;  il  fut  cédé  à  la 
Grande-Bretagne  par  le  traité  de  1783. 

(a)  Ce  gtand  homme,  doué  d'un  génie  rare  et  pénétrant ,  joi- 
finait , à  toutes  ces  qualités  le  mérite  plus  rare  encore  du  plus 
parfait  désintéressement  et  du  patriotisme  le  plus  vrai.  11  étudia 
la  politique  des  princes  Mogols  pendant  qu'il  dirigeait  le  comp- 
toir français  de  Chandernagor ,  dans  le  Bengale.  Après  avoir 
vivifié  le  -commerce  de  cette  petite  colonie ,  et  ranimé  son  indus- 
trie y  en  appelant  d'habiles  manufacturiers  dans  son  sein ,  il  fit  dm 
Chandemagor  un  des  principaux  marchés  de  cette  opulente  pro-> 
YÎnce.  Ayant  passé ,  en  1745,  à  Pondichéry  ,  après  le  décès  de 
son  ayenl ,  en  qualité  de  gouverneur  général ,  il  y  déploya  touto 
retendue  de  son  génie  ^  et  mit  en  pratique  Tétude  qu'il  avait  fait« 


TOPOGRAPHIE.  5l 

tantet,  avec  moins  de  mille  français, une  armée 
de  plus  de  cinq  cent  mille  hommes ,  comman* 
dée  par  le  fameux  Nazer-Zing ,  fils  du  Nizam 
el  Moulouk ,  souba  du  Decan.  Son  armée  cou- 
Trait  les  yastes  plaines  de  la  nabahie  d^Arcate. 
Cette  belle  contrée  a  été  encore  deux  fois  (eu 
1769  et  1780),  dans  l'espace  de  vingt-deux 
années ,  le  théâtre  des  exploits  et  des  triom-* 
phes  de  Heder-Ali-Kan  (i) ,  surnommé  Shak- 
mouk'Zmg ,  Nassibol>Dola ,  l'homme  le  plus 
étonnant  que  les  fastes  de  l'histoire  moderne 
des  Indous  puissent  présenter  à  la  postérité* 
]Sé  dans  un  rang  presqu'obscur  (2)  ;  orphelin 


de  la  politique  indienne ,  pour  donner  à  s«  nation  touts  les  avan- 
tages qu'elle  avait  droit  d^espérer  dans  l'Inde ,  de  sa  puissance ,  et 
que]lui  promettaient  à  lui-même  ses  talents  et  ses  castes  concep- 
tions. .  Il  eût  été  heureux  pour  la  France ,  dont  les  résolutions  et 
les  entreprises  sont  plus  brillantes  que. durables,  queJDupleix 
n'eût  pas  porté  aussi  loin  ses  projets ,  et  sur-tout  celui  de  faire 
des  conquêtes  dans  un  climat  si  éloigné  ;  son  génie  profond  et 
aussi  transcendant  que  vaste  aurait  dû  lui  faire  voir  que  le  nia- 
gnifique  édifice  politique  qu'il  cherchait  à  ériger  dans  l'Inde  à  la 
gloire  de  son  pays  ,  ne  tarderait  pas  à  provoquer  l'envie  de  là 
puissance  rivale  de  sa  nation  ^  et  que  lui  seul  peut-être  pouvait 
le  préserver  de  l'anéantissement. 

(1)  Raynal  écrit  le  nom  de  ce  prince  très-incorreciement.  Je 
suis  ici  l'ovthograpKe  et  la  prononciation  de  la  langue  decnié. 

{2)  Il  éUit  fils  d'un  Téleinga ,  tisserand  à  Colaf,  ville  de  la 
presqu'île ,  qui  fut  attaq'uée  et  soumise  aux  lois  mogoles  aous  le 
règne  du  fameux  Orang-Saëb.  On  a  débité  des  fables  sur  l'origine 
et  la  vie  de  ce  célèbre  prince,  devenu  régent ,  et  mort  nabab  du 
Haissour.  Un  français ,  M.  Batour,  qui  a  écrit  la  vie  de  Heder- 
Ali-Kan  ,  dit  de  lui  qu'il  avait  été  au  service  de  la  Compagnie 
de  France ,  où  il  se  forma  à  l'art  militaire  et  apprit  la  langue 
française.  Je  me  bornerai^  dans  cette  note^  à  relever  ce  fait 

4* 


52  TOPOGRAPHIE. 

dès  sa  plus  tendre  jeunesse ,  Heder-Ali  fut  dé-- 
laissé  par  le  roi  du  petit  Balapour  (i).  Ce  prince 
avait  bientôt  oublié  le  père ,  nommé  dans  sa 
jeunesse  Tilléapen^  ensuite  Moitous-Ali-Kan, 
après  sa  captivité  au  sac  de  Colar ,  et  qui  était 
mort  ensuite  à  son  service  pendant  le  siège  de 
Sira ,  qu*il  attaqua  en  qualité  de  général  en 
chef  de  Farmée  balapourienae.  Son  maître  lui 
avait  promis  de  prendre  soin  de  son  (ils  ,  au 
moment  où  il  se  séparait  de  lui  pour  toujours. 
Telle  est  la  reconnaissance  des  souverains  el 
des  gouvernements,  même  pour  les  plus  signa- 
lés services.  Mais  Heder-Ali-Kan ,  dont  Tédu* 
caûon  lut  totalement  abandonnée  ,  ei  quoi* 
qu^absolument  illettré,  parlait  néanmoins  avec 
la  plus  grande  pureté  sept  à  huit  des  idiomes 
indien$  ;  ricbe  des  seuls  dons  de  la  nature  , 
qui  Avait  tout  fait  pour  lui,  commerindiquent 
les  surnoms  qui  lui  fm^ent  donnés  par  le 
grand  Mogol  même ,  il  parvint  du  grade  de 
simple  naïk ,  c'est  le  chef  d'un  petit  corps  de 
troupes,  au  faite  des  grandeurs  et  de  la  suprême 
puissance  :  il  a  gouverné  pendant  trente  ans  le 
pays  qu'il  usurpa  ,  sur  ses  rois  légitimes ,  eu 
héros  et  en  bomme  d'état ,  par  la  seule  force 
de  son  caractère,  de  son  génie  ,  de  ses  con- 


quî  est  absolument  faux  ^  ainsi  que  Hederme  Ta  attesté  lui-même 
pendant  ma  résidence  auprès  de  sa  personne. 

(i)  Il  y  a  dans  la  presqulle  les  royaumes  du  grand  et  du  petit 
Bakpour ,  ^uycrnés  chacun  par  des  princes  indépendants. 


TOPOGRAPHIE.  53 

Ceplioi^s  9  et  par  sa  grande  ame ,  qui  devait , 
comme  un  autre  Cé^ar ,  le  faire  nécessairement 
occuper  le  premier  rang  ^  quelque  pays  qu^il 
habitât,  quels  que  fussent  les  circonstances  et 
les  obstacles  qu^il  eût  à  vaincre.  Cet  homme  ^ 
extraordinaire  en  tout:  j  aussi  habile  capit^ne 
que  politique  consomme  et  savant  adminis- 
trateur^ mourut  dans  son  lit  quoiqu^usurpa- 
teur ,  à  Fàge  de  82  ans  9  au  milieu  de  son  ar- 
mée sous  Aroate ,  dont  il  venait  naguères  de 
s^emparer  sur  les  Anglsâs.  Il  fut  universelle- 
ment regretté  de  ses  peuples  et  de  ses  soldâtts. 

Quoique  cette  digression  soit  uxi  peu  éten- 
due, je  ne  puis  m*empécher  d^y  ajouter  5  en 
quelque  sorte  comme  pendant ,  le  portrait  fait 
de  ce  nabab  »  par  un  auteur  anglais  9  àTocca- 
sion  de  la  savante  et  brusque  invasion  qu*i^ 
fit  dans  la  j^oviûce  anglaise  du  Carnart^e,  Ce 
.tableau  peint  avec  les  couleurs  de  la  h^ine  et 
de  la  passion ,  mérite  cependant  d^étre  connu , 
parce  que  à  travters  les  couleurs  rembrufiies 
de  cet  historien ,  on  peut  discerner  la  justice 
ijue  les  Anglais  tendaient ,  par  leurs'  craint^ 
mêmes,  aux  graades  q:ualités  de  leur  ^ennemi. 
Voici  ^nc  commei|t'S*<^xprime  lent'  écrivain: 

«  Heder- AU*IL«fei  a  vai^  résohi ,  dans  les  replis 
»  ténébreux  de  so^  ame  9  de  rendre  le  Cari^ate 
)»  entier  un  momintept  éternel  de  sa  ven- 
»  g^nce ,  et  d*étab&  la  désolation  pour  bar- 
3»  rière  entre  ses  états  et  un  petiple  p^ vers^  » 


/ 


54  TOPOGRAPHIE. 

»  contre  les  entreprises  duquel  la  foi  des  trai- 
'  »  tés  n'était  pas  une  protectrice  suffisante  ; 
»  après  avoir  augmenté  dans  le  secret ,  et 
»  réuni  toutes  ses  forces ,  ses  soldats  marchant 
»  àTennemi,  furent  les  hérauts  qui  publie- 
»  rent  sa  sanglante  résolution, 

»  Après  avoir  terminé  ses  différends  avec 
5>  ses  ennemis  et  ses  rivaux ,  il  prit  dans  toutes 
»  les  régions  de  Tlnde  de  nouvelles  leçons 
»  dans  l'art  de  la  destruction.  Enveloppé  dans 
»  un  épais  nuage ,  formé  des  éléments  de  la 
)>  furie ,  du  carnage  et  de  la  désolation ,  il  le 
»  tint  quelqpe  temps  suspendu  sur  le  pen- 
»  chant  des  montagnes  qui  séparent  son  pays 
»  de  celui  des  Anglais.  Ce  terrible  météore 
»  éclata  tout-à-coup;  il  inonda  les  plaines  du 
»  Carnate. 

»  L'effet  de  ce  déluge  fut  une  de  ces  ca- 
y>  tastrophes  que  l'imagination  ne  peut  conce- 
»  voir  et  qu'aucune  langue  ne  saurait  expri- 
»  mer  :  toutes  les  horreurs  de  la  guerre ,  con- 
»  nues  jusques-là,  sont  peu  de  chose  en  com- 
»  paraison  de  cet  horrible  dégât.  Les  Anglais 
»  furent  vaincus  avant  de  combattre  :  un  ou- 
»  ragan  de  feu  consuma  toutes  les  maisons; 
»  tout  ce  qui  résistait  fut  abattu. 

»  L'embrasement  d'une  vaste  province  toute 
»  entière  fut  le  terrible  avant- coureur  qui 
»  annonça  au  conseil  souverain  de  Madras  la 
3>  présence  de  l'ennemi  formidable  qu'il  avait 


TOPOGRAPHIE.  55 

»  k  combattre,  farinée  de  Heder-Ali  Kan  était 
n  composée  de  loo  mille  hommes.  Ce  prince 
»  commandait  en  personne  3o  mille  fantassin^ 
»  et  20  mille  chevaux.  Ces  forces  soutenues 
)3  par  un  excellent  et  formidable  train  d'ar- 
»  tillerie  9  étaient  destinées  à  faire  le  siège 
»  des  villes  qui  résisteraient ,  tandis  que  le 
»  reste  de  son  aropiée ,  partagé  en  quatre  camps 
»  volans ,  se  répandait  au  loin  avec  la  rapi- 
)>  dite  de  la  foudre ,  laissant  par  tout  les  traces 
»  sanglantes  de  son  passage. 

»  Un  détachement  commandé  par  Mir- 
»  Saëb  (i)  s^était  jeté  sur  Portonovo ,  à  la 
n  fin  de  juillet  1780;  cette  place  n^aritime, 
»  ouverte  de  toutes  parts,  se  rendit  ;  cette  con- 
»  quête  fut  fortifiée,  et  servit  utilement  à  la 
))  France ,  lorsqu'enfin  elle  se  décida  à  faire 
w  passer  des  forces  dans  Flndoustan,  en  178 1. 
3)  Arrivées  plutôt ,  elles  auraient  pu  seconder 
)>  celles  que  Heder  y  avait ,  et  eussent  pu , 
»  dans  l'espace  de  quelques  mois ,  enlever  à 
»  la  Grande-Bretagne  toutes  ses  vastes  posses- 
»  sions  dans  Flndoustan.  » 

Ce  morceau  historique  est  écrit  par  une 
plume  habile ,  mais  partiale  ;  on  peut  y  re- 
connaître ,  comme  je  Tai  déjà  remarqué ,  que 
Tauteur  n'était  pas  ami  de  ce  prince  célèbre , 


(1)  Ce  petit  corps  d'armée  était  commandé  par  Karimé-^aëb 
et  par  son  «ncle,  comme  le  dit  Tauteur  anglais. 


56  TOPOGilAPHÏE. 

dont  n  ne  peut  au  reste  dissimuler  les  Ta^ies^ 
ressources  et  les  hardis  projets  ^f oui  en  essayant 
de  les  présenter  sous  le  jour  le  plus  odieux...^ 
Revenons  à  la  côte  de  Coromaùdel. 

Le  rivage  de  la  mer ,  sur  une  largeur  de 
près  de  troîs  quarts  de  lieue,  dans  tout  lé 
développement  de  ces  côtes  (i) ,  n'isst  qu*un 
sable  aride  qui  ne  produit  que  des  ronces  et 
des  nopals ,  végétaux  sur  lesquels  les  Anglais 
Tiennent  de  faire  cultiver  la  cochenille  qu'ils 
ont  tirée  de  la  province  d^Agra ,  et  qui  a  par- 
faitement réussi  daiis  ces  contrées. 

Par-delà  cette  lisière ,  les  cultures  de  ces 
provinces  ne  le  cèdent  en  fertilité  à  aucune 
autre,  et  partagent  tous  les  avantages  de  ce 
magnifique  pays ,  dont  les  productions  sont 
aussi  variées  qu'abondantes  ,  et  où  la  perfec- 
tion des  méthodes  agricoles  est  portée  au  plus 
haut  degré  auquel  ce  premier  de  tous  les  arts 
puisse  parvenh:.  Ge  fait  général  et  constant  ^ 
me  parait  une  preuve  non  moins  indubitable 
de  Tantiquite  des  Indous  ,  que  les  monu- 
ments très-anciens  répandus  par-tout ,  et  dont 
je  ferai  connaître  quelques-uns  à  la  fin  de  ce 
chapitre. 

C'est  dans  la  partie  méridionale  de  dette 
côte  que  se  jette  à  la  mer ,  par  neuf  bouches 


itmtmm^mmmÊmmmmm»mm^mmmÊmitmmÊiÊÊmmmmtmmmmmmmmiÊmmm 


(i)  Les  géographes  indous  les  divisent  en  trois  côtes,  savoir: 
celle  d'Orixa ,  du  Télingana  et  de  Tamoumandel  j  dénomiaar- 
tions  qui  viennent  des  castes  qui  les  habitent. 


/ 


TOPOGKAÏ>HIE.  S7 

îplus  OU  moins  grandes  ,  le  Caveri-Koleram  ; 
le  plus  considérable  fleuve  du  Coromandd.  H 
est  ainsi  nomme  ,  en  mémoire  de  de^ix  frères 
jumaux ,  jeunes  héros  de  la  mythologie  de^ 
Indous ,  et  qui  rappèlent  Castor  et  Pollu:&  mis 
depuis  en  action  chez  les  Grecs.  Le  Caveri- 
Koleram  prend  sa  source  sur  le  revers  orien- 
tal de  la  branche  occidentale  des  Gâtes ,  au 
jpays  des  Corgues  qui  habitent  ces  mêmes  mon- 
tagnes. Ce  peuple  n'a  aucun  trait  commun 
avec  les  autres  castes  d'Indous ,  pas  même  dans 
ises  vétemens  ;  nmis  il  professe  la  même  reli- 
gion ,  celle  de  Brouma. 

Le  fleuve  qu'il  voit  naître ,  arrose  le  bas 
Maissour ,  du  couchant  au  levant ,  passe  à  Se- 
ringapatnam ,  résidence  des  rois  de  ce  pays, 
et  qui  le  fut  du  fameux  Heder-AIi-Kan;  après 
avoir  fertilisé  le  Dindégal ,  il  s'engage  dans  la 
branche  orientale  des  Gâtes,  qu'il  traverse 
ientre  des  défilés  où  il  s'est  formé  son  lit  au 
ïnilieu  d'immenses  escarpements.  En  sortant 
de  ces  moûts  sourciHetix  et  élevés,  dont  les 
cimes  arrêtent  les  nues ,  le  Caveri-Koleram  se 
porte  dans  le  royaume  de  Trisïiapoli ,  dont  il 
arrose  les  terres  ainsi  que  celles  du  grand  dîs- 
iriiTTte  Sfaériugara;  petite  principauté  renom- 
mée par  son  excellent  tabac ,  où  se  voit  un 
vaste  temple  consacré  à  Xhumamtê  hienfai- 
^ante ,  et  qui  est  Tun  des  plus  anciens  monu- 
ments de  la  terre ,  élevé  paries  mains  de»  pai 


58  TOPOGRAPHIE. 

sibles  Indous.  De  ce  pays,  ce  fleuve  entre 
dans  le  royaume  de  Tanjaour ,  qui  était  connu 
sous  le  nom  de  Corémandel ,  lorsque  les  Por- 
tugais y*  abordèrent  sous  les  ordres  d'Alméida , 
pour  y  établir  le  comptoir  deNegapatnam  (i). 
On  a  construit  vers  les  limites  du  territoire  de 
Shéringam  ,  une  forte  digue  qui  force  le  Ga- 
ver i  à  verser  ses  eaux  dans  dix-neuf  canaux 
d'irrigation  ,  pour  favoriser  les  rizières  du 
Tanjaour.  Ce  travail  immense,  ordonné  par 
Dantacarpen  ,  roi  de  ce  petit  état ,  féconde 
tellement  le  pays ,  que  Ton  y  obtient  trois  et 
quelquefois  quatre  récoltes  par  année.  Il  n'est 
aucune  saison  durant  laquelle  les  champs  n^y 
soient  chargés  de  la  verdure  qui  charme  les 
yeux  9  ou  des  moissons  qui  assurent  la  subsis- 
tance des  hommes. 

Au  midi  du  promontoire  de  Kaliméra ,  cap 
du  sud-est  de  la  côte  de  Coromandel ,  que  nous 
prononçons  Calimedon ,  commence  la  côte 
que  les  Européens  nomment  de  la  Pêcherie  , 
parce  que  c'est  sur  ces  rivages  que  l'on  pèche 
les  huîtres  qui  donnent  les  plus  belles  perles 
du  monde  par  leur  grosseur  et  leur  perfec- 
tion.  Cette  côte  est  nommée  de  Ramnaverom 


(i)  On  deyrait  prononcer  Najapatnam.  Oc  mot  dérive  d« 
nom  de  la  vipère  naja^  que  les  Portugais  appèlent  cobra  de  ca- 
pello  ,  parce  qu'elle  porte  au  col  une  peau  dans  laquelle  sa  tète 
entière  peut  se  cacher.  On  nomme  communément  ^ette  vipère 
serpçntà  lunettes,  serpent  à  chaperon,  serpent  couronnée 


TOPOGRÀP9IE.  5q 

par  les  Indous^  à  cauàe  des  exploits  d'un  de 
leurs  héros,  et  du  temple  que  les* peuples  lui 
ont  élevé  pour  en  conserver  la  mémoire.  Ce 
monument  .consacré  à  Rams  (1)9  le  Mars  de  la 
mythologie  indienne ,  est  situé  dans  une  ile  9 
en  face  d'un  banc  de  sable  qui  fait  un  bas 
fond  dans  le  détroit  de  Manar ,  entre  Tîle  de 
Ceylan  et  la  péninsule  en-deçà  du  Gange.  Cet 
édifice  est  un  des  trois  plus  anciens  de  cette 
presqu'île;  j'en  donnerai  la  description  à  la 
fin  de  la  topographie.  La  côte  de  la  Pêcherie  , 
pour  me  servir  de  l'expression  de  nos  géogra- 
phes, se  développe  du  nord-est  au  sud-sud- 
ouest  ,  dans  une  longueur  de  cinquante-huit 
lieues  de  pays.  Ce  rivage  est  planté  de  coco- 
tiers, de  manguiers  qui  forment  d'agréables 
ombrages,  et  offrent  des  sites  pittoresques  et 
de  charmantes  campagnes  jusqu'au  revers 
oriental  du  cap  de  Comorin  (2).  Le  bras  de 
mer  désigné  dans  nos  cartes  sous  le  nom  de 
détroit  de  Manar ,  produit  d'excellents  pois- 
sons, et  les  plus  beaux,  les  plus  curieux  co- 
quillages du  monde ,  que  l'on  fait  pécher  à 
Touticorin.  Le  temple  du  dieu  Rams  ,  ou  le 
Mars  indien  ,  était  autrefois  situé  sur  le  conti- 
nent ;  il  se  trouve ,  co^me  je  viens  de. le  re- 

(i]Ld  iium  de  Mars  est  éTidemment  l'anagrame  de  celui  de 
Bams. 

(3)  Ce  promontoire  est  celui  où  commence  la  chaîne  des  Gâtes  y 
dont  j'ai  parlé  au  commencement  de  cette  description. 


6o  TOPOGRAPHIE* 

marquer ,  depuis  une  longue  série  de  siècles  ^ 
dans  une  petite  île ,  vis-à-vis  d'un  hanc  de 
sable  :  cette  ile  est  désignée  dans  nos  carte» 
sous  le  nom  de  Ramiseram.  Les  Portugais  y 
qui  mêlaient  par  tout  des  idées  religieuses  aux 
choses  les  plus  ordinaires ,  ont  donné  à  cet 
amas  de  sable  le  nom  de  Pont  d'Adam,  et  à 
une  des  montagnes  de  l'intérieur  de  Ceylaû , 
celui  de  Pic  de  ce  premier  homme  des  Hé- 
breux. C'est  vers  le  milieu  de  la  côte  de  la 
Pêcherie ,  et  à  la  distance  de  douze  lieues  du 
rivage ,  qu'est  située  la  ville  de  Maduré ,  de- 
venue célèbre  par  le  siège  qu'elle  a  soutenu 
contre  les  Anglais  en  1768;  ils  voulaient  s'y 
emparer  de  Kan-Saëb  9  homme  presqu'aussi 
extraordinaire  dans  les  annales  de  l'Indoustan  , 
que  le  grand  Heder-Ali-K^m.  Cette  ville  est 
aussi  renommée  par  l'antidote  que  Ton  y  con- 
fectionne,  dont  la  vertu  est  un  spécifique 
contre  la  morsure  des  serpents ,  même  de  ceux 
dont  le  venin  est  le  plus  subtiL 

Au  revers  occidental  du  cap  de  Comorin  ^ 
pren4  naissance  la  longue  et  la  plus  méri- 
dionale côte  du  couchant  de  la  presqu'île  > 
celle  de  MaUwar^  que  les  Européens  pronon- 
cent Malabar.  Ses  rivages  enchanteurs  présen- 
tent dans  tout  son  développement  ^  depui» 
•  Colèche,  petit  comptoir  danois,  jusqu'à  l'île 
de  Goa ,  des  aspects  ravissants ,  qui  auraient  pu 
fournir  à  Homère  le  modèle  de  ses  Champs^ 


TOPOGRAPHIE*  6l 

Elysées  :  rien  n'est  comparable  aux  vues  dé- 
licieuses et  pittoresques  que  donnent  les  villes  ^ 
et  sur-tout  les  épaisses  forêts  de  cocotiers  qui 
gar'nissent  cette  plage  sur  tous  ses  points.  Leurs 
palmes  extraordinairement  longues  et  mobiles^ 
semblent  se  jouer  avec  les  doux  zéphirs  y  et 
mollement  balancées ,  elles  communiquent  à 
Fair  une  douce  agitation  dont  la  fraîcheur 
s'étend  jusque  sur  les  flots  de  l'Océan  que  ces 
palmiers  couvrent  de  leur  ombre.  Ces  mêmes 
voûtes  de  verdure  couronnent  les  passants  et 
rafraîchissent  le  voyageur;  les  flots  et  les  va- 
gues de  la  mer  arrosent  les  pieds  de  ces  coco* 
tiers  droits  et  élancés ,  qui ,  au  lieu  d'en  souf^ 
frir ,  semblent  se  fortifier  des  sels  marins  dé- 
posés  sur  leurs  racines.  Cette  particularité 
prouve  que  le  sel,  loin  de  nuire  à  quelques 
espèces  de  végétaux  ,  leur  est  au  contraire 
avantageux. 

La  cote  de  Malabar  sç  prolonge  du  sud- 
sud-est  au  nord-ouest ,  en  formant  une  pa- 
rabole dont  la  courbure  est  au  couchant  y  dans 
une  longueur  de  près  de  igo  lieues  commune^ 
de  France ,  ju&qu'à  l'Ile  de  Goa ,  principal  éta- 
blissement des  Portugais^  ^ 

A  14  lieues  au  nord  du  cap  de  Comorin , 
est  situé  le  petit  comptoir  d'Anjenga,  patrie  d« 
la  charmante  et  tendre  Elizn  Draper ,  célébrée 
par  le  naïf  Sterne ,  et  chantée  par  la  muse  qui 
inspira  à  Raynal  sa  touchante  él^te.  Cmt 


62  TOPOGRAPHIE* 

dans  cette  jolie  cité  que  Ton  voit,  à  Tombre 
des  palmiers,  le  monument  simple  qui  recèle 
les  restes  de  cette  aimable  et  sensible  anglaise , 
dont  la  mémoire  durera  autant  que  le  Voyage 
Sentimental. 

Cette  côte  compte  au  nombre  de  ses  villes 
célèbres  par  leur  commerce;  Cochin,  comp-^ 
toir  hollandais  ;  Mahé ,  établissement  français , 
qui  tient  son  nom  du  célèbre  Labourdonnais» 
et  qui  rétablit  à  la  pointe  de  son  épée ,  et  Tel- 
lichery ,  comptoir  de  la  Grande  -  Bretagne» 
Touts  ces  établissements  sont  avantageux  aux 
Européens  ,  sur-tout  pour  leurs  spéculations 
sur  le  poivre ,  denrée  qui  ne  se  cultive  que  sur 
cette  côte.  Elle  possède  encore  Calicute ,  rési- 
dence du  Samorin,  empereur  des  Naïrs,  caste 
d'Indous  très-belliqueuse.  Cette  ville ,  si  floris- 
sante lorsque  les  Portugais  y  abordèrent,  et 
qui  naguères  encore  était  devenue  le  centre 
d'un  grand  commerce ,  depuis  que  Heder- 
Ali-K^an  l'eut  conquise  en  1778 ,  est  retombée 
depuis  sa  mort ,  dans  l'état  de  médiocrité  où 
l'avait  déjà  réduite  l'établissement  de  Goa  ,  sa^ 
rivale  :  c'est  en  vain  que  ce  grand  homme 
avait  releva  son  marché,  après  l'avoir  arrachée 
des  mains  débiles  du  souverain  Naïr  à  qui  elle 
appartenait.  Le  mouvement  passager  qu'avait 
pris  le  commerce  sur  ce  point ,  a  disparu  avec 
le  bras  qui  l'avait  imprimé ,  et  qui  seul  pou- 
vait le  soutenir. 


TOPOGRAPHIE.  63 

Un  très-grand  nombre  de  petites  rivières 
arrosent  les  contrées  de  la  côte  de  Malabar: 
elles  ont  toutes  peu  de  cours ,  prenant  leurs 
sources  sur  le  revers  occidental  de  la  chaîne 
des  Gâtes,  qui  couronnexette  plage,  et  qui  ne 
s'éloigne  qu'à  une  faible  distance  du  rivage 
de  rOçéan  indien  qui  la  baigne.  Entre  toutes 
ces  nymphes  de  Tlndoustan,  on  remarque. 
Vers  le  haut  de  la  côte ,  la  rivière  de  Soubré- 
mani  ;  c'est  une  des  naïades  enchanteresses  de 
ce  pays  qui ,  dans  toute  l'étendue  de  son  do- 
maine offre  mille  abris  champêtres  et  déli- 
cieux où  se  rassemblent  le  paon,  au  superbe 
plumage  ,  la  tendre  tourterelle  jaspée  des  bril- 
lantes couleurs  de  l'iris;  le  boulboul  (i),  au 
mélodieux  ramage ,  couronné  d'une  huppe  du 
plus  vif  incarnat  ;  enfin ,  le  pigeon-paon ,  paré 
d'une  robe  d'azur ,  à  l'œil  bleu,  appelant  d'un 
roucoulement  amoureux  sa  compagne  qui , 
pour  lui  plaire,  épanouit  sa  queue  longue  et' 
marbrée  de  violet  et  de  {aune.  On  voit  aussi' 
sur  ses  rives  tortueuses ,  des  campagnes  fertiles , 
des  sites  pittoresques  très- variés ,  formés  par 
des  bois  d'orangers ,  des  sandaux  blancs  et 
rouges  ,  des  citronniers  dont  lé  suave  parfum 
se  joignant  à  celmi  de  Ja  fleur  du  pendai^e  ,' 
se  répand  de  toutes  parts ,  et  embaume  l'air  au 

(i)  C'est  le  rossignol  de  la  presqu'île  ;  il  ne  ressenU>)e  point  à 
celui  de  nos  climats  par  sa  robe ,  xmS%  il  It  surpasse  pv  l'étoodue . 
•t  la  mélodie  de  son  gosier. 


/• 


64  TOPOGRAPHIE. 

loin  dans  les  vastes  plaines ,  que  pendant  plus 
de  5o  lieues  de  cours  la  Soubrémani  parcourt 
et  enrichît  de  ses  eaux  douces  et  fécondes.  Ce 
tableau  n'est  encore  qu'une  esquisse  impar* 
faite  des  charmes  de  celte  rivière,  dont  lesou« 
venir  fait  éprouver  parfois  à  mon  ame  de  ra- 
vissantes extases ,  calme  mes  ennuis  et  les  noirg 
chagrins  que  la  méchanceté  ou  l'injustice  me 
font  éprouver.  Cette  rivière  se  jette  à  la  mer 
sous  Mangalor ,  ville  du  grand  district  du  bas 
Canara ,  conquise  en  1 764 ,  par  Hederr  Ali^Kam  ^ 
qui  ]a  nonuna  Coréal  ^  et  où  il  forma  un  port 
assez  commode ,  dans  lequel  ce  prince  organi- 
sait une  puissance  navale ,  et  établissait  les  ar- 
senaux de  sa  mariae. 

Mangalor  appartient  aux  Anglais  depuis  la 
chute  de  l'infortuné  Tipou-Sultan.  Cette  ville 
est  située  sur  trois  pdits  coteaux,  en  arrière 
du  port;  la  rjvîère  couvre  le  CQté  du  midi  »  et 
coulç  .^U  pied  de  U  forteresse  qui  défend  l'en- 
tréç  du  port.  Elle  e3t  l'entrepôt  général  des 
bois  de  sandal  que  produisent  les  forets  de 
son  territoire  et  que  l'on  importe  en  Chine. 
Le  cardamom  se  récolte  aussi  sur  les  monta- 
gnes de  la  chaîne  des  Gâtes  qui  appartient  à 
ce  dÂsirict,  et  le  poiVte  se  cultive  dans  sqs 
plaines.  Cette  ville  est  également  un  greni^ 
presqu'inépuisable  pour  les  excellents  riz  que 
donne  ce  fertile  territoire,  et  que  l'on  exporte 
sur  toute  la  côte.  Tant  de  ressources  Jpour  le 

commerce , 


TOPOGRAPHIE.  65 

commerce ,  jointes  à  celle  d'un  port  que  Ton 
peut  facilement  augn^nter  avec  peu  dé  dé-^ 
pense,  ont  sûrement  déterminé  les  agents  de 
la  Grande-Bretagne  à  réunir  cette  riche  pos- 
session à  toutes  les  provinces  de  Tlndoustan 
qu'ils  ont  déjà  soumises  à  leur  loi.  L'occupa* 
tion  de  ce  vaste  district  leur  assure  non-seule- 
ment tous  les  avantages  commerciaux  que  je 
viens  de  détailler ,  mais  elle  leur  facilite  d'ail- 
leurs un  passage  libre  et  aisé  pour  entrer  dans 
le  Maissour  et  dans  toute  la  partie  méridio- 
nale du  Décan  et  des  états  marattes,  par  les 
défilés  de  la  Gâte  de  Soubrémani^dans  laquelle 
Heder-Ali-Kanfit  construire,  en  1 774,  njiç  route 
spacieuse  et  très-solide,  lorsqu'il  projetait  l'in- 
vasion du  pays  des  Naïrs.  La  côte  de  Malabar  , 
et  celle  qui  lui  est  contiguë  au  .  septen- 
trion (i),  jusqu'à  Bombay,  ont  peu  de  pro- 
fondeur ,  parce  que  la  tranche  occidentale 
des  Gâtes  qui  les  couronne,  s'éloigne  peu  du 
rivage  :  mais  sur  touts  leurs  pqints  les  contrées 
en  sont  très-fertiles  ^  et  elles  offï'ent  des  sites 
variés ,  agréables  et  infinimfipt  pittoresques. 
D'après  nos  principes  géographiques ,  pour 


(i)  Les  géographes  indoiu  éiriséilt'lés^-eétes  du  coucfian^dé 
la  partie  méridionale  de  leur  'pays  ou  péninsule  en  trois  côtes  , 
qu'ils  nomment  du  Décan ,  duXo^ani  et  du  Maleyar.  La  pre- 
mière commence  au  bas  du  golfe . dé'Cam baye  ^  et  s'étend  jusqu'à 
la  rivière  de  Sivendroug  ;  »la  seconde ,  de  cette  riyière  jusqu'à 
Maogalor;  enfin,  la  troisième,  •  d«  Hangalor  au  cap  Gomorin^ 

Tome  /.  5 


66  TOPOGRAPHIE. 

la  division  de  Tindoustan ,  qui  n'est  pas  toot- 
à-fait  celle  des  géographes  indous ,  c'est  à  Man- 
galor   que  finit  la  côte  de  Malabar  et  que 
commence  celle  duDécan,  qui  s'étend  le  long 
du  golfe  que  les  Indous  nomment  de  Perse, 
jusqu'à  l'embouchure  du  Tapi.  Cette  rivière 
«e  jette  à  la  mer  par  le  20®.  deg.  52  min.  de 
latitude  nord,  et  par  le  70^.  deg.  18  minutes 
17  secondes  de  longitude  orientale  du  méri- 
dien de  Paris;  position  que  m'a  donnée  le 
terme  moyen  de  trois  observations  astronomi- 
queà.  C'est  aussi  là  que  Iç  célèbre  Daprès  fixe 
dans  son  Neptune  la  limite  de  ces  deux  côtes; 
mais  Danville ,  dans  sa  carte  de  l'Inde ,  im- 
primée en  1752 ,  ne  &xe  ni  cette  limité ,  ni 
le  nom  de  ces  côtes ,  tant  il  était  incertain  de 
ses  données  pour  ce  travail  :  il  appartenait  à 
ce  célèbre  géographe  9  l'un  des  savants  les  plus 
prôfôûd^  dans  cett6  science  9  de  ne  rien  dé^ 
tetiAinér  au  hasard  ;  il  savait  douter  lorsqu'on 
ne  le  côtivainquait  pas.  C'est  ainsi  qu'il  a  plus 
éclairé  et  enrichi  la  science  géographique  que 
tous  ceux  qui  l'avaient  précédé  dans  cette  car^ 
Tihtt  ;  je  lui  dois  d'avoir  marché  d'un  pas  cer- 
tain dan^-ce  vaste  pays^iors  de  mes  voyages , 
en  tenant  à  la  tnain  et  eu  consultant  sans  cesse 
sa  carte  sur  laquelle  je  n'ai  trouvé  qu'un  très- 
petit  nombre  d'errem*^ ,  soit  pour  les  positions 
des  villes,  soit  pour  le  cours  des  fleuves  ou 
dèi  rivières.  Le  célèbre  Renell ,  chargé  spé-? 


TOPOGRAPHIE;  6";^ 

cîalement  par  son  gouvernement  d'un  travail 
important  pour  sa  nation  ^  et  qui  par  Consé-^ 
quent  dêTait  être  eiBiactetxtent  fait ,  à  trop  né- 
glîgé  de  s'instruire  avec  les  Indous.  Il  $W 
borné  à  consulter  rAyen-Ecbari  (dansRettdl 
Ayil-  Acbàréè),  ouvrage  plein  de  fautes  et 
d'errfeurs,  etrautdrîfé'  dfe  ceux  des  géogràpheâ 
ou  des  navigateurs  qui  l'avaient  précédée  Cest 
ainsi  qu'en  s'attachant  à  Daprès  de  Matittev.îl- 
lete,  il^  mal  diviééVdatis  sa  càrtë  dé  la^^n^- 
qu'Ile ,  les  partiesr  baignées'^  soît  par  le  golfe 
de  Bengale,  soit  pâl:  celui  de  Perse,  soît  par 
le  détroit  de  Manàr.  Je  dirai  également ,  tout 
en  réndaiit  justice  aux  talents  distingués  d^  cet 
homme  célèbre ,  qu'il  a  fait  des  fkotes  graves 
sur  le  cours  de  plusieurs  rivières  qui  à!rrtijê'nfc 
la  partie  septentrionale  de  l'Indoustàn,  toit 
en  accordant  trop  de  confiance  âtux  ilotîcës 
du  père  Tieffen-Thallcr ,  soit  en'  cônsuluiiit 
avec,  plus  de  foi  qu'ils  n'en  méritent  les  thé- 
moires  des  voyageurs  français ,  tels  que  Char- 
din et  Beraier ,  et  la  relation  écrite  par  Pôirsler'. 
Je  A'étais  promis ,  au  connneticément  de  ce 
chapitre  sur  la  topographie  de  l'Indôustain  ^  dé 
ne  nie  permettre,  aucune  critique  de  ceuk'  qui 
ont  écrit  sur  le  sujet  que  je  traite,  parce  que 
la  nature  de  cet  ouvrage  ne  le  comporte  point. 
Mais  je  Ti'ai  pu  cependant  m'empécher  de 
placer  ici  ces  observations ,  pour  donner  tai- 
]5on  au  lecteur  des  différences  trop  apparentes 

5* 


68  TOPOGRAPHIE. 

qu^il  ne  manquera  pas  de  saisir  entre  moi  et 
mes  prédécesseurs,  tant  dans  ma  carte  que 
dans  le  texte  de  ma  topographie.  J'ai  dû  me 
déterminer  à  suivre  et  à  décrire  les  choses 
telles  que  je  les  ai  vues ,  sans  avoir  aucun 
égard  aux  opinions  des  auteurs  qui  m'ont 
devancé  9  et  à  la  phisionomie  qu'ils  ont  donnée 
à  leurs  cartes.  Si  la  mienne  ne  divise  pas  les 
côtes  de  la  presqu'île  suivant  les  principes  géo« 
désiques  indiens ,  c'est  par  respect  pour  notre 
usagé ,  et  pour  ne  pas  renverser  inutilement 
les  notions  que  nous  avons  admises  et  reçues 
depuis  que  nous  connaissons  ce.  pays. 

On  trouve  le  long  du  rivage  de  la  mer ,  sur 
la  côte  du  Décan ,  à  partir  de  Mangalor ,  une  ' 
foule  de  villes  indiennes  dont  les  principales 
sont  JBarçalor  9  Onor  et  Sonda;  je  ne  m'atta- 
cherai pas  à  les  décrire  :  ces  peuplades  plus 
ou  moins  considérables  ,  n'offrent  aucune 
particularité  intéressante,  ni  sous  les  rapports 
de  la  curiosité,  ni  sous  ceux  de  leur  industrie  , 
qui  ne  consiste  qu'en  quelques  manufactures 
de  toileries  communes  et  nullement  recher- 
chées dans  nos  échanges. 

A  treiite-six  lieues  au  septentrion  de  Manga- 
lor ,  on  voit  l'île  de  Goa ,  le  chef-lieu  des  pos- 
sessions qui  restent  au  Portugal.  Cette  ville  ^ 
autrefois  si  florissante  par  son  commerce ,.  est 
presque  déserte  depuis  près  d'un  demi- siècle  ; 
on  peu);,  conjecturer  que  bientôt  elle  n'appar-o  - 


TOPOGAlPHiE«  69 

tiendra  plus  à  cette  tiation  qui  nous  retrace  à 
]a  fois  les  souveiiirs  de  la  plus  étonnante  in- 
trépidité ,  des  traits  b^oïques ,  des  scènes  de 
barbarie,  et  des  atrocités  sans  exemple  dans 
rhistoire  d'aucun  peuple.  Ces  Portugais ,  si 
fiei's  dans  Tlndoustan  au  moment  où  ils  s^ 
établirent,  ne  sont  plus  ce  qu'ils  étaient  ni 
dans  rinde^  P^js  dont  ils  nous  apprirent  là 
route ,  ni  en  Europe ,  où  les  avantages  de  leur 
riche  commerce  avec  TXtiàoustan  leur  fit  jouer 
un  rôle  éphémère  mais  très-brillanl.  La  même 
décadence  attend  inévitablement  toute  nation 
qui  entreprend  au-delà  de  ses  forces  et  de 
rétendue  de  ses  moyens. 

La  côte  du  Décan  qui  reçoit  son  nom  de  la 
Soubahie  ou  vice-royauté  du  midi,  ou  plu- 
tôt du  milieu  de  ce  vaste  empire ,  se  déve- 
loppe dans  une  étendue  de  huit  degrés  ou 
deux  cents  lieues  du  sud  au  nord  ,  à  partir  de 
la  rivière  de  Soubrémani  jusqu'au  Tapi ,  bras 
du  Bouram-Nadi ,  qui  est  un  des  plus  consi- 
dérable^ fleuves  de  l'Indoustan ,  et  doit  peut- 
être  même  être  mis  au  rang  des  plus  forts  du 
glèbe.  Le  Tapi  se  jette  à  la  mer  aU  bas  du 
petit  golfe  de  Camba  je ,  et  passe  au  couchant 
de  Surate,  ville  considérable  de  rindou:tan, 
qu'il  baigne  avâ^t  de  porter  ses  eaux  dans 
l'Océan.  Cette  rivière ,  dqpuié  Bouràmpour , 
fertilise  toutes  les  campagnes  de  cette  princi- 
pauté >  et  second;e  très^favorablemènl  la  navi- 


70  TOPOORAPHÏH* 

gation  et  le  commerce  de  ce  pays  qui  a  rendu 
celui  de  Surate  si  opulent ,  et  ep  a  fait  un  de^ 
principaux  marchés  de  la  terre  depuis  plus  de 
•vingt  siècles*. 

Cette  partie  de  Tlndoustan  ^  jusque  vers  les 
frontières  de  la  province  de  Déli ,  est  Tune  des 
plus  remarquables  par  la  beauté  des  femmes; 
c'est  le  pays  des  Grâces ,  et  elles  semblent ,  sous 
la  figure  d'indiennes ,  y  avoir  irrévocablement 
fixé  leur  demeure  :  Tceil  n^  peut  se  rassasier 
de  les  contempler  ;  mais  il  ne  saurait  long-temps 
les  fixer ,  et  on  ne  peut  jouir  qu'un  instant  de 
ce  plaisir  ;  dès  qu'un  étranger  parait,  sou* 
dain  elles  fuyent ,  plus  rapides  que  l!éclair , 
avec  la  légèreté  que  Virgile ,  et  son  aimable 
imitateur,  attribuent,  dans  leurs  immortels 
poèmes ,  aux  nymphes  de  Diane  ou  aux  com- 
pagnes  de  la  douce  Vénus ,  mais  en  laissant 
Toir ,  peut-être  comme  Galatée  ,  dans  leur  ti- 
mide trouble  et  leur  fuijte  précipitée  ,  le  désir 
de  se  montrer. 

"Et  Jugit  ad  salices ,   et  se  cupit  ante  viderL 
•    *'  ■ 

L'oeil  Jç  plus  vif  ne  peut  alors  que  rapide- 
ment parcourir  quejiques-unes  de  leurs  formes j, 
mais  il  les  paisit  avec. avidité  ;  il  reconnaît  avec 
surprise,  il  revoit  avec  un  charme^: indicible 
ces  tailles  sveltés  et  divines*  qu'on-  retrouve 
dans,  les  Quvrages  dçs  Pra^ilèle* des. Phidias, 
et  dans  les  plus  b^il^  statuts  4e  la  Grèce>  Tout, 


TOPOGRAPHIE.^  7I 

dans  ces  femmes»  même  jusqu'à  leur  costume,, 
porte  Tempreinté  d*étres  favorisés  par  la  na-r 
ture  et  par  la  beautjé  du  climat  qu'elles  habi->. 
tent;  car ,  n'en  doutons  pas  ^  un  beau  ciel ,  un^ 
air  pur ,  chaud  et  serein  contribuent  autant 
à  développer  de  belles  formes  et  de&  traits^ 
réguliers ,  à  donm^r  dé  Tagilité  et  de  la  grâcQ 
au  corps ,  qu'à  embellir  l'imagination  et  à 
créei*  des  idées  justes ,  luouneuses  et  brillantes* 
dans^  un  tel  climat  la  nature  entière ,  toujours» 
vierge  et  toujours  féconde,  tend  sans  cesse  à 
se  montrer  dans  louie  sa  pureté ,  ^  il  est  natu- 
rel de  penser  que  là  où  abonde  l'énergie  créa-^ 
trice,  là  aussi  doivent  plus  communément  se 
rencontrer  les  images  de  la  perfection  qui  lui 
est  propre, 

.  Toute  la  côte  du  Décan  appartient  à  la  puis« 
sance  des  princes  confédérés  de  l'empire  ma- 
ratte  :  cette  puissance  entretient  40a  mille  che-? 
vaux ,  la  meilleure  cavaleriie  du  n^pde ,  et 
n'en  est  pas  plus  forn]ddable;  elle  esit  présente 
par  tout ,  et  ne  saurait  résister  à  la,  plus  faible 
armée  d'européens.  L^urs  plus  petite  corp$ 
traînent  une  nombreuse  artillerie  dont,  ils  c^e 
savent  tirer  parti  x  il»  oio^t  une  mauvaise  tacti? 
que ,  et  leur  discipline  est  plus^  \iicieu$e  encore^i 
Cette  confédératk>n  des  sept  prwCes  m^irattes  9 
dont  chacun  est  souverain  dans  sea  états  »  re- 
connaît une  suprématie  en  la  personne  du 
Péchwar  9  dcmt  j'ai  déjà  parlé  plus  haut ,  qui 


72  TOPOGRAPHIE. 

fait  sa  résidence  à  Ponah ,  ville  populeuse  ^ 
puisqu'elle  compte  près  de  douze  cent  mille 
âmes ,  et  qui  est  devenue  très-commerçante 
depuis  plus  d'un  demi-siècle. 

A  vingt  lieues  ,  dans  le  nord  de  Goa ,  est 
situé  le  pays  des  Bouncelos  ^  puissance  tri- 
butaire des  Marattes,  dont  Tunique  métier  est; 
de  courir  les  mers  comme  des  forbans  ,  si  toute- 
fois la  guerre ,  le  pillage  et  la  rapine  sont  un 
métier ,  sur-tout  dans  l'Indoustan ,  où  les  en- 
fants même  travaillent. 

La  rivière  de  Ramraye ,  dans  laquelle  on 
trouve  les  belles  agathes  orientales,  vient  se  jeter 
à  la  mer  près  Sivendroug.  Cette  ville ,  ou 
pour  parler  plus  exactement ,  ce  château  for- 
tifié sur  une  petite  montagne  isolée  et  près  du 
rivage,  est  consacré  à  l'attribut  destructeur 
Mâadéo  ,  celui  qui  voit  tout  finir  ,  c'est-à- 
diré  l'Etre  éternel.  C'est  sur  ce  petit  fleuve  que, 
suivant  la  mythologie  des  Indous,  s'est  donnée 
la  mémorable  bataille  entre  les  Rajepoutes  , 
commandés  par  Rams ,  et  la  caste  des  Ders  , 
célèbre  par  son  caractère  belliqueux  et  par  sou 
infraction  au  dogme  de  Brouma ,  qui  défend 
de  se  nourrir  de  la  chair  des  animaux,  dogme  ' 
principal  de  la  religion  de  ce  peuple. 

Vers  le  milieu  de  la  côte  du  Décan  on  trouve 
le  port  de  Chaoul,que  l'empereur  des  marattes 
concéda  en  1772 ,  à  la  France ,  par  l'entremise 
de  M.  de  Saint  Lubin,  envoyé  chez  ce  souve- 


TOPOGRAPHIE.  78 

raln  par  le  ministre  Choiseuil ,  lorsqu'il  forma 
le  projet  d'attaquer  la  Grande-Bretagne  dans 
les  quatre  parties  du  monde.  L'incertitude  qui 
régnait  dans  les  délibérations  du  gouverne- 
ment et  dans  ses  résolutions ,  rendit  cette  con- 
cession nulle ,  et  la  Fraiice  fut  privée  de  touts 
les  avantages  qu'elle  lui  offrait,  pour  se  venger 
complettement  de  l'Angleterre,  tant  en  nuisant 
au  commerce  de  Bombay,  dont  Cbaoul  est. 
voisin  y  qu'en  nous  rapprochant  du  centre  des 
états  marattes ,  ce  qui  facilitait ,  indépendam- 
ment de  nos  relations  commerciales ,  nos  rap- 
ports politiques  et  militaires  avec  ces  peuples  ^ 
toujours  jaloux  des  accroissements  des  Anglais. 
Celte  puissance  qui  autrefois  n'était  que  guer- 
rière ,  vient ,  depuis  un  certain  nombre  d'an- 
nées ,  de  changer  ses  habitudes ,  en  appré- 
ciant les  avantages  du  commerce  y  qui  donne 
de  la  stabilité  au  gouvernement  et  fait  jouir 
les  peuples  des  douceurs  de  la  paix. 

L'île  de  Bombay ,  une  des  trois  présidences 
des  possessions  britanniques ,  est  si  heureuse-* 
ment  située  pour  le  commerce ,  qu'elle  est  de- 
venue le  centre  de  celui  des  côtes  occidentales 
de  la  péninsule  ;  grâces  ^ux  efforts  en  touts 
genres  faits  par  le  gouvernement,  secondé  par 
l'habileté  de  M*  Homebay ,  un  des  derniers 
gouvenieurs  de  cette  ville ,  elle  a  atteint  au- 
jourd'hui le  plus  haut  degré  de  la  prospérité. 
Le  port  de  Bombay  est  le  principal  marché  du 


74  TOPOGRÀPHI/E. 

commerce  de  la  mer  Rouge,  du  golfe  Persi- 
que  et  des  différentes  échelles  de  lu  Perse ,  de 
la  Mésopotamie  et  de  Bagdad.  La  ville  est  ré- 
gulièrement bâtie  et  belle;  elle  est  contiguë  à 
Tîle  de  Salcette ,  et  Tune  et  l'autre  renferment 
six  cents  mille  habitants.  Avec  une  administra- 
tion régulière,  plus  sage,  plus  persévérante 
dans  ses  résolutions ,  et  un  meilleur  choix  dans 
ses  chefs,  la  France,  en  s'établissant  dans  le 
port  de  Chaoul ,  aurait  rivalisé  avec  Bombay  , 
bientôt  fait  oublier  le  chemin  de  ce  port ,  et 
peut-être  renversé  la  puissance  de  la  Grande- 
Bretagne  dans  rindoustan. 

Dans  le  haut  de  la  côte  du  Décan^  on  trouve 
le  petit  golfe  de  Cambaye ,  qui  s'est  formé  par 
le  co€u:*ant  du  Narbéda ,  fleuve  considérable 
du  Mogol ,  et  qui  vient  se  jeter  à  la  mer  en 
baignant  les  murs  de  la  ville  de  Cambaye: 
cette  place  entretient  avec  succès  le  commerce 
florissant  et  très  étendu  que  les  Parsis  y  ont 
établi  depuis  qu'ils  ont  émigré  de  leur  an- 
cienne patrie. 

A  l'occident,  et  presque  parallèlement  au 
golfe  de  Cambaye,  se  trouve  celui  du  Sind  ou 
Sindi ,  ainsi  nommé  du  fleuve  que  nous  dési- 
gnons d'après  les  Grecs ,  sous  le  nom  d'Indus. 
Il  se  jette  à  la  mer  par  deux  vastes  bouches , 
dans  la  partie  la  plus  au  couchant  de  l'Inde  ,^ 
sur  les  iËrontîères  du  royaume  de  Guzerate  , 
et  à  l'occident  de  cette  belle  et  fertile  princi- 


TOPOGRAPHIE.  ^$ 

pauté.  Les  embranchements  de  Tlndus ,  pour 
me  servir  de  notre  expression ,  embrassent  un 
terrein  que  les  Indous  nomment  Dildelée, 
comme  les  Grecs  donnaient  le  nom  de  Delta  à 
la  partie  de  TEgypte  baignée  par  Temboucbure 
du  Nil. 

La  double  chaîne  des  Gâtes  qui  domine  sur 
la  presqu'île  de  Tlndoustan  seulement,  ren- 
ferme entre  ses  deux  bras  un  va>te  pays  divisé 
en  un  grand  nombre  d'états ,  de  royaumes  et 
de  principautés  plus  ou  moins  étendus ,  dont 
quelques-uns  sont  si  resserrés,  qu'ils  n'ont  pas 
plus  de  cinq  à  six  lieues  de  circuit.  Quelques^ 
uns  de  ces  états  sont  gouvernés  par  des  prin- 
ces mahométans  qu'on  nomme  Souba  ou  Na- 
bab; d'autres  le  sont  par  des  souverains  Indous 
nommés  Raja.  Toutes  ces  divisions  politiques 
ont  tant  de  fois  changé,  par  les  invasions  , soit 
des  Tatares  mongols ,  soit  des  Patanes  (i) ,  soit 
des  Européens ,  qui  ont  tour-à-tour  envahi 
rindoudian  depuis  huit  à  neuf  siècles,  qu'il 
est  présentement  impossible  de  fixer  d'une  ma- 
nière précise  l'état  intérieur  de  la  partie  méri- 
dionale Qu  presqu'île ,  et  de  celle  septentrio- 
nale ou  supérieure ,  que  nous  nommons  Em- 
pire Mogol. 


(i)  On  somme  ainsi  les  Indous  faits  MaUométans  dans  leur 
enfance  ,  à  l'époque  où  Mamoud  et  Tamerlank  pénétrèrent 
d«ns  l'indoustaq* 


76  TOPOGRAPHIE. 

La  péninsule  partagée  en  trois  zones  9  du 
midi  au  septentrion ,  par  la  double  chaîne  des 
monts  que  j'ai  figurés  dans  ma  carte  et  fait 
sentir  dans  ma  description  ,  contient  présen- 
tement 9  à  dater  de  la  décadence  de  Tempire 
mogol ,  vers  le  commencement  du  précédent 
siècle,  trois  grands  états;  savoir  ,  FEmpire  des 
marattes ,  ]a  Soubahi  du  Décan  et  la  nabahî 
du  Carnale,  qui ,  quoique  gouvernée  par  un 
prince  mogol  /appartient  de  fait  à  l'Angleterre 
depuis  Tannée  1764. 

Si  Ton  considère  la  partie  de  la  presqu'île 
entre  les  deux  branches  des  Gâtes,  depuis  le 
dixième  degré  nord  jusqu'au  vingt-deuxième, 
on  y  remarque  d'abord  le  Gangâha ,  fleuve 
qui  prend  sa  source  à  la  branche  occidentale, 
dans  la  province  du  Candakbérar ,  et  qui  di- 
vise l'Indoustan  du  couchant  au  levant.  L'as- 
pect général  de  cette  portion  présente  de  vastes 
plaines  très- fertiles,  du  sein  desquelles  on  voit 
de  distance  en  distance  s'élever  quelques  masses 
de  montagnes  plus  ou  moins  grandes  :  toutes 
ces  contrées  sont  parfaitement  cultivées,  abon- 
dantes en  graminées  de  toutes  les  espèces,  en 
légumes  connus  dans  nos  climats ,  et  en  fruits 
exquis.  Elles  produisent  également  le  bois  de 
teck ,  propre  à  tous  les  genres  de  constructions, 
et  des  bois  rouges  pour  la  teinture,  dont  on 
fait  des  exportations  en  Europe  et  en  Chine. 

Les  Gâtes ,  sur  tout  le  développement  de 


TOPOGBlAPHIE.  77 

Vune  et  Taulre  branche  ,  et  sur  leurs  escarpe- 
mens  du  sommet  à  leur  base  ,  sont  revêtues 
d'énormes  arbres  en  hautes  futaies.  Entre  cha- 
cune des  huit  ou  neuf  files  de  monts  dont  cha- 
que branche  se  compose  9  elles  forment  des 
yalléés  qui  se  couvrent  de  plusieurs  riches 
ixM>issdns  et  produisent  du  cardamome  et  des 
poivres  9  des  bois  de  teck,  de  sandal  et  de 
bith.  Ces  monts  sont  d'une  hauteur  considé- 
rable ;  quelques-uns  ont  près  de  deux  mille 
deux  cents  toises  d'élévation  sur  le  niveau 
de  la  mer  9  comme  j'ai  eu  lieu  de  m'en  con- 
vaincre par  des  observations  météorologiques 
faites  sur  dix-sept  points  différents,  tant  sur  la 
branche  occidentale  que  sur  celle  qui  lui  est 
opposée  au  levant  :  le  roc  en  est  du  plus  beau 
granit  bleu ,  dans  le  midi ,  et  rouge  dans  le 
haut  de  la  presqu'île;  les  couches,  toutes  de 
bonnes  terres  9  qui  recouvrent  le  roc  9  ainsi 
que  les  couches  de  granit  qui  forment  le  noyau 
même ,  sont  en  général  parallèles  à  l'horison. 
Qny  aperçoit  par  intervalles  du  silex,  quelques 
cristaux  et  des  stalactites;  mais  aucune  de  ces 
montagnes  ne  contient  de  pyrites  ni  de  ma- 
tières volcaniques*  De  loin  en  loin  on  y.  trouve 
des  mines  de  fer  peu  profondes ,  et  des  amas 
de  manganèse  avec  laquelle  on  fait  d'excellent 
acier;  aucune  des  parties  de  cette  longue  chaî- 
ne de  monts  n'offre  de  traces  de  volcans  ni  de 
dépôt  de  substances  sulfureuses  où  de  bitumes. 


78  TOPOGRAPHIE. 

En  un  mot^  la  géologie  de  cette  région  ne 
ressemble  en  aucune  manière  à  celle  des  con- 
trées  européennes. 

Les  Gâtes  nourrissent  dans  leur  chaîne  oc-* 
cidentale  des  éléphants  ^  et  dans  toutes  les  deu  jc 
des  buffles  sauvages ,  des  élans ,  des  antilopes 
d'une  très-grande  espèce ,  des  ours ,  et  une 
espèce  de  grand  renard;  on  n'y  trouve  nî 
lions  ni  tigres.  L'une  et  l'autre  branche  est  ha- 
bitée, et  produit  dans  les  vallées  du  rit  et 
plusieurs  espèces  de  millets  ;  on  cultive  dans 
celle  qui  tègne  sur  les  côtes  occidentales^ ,  du 
poivre,  d^  la  canellê ^  du  giïigembre  et  du  car^ 
damome ,  plante  de  là  fâmiUe  des  balisiers ,  et 
qui  dontié  une  espèce  d'epiiiérie  fine  y  très* 
recherchée  par  touts  lès  peuple^  de  l'Asie.  11 
en  sort  datii  tout  leur  dévdôppement ,  el  sur 
leurs  revers  opposés  ^  un  très-grand  nombre 
de  misseftiûLit  9  de  ritières,  et  six  fleuves  con- 
sidérables) savoir,  sur  ses  côtes  orientales  ^  lé 
Gangaha ,  le  Godaveri ,  le  Kichena  auquel  se 
réunit  la  Toumandra  >  et  le  Kavéri-Koleratn  ; 
et  sur  celles  occidentales,  le  Tapi  ou  Tèipî', 
qui  sort  du  Bouram-Nadi,  et  qui  retournant 
sur  lui-même,  vient  se  jeter  à  la  mer  au  haut 
de  la  côte  du  Décan  ,  taudis  que  le  prinôipai 
bras^  continuant  son  cours  vers  l'est,  suit  cette 
direction  ,  et  fait  sa  jonction  à  la  mier  dans  la 
rade  de  Balaçor ,  sur  les  bras  du  Gange ,  apisb 
s'être  réuni  à  Un  bras  du  Gangaha.  Le  nombre 


TOPOGRAPHIE.  79 

de  petites  rivières  9  plus  ou  moins  considéra- 
bles par  le  volume  de  leurs  eaux  et  la  longueur 
de  leurs  cours ,  et  qui  arrosent  la  presqu'île , 
est  vraiment  prodigieux;  on  en  compte  dix 
mille  trois  cent  vingt-un  :  la  plupart  peuvent 
porter  bateau  et  servir  à  la  navigation  :  toutes 
fournissent  aux  irrigations ,  seul  engrais  dont 
les  cultivateurs  indous  se  servent  pour  ferti- 
liser leurs  terres  et  leur  faire  produire  depuis 
deux  jusqu'à^  quatre  récoltes  distinctes  par 
année. 

La  partie  méridionale  de  Flndoustan  ^  que 
nous  regardons  très  -  improprement  comme 
une  péninsule ,  quoiqu'elle  ne  le  soit  pas  plus 
que  TËspagoe ,  qui  est  cependant  beaucoup 
plus  environnée  de  l'Océan  que  ne  l'est  ce 
pays ,  commence  par  le  8^.  degré  environ  de 
latitude  nord»  et  s'étend  jusqu'au ^22^. degré ^ 
toujours  s'élargissant  vers  le  septentrion,  jus-* 
qu'aux  confins  de  la  province  du  Bérar,  au 
centre  du  royaume  de  Catek ,  au  levant ,  et 
aux  états  des  Marattes  à  l'occident^  ce  cpiifait 
à-peu«-près  un  triangle  isocèle  dont  ie  sommet 
est  au  ^p  Comorin ,  situé  par  lé  75**.  deg.  28 
min.  3o  secondes  de  longitude  du  méridien  de 
Paris ,  et  dont  Ja  base  s'appuie  sur  les  &ontiè« 
res  des  provinces  que  je  viens  de  tiommer. 

Les  Gâtes ,  depuis  leur  embranchement  par 
le  lo^.  deg.  7  min.  de  latitude  »  et  le  70^.  deç. 


8o  TOPOGRAPHIE. 

Sg  min.  de  longitude  orientale  de  Pai'is^  vont 
en  divergeant  jusqu'au  Gangaha  ;  parvenues  à 
ce  point ,  ]a  branche  orientale  disparait  tota-- 
lement;  celle  qui  couronne  les  côtes  de  Mala- 
bar et  du  Dëcan ,  continue  à  se  faire  voir  ea 
plusieurs  masses  plus  ou  moins  étendues ,  qui 
se  ramifient  au  couchant  de  la  partie  septen- 
trionale de  rindoustan ,  en  trois  bras  :  la  prin- 
cipale branche  s'écarte  beaucoup  de  sa  pre- 
mière direction  par  delà  le  Narbéda ,  et  sem- 
ble ne  reprendre  naissance  qu'à  l'occident  de 
rindus ,  d'où  elle  se  prolonge  jusqu^à  l'Hindou- 
koi,  et  forme  une  enceinte  qui  renferme  l'In- 
dousjtan  et  le  sépare  entièrement  des  pays  voi- 
sins. Cette  branche  occidentale ,  qui  semble 
être  la  véritable  chaîne  des  Gâtes ,  après  s'être 
jointe ,  comme  je  viens  de  le  dire ,  aux  mon« 
tagnes  de  la  lune  qui  font  partie  du  Taurus,  va 
s'unir ,  en  enveloppant  les  monts  Imaus ,  d'où 
les  Indous  disent  qu'est  vu  Brouma ,  à  la  chaîne 
du  Taurus  à  l'orient ,  et  à  celle  du  Caucase  au 
couchant,  pour  former  le  grand  plateau  de 
la  Tatarie ,  la  partie  du  globe  la  plus  élevée. 
Après  la  retraite  des  eaux  qui  avaient  couvert 
la  surface  de  ce  globe  pendant  une  très-longue 
révolution  de  siècles,  comme  le  disent  et  les 
traditions ,  et  les  livres  des  Indous,  ce  plateau 
fut  le  berceau  et  la  première  habitation  de 
l'homme  sortant  du  sein  des  eaux  à  la  voix 

de 


TOPOGHAPHIE.  8x 

de  la  Providence  (i).  Cette  assertion,  que  Ton 
Irouva  si  hardie  lorsqu'un  des  plus  profonds 
penseurs  du  siècle  dernier ,  le  célèbre  Bailly , 
Teût  énoncée  dans  ses  lettres  sur  TAtlantide, 
et  qui  lui  fit  des  admirateurs  et  lui  yalut  des 
persécutions  9  se  trouve  confirmée  par  les  livres 
sacrés  et.  les  traditions  des  descendants  de  ces 
«  Brames ,  dont  toute  l'antiquité  nous  parle  avec 
tant  d'éloge  et  de  respect. 

Sans  chercher  iny^tilement  à  fixer  les  limites 
et  les  circonscriptions  de  la  division  politique 
des  différents  Etats  dans  les  deux  parties  méri- 
dionale et  septentrionale  de  l'Indoustan  ,  je 
Tais  néanmoins  arrêter  les  idées  du  lecteur  sur 
les  provinces  de  ce  pays ,  dont  la  dénomina- 
tion s'est  toujours  conservée ,  sous  quelque  sou- 
verain que  ces  Etats  ayent  été  placés.  Les  côtes 
orientales  renferment  trois  grandes  provinces; 
c'est  d'abord  l'Oreissa  ,  au  nord  ,•  depuis  les 
bouches  du  Gange  jvisqu'au  Godaveri  ;  vient 
ensuite  le  Télingana  9  dont  une  partie ,  nom- 
mée haut  pays ,  s'étend  par-delà  les  Gâtes ,  et 
qui ,  depuis  le  Godaveri ,  sous  le  16**.  degré 
22  min.'  de  l^t.  nord  9  et  le  79^.  deg.  49  min. 
17 secondes  de  long,  orientale  de  Paris,  s'étend 


(1)  Les  Bai  des  ,  livres  de  Brouma ,  s'expriment  ainsi ,  rela- 
tivement à  la  formation  du  genre  humain;  telle  du  moins  a  été 
la  version  que  m'en  a  faite  un  Brame  de  Bénarès ,  auquel  je  m* 
suis  atttaché  pendant  mon  séjour  dans  cette  ancienne  et  célèbre 
école  de  ces  sages  de  l'Indoustan.  . 

Tome  L  6 


QZ  TOPOGRAPHIE. 

jusqu^à  la  rivière  de  Penéart.  J'ai  déjà  parlé 
de  cette  nymphe ,  qui  du  rivage  Indou  parait 
s'étrfe  portée  jusqu'à  celui  de  F Attique ,  où  elle 
était  aussi  fêtée  que  dans  Tlndoustan ,  et  sem- 
))lait  autant  s'y  plaire  9  puisqu'elle  y  a  laissé 
son  nom  et  une  partie  de  ses  charmes.  La 
troisième  grande  province  est  celle  du  Tamou- 
mandel ,  laquelle  se  développe  depuis  le  rivage 
du  golfe  de  Bengale  jusqu'au  pied  de  la  branche 
orientale  des  Gâtes ,  sans  la  dépasser  comme  la 
précédente  »  et 'qui  .s'étend  depuis  la  Penéart  » 
située  par  le  i3^.  deg.  54  min.  de  lat.  a^ten- 
trionale ,  et  le  78^.  deg.  3  min  de  long. ,  jusqu'au 
promontoire  de  Calyméras  9  pointe  où  se  ter- 
mine la  côte  que  nous  avons  nommée  Cero« 
mandelé 

Dans  l'immense  Bassin  formé  par  les  deux: 
branches  des  Gâtes  »  à  commencer  au  point 
d'ambifurcation  jusqu^à  la  rivière  de  Gangaha , 
on  trouve  le  Maissour  (i)  ^  la  province  de  Sira  , 
présentement  morcelée  en  un  grand  nombre 
de  principautés  ;  celle  de  Rajepour  9  et  enfin  le 
vaste  pays  de  Vichenagar.  De  ces  deux  derniers 
royaumes  ont  été  formés  successivement  par 
des  révolutions  politiques ,  dont  il  serait  près- 
qu'impossible  de  connaître  tous  les  détails  , 


(1]  Le  nom  .de  ce  pays  vient  de  celui  du  Faon ,  qui  se  nomme 
en  plusieurs  idiomes  Mail ,  dont  on  a  fait  le  mot  de  Maissour  , 
que  nous  devrions  prononcer  jen  élisant  la  première  syllabe  et  la 
dernière. 


TOPOGRAPHIE.  83 

TEtàt  des  Mafâttes  oa  le  Satarah ,  ainsi  nommé  à 
canse  des  sept  princes  confédérés ,  et  la  Sdubahi 
du  Décàn ,  où  vice-rbyauté  de  Doltabad.  Je 
"ne  chei*chérài  point  &  faire  connaître  les  cîr* 
conscrîptionis  des  àîtîti'es  petits  Etals  démembres 
du  Ràjepo'ûr  et  dix  Vichenagar ,  et  leurs  conti- 
nuçls  chatigéttients.  Il  me  suffira  de  dire  qu^il 
^eît  peà  de  ces  souverains  qui  ayent  possédé 
plus  de  dix  à  dou^e  ans  de  isiuite,  sôit  leurs  hîé* 
litages ,  soit  lêtirs  conqùéteis. 

lidî  côtés  occidentale^  ^nt  divisées  en  pays 
dés  llttalabàrà ,  de$  Canaraid  et  des  Bôuricelos.  Le 
pfremîer  côihtnence  au  revers  occidental  du 
5càp  Ctfmorîn ,  et  se  développe  énlre  la  chaîne 
des  Gâteà  et  le  riVâge  de  là  mer,  du  7*.  dég. 
56  ndin.  de  làt.  Septentrionale ,  jusqU^à  la  ri- 
Vîère  de.  Soubrémàni  ^  située  par  le  12®.  deg. 
38  miin.  16  sec,  et  le  72*.  deg.  69  min.  3  sec. 
de  long,  à  l'orient  de  celui  de  Paris.  Vient  en* 
'éuite  la  province  de  Canàra,  qui,  du  rivage 
vie  rOcéàn ,  s'étend  au-delà  de  là  branche  des 
ijêXeà  jusque  par  le  76*.  deg.  28  min.  de  long., 
'et  qm  se  termine  à  la  rivière  de  Cheriart ,  si* 
tuée  par  le  16*.  deg.  47Diîn»  16  sec  delat. ,  et 
le  71^.  deg.  21  min.  cte  long,  orientale  du  mé^ 
ridien  de  Paris.  Enfin  là  province  des  jBoun- 
*celos  est  la  plus  septcfntrîonale ,  et  parcourt  une 
partie  de  la  cote  du  Décan  jusqu'à  Nareinour, 
où  se  jette  à  la  mer  une  petite  rivière,  qui  tire 
sou  nom  de  cette  ville ,  conycrée  à  Nareina  f 

6* 


84  TOPOGRAPHIE. 

personnage  célèbre  de  la  mythologie  des  In-r 
dous.  N'ayant  fait  qu'une  simplq  pause  dans 
cette  peuplade ,  je  n'ai  pas  été  à  même  d'ea 
déterminer  le  gissement  par  mes  propres  obser- 
vations ;  et  je  n'en  spécifie  pas  ici  la  longi- 
tude ,  non  plus  que  son  élévation  du  pôle. 

A  la  partie  méridionale  de  la  presqu'île  se 
trouve  le  bras  de  mer  auquel  on  a  donné  le  nom 
de  détroit  de  Manar;  la  côte  qu'il  baigne  9  et 
qui  a  reçu  des  Européens  celui  de  la  Pêcherie  ^ 
est  nommée  par  les  Indous  pays  de  Marava- 
Ramnate.  Cette  désignation  rappelait  Rama  ou 
Rams,  personnage  illustre  de  l'antique  my- 
thologie des  enfans  de  Brouma.  Ses  travaux  , 
ses  exploits  guerriers ,  qui  ne  sauraient  trou- 
ver place  ni  être  rappelés  ici ,  lui  méritèrent 
les  hommages  de  ses  contemporains^  le  respect 
de  la  postérité ,  et  l'apothéose  que  les  Bàar- 
kandéens  lui  décernèrent  comme  au  Dieu  de  la 
guerre.  La  conformité  de  cette  fable  indienne 
avec  celle  des  Grecs  sur  leur  Dieu  Mars  , 
les  deux  noms  qui  se  rapprochent  au  point  de 
faire  croire  que  l'un  est  l'anagrame  de  l'autre, 
une  foule  d'autres  traits  dans  la  vie  et  les  ac- 
tions de  ces  deux  personnages  9  tout  cela  .est 
très-propre  à  persuader  que  les  deux  mytho- 
logles  ont  été  calquées  Tune  sur  l'autre  ;  et  plus 
Ton  sera  vers^  dans  les  connaissances  conser- 
vées par  les  Indous ,  moins  on  regardera  comme 
une  simple  conjecture  ou  une  opinion,  hasar-- 


TOPOGRAPHIE.  85 

dée  celle  que  j'indique  ici ,  et  qui  tend  à  ôter 
aux  Egyptiens ,  aux  Grecs  et  à  leurs  copistes , 
en  fait  de  fables  sacrées  ou  mythologiques  ,.le 
mérite  et  les  titres  de  l'originalité. 

Avant  de  passer  outre  9  il  est  important  de 
fixer  un  moment  l'attention  dû  lecteur  sur  un 
phénomène  ordinaire  dans  les  autres  régions  » 
mais  qui  ne  s'est  fait  voir  qu'une  seule  fois  dans 
l'Indoustan.  Je  veux  parler  du  volcan  qui  se 
trouvait  placé  à  l'extrémité  méridionale  de  la 
presqu'île ,  et  le  seul  dont  on  ait  jamais  eu  con- 
naissance dans  ce  pa^s.  Des  géologistes  célèbres 
ont  retrouvé  dans  les  quatre  parties' du  monde» 
pendant  leurs  excursions ,  non-seulement  des 
traditions,  mais  même  de  nombreuses  traces 
de  l'explosion  de  ces  feux  souterrains  qui  ont 
bouleversé  toutes  les  contrées  dans  lesquelles  ils 
avaient  été  allumés  ;  et  dans  un  espace  de  pays 
immense  tel  que  l'Indoustan ,  qui  s'étend  du 
midi  au  septentriom,  du  8®.  degré  jusqu*au  36e. , 
ni  les  traditions ,  ni  l'histoire ,  ni  aucun  ves- 
tige n'en  ont  laissé  d'autres  preuves  visibles  que 
celles  que  l'on  discerne  soit  dans  l'Ile  de  Ceylan , 
soit  sur  quelques  points  de  la  côte  orientale 
du  détroit  de  Manar.  Cette  région  du  globe  se- 
rait-elle plus  particulièrement  favorisée  et  plus 
exempte  de  ces  phénomènes  que  les  autres  cli- 
mats 7  Cette  question  me  semble  propre  j  si  l'on 
parvenait  à  la  résoudre,  à  prouver  que  l'Indou- 
stan est  detous  les  pays  le  plus  habitable  et  le  plus 


86  TOPOGAAPttïE. 

anciennement  peuplé.  La  géologie  de  l'Inde  # 
si  elle  était  parfaitement  étudiée  et  connue  ^ 
pourrait  seule  nous  mener  à  la  solution  du 
problême  que  je  viens  d'exposer.  Où  a  vu  dans, 
le  court  résumé  que  j'ai  présenté  de  quelques 
observations ,  que  les  montagnes»  de  l'Indou- 
stan  sont  toutes  du  premier  ordre ,  et;  que  leur» 
hases  étaient  en  général  de  granit  bleu  ou  rouge; 
qu'il  ne  s'y  trouvait  aucune  pierre  calcaire ,  ni . 
silex  nipyjite;  que  toutes  les  couches  de  granit, 
étaient  à-peu-près  égales  entre  elles,  et  toutes 
parallèles  à  l'horizon:  quei'on  n'y  apercevait, 
ni  aucun  des  indices  qui  décèlent  des  boul- 
versements ,  indices  qu'offrent  partout  les  con- 
trées situées  dans  le  voisinage  des  volcans;  ni. 
même  de  ceux    que  l'on  remarque  dans  les 
montagnes  des  Alpes ,  des  Apennin^  et  des  Py- 
rénées. J'ajouterai  que  dans  les  plaines  de  cette 
partie  de  l'Asie,  la  terre  végétale  à  une  épais- 
seur au  moins  de  dix  à  douze  pieds;  observa-, 
tion  qui  n'est  pas  peu  importante  pour  appuyer, 
mon  assertion  ;  et  enfin  qu'il  n'y  a  aucune  in- 
filtration des  eaux  de  la  mer  en  aucune  partie, 
soit  de  la  presqu'île ,  soit  le  long  des  petites 
côtes  de  la  partie  supérieure  de  l'Indoustan  , 
tant  au  levaint  que  dans  celle  du  couchant.  On. 
se  rappellera  aussi  que  dans  ce  pays  il  ne  se 
trouve  aucune  mine  de  charbon  de  terre ,  ni 
d'<)r ,  d'argent ,  de  cuivre ,  de  plomb ,  d'étaim 
ou, de  soufre 9  aucune  espèce  de  bjitume  ni  de 


T   O   P   O    O    R  A   F  H  I   Bi  87 

demî-métaux^  tels  que  rantimoine,  le  zinc ,  etc. 
Ce  que  je  dis  mène  nécessaiï^ement  à  conclure 
que  rindoustan  n'a  éprouvé  dans  aucun  temps 
les  secousses  qui  ont  alternativement  ébranlé 
les  autres  régions  de  la  terre  9  ni  ressenti  les 
révolutionsplus  ou  moins  fréquentes  qui  tantôt 
ont  fait  incliner  jusqu'à  des  masses  de  mon- 
tagnes,  et  tantôt  en  ont  fait  tasser  d'autres  > 
comme  nous  l'observons  dans  les  Alpes ,  les 
montagnes  de  l'Afrique ,  sur  les  Gordillières 
et  les  chaînes  du  Caucase  ,  les  environs  du 
Yésuve ,  du  mont'  Etna  et  des  grands  volcans , 
qui  n'existent  point  dans  l'Inde  ni  i  dans  les  pays 
circonvoisins. 

Il  suivrait  encore  nécessairement  des  obser- 
vations que  j'ai  faites  9  et  que  jç  consigne  ici , 
que  rindoustan  ayant  été  exempt  de  tous  les 
grands  cataclysmes  que  le  reste  du  globe  a 
éprouvés,  ce  pays  est  certainement  celui  de 
tous  le  plus  anciennement  habité.  L'homme 
fuit  une  contrée  qui  vient  d'éprouver  une 
commotion  plus  ou  moins  forte ,  q^i  a  compro- 
mis sa  tranquillité  et  celle  de  sa*  famille  ; .  mais 
rien  ne  l'oblige  à  s'éloigner  d'un  pays  heureux , 
qui  ne  lui  fait  rien  craindre  pour  son  exis- 
tence ni  pour  celle  des  objets  de  son  affection. 
Si  en  même  temps^  un  tel  pays  est  riche  de 
tous  les  dons  de  la  nature ,  ppurvoit  comme 
de  lui-même  à  tous  les  besoins  de  l'homme ,  et 
lui  présente  la  plus  grande  somme  de  bonheur 


88  ropoGRApfliÊ- 

physique  auquel  il  puisse  atteindre ,  certes  ce 
sera  là  qu'il  faudra  chercher  le  berceau  du 
genre  humain  ;  cette  région  sera  la  première 
peuplée  de  toutes  les  régions  de  la  terre  ,  et 
Faura  été  constamment.   Ces  yérités  me  pa* 
l'aîssent  incontestables.  C'est  donc  avec  raison 
que  Bailly  a  dit ,  dans  son  Histoire  de  VAs-* 
tronomie  ,   en  parlant  de  celle  des  Indous  ^ 
qu'iJs  ont  fait  des  observations  d'éclipsés  qui 
remontent  à  une  époque  antérieure  à  la  chro- 
nologie de  la  bible.  Ce  fait  est  constant  ;  j'en 
ai  vu  la  preuve  dans  des  monuments  écrits, que 
le  brame  Pandeck ,  professeur  à  Bénarès,  m'a 
communiqués  lorsque  j'étudiais  auprès  de  lui 
la  philosophie  de  cette  école  si  célèbre.  Nous 
serions  moins  incrédules  si  de  bonne  foi  avec 
nous-mêmes  nous  séparions ,  dans  le  calme  de  la 
raison,   la  partie  dogmatique  de  nos  livres 
et  de  nos  traditions  d'avec  la  partie  qui  n'est 
que  philosophique  ;  alors  nous  respecterions 
plus  la  révélation  en  tout  ce  qui  concerne  la 
morale  sur  laquelle  s'appuient  toutes  les  reli- 
gions;  alors,  en  dégageant  nos  livres  sacres^ 
de  tout  ce  qui  appartient  aux  sciences  phy- 
siques ,  la  religion  y  gagnerait  en  même  temps 
que  nos  connaissances  s'accroîtraient  ,    puis- 
qu'aucune  barrière  ne  les  arrêterait  plus  dans 
l'explication  des  phénomènes  de  la  nature  et  de 
l'ouvrage  merveilleux  de  la  providence;  alors, 
enfin /les  bommes  en  deviendraient  meilleurs^ 


TOPOGRAPHIE.  89 

lieraient  plus  justes  et  plus  reconnaissants  en- 
vers celui  qui  les  créa ,  ainsi  que  toute  chose 
pour  leur  bonheur. 

La  partie  supérieure  de  Tlndoustan,  celle 
que  nous  désignons  plus  particulièrement  sous 
le  nom  de  TEmpire  du  Mogol,  a  constam- 
ment possédé  le  siège  suprême  de  cet  immense 
et  antique  empire,  soit  avant ,  soit  depuis  Tin- 
Tasion  des  Tatares  mogols.  Cette  partie  septen- 
trionale est  un  peu  moins  étendue  eu  smrface 
que  la  presqu'île  :  les  anciennes  divisions  ter- 
ritoriales ne  subsistent  plus;  celles  même  faites 
par  la  première  et  la  seconde  dynastie  des 
Mogols  ,  Mamoud  et  Timour-Kan  ,  ont  été 
tant  de  fois  changées,  qu^il. serait  presqu'im- 
possible  de  les  assigner.  Ûempire  mogol ,  ou  la 
partie  supérieure  de  Tlndoustan ,  est  actuel- 
lement divisé  en  vingt-trois  grandes  provinces, 
dont  quelques-unes  sont  gouvernées  par  des 
Affegans  qui  se  sont  rendus  indépendants  du 
mogol  ;  plusieurs  de  ses  soubahis  et  de  ses 
naibahis  ont  été  conquises  par  les  Anglais  qui, 
après  plusieurs  révolutions  provoquées  dans 
leurs  gouvernements  qu'ils  avaient  commencé 
par  rendre  simplement  leurs  tributaires,  les 
ont  définitivement  et  immédiatement  rangées 
sous  leurs  lois. 

J*ai  déjà  remarqué  que  les  provinces  inté- 
rieures de  la  péninsule  sont  un  pays  de  plai- 
nes sur  lesquelles  s'élèvent ,  de  loin  en  loin , 


90  TOPOGRAPHIE. 

quelques  montagnes  isolées  9   ou  de   petites 
masses  qui  ne  tiennent  ni  à  Tune  ni  à  l'autre 
des  deux  branches  des  Gâtes  que  j'ai  figurées 
dans  cette  description  et  dans  ma  carte;  mais 
les  provinces  de  la  partie  septentrionale ,  par- 
ticulièrement les  trois  ou  quatre  qui  sont  le 
plus  dans  le  nord ,  telles  que  celle  de  Kaboul  ,. 
le  Cachemire,  Lahor  et  une  partie  du  Moul- 
tan  en  sont  hérissées.    La  température  d'un- 
pays  aussi  montueux ,  ne  peut  être  que  très^ 
tempérée;  il  y  fait  même  froid,  pendant  quel- 
ques jours ,  depuis  la  fin  de  novembre  jusques 
vers  la  mi-décembre;  pendant  le  reste  de  l'hi- 
ver on  ressent  des  fraîcheurs  piquantes  pen- 
dant les  nuits;  mais  dès  que  les  rayons  du  soleil 
ont  doré  les  monts  et  frappé  les  plaines ,  cette 
température  vive  se  change  en  un  air  agréa- 
ble. On  voit  d'après  cela  que  les  hivers  de  cette 
partie  de  l'Indoustan  sont  ceux  que  l'on  devait- 
éprouver  dans  le  paradis  terrestre  de  la  bible. 
On  ne  saurait ,  en  effet ,  trouver  ailleurs  un . 
plus  beau  climat  dans  cette  saison;   car  du 
pied  de  l'Hindoukoi  au  rivage  de  la  mer ,  tant; 
du  golfe  du  Bengale  que  de  celui  de  Perse , 
durant  les  six  mois  qui  forment ,  pour  les  au- 
tres régions,  la  vieillesse  et  l'enfance  de  l'an- 
née ,  et  l'époque  du  repos  de  la  nature ,  cette 
mère  toujours  féconde  pour  l'Indoustan,  ne 
cesse  pas  de  prodiguer  à  ses  enfants  favorisés^: 
ses  dons  les  plus  variés  et  les  plus  précieux.. 


T  O   I^  O   G-  R.  X  p.  H.  I.  E*  gl. 

Ceite  même  partie  de  l'Inde  possède  les  deux 
plus  beaux  fleuves  de  toute  Ja  région ,  le  Gange 
et.  rindus.  Le  premiei^  baigne  les-  provinces 
orientales,  et  Tautre,  que  les  Indops  nomment 
le  Sind ,  forme  ses  limites ,  qui  sbntÀussi  mar- 
iées de  ce  côte  par  des  sables  arides,  dé  vastes 
déserts^  d immenses,  forêts ,  ^  en  quelles  en- 
droits par  les  masses  plus  ou  moins  considéra- 
bles des  Gâtes  qui  se  prolongent  sans  interrup  • 
tion  depuis  le  29*.  deg.  jusqu'à  l'Hindoukoi  , 
comme  je  l'ai  figuré  dans  la  carte* 

Le  Sind;,  pour  .me  servir  du  nom-indou, 
prend  sa  sourx^e  dans  les  montagnes  du  petit 
Tibet ,  au  nord-ouest  de  l'Indoustan  ,  et-  non 
loin  de  Samarkande.  La  plupart. de  nos  géo- 
graphes, placeait  son  origine  d^ns  le  grand  Ti- 
bet, et  le  font  entrer; dans  l'Indoustan  par  le 
nord«-est^  en  rangeant.au  septentiÇ'ion  les  mon- 
tagnes qui  enferment  le  Cachemire*  Le  savant 
et  célèbre  Banville  n'a  pas.  évité  <;ette  même 
erreur,  dans  sa  carte  de  l'Asie  ;  mais  cet  illus- 
tre géographe  ,4lont  le  travail  m'a  été  de  la  plus 
grande  utilité  ;  pendant  mes.  excursions  dans; 
l'Inde,  a. négligé  de  déterminer  le  cours  de- 
rindus  dansla  carte  dont,  je  me  suis  servi,  et 
.  qu^il  a  fait  graver  en  17S2 ,  pour  la  compa- 
gnie des  lndes«  LeSxnd  appartient,  cependant 
à  ce  pays  :  cette  omission .  est  étonpante  dans 
un  travail  demandé  par  une  puissante. admi- 
nistration, telle  quela  compagoie^  souveraine 


9^  TOPOGRAPHIE. 

deses  comptoirs^  et  alors  très-intéressée  à  connaî- 
tre dans  son  intégrité  Tlndoustan  dont  elle  possé- 
dait quelques-unes  des  plus  industrieuses  et  des 
plus  fertiles  provinces.  Je  l'explique  en  suppo- 
sant que  Danville  n'était  point  sûr  de  ses  don^ 
nées  concernant  le  cours  de  Tlndus,  et  qu'il  ne 
Toulaitpas,  en  place  de  la  vérité ,  présenter  ses 
présomptions  et  des  conjectures  pour  des  faits 
exacts.  Malgré  mon  éloignement  pour  la  cri- 
tique et  ma  résolution  de  m'en  abstenir,  je  n'ai 
pu  passer  sous  silence  les  motifs  qui  m'ont  dé- 
terminé à  placer  ce  grand  fleuve  dans  ma  carte , 
en  lui  donnant  une  route  différente  de  celle 
qu'ont  suivie  tous  ceux  qui  en  ont  parlé  avant 
moi.  J'ai  prévenu  que  je  ne  m'occuperais  que 
des  choses  que  j'ai  vues ,  dont  j'ai  été  à  portée 
de  constater  l'existence  et  la  situation  exacte  » 
Le  cours  de  l'Indus  est  important  sous  tant  de 
rapports ,  qu'il  me  semble  indispensable  de  le 
déterminer  d'une  manière  précise.  11  est  éton- 
nant que  depuis  plus  de  trois  siècles  que  nous 
avons  des  communications  multipliées  avea 
rindoustan ,  on  ne  sache  encore  à  quoi  s'en 
tenir  sur  un  objet  qui  intéresse  autant  la  géo- 
graphie ,  les  sciences  et  sur-tout  l'avantage  du 
commerce ,  que  le  cours  d'une  rivière  majes- 
tueuse et  si  ^utile  au  transport  des  échanges^ 
que  l'Europe  fait  avec  l'Indoustan.  Mon  but 
est  de  fixer  la  diversité  des  opinions  et  non  de 
m'ériger  en  censeur  des  ouvrages  qui  ont  dé^à^ 


TOPO0RAPHIE.  9^ 

paru  sur  la  topographie  de  Tlnde.  J'ai  averti 
d'ailleurs  que  je  ne  parlerais  que  de  ce  que  j'ai 
vu ,  et  des  observations  faites  en  parcourant 
les  lieux  ;  ainsi  on  ne  peut  m'imputer  aucu^e 
autre  intention  :  je  suis  fâché  de  n'être  pas  du 
même  avis  que  des  hommes  justement  célèbres, 
mais  il  me  serait  impossible  d'admettre  sur  leur 
seule  autorité,  des  choses  que  je  sais  pertinem- 
ment être  des  erreurs. 

L'Indus  reçoit  dans  son  cours ,  apr^  avoir 
franchi  la  chaîne  de  THihdou-koi  qui  sépare  ^ 
du  nord-ouest  au  nord -est ,  le  Tibet  de  l'In- 
doustan,  sept  grandes  rivières ,  douze  d'une 
moindre  force ,  et  quatre  cent  trente-sept  pe- 
tites, que  les  Indous  nomment  ruisseaux ,  quoi- 
que plusieurs  d'entre  ceux-ci  soient  aussi  con- 
sidérables que  la  Seine.  Entre  les  sept  grandes-; 
trois  ont  leurs  sources  hors  de  l'Indoustan ,  et 
les  autres  les  prennent  dans  les  montagnes  de 
l'intérieur  de  ce  pays. 

La  première  des  trois ,  le  Nil-abe  ou  la  Ri- 
vière bleue,  fait  sa  jonction  avec  l'Indus  à 
Dinacote,  environ  à  six  lieues  au  sud  d'Attock, 
grande  viUe  de  la  province  ou  vice-royauté 
de  Kaboul ,  contrée  très-renommée  par  ses 
moutons  à  grosse  queue,  remarquables  par 
l'énormlté  de  cette  partie ,  qui  contient  douze 
k  treize  livres  d'une  graisse  excellente.  Cette 
substance  est  employée  dans  le  pays  et  les 
provinces  environnantes  ,  comme  le  meilleur 


94  TOPOGRAPHIE* 

beurre  pour  préparer  les  mets  :  celte  espèce  dé 
mouton  est  dlfférehciée  par  là  de  tous  ceux 
que  Ton  nourrit  dans  les  autres  pays  pour  Tu- 
sage  de  la  vie.  La  même  province  produit 
aussi  une  espèce  particulière  d'eiccellentes  pru- 
nes nommées  Kaboidi^  supérieures  en  qùaliË& 
à  toutes  celles  que  Ton  cultive  en  Europe. 

Le  Nil-abe  prend  sa  source  dans  les  monta- 
gnes de  la  Tatarie  appartenant  à  la  chaîne  du 
Taurus ,  que  cette  rivière  contourne  dans  un 
développement  de  plus  de  deux  cents  lieUes, 
par  de  nombreuses  sinuosités  avant  d'entrer 
dans  rindoustan.  En  approchant  de  rHindou- 
koi  le  ]Sil-abe  fait  un  saut  de  près  de  soixante 
|iieds ,  et  passe  ensuite  au  pied  de  rescarpe*<- 
ment  d'une  montagne  de  jaspe ,  qui  se  mînîe 
visiblement  chaque  jour,  par  Teffôrt  du  frot- 
tement des  eaux  de  cette  rivière  dont  le  cour» 
est  rapide  depuis  sa  chute  en  entrant  dans 
rinde. 

La  Chiné-abe  (la  petite  rivière)  est  amsi 
nommée  parce  qu'elle  coule  dans  un  lit  très- 
résserré  entre  un  fond  de  pierre  du  plus  beau 
granit  rouge  et  irès-profond.  Cette  rivièi'è, 
quoique  son  lit  soit  étroit  en  comparaison  des 
autres ,  n'en  est  pas  moins  considérable  par  lé 
volume  de  ses  eaux  en  raison  de  sonencais* 
sèment ,  qui  s'abaisse  de  près  de  trente-^ept  où 
quarante  pieds  au-^dessous  du  niveau  des  con- 
trées qu'elle  parcourt  ;  îelle  ne  peut  ni  les  ar- 


TOPOGRAPHIE.  gS 

roser ,  à  cause  de  son  enfoncement ,  ni  facili- 
ter la  navigation  ;  toute  son  utilité  se  borne  à 
fournir  de  Teau  pour  les  besoins  domestiques , 
car,  par  son  extrême  douceur  ,  elle  ne  serait 
propre  à  aucun  des  arts  de  la  peinture  ni  d^ 
la  teinturerie  qui  demandent  des  eaux  séléni- 
teuses. 

Le  Chiué-abe  qui ,  suivant  Topinion  la  plus 
générale,  est  THydaspe  des  Grecs ^  prend  sa 
source  dans  les  montagnes  du  petit  Tibet,  et 
dans  une  des  contrées  les  moins  désagréables 
de  ce  pays  agreste  et  montueux.  Il  se  jette  dans 
rindus  à  Massa ,  grande  ville  presque  ruinée 
de  la  province  de  Lahor^  p^ys  célèbre  dans 
les  temps  héroïques  de  rindoustan(i). 

Le  Satelouje  est  la  troisième  des  rivières  qui 
se  jettent  dans  Tlndus,  et  qui  ont  leur  source 
hors  de  Flndoustan.  Elle  est  la  plus  considé- 
rable des  trois  grands  canaux  dont  je  parle  : 
la  plu{)^t  de  nos  géographes,  trompés; par  les 
relations  des  voy^^eurs  qui  ont  écrit  sur  Tlnde, 
ont  fixé  le  cours  de  Tlndùs  différemment  qu^il 
ne  Test:  le  Satelouje  a  été  pris  pour cejQleuve; 
Bernier ,  Tieffen-Thçdler  et  Forster  lui-même 
ont  accrédité  cette  erreur,  Bi^n  que  j*aie  cher- 
ché à  éviter  toute  discussion ,  je  n^ai  pu  laisser  * 

(i)  Le  véritable  nom  indou  est  Louloué  ,  tiré  de  celui  d'une 
Hérutne  qui  figure  dans  la  partie  de  l'histoire ,  qu'on  peut  regar- 
der comme  mythologique.   C'est  par  «yncope  qu'on  en  a  &it  • 
MHaoroUp  Lahor. 


96  tO>OGRAPttIE. 

subsister  Topinion  erronnée  de  ces  savants  sut 
les  cours  de  ces  fleuves  ;  j*ai  donc  cru  indis- 
pensable de  les  établir  d'une  manière  très-pré- 
cise ,  pour  arrêter  les  erreurs  subséquentes  ^ 
et  empêcher  les  critiques  beaucoup  plus  que 
pour  en  faire. 

Un  des  plus  beaux  ,  des  plus  majestueux 
fleuves  du  monde ,  et  Fun  des  plus  considé-* 
râbles  de  ceux  qui  arrosent  Tlndoustan ,  c'est 
le  Gange ,  que  les  Indous  considèrent  comme 
une  divinité  tutélaire  de  leur  pays,  en  un 
mot ,  comme  le  chemin  du  bonheur.  11  prend 
sa  source  dans  les  montagnes  sauvages  de  Se- 
rénagar  ,  pays  malheureux  et  plus  agreste 
encore  que  les  stériles  montagnes  dont  il  est 
hérissé.  Le  Gange,  après  s'être  péniblement 
traîné  dans  cette  contrée ,  vient  se  précipiter 
avidement  dans  l'heureux  climat  de  l'Inde  ; 
il  y  entre  par  une  énorme  roche  figurant  la 
tête  d'une  vache ,  que  par  cette  raison  les  In- 
dous nomment  Koeipailée;  la  vache  est  révé- 
rée par  ce  peuple  à  cause  de  son  utilité ,  et 
des  services  importants  qu'il  en  reçoit  jour- 
nellement. De  ce  point  où  il  fait  une  cascade 
dont  l'aspect  est  agréable,  ce  fleuve  baigne 
toute  1^  partie  méridionale  de  la  vice-royauté 
de  l'Haor  ou  Lahor  :  cette  contrée  délicieuse 
est  plus  pai'ticulièrement  désignée  sous  le  nom 
de  Penje-abe  (i);  dénolnination  qui  lui  vient 

(i)  C'est  le  Fanjab  des  cartes  vulgaires. 

des 


TOPOGRAPHIE.  fff 

ûes  cinq  belles  rivières  qui  Tarrosent;  il  en-? 
tre  ensuite  dans  la  province  de  Deli  ^  en  ser- 
pentant par  une  infinité  de  sinuosilës  qui ,  tra- 
cées sur  une  carte,  semblent  un  ruban  que  Ton: 
y  aurait  appliqué  à  plai  >ir ,  tant  elles  sont  multi* 
pliées.  Le  Gange ,  qui  a  coulé  du  nord-nord- 
ouest  au  sud-est ,  en  traversant  presque  diagot 
nalement  toutes  les  provinces  mérldioii^les  de 
cette  délicieuse  contrée ,  sç  dirige  vers  l'orient 
depuis  Déli  jusqu!à  Teictrémité  du  Bengale  ^  où 
il  se  jette  à  la  mer.  En  parcourant  les  provin- 
ces de  rindoustan  ,  il  reçoit  un  tel  nombre  de 
ruisseaux  ou  de  rivières ,  que  les  Ind<)us  ne 
les  désignent  qu'en  disant  proverbialemjent^ 
qu'ils  sont  multipliés  comme  les  étoiles  le^onl; 
au  ciel.  Parmi  ce  grand  nombre  de  canaux ja^^i 
turels,  que  les  mains  laborieuses  deicep^j^le 
ont  encore  augmentés  pour  fertiliser  daiifantage 
ces  contrées  si  fécondes  par  elles-mêmes^,  je  ne 
m^iirréterai  qu'aux  principales  rivières  que  le 
Gange  reçoit  dans  son  sein  (  car  il  serait  imr» 
possible  de  les  désigner  toutes  dax^s  cej:te  des- 
cription succincte),  et  ferai  conti^ilre  les  plu$ 
împortanites  par  leur  utilité  pour  le  comntiercç^ 
et  les  communications  des  province^entr'^elles. 
Dans  cette  classe  je  placerai  le  Kalinil-abe ,  qui 
se  joint  au  Gange  aujbourg  de  Samboul;,  le 
Djemna  qui ,  apr^  avoir  baigné  les  murs  de 
Déli  4  fait  sa  jonction  au  midi  d'EJle^ad-;  la 
Seroudge-Sind  lui  verse  ses  eaux  àKamergar^ 
Tome  L  7 


gS  TOPOGRAPHIE. 

ces  deux  dernières  villes ,  dont  la  première  est 
de  la  plus  haute  antiquité ,  sont  considérables 
par  leur  population  et  par  leur  commerce* 
Ce  fleuve  baigne  ensuite  les  murs  de  Bénai^ès  , 
ancienne  université  des  Brames  ^  où  toutes  les 
connaissances  humaines  sont  enseignées  depuis 
une  série  de  siècles  qui  remonte  à  des  milliers 
d^années. 

Enrichi  de  ces  tributs ,  le  Gange  continue  de 
pai'courir  les  contrées  méridionales  de  Tem.- 
pire,  et  fertilise  les  riches  et  trèsriudustrieu*^ 
ses  provinces  d' Agra  ^  de  Cachi ,  de  Bâar  et  de 
Bengale  ;  il  reçoit ,  toujours  sur  la  même  rive 
droite ,  le  Sonna-Sindi ,  qui  fait  sa  jonction, 
au  nord  et  peu  loin  de  Patna ,  ville  capitale 
de  la  province  de  Bâar ,  dont  le  nom  rappelle 
celui  du  premier  souverain  qui  a  gouverné 
cet  antique  empire.  Cette  province  est  présen- 
tement soumise  aux  lois  de  la  Grande-Breta- 
gne ,  de  môme  que  le  Bengale  et  le  royaume  de 
Cachl  que  le  Gange  traverse  majestueusement* 

Sur  la  rive  gauche  le  Gange  reçoit  d'abord 
le  Kaudac ,  rivière  considérable ,  dont  le  eoh- 
âuent  se  trouve  presqu'à  la  hauteur  de  la  ville 
de  Mounghir ,  située  sur  la  limite  de  la  pro- 
vince de  Bâar  et  du  Bengale. 

G'est-là ,  pendant  un  de  mes  reposr^  lors  de 
mes  voyages  dans  ces  belles  contrées,  quej'eçis 
l'occasion  de  voir  la  plus  désolante  des  céré- 
monies que  l'usage  ait  introduites  dans  les 


moeurs  d'un  peuple  d'ailleurs  jsi  douX^  si  a}r 
fectueux  et  si  humain;  je  yeux  parler  du  sa^- 
crifice  héroïque  que  les  Yeuv<ï5 -indiennes  fom; 
d'elles-mêmes ,  par  attachement  à  leurs  ^(>oui;  '» 
en  mêlant  leurs  cendres  à  cçUea  du  bûchetr 
qui  consume  les  restes  inanimés  de  rhpmme 
qui  posséda  leur  main  et  leur,  tendresse  :  usage 
cruel ,  scène  affreuse  que  j'aurai,  lieu  de  faire 
connaître  4^ns  l'historique  des  mOQurs  de  ce 
peuple ,  que  j'essaierai  d'è&poser'  avec  toute 
Inexactitude  et  les  rechem^hetf  dont  j'ai4lé'<ur- 
pahle.  Uue  seqonde  rivière  »  noiqmiée  liSatdpr 
Nadi,  aussi  considérable  que  }f^  Ipniaiiwe' p-wt 
joint  au  fleuve  ,à  Panti,  gr^nci  bourg  du;fieni- 
gale  dans  le  qsLtftotx  de  Mal49r>  ri^tiommé'  par 
ses  bçlles  fabriques.  d$  ca«esv4'iimameset'dfe 
baffetas ,  troi^  ^^ce^  de  toiles  ^upiçrfines  9  qui 
sont  chacun  de  vf^  plus  ^gr^ivileijbeaaté.  Geis 
rivières ,  prqp^^es;^  la»  uc^yigation  *qui  seconde 
«L  avantageuseuieut  le  eofAiporce  de  ces  belles 
contréçsy  et  douue  le  mouyem^^  ;et:la  irie  à 
c^!i/^  intéressant;  partie  4e  yio4K>ustau  »  sont 
toutes  con^id4i:a)i)^  ;  il  qW  ^  aucune  efi 
France  qui   puisse  leur  ^t^0  <H>Bftparée  J  pisk 
ipême  les  flwv>e4  4^  resté  de  rKuirope.:!*::' 
Ces  ricb^  courant^  ne  foiA  .eepeadanfc  qiie 
dfs  tributaire  dout  les  emi%  iiout  forcées  4e 
grossir  le  cp^i%.49  leur  rai  fM  Genge,  fleiiive 
iWQiepjse  ^^  ju^jestueux ,  el  qui/  justifie  i^du 
Jfifpip^  ptjL  <?^;iien&its  ^^WilitH  de  roinqt* 


100  TOPOGRAPHIE. 

nous  lui  accordous  ,  ainsi  que  le  culte  des  en- 
fants de  Brouma;  presque  nul  autre  en  effet, 
ne  lui  est  comparable  ni  par  la  largeur  de  son 
Jit,ni  par  Tetenduede  son  cours  et  ses  nom- 
breuses sînuosîlés  ,  ni  par  la  lertilîlé  des  su- 
■perbes  conlrëes  qu*ll  baigne  de  ses  eaux  fé- 
■condes;  ni  enfin  par  tous  les  avantages  qu'il 
offre  au  commerce  ;  îl  permet ,  par  son  volume 
d'eati  et  celui  qu'il  reçoit  de  l'Océan  à  chaque 
tmarëe ,  l'entrée  de  9on  basÂû  aux  plus  forts 
vaisseaux  marchands ,  de  même  qu'à  ceux  de 
guerre  qui  l'Cttiotittnt  à  plus  de  "j^  lieues  de 
son  43mbouchure.  On  ne  saurait  nommer  dans 

• 

-auGtinë  région  de  là  terre,  de  pays  plus  riches 
d'plns  fertiles  que  tîeux  baij^iiés  par  ce  fleuve, 
iktiis  Tespaccf  de  plus  de  5€k>  Heues  en  plaine  ^ 
«nr  les  pentes  où  sur  les  cdteaux,  dans  les 
bosquets  qui  èlrheut  et- embellissent  ses  rives  ^ 
tout  est  disipoâé  sut  ses  bords  pour  le  charmé 
idés  yeux;  tout  y  présenté  constamment ,  dans 
ioiites  «les  saisons,  des  scènes  champêtres  et 
iigréablcs,^d^lEàies'riant$  ef  variés ,  des  aspects 
pittoresques  «lî  plus  déliôiéul  TuVi  que  Tautré. 
Gq  fleuve  papeibé'est  sans  cési^  couvert  d'un 
nombre  pFOm|;i^iix  de  bateaux  de  formes  va- 
niéed  :  et!  ido' Ironies  les  grandeurs,  qnî  le  par- 
ddourent  élnUofJt  *ens  :  on  voit  sur  ces  rives  des 
odllefr,  d<^'*à(rî)Iages  et  des  hâraeriûi  placés  sur 
ilÀut  «on  dÎBviéttî^pfXîmeÛt ,  dëjmîS  Son  émbou- 
«ifiirir-pi^jiiîiiiii^Priije-abev^  6fiQ:ent  un 


TOFOGKÀPHIE*  lOI 

effet  qu'aucune  expression  .ne  saurait  rendre. 
Tel  est  le  Gange ,  leiled  sont  les  contré^  pros^ 
pères  dans  lesquelles  il  promène  délicieuse^ 
ment  ses  eaux.  Heureux  lé  peintre  qui  pour-' 
rait  saisir  et  fixer  sous  ses  pinceaux  la  réu- 
nion exacte  de  tant  de  merveilles  !  ^ 

Je  ne  m'attacherai  pas  ici  à  décrire  le  cours 
des  nombreux  canaux  affluents  ou  defîluenté 
de  ce  fleuye  ou  de  Tlndus.  Ces  détails ,  tout 
intéressants  qu'ils  sont,  n'appartiennent  qu'à  un 
ouvrage  classique  sur  la  géograpl^ie;  ils  se-« 
raient  brop:  minutieux  dans  une  rapide  des^ 
cription  topographique. 

Un  troisième  fleuve ,  presqu'aussi  considé* 
rable  que  l'Indus  et  le  Gange,  le  Bamganga , 
et  que  l'on  nomme  quelquefois- par  abréviation 
le  Gangahay  coule  de  l'ouest  à  l'est,  .et  peut 
être  considéré  comme  la  limite  qui  sépare  la 
presqu'île  et  la  partie  septentrionale  ;  ses  eaux 
roi;ilent  siu*  un  fond  de  aable  blanchâtre  et 
lisse ,  que  je  conjecture  provenir  du  détdritus 
des  coquillages  et  des  autres  animaux  -mairins. 
Cette  particularité  que.  je  prie  le  lecteur  d'ob* 
server  ,  et  qu'aucun  voyageur  n'avait  encorb 
fait  remarquer ,  appuie  ce, qui  est  consigné 
dans  l'histoire  des  Indous  plusieurs  foia  citée 
dans  cet  ouvrage,  que  la.  presqu'île  étàib^àunt 
époque  très-ancienne  5  (entièrement  séparé^idu 
continent ,  et  formait  une  ile  sous  le  nom  de 
Zancondive. 


Î02  T  o  p  o  G  JL  Ji  p  n  t  il* 

Le  Gangaha  prend  sa  source  dans  le  Kandaî« 
Berard ,  au  pied  d Vne  très-haute  montagne  de 
la  chaîne  des  Gâtes  ;  la  yille  de  Feroukabad  , 
capitale  d'une  province  appartenant  aux  Raje* 
pontes,  se  trouve  située  près  de  sa  source* 
Cette  province  est  constamment  restée  soumise  9 
malgré  les  efforts  réitérés  du  mogol  >  à  la  caste 
indienne  que  je  viens  de  nommeï* ,  qui  passe 
-pour  être  issue  du  second  des  quatre  fils  allé- 
goriques de  Brouma  ^  et  qui  ,dans  Tiustitution 
de  ce  législateur ,  devait  donner  les  rois  et 
former  la  milice  derindoustan.  Le  Gangaha^ 
après  un  cours  de  quinze  degrés  en  longitude^ 
dans  un  des  pays  les  plus  beaux  de  Flnde ,  se 
jette  à  la  mer  au  midi  de  Pipli  i  la  première 
ville  du  Bengale  du  côté  du  golfe  qui  reçoit 
éon  nom  de  cette  province  que  les  empereurs 
mogols  appelafçnl  lé  paradis  terrestre é 
:-  Acent  quatre-vingt  lieues  au-dessus  de  son 
lanbouchure  ^  et  en  suivant  ses  sinuosités  ,  le 
Gange  ^  par  Fabondante  quantité  des  eaux 
qu'il  reçoit  lors  de  la  fonte  des  neiges ,  se  trou- 
ve contraint  à  former  de  nouveaux  bras  pour 
décharger  son  lit.  Entre  ces  nouveaux  canaux^ 
le  premier  qu'il  s'est  ouVett  est  la  rivière  d'Où-  ■* 
glî ,  qui  s'en  sépare  au  village  de  Souti.  Ce 
bras'^baigne  les  muirs  dé  Morchondabad  (1)  9' 
Xiif^isAe-dn  Bengale  ^  ainsi  que  le  fameux  mar^ 

.  j  .    »  »  •  .* 



(1)  Nouâ  prononçons  Moxondahadé 


XQPOQBLÀPHIE.  Io3 

ché  formé  par  Cassembazar ,  un  des  plus  célè-^ 
bres  vice-rois  de  cette  province,,  Lç.  second 
içatial.^ili  s'est  ouvert  peu  d'années  après  le 
premier,  est  nomme  Gebelingui  ,*  du  village 
OÙ  il  abandonne  le  Gange*  L'u^  et  Tautre  con- 
tournent, le  premier  au  coi^cbai^t.  et  Tautre  k 
Torient ,  une  partie  de.  t^rrew  que  Ypn  nomme 
Vih  de  Cassembazar ,  qui  produit  beauçpi^p  dé 
soie  »  et  que  la  cbaleur  du  climat  fertilise  pen-* 
dant  toute  Tannée*  Ces 'deux  bras  du.  Gange 
mnt  presqu'à  see ,  à  partir  de  leur  source  jus-^ 
qu'aux  environs  de  Nondia ,  pea^fà?^  Içf  paois 
de  janvier  jusqu'à.la  fin  d'avril  9  épqqi^  ou  1^ 
Gange  se  déborde.  A  leur  point  4^:  confluent  ^ 
au  nord  de  Nondia ,  bourg  consi^Vable ,  re- 
nommé par  ses  nombreuses  nuuiuiactures  de 
casses ,  ils  prennent  le  nom  de  rivière  d'Ou- 
gli  :  ce  canal  est  alors  jiavigablie  jusqu'à  son 
embouchure  dans  toutes  les  saisons  de  l'année» 
même  pour  les  plus  forts  bateaux  ^  par  l'action 
de^  marées  qui  remontent  jusqu'à  cet  endroits 
Ce  bras  occidental  du  Gange  présente  moins 
de  dangers  que  le  lit  ancien  de  ce  fleuve  in- 
quiet et  qui  semble  vouloir  lutter  wntre  l'O- 
céan, dont  les  sables  poussés  par  les,.mar^ç$ 
vers  ses  boucbes ,  et  repoussés  sans  ces<e  par 
la  force  du  courant,  forment  des  bfncs  mobi- 
les qui ,  continuellement  déplaça» ,  obstru^ 
les  passages  du  chenal  ou  de  la  route  des  na- 
vires qui  veulent  entrer  dans  le  fleuve  ,„et  gâtent 


io4  TOPOCRAPHÎE. 

jusqu^à  son  lit  qui  devient  ^e  plus  en  plus  dîf» 
ficile  à  remonter. 

C'est  sur  cette  rivière  que  les  Portugais  éta- 
blirent au  Bendel  leur  comptoir  du  Bengale  ; 
cet  endroit  est  situé  à  une  petite  lieue  au  nord 
de  la  ville  d*Ougli ,  chef-lieu  de  la  quatrième 
province  de  l'empire  mogoL  Cet  établissement 
désert  depuis  plus  d'un  siècle ,  n'est  plus  à 
présent  qu'un  couvent  de  moines  augustins  » 
dont  le  supérieur  gouverne  cette  colonie  jadis 
si  florissante ,  et  qui  n'a  conservé  de  sa  première 
considération  que  le  privilège  d'attirer  de  dé- 
vots pèlerins  j  qui  chaque  année  y  vont  faire 
des  neuvaines. 

La  navigation ,  plus  facile  sur  l'Ougli ,  les 
différens  marchés  qui  y  sont  situés ,  ont  décidé 
les  nations  européennes  qui  voulaient  avoir 
des  rapports  commerciaux  avec  le  Bengale  et 
les  provinces  voisines ,  à  former  leurs  comp- 
toirs sur  ce  bras  du  Gange ,  et  à  le  préférer  à 
cause  de  ces  avantages  à  ce  fleuve  même ,  dans 
lequel  leurs  bâtimens  ne  peuvent  entrer  qu'en 
courant  beaucoup  plus  de  risque.  On  remonte 
la  rivière  d'Ougli  assez  aisément^  malgré  qu'elle 
i^Aie  soit  pas  non  plus  dégagée  de  tout  obstacle , 
lorsqu'on  a  de  bons  pilotes  côtiers.  Ces  pilotes 
doivent ,  par  une  continuelle  étude ,  s'éjre 
familiarisés  avec  le  chenal  de  ce  bras  du  fleuve 
pour  éviter  habilement  les  écueils  qui  feraient 
naufrager    imdubitablement   les  navires  qui 


TOFOGHAPHIE.  lo5 

Toudraient  y  pénétrer.  Ce  méÛCT  est  périlleux, 
il  exige  beaucoup  de  talent  et  une  ^constante 
application ,  pour  ne  pas  compromettre  le  salut 
des  bàtimens  que  les  cotiers  sont  chargés  de 
faire  monter  ou  descendre  le  fleuve.  Entre 
ces  marins  que  chacune  des  nations  entretient» 
il  en  est  un  que  Ton  doit  distinguer  de  tous  les 
autres ,  et  qui  a ,  je  le  dis  ici  avec  plaisir  , 
créé  cette  science ,  et  donné  les  connaissances 
les  plus  exactes  aux  pilotes  qui  voulaient  suivre 
la  même  carrière  que  lui  ;  je  veux  parler  de 
M.  Verlée ,  mort  capitaine  du  port  du  comp^ 
toir  de  Chandemagor ,  et  qui  fut  décoré  de  la 
récompense  la  plus  chère  à  un  homme  d'épée. 
Les  talens  et  l'habileté  de  ce  marin  étaient  tels, 
que  jamais  il  n'a  perdu  aucun  des.  vaisseaux 
dont  il  s'est  chargé  de  diriger  la  route ,.  soit  en 
les  conduisant  à  leur  destination ,  soit  qu'il  fût 
question  de  les  faire  sortir  du  Gange  à  contre- 
saison. 

A  une  petite  lieue  au  midi  de  la  ville  d'Ou- 
gli  5  et  sur  la  même  rive ,  on  trouve  le  char- 
mant petit  établissement  hollandais  nommé 
Chinchura.  Cette  ville  est ,  après  le  Bandel ,  le 
plus  ancien  des  comptoirs  eui^opéens  sur  le 
Gange. 

Chandernagor ,  le  chef-comptoir  des  Fran- 
çais au  Bengale ,  est  situé  à  une  très-petite  lieue 
du  précédent ,  et  sur  la  même  rive  gauche  de 
rOugli.  Celui-ci  joint  à  Tagrément  de  sa  position 


I06  TOPOGRAPHIE, 

et  au  pittoresque  de  ses  sites  Tavantage  de  faire 
ancrer  avec  sûreté  les  bàtimens  qui  y  sont  des^ 
tinës.  Cet  avantage  inappréciable  pour  le  corn-» 
merce,  dont  ne  jouit  point  Chinchura ,  où  il  ne 
peut  arriver  que  de  petits  bàtimens  9  a  été  la 
cause  immédiate  de  sa  reddition  en  175&  Let 
Anglais  firent  monter  le  Gange ,  jusque  vis-à-vis 
le  fort  ,  à  des  vaisseaux  de  guerre  ,  qui  le 
foudroyèrent  avec  leur  artillerie.  On  verra 
plus  en  détail  tous  les  avantages  que  cet  éta- 
blissement présente  pour  les  échanges  et  le 
commerce  national  dans  le  chapitre  suivant.    . 

En  descendant  la  rivière  on  trouve  la  ville 
de  Sirampour ,  comptoir  danois  y  qu'ils  ont 
nommé  Frédériknagor.  Il  est  situé  à  deux  pe-^ 
tites  lieues  au  midi  de  Chandernagor ,  et  sur 
la  même  rive.  Cet  établissement  est  agréable-^ 
ment  situé  ^  de  même  que  toutes  les  colonies 
européennes  de  cette  charmante  province  4 
qui  mérite  à  juste  titre  l'heureuse  quaUfi-^ 
cation  qu'on  lui  donne  ,  de  jardin  de  Vln^ 
doustan.  Il  jouit  aussi  de  l'avantage  de  voir 
les  plus  forts  bâtiments  venir  s'amarrer  bord  à 
quai ,  mais  il  est  cependant  peu  florissant,  et  son* 
commerce  s'est  trouvé  arrêté ,  soit  par  cdai  des 
Français ,  soit  plus  particulièrement  par  celui 
de  Calcutta ,  ville  très-opulente ,  et  qui  a  con- 
centré  le  commerce  des  quatre  parties  du 
monde. 

Calcutta  est  située  sur  la  rive  gauche  do. 


IleuTe  ;  c^est  le  plus  méridional  de  touts  les  ëta« 
blissements  européens  dans  le  Bengale.  CeUe 
Tille ,  immense  par  son  étendue  et  par  sa  po- 
pulation ,  a  près  de  sept  lieues  de  circuit ,  et 
renferme  1,200,000  habitants  :  elle  étend  ses 
relations  commerciales  à  toutes  les  échelles  dé 
rindoustan ,  des  Indes  orientales  et  dç  toutes 
les  parties  du  monde. 

On  ne  saurait  yoir  de  ville  pliis  helle ,  et  où 
Von  trouve  rassemblés  et  réunis  autant  de  ri- 
chesses réelles ,  autant  d'objets  de  luxe ,  et  de 
tout  ce  qui  fait  Taisance  et  le  plaisir  de  la  vie. 
Ses  vastes  maisons  sont  autant  de  somptueux 
palais  par  leur  ordonnance  et  leur  style  simple , 
noble ,  et  du  meilleur  goût.  Sur  la  rive  op- 
posée ,  et  en  perspective  du  palais  du  gouver- 
neur général ,  s'élève ,  sur  une  pente  douce  , 
ie  jardin  botanique ,  placé  en  amphithéâtre 
sur  le  penchant  d'un  petit  coteau.  Cet  établis- 
sement ,  le  plus  magnifique  de  toute  la  terré , 
contient  à  lui  seul  plus  de  richesses  que  touts 
les  autres  établissements  du  même  genre.  On 
y  trouve  réunis  depuis  la  plante  la  plus  humble 
des  régions  stériles  jusqu'aux  plus  précieux  vé- 
gétaux des  parties  de  la  tei^e  les  plus  pros- 
l^res.  Ce  somptubttx  étabKssement  est  dû  à  la 
protection  de  M.  Waren  Hastmg ,  et  aux  tra- 
vaux du  jeune  et  célèbre  Williams  Jhones , 
ainsi  qu'aux  veilles  et  aux  sollicitudes  du  doc- 
Itur  Roxbourg,  qui  le  dirige  présentement  « 


I08  TOPOGKÀPHIE. 

depuis  le  décès  du  précédent  ,  enlevé  à  set 
amis  et  à  la  république  des  Lettres ,  encore  à  la 
fleur  de  son  âge.  Cette  ville  possède  encore 
la  célèbre  association  connue  sous  le  nom  de 
Société  asiatique ,  qui ,  dès  sa  naissance ,  s'est 
rendue  très-recommandable  par  une  foule  de 
travaux  et  de  recherches  précieuses  sur  la  phi- 
losophie des  Indous  ,  sur  leur  littérature  et 
leur  histoire ,  dont  les  traductions  ont  enri- 
chi nos  connaissances* 

La  superbe  Calcutta,qui  présente  depuis  plus 
d'un  demi-siècle  l'aspect  de  la  prospérité  d'une 
grande  nation ,  a  éclipsé  le  Bandel,  le  premier 
des  établissements  européens  dans  cette  belle 
région  de  l'Asie.  L'opulence  de  cette  antique^ 
cité  n'a  pas  même  laissé  de  traces.  Mais  le  Ban- 
del,  image  de  la  vicissitude  des  siècles  et  de 
l'instabilité  des  institutions  humaines  ,  le  Ban- 
del ,  autrefois  si  florissant ,  et  qui  présente-» 
ment  n'est  plus,  comme  la  célèbre  Palmyre, 
qu'un  amas  de  ruines,  a  conservé  au  moins 
dans  son  désastre ,  les  agréments  que  son  cli- 
mat lui  donne  et  que  rien  ne  peut  lui  enlever* 
On  vient  de  toutes  parts  respirer  dans  le  calme 
de  ses  maisons  désertes,  l'air  salubre  que  ron 
ne  trouve  pas,  non  plus  que  les  sites  roman- 
tiques qui  l'environnent,  dans  les  autres  cites» 
sans  même  en  excepter  l'orgueilleuse  Calcutta  ; 
on  fuit  ses  murs ,  malgré  les  richesses  et  les 
amusemens  que  l'on  s'y  procure ,  et  l'on  court 


TOPOGRAPHIE.  IO9 

pendant  toute  la  saison  des  pluies ,  goûter  la 
paix  et  chercher  la  santé  au  Bandel.  Ce  voyage^ 
qui  est  une  partie  de  plaisir  pour  la  société 
distinguée  de  Calcutta  ,  est  particulièrement 
un  besoiil  pour  les  dames  anglaises  qui ,  par 
la  faiblesse  de  leur  constitution ,  évitent  rare* 
ment  d'être  attaquées  des  6è\res  qui  y  régnent. 
Cette  espèce  d'épidémie  est  produite  par*  uù 
vaste  lac  situé  au  nord  et  très  près  de  la  ville', 
formé  par  les  eaux  pluvialésret  celles  que  d^ 
pose  le  Gange  lorsqu'il  se  deRorde.  Ce  lac  n^à^ 
vait  aucuTie  issue ,  et  ses  eaux  stagnantes*  exhâ^ 
laient  en  s'évaporant ,  des  miflsnies  fébriles  qui 
se  répandaient  sur  Calcutta;  pour' obvier  à  XÀ 
inconvénient  aussi  direct ,  le  gouvernement 
s'est  occupé  de  faire  ouvrir  un  canal  dans 
lequel  s'épanchent  les  eaux;  par  là  il  a' assaini 
l'air  et  établi  une  communication  entre  ditèrk 
territoires  que  l'on  a  rendus  à  la  culture ,'  et 
dans  lesquels  on  voit  aujourd'hui  unedouzafinë 
de  beaux  établtssemeûs  où  l'on  fait  du  suc^e  « 
du  rhum  et  de  l'indigo. 

Calcutta  n'étant  défendu  que  piar  le  fort 
•Williams ,  dont  je  donne  le  plan,  géomëtral 
ainsi  que  la  vue  en  perspecti ve (planches  Yllt 
et  IX) ,  on  a  pourvu  k  sa  sûreté  par  un  dainp 
retranché  :  il  est  établi  en'-' baraques ,  à  une 
lieue  au  nord  et  sur  la  même  rive.  On  y  tiient 
constamment  une  armée  de  X2  k  tS  miUe 
hommes,  tant  de  cy payes  que  àe  troupes  eu* 


no  TOl>0GRiLFHIE. 

ropéennes ,  indépendaminent  de  la  gornisop 
du  fort,  qui  ne  peut  loger  que  14  à  j8  cento 
hommes  au  plus. 

Vis-à-vis  de  oe  camp ,  nommé  Brampour  ^ 
suffisant  pour  la  défense  du  bas  du  Gange ,  et 
BUT  la  rive  droite  9  on  trouve  la  ville  de  Baii«- 
Idbazar ,  ancien  comptoir  de  la  compagnie 
impériale  d'Ostende,  abandonné  depuis  les 
reve^^  survenus  à  cette  société  de  commerce. 
La  position  de  cet  établissement  est  cependant 
avantageuse  et  très-favorable  pour  lesécbaur 
ge$  ;  mais  la  compagnie  germanique  »  dont  las 
transactions  étaient  mal  dirigées ,  et  les  opéra- 
tions faites  sur  de  mauvais  documents ,  a  mieux 
^imé  les  suspendre  qu^  de  chercher  la  cause 
de  son  peu  de  succès ,  pour  y  remédier  »  en  se 
4i>^ig^Tit  sur  des  renseignements  plus  aVanta*^ 
geilf  ^et  continuer  des  communications  qui,  sous 
tant  de  rapports»  di^v^ent  lui  être  si  utiles  et 
laire  prospérer  ^on  commerce  avec  ce  pays. 

Une  forte  rivière  nommée  Tamlouk ,  Viëdl 
se  jeter  dans  ce  bras  du  Gange ,  entre  Pipli 
et  Botigia,  près  à!wx  grand  village  de  po- 
tiers nomiptif  NJtir^ingar.  Au  confluent  du 
P^|i9i)ptiV;,  ftvfc  1^  rivière  d'Ougli ,  le  passage 
4fiîi  Gange  eft  pu  ne  peut  plus  diffieile ,  qu^ 
<|il^^i9  dav^^e^LX,  parce  que  la  marée  y  porte 
#¥^  v^tdlenç^;,  ^  rdEoulerait  le  navire,  ai  lé 
lljlote  Quêtait  instruit  et  assez  surveillant  pour 
^auÎTer  bahUessent  le  refoulement  du  coiih- 


J   O   P  O   G   n  A   P   H  C  ?•  III 

rant  qui  ferait  échouer  le  vaisseau  sur  la  poinu 
4e  Narsing^r. 

Le  Broumapoutre ,  fleuré  immense  et  majes- 
tueux qui  forme  la  limite  de  rindoustan  au 
levant ,  et  qui  sépare  la  belle  province  du  Ben» 
gale  des  royaumes  d'Avan  et  de  Tépra ,  est  le 
dernier  des  canaux  naturels  qui  baignent  ce 
pays*  Ce  fleuve  qui  prend  sa  source  dans  les 
états  de  Sirénagar  y  pays  âpre  et  rude ,  et  que 
Ton  peut  comparera  Tenfer»  par  "opposition 
aux  contrées  heureuses  de  Vlndoustan ,  vi^nt 
perdre  ses  eaux  et  son  nom  au  haut  du  golfe 
de  Bengale  ;  avant  de  se  jeter  à  la  mer  il  fait 
confluent  avec  le  Gange  ;  alors  le  volutne  de 
leurs  ondes  est  si  considérable ,  que  les  Indous 
lui  donnent  le  nom  de  mer.  Sous  ce  rap^rl  ^ 
il  faut  convenir  qu'il  est  peu  de  rivières  qui 
Qiéritent  mieux  cette  épithète. 
.   La  population  de  Tlhdoustan  »  qùoîqu  infi- 
niment diminuée  de  ce  qu'elle  était  avant  que 
ce  pays  ne  fût  conquis  par  les  Mogols  *  Tata* 
ire3  ,   est  cependant  encore  si  considérable , 
que  Von  aurait  peine  à  le  croire.  On  ne  sau- 
rait en  donner  qu'un  état  approximatif  9  quel- 
ques soins  que  l'on  mette  dans  ses  recherches , 
par  les  difficultés  que  l'on  éprouvera  chaque 
pas.  Mais  d'après  les  données  les  plus  exactes 
que  je  me  suis  procurées  pendant  mes  voyages 
dans  toutes  les  provinces  et  les  différents  états 
de  ce  vaste  pays ,  je  crois  pouvoir  assurer  ^  s^ns 


112  TOPOGilÀPHÎE. 

m'ëcarter  d'une  juste  proportion ,  que  là  po- 
pulation de  cette  partie  de  l'Asie  se  monte  k 
184  millions  ;  la  partie  du  milieu,  ou  leDécan, 
et  celle  que  nous  nommons  la  presqu'île ,  don- 
nent le  mcLximwn  de  la  population  ;  elles  ren- 
ferment environ  96  millions  d'habitants,  et  la 
partie  supérieure ,  désignée  plus  particulière- 
ment sous  le  nom  d'Empire  Mogol ,  en  donne 
le  minimum ,  ou  près  de  89  millions ,  quoique 
cette  portion  de  l'Indoustan  soit  à-peu-près 
égale  en  surface  à  la  péninsule ,  qu'elle  soit 
régie  par  les  mêmes  lois ,  et  que  les  mœurs 
soient  les  mêmes.  Au  reste ,  cette  grande  po- 
pulation,  considérée  en  général,  ne  peut  être 
attribuée  qu'aux  avantages  infinis  d'un  pays 
où  l'on  peut  dire  que  la  nature  semble  con- 
damnée à  une  étemelle  activité ,  et  où  son  éner* 
gie  féconde  n'a  pu  être  arrêtée  par  touts  les 
fléaux  qui  ailleurs  stérilisent  la  terre ,  tels  que 
l'oppression ,  la  barbarie ,  le  fanatisme  et  l'é- 
puisante cupidité ,  tyrans  conjurés  depuis  huit 
siècles  contre  ce  pays  ,  et  attaché»  sans  relâche 
à  dévorer  ce  peuple,  sujet  en  tout  de  l'étonne- 
ment  des  observateurs. 

D'après  les  détails  que  je  viens  de  présenter , 
on  doit  nécessairement  conclure  qu'aucune 
autre  portion  du  globe  n'est  plus  fertile  ni 
mieux  cultivée  ;  il  n'en  est  en  effet  aucune  où 
les  cultures  soient  aussi  riches  et  ausssi  variées , 
et  les  productions  territoriales  plus  précieuses 

et 


TOPOGRAPHIE.  Il3 

et  plus  abondantes.  Aucun  peuple ,  je  le  dis 
avec  assurance,  n'a  de  pratiques  agricoles  plus' 
productives  ni  mieux  adaptées  à  la  nature  du 
sol  et  des  différentes  espèces  de  culture.  Cette 
assertion  est  incontestable ,  et  sans  enti^er  ici 
dans  de  plus  grands  détails,  je  me  bornerai  à 
dire ,  sans  crainte  d'être  taxé  -d'exagération  ^ 
que  les  produits  agricoles  delà  seule  partie  mé- 
ridionale ,  dont  rétendue  en  superficie  tie  fait 
pas  les  trois  dixièmes  de  TEurope,  surpassent 
du  double  ceux  de  toute  cette  partie  du  mon- 
de. On  ne  doit  point  être  surpris  de  cette  pro- 
digieuse fécondité,  si  Ton  ise  rappelle  tout  ce 
que  je  viens  d'exposei%  sur-tout  en  ce  qui 
concerne  le  perfectionnement  de  Tagriculture 
par  laquelle  on  obtient  trois  récoltes  ordinai- 
rement ,  et  qui ,  dans  quelques  Contrées ,  donne 
jusqu'à  quatre  moissons  régulièrement  chaque 
année.  Cet  avantage,  n'en  doutons  pas ,  doit 
être  aClribué  autant  à  la  science  agricole  qu'au 
beau  climat  de  ce  pays ,  qui  jouit  constamment 
de  la  cbaleur  du  soleil ,  le  père  de  la  végé- 
tation. 

Les  monuments  antiques  répandus  dans  les 
différentes  provinces  de  l'Indoustan ,  sont  trop 
nombreux  pour  qu'ils  trouvent  touts  piacedans 
cette  description  ;  je  ne^  m'attacherai  à  parler 
que  de  ceux  qui  portent  le  caractère  de  l'an- 
tiquité la  yilus  reculée,  soit  par  le  temps  qu'il 
a  iTallu  pour  les  construire ,  soit  par  leurs  for-» 
Tome  I.  8 


|I4  TOPOGHAPHIE. 

«des  et  leur  style.  De  louts  ces  édifices  ,  je  n«r 
me  propose  de  décrire  dans  ce  chapitre  que 
le  célèbre  temple  de  Jagrenat  (i) ,  situé  vers 
le  haut  de  la  côte  d'Orixa ,  ainsi  que  celui  de 
Chédambaram  ou  Chalambrom ,  qui  ^  quoique 
moins  ancien  que  le  précédent ,  nous  rappelle 
cependant  une  époque  déjà  bien  reculée,  et  le» 
souvenirs'd^un  événement  extraordinaire. 

Entre  toutes  les  particularités  que  présente 
le  temple  de  Jagrenat ,  pour  me  servir  de  Tex* 
pression  européenne,  et  qui  prouvent  qu'il 
fut  édifié  dès  les  premiers  temps  que  ce  pays 
fut  habité ,  je  ne  pui$  m'empécher  de  parler 
des  matériaux  qui  ont  servi  à  le  construire. 
Je  ferai  d'abord  observer  que  les  pierres  ant 
été  tirées  d*une  belle  carrière  de  granit  >  pla- 
cée dans  la  branche  orientale  de  s  Gâtes ,  éloi- 
gnée de  plus  de  soixante-huit  lieues  du  pied 
d'œuvre.  C'est  dans  cete  chaîne  de  monts  que 
Ton  a  pris  des  pierres  dont  plusieurs  que  j'ai 
éf^  à  portée  de  mesurer ,  ont  de  dix  à  douze 
mille  pieds  cubes.  Ces  masses  énormes  ont  été 
roulées  de  la  carrière  jusques  sur  le  rivage  de 
rOcéau  pour  y  élever  le  temple  de  Jagrenat» 
Combien  d'années  a-t-il  fallu  pour  les  couper > 


'  (i)  Cette  pagode,  que  nous  désignons  sous  le  mot  de  Jagrenat  , 
^st ,  suivant  les  traditions ,  le  premier  temple  de  ce  pays.  Cello 
de  Rams ,  le  second ,  et  celle  de  Zouaala-Aloiiki ,  It  troisième.  Ces. 
trois  monuments  sont  élevés  depuis  plus  de  onze  mille  an»} 
»t«ertioii  que  je  y«i»  n'attacher  à  prouTer* 


TOPOGRAPHIE.  Il5 

ponv  les  transporter  à  un  ëloignement  tel  que 
je  viens  de  le  dire?  pour  les  taillor  et  pour  les 
monter  à  plus  de  cent  cinquante  pieds  d'élé- 
vation ,  hauteur  où  j'en  ai  mesuré  les  dimen- 
sions ?  Je  ne  crois  pas  exagérer  si  je  dis  que 
vingt-cinq  siècles  ont  à  peine  suffi  pour  ache- 
ver la  construction  du  temple  ou  de  la  pagode 
dont  je  vais  faire  la  description. 

Le  temple  de  Jagrenat  est  un  édifice  qui 
porte  trois  cent  soixante  cadjes  de  longueur  ^ 
«ur  une  largeur  de  deux  cent  quarante  cad- 
jes, ou  toises  indiennes.  Il  est  tracé  dans  uu 
parallélograme  régulier  que  forme  son  en- 
ceinte extérieure.  Cette  enceinte  est  fondée  sur 
tin  immense  bloc  de  granit  que  Ton  ^  nivelé 
et  coupé  en  plate  forme ,  de  manière  que  le 
vif  du  rocher  sert  de  soubassement  va  tout  le 
pourtour  de  cet  énorme  édifice,  dont  le  plan 
geométral  est  figuré  dans  la  planche  première. 
Cette  immense  enceinte  est  abaissée  à  la  hau- 
teur de  neuf  pieds  français  ;  elle  est  taillée 
dans  le  roc  même ,  et  sur  cette  arase  on  a  élevé 
le  mur  de  clôture  qui  a  quinze  pieds  de  haut, 
ce  qui  donne  un  relief  de  vingt-quatre  pieds 
à  la  galerie  s'appuyant  sur  ce  mur.  Sa  largeur 
totale  est  de  trente-huit  pieds  ;  sur  cette  lar- 
geur e^t  prise  une  double  galerie  de  quatorze 
pieds ,  régnant  en  péristile  sur  le  développe- 
ment des  quatre  côtes  du  parallélograme,  et 
qui  est  soutenue  par  uu  double  rang  de  pî- 

8* 


Il6  TOPOGRAPHIE. 

lastres  couronné  par  un  entablement  et  son 
chapiteau  d'un  style  simple  et  élégant,  maig 
d'un  ordre  qui  n'appartient  à  aucun  de  ceux 
en  usage  dans  nos  pays. 

Celte  espèce  d'architecture  approche  de  l'or- 
dre dorique;  c'est  à-peu-près  la  même  propor- 
tion, excepté  la  dimension  du  fut  des  pilas- 
tres qui  sont  moins  renflés  dans  toute  leur  lon- 
gueur ,  de  même  qu'à  la  moulure  de  la  base. 
Les  formes  de  cet  antique  édifice ,  de  même 
que  de  touts  les  monuments  des  Indous ,  ne  sont 
pas  de  ce  goût  pur ,  de  cette  noble  simplicité» 
qui  plaisent  tant  dans  les  monuments  des  Athé- 
niens. Mais  on  ne  peut  s'empêcher  d'admirer 
l'idée  hardie  d'un  plan  d'une  immense  éten-* 
due,  prolongé  sur  les  quatre  côtésd'un  parallé- 
logramme formant  une  suite  de  deux  cent 
soixante-seize  arcades  réunies  ou  liées  ensem- 
ble par  des  pendentifs ,  comme  si  elles  étaient 
établies  sur  un  plan  circulaire;  construction; 
beaucoup  plus  avantageuse  qu'elle  ne  saurait 
l'être  sur  un  carré  long.  Il  faut  convenir  que 
l'ensemble  de  ce  temple  a  quelque  chose  d'im- 
posant ,  quoique  les  détails  en  paraissent  com- 
muns. Mais  ce  qui  étonne  l'imagination ,  ce 
qui  inspire  un  sentiment  profond  de  vénéra- 
tion pour  ce  monument,  consacré  depuis  un. 
temps  immémorial  à  l'Etre  étemel  ,  c'est  la 
prodigieuse  élévation  de  la  pyramide  couron- 
nant la  principale  entrée  de  ce  temple  ;  tout  à 


TOPOGRAPHIE.  II7 

son   aspect    impose  à  la  pensée  ;    tout   rap- 
pelle à  rhomme  Timage  de  la  majesté  de  la 
Providence.  Le  dessin  de  sa  vue  en  perspec- 
tive ,  prise  à  deux  lieues  de  distance ,  que  Ton 
voit  dans  la  planche  2 ,  et  que  j*ai  fait  sur  les. 
lieux  mêmes  ^  avec  toute  Texactitude  dont  je 
suis  capable ,  développe  la  façade  du  couchant. 
Ce  dessin ,  très-soigné ,  offre  dans  leurs  détails  » 
les  ornements  ainsi  que  la  hauteur  gigantes- 
que du  monument.  Cette  élévation  est  de  trois 
cent  quarante-quatre  pieds ,  du  rez-de-chaus- 
sée à   sa  cape ,   sur  laquelle  sont  posés  des 
ornements  en  cuivre  doré,  qui  couronnent 
cette  majestueuse  pyramide  :  ses  faces  sont  sur- 
chargées de  sculptures ,  à  tel  point  qu'elles  se 
confondent  et  troublent  les  yeux.  Ce  monu- 
ment antique ,  et  que  je  croîs  beaucoup  plus 
étonnant  que  ceux  de  TEgy  pte ,  commande  l'ad- 
miration ,  et  semble  seul  propre  à  rappeler  à 
tous  ceux  qui  s'en  approchent ,  l'idée  du  grand 
Être  à  qui  il  est  consacré. 

Cela  est  si  vrai ,  que  de  tant  d'ornements 
placés  sans  art  et  entassés  sans  élégance  ,  au- 
cun ne  présente  à  l'observateur,  de  ces  ob- 
jets de  goût  que  rechercherait  un  artiste  ; 
mais  l'ensemble  a  qudque  chose  de  si  prodi- 
gieux ,  qu^il  imprime  à  l'âme  la  plus  froide  un 
saisiissement ,  une  admiration  qu'on  cherche- 
rait inutilement,  à  repousser.  Le  voyageur  y 
reconnaît  le  motif  qui  a  décidé  les  Indous  à 


Il8  TOPOGRAPHIE. 

Ferîger;  tout  dit  à  son  imagination  que  cet 
immense  édifice  est  élevé  à  l'Etre  tout-puissant 
en  qui  ce  peuple  met  toute  sa  confiance  ,  et 
qui  seul  lui  inspire  toutes  les  sensations  heu- 
reuses, bienfaisantes  et  humaines  qui  le  caracté- 
risent ,  le  di  tingueut  de  ses  voisins  ,  ainsi 
que  de  touts  les  autres  peuples.  Tout  Indou 
doit  visiter  le  temple  de  Jagrenat  au  moins, 
une  fois  pendant  son  existence;  Tintentionda 
législateur  de  ce  peuple,  en  lui  imposant  cette 
obligation,  est  peut-être  aisée  à  expliquer i^ 
d'après  ce  qui  se  passe  dans  ce  pèlerinage  :  dès. 
que  les  pèlerins  sont  entrés  dans  le  temple  ^ 
tous  les  individus  sont  ég^ux;  là  le  roi  et  le 
berger,  le  soudre,  la  dernière,  la  plus  abjecte^ 
des  castes ,  et  le  brame ,  qui  forme  la  plus  dis?- 
tinguée,  ne  reconnaissent  plus  de  supériorité 
ni  de  prééminence;  idée  sublime  et  consola-^ 
trice  ,  idée  véritablement  philosophique  ,  que 
chac[ue  homme  devrait  avoir  constamment 
présente  à  son  ame ,  parce  qu^elle  le  porte  à 
être  bienfaisant,  et  le  rend  heureux  lui-même» 
Le  second  monument  de  la  péniusule,  dont 
je  donne  aussi  les^  dessins  dans  cet  ouvrage  », 
est  la  pagode  de  Cbalambrom  (i).  Celui-ci  ^ 
quoique  très  ancien ,  est  postérieur  de  plu:- 
sieurs  siècles  au  temple  de  Jagrenat.  La  tradi- 
tion ne  lui  donne  qu'une  antiquité  de  cinq  mille 

(i)  Les  Tamouls  prononcent  Chédambaram* 


T   O   t>   O   G   R   À   P   H  I   E.  îlg 

années,  tandis  que  THistoire  des  liiddtis  re- 
porte rérection  de  la  pagode  de  Jagrenat  à  une 
date  de  onze  mille  ans;  on  voit  en  effet  encore 
Une  inscription  placée  sur  la  frise  de  la  priii- 
cîpale  porte ,  et  qui  relaté  le  nom  du  mo- 
narque sous  le  règne  duquel  cet  édifice  éécii- 
laire  a  été  achevé.  Je  borne  à  ce  seul  fait  ta 
preuve  de  mon  assertion  sur  rancîennfeté  die 
ce  temple,  que  je  développerai  aîUèurà  de 
manière  à  en  convaincre  même  les  plu^  iiïcré-' 
dules.    Ce  que  j'en  dis  ici  suffît  sans   douté 
pour  démontrer  d'une  manière  iticobtestablé 
combieù  Fassociation  politique  des  Indous  est . 
reculée,  et  antérieure  à  toutes   lès  idées  que 
nrous  en  avons.  La  pagode  dé  Chalambrom  est 
exécutée  sur  le  même  dessià  que  la  précédentCt 
et  qù*en  géftérat  tous  les  temples  de  ce  pays.  Ils 
ne  difîèretït  les  uns  dés  autres  que  p'ar  les  pro-  ' 
portions  de  létil*  plan  et  par  la  nature  des  ma- 
tériatnc  aVeC  lesquels  oiï  lés  a  construits  ;  mais 
tous  sont  circonscrits  pai^  dés  parallélogrammes 
semblables,  et  où  la  largeur  est  toujours  à  la 
longuleur ,  daûàs  le  rapp6i*t  dé  deù'x  à  trois ,  di- 
mension agi^éable  au   cou^-d^œil^  et   d'une 
propotlion  fhvoràftlé  pour  la  perspective.  Celui 
que  je  décris  est  plus  ^ëtît  et  moins  élevé  de 
moitié  que  celui  de  Jagrenat  construit  en  to* 
talité  en*'grahit ,  tandis  que  l'autre  ne  Test  qu'en 
briques ,  depuis  ses  fondations  jusqu'à  la  partie 
supérieure  du  bâtiment. 


1:^0  TOPOGRAPHIE, 

Le  temple  de  Jagrenat  est  consacre  à  Rou-» 
dre^  c'est-à-dire,  au  suprême  ordonuateur  , 
sens  figuré  de  ce  mot,  qui  signifie  la  figure 
de  tout  ce  qui  est  :  et  celui  de  Cbalambrom 
est  dédié  a  Tun  de  ses  attributs ,  la  puissance 
créatrice,  à  Brouma  en  un  mot,  qui  ,  en 
idiome  tamoul,  est  appelé  plus  particulièrcr 
ment  Ispouren. 

Ce  temple  est  renfermé  daus  un  carré  long 
qui  a  trois  cent  quatre-vipgt  toises  de  déve- 
loppement ,  dont  le  pourtour  intérieur  forme 
une  vaste  galerie,  divisée  dans  tout  sou  péri- 
mètre en  appartemens. ,  occupés  par  autant  de 
familles  de  Braoïes  qui  desservent  cç  temple  et 
font  le  service  du  cylle.  Pour  augmenter  sa 
décoration,  on  a  pratiqué  trois  entrées,  placées 
Tune  au  septentrion  ^  Vautre  au  levant  et  la 
dernière  au  midi  ;  cbaçq^ne  de  ces  portes  est 
surmontée  d'une  pyramide  de  cent  douze  pieds 
de  bauteur,  La  galerie  servant  de  logement 
es\  voûtée  ,  de  même  que  les  autres  pièces  de 
cet  édifice.  Les  voûtes  sont  en  ogives;  des 
piliers ,  formant  colonnade ,  soutiennent  les 
arcades  voûtées  en  plein  ceintre  ;  toûteai 
ces  arcades  sont  liées  ensemble  par  des  pen- 
dentif^, dont  la  structure  est  éléganf;e  et  très-? 
légère, 

Cbacune  des  trois  pyramides  dont  je  vien& 
de  parler  a  un  escalier  double  et  en  rampe  qui 
règne  dans  toute  sa  bauleur ,  depuis  la  plaintbo 


TOPOGRAPHIE.  121 

jusqu^au  faitage  :  c'est  au  moyen  de  ces  esca- 
liers que  s'exécutent  les  illuminations  qui  ont 
lieu  à  chacune  des  six  fêtes  de  Tannée ,  seuls 
jours  de  solennités  el  de  repos  pour  ce  peuple. 
Ces  illuminations  présentent  un  coup-d'œil  si 
ravissant  qu'il  serait  impossible  de  les  décrire. 

Dans  le  vide  ou  l'aire  que  forme  l'enceinte 
de  ce  temple ,  on  voit  sur  la  droite  un  très- 
grand  étang  représenté  sous  \^  figure 2.^  plan- 
che IV.  Cette  pièce  d'eau  est  elle-même  ren- 
fermée sur  trois  côtés  par  une  très- belle  galerie» 
soutenue  par  une  colonnade  élégante  et  d'un 
goût  pur.  De  chacune  de  ces  galeries  il  part 
un  escalier  à  marche  très-large  ,  d'un  beau 
granit  rouge  ,  taillé  en  dalles  avec  un  soin 
étonnant.  Au  milieu  s'élève  avec  grâce  un  petit 
temple  isolé,  soutenu  par  quatre  colonnes  en 
granit  bleu ,  d'un  style  léger  ,  et  recouvert  par 
une  coupole  d'une  belle  ordonnance.  Ce  petit 
dôme  en  plein  ceintre  couvi'e  un  autel  dédié  à 
la  puissance  créatrice  de  Si  ven,  représenté  sous 
la  forme  d'un  phallus ,  image  sous  laquelle  les 
Indoiis  figurent  toujours  l'ordonnateur  des 
mondes.  Des  marches  semblables  à  celles  qui 
naissent  des  galeries ,  entourent ,  sur  les  quatre 
côtés ,  ce  petit  pagotin. 

Parallèlement ,  et  sur  le  côté  gauche ,  se 
trouve  un  superbe  salon  orne  d'un  nombre 
considérable  de  belles  colonnes  d'un  granit 
bleu  9  sur  lesquelles  00  a  sculpté  dans  toute  U 


122  TOPÔGHAPHIf.. 

longueur  de  leur  fût ,  de  petites  figures.  Celte 
pièce  fait  symétrie  avec  Tëtang  ;  elle  est  nom-* 
mëe  le  salon  à  mille  eolonnes ,  quoiquMl  n^y 
en  ait  cependant  que  neuf  cent  quatre* vingt- 
dix-neuf ,  la  millième  est  remplacée  par  mi 
Lingam  ou  image  de  la  Divinité.  On  ne  saurait 
Toir  rien  de  plus  majestueux  que  cet  immeïise 
salon,  dans  lequel  sont  réunies  toutes  les  figû* 
res  représentant  le  Panthéon  des  Indous ,  éoûÈf 
des  allégories  très  -  ingénieuses ,  et  dont  j*aî 
donné  quelques  détails  dans  le  commencement 
de  ce  chapitre. 

Entre  le  salon  que  je  viens  de  décrire  et 
rétang ,  est  la  partie  du  bâtiment  que  les  In- 
dous nomment  koël^  ce  qui  signifie  le  êùnc^ 
tuaire.  Ce  vaisseau  est  d'une  constructiort  bi* 
sarre ,  massif  et  très-lourd  y  renfermé  entre  d^ 
murs  dVne  tdle  solidité ,  qu'il  semble  écraseï^ 
de  son  poids  le  ten^in  qui  le  porte.  Ce  parvia 
pu  sanctuaire  est  une  grandie  nef  proportion- 
nellement beaucoup  j^lus  longue  que  large , 
ce  qui  en  fait  une  espèce  d'allée  plutôt  qiié 
la  nef  d'un  teniplé;  die  ne  reçoit  de  jour  que 
par  le  haut  et  seulement  vers  l'endroit  où  se 
trouve  ce  que  nous*  nommerions .  choeur  danS 
nos  églises  9  c'est-à-dire ,  vers  son  extrémité , 
encore  n'est-ce  que  par  une  très-petite  dû  Vët*- 
ture,  percée  de  neuf  orifices  ovales,  n'aytfel' 
chacun  que  sept  à' huit  pouces  dans- leur  pefit- 
diaimètrek  Cette  def  est  totalement  nue^  n'a^sihdit' 


TOPOGEÀPHTE.  123 

aucune  espèce  doruement  ni  dans  l^intérieur» 
ni  sur  le  pareniv^nt  extérieur  des  murs.  Ce 
contraste /doit  paraître  extraordinaire  à  ceux 
qui  observent  les  monuments  de  ce  peuple ,  et 
qui  ne  sont  pas  instruits  de  leurs  idées  reli- 
gieuses qui  s^opposent  à  ce  que  leur  koël,  pro- 
prement dit  »  soit  orné  d'aucune  autre  image 
que  de  celle  qui  représente  la  divinité;  tandis 
que  toutes  les  autres  parties  se  trouvent  char* 
gées  de  figures ,  d^emblémes ,  et  de  toutes  les 
espèces  de  décorations  en  usage  dans  Tarchi- 
lecture  de  ce  pays.  Ces  ornements  qui  sur- 
chargent toutes  les  faces  de  leurs  édifices ,  au 
point  d'éblouir  la  vue ,  de  la  fatiguer  même 
désagréablement  lorsqu'on  les  file  trop  long- 
temps, ne  se  voient  plus  dans  le  lieu  saint  des 
temples.  Me  serait-il  permis  à  présent  de  de- 
mander comment  quelques  personnes  se  per- 
mettent ,  en  parlant  de  la  religion  de  Brouma, 
de  la  qualifier  d'idolâtrie  »  de  culte  de  touts 
les  objets  matériels  ?  C'est  donc  ainsi  que  des 
écr  i  vains  »  abusant  de  la  crédulité  humaine ,  pu- 
blient calomnieusement  touts  les  rêves  de  leur 
imagination  ,  et  les  donnent  pour  les  faits  histo« 
riques  les  mieux  constatés!  Je  bornerai  à  cette 
simple  réflexion  les  observations  que  je  pour- 
rais faire  ici  sur  la  religion  des  Indous  y  parce 
qu*elles  n'appartiennent  aucunement  au  sujet 
dont  je  m'occupe. 
Avant  de  finir  la  description  du  temple^  ou 


124  TOPOGRAPHIE. 

suivant  Téxpression  des  Européens,  de  la  pa- 
gode d'Ispouren,  je  ne  passerai  pas  sous  silence 
un  accident  mémorable  dont  elle  fut  le  théâ- 
tre, en  1768,  lorsque  M.  le  pomte  de  Lallj 
allait  assiéger  inconsidérément  la  ville  de  Tan- 
jaour.  Ce  général ,  dont  toutes  les  actions  sem-» 
blaient  tenir  de  la  démence ,  ordonna  d'en- 
magasiner  les  poudres  dans  la  pagode  de  Cha- 
lambrom ,  endroit  peu  convenable  à  cet  usage , 
sous  touts  les  rapports ,  et  qui  était  d'ailleurs 
éloigné  de  plus  de  douze  grandes  lieues  de  la 
ville  qu'il  se  proposait  d'attaquer  ;  mais  par 
un  de  ces  événements  dont  je  ne  chercherai 
pas  à  indiquer  la  cause ,  que  l'on  n'a  même 
jamais  connue  dans  le  temps  ,  le  feu  prit  à  ce 
dépôt  y  et  consuma  ainsi  tout  l'approvisionne- 
ment d'une  munition  indispensable  pour  faire 
un  siège.  L'explosion  de  près  de  cinquante 
milliers  de  poudre  renfermés  dans  cet  édifice  V 
qui  aurait  dû  le  renverser  de  fond  en  comble» 
ne  produisit  d'autre  effet  que  d'en  ouvrir  mo- 
mentanément la  voûte  dans  toute  sa  longueur 
pour  donner  passage  à  l'expansion  de  la  masse 
d'air  que  cet  incendie  venait  de  dilater  ;  par 
un  prodige  qui  semble  confondre  la  raison  > 
cette  voûte  momentanément  soulevée  et  écar- 
fée  comme  si  elle  eût  été  construite  à  char- 
nière ,  à  ses  épaules  ,  retomba  ensemble  spon- 
tanément pour  se  refermer ,  comme  le  feraient 
les  deux  battants  d'une  porte  poussés  par  une 


TOPOGRAPHIE.  125 

même  force  et  roulâDts  sur  leurs  gonds.  Cette 
espèce  de  phénomèue  n'a  eu  d'autre  résultat 
que  de  laisser  une  grande  lézarde  le  long  de 
la  clef  de  la  voûte  de  cette  nef ,  ou  corps  du 
bâtiment ,  qui  au  reste  <  a  encore  aujourd'hui 
toute  la  solidité  qu'elle  avait  avant  Tépoque  de 
cette  explosion.  Je  me  borne  simplement  à 
faire  connaître  ce  fait  aussi  étonnant  que  peu 
concevable;  je  laisserai  aux  personnes  plus 
instruites .  que  moi  dans  la  science  des  cons* 
tractions,  le  soin  d'expliquer,  s^il  leur  est 
possible ,  cet  événement  dont  je  garantis  l'au- 
thenticité ,  tout  surprenant  qu'il  est  dans  ses 
effets  et  ses  suites. 

Il  me  reste ,  pour  completter  la  description 
du  temple  de  Chalambrom ,  à  décrire  un  ou- 
vrage unique  dans  son  genre ,  et  qui  sert  d'or- 
nement à  l'un  des  plus  antiques  édifices  du 
monde  ;  je  veux  parler  d'une  chaîne  immense 
en  granit ,  placée  en  guirlande  au  milieu  de 
cette  même  nef  dans  laquelle  on  avait  si  im- 
prudemment renfermé  les  poudres  d'appro- 
visionnement de  notre  armée.  Cette  chaîne , 
d'un  travail  exquis,  part  de  quatre  points  de 
la  voûte  de  ce  temple ,  et  forme  en  tombant  à 
des  distances  égales,  quatre  guirlandes,  dont 
les  extrémités  sont  retenues  par  autant  de 
pierres  en  voussoir ,  attachées  à  cette  même 
voûte*  Chaque  guirlai;ide  est  de  la  longueur  de 
cent  trente-sept  pieds-de-roi }  et  chaque  chai* 


126  TOPOGRAPHIE. 

non  a  trois  p\ed^  ua  pouce,  sur  un  diamètre 
de  deux  pouces  cinq  lignes;  ils  sont  d'un  tra- 
vail fini  et  d*an  tel  poli ,  que  les  rayons  de  la 
lumière  relleiteut  comme  sur  une  glace.  Que 
Ton  juge  présentement  des  peines  que  ce  tra- 
vail a  données,  et  sur-tout  de  celles  du  trans- 
port d'une  masse  aussi  considérable;  car  indé'- 
pendamment  du  poids  des  quatre  bouts  de  cette 
chaîne ,  on  doit  encore  faire  état  de  celui  des 
quatre  pierres  énormes  auxquelles  ils  tiennent, 
et  qui  ont  été  coupées  dans  la  même  carrière 
située  à  plus  de  vingt  lieues  de  la  pagode  que 
je  décris. 

Si  ce  monument ,  ainsi  que  la  chaîne  extraor- 
dinaire dont  je  parle ,  étonne  et  ravit  Timagi- 
natiou  par  l'immensité  de  la  main-d'œuvre ,  la 
majesté  des  proportions ,  la  beauté  de  la  sté- 
réotomie et  le  fini  de  l'ouvrage,  quelle  plus 
surprenante  impression   ne  produit -il   pas, 
quand ,  analysant  ses  sensations ,  on  veut  se 
rendre  raison  des  difficultés  presqu'insurmon- 
tables  que  l'on  a  dû  vaincre  pour  couper  , 
rouler  et  élever  des  masses  aussi  prodigieuses. 
Comment  se  feîre  une  idée  d'un  monument 
aussi  sublime ,  et  de  l'ornement  non  moins  sur- 
prenant de  cette  chaîne  immense?  Qui  s'expli- 
quera ,  sur-tout ,  les  moyens  dont  on  s'est  servi 
pour  la  placer ,  ainsi  que  les  quatre  volumi- 
neuses pierres  qui  lui  servent  de  supports? 
Qui  pourra  nier  enfin  les  hautes  conceptions 


N  TOPOGRAPHIE.  12^ 

de  ce«  peuples  prîmilifs  dont  les  noms  nous 
sont  à  peine  connus ,  et  qui  cependant  noud 
ont  laissé  des  traces  d'une  puissance  gigantes* 
que  et  pour  ainsi  dire  sur-humaine  ,  puisque 
depids  long-temps  on  n'exécute  plus  rien  qui 
approche  seulement  de  la  moindre  de  leurs 
constructioi^  »  malgré  que  toutes  les  sciences 
et  toûts  les  arts  aient  fait  des  progrès  si  rapides 
dans  ces  siècles  modernes?  Ces  difficultés  s'ac- 
croissent encore  aux  yeux  des  observateurs 
qui  connaissent  les  moyens  mécaniques  des 
Indous,  et  la  médiocrité  des  machines  qu'ils 
possèdent  pour  s'aider  dans  ces  sortes  de  tra- 
vaux et  simplifier  l'ouvrage.    Ce  peuple ,  que 
ses  'usages  et  ses  moeurs  séparent  de  touts  les 
autres  peuples  qui  habitent  le  reste  de  la  terre» 
s'éloigne  encore  plus  de  toutes  les  idées  socia- 
les reçues  ailleurs  ;  et  autant  les  nations  euro- 
péennes honorent  les  machines  et  encouragent 
la  science  des  mtécaniques ,  autant  celle-ci  les 
dédaigne  9  les  repousse  avec  une  sorte  d'hor- 
reur comme  chose  nuisible  aux  sociétés  en  gé- 
néral, el  pré]udici£d)le  à  l'homme.  C'est  à  ce 
préjugé  qu'il  faut  attribuer  le  refus  constant; 
qu'elle  fait  de  recevoir  des  européens ,  les  ins- 
truments que  ceux-ci  veulent  lui  faire  adopter 
pour  les  divers  arts  industriels  qu'elle  cultive , 
et  qu'elle  a  portés  au  plus  haut  point  de  per- 
fection auxquels  ils  puissent  parvenir. 
^  L^observation  que  Ton  fait  ici ,  bi^i  dign« 


128  TOPOGRAPItlË. 

Je  fixer  Tattention  du  philosophe  ^  parait^ 
sous  quelque  point  qu'on  Ten visage,  propre 
à  confirmer  tout  ce  que  Ton  dit  dans  le  cours 
de  cet  ouvrage  de  la  haute  antiquité  des  Indous. 
Si  pour  expliquer  en  effet  des  construction»' 
tellement  prodigieuses  qu'elles  n'ont  point  eu 
de  copies  ,  et  qu'on  puisse  douter  qu'elles 
aient  eu  des  modèles  ,  on  supposait  des  siècles 
reculés  et  possesseurs  de  moyens  disparus  de- 
puis par  la  succession  des  âges ,  jusques  dans 
quel  abîme  de  temps  ne  serait-ce  pas  alors  ea 
reporter  l'époque  ?  En  effet ,  forcés  d'ailleurs 
d'accorder  aux  Indous  tous  les  caractères  d'une 
haute  antiquité ,  il  faudrait  encore  admettre 
une  série  de  siècles  telle  qu'en  respectant  les 
monuments ,  elle  eut  effacé  la  tradition  qui  les- 
concernait,  ainsi  que  les  connaissances  de  l'âge 
qui  les  avait  vu  naître.  Mais  comment  cela 
a-t-il  pu  se  faire  chez  un  peuple  qui ,  placé  aux 
extrémités  de  la  terre ,  isolé  pour  ainsi  dire  et 
par  la  nature  et  par  son  caractère  ,  résultat , 
sensible  de  toutes  les  impressions  physiques 
qui  l'environnent  ,  n'a  été  qu'accidentelle- 
ment et  momentanément  l'objet  des  entreprises 
dévastatrices  des  conquéraus  ;  qui ,  attaqué 
quelquefois  ,  mais  soumis  plutôt  que  vain- 
cu ,  n'a  jamais  été ,  je  ne  dirai  pas  détruit , 
mais  seulement  affaibli  d'une  manière  asstt 
sensible  pour  ne  pas  conserver  ses  traits  pri:* 
mitifs ,  en  opposant  »  par  sa  fécondité  sans  cesse 

renaissante  » 


TOPOGRAPHIE.  I29 

tenals^ante,  xme  masse  indestructible  aux  fu- 
reurs de  «es  plus  cruels  tjrans;  qui  enfin  pré- 
sente les  signes  et  comme  les  actes  de  sa  longé- 
Tité  jusques dans  Taspect géologique  de  son  sol, 
où  l'harmonie  des  éléments  et  la  régularité  des 
combinaisons  ne  permettent  pas  de  soupçonner 
que  cette  terre  fortunée  ait  jamais  été  ravagée 
par  de  grands  cataclysmes  ni  aucune  de  ces 
causes  qui  ont  dévoré  ailleurs  les  peuples  et 
leurs  travaux.  Des  siècles  oubliés  dans  Flndou- 
stan  seraient  donc  alors  des  siècles  très-reculés  : 
que  dis-je  ,  ils  seraient  même  antérieurs  à  ceux 
dont  il  se  vante,  et  dont  on  lui  conteste  la 
durée. 

Dîra-t-on  à  présent  qu'un  peuple  qui ,  depuis 
si  long-temps  a  été  capable  de  faire  de  si 
grandes  choses ,  eût  dû  porter  à  la  perfectiou 
touts  les  arts  et  toutes  les  sciences ,  tandis  qu'il 
offrait  encore ,  quand  on  Ta  découvert,  dans 
sa  raison  ainsi  que  dans  toutes  les  pratiques 
de  la  vie ,  de  ces  vestiges  de  faiblesse  et  d'im- 
perfection qui  caractérisent  l'enfance  des  so- 
ciétés. Cette ^  objection  est  plus  spécieuse  que 
solide  :  ceux  qui  la  font  ne  se  souviennent  pas 
assez  qu'en  général  les  travaux  qui  dépendent 
de  là  patience ,  de  la  force  réelle ,  de  la  perfec- 
tion des  sens  de  l'homme  prennent  une  forme 
d'autant  plus  imposante ,  que  la  société  qui  les 
exécute  est  plus  éloignée  de  ce  qu'on  appelle 
Tome  /.  9 


l3o  TOPOGRAPHIE. 

ailleurs  génie  ,  imagination  ,  invention  ;  ils 
oublient  encore  que  la  nature  et  la  religion  , 
les  institutions  et  le  caractère ,  le  climat  et  les 
besoins  qui  y  sont  attachés  ,  enfin  toutes  les 
causes  physiques  et  morales  qui  peuvent  donner 
de  profondes  impressions  à  Tespèce  humaine  , 
et  en  mouler  en  quelque  sorte  les  individus^ 
se  sont  réunies  pour  marquer  Tlndou  d^un 
cachet  d'uniformité ,  de  constance,  d'indélé- 
bilité  dont  on  chercherait  vainement  ailleurs 
le  principe  et  les  effets.  Ce  que  Tlndou  était ,  il  y 
a  des  milliers  d^années ,  il  le  sera  encore  quand 
d'autres  'nilliers  se  seront  écoulés  sur  sa  tête  j 
ce  qu'il  a  fait  de  tout  temps  il  le  fait  encore  ^ 
et  il  le  fera  éternellement.  Sa  marche  est  régu- 
lière comme  la  nature  qu'il  a  sous  les  yeux  ; 
sa  raison  est  simple  comme  elle;  il  participe  ea 
quelque  chose  à  rimmutabilité  de  ses  lois  ;  et 
il  croirait  les  violer  s'il  sortait  de  la  limite  des 
besoins  qu'elle  lui  a  donnés  et  des  moyens  de 
les  satisfaire,  qu'elle  seule  lui  révèle  ou  lu£ 
fournit.  Ce  cachet  d'adhérence  aux  formes  an- 
tiques n'a  échappé  à  aucun  des  observateurs  de 
l'Inde ,  et  il  forme  le  trait  principal  et  saillant  ^ 
je  dirais  mçme  unique  de  la  physionomie  mo- 
rale du  peuple  qui  l'habite.  Ce  trait  est  consi 
gné  d'une  manière  si  frappante  dans  Arrien  , 
le  plus  ancien  des  écrivains  modernes  qui  ait 
eu  une  connaissance  exacte  de  l'Inde ,  que  je 


ÏOPOGRAPHI£.  l3l 

nepuism'empecher  de  citer  ici  un  portrait  qui, 
trace  au  siècle  d'Alexandre ,  nous  offre  Tln- 
dien  tel  qu'on  le  voit  aujourd'hui. 

Suivant  Arrien ,  les  habitants  de  ce  pays  ont 
la  taille  élancée  ;  ils  se  nourrissaient  de  végé-  t 
tcuix ;  ils  étaient  divisés  en  sectes  et  classes, 
et  la  même  profession  se  perpétuait  dans  les 
familles  ;  ils  se  mariaient  k  sept  ans ,  et  le  ma- 
riage étaii  prohibé  entre  les  différentes  classes; 
les  hommes  portaient  des  pendants  d'oreille , 
des  souliers  bigarrés  ;  des  voiles  leur  cou- 
vraient la  tête  et  les  épaulas;  les  personnes  de 
distinction  avaient  le  privilège  de  faire  porter 
des  parasols  sur  leur  tête;  ils  avaient  des  ma- 
nufactures à^ étoffes  de  coton  dtune  blancheur 
extraordinaire  ;  des  maisons  de  bois  étaient 
placées  sur  les  bords  des  grandes  rivières, 
mobiles  à  volonté  ,  et  susceptibles  d'être  enle- 
vées lorque  la  rivière  changeait  de  cours;  les 
dévots  s^  asseyaient  à  F  ombre  du  Burr  ou  Ban-* 
rUan.  Ces  citations  ,  auxquelles  oxv  pourrait 
encore  ajouter  la  description  de  la  chasse  aux 
éléphants  ,  qui  se  faisait  du  temps  d' Arrien  ^ 
comme  elle  se  fait  encore  aujourd'hui  ,  suf- 
fisent pour  expliquer  le  phénomène  moral  qui 
change  chez  l'Indou  en  caractère  de  vétusté 
tout  ce  qui  aillear>  indiquerait  l'enlànce  d'un 
peuple  naissant  à  la  vie  >ociale. 

Indépendamment  des  deux  temples  dont  je 
viens  de  faire  la  description  ,  il  en  existe  en- 

9" 


iSl  TOPOGRAPHIE. 

core  trois  autres  dans  la  partie  méridionale  ^ 
qui  ont  été  exécutés  en  des  siècles  très-éloign^ 
du  notre ,  mais  qui  sont  cependant  plus  mo- 
dernes comparativement  à  ceux  de  Jagrenat  et 
de  Chalambrom  ;  je  veux  parler  des  pagodes 
\  de  Rams  ,  de  Tirpati  et  d'Elérao  ;  mais  le» 
llornes  que  je  me  suis  prescrites  pour  cette  to- 
pographie me  réduisent  à  ne  décrire  que  le» 
deux  dont  j'ai  pu  donner  en  ce  moment  le» 
dessins  ;  et  je  me  contenterai  d'indiquer  au 
moins  ceux  de  ces  antiques  monuments  qui 
seuls  méritent  de  fixer  l'attention  des  voya- 
geurs ;  car  de  touts  ceux  qui  existaient  dans  la 
partie  supérieure  on  n'en  voit  plus  que  les  ves- 
tiges ,  les  Mogols  les  ayant  touts  détruits ,  ex- 
cepté celui  de  ZounalamouLi ,  qui  est  resté  in- 
lact.  Les  autres ,  tant  de  la  presqu'île  que  de 
l'empire  Mogol,  sont  de  construction  moderne  ^ 
touts  petits ,  et  contrastant  d'une  manière  frap- 
pante avec  les  magnifiques  édifices  que  je  viens 
de  nommer. 

Je  ne  parlerai  pas  davantage  du  gouverne- 
ment actuel  de  ce  pays ,  c'est-à-dire  des  Mo- 
gols. Personne  n'ignore  que  c'est  un  despotisme 
cruel  sous  plusieurs  rapports ,  et  qui  n'a  aucune 
ressemblance  avec  l'ancien  gouvernement ,  tel 
que  l'avait  formé  Brouma.  On  a  pu  voir ,  au 
commencement  de  ce  chapitre ,  que  les  parties 
du  pays  conquises  par  les  Tatares  Mogols  sont 
gouvernées  y  soit  par  des  soubas ,  soit  par  de» 


TOPOGRAPHIE.  l33 

nababs;  les  premiers  sont  des  lieutenants  de 
Tempereur  de  Déli ,  et  les  nababs  des  délégués 
des  soubas. 

Les  impôts  sont  simples  et  assis  sur  les  terres 
et  sur  les  terreins  occupés  par  les  maisons;  il 
n'en  existe  aucun  sur  les  personnes.  Ils  se 
paient ,  presque  dans  toutes  les  provinces ,  en 
nature ,  et  leur  quotité  est  fixée  sur  le  produit 
plus  ou  moins  avantageux  des  récoltes ,  ce  qui 
est  toujours  déterminé  de  toanière  que  le 
maximum  n'excède  jamais  là  moitié  de  la  mois- 
son ,  dans  les  récoltes  abondantes ,  et  le  mi* 
nimum ,  le  vingtième ,  lorsqu'elles  sont  mau- 
vaises. 

Les  autres  parties  des  revenus  publics  con- 
sistent en  droits  de  douanes  à  l'ientrée  et  à  la 
sortie  des  marchandises ,  et  qui  se  paient  sur 
les  frontières  des  états  de  chaque  souverain, 
à  raison  de  cinq  pour  cent  sur  le  prix  d'achat 
de  chacune  des  diverses  espèces  de  denrées. 
Indépendamment  de  ces  droits  de  douanes^ 
chaque  prince  en  étal)lit  un  sur  le  bétel  et  lé 
tabac ,  qui  est  fixé  à  raison  de  quinze  pour 
cent  ;  droit  que  l'on  ne  paie  qu'à  l'entrée  des 
grandes  villes  seulement. 

La  population  de  l'Indôustan  se  compose 
d'Indous  et  de  Mogols  ;  les  premiers  sont  de  la 
religion  antique  de  Brouma^les  autres  suivent 
le  culte  mabometan  ;  ni  les  uns  ni  les  autres 
ne  sont  sujets  à  aucune  capitation  :  les  premiers- 


l34  TOPOGRAPHIE. 

sont  touts  occupes  du  commerce  y  des  arts ,  el 
particulièrement  de  l'agriculture  :  quelques, 
castes ,  tant  celles  dites  de  la  main  droite  que 
de  la  gauche,  s'attachent  à  servir  en  qualité  de 
domestiques ,  d'écrivains  et  d'agents  d'affaires, 
commerciales.  Les  mahométans  sont  presque 
touts  soldats. 

Dans  l'administration  de  la  justice,  Flndôu 
•comme  le  Mogol ,  dans  les  cas  de  plaintes ,. 
est  soumis  à  la  juridiction  du  cotoual ,  ofûcier 
nommé  par  le  prince;  mais  les  Indous  s'eu 
rapportent  communément  à  la  sentence  des 
arbitres  institués  par  le  code  de  Brouma,.daiis 
toutes  leurs  contestations  litigieuses  ,  soit  pour 
des  arriérés  de  compte ,  soit  pour  des  infidé--^ 
lités  dans  les  transactions ,  soit  pour  les  dom- 
mages occasionnés  par  les  retards  dans  la  lî«> 
vraison  d'un  contrat  de  fabîrication  de  mar- 
chandises. 

Les  Européens  ont  formé  dans  leurs  comp- 
toirs respectifs  des  juridictions  civiles  où  se  ju- 
gent toutes  les  contestai  ions  élevées  d'euro- 
péen à  européen ,  ou  d'eux  avec  les  indigènes;; 
le  jugement  en  première  instance  a  lieu  ilans 
les  conseils  provinciaux,  et  par  appel,  dans 
les  conseils  supérieurs  établis  dans  chacun  des 
chefs-lieux  de  leurs  établissements. 

Les  poids  et  les  mesures  usités  dans  les  dif- 
férents états  de  ce  vaste  pays ,  sont  uniformes 
par -tout.,  quant  à  leur  base  ^  les  uns  et  Les  au- 


TOPOGRAPHIE.  l35 

très  ont  pour  type  le  poids  ou  le  diamètre 
d'an  grain  d'orge.  Le  plus  considérable  des 
poids  est  le  candi  dont  on  se  sai;  sur  les  côtes 
occidentales ,  et  le  bar ,  en  nsage  sur  les  côtes 
du  golphe  de  Bengale.  Le  candi  pèse  cinq 
cent  quatre  livres  poids  de  marc  ^  et  le  bar  , 
quatre  cent  quatre -vingt.  Les  fractions  de  ces 
mesures  de  pesanteur  se  nomment  serre  qui 
équivaut  à  3o  onces  ,  et  palon ,  égal  à  2  on- 
ces un  septième.  Ce  dernier  se  divise  en  lo 
candons ,  et  ceux-ci  en  lo  viridis  ;  chacun  de 
ces  derniers  pesé  8  *grains  4  poids  de  marc  ; 
d'où  je  dois  conclure  que  les  graminés  de 
rindoustan  ont  une  pesanteur  spécifique  plus 
considérable  que  ceux  de  France. 

Indépendamment  de  ces  mesures  de  pesan- 
teur ,  on  en  connaît  encore  une  autre  nommée 
mon  ;  elle  pèse  ordinairement  75  de  nos  livres 
de  France,  et  se  sous-divise  en  quarante  parties 
nommées  serres. 

Le  man  et  ses  fractions  forment  aussi  une 
mesure  de  capacité  dans  les  états  de  la  pres- 
qu'île et  dans  les  provinces  de  la  partie  septen- 
trionale de  rindoustan.  Cette  mesure  ne  change 
que  de  dénomination  sur  les  côtes  de  la  Pê- 
cherie et  de  Coromandel,  où  elle  reçoit  le 
nom-àe  magan,  mot  de  l'idiome  desTamouIs 
et  des  Maravans. 

Touts  autres  poids  où  mesures  dont  parlent 
les  différents  auteurs  qui  ont  traité  du  com* 


l36  TOPOGRAPHIE. 

merce  de  ce  pays ,  n'y  sont  aiLcunement  con- 
nus; leurs  assertions  à  ce  sujet  sont  des  er* 
reurs  préjudiciables  que  je  crois  important  de 
Te  former.  Par  exemple ,  M.  Peuchet ,  dans  son 
Dictionnaire  du  commerce ,  dit  formellement 
que  le  pia  et  le  kati ,  qui  sont  des  mesures  de 
poids  chez  les  Chinois  ,  sont  en  usage  dans 
riude  :  j'ose  assurer  que  les  Indous  n'ont  pas. 
même  idée  de  ces  dénominations ,  ce  qui  est 
Bien  loin  de  les  employer^ 

Les  monnaies  qui  ont  cours  dans  llndou.- 
stan  se  nomment  asserafi  et  pagode ,  pour  les 
pièces  d'or;  on  appelle  celles  d'argent  ro///>wi 
ou  roupa.  Les  pièces  fractionnaires  de  celles 
que  je  viens  de  désigner ,  sont  \esfaloms,  que 
les  Européens  nomment  fanons.  11  y  a  de  ces 
petites  pièces  qui  sont  en  argent ,  et  d'autres 
qui  sont  en  or  ;  elles  sont  les  unes  et  les  autres 
multipliées  presqu'à  l'infini  ;  de  telle  sorte  que 
pour  les  connaître  toutes ,  il  en  faut  faire  une 
étude  particulière  ;  c'est  Jà  l'occupation  habi- 
tuelle d'une  classe  de  négociants  que  l'on  dér- 
signe  sous  la  dénomination  de  sarap/ies.  CesonI 
eux  qui  se  chargent  de  faire  les  recettes  et  les 
paiements  des  maLons  de  commerce  des  Euro- 
péens et  des  Indous,  de  même  que  des  parti- 
culiers, quelque  soil  leur  prcfession. Ces  détails 
suffisent  pour  un  ouvrage  de  commerce  où  je 
ne  puis  me  proposer  de  donner  plus  de  dé- 
veloppement aux  moeurs  du  peuple  que  [e  faia 


TOPOGRÀPHiir.  r37, 

connaitre  sous  les  plus  essentiels  de  ses  rap- 
ports. 

Indépendamment  de  ces  fanons  ,  pour  me 
servir  de  l'expression  adoptée  par  les  Euro- 
péens, il  y  a ,  pour  les  besoins  ordinaires,  des 
petites  monnaies  en  cuivre,  que  Ion  nomme 
cache ,  ou  toucani;  dans  quelques  contrées 
comme  le  Bengale,  à  la  côte  du  Décan,  etc.». 
on  emploie  de  petits  coquillages  qui  se  pèchent 
dans  r Archipel  des  Maldives*  Ces  coquillages 
que  vulgairement  nous  désignons  sous  le  nom 
de  pucelages  „  servent  de  menues  monnaies 
dans  les  contrées  que  je  viens  de  nommer;  et 
telle  est  Tabondance  de  toutes  choses  dans  ces 
heureuies  et  fertiles  provinces ,  que  pour  un 
de  ces  signes ,  production  commune  et  très- 
multipllée  de  la  seule  nature  ,  un  homme  peut 
se  procurer  de  quoi  faire  un  déjeuner  en  ban- 
nanes ,  fruit  délicieux  de  ce  climat. 

L'asserafi ,  que  nous  nommons  impropre* 
ment  roupie  cCor ,  est ,  de  même  que  les  diffé- 
rentes espèces  de  roupies ,  du  titre  le  plus  haut 
qu  il  soit  possible  de  donner  aux  monnaies» 
Il  y  a  des  asserafis  dont  la  valeur  intrinsèque 
est  de  quarante-trois  livres  cinq  sous ,  ce  sont 
les  hachai  :  d'autres»  par  leur  poids  inférieur 
à  celui  de  ces  premiers  de  quelques  grains , 
n'ont  que  la  valeur  de  quarante-deux  francs; 
ces  derniers  sont  des  monnaies  frappées  chez 
les  nababs  usurpateurs  »  ou  au  coin  de  la  com- 


\ 


l38  TOPOGRAPHIE. 

pagnie  d'Angleterre.  Dans  le  nombre  prodi- 
gieux des  différentes  espèces  de  roupies,  qui 
toutes  pèsent  trois  gros  cinq  grains ,  on  distin- 
gue la  roupie  sicca ,  celle  de  Surate ,  et  la  rou- 
pie dç  Pondichéri.  Celle  sicca,  qui  a  parti- 
culièrement cours  dans  les  provinces  septen- 
trionales ,  vaut  intrinsèquement  cinquante- 
quatre  sous  trois  deniers  tournois;  la  roupie 
de  Surate  cinquante-deux  sous^  et  celle  de 
Pondichéri,  cinquante-un  sous  onze  deniers. 
Tels  sont  les  tarifs  des  évaluations  compara- 
tives faites  soit  en  Eui^ope ,  soit  dans  les  hôtels 
des  monnaies  aux  Indes ,  des  différentes  espè- 
ces de  pièces  que  je  viens  de  faire  connaître  , 
et  qui  sont  le  plus  en  usage  dans  les  divers 
marchés  ou  les  entrepôts  du  commerce  de 
rindoustan. 

Il  me  reste  à  parler ,  pour  compléter  le  ta- 
bleau des  monnaies  le  plus  usitées  dans  toutes 
les  transactions  commerciales,  de  ces  petites 
pièces  en  or ,  que  nous  avons  désignées  sous 
le  nom  de  pagodes ,  quoique  les  Indous  ne 
les  connaissent  que  sous  la  dénomination  de 
houne^  ou  bien  de  varaenne  (i).  Ces  pièces 
d'or ,  qui  pèsent  i  gros  5  grains  ,  sont  de  nou- 
velle fabrique;  elles  ne  datent  que  de  l'époque 
de  Pinvasion  de  la  presqu'île  par  les  Mogols* 
On  connaît  des  pagodes  du  Décan  ^  dites  à 


(i)  Le  premier  de  ces  deua^mots  est  de  l'idiome  Decni,  «1 
Tautre  des  idiomes  Tamoul  et  TéUnga. 


V 


TOPOGRAPHIE.  189 

trois  figures ,  parce  qu'elles  portent  sur  Tun  de 
leurs  champs  trois  figures  humaines  tirées  de 
la  mythologie  du  pays:  elles  valent  dix  livres 
dix  sous  tournois.  Toutes  les  autres  espèces  de 
ces  pièces ,  qui  au  reste  n'ont  cours  que  dans 
la  péninsule ,  ne  portent  l'empreinte  que  d'une 
figure  et  ne  valent  que  huit  livres  douze  sous 
intrinsèquement  ;  telles  sont  les  pagodes  de 
Pondichéry ,  de  Madras  et  de  Négapatnam  :  la 
première  porte  sur  le  revers,  un  croissant; 
l'autre  une  étoile ,  et  la  dernière ,  qui  est  celle 
des  Hollandais,  n'a  aucune  marque  caracté* 
ristique,  non  plus  que  ces  mêmes  sortes  de 
pièces  que  les  Portugais  faisaient  fabriquer 
dans  leur  comptoir  de  Portonovo.  Ces  der- 
nières sont  devenues  rares ,  et  ne  valent  que 
sept  livres  dix  sous,  argent  de  France. 

Le  fameux  Heder-Ali-Kan  ,  cet  homme  cé- 
lèbre dont  j'ai  eu  occasion  de  parler  dans  le 
cours  de  ce  chapitre  ,  après  s'être  placé  sur  ie 
trône  des  rois  du  Maïssour,  fit  aussi  frapper 
des  pagodes  à  son  coin ,  qui  portent  deux  fi- 
gures ,  et  qui  sont  marquées  sur  leurs  revers , 
de  la  lettre  initiale  de  son  nom.  Cette  pagode  , 
nommée  badri^  a  la  même  valeur  que  celle  du 
Décan  ,  et  passe  dans  touts  les  marchés  des 
côtes  occidentales  depuis  Surate  jusqu'au  cap 
Comorin. 

Une  des  branches  les  plus  lucratives  du 
commerce  de  Tlndoustan ,  est  celle  qui  se  fait 


140  TOPOGRAPHIE. 

sur  le  change  des  monnaies, par  Tentremise  detf 
saraphes  ;  cette  branche  rend  annuellement  un 
bénéfice  assiuré  de  3o  à  35  pour  100;  il  est  le 
produit  de  spéculations  sur  la  quantité  des 
monnaies  d'or ,  relativement  aux  pièces  d'ar- 
gent qui  sont  en  circulation  dans  une  contrée  ^ 
et  par  rapport  aux  quantités  de  ces  mêmes 
pièces  qui  se  trouvent  dans  les  pays  voisins. 
S'il  circule  dans  le  Carnate ,  par  exemple  » 
pendant  une  saison  de  Tannée ,  une  masse  plus 
considérable  de  monnaie  d'or,  les  pièces  en 
argent  alors  bénéficieront,  dui^ant  tout  cetemps, 
sur  les  pagodes  et  les  asserafis  ;  et  dans  le  même 
intervalle  de  temps ,  les  monnaies  en  argent 
qui  circulent  dans  le  pays  Télinga  ou  sur  la 
côte  de  la  Pêcherie  y  étant  en  plus  grande 
quantité  que  les  pièces  d'or  qui  auront  été  en- 
levées pour  faire  des  achats  à  Madras ,  Pondi- 
chéry  ,  Trinquebar  ou  Négapatnam ,  feront 
tourner  la  chance  des  bénéfices  du  côté  de  ces 
dernières  monnaies  ;  et  vice  versa.  Ce  revire- 
ment a  lieu  de  l'état  d'un  souverain  à  celui  de 
son  voisin^  ce  genre  de  spéculation  s'exerce 
aussi  sur  l'échange  des  grandes  pièces  contre 
les  petites ,  et  toujours  en  raison  inverse  de  la 
masse  ou  quantité  des  unes  relativement  aux 
autres.  Ainsi ,  par  exemple  ,  s'il  se  trouve  dans 
la  circulation  à  Pondichéry  ou  autres  lieux 
de  la  côte  de  Coromandel ,  eu  égard  aux  be- 
soins journaliers,  une  somme  plus  forte  en 


TOPOGRAPHIE.  141 

roupies  qu'en  fanons  qui ,  comme  je  Tai  dit 
précédemment ,  sont  les  pièces  fractionnaires 
des  pagodes  ou  des  rouptes ,  les  fanons  alors 
se  vendront  plus  cher.  Ces  variations  conti- 
nuelles dans  la  valeur  relative  des  monnaies 
de  différentes  dénominations ,  donnent  lieu  à 
un  cours  de  spéculations  autorisées  par  la  loi 
du  pays  ;  de-là  vient  que  la  roupie  qui  vaut 
à  Pondiçhéry  huit  fanons  (  dans  sa  division  ri- 
goureuse elle  n'en  comporte  que  sept  et  demi) , 
n'en  vaudra  le  lendemain  que  sept  et  demi  , 
et  se  changera  quinze  jours  ou  un  mois  après 
sur  le  pied  de  huit  fanons  et  un  quart ,  ou 
huit  et  demi.  Cette  opération  du  change ,  est 
une  spéculation^  de  banque  généralement  en 
usage  d'une  extrémité  à  l'autre  de  l'Indoustan, 
parce  que  l'argent  n'est  considéré. dans  ce  pays 
que  comme  marchandise ,  et  éprouve  par  con- 
séquent toutes  les  vicissitudes  des  chances  que 
courent  touts  les  autres  objets  commerciaux  et 
manufacturés. 

Ce  genre  de  spéculation  qui  au  premier  as- 
pect parait  être  un  agiotage  vexatoire,  loin 
de  peser  sur  le  commerce^  le  favorise  au  con- 
traire ;  c'est  ce  que  je  vais  chercher  à  prouver 
avant  de  terminer  cet  article. 

Un  négociant  a-t-il  des  fonds  à  faire  passer 
de  la  côte  de  Coromandel  k  celle  d'Orixa , 
pour  payer  dans  celle-ci  les  contrats  de  fabri- 
cation des  articles  sur  lesquels  il  se  propose  de 


142  TOPOGRAPHIE. 

spéculer  ?  Il  s'adresse  à  un  saraphe  pour  se  pro- 
curer l'espèce  de  pièces  qui  a  le  cours  le  plud 
favorable  dans  la  contrée  où  se  fera  la  fabri- 
cation de  la  marchandise  qu'il  veut  avoir.  Son 
saraphe  reçoit  la  somme  en  piastres  ou  en  rou- 
pies, et  la  convertit  en  pagodes  à  trois  figures, 
ou  en  telle  autre  monnaie  dont  il  a  indispensa- 
blement  be.oin;  et  souvent  ce  même  saraphe 
ou  changeur  j-e  charge ,  pour  une  modique  re- 
mise, défaire  parven.r  sur  les  lieux  cette  somme 
au  nom  du  négociant ,  à  qui  il  donne  un  bon 
payable  en  telle  ville  et  à  telle  époque ,  con- 
formément à  sa  volonté. 

Ce  service  est  assez  important  et  mérite  un 
salaire  qui  s'acquitte  cependant  par  le  simple 
bénéfice  du  change,  lequel  est  quelquefois 
même  favorable  au  spéculateur  qui  aurait  èc 
faire  l'envoi  d'une  somme  quelconque.  Ces 
détails  suffisent  pour  démontrer  la  justesse  de 
mon  assertion  et  prouver  les  avantages  des 
ressources  que ,  dans  quelques  circonstance^  , 
le  commerce  trouve  dans  les  saraphes  de  l'In- 
doustan. 

Description  des  villes  impériales. 

L'ancienne  résidence  des  rois  de  l'Indoustan 
a  disparu  depuis  un  grand  laps  de  temps,  et  n'est 
plus  connue  des  habitants  même;  les  Européens, 
après  une  foule  de  savantes  recherches ,  ne. 


TOPOGRAPHIE.  143 

sont  pas  plus  avancés  ni  sur  son  véritable  nom, 
ni  sur  sa  position  ;  il  n'entre  pas  dans  le  plan 
de  cet  ouvrage  de  remplir  cette  lacune  ;  il  me 
suffira  de  parler  seulement  des  choses  exis- 
tantes. "()n  ne  doit  donc  s'attendre  à  trouver 
dans  cette  topographie  que  la  description  des 
seules  villes  qui  ont  servi  de  résidence  aux 
empereurs  mogols  depuis  la  conquête  de  Tln- 
doustan ,  à  commencer  du  règne  de  Maha- 
moud ,  ou  Mamoud  ,  selon  sa  dénomination 
vulgaire. 

La  première  de  ces  résidences  impériales^ 
fut  l'ancienne  ville  de  Lahor ,  coùnue  sous  le 
nom  de  Louloué ,  jusqu'après  l'invasion  d'A- 
lexandre ,  dont  les  Indous  ont  conservé  le  sou- 
venir sous  le  nom  de  Skandar-Sinki  (i).  Cette 
ville  fut  bâtie  par  la  reine  Kéke ,  épouse  de 
Louloué,  et  elle  lui  donna  le  nom  de  son 
époux.  Elle  est  située  par  le  3i^.  deg.  14  min* 
47  secondes  de  latitude  septentrionale  ;  sa  posi- 
tion en  longitude  ,  prise  à  l'est  du  méridien  de 
Paris,  est  de  71  deg.  i3mia.  44  secondes;  po- 
sition qui  a  été  déterminée  par  plusieurs  ob- 
servations astronomiques  faites  avec  soin ,  et 
dont  j'ai  pris  le  terme  moyen,  qui  n'a  pu 
donner  qu'une  différence  de  quelques  secon- 

(i)  L'historien  indou  qui  a  écrit  les  particularités  de  la  yîo 
He  ce  prince  lui  a  donné  l'épithète  de  porte-corne ,  ainsi  que 
l'auteur  Persan,  qui,  sous  des  traits  plus  ou  moins  ridicules  ,  a 
trajumis  l'histoire  de  ce  célèbrt  conquérant  et  du  roi  Darius. 


Ï44  TOPOGRAPHIE. 

des,  si  toutefois  il  y  en  a.  Lalior  est  sur  la 
rivière  de  Sounal  abe,  qui  baignait  autrefois 
la  partie  septentrionale  de  ses  murs  et  de  ravaat-- 
corps  de  place  ,  et  lui  servait  de  fossés.  L'as- 
pect que  présente  cette  ville ,  quand  on  la  voit 
de  Textrémité  de  la  superbe  valée  de  (jamazia, 
à  la  distance  de  six  lieues  environ  à  son  sud- 
ouest,  est  celui  d'un  parasol  coupé,  ou  d'un 
croissant  vu   dans  les  premiers  jours    d'une 
nouvelle  lune  ;  elle  se  prolonge  sur  les  pen- 
chants de  deux  petites  collines  placées  à  côté 
l'une  de  l'autre.  Les  murs  dont  elle  est  fer- 
mée ,  flanqués  de  tours  rondes  sur  la  première 
enceinte,  et  de  tourelles  carrées  sur  la  secon- 
de ,  sont  en  énormes  briques ,  assis  presque 
dans  tout  leur  périmètre  sur  un  tuf  solide  ,  et 
de  la  nature  des  stalactites,  dans  les   veines 
di/quel  on  trouve  encore  du  lapis  lazuli  trè9- 
beau  et  des  blocs  assez  considérables  d'albâtre 
veiné  de  filaments  jaunâtres.  Ces  deux  produc- 
tions minérales  sont  très-communes  dans  toute 
cette  province  ,   et  particulièrement  dans  la 
Tallée  de  Gamazia ,  une  des  belles  et  des  pi  us 
fertiles  contrées  de  toute  la  partie  septentrio- 
nale de  l'indoustan.  Lahor ,  circonscrit  dans 
une  ellipse,  a  780  toises  dans  son  petit  dia- 
mètre ,  et  environ  1400  dans  sa  plus  grande 
étendue.  Son  exposition  est  du  midi  au  sep- 
tentrion :  ses  maisons  rangées  en  deux  amphi- 
théâtres ,  sur  les  pentes  de  deux  coteaux  voi- 
sins » 


TOPOGRAPHIE*  14$ 

tins ,  sont  toutes  ornées  de  jardins  formés  sur 
leurs  toits  en  terrasse  ,  et  offrent  de  loin  le 
plus  agréable  coup-d*oeiL  A  la  suite  de  Tinva- 
sion  et  de  la  conquête  des  Tatares ,  cette  ville 
fut  la  première  résidence  impériale. 

Aucune  contrée  de  cette  magnifique  région 
de  TAsie ,  nç  mérite  plus  d'attirer  les  regards 
des  voyageurs^  que  la  province  ou  royaume 
de  Lahor,  et  particulièrement  la  partie  de 
cette  province  qui  commence  à  Torient  du 
Satludje ,  et  que  Ton  désigne  plus  ordinaire- 
ment sous  le  nom  du  Penje-abe,  à  cause  des 
cinq  belles  rivières  qui  arrosehl  et  fertilisent 
ce  territoire.  C'est-là  que  vécurent  ces  hommes 
célèbres  qui  ont  civilisé  les  Indous  et  éclairé 
les  peuples  des  autres  climats.  Mais  si  le  sou*- 
venir  du  passé  réjouit  Tame  du  philosophe 
parcourant  ce  pays ,  le  présent  Tafflige.  L'in- 
doustan ,  devenu  la  proie  des  Mogols ,  n'est 
presque  plus  reconnaissable  ;  la  patrie  des 
sages  est  peuplée  d'esclaves  sans  énergie  comme 
sans  vertu  ;  aux  lieux  même  où  v^écurent  lesi 
paisibles  et  humains  descendants  de  Brouma  , 
régnent  les  stupides  et  féroces  Patanes  et  Ta- 
tares ;  dans  ce  même  pays  où ,  il  y  a  à  peine 
huit  siècles  encore ,  des  hommes  préposés  par 
la  loi  9  veillaient  à  la  sûreté  du  voyageur ,  et 
lui  offraient  l'hospitalité  dans  de  superbes  ca^^ 
ravanserays  y  se  sont  établis  des  voleurs  qui  le 
pillent  et  souvent  l'égorgent;  et  TafOigeaii^ 
Home  L  lo 


146  TOPOGRAPHIE, 

tableau  de  Tanarcliie  a  succédé  à  celui  de  la 
civilisation  heureuse,  qui  jadis  fleurit  parmi 
ce  peuple ,  le  plus  nombreux  et  le  plus  policé 
de  l'univers. 

Il  est  des  villes  que  les  révolutions  ne  peu- 
vent détruire ,  parce  que  tout  concourt  à  en 
faire  revivre  la  population  ;  telles  sont  dan» 
rindoustan,  Lahor,  Sirînagar,Deli  et  Agra  , 
assises  au  milieu  de  campagnes  riches  et  fé- 
condes; telles  sont  encore  Bénarès  et  Cambaye, 
Surate  et  Daca^  placées  sur  le  rivage  de  la  mer, 
ou  sur  de  beaux  fleuves  qui  y  appellent  la 
circulation  et  le  cominerce ,  et  les  rendent  les 
entrepôts  de  toutes  les  richesses  de  Tindustrie' 
et  des  productions  de  ces  contrées. 

Considérées  comme  villes  de  commerce,  ces 
différentes  places  ont  donc  une  grande  im- 
portance; mais  elles  ne  méritent  aucune  consi- 
dération comme  villes  de  guerre;  toutes  sont 
cependant  fortifiée3,  mais  les  remparts  d'au- 
cune ne  pourraient  faire  la  moindre  résistan- 
ûe.  Les  fortifications  de  Lahor ,  par  exemple, 
consistent  en  une  double  enceinte  assez  soli- 
dément  construite ,  mais  ni  l'une  ni  l'autre  n'a 
de  rempart  ou  terre -plein.  L'enceinte  inté- 
rieure est  sans  fossé;  ses  revêtements ,  de  même 
que  ceux  de  l'enceinte  extérieure,  n'ont  ni 
chemin  couvert ,  ni  glacis ,  et  les  murs ,  qui 
fitonfc  absolument  négligés  depuis  long-temps , 
se  dégradent  en  plusieurs  endroits.  Dans  l'état 


TOPOGRAPHIE.  t47 

actuel ,  elle  serait  obligée  de  se  rendre  à  la  plus 
faible  armée  qui  aurait  seulement  dix  pièces 
de  canon  à  sa  suite. 

La  citadelle,  aussi  mal  fortifiée,  est  d'ail- 
leurs remarquable  par  le  palais  impérial  de 
Ferokchir  qu'elle  renferme ,  et  qui ,  bâti  par 
Ferokchir,  troisième  empereur  tartare  de  la 
dynastie  des  Gazenavites,  a  conservé  le  nom 
de  son  fondateur.  Ce  palais,  un  des  plus  beaux 
du  monde ,  et  la  plus  vaste  de  toutes  les  rési- 
dences impériales,  est  construit  en  granit  rou- 
ge ,  qui  surpasse  le  marbre  en  beauté  et  ea 
solidité.  11  domine  sur  la  rivière  qui  baigne 
le  pied  des  murs  du  château  vers  le  septen^ 
trion  :  la  place  ou  le  vide  de  la  citadelle ,  sert 
de  cour  au  palais  sur  sa  façade  du  sud,  et  laisse 
sur  les  côtés  à  Test  et  à  Touest,  un  espace  assez 
considérable  pour  deux  jardins,  Tun  du  côte 
des  appartements  des  femmes ,  ou  harem ,  et 
Fautre  donnant  sur  les  salles  du  divan. 

Tout  l'édifice  est  de  construction  persanne, 
et  n'a  rien  de  semblable  aux  monuments  dea 
Grecs;  mais  sans  avoir  la  beauté  et  toute  l'élé- 
gance de  l'architecture  des  ordres  ionique  ou 
corinthien,  il  n'en  est  pas  moins  d'un  goût 
exquis  et  fait  pour  charmer;  c'est  un  parallé- 
lograme  de  884  pieds  de  long  sur  r^  Je  lar- 
ge. Toutes  les  parties  sont  régulières ,  d'une 
belle  proportion,  et  d'une  élégante  ordon- 
nance :  il  a  un  rez-de-chaussée  élevé  de  cinq 

10  * 


148  TOPOGRAPHIE. 

pieds,  qui  est  surmonté  d'un  seul  étage;  son 
relief  total  est  de  56  pieds  ,  pris  du  niveau 
du  terrain  à  la  terrasse  du  toit.  L'aspect  que 
présente  ce  monument,  vu  de  l'autre  côté  de 
la  rivière ,  avec  ses  jardins  élevés  sur  le  toit , 
est  vraiment  enchanteur;  on  le  prendrait  pour 
le  palais  deSémiramis ,  ou  un  de  ceux  des  fées, 
décrits  dans  les  Contes  arabes.  Ce  toit  en  ter- 
rasse ,  est  orné  d'un  bout  à  l'autre  d'un  par- 
terre planté  de  mille  espèces  des  plus  belles 
fleurs  que  produise  ce  pays  où  règne  un  per- 
pétuel printemps. 

On  entre  dans  le  palais  par  une  vaste  et  belle 
cour  fermée  d'une  grille  à  claire-voie  ,  dont 
les  barreaux  sont  en  bronze  verni  de  couleur 
bleue  et  dorés.  Une  terrasse  d'environ  trois 
pieds  de  hauteur ,  règne  sur  toute  la  longueur 
delà  façade  du  bâtiment.  De  la  terrasse  on  passe 
dans  un  grand  vestibule  carré ,  dont  les  murs  » 
de  même  que  ceux  des  autres  pièces ,  sont  revê- 
tus d'albâtre ,  depuis  l'architrave  jusqu'à  la  cy- 
maise; tous  les  soubassements  le  sont  en  granit  ^ 
en  marbre  verdâtre  ou  d'autres  couleurs  fon- 
cées. Sur  la  droite  et  au  fond  de  ce  vestibule, 
est  un  bel  escalier  à  double  rampe ,  dont  les 
marches  sont  en  marbre  bleu- vert  et  en  granit 
rouge,  ce  qui  produit  l'agréable  effet  d'une 
jnarqueterie ,  ou  espèce  de  mosaïque.  La  coupe 
de  cet  escalier  est  de  la  plus  grande  hardiesse; 
jyi  ferait  honneur  sm  célèbre  ajTchiitçctâ  qui  a 


TOPOGHIPHIE.  149 

donné  le  dessin  de  la  superbe  galerie  du 
Louvre.  Celle  du  palais  que  je  décris ,  quoique 
belle  9  n^égale  sans  doute  pas  la  galerie  de 
Perrault  ,  dont  la  noble  colonnade  est  un 
des  plus  rares  chefs-d'œuvres  d'architecture  ; 
mais  elle  est  cependant  d^un  style  pur,  d'une 
noble  simplicité  et  d'un  très-bon  goût;  au  total» 
elle  n'est  guères  inférieure  aux  monuments  de 
la  Grèce  ;  elle  est  fermée  ,  et  ne  reçoit  de  jour 
que  par  six  larges  croisées  de  front  et  deux 
sur  chaque  côté  :  cette  construction  était  né- 
cessaire pour  l'espèce  d'ornement  dont  on  se 
proposait  de  la  décorer. 

Rien  dans  le  monde  n'égale  la  richesse ,  la 
magnificence  de  cette  galerie  du  palais  de  La- 
hor  ;  sa  décoration  surpasse  peut-être  tout  ce 
que  la  brillante  imagination  des  poêles  orien- 
taux a  composé  dans  ce  genre;  et.  le  'fécond 
génie  de  l'auteur  des  Mille  et  une  Nuit ,  dans 
ses  fantastiques  descriptions  de  ses  palais  de 
fées  9  semble  n'avoir  qu'ébauché  le  tableau  de 
toutes  les  magnificences  qui  se  trouvent  réu- 
nies dans  celui  de  Ferokchir  :  Voici  le  détail 
des  choses  merveilleuses  qui  s'y  voient. 

Les  murs  et  le  plafond  de  la  galerie  sont  re- 
Tetus  de  glaces  en  cristal  de  roche ,  assemblées 
et  réunies  avec  tant  d'exactitude  et  d'art,  qu'on 
les  croirait  être  d'un  seul  jet;  cela  seul  est  d'un 
prix  inestimable,  produit  un  effet  surprenant 
#t  admirable  »  et  surpasse  toute  la  richesse  des 


l5o  TOPOGEXPHIE.. 

décorations  et  des  ameublements  de  touts  les 
palais  royaux. 

Une  treille  aussi  étendue  que  cette  galerie  , 
se  développe  sur  les  murs ,  et  garnit  tout  le 
plafond:  elle  .part  de  six  ceps  en  or  massif , 
distribués  sur  les  deux  longs  côtés.  Ce  travail 
en  filigrane  ,  est  de  la  plus  grande  beauté ,  et 
Ton  ne  sait  ce  que  Ton  doit  le  plus  admirer, 
ou'  de  la  richesse  du  métal,  ou  du  fini  de 
l'ouvrage ,  ou  de  l'immense  quantité  de  pierres 
précieuses  et  de  perles  que  Ton  y  a  employées; 
car  indépendamment  de  la  prodigieuse  quan- 
tité d'agathes,  d'émeraudes,  de  rubis,  de  sa- 
phirs qui  forment  les  grappes  de  raisins,  on 
y  voit  encore  quantité  d'autres  pierres  fines 
avec  lesquelles  ou  a  figuré  des  mo^uches ,  des 
abeilles  et  toutes  les  ei^pèces  d'insectes  qui  se 
nourrissent  du  fruit  ou  de  la  sève  du  sarment. 
Les  personnes  qui  n'ont  pas  une  juste  idée  de 
la  somptueuse  magnificence  du  luxe  et  du 
faste  des  Mogols ,  auront  sans  d(îute  de  la  peine 
à  croire  les  détails  de  cette  description  ;  elle 
est  cependant  de  la  plus  exacte  vérité.  Ce  su- 
perbe ouvrage  est  arrangé  avec  un  goût  si  ex-, 
quis,  que  malgré  l'éclat  de  tant  de  pierreries, 
dont  le  jeu  est  encore  augmenté  par  leurs  re- 
flets sur  les  glaces  qui  les  répètent  plusieurs 
fois ,  au  point  de  donner  de  la  lueur  pendant 
la  nuit,  elles  ne  fatiguent,  n'éblouissent  ni  ne 
choquent  la  vue.  On  évalue  la  somme  qu'ont 


•. 


TOPOGRAPHIE»  x5l 

coûte  ces  ornements  à  plus  de  quinze  cents  miU 
lions  de  francs.  Ainsi  on  a  réalisé  dans  le  pa« 
lais  des  M ogols  »  à  Lahor ,  ce  que  Timagination 
d'un  arabe  avait  créée  de  richesses  dans  un 
coin  de  la  terre  qui  certainement  était  loin  de 
pouvoir  les  posséder. 

Les  autres  ouvrages  les  plus  remarquables 
de  ce  palais  sont  le  trône  et  la  baignoire  du 
barem.  La  première  de  ces  pièces  fut  trans- 
portée à  Déli ,  quelques  années  après  la  terrible 
et  mémorable  invasion  de  Tamas-Kouli-Kan. 
Je  ne  me  propose  d'en  parler  que  lorsque  je 
ferai  la  description  de  cette  ville  célèbre^  qui 
fut  détruite  et  rétablie  en  moins  de  douze  an- 
nées. La  baignoire  est  une  pièce  moins  curieuse 
et  moins  belle  que  riche ,  et  sous  ce  rapport  ne 
mériterait  pas  autant  de  fixer  la  curiosité  que 
la  treille  dont  je  viens  de  parler. 

Cette  baignoire ,  dont  les  Indous  particuliè- 
rement font  un  article  important  dans  Fameu- 
blement  de  leurs  maisons  ^  est  d'agathe  orien* 
taie  y  de  plusieurs  pièces ,  serties  avec  dealames 
d'or.  Sa  forme ,  presque  gigantesque ,  présente 
la  figure  d'un  de  ces  bateaux  de  ]^aisance  dana 
lesquels  on  se  pi*omène  sur  le  Gange  et  les  autres 
rivières  de  l'Indoustan ,  bateaux  connus  sous  le 
nom  de  bazara ,  qui  ont  leur  poupe  très-ex- 
haussée.  On  peut  imaginer,  d'après  cela,  sa 
prodigieuse  capacité  :  elle  contient  environ  huit 
muids  d'eau  de  rose  ;  cai*  tel  est  le  rafiuemeni 


l52  TOPOGRAPHIE. 

du  luxe  des  Mogols ,  qui ,  avant  qu^ils  n'eussent 
fait  la  conquête  de  ce  pays ,  menaient  la  vie  la 
plus  malheureuse  et  la  plus  rude  dans  leurs 
stériles  et  agrestes  déserts.  Mais  depuis  qu'ils 
sont  maîtres  de  Tlndoustan^  ces  hommes  se 
sont  tant  amollis  qu'ils  ne  sauraient  prendre  de 
bains  que  d'eau  de  rose.  Il  est  vrai  qu'elle  n'est 
pas  aussi  rare  dans  ce  pays  qu'en  Europe ,  et 
que  le  moindre  particulier  en  fait  un  usage 
continuel.  Dans  les  fêtes  des  Indous ,  point 
de  cérémonies  sans  eau  de  rose  ^  que  l'on  jette  ^ 
ou  plutôt  dont  on  inonde  tous  les  convives* 
Cette  eau  est  tellement  recherchée  chez  ce 
peuple ,  qu'elle  joue  un  grand  rôle  même  dans 
la  cuisine  ^  soit  pour  assaisonner  les  mets ,  soit 
pour  aromatiser  les  confitures ,  ou  faire  des 
boissons  rafraîchissantes. 

Toutes  les  autres  pièces  particulières ,  tant 
le  harem  que  les  salons  du  palais  de  Ferok-- 
chir  9  correspondent  à  la  magnificence  de  là 
galerie  que  j'ai  décrite.  Tous  les  murs  brillent 
de  l'éclat  de  l'or  et  du  lapis  lazuli  dont  ils  sont 
incrustés  ;  le  beau  granit  rouge  que  fournit  les 
montagnes  de  la  partie  septentrionale ,  y  par** 
mente  les  moulures  des  trumeaux  et  quelques 
portions  rentrantes ,  ainsi  que  les  corniches  « 
et  ajoute  à  l'embellissement  et  à  là  somptuo- 
sité de  ce  palais. 

Dans  la  salle^du  trône ,  ou  plus  exactement;' 
la  pièce  dans  laquelle  il  était  placé  9  il  y  a  pour 


TOPO   O  R   À   P  H  I  E.  l53 

décoration  particulière  un  péristile  à  double 
rang  de  colonnes ,  d^un  stjle  pur ,  élégant  et 
majestueux.  Les  fûts  des  colonnes  du  premier 
rang  sont  de  porphyre ,  d'une  seule  pièce ,  de 
même  que  leurs  chapitaux  :  les  fûts  de  celles 
du  second  rang ,  éloignés  des  premières  à  la 
distance  environ  de  six  pieds  ,  aussi  d'une 
seule  pièce ,  sont  d'une  espèce  de  mica  laiteux , 
demi-transparent.  Cette  pierre  ,  de  la  plus 
grande  beauté  par  sa  couleur  blanc  -de-lait  ar- 
genté ,  est  jaspée  de  veines  rose  et  citron ,  ce 
qui  la  rend  précieuse  et  en  relève  l'éclat.  L'or- 
donnance ,  la  régularité  de  ce  salon  circulaire 
en  fait  une  pièce  charmante ,  je  dirai  même 
superbe,  et  digne  de  la  majesté  de  princes, 
dont  quelques-uns  prenaient  le  titre  de  rois  de 
l'univers. 

C'est  dans  le  palais  de  Lahor  que  l'empereur 
Sha-Moudin  ,  prince  philosophe  ,  fit  cons- 
truire sur  les  extrémités  deux  colombiers,  dans 
chacun  desquels  on  nourrissait  un  grand  nom- 
bre de  cette  belle  espèce  de  pigeons  de  l'Indou- 
8tan^  de  la  plus  forte  race  connue,  et  que  l'on 
nomme  pigeon  danseur.  Ce  bel  oiseau,  remar- 
quable par  ses  formes  gracieuses ,  par  son  plu- 
mage, et  sur-tout  par  son  encolure,qui  lui  donne 
un  poitrail  très-élevé ,  se  dresse  avec  facilité  à 
Fart  des  batailles  ;  il  apprend  à  combattre  corps- 
à- corps  à  la  hussarde  >  ou  en  phalange  rangée 


l54  TOPOGRAPHIE. 

comme  les  soldats  les  mieux  disciplinés.  Sha--^ 
Moudin  »  ennemi  dëclarë  de  la  guerre ,  quoi- 
que très-courageux ,  et  qui  fut  assez  heureux 
pour  ne  pas  troubler  son  pays  pendant  un 
règne  de  plus  de  vingt-sept  ans ,  prenait  plai- 
sir à  faire  combattre  ses  pigeons.  Les  beaux- 
arts  et  les  sciences  ,  qu^il  aimait  ,  Tavaient  su 
garantir  du  vertige  des  conquêtes ,  dont  ses 
prédécesseurs  avaient  été  tourmentés  ,  et  nie 
voulant  pas  faire  faire  la  guerre  à  ses  sujets» 
mais  sentant  ta  nécessité  à  un  prince  d^étudier 
la  science  des  combats ,  comme  il  le  disait  lui- 
même  ,  s^amusait  à  faire  attaquer  les  pigeons^ 
d^un  colombier  par  ceux  de  l'autre.  11  les 
commandait  en  persan  de  la  voix  ,  ou  par  des 
signes  ,  avec  un  drapeau  qu'il  agitait  tantôt 
d'une  manière  et  tantôt  d'une  autre  ,  suivant 
qu'il  voulait  ordonner  l'attaque  ou  la  retraite» 
Ces  oiseaux  dociles  ,  et  dressés  aux  évolutions 
militaires ,  exécutaient  avec  la  plus  grande  pré* 
cision  9  comme  de  vieilles  bandes ,  aux  signaux 
qu'il  leur  donnait ,  les  différents  mouvements 
qu'on  voulait  qu'ils  fissent  pour  avancer  ou  se 
replier.  Tels  étaient  les  délassements  que  ce 
grand  prince  aimait  à  prendre  pour  occupeF 
ses  loisirs,  et  l'empêcher  de  se  livrer  à  son 
goût  naturel  pour  les  conquêtes ,  goût  dont  il 
avait  hérité  de  ses  ayeux  »  et  qu'il  chercha  k 
réprimer  pendant  toute  sa  vie» 


TOPOGRAPHIE*  ]t55 

Il  me  reste  à  parler  de  la  belle  mosquée  du 
palais,,  et  du  jardin  de  la  Bégom  (i),  parties 
non  moins  intéressantes  à  décrire  que  ses  ma* 
gnifiques  salons. 

Ce  parterre  est  à  la  vérité  peu  étendu ,  mais 
il  est  d^une  si  élégante  distribution  ,  qu^on  le 
croirait  très-vaste.  Aucune  partie  ne  s'y  con- 
fond ,  et  Ton  n'y  trouve  nulle  part  de  ces  mas- 
sifs symétriques  uniquement  plantés  de  (leurs, 
comme  le  sont  nos  jardins  de  France.  .C'est  la 
nature  que  l'on  a  imitée ,  mais  cette  belle  na«- 
ture  du  plus  superbe  climat  de  la  terre ,  et  non 
celle  copiée  d'après  un  site  fantastique,  où  l'art 
se  fait  apercevoir  à  chaque  pas.  Dans  ce  jar- 
din ,  d'où  l'on  a  écarté  toute  espèce  d'ordon- 
nance compassée,  on  trouve  à  côté  de  l'oranger 
et  du  citronier  le  mangousàn ,  fruit  exquis  » 
et  qui  dpnne  l'idée  de  l'ambroisie  que  l'on  ser- 
vait ,  nous  dit  le  divin  Homère ,  sur  la  table 
des  Dieux  ;  plus  loin  ce  sont  des  grenades  sans 
pépin  ,  cultivées  à  côté  du  jamnani  ;  l'abri- 
cotier du  Cachemire  ,  dont  les  fruits ,  d'une 
étonnante  grosseur ,  réunissent  aux  couleurs 
de  la  rose  la  douceur  et  le  suave  parfum  de 
l'ananas  et  de  la  pèche.  Sous  ces  beaux  arbris- 
seaux on  cultive  les  tulipes,  les  diverses  espèces 
d'anémones ,  d'oeillets  et  de  rosiers.  Là  ce  sont 


(i)  Ce  sont  les  épouses  des  empereurs  à  qui  l'on  donne  ce 
titre,  comme  en  Turquie  on  nomme  Sultane  la  femme  fayoritt 
du  grand-seigneur. 


X56  TOPOGRAPHIE. 

des  ananas  à  couronne  et  sans  couronne  ^  qui 
mêlent  leur  parfum  à  celui  de  la  mongri  double 
et  simple  (i)  ;  plus  loin  on  trouve  le  ïilas ,  que 
nous  nommons  lilas  de  Perse  ,  à  côté  du 
lonki  (2)  et  de  la  suave  et  belle  sirini ,  fleur 
qui  a  donné  son  nom  à  la  capitale  du  Ca* 
chemire. 

Au  centre  de  ce  paradis  terrestre  on  voit  un 
charmant  bassin  dodécagone ,  revêtu  en  marbre 
de  toutes  les  couleurs ,  entre-mêlé  de  ce  beau 
granit  dont  j'ai  déjà  parlé  (3) ,  très-souvent  em- 
ployé par  les  Indous ,  à  cause  de  sa  belle  cou- 


(i)  Cette  plante  produit  une  petite  fleur  blanche,  en  rose,, 
•emblable  à  celle  du  jasmin  d'Arabie. 

(3)  C'est  une  espèce  de  chèvre-feuille  très-agréable ,  et 
jparopre  à  garnir  un  Kiosque. 

(3)  Cette  espèce  de  granit  ,  que  la  nature  à  pris  plaisir  à 
placer  dans  l'Indoustan ,  est  véritablement  la  plus  belle  de  toutes 
les  pierres  de  taille  ;  sa  dureté  autant  que  sa  beauté  semblent 
le  destiner  à  la  construction  des  grands  édifices. 

Cette  production  et  les  deux  espèces  de  végétaux,  Vagoîocùm 
•t  le  paroul,  suffiraient  seules  pour  donner  à  ce  pays  toute  la 
renommée  et  les  avantages  qu'il  a  acquis  depuis  une  si  longuA 
période  de  siècles ,  par  l'industrie  de  ses  habitants'^  par  aet 
arts  et  ses  manufactures.  Uagolocon  est  un  arbre  qui  .produit 
trois  substances  difiPérentes  ,  et  toutes  trois  d'un  grand  prix. 
Son  ecorce  donne  le  parfum  nommé  bois  d'aigle  ;  l'aubier ,  on 
nemède  employé  dans  uû  grand  nombre  de  maladies  ,  et  connu 
•ous  le  nom  de  calombe  ,  de  bois  jaune  de  la  Chine  et  à'agolo* 
eum  ;  enfin ,  la  partie  ligneuse  est  ce  bois  si  renommé  ,  appelé 
bois  de  rose  ,  et  que  l'ébénisterie  emploie  dans  tant  de  jolîi 
fNvrrages.  Le  -paroul ,  par  sa  propriété  de  guérir  radicalement 
la  pierre  ou  calcul  de  la  vessie ,  est  un  présent  inappréciable' 
ig^ne  la  nature  a  £ût  au  climat  de  llnde. 

\ 


TOPOGRAPHIE.  l6j 

leur  écarlate  ,   quHls  aiment  çL^  prédilection  , 
ainsi  que  celle  jaune  et  rose. 

Autour  du  bassin  on  a  plante  quatre  rangs 
d^arbres  à  fleur ,  que  les  Indous  désignent  sous 
le  nom  de  karkème ,  végétal  inconnu  à  notre 
climat  et  à  la  botanique.  Ces  allées  présentent 
la  même  figure  poligonale  que  le  bassin  qu'elles 
ornent  si  agréablement  ,   par  le  parfum  du 
Larkème ,   et  la  forme  charmante  de  ce  joli 
arbre ,   qui  fait  la  boule  dans  la  partie  infé^ 
rieure,  et  s'élève  ensuite  en  pyramide  conique. 
Indépendamment  de  tous  ces  agréments ,  le  kar« 
kème  en  présente  encore  qui  ne  se  trouvent 
dans  aucun  autre  arbre.    C'est  sur  ce  végé- 
tal que  les   mouches  phosphoriques  ,    vul- 
gairement nommées  vers  luisants  ,  aiment  à 
chercher  leur  nourriture  ;  et  comme  il  fleurit 
pendant  tput  le  temps  de  la  belle  saison ,  qui 
dure  cinq  mois ,  la  propriété  qu'il  a  d'attirer 
ces  insectes  produit  le  spectacle  de  la  plus  ma- 
gnifique illumination ,  et  que  l'art  ne  pourrait 
jque  difficilement  imiter.    Le  nombre  prodi- 
gieux de  vers  luisants  groupés  sur  toutes  les 
feuilles  et  les  rameajix ,  de  la  cime  aux  der- 
nières branches,  jette  un  volume  si  considérable 
de  feu  et  de  lumière ,  que  l'on  peut  distin- 
guer tous  les  objets ,  même  à  une  grande  dis^ 
tance  ;  et  l'on  croirait  voir  des  arbres  en  feu* 
Ce  coup-d'œil  est  ravissant ,  et  dure  pendant 
loiite  la  nuit»  Les  scèaes  ^u'il  préseate  ae  va^i 


l58  TOPOGRAPHIE.  / 

rient  par  le  changement  de  position  des  moU'^ 
ches  phosplioriques ,  et  selon  la  place  qu'oc* 
cupe  celui  qui  l'observe.  Je  ne  conçois  pas 
de  peinture  qui  puisse  rendre  les  effets  admi- 
rable d'un  tableau  aussi  extraordinaire ,  aussî 
pittoresque  et  aussi  varie. 

La  mosquée  ou  chapelle  de  l'empereur,  est 
un  petit  édifice  circulaire,  ayant  68  pieds  de 
diamètre,  établi  sur  des  arcades  liées  ensemble 
par  des  pendentifs;  construction  hardie  et  qui 
est  sans  doute  imitée  des  basiliques  de  Cons« 
tantinople  et  de  Salonique.   Ces  arcades  sont 
soutenues  par  de  doubles  colonnes  de  cette 
espèce  de  mica  laiteux  dont  j'ai   parlé  plus 
haut.  Il   faut  avouer   que  le  dôme  de  cette 
mosquée  a  quelque  chose  d'imposant,    quoi- 
que les  détails   en  soient  mesquins  et   trop 
chargés  d'ornements.  Autour  du  plan  circu- 
laire on  a  pratiqué  quatre  vestibules  tournés 
vers  chacun  des  points  cardinaux  du  monde; 
celui  qui  se  trouve  au  levant ,  qui  est  le  côté 
de  l'entrée ,  a  en  outre  un  avant- vestibule  de? 
la  longueur  de  tout  l'édifice  ,  et  qui  forme  sat 
façade.  C'est  dans  cette  salle  que  l'empereui* 
quitte  sa  chaussure  pour  entrer  dans  le  temple 
de  sa  croyance. 

La  loi  de  Mûhomet  interdisant  d'orner  les 
mosquées  avec  dé  l'or  et  l'éclat  des  pierrtrîes  t 
ceUë-ci,  d'après  cette  défense,  ne  l'a  pas  été 
avise  ces  matières,  comme  toutes  les  autres 

*  ..V 


TOPOGRAPHIE.  iSg 

pièces  de  ce  palais;  mais  on  a  revêtu  touts  ses 
Qiurs  de  marbres ,  de  lapis  et  d^albàtre  qui , 
sculptés  ayec  soin ,  font  une  décoration  agréa- 
ble et  d'un  très-bel  effet. 

Sur  les  quatre  angles  extérieurs ,  on  a  cons- 
truit quatre  minarets  ayant  quatre  étages  mar- 
qués par  une  galerie  tournante  pratiquée  sur 
leur  pourtour  ;  ils  se  terminent  par  un  toit  en 
dôme  pyramidal  très-élevé.  Il  faut  convenir 
que  rien  n'est  plus  élégant  ni  plus  léger  que 
la  construction  de  ces  minarets ,  dont  le  style 
est  pur,  d'une  noble  simplicité  et  delà  plus 
grande  hardiesse.  Ces  tourelles  qui  servent  aux 
cbaoux  pour  appeler  le  peuple  à  la  prière , 
tiennent  lieu  de  nos  clochers ,  et  c'est  par  cette 
raison  qu'on  les  élève  le  plus  possible.  Celles 
que  je  décris  ont  127  pieds  de  hauteur^  sur 
un  diamètre  de  19  pieds  hors  d'oeuvre;  pro- 
portion qui  ajoute  à  leur  élégance  et  les  fait 
paraître  si  légères. 

Avant  d'achever  la  description  de  la  ville 
de  Lahor  et  du  palais  impérial  qu'elle  renfer- 
me dans  ses  murs,  je  n'oublierai  point  de  dire 
que  c'est  Jà  que  se  fit ,  par  un  heureux  ha- 
dard ,  la  découverte  de  l'essence  de  rose  et  du 
procédé  par  lequel  on  extrait  de  cette  char- 
mante fleur  ce  parfum  délicieux,  si  généra- 
lement estima  à  présent  en  Europe,  autant^ 
pour  le  moins ,  qu'il  l'est  dans  l'Iade  et  dant ' 
tout  l'Orient* 


ï6o  TOPOGRAPHIE. 

La  Bëgom  favorite  de  Sha-Jehaan ,  qui ,  de 
femme  de  Chamelier  devint  la  première  épouse 
d'uu  empereur  de  Dëli ,  par  les  grâces  et  leg 
charmes  de  son  esprit  et  de  sa  figure ,  était 
sans  cesse  occupée  à  chercher  dans  ses  moyens 
de  plaire,  le  secret  de  conserver  rascendant 
que  lui  avait  laissé  prendre  son  royal  époux, 
et  qu'un  caprice  pouvait  lui  faire  perdre.  Cette 
belle  persanne  imaginait  et  employait  tour-à- 
tour  tous  les  genres  de  dissipation  et  de  plai-^ 
sirs  povu'  dominer  ce  prince  faible ,  volage  » 
voluptueux  et  sans  caractère  ;  par  là  cette  prin- 
cesse fière  et  ambitieuse  satisfaisait  son  désir 
de  gouverner  Tétat,  et  préparait  de  loin  la 
réussite  du  projet  qu'elle  avait  d'assurer  à  son 
fils  la  couronne  de  ce  grand  empire ,  qui  ap- 
partenait de  droit  au  fils  d'une  autre  bégonu 
Tantôt  l'intérieur  du  harem  se  transformait  en 
une  foire  où  les  plus  jolies  courtisannes  da 
sérail  tenaient  de  petites  boutiques  remplies  de 
bijouteries  et  des  étoffes  les  plus  élégantes ,  qui 
étaient  distribuées  aux  dames  du  harem;  une 
autre  fois  on  projetait  une  partie  de  campagne 
ou  de  chasse,  ou  une  promenade  dans  les  en- 
droits les  plus  agréables  des  environs,  ou  dand 
les  provinces  voisines;  chaque  jour  les  plaisirs 
de  la  veille  étaient  remplacés  par  des  jouis* 
sauces  nouvelles:  mais  la  bégom  croyant  mieu:fc 
plaire  encore ,  imagina  de  faire  baigner  l'em*- 
pereur  avec  elle  dans  une  petite  wer  d'eau  de 

roM 


TOPOGRAPHIE.  l6l 

rose;  baia  voluptueux  et  enchanteur ,  qu'elle 
prépara  en  faisant  remplir  de  ce  lluide  le  bas- 
sin du  jardin  que  je  viens  de  décrire  plus 
haut. 

Mais  les  rayons  du  soleil  faisant  chaque  jour 
évaporer  les  parties  aqueuses  de  Teau  de  rose  , 
réunissaient  ainsi  l'essence  qu'elle  contenait ,  et 
qur  vint  à  surnager  à  la  superficie  de  l'eau  eii 
plusieurs  petits  flocons.  On  ne  connaissait  pas 
encore  cette  substance  essentielle  et  précieuse, 
qui  se  montrait  comme  une  espèce  d'huile, 
que  la  nature  avait  extraite  seule;  mais  en 
l'examinant,  on  ne  tarda  pas  à  reconnaître 
combien  était  précieux  ce  que  l'on  prenait 
pour  un  sédiment  dégoûtant.  L'odeur  suave 
que  cette  substance  exhalait  fut  analysée  par 
les  chimistes ,  qui  ne  tardèrent  point  à  l'imiter 
dans  leurs  laboratoires.  C'est  de  cette  manière 
que  l'on  eut  l'idée  d'extraire  de  la  rose  une 
essence  si  recherchée  depuis ,  d'abord  dans  les 
harems  des  princes  et  par  les  dames  de  l'fn- 
doustan ,  et  ensuite  dans  les.  autres  pays  de 
l'Asie ,  de  l'Afrique,  de  l'Europe;  et  l'on  dut  à 
l'ambition ,  plus  encore  qu'à  la  volupté ,  un 
parfum  dont  le  nom  seul  rappelé  cette  dernière 
et  semble  en  être  le  synonime  :  parfum  exquis 
et  rare  ,  et  qui  sera  toujours  très-cher ,  même 
dans  rindoustan ,  bien  que  l'on  y  cultive  les 
roses  en  plein  champ,  comme  dans  les  autres 
contrées  on  cultive  les  graminées  nécessaires  à 
Tome  L  n 


l62  TOPOGRAPHIE. 

la  vie.  Revenons  à  Lalior ,  et  finissons  de  faire 
connaître  cette  ville. 

Toutes  ses  rues,  alignées  et  belles,  sont  plan- 
tées (le  deux  allées  d'arbres,  lesquels,  avec  les 
parterres  qui  sont  sur  le  toit  des  maisons ,  font 
tin  effet  charmant,  qu'il  est  plus  facile  de 
sentir  que  d'exprimer.  Les  maisons  de  cette 
ville  sont  toutes  uniformément  bâties ,  peu  éle- 
vées et  sans  aucune  espèce  d'ornement  ;  mais 
la  voie  impériale  qui  mène  à  Déli,  et  de-là  à. 
Agra  ,  sans  être  très-spacieuse ,  est  cependant 
bien  entretenue  et  plantée  de  grands  arbres 
qui  changent  une  route  de  plus  de  cent  vingt 
lieues  ,  pour  ainsi  dire  en  une  promenade 
charmante  ,  où  l'on  se  trouve  partout  sous 
l'ombrage  délicieux  de  beaux  platanes ,  qui 
ont  plus  de  deux  siècles  d'existence. 

Une  autre  route  semblable  à  la  première  , 
conduit  au  Cachemire ,  en  traversant  l'enceinte 
des  montagnes  qui  entourent  cette  belle  con- 
trée ,  que  les  Mogols  désignaient  Irès-expressî- 
vement  sous  le  n(>m  du  Jardin  des  Jardins* 
Après  avoir  franchi  cette  clôture  naturelle,  la 
voie  ou  grande  route  continue  jusqu'à  Sirina- 
gar,  capitale  de  cette  province,  et  qui  est  la' 
seconde  des  résidences  impériales  ,  que  je  vais 
faire  connaitre  par  une  description  aussi  ra- 
pide que  la  précédente. 

On  ne  peut  pénétrer  dans  cette  vice-royauté 
qu'après  avoir  franchi  la  chaîne  des  monts  qui 


TOPOGRAPHIE.  l63 

renceignent ,  et  qu'on  a  coupée  ,  comme  je 
Tai  dit  tout-à-l'heure ,  en  un  seul  endroit  pour 
ouvrir  un  passage  à  la  route.  Ce  travail  est  at- 
tribué à  Cachep ,  petit  fils  de  Brouma ,  qui  en 
fut  le  premier  roi.  Ce  personnage  illustre  de  la 
mythologie  des  Indous,  y  figure  de  même 
qu'Hercule  dans  celle  des  Grecs.  Cachep ,  sui- 
vant la  tradition ,  coupa  cette  montagne  poxir 
faire  écouler  les  eaux  qui  inondaient  la  très- 
vaste  plaine  formant  depuis  lors  le  pays  qui  a 
porté  son  nom ,  et  qui  s'est  appelé ,  à  cause  de 
ce  travail,  Cachep  -mer  ^  ce  qui  signifie  la 
montagne  de  Cachep.  Ce  même  héros  tua  une 
bête  féroce  qui  ravageait  le  pays  de  Réké ,  à 
présent  nommé  Penje-abe.  Je  borne  ici  à  ces 
deux  traits  les  rapports  qui  existent  entre 
l'Hercule  des  Grecs  et  le  Cachep  des  Indous, 
en  ce  que  l'une  et  l'autre  mythologie  appelle 
leurs  travaux.  Certes,  Hercule  séparant  les  ro- 
chers de  Calpé  et  Abyla  ,  pour  donner  pas- 
sage à  la  Méditerranée ,  et  Cachep  coupant  la 
montagne  Haripar ,  pour  dessécher  un  pays 
qu'il  veut  peupler ,  présentent  une  ressemblan- 
ce qui  ne  permet  pas  de  douter  que  les  tra- 
vaux attribués  à  ce  dernier  n'aient  donné  l'idée 
de  ceux  que  l'on  dit  avoir  été  achevés  par 
Hercule.  Ma^  conjecture  n'est  point  gratuite , 
puisqu'il  est  prouvé  que  c'est  de  la  mythologie 
des  Indous  qu'Homère  a  tiré  la  majeure  et  la 
plus  belle  partie  de  celle  des  Grecs.  Les  nomi 


l64  TOPOGRAPHIE. 

mêmes  des  Kéros  de  l'indoustan  sont  devenus  , 
par  des  anagrammes  heureuses ,  ceux  des  per- 
sonnages célèbres  qu'Homère  a  mis  en  action  ; 
et  Tantlquitë  des  Indous  constatée  aujourd'hui 
par  des  recherches  exactes ,  qui  fournissent 
des  preuves  incontestables ,  change  ces  con- 
jectures en  faits  historiques. 

La  coupure  attribuée  à  Cachep  ,  et  le  défilé 
qu'elle  forme, s'appellent  porte  cachemirienne , 
parce  qu'il  faut  nécessairement  franchir  ce 
passage  pour  entrer  dans  ^cette  charmante  et 
fertile  contrée,  et  que  c'est  la  seule  route  qui^ 
conduise  de  Lahor  à  Sirînagar.  On  découvre 
cette  ville  aussitôt  que  l'on  est  parvenu  à  l'en- 
droit de  la  montagne  nommé  Darvagea  :  son 
aspect  est  délicieux  par  ses  jardins  en  terrasses, 
par  les  canaux  qui  la  traversent ,  par  les  allées 
qui  ornent  ses  rues  ;  enfin  ,  par  les  points  de 
perspectives  divers ,  qui  se  développent  à  la 
vue  sur  toute  l'étendue  de  la  vallée,  lorsqu'on 
a  atteint  la  porte  cachemirienne.  Sirinagar  est 
assis  dans  la  plaine ,  à  quatre  petites  lieues  de 
la  ceinture  des  monts  qui  renferment  la  pro- 
Tince  et  la  défendent  contre  toute  invasion  hosti- 
le. Un  lac ,  reste  des  eaux  qui  inondaient  toute 
cette  vallée ,  est  situé  à  une  lieue  environ  de  la 
ville  :  c'est  de  ses  eaux  que  sort  le  Sateludje, 
rivière  qui  traverse  Sirinagar  dans  toute  sa 
longueur  du  nord  au  sud,  et  qui ,  après  avoir 

arrosé  tout  soa  territoire  àxx,  midi  y  frwchi.  la 


TOPOGRAPHIE.  l65 

chaîne  des  montagnes,  et  parcouru  toute  la 
partie  orientale  de  la  province  de  Lahor ,  par- 
ticulièrement nommée  le  Pendje-abe,  va  enfin 
se  perdre  dans  l'Indus. 

Sirinagar  a  été  une  des  résidences  impéria- 
les des  Mogols;  mais  elle  était  plutôt  considé- 
rée comme  un  château  de  plaisance  que  comme 
un  palais  destiné  à  une  demeure  habituelle; 
ils  n'y  passaient  ordinairement  que  quelques 
mois  de  Tété ,  saison  où  le  Cachemire  présente 
la  plus  heureuse  température ,  par  la  fraîcheur 
de  l'air  produite  par  les  neiges  qui  couvrent 
les  sommets  des  monts  dont  ce  pays  est  entou- 
ré ,  et  qui  ne  fondent  entièrement  qu'au  mois 
de  septembre» 

La  ville  n'est  point  une  place  forte  ;  jamais 
elle  n'a  eu  besoin  de  remparts  pour  se  préser- 
ver des  attaques  brusques  ou  méditées  de  ses 
ennemis,  la  nature  l'ayant  suffisamment  ga« 
rantie  de  toute  espèce  d'entreprise  de  ce  genre, 
par  la  double  chaîne  de  très-hautes  montagnes 
presqu'inaccessibles ,  dans  laquelle  elle  l'a  cir- 
conscrite» 

Deux  petites  rivières  venant  de  l'orient ,  en- 
trent dans  ses  murs  par  le  côté  de  l'est ,  l'une 
par  le  haut ,  et  l'autre  vei'sle  bas  et  au  midi; 
et  elles  font  toutes  les  deux  confluent  avec  le 
Satludje. 

Le  palais  impérial  est  bâti  dans  un  site  char>- 
mant ,  à  la  distance  de  trois  quarts  de  lieues^» 


l66  TOPOGRAPHIE. 

au  nord-ouest  de  Sirlnagar.  Ses  plus*  grands 
agréments  lui  viennent  de  sa  position  au  mi- 
lieu de  campagnes  riantes  et  de  la  vue  en  pers- 
pective  de  la  plus  jolie  ville  que  Ton  puisse 
voir,  On  arrive  à  ce  château  par  un  superbe 
canal  qui  se  termine  devant  une  des  grilles  de 
la  cour ,  par  un  quai  au  milieu  duquel  de 
larges  degrés  conduisent  jusqu'aux  bateaux  où 
Ton  s'embarque  pour  parcourir  cette  plaine 
liquide  :  ses  bords  sont  plantés  de  dix  allées  de 
platanes  qui  s'étendent  sur  l'une  et  l'autre  de 
ses  rives,  et  ses  côtés  sont  revêtus  en  briques, 
de  même  que  le  fond ,  qui  est  large  de  quatre- 
vingt  pieds  environ ,  et  profond  de  seize ,  du 
fond  au  niveau  de  l'eau.  Les  jardins  du  palais 
sont  magnifiques  ,  et  se  développent  par  le 
couchant  jusqu'au  pied  de  la   chaîne   de  la 
montagne,  qui  en  fait  ainsi  un  parc  fermé  par 
la  nature.  Le  bâtiment  est  peu  considérable  et 
d'une  ordonnance  simple;  il  n'est  point  orné 
avec  cette  somptuosité  qui  distingue  les  palais 
•  de  Lahor,  de  Déli  ou  d'Agra,  qui  sont  les 
principales  résidences,  mais  il  a  des  beautés 
naturelles  qui  ne  le  rendent  pas  moins  recom- 
mandable. 

Dans  le  pourtour  de  la  cour  on  a  construit 
les  casernes  des  gardes;  leur  forme  est  circu- 
laire et  belle;  le  dessin  en  est  simple  et  grand, 
et  ces  bâtiments ,  quoique  placés  sur  la  façade 
du  château,  n'en  bornent  la  vue  d'aucun  côté. 


TOPOGRÀÎPHIE.  167 

Une  vaste  terrasse  de  sept  pieds  d'élévation 
règne  sur  toute  la  longueur  du  palais ,  qui  a 
180  pieds  sur  54.de  largeur.  Le  développement 
de  la  façade  orientale  est  décoré  d'une  galerie 
qui  orne  le  palais  ;  elle  est  soutenue  par  une 
file  d'arceaux  à  anse  de  panier  surbaissé ,  pos- 
tés sur  des  colonnes  de  marbre  gris  foncé.  Less 
proportions  en  sont  exactes  et  les  ornements 
simples.  L'ouverture  des  arceaux  est  de  treize 
pieds,  et  la  bauteur  des   colonnes  de  vingt- 
trois.  La  frise  est  surchargée  de  bas-reliefs , 
dont  les  figures  sont  sans  expression  y  et  tous 
les  ornements  de  mauvais  goût.  Cette  partie 
contraste  avec  le  reste  de   ce  palais,  qui  est 
très-simple;  il  est  même  étonnant  que  les  Mu- 
sulmans, qui  ne  peuvent  souffrir  aucune  fi- 
gure humaine  sculptée  en  ornement,  en  aient 
fait  placer  en  cet  endroit  de  si  mauvaises.  Les 
Indous ,   habiles  dans  presque   tous   les  arts , 
qui  en  sont  même  les  inventeurs,  de  même 
que  des  sciences ,  ont  laissé  au  berceau  '  «1  pein- 
ture et  la  sculpture  :  de  tous  les  beaux  arts,  ils 
n'ont  perfectionné  que  la  poésie;  il  est  vrai 
que  la  nature ,  dans  leur  climat,  étant  toujours 
riche ,  toujours  vivante,  ce  peuple  n'avait  pas 
besoin,  pour  ses  jouissances,  de  transporter 
sur  la  toile  ni  des  sites  magnifiques,  ni  de 
beaux    ciels    dont   il   avait    constamment   la 
réalité  sous  les  yeux;  ses  mœurs  lui  ayant 
d'ailleiurs  interdit  toute  société  frivole  entre 


l68  TOPOGRAPHIE. 

les  sexes ,  la  peinture  et  la  sculpture  ne  de-» 
Taient  pas  plus  être  en  honneur  chez  eux  que 
la  musique  ;  sa  religion  même ,  dans  son  ori- 
gine, n'étant  qu'un  pur  déisme,  bien  diffé- 
rente en  cela  de  celle  des  Egyptiens  et  des 
Grecs,  et  de  ce  qu'elle  est  devenue  aussi* de- 
puis ,  n'appelait  le  secours  d'aucun  de  ces  deux 
arts,  ni  pour  embellir  ses  fêtes,  ni  pour  repré- 
senter le  souverain  maître  de  l'univers  ou  quel- 
qu'un de  ses  attributs. 

Tout  le  palais  impérial  de  Sirinagar  est  en  . 
briques-  ou  en  murs  de  terre ,  élevés  entre  de« 
châssis,  et  cuits  après  leur  avoir  donné  tout  leur 
relief  ;  espèce  de  maçonnerie  très  en  usage 
dans  ces  conU'ées.  La  première  pièce  du  rez- 
de-chaussée  et  un  grand  salon  dans  lequel  ou 
entre  ,  de  la  galerie  dont  je  parlais  tout -à- 
l'heure ,  par  trois  grandes  arcades.  Sur  la  droite 
et  au  nord  sont  les  salles  du  Divan  et  d'au- 
dience publique,  et  leurs  bureaux,  et  sur  le 
côté  du  midi  se  trouvent  les  appartements  du 
monarque  ;  les  princesses  ont  les  leurs  au  pre- 
mier étage  y  qui  ne  recouvre  que  la  moitié  de 
la  longueur  de  ce  palais  ;  l'auti^e  partie  forme 
un  jardin  sur  la  terrasse  du  toit.  Ces  sortes 
de  jardins  placés  sur  toutes  les  maisons  d'une 
Tille ,  telle  qu'on  les  voit  à  Lahor  à  Sirina-  ' 
gar ,  etc.  sont  d'un  goût  général  dans  toutes 
les  provinces  septentrionales  de  l'Inde.  Rien 
n'est  plus  agréable  que  Teffet  que  présente  le 


TOPOGKAPHIE.  t^ 

coup-d'œll  de  ces  parterres  qui  couronnent 
tous  les  toits  ;  c'est  un  point  de  vue  d'optique, 
dont  il  serait  presqu'impossible  de  rendre  tout 
Je  charme  et  le  pre^iige  ,  qui  restent  empreints 
danslamëuioire  y  même  long-temps  après  que 
l'objet  n'est  plus  sous  les  yeux  de  l'observa- 
teur. Telle  est  au  moins  la  sensation  que  j'en 
ai  éprouvée,  et  que  mon  imagination  en  con- 
serve encore ,  quoique  vingt-cinq  années  se 
soient  écoulées  depuis  lors. 

On  aperçoit  le  palais  de  Sirinagar ,  d'une 
très-grande  distance  ,  par  la  blancheur  de  ses 
murs  revêtus  d'une  espèce  de  stuc ,  qui  se  fait 
avec  de  la  chaux.  Cette  composition ,  belle 
par  son  poli  et  sa  solidité,  est  une  découverte 
précieuse  pour  les  pays  chauds ,  car  les  mai- 
sons qui  en  sont  recrépies  sont  inaccessibles 
aux  insectes  de  même  qu'à  la  chaleur  (i).  Cette 
espèce  de  stuc  est  encore  propre  à  la  conser« 
vation  des  bâtiments ,  tant  eu  pierre  qu'en 
pisé,  en  briques  ou  en  bois;  ils  durent  des 
siècles  sans  avoir  besoin  d'être  réparés ,  lors- 
qu'on les  revêt  de  ce  crépissage. 


(i)  On  prépare  cette  composition  ayec  neuf  dixièmes  de  chaux 
éteinte  et  tamisée^  et  un  dixième  de  beau  gravier,  qu'on lavo 
soigneusement.  On  broyé  sur  du  granit  ce  mélange  en  Thumec- 
tant  de  fois  à  autre  ,  jusqu'à  ce  que  le  tout  soit  lié  en  pâte  très- 
fine.  C'est  dans  cet  état  qu'on  l'emploie,  .après  y  ayoir  mêlé  du 
lait  caillé,  du  sucre  brut,  des  blancs  d'œufs  et  du  beurre^  il 
€11  résulte  un  mastic  imperméable  et  presque  indéstrifictible. 


lya  '      TOPOGRAPHIE. 

C^est  dans  cette  résidence  que  les  empereur* 
Tenaient  passer  Tété,  pour  jouir  de  la  fraîcheur 
de  Fair  qui ,  dans  le  Cachemire  ,  est  toujours 
I)€aucoup  moins  chaud  que  dans  les  provinces 
deDëli  et  d'Agra.  J'ai  déjà  fait  ohserver  que 
Sîrînagar  est  situé  près  de' hautes  montagnes  ' 
qui  forment  une  vaste  ceinture  autour  du  Ca- 
chemire» Cette  chaîne  de  monts ,  qui  ont  à-peu- 
près  mille  à  onze  cents  toises  d'élévation  au-des- 
sus du  niveau  de  la  mer ,  se  trouvant  couverte 
de  neige  jusqu'en  juillet  et  même  jusqu'aux 
mois,  d'août  et  de  septembre ,  conserve  la  fraî- 
cheur sur  la  pente  du  côté  intérieur ,  qui  est 
lieaucoup  plus  couverte  de  très-hauts  arbres  » 
que  la  pente  du  revers.  Ces  deux  causes  cou- 
«îourent  à  rafraîchir  l'air  et  à  donner  du  se- 
rein pendant  les  nuits  de  la  belle  saison  ,  se- 
rein qui  tombe  régulièrement  depuis  dix  heu- 
res du  soir  jusqii'au  lendemain  vers  le  lever 
<I«  soleil  :  ainsi  on  jouit  pendant  le  printemps 
et  Tété  dans  un  pays ,  d'ailleurs  très  sec ,  des 
agréments  d'un  ciel  pur  ,  et  d'un  air  sain  et 
frais ,  et  de  campagnes  couvertes  de  fleurs ,  et 
produisant  dans  cet  espace  de  temps,  deux  ou 
trois  récoltes  de  graminées  et  de  fruits  exquis, 
lant  de  ceux  qui  sont  indigènes  que  de  toutes 
lés  autres  espèces  que  la  nature  a  placées  dans 
les  autres  climats  du  globe.  Telle  est  cette  pro- 
•vînce  charmante ,  qui  est  une  des  plus  fertiles 
d  des  plus  opulentes  de  tout  Tlndoustan ,  par 


TOPOGRAPHIE.  IJt 

ses  nombreuses  moissons ,  et  par  les  belles  lai- 
nes des  moutons  que  le  Cachemire  nourrît. 
Comme  je  me  propose  d'en  parler  dans  la  par- 
tie de  cet  ouvrage  où  je  traiterai  du  commerce , 
je  ne  m'arrêterai  pas  ici  à  ce  sujet,  non  plus 
qu'à  la  fabrication  des  châles  qui  se  font  à  Si- 
xinagar;  mais  je  ne  négligerai  pas  de  décrire 
un  phénomène  très-curieux  qui  s'opère  tous 
les  ans  dans  les  environs  de  cette  ville;  je  veux 
parler  de  la  fontaine  que  les  Cachemiriens 
nomment  Bararié  Sehindi{i)^  qui  jette  à  trois 
ou  quatre  pieds  de  hauteur  un  filet  bouillon- 
nant ,  de  la  grosseur  de  la  cuisse ,  d'une  eau 
froide  et  limpide.  Cette  source  abondante  est 
réputée  sainte  et  purifie  les  souillures.de  l'ame; 
elle  coule  toute  l'année ,  mais  elle  ne  jette  de 
l'eau  en  écume  bouillante  que  pendant  quinze 
à  vingt  jours  du  mois  de  mai.  Ce  singulier 
phénomène  n'a  lieu  que  le  matin ,  peu  après 
le  lever  du  soleil ,  à  midi ,  lorsque  cet  astre  est 
au  zénit ,  et  le  soir  vers  les  quatre  heures.  On 
ne  peut  attribuer  cet  effet  qu'à  l'action  de  ses 
rayons  tombant  immédiatement  sur  la  neige 
amoncelée  sur  la  montagne;  ce  qui  a  lieu  le 
matin  et  le  soir,  lorsque  les  rayons  passent 
entre  les  arbres ,  et  vers  le  milieu  du  jour ,  qui 


(i)  Ce  qui  signifie  eau  sacrée  et  purifiante  :  expression  figu* 
rée  ;  car  ces  mots ,  dans  le  sens  simple;  ne  signifient  que  source. 
d€  la  lune,  i 


tjZ  TOPOGRÀ]?HIE. 

estriastant  où  ils  tombent  verticalement.  Alors 
seulement  les  feux  de  cet  astre  peuvent  échauf- 
fer les  neiges  avec  assez  de  force  pour  les  fondre. 
Dans  les  autres  moments  de  la  journée  le  tronc 
des  arbres  et  leurs  feuilles  les  abritent  suffi- 
samment. L'eau  provenant  de  la  fonte  des 
neiges  s'infiltre  vraisemblablement  dan$  les  gêr-. 
cures  de  la  montagne ,  dont  la  base  est  de  gra- 
nit. L'abondance  de  ces  eaux  qui  se  réunissent 
dans  les  cavités  souterraines ,  et  qui  aboutissent 
parleurs  ramifications  à  la  fontaine,  en  pré- 
cipite le  cours ,  les  force  à  sortir  en  plus  grande 
masse  par  l'orifice  de  cette  source  ,  et  cet 
effort  produit  le  jet  et  le  bouillonnement  du 
lluide.  Telle  est ,  selon  moi ,  la  cause  physique 
de  ce  phénomène ,  qui  ne  se  reproduit  que 
pendant  le  mois  où  la  chaleur  est  la  plus  forte 
dans  cette  province»  Les  prêtres  Indous  (ipi 
ne  parle  que  de  ceux  de  l'âge  moderne)  ofii 
tiré  parti  de  cet  effet  tout  simple ,  en  Tattri- 
buant  à  un  prodige  de  la  divinité  dû  à  leur 
intercession.  Aussi  voit-on  accourir  en  pèle- 
rinage, de  toutes  les  contrées  de  l'Indoustau 
el  àes  pays  voisins ,  des  milliers  d'hommes  qui 
irieoneni  pour  se  purifier  aux  eaux  de  cette 
fontaine  sainte  et  miraculeuse ,  et  qui  distri- 
buent des  aumônes  abondantes  au  chef  des 
Santons  qui  garde  le  Bararié-Sehindi.  II  est 
certain  que  ce  phénomène  n'est  pas  seulement 
coxieux ,  et  que  les  salutaires  elfets  que  Voxk 


TOPOGRAPHIE.  lyS 

eu  éprouve  lorsque  Ton  s'y  baîgne  rendent 
cette  foutaine  vraiment  précieuse.  Elle  pixxlait 
le  même  effet ,  sur  quelques  personnes ,  que 
les  douches  froides  que  Ton  administre  ea 
Europe  en  de  certains  cas;  on  sait  que  ces 
douches  fortifient  les  fibres ,  et  donnent  du  ton 
au  système  nerveux. 

La  troisième  résidence  impériale  est  celle 
d'Agra ,  ville  située  sur  le  Gemna ,  une  des 
plus  fortes  rivières  de  la  partie  septentrionale 
de  rindoustan.  Agra  est  une  très-ancienne 
ville ,  qui  fut  fondée  par  Fetiloué  (i) ,  le  quatre 
cei^t  vingt-septième  roi  de  la  dynastie  de  fiàar. 
C'est  une  des  plus  grandes  cités  du  monde;  die 
est  assise  dans  une  immense  plaine.  Toute  la 
province  est  un  pays  presque  plat ,  et  extraor- 
dinairement  fertile.  Agra  était  anciennement 
connue  sous  le  nom  de  Feùlpour,  du  nom  de 
son  fondateur.  Mais  ayant  été  détruite  diffé- 
rentes fois  par  les  conquérans  qui  envahirent 
successivement  l'empire ,  l'historiographe  des 
empereurs  Mogols  en  attribue  la  fondation  à 
Eckbar  (vulgairement  Acbar),  qui  n'en  fut 
que  le  restaurateur  9  après  que  ce  prince  eut 
détruit  Déli ,  l'ancienne  demeure  des  empe- 
reurs de  la  dynastie  des  Gazenavites.  Cette  race 
Tatare ,  que  l'on  nomme  encore  Patane^  est  aussi 

(1)  Ce  fait  est  consigné  dans  TUittoire  de«  Indoui|  dontj'«i 
àé)k  eu  occacion  de  parler. 


174  TOPOGRAPHIE. 

connue  dans  les  provinces  septentrionales  sotis 
le  nom  d'AftVgaiis. 

Agra  porta  encore  le  nom  d'Eckbarabad  , 
qu'elle  conserva  pendant  tout  le  règne  de  cet 
empereur.  Sa  restauration  date  de  Tannée.  i585 
de  notre  ère  vulgaire  :  Eckbar  commença  par  y 
établir  son  palais ,  autour  duquel  les  grands 
de  FEmpire  et  les  principaux  officiers  de  la 
couronne  tirent  construire  leur  demeure  le 
long  du  Gemna.  Agra  est  donc  une  ville  im- 
mense ,  qui  compte  une  population  de  huit 
cent  mille  âmes ,  et  qui  a  environ  trois  lieues 
de  long  sur  une  largeur  médiocre  de  quatre 
cent  soixante  toises  ,  y  compris  la  partie  habitée 
par  les  Indous ,  et  qui  est  située  de  l'autre  côté 
de  la  rivière.  Une  foule  immense  d'étrangers 
la  fréquente  toute  l'année  ;  ils  y  sont  attirés  par 
le  commerce  et  la  commodité  des  caravense- 
rays ,  hôtels  magnifiques  élevés  par  la  munifi- 
cence du  prince  pour  recueillir  les  étrangers 
et  les  voyageurs. 

Le  palais  est  construit  sur  le  Gemna ,  et  placé 
sur  une  petite  dune  que  forme  la  berge  de  là  ri- 
vière. C'est  un  des  plus  beau  x  édifice  i  du  monde, 
d'un  bel  ordre  d'architecture  ,  grandiose  et 
d'une  très-grande  pro]  ortion  ;  décoré  avec 
toute  la  magnificence  d'un  grand  prince ,  qui 
réunissait  dans  sa  personne ,  à  un  grand  pou- 
Toir  ,  le  génie  et  le  goût  des  grandes  choses.  Il 
est  renfermé  de  mui's  en  terrasse  qui  formeut 


TOPOGRi^PHIE,  17S 

une  espèce  de  citadelle  à  la  ville ,  ou  pour 
parler  plus  exactement ,  cette  enceinte  est  sa 
seule  fortification.  Placé  ,  comme  je  Taî  dît , 
sur  une  ëminence ,  il  domine  sur  la  ville  de 
tout  côté.  Eckbar ,   ami  des  arts  ,  regardait 
Agra   comme  le  plus  beau  monument  de  sa 
gloire  ,  aussi  voulut-il  que  cette  ville  ,  qu  il 
avait  en  quelque  sorte  fondée ,  portât  son  nom. 
Mais  c'est  particulièrement  à  la  construction 
des  hôtels  publics ,  et  sur-tout  du  Palais  dont 
il  était  le  fondateur ,  qu'il  donna  le  plus  de 
soins.  Touts  les  murs  de  ce  dernier  édifice  » 
élevés  de  quarante-deux  pieds  ,    sont  de  ce 
granit  rouge  dont  j'ai  parlé  comme  de  la  plus 
belle  de  toutes  les  espèces  de  pierres  de  taille; 
la  maçonnerie  en  est  incomparable  :  il  Vest  pas 
possible  devoir  une  plus  belle  stéréotomie,  ni  de 
pouvoir  discerner  la  jointure  des  pierres.  Enfin, 
cet  immense  monument,  le  plus  bel  édifice  du 
monde ,  semble  n'avoir  été  bâti  que  d'une  seule 
masse.  Du  côté  de  la  rivière ,  le  palais  offre  le 
plus  bel  aspect:  les  croisées  et  les  balcons,  dis- 
posés avec  symétrie,   sont  du  meilleur  goùl;, 
et  ont  un  agrément  particulier ,  c'est  de  lais* 
ser  apercevoir  la  partie  de  la  ville  située  sur 
l'autre  rive  du  Gemna.   Ces  deux  parties  s'é- 
tendent sur  cette  rivière  en  forme  de  croissant, 
et  laissent  un  grand  espace  sur  la  grève ,  esptoe 
qui  fait  le  port ,  où  abordent  de;»  milliers  de 
bateaux  chargés  des  productions  les  plus  pre- 


176  TOPOGRAPHIE. 

cieuses  des  arts ,  ou  réservées  pour  les  bateaux 
des  voyages  et  les  parties  de  plaisance.  Uu 
fossé  large  et  profçnd ,  qui  tire  Teau  du  Gem- 
Ba ,  entoure  le  château ,  et  sert  de  garre  ,  lors 
des  débordements,  pour  mettre  à  l'abri  les 
bateaux  de  plaisance  et  ceux  du  commerce  ;  et 
sa  contrescarpe ,  qui  est  revêtue  en  pierre  de 
taille ,  forme  un  quai  où  Ton  décharge  com- 
modément les  marchandises  sur  des  marches  à 
grand  épatement ,  pratiquées  à  cet  effet  dans 
son  périmètre. 

Agra ,  qui  est  la  plus  belle  de  toutes  les  villes 
indiennes ,  par  le  nombre  et  la  beauté  de  ses  hô- 
tels et  des  caravanserays,  nemérite  aucune  atten- 
tion comme  place  de  guerre.  Ses  fortifications 
ont  été  élevées  par  les  successeurs  d'Eckbar , 
qui ,  n'ayant  ni  le  génie  ni  les  connaissances 
profondes  de  ce  prince ,  n'ont  fait  construire 
que  de  petites  tours  resserrées ,  et  qui  ne  peu- 
vent être  d'aucune  utilité  pour  la  défense  de 
cette  ville.  Elles  sont  si  mal  construites ,  que 
les  batteries  ne  peuvent  jouer ,  et  ne  sont  pas 
même  à  couvert  ;  mais  elles  flanquent  la  cam- 
pagne ,  et  se^'vent  d'éppu vantail.  La  place  du 
palais  est  sans  doute  la  plus  belle  cno^  du 
xponde;  elle  sert  de  marché  pendant  trois  jours 
de  la  semaine  ,  sans  que  jamais  elle  soit  en- 
co^ibrée,  malgré  le  nombre  de  marchands  et 
It;  concours  prodigieux  d'acheteurs  qui  s'y 
rendent  les  jours  de  foire.  Cette  place ,  la  plus 

vaste 


TOPOGRAPHÏB,  irjfj 

^asle  peut-être  qui  existé  dans  les  quatre  par* 
ties  du  monde ,  est  plantée  de  plusieurs  belles 
allées  de  platanes  très-hauts ,  bien  entretenus  ^ 
qui  donnent  un  bel  ombrage,  et  ne  gênent  eu 
aucun  endroit  la  libre  circulation.  Le  pour- 
tour forme  une  file  d'arceaux  du  côté  de  la 
place  ;  en  arrière  est  une  large  .galerie  élevée 
de  56  pieds  ,  et  couverte  en  voûte  plate ,  de 
même  que  les  magasins  qui  lui  sont  adossés 
sur  les  deux  tiers  de  son  périmètre.  C'est  le 
beau  quartier  d'Agra.  Cette  place  forme  une 
ellipse  prolongée  ,  dont  le  grand  axe ,  pris  du 
nord  au  sud  ,  a  deux  cent  vingt  toises  ,  et  le 
petit  axe  cent  trente.  Six  arcs  de  triomphes  , 
servant  de  portes  à  six  rues ,  séparent  les  masses 
de  boutiques  ou  magasins  dont  je  viens  de 
parler ,  et  sont  les  avenues  par  lesquelles  on 
entre  dans  l'Eckbar-Maydane-Chandé.  C'est  le 
ïiom  de  cette  place  superbe  ,  qui  signifie 
Mat^ché 'Impérial.  La  file  d'arceaux  dont  je 
viens  déparier,  du  côté  de  l'est,  laisse  voir 
en  perspective  le  palais  et  la  magnifique  grille 
qui  ferme  son  avant-cour. 

Au  milieu  de  l'Eckbar-Maydane-Chandé  on 
voit  la  statue  d'un  éléphant  qui  jette  de  l'eau 
par  sa  trompe  Cette  fontaine ,  d'un  genre  par- 
ticulier ,  est  d'un  très-bon  goût ,  du  plus  ad- 
mirable effet ,  et  accompagne  parfaitement 
toutes  les  parties  de  cette  place.  Chardin  et 
Bernier ,  x  qui  ont  voyagé  dans  cette  partie  de 
Tome  I.  12 


lyS  TOPOGRAPHIE. 

rindoustan ,  et  qui  ont  donné  des  descriptions 
de  cette  ville ,  ont  négligé  de  parler  de  ce  mo- 
nument ,  qui  mérite  cependant  d'être  connu. 
Je  dois  le  dire ,  ces  voyageurs  se  sont  attachés 
à  décrire  une  foule  de  détails  peu  intéressants  , 
et  ont  gardé  le  silence  le  plus  absolu  sur  beau- 
coup d'autres  qu'ils  auraient  dû  faire  con- 
naître :  ce  qui  prouve  le  peu  de  goûj;  qu'ils 
avaient ,  et  que  le  but  de  leur  voyage  était 
moins  de  s'instruire  que  d'acquérir  de  la  for- 
tune en  se  procurant  les  plus  belles  pier- 
reries que  produisent  les  mines  de  l'Indou- 
stan. 

La  belle  rue  de  Sander  traverse  la  ville  dans 
toute  isa  longueur ,  et  correspond ,  par  ses  ex- 
trémiiiés ,  aux  deux  principales  portes  d'Agra  : 
celles  qui  mènent  sur  la  double  avemiie  de 
Déli  y  construites  en  granit  rouge ,  d'une  très- 
haute  proportion ,  du  style  le  plus  pijr ,  sont 
si  élevées  »  que  les  plus  grands  élépbants ,  por- 
tant leur  niche  d'apparat  (ï)  ^  y  passent  sans 
toucher  la  voûte. 

La  superbe  mosquée  d'Ëckbar  ,  un  des  plus 
beaux  monuments  de  ce  gienre ,  et  bien  su- 
périeure à  la  fameuse  mosquée  de  Soliman  ^ 
Constantinople  9  est  placée  à  l'occident  d'Agra, 
et  offre  l'aspect  le  plus  imposant  et  le  plus 
majestueux^  Les  murs  de  cette  mosquée  sont 

(i)  Sa  Indoustani ,  lËmbari. 


TOPOGRA.PHIE.  lyg 

<ie  granit  rouge ,  incrustés  de  lames  d'or,  delà 
«ornicheà  la  retraite  de  la  fondation  rTëclat 
de  ce  métal ,  richement  relevé  par  la  couleur 
roiige  et  le  poli  delà  pierre",  fait  apercevoir 
cet  édifice  d'une  très-grande  distance ,  et  pro- 
duit le  plus  bel  effet. 

Entre  la  place  du  marché  et  le  palais  impé- 
rial ,  et  à  l'occident ,  on  a  élevé  trois  super- 
bes arcs  de  triomphe  :  ces  monuments  sont  de 
la  plus  grande  magnificence,  mais  ils  masquent 
et  dérobent  Ja  vue  du  jialais.  On  y  entre  par 
une  belle  porte;  sur  ses  côtés  se  prolongent 
deux  galeries  immenses,  soutenues  par  vingt- 
quatre  doubles  colonnes  d'un  beau  marbre 
blanc  ,  dont  les  fûts ,  d'une  seule  pièce ,  ont 
trente  -  quatre  pieds  de  longueur  et  quatre 
et  demi  de  diamètre:  leurs  piédestaux  sont 
en  granit  bleu ,  et  les  chapiteaux  en  mica 
jaune. 

La  salle  du  divan ,  pièce  où  les  empereurs 
donnent  audience  et  assistent  au  jugement  des 
procès  qui  se  plaident  devant  eux ,  est  d'une 
immense  et  belle  proportion ,  de  forme  carrée, 
et  ayant  cent  vingt  pieds  de  côté  ;  un  double 
rang  de  colonnes ,  en  granit  vert ,  règne  tout 
autour  de  ce  magnifique  salon ,  dont  les  murs 
sont  revêtus  en  marbre  blanc  jusqu'à  la  hau- 
teur de  la  frise  :  les  bas-reliefs  représentent 
des  vases  ,  des  fleurs  et  des  oiseaux ,  seuls  or- 

12  * 


l8o  TOPOGRAPHIE. 

nements  dont  les  mahomëtans  puissent  décorer 
leurs  édifices. 

A  Textrémité  méridionale  du  palais  on  a 
bâti  une  mosquée,  ou  petite  chapelle,  qui  est 
un  bijou  par  l'élégance  de  ses  proportions; 
elle  est  toute  en  mica  ,  de  même  que  la.  voûte 
et  le  pavé;  on  la  prendrait  pour  une  bonbon- 
nière d'un  caillou  précieux.  Sur  le  devant  de 
ce  petit  édifice  on  a  construit  un  vestibule  en 
péristyle  soutenu  par  trente-six  colonnes  de 
marbre  blanc.  Toutes  les  autres  pièces  de  ce 
palais  correspondent  à  celle  que  je  viens  de 
décrire,  soit  par  leur  régularité ,  soit  par  leur 
élégance,  et  elles  sont  toutes  en  marbre.  Sept 
autres  petits  palais  pour  les  princes  enfants  de 
l'empereur ,  remplissent  le  vide  de  cette  cita- 
delle, et  sont  placés  autour  de  celui  d'Eckbar, 
comme  les  satellites  de  Jupiter  autour  de  cette 
planète.  Ces  hôtels ,  touts  d'une  belle  architec- 
ture, bâtis  en  marbre,  renfermés  dans  une 
cour  à  claire-voie ,  dont  les  barreaux  sont  en  fer 
doré ,  et  placés  symétriquement ,  offrent  le 
coup-d'œil  le  plus  agréable ,  et  ne  masquent 
pas  la  vue  de  la  rivière,  que  l'on  aperçoit 
de  la  grande  galerie  qui  est  sur  la  façade  à 
l'est  du  palais. 

Agra  est  une  des  plus  opulentes  cités  de 
l'Indoustan ,  par  son  riche  commerce  et  par 
la  fabrication  de  l'indigo  que  Ton  cultive  dans 


TOPOGRAPHIE.  l8l 

le  territoire  de  cette  soubahie  ou  vice-royauté. 
Cet  indigo  est  de  la  plus  belle  qualité;  je  me 
réserve  d'en  parler  dans  la  partie  qui  traitera 
du  commerce. 

La  quatrième  résidence  est  celle  de  Déli , 
ville  immense  à  présent ,  que  l'empereur  Eck- 
bar  fit  détruire  en  1 684 ,  on  ne  sait  trop  par 
quelle  raison;  mais  on  crut  dans  le  temps, 
que  la  seule  envie  d'immortaliser  son  nom  lui 
fil  prendre  la  résolution  de  fonder  une  autre 
ville  impériale,  projet  qu'il  exécuta  presque 
aussitôt ,  en  faisant  construire  le  palais  d'Agra. 

Déli  était  une  très  -  grande  ville ,  plusieurs 
siècles  avant  l'invasion  des  Tatares;  elle  était  le 
siège  du  célèbre  et  infortuné  Rana ,  qui  fut 
défait  par  Timourlank. 

Cette  ville  est  située  presqu'à  la  source  du? 
Gemna  ^  dans  une  plaine  vaste  et  fertile ,  et 
très-agréable.  Ce  fut  le  sultan  Alavadin ,  le  pre- 
mier empereur  patane  qui ,  en  io85 ,  y  établit 
sa  cour ,  et  sa  postérité  y  régna  jusqu'en  i5ig  , 
époque  à  laquelle  Baber  s'en  rendit  maître. 
Cette  ville  a  près  de  cinq  lieues  de  longueur 
sur  deux  de  large  ;  ses  rues  sont  étroites  et 
presque  toutes  mal  percées  :  les  maisons  des» 
plus  ricbes  particuliers  n'ont  aucune  appa* 
rence ,  aucune  décoration  extérieure  ;  mais  les 
hôtels  des  grands  seigneurs,  que  l'on  nomme 
Omras ,  sont  bien  distribués  ,.  et  ornés  dans 
l'intérieur  avec  tout  le  luxe  asiatique. 


l52  TOPOGRAPHIir. 

Trois ^  rues  d'une  longueur  immense,  Ira- 
Tersent  Déli  d'un  bout  à  Tautre ,  du  nord  an 
sud  :  celle  de  Bader-sha ,  qui  coupe  la  ville 
dans  toute  sa  longueur ,  est  la  plus  spacieuse  ^ 
et  prend  depuis  la  porte  de  Lahor ,  jusqu'à 
celle  nommée  porte  rouge.  Un  canal  revêtit 
et  pavé  en  pierre ,  prenant  sa  source  dans  le 
Gemna,  en  occupe  le  milieu;  ses  quais  garnît 
de  magasins ,  de  boutiques  de  bijoutiers  et  des 
plus  belles  marchandises  j  offrent  un  spectacle 
agréable,  riche  eï  varié ,  dont  l'effet  augmenté 
pendant  la  nuit  par  le  jeu  des  lumières  et  des 
lanternes  des  rues,  présente  alors  une  pers- 
pective magique  et  un  tableau  mtmvant  de  la 
]^Ius  grande  illusion. 

Cette  ville  immense  a  été  formée  de  la  réu- 
Hion  de  sept  villages  qui,  avec  le  tenlps,  ont 
Élit  en  s'agrandissant,  une  seule  cité.  Elle  est 
divisée  en  deux  villes,  dont  l'une,  au  levant  , 
nommée  Indouanié^  est  habitée  par  les  natu- 
rels du  pays  ;  l'autre  ,  Mogolanié ,  Test  par 
les  mahométans.  Cette  dernière  est  beaucoup 
plus  régulièrement  bâtie  :  les  édifices  publics,, 
tels  que  les  mosquées  et  les  caravanseray s ,  sont 
Irès-beaux ,  et  les  palais  et  les  hôtels  des  omras, 
cfes  seigneurs  et  dés  grands  vassaux ,  sont  de  la 
J>lus  grande  magnificence.  Parmi  le  grand 
noiùbre  de  mosquées,  deux  seules  méritent 
d'être  examinées,  ce  sont  celles  de  Secandara  et 
d'Houmay oum  ;  la  beauté  des  granits ,    leur^ 


TOPOGRAPHIE.  l83 

couleurs,  leur  coupe  soigaée  et  leur  liaison 
faite  avec  tant  d'art  qu'on  n'aperçoit  aucun 
des  joints  ;  enfin ,  leurs  minarets  extraordinai* 
rement  élevés ,  et  leur  coupole  légère  et  d'une 
belle  proportion,  attireront  toujours  les  re- 
gards et  la  curiosité  des  voyageurs. 

Les  bazars  sont  tellement  multipliés  à  Déli , 
qu'on  en  voit  presqu'à  chaque  coin  de  rue.  Il 
y  a  en  outre  cinq  grandes  places  spécialement 
destinées  à  ces  marchés ,  pour  la  consommation 
journalière  de  la  population  immense  de  cette 
cité ,  qui  compte  plus  de  dix-sept  cents  mille 
habitants ,  non  compris  les  voyageurs  que  le 
riche  commerce  de  Déli  y  attire  de  toutes  les 
parties  de  l'Arabie ,  de  la  Perse ,  et  que  l'on 
porte  à  plus  de  cent  mille  âmes.  Je  ne  dési- 
gnerai ici  dans  ce  grand  nombre  de  bazars  9 
que  les  trois  qui  sont  les  plus  considérables 
par  la  régularité  des  places  sur  lesquelles  ils 
se  tiennent  pendant  le  jour  et  la  nuit^  par  la 
richesse  des  denrées  et  des  marchandises  que 
l'on  s'y  procure;  enfin,  par  le  coup-d'œil 
agréable  qu'ils  présentent.  Le  premier  de  ces 
marchés  est  celui  de  Sadoulakan ,  situé  près  de 
la  porte  de  l'ancien  Déli;  le  second,  est  celui 
de  Chandé-nit-chek ,  situé  au  couchant  de  la 
ville;  et  le  troisième,  nommé  paragaon^  est 
ainsi  appelé  du  village  de  ce  nom. 

Le  tope-kana  (  l'arsenal  )  est  un  endroit  cu- 
rieux: cet  édifice,  très -vaste,  est  lourd,de  même 


184  TOPOGRAPHIE. 

que  les  pièces  cl*artlllerie  qui  sont  dans  le  parc* 
Il  s'y  trouve  enlr'autres ,  un  canon  tellement 
gros ,  qu'il  porte  un  boulet  de  dix-sept  pouces; 
cette  arme  d'upe  si  monstrueuse  proportion  , 
n'a  jamais  été  à  même  de  servir  ,  du  moins 
que  je  sache  :  c'est  un  ëpouvantail  pour  faire 
peur  aux  amis  comme  aux  ennemis» 

La  boucherie  ,  lieu  ordinairement  infect 
dans  presque  tous  les  pays ,  est  un  local  su- 
perbe à  Dell ,  et  que  les  voyageurs  visitent  avec 
une  sorte  d'empressement  ;  elle  est  située  près 
du  Gemna  ^  pour  jouir  plus  abondamment  de 
l'eau  :  là  on  n'est  point  révolté  à  la  vue  du' 
sang  des  animaux  que  la  voracité  des  hommes 
sacrifie  journellement  pour  se  nourrir  de  leur 
chaîr.  C'est  un  hommage  que  les  conquérants 
semblent  rendre  aux  moeurs  du  peuple  qu'ils 
ont  subjugué^  et  qui  ne  se  souille  jamais  du 
sang  d'aucun  animal  pour  satisfaire  les  pre- 
miers besoins  de  la  nature.  Tout  auprès  se 
trouve  le  couvent  des  missionnaires  jésuites  ; 
c'est  une  assez  belle  maison,  de  construction 
européenne  :  leur  église  est  petite ,  mais  ornée 
avec  le  goût  et  la  magnificence  que  l'on  peut 
attendre  d'un  prince  tel  que  le  fameux  Eck- 
bar ,  qui  en  a  été  le  fondateyj^insi^'^Pie  l'ar- 
chitecte. 

Non  loin  dé  cette  maison ,  on  voit  sur  le 
Gemna  un  pont  de  douze  arches  très-larges  » 
d'une  construction  hardie ,  majestueuse  et  élé  - 


TOPOGRAPHIE.  l85 

gante.  Au  sud  de  ce  beau  pont,  autrefois 
planté  de  deux  belles  allées  d'arbres ,  que  le 
farouche  Baber  fit  couper  pour  satisfaire  ses 
extravagants  caprices  ,  se  trouve  le  tombeau 
de  Chams-Kan ,  édifice  rond ,  de  construction 
arabe.  On  voit  par  sa  forme  ,  qu'il  a  été  bâti 
sur  le  modèle  du  tombeau  de  Sha-Abbas, 
chérif  de  Bagdad.  Ce  petit  monument  est  élé- 
gant ,  d'un  goût  pur  dans  toutes  ses  parties  ; 
il  est  surmonté  d'une  petite  coupole ,  autour 
de  laquelle  règne  une  galerie  en  balustrade ,  à 
la  naissance  de  la  voûte.  L'édifice  est  renfermé 
dans  un  mur  circulaire  de  douze  pieds  de 
hauteur,  pour  en  dérober  la  vue  de  l'extérieur. 
Mais  un  des  monuments  les  plus  curieux  de 
Déli ,  c'est  l'observatoire ,  qui  fut  construit  par 
le  raja  Chetsing,  de  la  caste  des  Rajepoutes. 
Ce  roi  de  l'Indoustan  est  un  descendant  du  cé- 
lèbre Parous ,  qui  gouvernait  ce  pays  lors  de 
l'invasion  d'Alexandre ,  et  que  les  historiens 
grecs  ojxt  nommé  Porus.  Ce  monument  est  si- 
tué dans  le  sud-ouest  de  Déli  ;  sa  forme  >SlSt. 
sphérique,  et  il  a  sur  les  côtés  deux  grands 
cirques  ronds ,  percés  chacun  de  soixante-dix 
croisées.  Dans  l'un  de  ces  cirques  on  a  tracé 
une  méridienne  et  1  ecliptique  ;  l'autre  ren- 
ferme un  cylindre  de  dix  pieds  de  diamètre, 
divisés  en  soixante  parties  ^  qui  font  le  nom- 
bre de  garis  ou  des  heures  indiennes  en  quoi 
se  divise  le  jour  astronomique  de  ce  peuple. 


l86  TOPOGRAPHIE. 

Cet  observatoire  est  dirigé  par  deux  astrono- 
mes ,  un  arabe,  nomme  par  l'empereur,  et  un 
bram ,  qui  Test  par  le  chef  de  la  famille  de 
Chetsing  qui  Ta  fait  ériger  :  il  est  pourvu  d'ua 
grand  nombre  d'instruments  pour  les  observa- 
tions soit  astronomiques ,  soit  météorologiques. 

A  peu  de  distance,  au  sud  du  pont  dont  je 
viens  de  parler ,  et  sur  la  rivière ,  on  voit  le 
Dauriserai,  palais  de  l'empereur;  il  occupe 
une  surface  de  84  mille  878  toises  :  sept  corpg 
de  bâtiments  et  trois  vastes  jardins  couvrent  cet 
immense  emplacement ,  renfermé  sur  trois  de 
ses  côtés  par  un  mur  de  vingt  pieds  de  haut  :  il 
n'est  ouvert  qu'à  Test  sur  le  quai  du  Gemna» 
Tous  ces  bâtiments  sont  en  granit  rouge,  d*une 
grande  proportion  et  d'une  belle  ordonnance  : 
l'or  et  l'azur  brillent  dans  toutes  les  pièces  et 
les  salles;  elles  sont  toutes  bien  distribuées^ 
de  la  plus  grande  somptuosité;  mais  la  vue 
papillotteet  se  fatigue  sur  les  décorations  mul- 
tipliées qui  les  couvrent. 

On  entre  dans  le  palaîS  par  quatre  portes  ; 
deux  donnent  sur  la  ville ,  et  deux ,  en  gril- 
lage, sur  le  quai.  Sous  les  portiques  sont  deux 
grandes  salles  nomées  Divan-Kana  ;.  ce  sont  les 
salons  où  le  Divan  ^  premier  ministre,  donne 
ses  audiences  publiques ,  et  tient  ses  conseik 
en  présence  de  l'empereur  ,  toutes  les  fois  qu'il 
lui  plaît  d'y  assister  ;  l'autre  est  la  salle  du 
conseil  des  finances ,  présidé  par  le  Gazanadar^ 


TOPOGRAPHIE.  187 

OU  grand  trésorier-ministre  des  finances.  Ces 
salons,  de  80  pieds  de  long  sur  60 de  large» 
sont  soutenus  chacun  par  trente-deux  colon- 
nes de  granit  rouge ,  dont  le  fût  a  vingt-trois 
pieds  de  haut ,  d'une  seule  pièce  et  du  plus 
beau  travail.  Chacune  de  ces  colonnes  est  po- 
sée sur  une  base  de  marbre,  et  ornée  d'un 
chapiteau  de  bronze  doré.  Le  Génana,  bâti- 
ment des  princesses ,  n'a  qu'un  très-petit  étage, 
dont  toutes  les  croisées  sont  fermées  par  des 
jalousies  à  demeure  et  de  formes  différentes, 
ce  qui  fait  un  agrément  pour  le  coup-d'œil  , 
mais  qui  ne  doit  point  en  être  un  pour  les 
femmes  qui  y  demeurent.  Ce  bâtiment  très- 
vaste,  communique  par  une  galerie  avec  celui 
de  l'empereur  :  les  princesses  ne  peuvent  y 
passer  ,  parce  qu'elle  n'est  ouverte  que  du 
côté  du  quai.  Le  Génâna  est  fermé  par  une 
haute  muraille ,  de  même  que  le  jardin ,  pour 
en  défendre  l'entrée  à  toutes  personnes ,  de 
quelque  sexe  qu'elles  soient. 

Entre  les  deux  portes  ,  du  côté  de  la  ville , 
on  voit  une  grande  et  vaste  galerie  ouverte  des 
deux  côtés  ;  à  son  extrémité  au  couchant ,  il  y 
a  un  salon  carré  soutenu  par  quarante  colon- 
nes de  quarante-deux  pieds  de  hauteur ,  et  du 
marbre  le  plus  précieux.  Cette  pièce  magnifi- 
que est  le  temple  de  Thémis;  c'esj-là  que  les 
empereurs  assistent  en  personne  à  l'adminis- 
tration de  la  justice  rendue  par  le  Divan  ;  em- 


l88  TOPOGRAPHIE^ 

ploi  qui  répond  à  la  place  de  visir  en  Turquie. 

Les  jardins  de  ce  palais  sont  dignes  de  la 
magnificence  des  bâtiments;  ils  offrent  des 
allées  de  platanes,  des  bosquets  de  merkéri  , 
petit  arbre  Irès-joli  et  qui  convient  à  ces  sortes 
d'embellissements  :  on  y  voit  des  grottes  déli- 
cieuses ,  des  promenades  charmantes  dans  des 
allées  de  charmilles  ,  où  fleurit  le  chèvre- 
feuille ,  le  tonquin,  espèce  de  liane,  et  le  jas- 
min; enfin,  un  labyrinthe  moins  fameux  sans 
doute  que  celui  de  Crète ,  mais  qui  est  sûre- 
ment plus  joli,  plus  agréable  par  le  nombre 
et  la  variété  des  arbres  dont  il  est  formé.  Les 
salles  des  gardes ,  à  pied  et  à  cheval ,  sont  de 
la  plus  grande  beauté,  par  les  marbres  dont 
elles  sont  revêtues  et  par  la  propreté  avec  la- 
quelle on  les  entretient.  Les  écuries  mêmes 
sont  des  pièces  superbes  et  si  vastes ,  que  Fou 
y  loge  plus  de  I G  mille  chevaux  ;  mais  une 
chose  étonnante  et  que  Ton  ne  voit  dans  aur- 
cun  autre  palais  des  souverains ,  ce  sont  les 
cuisines  ;  on  croirait ,  lorsqu'on  y  en^re  ,  se 
trouver  dans  un  salon  de  parade,  tant  elles 
sont  ornées  avec  soin  et;  entretenues  avec  pro- 
preté :  tous  les  vaçes  sont  d'argent ,  et  rangés 
dans  un  tel  ordre ,  que  l'on  croirait  que  ce  sont 
autant  de  vases  de  prix  ,  placés  là  pour  être 
exposés  à  la  vue  des  curieux.' 

Il  est  un*  lieu  dans  ce  palais  ,  d'autant  plus 
digne  d'attention ,  qu'il  ne  s'en  trouve  point 


TOPOGmAPHIE.  189 

tm  semblable  dans  aucun  antre;  je  renx  parler 
de  la  lalHÎqne  de  glaces 9  ponr  Fnsage  du  ha- 
rem et  de  la  maison  de  Teniperenr.  Le  firoid, 
dans  celte  région  de  llndouslan,  n'est  jamais 
assez  considérable  pour  y  «rongeler  Fea  '  sans 
le  scoonrs  de  Tart  ;  on  est  doue  contraint,  pour 
j  obtenir  de  la  glace ,  que  les  Mogols  aiment^ 
et  dont  ils  font  un  très-grand  usage  toute  Tan- 
née» soit  pour  rafraîchir  leur  boisson  »  soit 
pour  Csûre  gder  le  jus  des  fruits  9  d'emfdoyer  ' 
des  moyens  arlificiek  :  Toici  <;eux  que  j'ai  tu 
mettre  en  usage. 

Chaqpe  année  9  tcts  la  fin  du  mois  de  no- 
rembre  9  on  fait  les  dispositions  suiTantes  dans 
Fintérieur  même  du  palais  imporial.  On  pra- 
tique d'alxMnd  une  excavation  plus  ou  moins 
étendue  en  longueur  et  en  largeur  9  dans  un 
terrein  très-nitreux  9  que  ron-creuse  à  la  |hx>- 
fondeur  de  six  à  sept  pieds;  les  terres  dé- 
blayées sont  lycées  sur  les  bords  Je  ce  qua- 
drilatère ,  pour  lesexhaussef  9  afin  d'abriter  du 
Tent  FenJroit  excavé  ,  le  plus  crxactement 
possible.  Lorsque  celte  fosse  se  trouTe  abso- 
lument dessécha  9  on  la  remplit  de  paille  de 
mil  três^sèche  9  à  la  hauteur  de  quatre  a  cinq 
pieds  9  que  Fou  arrange  bien  de  niveau  ;  on  y 
place  une  quantité  de  plais  de  tore  cuite,  ci 
neufs,  parce  qu'ils  sont  plus  poreux,  ce  qui 
facilite  la  dissipation  du  calorique  surabon- 
dant qui  tient  l'eau  dans  l'état  de  liquidité. 


igO  TOPOGRAPHIE. 

A  la  chute  du  jour  on  remplit  d'eau  ces  plats 
de  terre,  qui  ont  ordinairement  trois  ou  qua- 
tre pouces  de  profondeur;  le  serein  et  la  fraî- 
cheur de  la  nuit  saisissent  Te^u  contenue  dans 
les  p*ats  et  la  congèlent  deux  ou  trois  heures 
après  qu'elle  y  a^été  versée.  A  cette  première 
fabrication  il  en  succède  une  seconde  ,  et 
quelquefois  une  troisième  et  même  une  qua- 
trième pendant  la  même  nuit;  de  tedle  sorte 
que  depuis  huit  à  neuf  heures  du  soir  jusqu'au 
lendemain  à  l'aube  du  jour ,  que  le  vent  com.- 
mence  à  souffler  avec  le  lever  du  soleil ,  ou 
a  obtenu  deux^  trois  ou  quatre  milliers  de 
glaces.  Peadant  que  des  ouvriers  s'occupent  à 
enlever  les  plats  dont  l'eau  se  trouve  déjà  con- 
gelée ,  d'autres  en  replacent  de  nouveaux  pour 
de  nouvelles  fabrications  qui  se  font  toutes 
de  Ja  même  manière.  Les  premiers  ouvriers 
s'occupent  à  casser  les  plats  pour  en  retirer  la 
glace ,  que  l'on  pile  et  que  l'on  humecte  en- 
suite avec  de  l'eau  tiède  pour  en  faire  des 
meules  de  glaçons  plus  ou  moins  considéra- 
bles ,  que  l'on  conserve  dans  des  glacières  pen- 
dant toute  l'année. 

Tels  sont  les  procédés  que  les  Indous  em- 
ploient pour  fabriquer  de  la  glace  dans  un 
pays  dont  là  température  n'est  jamais  assez 
froide  pour  en  faire  naturellement.  Les  cha- 
leurs et  la  siccité  de  l'air  rendent  cependant 
l'usage  des  boissons  froides  absolument  néces- 


'>^. 

V  ^    «. 


TOPOGRAPHIE.  igi 

saires  dans  ce  climat ,  où  les  sueurs  continuel- 
les et  abondantes  tendent  à  dessécher  et  en- 
flammer le  sang ,  et  affaiblissent  les  viscères  et 
les  nerfs  ;  alors  Tusage  de  la  glace ,  comme  on 
/  le  sait ,  procure  du  soulagenient ,  donne  du 
ton  et  fortifie  l'estomac. 

Au  sud ,  et  près  du  Dauriseray ,  on  voit  le 
palais  Scilemser^y ,  ainsi  nomme ,  parce  que 
c'est  la  demeure  des  princes ,  frères  et  proches 
parents  de  l'empereur:  c'est  un  édifice  superbe, 
mais  non  sûrement  pour  les  princes  qui  l'ha- 
bitent ,  car  il  n'est  point  de  belles  prisons  pour 
03UX  que  l'on  y  lient  renfermés.  Tel  est  le  sort 
des  princes  Mogols ,  et  celui  qui  est  réservé  aux 
neveux  du  sultan  turc. 

J'ai  déjà  eu  occasion  de  dire  qu'en  générajl 
toutes  les  rues  de  cette  capitale  d'un  des  plus 
grands  empires  du  monde ,  ét^ienjt  très  étroites 
et  toutes  tortueijises^  et  que  sa  population ,  qui 
est  considérable ,  y  entretenait  une  affluence 
continuelle  ;  c'es*  par  cette  raison  qu'une  or- 
donnance de  police  interdit  à  toutes  personne^ 
d'atteler  des  chevaux  aux  char^s,  pour  empê- 
cher les  accidents  qui  pourraient  survenir  ^ 
avec  des  chevaux  aussi  vifs  que  le  sont  cçuic 
de  l'Indoustan.  L'empereur  li^i-mj^fxii^ ,  lors- 
qu'il se  sert  de  ses  voitures^  n'y  fait  att^r 
que  des  bœufs,  animaux  de  la  plus  grande 
beauté.  Ces  bœufs  joignent  la  vîtç^e  à  la  dou- 
ceur, et  les  plus  belles  formes  à  une  taiUf 


192  TOPOGRAPHIE. 

énorme  ;  elle  est  ordinairement  de  six  pieds  , 
du  garrot  au  sabot  ;  ils  ont  tous  une  loupe  très- 
grosse  ,  qui  leur  donne  de  la  grâce ,  et  de  pe- 
tites cornes  dont  les  pointes  sont  ornées  de 
manilles  dor,  espèces  de  viroles  ou  de  bagues 
bien  travaillées  en  filigrane ,  dont  quelques- 
unes  même  sont  enrichies  de  pierreries.  Ces 
bœufs,  richement  caparaçonnés,  sont  dirigés 
par  des  guides  qui  passent  dans  la  cloison  des 
narines  :  le  plus  léger  mouvement  suJFfit  pour 
les  arrêter ,  lors  même  qu'ils  vont  au  grand 
trot. 

Outre  lès  palais  que  j'ai  décrits  un  peu  plus 
haut  ,    on  voit  encore  trois    autres  édifices 
somptueux,  situés  en  dehors  des  faubourgs 
de  Déli,  nommés  Chéré-Dauri  ,    Feroch-Se- 
ray  j  Godaïé-Cotelar  ;  ce  sont  autant  de  mai- 
sons impériales  que  l'empereur  habite  succes- 
sivement, pendant  un  mois  ou  six  semaines 
dans  l'année.  Le  palais  Godaïé-Cotelar  est  un 
séjour  charmant,  et  que  l'on  peut  justement 
comparer  au  petit   Trianon ,  par  sa  situation 
sur  un  joli  canal ,  par  la  distribution  de  ses 
appartements  ,   par   l'élégance  de   l'ameuble- 
ment, et  par  le  grand  nombre  de  points  de 
vue  délicieux  que  les  sites  des  environs  pré- 
sentent de  tous  les  côtés. 

C'est  la  seule  de  toutes  les  résidence^  qui  ait 
toutes  ses  pièces  particulières  ou  ses  salons 
meublés  à  la  turque,  c'est-à-dire  avec  des 

sophas 


TOPOGRAPHIE.  Ig3 

sophas  tournant  tout-au-tour  de  la  salle.  Le 
grand  salon ,  dît  des  ambassadeurs ,  est  orne 
de  glaces  de  cristal  qui  revêtent  les  murs  ,  et 
d^un  lustre  en  cristal  noir ,  d'un  travail  admi- 
rable, d'un  prix  inappréciable,  et  d'un  effet 
qu'il  serait  difficile  d'exprimer ,  sur-tout  lors- 
qu'il est  allumé.  Il  porte  cent  bougies  qui  se 
multiplient  à  l'infini  par  le  reflet  de  toutes  les 
facettes  des  poires  du  lustre,  ou  des  miroirs 
qui  recouvrent  les  murs.  Rien  n'est  plus  beau 
alors  que  l'illumination  de  cette  salle,  qui 
semble  être  en  feu  de  quelque  côté  qu'on  la 
fixe;  le  soleil  lui-même  n'est  pas  plus  resplen- 
dissant que  ce  lustre,  qui  a  coûté  beaucoup 
de  peine ^  tant  par  la  perfection  du  travail^ 
que  par  la  difficulté  de  réunir  une  aussi  grande 
quantité  de  cristal  de  cette  couleur;  cristal 
rare  et  qui  est  d'une  dureté  incroyable.  Cette 
pièce,  la  seule  peut-être  qui  existe  au  monde» 
peut  justement  passer  pour  une  de  ses  mer- 
veilles ,  et  certainement  toutes  celles  de  là 
Grèce,  quelque  fût  leur  mérite,  n'ont  riea 
offert  de  plus  étonnant. 

C'est  aussi  dans  cette  même  salle  que  se  voit 
le  trône  magnifique,  que  l'on  transporta  de 
Lahor  après  la  retraite  de  Nader-Sba,  usurpa- 
teur du  trône  de  Perse ,  qui ,  par  politique  , 
se  faisait  nommer  V esclave  de  Tamas  (i).  Cette 

(i)  il  se  tit  d'abord  nommer  Tumas-KouLi-Kan ,  pour  mieiuc 
couvrir  son  caractère  çt  son  ambitioa;  peu  après  il  devint  lo 

Tome  L  i3 


194  TOPOGRAPHIE. 

pièce  fait  le  pendant  du  lustre  ;  elle  est  dans 
son  genre  aussi  précieuse  par  le  travail  et  la 
richesse  de  ses  pierreries.  Ce  trône ,  de  forme 
ovale ,  est  posé  sous  un  palmier  qui  l'ombrage 
de  ses  feuilles  ;  un  paon  perché  sur  une  des 
dernières  palmes,  étend  les  ailes  comme  s'il 
voulait  en  couvrir  celui  qui  est  assis.  Il  est  dif- 
ficile de  rendre  le  sentiment  d'admiration  que 
la  vue  de  ce  trône  excite.  Le  palmier  et  le 
paon  sont  d'or;  les  ailes  des  branches  ou  pal- 
mes, sont  d'une  telle  légèreté,  que^ l'on  s'ima- 
gine les  voir  obéir  au  soirffle  des  zéphirs ,  et 
se  balancer  au  gré  de  leur  douce  haleine.  La 
queue  et  les  ailes  du  paon  qui  sont  étendues  ^ 
étalent  les  plus  superbes  éméraudes ,  pour  figu« 
rer  jusqu'à  l'illusion  la  plus  parfaite,  les  yleux 
que  Jupiter  a  placés  sur  les  plumes  de  l'oiseau 
de  Junon.  Les  fruits  du  palmier ,  recourba 
sur  les  pétioles  des  grappes ,  sont  d'une  si 
grande  vérité  ,  qu'on  tendrait  volontiers  la 
mam  pour  les  cueillir  ;  on  peut  dire  que  ce 
sont  véritablement  des  cornes  d'abondance , 
s'il  en  a  jamais  existé;  car  ces  grappes  sont 
figurées  par  les  plus  beaux  diamants  des  mines 
de  Golconde.  L'art  du  lapidaire  ,  celui  du 
metteiir-en-oeuvre  et  du  bijoutier  ne  sauraient 
rien  faire  de  plus  parfait  et  de  mieux  fini; 
ces  arts  portés  dans  l'Indoustan  à  toute  leur 


ir>i  t  ru   -• 


tyran  de  son  maître  et  du  pays.  C'est  alors  qu'il  prit  le  nom 
ài$  roi  9  eu  «e  faisant  appeler  Nader-Shai 


TOPOGRAPHIE.  igS 

perfectîon,  le  disputeraient  à  la  nature  pour 
Tarrangement  et  la  vérité  de  Teffet  des  perles 
€t  de  toutes  les  autres  espèces  de  pierreries  que 
Ton  a  employées  dans  ces  deux  morceaux  , 
dont  le  prix  s^élève  à  plus  de  sept  cents  mil* 
lions  de  France^ 

La  description  que  je  me  suis  attaché  à  faire 
avec  toute  Tèxactitude  dont  je  suis  capable  ^ 
des  choses  les  plus  remarquables^  les  plus  rares^ 
les  plus  curieuses  que  Ton  voit  dans  les  rési- 
dences impériales  de  cet  opulent  empire,  n*a-* 
Tait  encore  été  donnée  par  aucun  voyageur  ; 
ces  détails ,  oubliés  par  ceux  qui  m'ont  pré- 
cédé ,  n*ajouteut-iIs  pas  une  nouvelle  preuve 
à  toutes  mes  assertions,  que  Tlndou  est  le  plus 
industrieux  de  tous  les  peuples  ,  et  son  pays  » 
le  plus  beau ,  lé  plus  heureux  de  toutes  les  ré- 
gions de  la  terre. 

Après  avoir  fait  la  description  des  villes  im« 
pénales  9  c'est-à-dire  des  villes  où  les  nempe- 
reurs  ont  des  résidences ,  on  doit  croire  que 
je  ne  passerai  point  sous  silence  celle  où  de- 
puis une  si  longue  série  de  siècles  on  Vultive 
toutes  les  sciences ,  et  qui  a  été  constamment 
depuis  ce  temps  le  centre  des  connaissances 
humaines  ;  je  veux  parler  de  Bénarès  ,  ville 
dont  le  nom  seul  doit  imprimer  la  plus  pro- 
fonde vénération  à  tout  être  pènsaiit.  C'est 
dans  son  sein  que  Darmedar ,  le  plus  magna- 
ttime  j  le  plus  philosophe  des  rois ,  établit  la 

i3  ♦# 


igS  TOPOGRAPHIE. 

première  université  du  monde.  Dans  cette 
école  ,  de  tout  temps  célèbre ,  les  Thaïes ,  les 
Py thagore  vinrent  puiser ,  pour  les  reporter 
dans  leurs  patries ,  les  connaissances  qui  ont 
fait  la  gloire  de  FEgypte  et  des  Grecs ,  et  qui 
de  ces  peuples  ont  passé  dans  l'Europe  mo- 
derne. 

Bénarès  est  la  capitale  d'un  petit  état  connu 
sous  le  nom  de  royaume  de  Câchi ,  mot  sams- 
Itrita ,  qui  signifie  le  premier.  Par  cette  ex- 
pression les  Indous  font  une  ellipse  heureuse 
et  d'un  sens  profond ,  en  nous  donnant  à  enten- 
dre que  c'est  dans  ce  pays  que  les  hommes 
vont  s'instruire  et  acquièrent  les  connaissances 
qui  les  distinguent  du  vulgaire,  et  en  font  la 
première    classe    entre   leurs  semblables.   Ce 
royaume  passe  pour  le  paradis  terrestre  du 
inonde;  aussi  n'y  a-t-il  guères  de  contrées  où 
l'air  soit  plus  pur,  plus  sain,  où  l'on  trouve 
réuni  avec  plus  d'abondance  tout  ce  qui  fait  les 
délices  delà  vie.  On  y  éprouve  la  fraîcheur  des 
pays  les  plus  tempérés  de  la  terre  ;  on  y  jouit 
d'un«i}iel  constamment  serein ,  et  il  produit  les* 
fruits  les  plus  parfaits  de  l'Inde  et  ceux  de 
presque  tous  les  climats.  Le  soleil  n'y  est  ja- 
mais obscurci  par  aucun  nuage  ;    ce  phéno- 
mène, extraordinaire  dans  une  région  sou- 
mise à  des  pluies  périodiqvies ,  est  un  prodige  ^ 
et  un  nouvel  avantage  pour  ce  petit  Etat  :  le 

s^eiu  qui  tombe  toutes  les  nuits  suffit  pour' 


TOPOGRAPHIE.  .  197 

fertiliser  cette  heureuse  contrée  ,  qui  produit 
trois  moissons  chaque  année ,  et  donne  autant 
de  récoltes  de  fruits ,  plus  exquis  les  uns  que 
les  autres. 

La  ville  est  située  sur  la  rive  orientale  du 
Gange ,  dans  une  plaine  charmante  9  toujours 
couverte  des  dons  de  Cérès ,  ou  enrichie  par 
ceux  de  Flore  et  de  Pomone.  Le  fleuve  même» 
qui  est  si  fougueux ,  lors  de  ses  débordements  » 
dans  tout  son  cours  •  semble  retenu  dans  ses 
limites  sur  toute  l'étendue  du  territoire  de  Câ- 
chy ,  par  Tescarpement  et  la  solidité  de  ses 
rives.  Que  de  motifs  se  réunissent  pour  avoir 
porté  les  Indous  à  donner  à  cette  contrée  le  nom 
heureux  et  si  expressif  qui  sert  à  le  caracté- 
riser  si  particulièrement! 

La  ville  de  Bénarès ,  par  son  université  pluf 
encore  que  par  le  commerce  9  attire  une  po- 
pulation innombrable  et  inépuisable  9  malgré 
Faction  de  toutes  les  causes  ,  soit  politiques  » 
soit  accidentelles  qui  pourraient  la  diminuer*.  ' 
Cette  population 9  toujours  croissante,  sMlève 
à  plus  de  trois  cent  quatre-vingt  mille  âmes  « 
ce  qui  doit  surprendre  pour  une  ville  aussi 
peu  étendue ,  et  qui  n'est  habitée  que  par  des 
lettrés  et  des  savants ,  classe  d'hommes  qui  est 
en  bien  moindre  nomibre  dans  quelqu'autre 
ville  que  ce  soit.  Il  est  constant  qu'à  Paris  ou  à 
Londres,  les  deux  plus  illustres  villes  d'Eu- 
rope y  et  le  centre  de$  talents  âdes  arts  de  cette 


ig8  TOPOGRAPHIE. 

partie  du  inonde , .  on  serait  bien  éloigne  de 
poui^oir  y  trouver  une  égale  population  dans 
cette  classe  de  la  société. 

Bénarès ,  située  sur  le  Gange ,  se  développe 
sur  ce  fleuve  dans  un  espace  dVnviron  six  mille 
toises.  On  y  voit  un  quai  superbe ,  revêtu  sur 
toute  sa  longueur  de  larges  pierres  de  taille ,  qui 
présentent  dans  tout  son  développement  des 
marches  pour  descendre  jusqu'à  Teau  ,  d'où 
ràulte  un  coup-d'œil  majestueux  et  imposant. 
Ce  travail ,  exécuté  dès  la  plus  hante  antiquité , 
atteste  plus  que  toutes  les  assertions  des  savants  » 
3a  vieillesse  d'un  peuple  qui  ,  à  une  époque 
aussi  reculée ,  avait  tant  perfectionné  Tart  de 
3a  stéréotomie  et  celui  des  constructions  hy- 
drauliques. Quel  observateur  pourrait  ne  pas 
ladmirer  un  ouvrage  d'une  exécution  si  diffi- 
cile et  aussi  hardie  que  ce  quai  jeté  et  pratiqué 
sur  un  fleuve  tel  que  le  Gange  ?  Quand  bien 
méine  on  le  supposerait  moins  ancien ,  ne  se* 
rait-ce  pas  encore  un  prodjge  en  architecture 
qu'une  telle  construction  9  servant  de  barrière 
à  ce  roi  desf  fleuves ,  n'en  eût  encore  reçu  au- 
cun signé  d'altération  ni  de  dépérissement.  On 
admire  avec  raison  les  superbes  digues  que  les 
Bataves  ont  construites  pour  dompter  l'Océan  ^ 
et  Fempôcher  d'enipiélér  sur  leur  demeure  ; 
mais  ces  digues,  réparées  chaque  année,  et 
d'un  entretien  très*e6ûteux ,  dépérissent  visi- 
blement y  tandis  que  les  joints  des  dalles  im- 


TOPOGRAPHIE,  igg 

menses  de  granit  qui  revêtent  le  mur  ou  forment 
Tescalier  du  quai  de  Benarès ,  n'ont  éprouvé 
aucune  atteinte ,  et  semblent  être  soudes ,  ou, 
plutôt  on  dirait  que  le  tout  a  été  taillé  d'une 
seule  masse.  Ce  monument ,  chef-d'œuvre  de 
Tart  de  bâtir  ,  ne  doit  sa  solidité  qu'à  la  mé-. 
thode  suivie  par  les  architectes  indous ,  de  ne 
poser  les  fondations  que  sur  dçs  pui{ts  en  ma-- 
çonnerie  de  briques.  Cette  méthode ,  que  j'ai 
fait  connaître  dans  un  Mémoire  publié  en  l'aa 
9 ,  est  sans  doute  préférable  à  celle  que  nous 
suivons  dans  nos  constructions  hydrauliques,  et 
qui  consiste  à  établir  les  fondations  de  ces  sortes 
de  travaux  sur  des  pilotis  en  bois  (i). 

Le  second  monument  que  l'on  voit  à  Bena- 
rès c'est  l'observatoire.  C'est  un  édifice  circu- 
laire 9  situé  au  septentrion ,  à  l'exti^émité  de  la 
rue  qui  traverse  cette  ville  dans  toute  sa  lon- 
gueur, du  nord  au  sud.  Le  bâtiment  est  de 
figure  spherique ,  et  représente  l'univers.  Ou 
a  tracé  dans  l'intérieur  le  zodiaque  et  les  diffé<« 
rents  cercles  que  l'on  voit  dans  nos  sphères 
armillairestf  Toutes  les  parties  sont  disposée^ 
dans  le  système  que  nous  appelons  de  Copernic i 
c'était  celui  des  Indous ,  plusieurs  centaines  éc 
siècles  avant  que  ce  célèbre  astronome  fût 
connu  dans  l'Europe  savante.  La  seule  diffé- 

(i)  Je  donnerai,  à  la  fin  de  ce  volume,  lin  extrait  de  ce  Mé* 
moire  ,  qui  sera  suffisant  pour  indiquer  la  méthode  et  en  fair» 
Statir  rutilitc. 


200  TOPOGRAPHIE. 

rence  qu'il  y  a  se  trouve  dans  le  zodiaque  fi* 
guré  à  Tobservatoire  de  Bënarès ,  dans  lequel 
le  nombre  des  signes  qui  y  sont  tracés  est  de 
dix-huit;  autre  preuve  de  Taneienneté  des  In- 
dous ,  et  sur-tout  de  Tépoque  très-reculée  où 
fut  consiruil  l'observatoire  de  Bénarès. 

L'écliptique  que  Ton  y  avait ,  tracé  se  rap- 
prochait ,  dans  ce  temps ,  de  réquateut*  plus 
qu'il  ne  le  fait  à  présent.  Telle  est  la  raison 
que  donnent ,  de  la  division  en  dix-huit  signes , 
les  savants  de  cette  ville.  Le  local  disposé  pour  les 
observations  astronomiques  se  trouve  dans  la 
partie  de  ce  bâtiment  qui  est  de  forme  sphé- 
rique^  La  coupole  qui  lui  sert  de  toit  a  une 
rainure  de  quatre  à  cinq  pouces  de  large ,  qui 
va  du  point  correspondant  au  levant  dans  Thori-» 
zon ,  jusqu'à  celui  du  couchant.  Cette  chambre 
tourne  sur  un  pivot  comme  une  sphère  sur  son 
axe. 

Dans  la  partie  de  là  ville  qui  borde  le  Gange 
on  voit  sept  pagodes ,  temples  de  la  plus  haute 
antiquité ,  d'une  très-belle  ordonnance ,  de  la 
plus  majestueuse  proportion ,  et  d'une  savante 
architecture. 

Cette  ville  célèbre  se  nommait  très-ancien- 
nement Bara-Nassibgar ^  c'est-à-dire,  la  ville 
très-fortunée^  par  allusion  aux  savants  qui  lafré- 
queutaient  et  aux  sciences  que  l'on  y  enseignait. 

On  est  induit  dans  une  grande  erreur  lors- 
qu'on répète ,  d'après  quelques  autorités  men^ 


XOPCORÀPHIE«  20r 

songères ,'  qu^il  y  a  dans  cette  ville  un  collège 
public.  La  vérité  est  que  c'est  dans  les  rues , 
les  carrefours  et  les  places  que  les  Brames  let- 
trés enseignent  y  sous  des  arbres ,  les  éléments 
des  lettres  et  de  la  philosophie. 

Quelque  résolution  que  je  me  sois  faite ,  de 
ne,  point  m'occuper  de  critique  dans  cet  ou- 
vrage 9  je  ne  puis  cependant  passer  sous  silence 
une  insigne  imposture  propagée  par  le  P.  Tief- 
fentaler ,  missionnaire  Jésuite ,  dans  sa  des- 
cription de  Bénarès  y  insérée  dans  son  livre 
intitulé  :  Recherches  géographiques  sur  l'Inde. 
Je  vais  copier  ses  propres  expressions  :  «  On 
»  parle ,  dit-il ,  d'un  village  contigu  à  la  ville , 
»  appelé  Caschipour ,  où  se  conservait  autre- 
»  fois  une  hache  fort  tranchante  et  pesante , 
»  suspendue  par  une  grosse  corde ,  à  laquelle 
»  se  soumettaient  le  cou  volontairement ,  les  f  a- 
»  natiques  adorateurs  du  démon ,  qui  regar- 
»  datent  ce  genre  de  mort  comme  la  plus 
»  grande  félicité ,  s'imaginant  qu'ils  passeraient 
»  dans  un  meilleur  corps ,  et  jouiraient  d'une 
»  fortune  plus  abondante.  •  .....  etc.  » 

Je  ne  poursuivrai  pas  plus  loin  ce  récit  ab- 
surde et  sans  vraisemblance ,  fait  pour  décrier 
une  religion  simple ,  douce  et  pure  ,  et  qui 
l'était  beaucoup  plus  encore  dans  des  temps 
plus  reculés.  Celte  assertion ,  si  elle  était  vraie, 
ferait  du  peuple  Indou  un  peuple  d'antropo- 
phages  9  et  de  kurs  lois  uq  code  barbare  »  qui 


XaPOGRAPHIE» 

ne  pourrait  régir  que  des  hommes  cruels  et 
absolument  féroces» 

Toute  la  partie  orientale  de  Bénarès  offre 
Fiaspect  d^une  superbe  cité ,  et  la  vue  de  belles^ 
maisons  eni^ironnées  toutes  de  jardins  bieiK 
floiignésv  - 

Tous  tes  ans  il  s'y  tient  une  grande  foire  , 
jiendaut  les  mois  de  février  et  de  mars.  Cest 
|>endant  sa  durée  que  les  plus  belles  pierreries  de 
FIndoustan  et  même  des  régions  voisines  »  que 
sotKs.  désignons  sous  la  dénomination  d^Inde^ 
urienùales ,  sont  étalées  à  la  vue  d'une  foule 
innombrable  de  marchands  venus  de  tous  les 
€0m&  de  la  terre  pour  acheter  ces  objets  pré- 
cîevsiL  du  kixe ,  et  le  signe  de  la  richesse  des 
fimiilIeSi, 

Oq  porte  annuellement  la  rente  des  bijoux 
et  des  pierreries  qui  se  fait  au  Câchi  pendant 
cette  foire  ^  à  la  somme  de  deux  miUiards  de 
ïracoceiN 

Un  obélisque  très-ancien  ^  de  forme  ey lin- 
ârîque  ^  haut  de  plus  de  70  pieds  de  roi , 
posé  sur  un  stylobate ,  et  soutenu  par  un  socle 
carré  ^  ornait  une  des  places  de  cette  ville.  Ce 
mocmument ,  un  des  plus  beaux  qui  aient  existé 
Ctt  ce  genre  ^  était  de  granit  rouge  ,  parfaî- 
tentent  taillé,  et  de  la  plus  belle  proportion» 
U  est  surprenant  et  très  à  regretter  que  le  fa- 
natisme destructeur  des  premiei's  Tat^yres-Mo- 
gsds  ait  renversé  cet  obélisque  ^  sur  lequel  le 


T   O   P  O   Q  H  i.  P   H  I  E.  2o3 

grand  Eckbar  a  pleuré  plus  d'une  foîs.  Depuis 
qu'il  est  renversé  on  n'en  voit. plus  que  cinq 
tronçons  plus  ou  nioin3  grands  ;  tous  les  autres 
ont  été  enlevés. 

Les  observations  astronomiques  que  fai  faites 
pendant  le  mois  de  janvier  de  1786  ,  dont  la 
dernière  a  été  terminée  le  22  de  ce  même  mois^ 
m'ont  donné  9  pour  la  situation  de  Bénarès  ^ 
25  deg,  71  min.  3  sec.  de  latitude  septentrio- 
nale ;  et  pour  sa  longitude ,  80  deg.  49  min. 
17  sec.  à  l'orient  du  méridien  de  Paris,  posi- 
tion qui  se  rapporte,  à  quelques  secondes  près, 
à  celle  que  lui  assignent  les  géographes  indous. 


204  C  O  H  M  E.R  C  B 


COMMERCE    INTÉRIEUR, 

POIDS j    MESURES  ET   MONNAIES. 

«i  £  commencerai  le  tableau  du  commerce  de 
rindoustan  en  faisant  connaître  très-rapide- 
ment celui  que  ce  pays  fait  avec  les  autres 
"villes  et  les  contrées  voisines ,  et  en  indiquant 
la  valeur  des  poids ,  mesures  et  motmaies. 

Les  côtes  orientales  de  la  presqu'île  reçoi- 
vent de  Ceylan  des  palmiers  pour  la  charpente 
des  toits  des  maisons ,  du  jagré  de  palmiers 
et  de  cocotiers  (i)  ,  'de  la  noix  d'arecque  et  de 
la  cannelle.  La  côte  de  Coromandel  y  envoie 
des  chites  communes ,  quelques  guinées  bleues, 
des  toiles  à  quatre  fils ,  des  marchais  et  guin* 
gans* 

La  côte  d^Orîxa  reçoit  de  Ceylan  des  cocos, 
de  Tarack  de  Colombo  et  de  Tarecque  ;  elle  y 

(i)  C'est  une  ejipèce  de  sucre  brut  qui  se  fait  avec  la  liqueur 
f]!u'on  obtient ,  par  l'art  j  de  la  culture  des  deux  espèces  de 
"végétaux  que  je  viens  de  nommer.  Cette  liqueur  est  tirée  du 
l^ourgcon.  ou  spathe  du  cocotier  et  du  Lontarus.  On  en  fait 
évaporer  les  parties  acqueuses ,  et  le  reste  se  cristallise  par  Té- 
viipoiation  et  le  refroidissement  j  il  devient  ainsi  corps  solide  ou 
sucre.  On  emploie  celte  substance  à  différents  usages  des  besoins 
«lomcstiques;  on  s'en  sert  aussi ,  en  la  délayant  avec  de  l'eau  > 
pour  humecter  le  ciment  ou  le  mortier;  ce  mélange  contribue  à 
ftonncr  une  ^'^.raiids  solidité  à  la  maçonnerie,  et  une  ai  grande 
ténacité  que  l'on  ne  peut  que  très-difficilement  séparer  les  brique» 
ttu  les  pierres  qui  ont  été  liées  avec  ce  cimeut  ainsi  préparé. 


Il^TERIEUR.  205 

envole  des  guinées  blanches ,  des  mouchoirs 
de  Mazulipatnani  et  des  jamdanis.  Ces  divers 
articles  peuvent  se  monter  à  douze  cents  mille 
roupies;  ils  se  compensent  à-peu-pres  de  telle 
manière,  que  Texcédent ,  qu'on  peut  évaluer 
à  la  somme  de  cinquante  mille  roupies  arcates , 
se  paie  en  cette  monnaie  ou  en  roupies  de 
Pondichéry  ,  ou  en  pagodes  de  Négapatnam. 

Ces  mêmes  côtes  reçoivent  du  Pégou,  des 
bois  de  teck  propres  aux  constructions  de 
terre  et  navales ,  et  à  faire  des  meubles  pour 
Tusage  des  maisons  des  européens ,  tant  dans 
les  divers  comptoirs  situés  sur  la  côte  de  Coro- 
mandel  quedans  les  factoreries  placées  sur  celle 
d'Orixa  :  elles  reçoivent  des  Moluques ,  de  la 
muscade,  des  clous  de  girofle  et  du  macis  (i). 
Malac  y  envoie  du  sucre. en  cassonade,  des  ro- 
tins que  Ton  fend  en  petites  lanières  pour  en 
faire  des  meubles  de  cannes  et  pour  garnir 
les  fenêtres  des  lûaisons.  Ces  divers  articles  se 
paient  avec  des  toiles  blanches,  guinées  et 
perkales ,  des  chites  fines  et  communes ,  des 
mouchoirs  de  MazuUpatnam  et  de  Paliacate  ^ 
et  des  guingans.  Ces  échanges  ne  laissent  au- 
cun excédent  entre  Fimportation  et  les  expor- 
tations :  ainsi  tout  se  solde  réciproquement. 

(i)  On  aait  que  c'est  uue  substance  corticale  faite  ei\  forme  do 
réseau  ,  qui  enveIopf»e  la  coque  ligneuse  de  la  muscade  ,  elle  a 
un  parfum  très-agréable  ,  préférable  à  celui  de  la  muscade  elle- 
mène. 


206  COMMERCE 

Le  Bengale  et  les  autres  contrées  situées  sur 
le  Gange ,  reçoivent  de  la  côte  de  Coromandel 
du  sel  maiûn ,  des  toiles  teintes  en  bleu ,  des 
chites  et  des  mouchoirs  de  Mazulipatnam  et 
de  Paliacate ,  ainsi  que  quelques  bois  de  teck 
provenant  de  la  branche  des  Gâtes  qui  règne 
sur  ces  côtes ,  ou  des  bois  d*ëbène.  Le  Bengale 
paie  ces  marchandises  avec  ses  mousselines  , 
des  sirsakas  ,  des  canadaris  ,  et  avec  les  cas- 
sonnades  et  le  sucre-candi  qui  se  fait  dans 
ces  contrées ,  ou  avec  du  salpêtre ,  du  borax 
et  de  la  soie. 

Les  mêmes  provinces,  j'entends  celles  qui 
sont  situées  sur  le  Gange  et  celles  qui  les  a  voi- 
sinent ,  reçoivent  des  Maldives ,  eu  paiement 
des  cargaisons  de  riz  qu'elles  y  envoient ,  des 
coquillages  que  nous  nommons  courts  ,  qui 
servent  de  petite  monnaie  au  Bengale  et  dan^ 
les  provinces  de  Baar  et  de  Câchi  ;  des  mor- 
ceaux de  poissons  desséchés  au  soleil ,  noméiés 
càmpletnasse^  et  dès  cocos ,  seul  objet  que  pro- 
duit le  sol  de  ces  îles  ^  qui  sont  presque  tout^ 
encore  couvertes  d'un  sable  aride ,  et  par  con- 
séquent incultes. 

Elles  envoient  à  la  presqu'île  ,  et  atl  Pé- 
gou,  de3  nensouques  (i)  ,  des  baffetas ,  des  cas- 
$embazars  ,  des  casses  et  des  canadaris  ;  dans 
Tarchipel  des  Moluques ,  des  mousselines  de 

(i)  Les  Européens  prononcent  ain^i  ce  nom ^  qui^  «n  Bengali!|.. 


INTERIEUIU  20y 

toutes  les  qualités  ,  et  des  soieries  fabriquées  k 
Cassembazar.,  et  dans  tous  ces  pays  et  les  iles 
voisines ,  environ  cent  soixante  et  dix  caisses 
d'opiuiû.  Tous  ces  objets  sont  payés  par  des 
rubis  ballai  et  bacaut ,  des  sapbirs  ,  des  éme* 
raudes  et  des  topazes  ^  auxquels  on  ajoute  du 
benjouin  et  un  peu  de  bois  de  teck  qui  forme 
le  lest  des  cargaisons  pour  complète  les  échan- 
ges. Les  Moluques  paient  tous  les  articles  qu^oa 
leur  a  importés  avec  les  épiceries  fines  qu^dles 
produisent;  et  ril«  d'Achem  ^  avec  de  la  pou^ 
dre  d^or  et  de  petits  chevaux  d^une  qualité 
excellente  par  leur  force  et  leur  vitesse. 

Les  échanges  du  Gange  et  des  cotes  orien- 
tales ,  avec  celles  du  Malabar  et  du  Décan  sont 
très-bornés  ;  ils  ne  s'élèvent  qu*à  la  modique 
somme  de  trois  cents  mille  roupies  par  année. 
On  porte  du  Bengale  quelques  balles  de  mous- 
selines el  des  autres  espèces  de  toileries  dési- 
gnées sous  le  nom  de  toiles  fortes ,  du  salp^re 
et  environ  cent  caisses  d^opiiim.   Ces  objets 
sont  payés  par  des  poivres ,  du  cardamome  pro^ 
venant  de  la  culture  des  territoires  de  la  cote 
du  Malabar ,  ^  par  des  bois  de  sandal  et  de 
bithe(i)  que  produit  la  branche  occidentale 
des  Gâtes,  ainsi  que  les  terreins  situés  à  la 
côte  du  Décan  et  du  gi*and  district  de  Manga- 
lor.  Les  échanges  de  ces  côtes  du  couchant  de 


mi 


(t)  Ce  bois  ressemble  à  notre  bois  de  Suiatt-Liipîo. 


2o8  COMMERCE 

la  presqu'île ,  avec  celles  situées  à  rorient  de 
cette  même  région ,  consistent  en  poivres ,  car- 
damomes ,  bois  de  sandal  et  de  bithe ,  auxquels 
articles  on  joint  quelques  centaines  de  tonneaux 
d'huile  de  cocos,  et  environ  autant  de  cachou 
et  de  noix  d'arecque;  c'est  tout  ce  qui  formeles 
importations  et  exportations  d'une  côte  à  l'au- 
tre ,  et  de  toutes  deux  avec  le  Bengale ,  par 
la  voie  des  relations  maritimes  qui  emploient 
à  cet  effet ,  tant  les  vaisseaux  des  négociants 
indous ,  que  ceux  armés  paè'  les  européens. 

Pour  compléter  ce  tableau ,  je  vais  dire  un 
mot  de  la  manière  dont  on  traite  le  commerce 
que  les  bijoutiers  indous  font  sur  les  perles 
provenant  de  la  pèche  des  huîtres  du  détroit 
de  Manare  ,  pèche  qui  a  lieu  tous  les  deux 
ans ,  et  qui  attire  dans  l'île  de  Cey lan  un  con- 
cours prodigieux  des  plus  riches  jouailliers  , 
tant  de  la  presqu'île  que  des  provinces  sep- 
tentrionales. 

On  fait  la  pêche  des  huîtres  à  perles  le  long 
du  rivage  de  Cey  lan,  à  commencer  en  cette 
pai'tie  de  l'île  que  l'on  nomme  le  promontoire 
de  Jafenapatnam ,  jusqu'aux  environs  de  la 
pointe  méridionale  de  la  petite  île  de  Manare. 
Je  passerai  sur  plusieurs  détails  minutieux  et 
peu  intéressants  :  aussitôt  que  l'heure  de  cesser 
la  pêche  est  sonnée  ,  tous  les  bateaux  rentrent 
au  signal  donné ,  et  mettent  à  terre  les  huîtres , 
que  Ton  rassemble  eu  tas  d'environ  une  cen- 
taine; 


ïNTERi:%UR.  209 

laine;  tous  ces  lots  sont  vendus  à  Tenchère  au 
plus  offrant,  sans  que  l'acheteur  ni  le  ven- 
deur sachent  ce  qu'ils  contiennent ,  toutes  les 
huîtres  étant  fermées;  il  arrive  donc  que  tel 
lot  ne  saurait  valoir  la  millième  partie  de  la 
somme  qu'on  Ta  payé;  c'est  une  chance  aussi 
difficile  peut-être  à  calculer  que  celle  d^une  * 
loterie;  mais  en  revanche,  un  autre  lot  suffit 
pour  indemniser  au  centuple  toutes  les  mises 
des  différentes  enchères  que  l'on  a  faites  ;  il 
arrive  même  quelquefois  des  rencontres  si  heu- 
reuses,  qu'une  ou  deux  huîtres  ,  sur  une  ving- 
taine de  lots  qui  auraient  été  payés  douze  ou 
quinze  mille  roupies ,  donnent  une  ou  deux 
perles  chaque  de  la  première  qualité ,  dont  la 
valeur  est  inappréciable  par  leur  perfection  : 
ces  peines ,  qui  ont  neuf  à  dix  lignes  de  dia- 
mètre, d'une  belle  eau  et  absolument  sphéri- 
ques ,  sont  achetées  par  les  princes ,  qui  les 
paient  jusqu'à  trois  mille  roupies  pièce.  Tel 
était ,  par  exemple ,  un  chapelet  à  deux  ran- 
gées ,  qui  oniait  le  turban  d'Heder-Ali-Kan , 
dans  les  grandes  solennités ,  et  qui  contenait 
soixante  dix -huit  perles,  lesquelles  avaient 
coûtésixcentdix  mille  livres  de  notre  monnaie. 
On  voit  rarement  cette  qualité  de  perles  en 
Europe;  et ,  jusqu'au  moment  où  madame  Has- 
tings,  repassant  à  Londres  en   1784,  en  ap- 
porta pour  la  reine  d'Angleterre,  aucune  puîs- 
jiance  ne  pouvait  encore  se  flatter  d'en  posséder^ 
Tome  L  14 


2IO  COMMERCE 

Les  perles  de  Cey lan  se  paient  en  totalité  avec 
des  métaux  précieux  :  c'est  Tobjet  du  com- 
merce le  plus  important  qui  se  fasse  entre  les 
différentes  contrées  de  Tlndoustan  ;  ce  com.- 
merce  de  banque  est  alimenté  par  la  variation 
perpétuelle  des  monnaies.  Les  lapidaires  qui 
se  rendent  à  Ceylan ,  venant  des  provinces  sep- 
tentrionales ,  prennent  de  l'argent  ou  des  piè- 
ces d'or  à  Madras ,  ou  à  Pondichéry  ,  ou  à 
]N^égapatnam,  villes  beaucoup  plus  près  de  l'île 
de  Ceylan ,  en  échange  des  lettres  ou  traites 
dont  ils  se  sont  pourvus  dans  leur  pays. 

C'est  ici  le  lieu  de  dire  un  mot  sur  les  leltres- 
de-change  et  le  commerce  de  banque  qui  fa- 
vorise tant  les  échanges  et  rendent  les  opéra- 
tions commerciales  si  rapides.  Dès  les  temps 
les  plus  reculés  on  a  connu  en  Indoustan  les 
billets  ou  lettres-de-change,  que  l'on  nomme 
dans  tous  les  idiomes  de  ce  pays,  ondégid- 
cote  (i).  Ces  billets  ont  touts  les  caractères  de 
ceux  que  nous  avons  adoptés  sous  le  nom  de 
tettreS'de-cJiange  ^  et  dont  nous  devons  l'ins- 
titution à  des  familles  juives.  Dans  Tlndoustau 
les  lettres-de- change  ont  été  instituées  pour 


(i)  L'ondégui-cate  signifie  papier-petite-houle-éminent  y  en 
traduisant  mot  à  mot  cette  expression  ;  et  se  rend  dans  notre 
langue ,  en  terme  de  commerce .  par  le  mot  lettre^ de-change  , 
dont  cette  traite  à  touts  les  caractères ,  puisqu'il*  se  trouve  tou- 
jours le  tireur,  Vaccepteùr  ou  celui  qui  doit  la  payer ,  en&n 
•eltti  à  qui  on  la  paye ,  qui  en  est  le  propriétaire. 


T  N   T   E    R   I  •*•   U   R.  211 

ravantage  et  la  commodité  du  commerce  de 
place  en  place ,  ou  d'une  ville  de  Tlndoustap. 
à  une  autre  ville  des  pajs  étrangers. 

Entre  toutes  les  maisons  de  banque  du  mon- 
de, aucune  n'a  jamais  joui  d'autant  d'avanta- 
ges, que  la  maison  connue  dans  le  Bengale 
sous  la  raison  de>  frères  Chek.  Sa  fortune  était 
de  plus  de  quatre  cents  millions  de  francs;  son 
credît  sans  bornes ,  et  ses  affaires  s'étendaient 
de  la  Chine  en  Turquie.  Une  traite  de^cette 
maison  était  acceptée  par  la  première  maison 
de  commerce  à  qui  on  la  présentait  à  Canton 
de  même  qu'à  Constantinople  ;  et  une  chose 
sans  exemple,  c'est  que  souvent  il  est  arrivé 
que  des  traites  remises  à  des  Arméniens,  revê- 
tues de  la  signature  de  Chek,  et  destinées  pour 
Chiras  ,  ont  été  payées  à  iBassora  ,  tant  cette 
maison  avait  de  crédit  et  était  bien  famée  dans 
touts  ces  pays  où  lleurit  depuis  long-temps  le 
commerce.  Indépendamment  de  son  immense 
fortune  et  de  son  crédit ,  cette  maison  de  ban- 
que armait  touts  les  ans  soixante  à  quatre- vingt 
vaisseaux  qui  portaient  dans  toutes  les  échelles 
de  la  mer  des  Indes  les  riches  marchandises 
provenant  de  l'industrie  des  Indous  ou  de  la 
culture  de  leur  sol. 

Les  plus  puissants  souverains  de  l'Asie  en- 
tretenaient des  correspondances  avec  la  mai- 
son des  Chek ,  et  s'honoraient  de  leur  amitié,. 
Le  £ameux  Orang-Zeb,  un  des  plus  illustres  em- 

14  * 


212  COMMERCE 

pereurs  mogols ,  accepta  Tinvitation  que  lui  fit 
le  chef  de  cette  célèbre  maison  ,  d'y  venir  dî- 
ner ,  lorsque  ce  prince  descendit  dans  la  pres- 
qu'île pour  faire  la  conquête  du  Doltabad.  Ce 
fut  dans  cette  circonstance  que  ,  pour  la  pre- 
mière fois  peut  -  êti'e ,  on  a  vu  un  des  plus 
grands  potentats  du  monde  visitant  un  de  ses 
sujets ,  se  reposer  dans  un  siège  tel  qu'était 
celui  qui  fut  présenté  à  cet  empereur.  Chek 
fit  dresser  un  fauteuil  avec  ^es  sacs  pleins  de 
pièces  d'or,  recouverts  d'un  carreau  de  velours 
brodé  en  pierreries,  dont  il  faisait  hommage 
à  Orang-Zeb.  Ce  présent ,  dont  la  valeur  fut  es- 
timée à  plus  de  cent  vingt  laks  de  roupies , 
environ  trente-deux  millions  de  livres ,  prouve 
mieux  que  tout  ce  que  je  pourrais  en  dire , 
quelle  était  la  richesse  de  cette  maison  de 
banque. 

11  me  reste  à  parler  du  commerce  de  l'In- 
doustan  avec  l'Arabie,  la  Perse  et  la  Chine. 

La  mer  Rouge'  fournit  du  café  ,  des  coraux 
et  de  l'encens;  tout  cela  est  payé  avec  des  mar- 
chandises blanches  de  la  côte,  des  mousselines 
du  Bengale  et  du  poivre  du  Malabar  ;  c'est  un 
objet  de  trois  millions  quatre  cents  mille  livres; 
l'excédent  évalué  à  environ  seize  cents  mille 
francs,  est  acquitté  en  sequins  de  Venise  que 
les  Arabes  apportent  d'Alexandrie  et  du  Caire. 

Bassora  tire  des  mousselines,  amames,  cas- 
ses ,  opiums  ,  salpêtres  et  soieries  du  Bengale , 


INTERIEUR»  2l3 

des  toiles  blanches  de  la  cote  de  Coromandel  » 
et  des  marchandises  bleues ,  des  chites  et  des 
guingans  »  ainsi  que  des  poivres  et  du  carda- 
mome envoyés  de  la  côte  de  Malabar  ;  des  co- 
tons et  des  soieries  de  Surate ,  et  envoie  en 
retour  des  dattes ,  des  raisins  secs  »  du  sel  am- 
moniac (i),  de  Tambre  jaune  brut.  Ces  divers 
articles  peuvent  se  monter  à  quinze  cents  mille 
francs,  et  Texcédent  qu'on  peut  évaluer  à 
deux  cent  quatre-vingt  mille  livres  y  est  payé 
par  les  négociants  arabes  de  Bagdad  et  de  Ba^ 
sora ,  avec  des  pièces  d'or  de  Venise  et  de 
Hollande. 

L'Indoustan  envoie  à  Ormus  toutes  les 
espèces  de  soieries  de  Cassembazar  ,  et  de 
toileries  légères  et  fortes ,  du  sucre-candi  et  de 
la  cassonnade  du  Bengale,  du  salpêtre  et  du 
borax  ,  des  kimkabes  de  Surate,  des  châles  de 
Cachemire ,  qui  arrivent  à  Surate  par  Tlndus» 
et  du  coton  ;  des  poivres  de  la  côte  du  Mala- 
bar ,  du  cardamome ,  de  Tarecque ,  de  la  canelle 

(i)  Le  sel  ammoniac,  dans  la  langue  de  la  nouvelle  chimie, 
muriate  d^ammoniaque ,  nous  rient  d'Egypte ,  où  on  le  pré- 
pare en  brûlant  de  la  fiente  d'animaux,  sur-tout  de  chameiaux, 
dans  des  cheminées  sublimatoires ,  et  en  rectifiant  le.  sel  huileux 
Tolatil  qui  s'y  forme  sous  l'apparence  de  suie.  Cette  rectification 
se  fait  en  dissolvant  ce  sel-  dans  Peau ,  en  filtrant  et  évaporant 
la  dissolution,  et  en  sublimant  une  seconde  fois  le  sel  dans  de» 
espèces  de  bouteilles  de  grès  rangées  sur  un  fourneau  à  galerie.. 

On  a  établi  en  France  plusieurs  fabriques  de  sel  ammoniac  ; 
il  s'y  fait  en  distillant  dans  des-fourneaux  des  matières  anim'ale»^ 
et  en  combinant  le  produit  avec  l'acide  muriatique. 


2l4  COMMEItCË 

de  Ceylan,  et  des  épiceries  fines  des  Moluqnes^ 
des  bois  de  sandal  et  de  bithe;  enfin  ,  la  côte 
de  Coromandel ,  touts  les  articles  qui  se  fabri- 
quent tant  dans  ses  contrées  que  dans  les  ter- 
ritoires de  la  côte  d'Orîxa,  dont  la  très-grande 
majorité  forme  le  cbargement  des  vaisseaux 
envoyés  d'Europe  ,  soît  par  les  compagnies 
d'Angleterre ,  de  Hollande  et  de  Copenhague, 
soit  par  le  commerce  particulier  de  France. 
Ormuslui  renvoie  des  dents  d'éléphant,  du 
sel  ammoniac,  des  dattes,  pour  une  somme  de 
sept  cents  mille  livres.  L'excédent  des  impor- 
tations de  rindou->tan ,  est  payé  en  pièces  d'or 
et  d'argent  par  les  Arméniens  et  les  Géorgiens^, 
qui  sont  les  principaux  facteurs  du  riche  com- 
merce qu'Ormus  fait  avec  l'Inde  et  l'Europe, 
et  toutes  les  autres  parties  de  l'Asie  et  de  l'Afri- 
que ,  depuis  Sofala  jusqu'à  Mascate.  Ces  né- 
gociants arméniens  ajoutent  aux  métaux  pré'- 
cieux  qu'ils  tirent  en  monnaie  des  divers  états 
de  l'Europe  ,  en  y  versant  les  marchandises^ 
de  rindoustan  ,  de  la  poudre  d'or  que  les  ri- 
vières des  côtes  orientales  de  l'Afrique  four- 
nissent abondamment.  Toute  cette  quantité 
d*or  qui  sert  à  payer  le  solde  des  marchan- 
dises de  rindoustan ,  peut  s'évaluer  à  une 
masse  de  deux  millions  six  cents  mille  livres,, 
argent  de  France.  Tout  le  monde  sait  que  les 
nations  commerçantes  ont  porté  de  tout  temps- 
Jeur  or  dans  l'Indoustan^et  qu'elles  n'en  rap- 


INTERIEUR.  2l5 

portaient  point.  Les  peuples  qui  ont  fait  des 
échanges  avec  ce  pays  dans  touts  les  siècles , 
n'ont  eu  que  le  privilège  de  faire  écouler  les 
métaux  précieux  de  l'Occident  dans  cet  abîme. 
Dès  le  temps  des  Romains  (i)  le  commerce 
d'Orient  avait  rendu  très-rare  l'argent  dans 
toutes  les  provinces  de  ce  vaste  empire  ;  cette 
rareté  s'est  fait  beaucoup  plus  sentir  vers  la 
fin  du  treizième  siècle ,  quand  les  marchandi- 
ses de  rindoustan  se  répandirent  ,  par  l'inter- 
médiaire de  Constantinople  et  d'Alexandrie, 
dans  l'Allemagne  et  les  régions  les  plus  seplen- 
b*ionales  de  l'Europe;  alors  on  a  vu  le  numé- 
raire disparaître  entièrement  dans  plusieurs 
contrées  de  celte  partie  du  monde. 

Mais  heureusement  la  boussole ,  connue  dans 
rindoustan  depuis  une  longue  série  de  siècles  » 
fut  trouvée  aussi  en  Europe  (2)  ;  cette  décou- 


(1)  Selon  Pline  ,  ce  commerce  enlevait  chaque  année  aux 
Romains  5o  millions  de  sesterces  ,  et  encore  n'était-il  pas  alors 
étendu  à  toutes  les  régions  de  l'Inde.  La  valeur  du  sesterce  , 
d'après  l'estimation  des  savants  les  plus  instruits  dans  la  science 
monétaire  ,  peut  être  portée  au  quart  d'un  denier  de  62  grains 
et  demi  d'argent.  Cette  évaluation  porterait  les  5o  millions  de 
sesterces  à  environ  9,680,000  livres  tournois.  Il  est  des  années 
où  les  importations  de  l'Inde  et  de  la  Chine  font  sortir  d'Angle- 
terre 3  millions  sterling,  y  compris  le  fret. 

(2)  L'invention  de  la  boussole  a  été  attribuée  jusqu'ici ,  d'après 
l'opinion  la  plus  vulgaire,  aux  habitants  d'Amalii,  en  Italie; 
mais  un  savant  italien ,  M.  Azuni ,  dans  une  dissertation  récem- 
ment publiée ,  a  contesté ,  je  dirais  même  enlevé  aux  Amalfitains 
la  c^loire  de  cette  découverte.  Il  me  parait  du  moins  qu'il  dé' 
montre  sans  réplique  »  par  des  faits  historiques ,   qu'un  instru- 


2l6  C   O   M   M   E   ïl   (5  E 

verte  accéléra  tout- à-coup  les  progrès-  de  I« 
navigation^  et  conduisit  lés  Espagnols  au  Mexi- 
que et  au  Pérou;  les  mines  de  ces  deux  pays 
ranimèrent  le  commerce  de  TEurope  avec  Tin- 
doustan ,  prêt  à  s'éteindre  faute  de  m^étaux 
précieux.  Tel  est  le  cours  des  choses  et  le  car- 
cle  sans  fin  où  tout  semble  tourner  :  en  Occi- 
dent on  arrache  Tor  des  entrailles  de  la  terre  ;. 
on  Fenfouit  en  Orient ,  et  le  même  niveau  se 
conserve  dans  nos  régions  intermédiaires. 

La  découverte  des  mines  du  Potosi  vint 
donc  fort  à  propos  pour  donner  aux  Euro- 
péens les  moyens  de  continuer  à  satisfaire  les^ 
goûts  qui  leur  faisaient  rechercher  les  belles 

ment  appelé  marinière  ou  mari  net  te ,  et  construit  sur  le  prin- 
cipe de  la  vertu  directive  de  l'aimant  y  était  employé  en  France 
pour  indiquée  le  nord  aux  nautonnier»)  long-temps  avant  l'é- 
poque où  les  annales  d'Amalfi  placent  l'invention  de  la  boussole- 
par  un  habitant  de  cette  ville,  nommé  Flavius  Gioia ,  qui  para!- 
trait  y  d'après  cela  ,  avoir  seulement  perfectionné  cet  instrument» 
Quant  à  l'assertion  de  M.  Azuni  sur  l'ignorance  des  Indiens  , 
auxquels  il  -refuse  la  connaissance  de  la  boussole,,  parce  qu'ila. 
n'en  avaient  tiré  aucun  avantage  pour  la  navigation ,  je  ne  saurais, 
en  aucune  façon  être  de  son  avis, 'J'ai  expliqué  plus  haut  par 
qfuelles  causes  politiques  et  morales  llndou  ,  attaché  à  tout  ce 
qu'il  avait  reçu  de  ses  ancêtres  ,  faisait  encore  aujourd'hui ,  sans, 
altération ,  ce  qu'il  avait  fait  depuis  des  milliers  de  siècles.  J'a- 
jouterai encore  ici  que  les  caravannes  de  marchands  grossiers  et 
avides  qui^  dans  les  temps  que  nous  appelons  anciens  et  dan» 
ceux  plus  modernes,  faisaient  pour  l'Europe  le  commerce  de 
Jinde,  s'arrètant  aux  entrepôts  du  commerce  placés  dans  queK 
qnes  villes  des  cotes  ou  de  la  frontière,,  pénétrant  peu  dans  le 
pays ,  et  m^ins  curieux  d'approfondir  ses  sciences  et  ses  arts  que 
dn calculer  ce  que  devait  leur  rendre  le  transport  de  leurs  pro- 
doits  f  ont  dû  peu  s'occuper  d'en  répandre  ailleurs  les  découvertes.- 


*  « 


I  N  T  i  iÎ'i'e  u  r.  217 

productions  des  arts  de  Tlndoustan.  Depuis 
cette  époque ,  les  trésors  du  Pérou  et  du  Mexi- 
que n'ont  cessé  de  s'engtoutîr  dans  ces  contrées 
et  à  la  Chine ,  jusqu'au  temps  où  les  Français, 
et  ensuite  les  Anglais,  suivant  l'impulsion  de 
la  politique  des  Dupleix  et  des  Labourdon- 
nais,  voulurent  avoir  des  possessions  terrîto-^ 
riales  dans  l'Inde.  Ces  possessions  ont  rétabli 
l'équilibre  dans  l'écoulement  qui  se  faisait  des 
métaux  précieux  de  l'Occident  vers  FOrîent  : 
sous  ce  rapport ,  la  politique  devrait  s'applau- 
dir des  conquêtes  que  les  Européens  ont  faites 
dans  l'Indoustan ,  et  que  l'intérêt  de  ces  peu- 
ples semblait  commander  ;  beureux  si  l'huma- 
nité n'avait  pas  à  gémir  des  fléaux  intermina- 
bles que  trop  d'ambition  perpétue  depuis  près 
d'un  demi-siècle  sur  le  peuple  le  plus  doux 
et  le  plus  hospitalier  de  la  terre!  Par-tout,  me 
dira-t  -on ,  la  politique ,  comme  la  nature ,  tend 
à  réquilibre;  et  lorsque  les  moyens  ordinaires 
8ont  impuissants^  les  violences,  sont  alors  le 
résultat  même  de  la  nécessité;  mais  ces  moyens 
ne  sont  point  nécessaires  dans  l'Indoustan ,  car 
ce    n'était  point    par  la   violence   que   Du- 
pleix s'était  fait  concéder  et  les  territoires  de 
Yaldaour,  Villenour  et  Baour,  et  celui  du 
royaume  de  Gengy ,  et  ensuite ,  du  grand  dis- 
trict de  Cheringam  ;  ce  n'a  pas  été  non  plus 
par  l'effet  d'aucuns  moyens   semblables   que 
quelques  années  après  le  souba  du  Déoan  fit 


2l8  COMMERCE 

cession  à  la  France  du  vaste  territoire  que 
nous  nommons  les  quatre  Sercars  ^  nord^ 

Les  Anglais  devenus  les  maîtres  de  presque 
touls  ces  territoires  qu'avait  possédés  la  France 
pendant  environ  trente  années ,  les  ont  consi- 
dérablement augmentés.  On  croit  que  par  leur 
souveraineté  sur  quelques-unes  des  opulentes 
provinces  de  Tlndoustan ,  ils  reprennent  une 
partie  de  l'argent  que  les  Européens  ont  versé 
dans  tout  le  pays ,  et  qui  revient  aux  Anglais 
par  les  impositions  qu'ils  prélèvent  sur  les  terres* 
Depuis  que  la  Grande-Bretagne  a  acquis  eu 
propre  presque  tout  le  Bengale,  les  côtes  orien"- 
tâles,ainsi  qu'une  partie  de  celles  au  couchantde 
la  presqu'île;  depuis  qu'elle  compte  au  rang  de 
ses  vassaux  plusieurs  des  souverains  de  ce  pays, 
on  a  remarqué  qu'il  sortait  beaucoup  moins 
de  métaux  précieux  d'AngleteiTc  pour  aller 
dans  les  Indes  orientales. 

C'est  sans  doute  un  grand  avantage  pour  cet  ' 
état;  mais  ce  serait  une  erreur  de  croire  que 
cet  avantage  ne  soit  pas  tout-à-fait  perdu  pour  le 
reste  de  l'Europe  continentale.  Le  peuple  indou 
fournissant  considérablenient  plus  d'objets  de 
son  industrie  qu'il  n'en  reçoit  de  celle  des  peu- 
ples de  l'Europe ,  ceux-ci  doivent  nécessaire- 
ment s'épuîser  ,  tant  qu'ils  ne  pourront  se  pas* 
ser  des  mousselines  du  Bengale,  et  des  toîleriesi 
blanches ,  peintes  ou  en  couleui'S,  de  la  côte  de 
Coromandel.  Or,  dans  ces  transactions ,  TAja* 


IN    T   E    K  I   E   U   K.  219 

gleterre  doit  être  la  seule  puissance  euro- 
péenne qui  puisse  faire  pencher  la  balance  en 
sa  faveur ,  puisqu'elle  seule  a  des  revenus  im- 
menses dans  Hnde,  et  que  ces  revenus ,  non? 
seulement  font  face  aux  frais  d'administration, 
à  la  solde  des  marchandises  exportées  de  Tln- 
doustan^  et  aux  besoins  de  ses  colonies  dç 
Bancoul ,  Botani-Bay  ,  Gombropoi  et  Ormus , 
mais  encore  alimentent  le  commerce  que  cette 
puissance  fait  avec  la  Chine;  commerce  qui 
fait  sortir  tous  les  ans  phis  de  vingt  millions 
de  riiide  qui  vont  s*enfouir  en  Chine. 

Un  des  rêves  les  plus  heureux  qu'on  ait  fait 
après  celui  du  bon  abbé  de  Saint-Pierre^  est 
celui  de  quelques  personnes  qui  ont  écrit  que 
les  peuples  européens  ,  en  s'établissant  comme 
souverains  dans  l'Indoustan  ,  finiraient  par 
donner  à  l'Asie  le  goût  des  productions  euro- 
péennes 9  et  qu'ils  jetteraient  les  bases  d'un 
échange  plus  égal  entre  les  nations  de  l'Orient 
et  les  peuples  qui  habitent  les  contrées  occi- 
dentales. 

Cette  idée ,  qui  honore  celui  qui  l'a  conçue 
et  fait  l'éloge  de  son  cœur,  n'est  malheureu- 
sement qu'un  rêve,  de  même  que  la  paix  per- 
péluelle  entre  les  puissancss  de  notre  continent.. 
Le  climat  de  ces  régions  9  les  mœurs,  les  usa- 
ges^ et  plus  que  tout  cela  encore,  la  religion 
des  peuples  qui  les  habitent,  seront  toujours 
une  bainûère  insurmontable ,  et  qui  s!opposera 


220  COHMERCK 

constamment  à  ce  que  cette  idée  puisse  se  réa- 
liser; quel  rapport  pourrait-il  en  effet  subsis- 
ter entre  des  hommes  doux ,  n'ayant  que  peu 
ou  point  d^ambition ,  pour  lesquels  la  nature 
a  tout  fait,  qui  jouissent  de  ses  seuls  dons ,  d'un 
ciel  pur  ,  constamment  serein,  et  pendant 
toutes  les  saisons ,  et  des  peuples  dont  la  vie  se 
passe  dans  les  frimats  et  au  milieu  des  glaces  » 
des  hommes  enfin  ,  pour  qui  l'agitation  con- 
tinuelle est  un  besoin,  et  la  guerre  un  élément; 
qui  ne  se  trouvent  bien ,  la  plupart  du  moins , 
que  là  où  ils  ne  sont  pas;  qui  ne  jouissent  que 
par  l'espérance  et  rarement  de  ce  qu'ils  possè- 
dent ?  Peut-être  que  dans  un  avenir  qu'il  serait 
assez  difficile  d'indiquer ,  en  communiquant 
aux  Indoux  asservis  quelques-uns  de  nos  be- 
soins, nous  leur  ferons  naître  le  goût  de  l'indé- 
pendance :  si  une  telle  révolution  a  jamais ITeu, 
elle  en  produirait  également  une  sur  leur  ca- 
ractère ;  alors  touts  les  Européens  seraient  ban- 
nis de  rindoustan ,  et  il  n'y  aurait  aucune 
nation  qui  pût  se  flatter  d'y  conserver  ses  con- 
quêtes; mais  alors  aussi  le  commerce  devenu 
libre  pour  touts  les  peuples ,  s'établirait  comme 
dans  les  commencements  de  nos  relations  avec 
ce  pays ,  sur  la  réciprocité  des  besoins  et  de^  ' 
intérêts.  Ces  liens  suffiraient  pour  conserver 
les  rapports  qui  auraient  dû  uniquement  sub- 
sister entre  TEurope  et  l'Asie ,  et  qui  sont  les 
seuls  qu'aient  admis  les  Chinois ,  qui  ont  d'ail- 


INTERIEUR.  221 

leurs  tant  de  ressemblance  avec  les  Indous ,  par 
leur  adresse  dans  les  arts  ,  par  leur  religion  et 
leurs  mœurs. 

Les  relations  commerciales  de  Tlndoustan 
avec  l'empire  de  la  Chine  étaient  établies  bien 
des  siècles  avant  que  le  célèbre  Vasco  de  Gama 
nous  eût  montré  la  route  du  premier  de  ces 
pays.  Toutes  les  institutions  religieuses,  civi- 
les et  politiques  devaient  rapprocher  nécessai- 
rement ces  deux  peuples ,  dont  le  goût  pour 
le  commerce  était  d'ailleurs  le  même  ;  aussi 
retrouve-t-on  sur  la  côte  de  Coromandel  djes 
traces ,  très-anciennement  formées ,  de  la  com* 
munication  des  Chinois  avec  les  Indous.  A 
Naour ,  entr'autres ,  ville  du  royaume  de  Tan- 
jaour ,  située  à  deux  lieues  au  sud  de  Néga- 
patnam,  fut  autrefois  un  comptoir  des  Chi- 
nois, où  ils  construisirent  un  temple  d'après 
les  règles  de  leur  architecture  ;  ce  monument , 
qui  subsiste  intact  ,  serait  encore  entré  les 
mains  de  ce  peuple ,  si  les  Mogols ,  par  des 
vexations  atroces ,  dont  les  Indous  sont  inca- 
pables ,  ne  les  eussent  forcés  à  l'abandonner. 
Cet  événement  qui  contrariait  les  intérêts  réci- 
proques du  commerce  de  ces  deux  peuples  , 
a  éloigné  les  Chinois  qui ,  depuis  cette  époque, 
ne  se  sont  plus  fait  voir  sur  les  rivages  de 
rindoustan.  Jadis  il  venait  annuellement  sur 
la  côte  de  Coromandel  dix  à  douze  jonques , 
chargée  des  diverses  espèces  de  marchandises 


220  COHMERCK 

constamment  à  ce  que  cette  idée  puisse  se  réa- 
liser; quel  rapport  pourrait-îl  en  effet  subsis- 
ter entre  des  hommes  doux ,  n'ayant  que  peu 
ou  point  d^ambition ,  pour  lesquels  la  nature 
a  tout  fait ,  qui  jouissent  de  ses  seuls  dons ,  d'un 
ciel  pur  ,  constamment  serein,  et  pendant 
toutes  les  saisons ,  et  des  peuples  dont  la  vie  se 
passe  dans  les  frîmats  et  au  milieu  des  glaces  , 
des  hommes  enfin  ,  pour  qui  l'agitation  con- 
tinuelle est  un  besoin,  et  la  guerre  un  élément; 
qui  ne  se  trouvent  bien ,  la  plupart  du  moins  , 
que  là  où  ils  ne  sont  pas;  qui  ne  jouissent  que 
par  l'espérance  et  rarement  de  ce  qu'ils  possè- 
dent ?  Peut-être  que  dans  un  avenir  qu'il  serait 
assez  difficile  d'indiquer ,  en  communiquant 
aux  Indoux  asservis  quelques-uns  de  nos  be- 
soins, nous  leur  ferons  naître  le  goût  de  l'indé- 
pendance :  si  une  telle  révolution  a  jamais  iren, 
elle  en  produirait  également  une  sur  leur  ca- 
ractère ;  alors  touts  les  Européens  seraient  ban- 
nis de  rindoustan,  et  il  n'y  aurait  aucune 
nation  qui  pût  se  flatter  d'y  conserver  ses  con- 
quêtes; mais  alors  aussi  le  commerce  devenu 
libre  pour  touts  les  peuples ,  s'établirait  comme 
dans  les  commencements  de  nos  relations  avec 
ce  pays,  sur  la  réciprocité  des  besoins  et  de^* 
intérêts.  Ces  liens  suffiraient  pour  conserver 
les  rapports  qui  auraient  dû  uniquement  sub- 
sister entre  l'Europe  et  l'Asie ,  et  qui  sont  les 
«euls  qu'aient  admis  les  Chinois,  qui  ont  d'aît- 


INTÉRIEUR.  221 


leurs  tant  de  ressemblance  avec  les  tndous ,  par 
leur  adresse  dans  les  arts  y  par  leur  religion  et 
leurs  mœurs. 

Les  relations  commerciales  de  Flndoustaa 
avec  l'empire  de  la  Chine  étaient  établies  bien 
des  siècles  avant  que  le  célèbre  Vasco  de  Gama 
nous  eût  montré  la  route  du  premier  de  ces 
pays.  Toutes  les  institutions  religieuses,  civi- 
les et  politiques  devaient  rapprocher  nécessai- 
rement ces  deux  peuples ,  dont  le  goût  pour 
le  commerce  était  d'ailleurs  le  même  ;  aussi 
retrouve-t-on  sur  la  côte  de  Coromandel  dies 
traces ,  très-anciennement  formées  »  de  la  com- 
munication des  Chinois  avec  les  Indous.  A 
Waour ,  entr'autres ,  ville  du  royaume  de  Tan- 
jaour ,  située  à  deux  lieues  au  sud  de  Néga- 
patnam,  fut  autrefois  un  comptoir  des  Chi- 
nois, où  ils  construisirent  un  temple  d'après 
les  règles  de  leur  architecture  ;  ce  monument , 
qui  subsiste  intact  ,  serait  encore  entre  les 
mains  de  ce  peuple ,  si  les  Mogols ,  par  des 
vexations  atroces ,  dont  les  Indous  sont  inca- 
pables ,  ne  les  eussent  forcés  à  l'abandonner. 
Cet  événement  qui  contrariait  les  intérêts  réci-' 
proques  du  commerce  de  ces  deux  peuples  , 
a  éloigné  les  Chinois  qui ,  depuis  ceUe  époque, 
ne  se  sont  plus  fait  voir  sur  les  rivages  de 
l'Indoustan.  Jadis  il  venait  annuellement  sur 
la  côte  de  Coromandel  dix  à  douze  jonques  f 
chargées  des  diverses  espèces  de  marchandises 


222  COMMERCE 

et  des  produits  de  T industrie  chinoise;  elles 
remportaient  en  Chine  du  salpêtre  du  Bengale  , 
de  la  soie  mogiie  ,  de   la  gomme  laque ,  du 
borax,  et  quelques  centaines  déballes  de  mous-» 
selines  et  des  autres  espèces  de  toileries  de  ce 
pays.  Ces  jonques  se  chargeaient  en  outre, 
d'articles  delà  côte  où  elles  abordaient,   tels 
que  du  bois  de  varteguen ,    pour  teinture  , 
d^ébène  coupé  dans   les  Gâtes  de  la  branche 
orientale,  de  l'indigo  fabriqué  dans  ces  con- 
trées ,  ou  de  celui  d'Agra ,  que  les  bâtiments  du 
commerce  y  apportaient  du  Gange, de  même 
que  les  autres  articles  du  commerce  du  Ben- 
gale ;  car  il  est  à  remarquer  que  les  Chinois  , 
vraisemblablement  par  crainte  des  risques  que 
présente  la  navigation   du  Gange,  sur -tout 
pour  des  bâtiments  aussi  frêles  que  leurs  jon- 
ques ,  ne  s'éloignaient  point  de  là  côte  de  Co- 
romandel  pour  entrer  dans  ce  fleuve  qui  les  - 
effrayait  ;  et  ils  ne  tournaient  jamais  la  pointe 
du  Tonnerre  de  l'Ile  de  Ceylan ,  pour  ne  point 
rencontrer  la  flotte  des  Pales  (i)  Angrias  ,  qui 
n'abandonne  jamais  les  côtes  occidentales.  Cette 
flottille  ,  bonne  tout  au  plus  à  faire  épouvan- 
tail^ne  saurait  empêcher  la  navigation  des 
veisseaux  européens  qui  côtoient  cette  mer , 
armés  d'une  forte  artillerie  et  d'un  nombreux 
équipage. 

(i)  Ce  sont  de  petits  bâtiments  qui  portent  six  a  douiee  petits 
canons  de  6  ou  de  8  livres  de  balles. 


INTERIEUR.  223 

Les  Angrias ,  la  terreur  de  ces  mers ,  qui 
n'existaient  jadis  que  des  rapines  exercées  sur 

les  ï)àtiments  de  commerce ,  de  même  que  leurs 
troupe  de  terre  ne  vivent  que  des  incursions 
qu'elles  font  dans  toutes  les  contrées  de  Tln- 
doustan,  se  sont  attachés  aux  échanges,  dont 
ils  savent  apprécier  les  avantages,  depuis  en- 
viron la  moitié  du  siècle  précédent,  que  la 
marine  du  roi  de  Portugal  ^  et  ensuite  celle  de 
la  Grande-Bretagne,  leur  ont  donné  de  fortes 
corrections,  en  incendiant  leur  flotte  et  leur 
port.  Pour  se  soustraire  à  ces  pirateries ,  les 
Chinois  s'approvisionnaient  également  à  la  côte 
de  Coromandel  ,    des  poivres ,  cardamomes , 
bois  de  sandal  et  de  bithe ,  des  ailerons  de  re- 
quin et  des  cotons  de  Surate,  qui  sont  des  pro- 
ductions de  la  côte  de  Malabar ,  que  les  Cham- 
pans  d'Ormus  et  les  Bombars  arabes ,  nolisés 
par  les  marchands  de  Surate ,  de  Cambaye  et 
de  Mangàlor ,  envoyaient  à  Naour.  Touts  ces 
divers  articles  des  arts  de  la  main  des  Indous  » 
ou  ceux  provenant  de  leur  sol ,  formaient  une 
masse  de  près  de  seize  millions  de  nos  livres , 
qui  servaient  à  acquitter  les  marchandises  de 
l'industrie  chinoise ,  ou  celles  dont  leurs  jonc- 
ques  se  chargeaient  sur  leur  route ,  en  passant 
par  les  Moluques  ;  alors  il  restait  dû  un  solde 
montant  à  environ  huit  ou  neuf  cents  mille' 
livres ,  tantôt  plus  tantôt  moins ,  que  la  Chine 
payait  en  or  à  l'industrie  des  Indous ,  qui ,  ne' 


224  COMMERCE 

faisant  aucun  usage  de  thé ,  ne  s'étaient  point 
rendus  en  cela  tributaires  de  la  Chine ,  comme 
les  peuples  de  l'Europe. 

Mais  depuis  que  cet  empire  n'est  plus  appro- 
visionné des  marchandises  de  Tlndoustan  que 
par  les  vaisseaux  européens ,  la  faveur  du  com- 
merce se  trouve  être  en  faveur  de  Canton ,  par 
la  quantité  de  thé  que  Ion  lîrc  pour  la  con- 
sommation des  comptoirs  français  ,  anglais  , 
hollandais ,  danois  et  portugais.  De  telle  sorte 
que  par  le  solde  de  compte  que  l'Inde  paie  ,  il 
sort  tous  les  ans  pour  environ  trois  millions  de 
métaux  précieux  du  Gange  et  des  autres  par- 
ties de  cette  région. 

Cette  contribution  dont  l'Indoustan  se  trouve 
chargé  en  faveur  de  la  Chine ,  et  par  laquelle  il 
paie  un  peu  chèrement  l'honneut  de  posséder 
des  établissements  européens ,  s'est  encore  con- 
sidérablement augmentée  depuis  près  de  qua- 
rante années  ;   et  à  dater  de  l'époque  où  la 
Grande-Bretagne  a  entièrement  soumis  le  Ben- 
gale ,  la  compagnie  anglaise  puise  dans  les  re-  ' 
venus  annuels  de  cette  province  la  totalité  de; 
la  somme  nécessaire  pour  acquitter  la  masse' 
énorme  de  marchandises  qu'elle  exporte  de 
Canton  en  Europe. 

Ces  exportations ,  qui  ne  sont  d'aucune  uti- 
lité aux  Indous ,  n'en  sont  pas  moins  payées 
avec  leur  argent.  Il  résulte  de  cet  ordre  de 
choses,  que  l'Indoustan  voit  diminuer  chaque 

année 


ITïTi   RIEUR.  225 

^nnëe  la  masse  du  numéraire  qu'il  possédait  ; 
et  si  les  choses  continuent  encore  pendant  dix 
ans  sur  ce  pied ,  ce  pays  ,  qui  naguères  absor  • 
bait  les  métaux  précieux  des  régions  occiden- 
tales ,  se  trouvera  manquer  lui-même  du  signe 
représentatif  des  échanges. 

Enfin  Tlndoustan  ,  plusieurs  siècles  avant 
l'époque  où  les  Portugais  se  présentèrent  sur 
ses  rivages  ,  recevait  des  côtes  orientales  de 
l'Afrique ,  soit  par  ses  propres  navires ,  soit  par 
les  bâtiments  du  commerce  de  Mascate ,  de  la 
poudre  d'or,  des  dents  d'éléphant  ou  mor- 
phil ,  et  des  bois  d'ébène.  On  évalue  le  mon- 
tant de  ces  divers  objets  à  près  de  deux  millions 
de  roupies ,  soldés  en  toiles  peintes  ^  en  guinées 
bleues ,  en  verroteries ,  en  soiries  de  Bengale 
et  de  Surate ,  en  sucre  et  en  kamelie  ou  camelot 
fabriqué  dans  les  contrées  de  l'intérieur  de  la 
presqu'île,  et  qui  se  fait  partie  en  laine  et  partie 
en  poil  de  chèvre.  L'exportation  de  tous  ces 
articles  couvrait  ordinairement  la  dette  de  touts 
les  objets  que  l'on  importait.  Mais  de  touts  les 
objets  tirés  de  cette  partie  de  l'Afrique ,  aucun 
n'est  plus  recherché  des  Indous  qu'une  espèce 
de  très-gros  coquillage  univalve ,  avec  lequel 
on  fait  de  grands  anneaux  et  des  bracelets.  Ce 
testacée  est  une  espèce  de  limaçon  de  mer  qui 
a  la  coque  très-dure  et  de  la  plus  grande  blan- 
cheur ,  dont  l'éclat  ne  se  ternit  jamais ,  et  qui, 
par  son  extrême  dureté ,  reçoit  un  poli  admî- 
Tome  L  j5 


226  COMMERCE 

rable.  Cet  objet  est  précieux  pour  la  parure 
des  femmes ,  et  très-recherché  dans  le  Bengale 
ainsi  que  dans  toutes  les  provinces  septentrio- 
nales. On  pêche  également  de  ces  coquillages 
dans  le  golphe  de  Manar,  d^où  on  les  envoie 
dans  le  Gange ,  où  ils  sont  bien  vendus  ^  ou 
échangés  contre  des  cargaisons  de  riz. 

Poids. 

Les  poids  de  Flndoustan  sont  le  candi  (i)  , 
le  bar  (2) ,  le  man ,  la  ser  et  le  palon.  Le  candi  , 
poids  qui  n'est  en  usage  qu'à  la  côte  de  Mala- 
fcar  seulement ,  vaut  dix  mans  ,  le  man  qua- 
rante sers ,  et  la  ser  vingt  palons  ;  ce  palon ,  qui 
est  rélément  du  poids  des  Indous,  est  la  méfme 
chose  que  notre  once ,  il  équivaut  à  seize  qua-* 
torzièmes  de  nôtre  livre  de  France ,  poids  de 
Paris.  Le  bar  vaut  huit  mans ,  poids  des  côtes 
orientales,  ce  man  se  divise  en  trente  sers  paka 
ou  trente-cinq  sers  kacha  (3)  ;  le  man  paka  vaut 


(1)  C'est  le  poids  de  la  côte  du  couchant  de  la  presqu'île,  il 
pèse  cinq  cents  livres  poids  de  niarcj  ce  piot  signifie  ,  dans 
l'idiôrae  des  Malabars  ,  le  poids. 

(2)  Bar  signifie  aussi ,  dans  la  langue  Tamoul ,  un  poids.  Il 
équivaut  à  quatre  cent  quatre- vingt  livres  de  Paris. 

(3)  La  différence  du  poids  paka  et  de  celui  kacha  est  de 
dix-huit  pour  cent.  Le  premier  est  le  poids  ancien ,  et  loutre 
un  poids  nouveau ,  qui  n'est  connu  que  depuis  l'invasion  des 
Hogols.  On  sait  que  dans  nos  anciens  poids  il  y  avait  douze 
onces  dans  la  livre  poids  de  table ,  qu'il  y  en  avait  sei»e  dans  la 
liyre  poids  de  marc. 


INTERIEUR.  227 

seize  sers  paka,  lequel  se  divise  en  -vingt  palons. 
Le  man  est  le  plus  fort  poids  du  Bengale  et  de 
toutes  les  contrées  septentrionales  de  Tlndous- 
tan  ,  pays  où  tout  se  vend  au  poids,  jusqu'aux 
légumes  frais  ^  aux  bois  de  chauffage ,  de  même 
que  les  liquides  ;  ce  man ,  qui  est  très-varié 
(puisque  chaque  espèce  de  denrée  en  a  un 
qui  lui  est  propre)  se  divise  en  quarante  sers  » 
la  ser  en  vingt  vichoms ,  le  vichom  en  dix 
palons ,  qui  est  la  même  chose  qu'une  once 
un  septième.  Le  man  le  plus  ordinaire  vaut 
donc  soixante-quinze  livres  poids  de  marc ,  la 
ser  trente  onces ,  le  vichomi  une  once  huit  gros, 
enfin  le  palon ,  qui  est  le  type  ou  l'élément  du 
poids  de  ces  provinces ,  vaut  quatre  gros  plus 
quatre  cinquièmes  de  gros. 

Je  ne  parlerai  point  des  poids  avec  lesquels 
on  pèse  les  diamants ,  les  rubis  ,  ainsi  que  les 
autres  pierres  précieuses  et  les  perles ,  qui , 
indépendamment  de  leur  volume  ,  sont  encore 
pesées. 

Mesures. 

Les  mesures  de  l'Indoustan  sont  le  molom  y 
pour  les  étoffes ,  et  la  magale',  pour  les  grains  ; 
deux  moloms  et  demi  font  une  aune  de  Paris. 
La  magale  vaut  dix  padis ,  qui  doivent  peser  une 
ser  et  demi  :  toutes  ces  mesures  sont  dérivées 
d'un  élément  qui  a  pour  type  le  poids  d'un 
graminée,   que  les  Indous  nomment  fouari  / 

i5* 


228  COMMERCE 

ce  grain ,  qui  est  très-blanc ,  et  de  fonne  spKe-- 
rîque ,  pèse  à-peu-près  un  grain  et  demi  d'orge. 
Dans  toutes  les  autres  provinces  on  emploie  , 
pour  mesurer  les  étoffes,  une  petite  verge, 
nommée  en  Indoustan  gadge\  une  gadge  un 
quart  fait  notre  aune  de  Paris ,  ou  quarante- 
quatre  pouces  du  pied  de  roi. 

On  appréciera  les  mesures  de  Tlndoustan 
avec  plus  de  justesse  encore ,  en  indiquant  leur 
rapport  avec  nos  poids.  La  magale  pèse  vingt- 
huit  livres  deux  onces  ou  quinze  sers  en  blé  ou 
riz.  Le  septier  de  Paris  est  évalué  à  deux  cents 
livres;  la  charge  de  Marseille  peut  être  évaluée 
à  trois  cents  livres  :  mai»  la  livre  de  Provence 
n'étant  que  de  quatorze  onces  de  Paris  j  il  y 
a  une  différence  de  vingt  pour  cent  du  quintal 
de  Marseille  à  celui  de  Paris  ^  que  Ton  appelle 
romaine. 

Monnaies  d^ argent. 

Les  monnaies  qui  ont  cours  dans  Tlndou- 
^tan  sont  les  différentes  pièces  d'or  et  d'argent 
que  chaque  souverain  fait  frapper  dans  son  Etat, 
et  qui  portent  le  nom  du  prince  et  celui  de 
son  pays.  Les  nations  européennes  qui  ont  for- 
mé des  établissements  soit  sur  les  côtes  de  la 
presqu'île ,  soit  sur  les  rives  du  Gange ,  ont 
aussi  obtenu  le  privilège  de  faire  battre  mon- 

n^Q  9  ou  de  l'empereur  même  ou  des  rajas  et 


INTERIEUR.  229 

des  nababs  sur  le  territoire  desquek  leur  éta« 
blissement  se  trouve  situé. 

La  monnaie  de  ce  pays  qui  sert  de  type  et 
de  mesure  aux  autres  monnaies ,  est  la  pièce 
d'ai'gent  que  les  Indous  nomment  roupia  dans 
le  langage  ordinaire  ^  et  que  nous  appelons 
roupie.  11  y  a  dix-sept  pièces  d'argent  qui 
portent  ce  nom  dans  Tlnde  ;  elles  sont  toutes  à 
des  titres  de  fin  plus  ou  moins  fort.  Cest-là 
proprement  reçu  de  Tlndoustan.  Je  ne  désigne- 
rai que  les  roupies  connues  dans  le  commerce 
européen ,  et  d'après  leur  valeur  intrinsèque  y 
par  rapport  à  notre  écu  de  France  ,  et  leur 
poids  réduit  au  marc  de  Paris.^ 

Les  roupies  les  plus  connues  dans  le  com- 
merce sont  les  roupies  de  Pondichéry  ,  d'Ar- 
cate  ^  Sicca ,  de  Bombay  et  de  Surate. 

Celle  de  Pondichéry  se  bat  dans  Fhotel  desr 
monnaies  de  cette  ville;  elle  pèse  trois  gros 
passant ,  ou  neuf  deniers  et  demi  de  poids ,  et 
son  titre  est  à  dix  deniers  et  demi  de  fin  ;  elle 
vaut  intrinsèquement  cinquante-un  soils  onze 
deniers  tournois  :  cette  pièce  se  divise  en  sept 
fanons  et  demi  (i). 

La  roupie  Sicca  est  celle  du  Gange  ;  elle 
pèse  dix  deniers  de  poids ,  et  son  titre  de  fia 


(1)'  Le  fanon  est  une  pièce  d'argent  au  titre  de  sept  denier» 
•t  demi  de  fin.  Le  fanon  de  Pondichéry  pèse  un  denier  un  tiers. 
Il  y  a  aussi  de  ces  fanons  en  or  ^  dont  je  ferai  coxmaitre  égaler^ 
nt  le  titre  et  le  poid^  ' 


23o  COMMERCE 

est  de  dix  deniers  cinq  huitièmes  :  celte  roupie 
vaut  cinquante-quatre  sous. 

La  roupie  de  Bombay  a  le  même  poids  que 
celle  de  Pondichéry  ,  mais  son  titre  de  fin  est 
de  dix  deniers  trois  quarts ,  aussi  vaut-elle  in- 
trinsèquement treize  deniers  tournois  de  plus 
que  la  roupie  de  Pondichéry. 

Enfin,  la  roupie  de  Surate ,  dont  le  titre  de 
fin  n'est  que  de  neuf  ^^niers ,  et  son  poids  de 
dix ,  ne  vaut  que  cinquante-un  sous  tournois. 

Quant  à  la  roupie  Arcate ,  elle  pèse  neuf 
deniers ,  et  son  titre  de  fin  est  à  neuf  deniers 
moins  un  quart  ,  aussi  ne  vaut-elle  que  qua- 
rante-huit sous  six  deniers  tournois. 

Aucun  des  souverains  mahomëtans,  j'en- 
tends ceux  de  la  race  Mogole  qui  règne  dans 
la  plus  grande  partie  de  cette  belle  région  du 
monde  ^  n'a  osé  altérer  les  monnaies  ni  établir 
de  nouveaux  impôts. 

Ces  princes  peuvent  bien  étendre  leur  rapa- 
cité sur  touts  les  officiers  de  leur  empire,  qui 
ne  sont,  après  tout ,  que  leurs  valets;  mais  ils 
ne  sauraient  vouloir  attenter  ni  à  l'honneur  ^ 
ni  aux  biens  de  leurs  autres  sujets  indous ,  qui 
sont  sous  l'égide  des  lois;  car  malgré  leur  do- 
cilité ,  leur  soumission  à  leur  souverain ,  je 
dirai  même  leur  pusillanimité ,  le  nabab  ou  le 
souba  qui  voudrait  tenter  d'opprimer  un  in- 
dou,  verrait  bientôt  son  pays  désert.  Aucun 
peuple   cependant  n'est   plus  religieusement 


INTERIEUR.  23z 

attaché  que  celui-ci  au  lieu  qui  Ta  vu  naître 
et  où  sont  morts  ses  ancêtres  :  ces  sentiments 
joints  à  rhabitude  et  aux  lois  sages  de  Brouma, 
qui  leur  interdit  d'abandonner  le  lieu  de  leur 
naissance,  font  qu'un  indou  s'estimerait  très- 
malheureux  d'émîgrer  de  son  pays  ;  mais  il 
n'est  pas  sans  exemple  que  des  familles ,  des 
bourgades  entières  même,  aient  abandonné 
pour  jamais  leur  domicile  ,  en  emportant  , 
comme  les  Troyens ,  leurs  pénates. 

Je  ferai  observer  que  toutes  les  monnaies 
dans  l'Indoustan ,  sont  considérées  comme 
marchandises ,  et  qu'ainsi  toutes  les  pièces  eu 
or ,  en  argent ,  en  cuivre ,  et  même  en  simples 
coquillages ,  sont  susceptibles  d'une  constante 
variété  de  prix ,  par  le  grand  nombre  de  mon- 
naies que  le  commerce  transporte  sans  cesse 
d'une  contrée  à  l'autre ,  et  qui  de  proche  en 
proche  circulent  perpétuellement  pour  le  be- 
soin des  achats.  Les  sarafs ,  qui  sont  à-la-fois 
les  changeurs  et  les  banquiers  de  l'Indoustan, 
changent  toutes  les  pièces,  soit  d'or ,  soit  d'ar- 
gent ,  de  quelque  pays  qu'elles  soient ,  pour 
les  vendre  aux  négociants  qui  en  auront  be- 
soin tôt  pu  tard,  ou  les  portent  à  l'hôtel  des 
monnaies  le  plus  voisin  de  leur  domicile;  ces 
pièces  y  sont  battues  de  suite  au  coin  de  cet^ 
hôtel ,  lorqu'elles  ne  sont  pas  empreintes  au 
coin  des  pièces  du  pays,  telles  que  les  piastres 

d'Espagne ,  les  écus  ou  les  louis  de  France ,  et 


232  COMMERCE 

généralement  toutes  les   monnaies  des  pays 
étrangers. 

La  roupie  de  Pondichéry  -vaut  intrinsèque- 
ment sept  fanons  et  demi  ;  les  Indous  les  ap- 
"j^AXevktfalons  et  panons  ;  par  l'effet  de  la  perpé- 
tuelle variation  du  change ,  cette  roupie  vaut 
quelquefois  jusqu'à  huit  fanons  et  demi  ,  et 
quelques  jours  après  elle  ne  se  changera  qu'à 
raison  de  sept  un  quart.  Cette  remarque  suffit 
pour  faire  connaître  la  grande  mobilité  de  ce 
qu'on  liomme  dans  l'Indoustan  ,  le  commerce 
du  change ,  qui  n'est ,  sous  aucun  rapport  ^ 
la  même  chose  que  le  commerce  de  banque. 

On  appelle  dans  l'Indoustan  tok^  ce  que  par 
i-apport  au  poids  de  l'argent  nous  désignons 
par  le  mot  denier;  la  seule  différence  entre 
le  tok  et  le  denier,  c'est  que  le  tok  se  divise 
en  vingt  koudourîns ,  et  qu'il  n'y  en  a  que 
vingt  dans  un  palam:  notre  denier  est  la  vingt- 
quatrième  partie  d'une  once ,  et  il  se  divise 
en  vingt-quatre  grains ,  poids  qui  ne  fait  que 
les  trois  quarts  d'un  koudourin. 

Le  toukanie  (i)  est  le  premier  élément  de  la 
monnaie  indienne  ;  il  vaut  cinq  deniers  un. 
cinquième ,  en  supputant  la  roupie  de  Pondi- 
chéry à  deux  livres  douze  sous.  Seize  touka- 
nies  font  un  fanon  :  voici  les  principales  divi- 


(i)  Monnaie  de  cuiyre  qui  a  pour  empreinte  des  lettre»  dft 
Pidiôme  Tamoul. 


INTERIEUR.  235 

siens  des  monnaies  à  la  côte  de  Coromandel  » 
pour  la  roupie  de  Pondichéry.  Ces  divisions 
varient  dans  les  autres  pays  ;  je  ne  m'attache- 
rai pas  à  les  déterminer  par  rapport  à  cette 
pionnaie  française ,  attendu  que  je  me  propose 
d'indiquer  les  principales  divisions  des  autres 
pièces  dans  les  lieux  où  on  les  fabrique.  Le 
toukanie ,  premier  élément ,  monnaie  de  cui* 
vre  9  ainsi  que  la  kache ,  qui  contient  trois 
toukanies  :  le  fanon ,  dont  il  y  a  sept  et  demi 
pour  une  roupie  ;  la  plus  petite  •  des  monnaies 
d'argent  dans  les  comptoirs  français  est  une 
petite  pièce  nommée  demi-fanon;  ensuite  la 
roupie;  vient  après  une  pièce  imaginaire  comme 
notre  pistole,  que  Ton  nomme  pagode  cour 
rante  ,  qui  contient  invariablement  vingt- 
quatre  fanons  de  Pondichéry.  C'est  toujours 
en  pagode  courante  que  se  tenaient  les  liyres 
de  compte  de  la  compagnie  des  Indes. 

La  roupie  de  Pondichéry  battue  à  l'hôtel 
des  monnaies  de  cette  ville,  porte  pour  carac- 
tère distinctif  un  croissant  placé  vers  le  milieu 
de  l'un  des  deux  champs  de  cette  pièce ,  de 
même  que  la  pagode  d'or  fabriquée  dans  cet 
hôtel  j  monnaie  dont  je  parlerai  incessamment. 

Telles  sont  les  monnaies  d'argent  de  l'Indou- 
stan.  Les  pièces  seules  européennes  ou  étran- 
gères qui  sont  reçues  dans  le  commerce ,  sans 
avoir  décidément  cours  dans  les  bazars,  et 
que  l'on  voit  assez  communément  dans  les 


^34  COMMERCE 

comptoirs  européens ,  sont  les  piastres  d'Espa- 
gne ;  celte  monnaie  »e  change  chez  les  sarafs 
a  raison  de  dix-sept  fanons  et  demi  à  dix-sept 
trois  quarts .  Le  meilleur  parti  que  Ton  puisse 
lîrer  de  la  piastre ,  est  de  l'envoyer  à  la  mon- 
naie où  on  la  convertit  en  roupie  sur  le  pied 
de  deux  cent  dix-sept  roupies  pour  cent  pias- 
tres; ce  qui  produit  un  bénéfice  net  de  trois 
et  demi  pour  cent ,  sur  le  taux  du  change 
quand  on  la  donne  aux  sarafs*  U  y  a  cepen- 
dant une  circonstance  où  les  piastres  d'Espa- 
gne produisent  un  bénéfice  de  deux  à  deux 
un  quart  pour  cent ,  au-dessus  du  prix  que 
Ton  en  obtient  dans  les  hôtels  des  monnaies  ; 
c*est  lorsqu'on  approche  de  la  mousson  qui 
facilite  les  armements  pour  la  Chine;  alors  le» 
armateurs  recherchent  toutes  les  piastres  dites 
sévillanes ,  pour  les  porter  dans  ce  pays  où  l'on 
préfère  cette  monnaie  aux  pièces  de  six  livres 
de  France,  aux  couroiînes  d'Angleterre,  ainsi 
qu'aux  ducatons  de  Hollande. 

Monnaies  d^or* 

Les  monnaies  d'or  sont  Vâssarajie  et  la  pièce 
désignée  par  le  mot  houne.  Les  Européens 
nomment  la  première  de  cesononnaies  roupie 
d^or,  et  l'autre  pagode  d'or ,  pour  les  distin- 
guai' des  pagodes  courantes ,  qui  sont  toutes 
des  monnaies  idéales  ou  imaginaires. 


INTÉRIEUR.  235 

La  roupie  d'or ,  pour  me  servir  de  notre 
manière  de  nommer  Tàssarafie ,  est  une  mon- 
naie au  titre  le  plus  fin,  car  il  est  à  vingt-trois 
karats:  Thoune,  d'après  le  terme  du  pays,  ou 
la  pagode  d'or ,  est  à  un  titre  un  peu  moins 
fin  que  la  première  de  ces  deux  monnaies; 
elle  porte  vingt-deux  karats  ;  ce  titre  est  celui 
des  pagodes  à  trois  figures ,  Badri  et  de  Pondi-* 
cher  y.  Les  pagodes  de  Madras ,  de  Nëgapat- 
nam  sont  au  titre  de  vingt-un  karats  ;  enfin  , 
celle  de  Portonovo  n'est  que  de  dix-neuf  ka- 
rats. L'or  a  la  même  valeur  en  Indoustan  qu'eu 
Europe,  c'est-à  dire  qu'il  est  à  l'argent  comme 
un  à  quatorze.  C'est  toujours  d'après  cette  va- 
leur intrinsèque  de  l'or  contre  l'argent ,  que 
se  détermine  le  change  des  monnaies;  car  à 
moins  d'une  cause  extraordinaire  et  très-acci- 
dentelle ,  qui  ferait  monter  momentanément  le 
prix  de  l'or ,  le  change  est  constamment  fixé 
sur  ce  rapport.  Dans  les  circonstances  d'une 
invasion  soudaine ,  comme  l'or  est  plus  aisé  à 
soustraire  à  la  rapacité  .du  soldat ,  alors  il  vaut, 
dans  la  proportion  du  prix  de  l'argent ,  quel- 
quefois comme  un  à  vingt;  on  l'a  vu  même, 
en  1781  et  1782,  monter  encore  plus  haut;  à 
l'époque  de  l'envahissement  du  Carnate ,  par 
le  célèbre  et  fameux  nabab  Heder-Ali-Kan, 
la  terreur  fut  portée  à  ce  point ,  à  la  côte  de 
Coromandel,  que  la  pagode  d'or  de  Pondi- 
chéry  ou  de  Madras ,  qui  ne  s'y  changeait 


236  COMMERCE 

qu'à  raison  de  trois  roupies  trois  quarts  au  plus^ 
valut  alors  jusqu'à  cinq  roupies* 

Les  pagodes  de  Pondichéry ,  marquées  d'un 
croissant  ;  la  pagode  anglaise ,  qui  est  battue 
à  Madras,  et  qui  porte  sur  le  dos  une  étoile, 
pèsent  également  un  gros  ;  ces  deux  mionnaies 
valent  intrinsèquement  huit  livres  sept  sous 
six  deniers.  La  pagode  au  croissant ,  de  même 
que  celle  à  l'étoile ,  valent  vingt-six  fanons  et 
demi  de  Pondichéry  ;  mais  par  les  variations 
perpétuelles  du  change ,  il  est  impossible  de 
déterminer  invariablement  le  nombre  de  fa- 
nons que  les  sarafs  en  donnent. 

Les  pagodes  à  trois  figures  et  badri ,  sont  des 
monnaies  qui  ont  cours  dans  le  commerce  par 
toute  la  presqu'île;  mais  c'est  particulièrement 
la  pagode  à  trois  figures  qui  est  reçue  dans  le 
pays  de  Télinga ,  ainsi  qu'à  la  côte  d'Orixa  ; 
Fautre  est  beaucoup  plus  en  usage  dans  les 
échanges  sur  toutes  les  côtes  du  couchant  de 
la  presqu'île  et  les  contrées  situées  entre  la 
double  branche  des  Gâtes*  La  seconde  de  ces 
monnaies  se  fait  distinguer  par  une  lettre 
Dékni ,  dont  elle  est  marquée  sur  le  dos  :  à 
l'yard  de  la  pagode  à  trois  figures,  elle  est 
sans  aucun  autre  caractère  que  les  ti'ois^  idoles 
ou  figures  qui  la  font  reconnaître. 

L'une  et  l'autre  de  ces  deux  dernières  mon- 
naies ,  sont  d'un  or  très-fin ,  au  titre  de  vingt- 
deux  karats}  leur  valeur  intrinsèque  9  arj^eut 


iNTÉRIEtJK.  287 

de  France ,  est  de  neuf  livres  dix-neuf  sous  ; 
mais  elles  passent  pour  dix  francs  dans  les  > 
comptes  des  compagnies  de  commerce. .  On  les 
change  à  raison  de  quatre  roupies  arcates ,  mais 
comme  leur  change  est  sujet  à  de  constantes 
variations ,  il  serait  presqu'impossible  de  le  dé- 
terminer. 

Les  âssarafies  ,  que  les  Anglais  nomment 
goul  maure  y  et  les  Français  roupie  d'or  ^  sont 
une  monnaie  du  Gange  ;  cette  pièce  vaut  au 
Bengale  seize  roupies  sicca ,  monnaie  dont  j'ai 
fait  connaître  le  titre,  le  poids  et  la  valeur 
intrinsèque ,  relativement  à  nos  monnaies  de 
France.  L'âssarî*fie  pèse  trois  gros  un  karat; 
j'en  ai  changé  en  1 788 ,  à  Thôtel  des  monnaies 
de  Paris,  à  raison  de  son  titre  et  de  son  poids , 
sur  le  pied  de  quarante-trois  liv.  quatre  sous 
trois  deniers. 

Anciennement  on  ne  connaissait  dans  le 
Bengale  et  toutes  les  provinces  voisines,  que  les 
Âssarafies,  les  roupies  et  demi- roupies  sicca,  et 
enfin  les  cauris  ;  mais  depuis  que  les  Anglais 
se  sont  rendus  maîtres  de  ces  provinces ,  ils  y 
ont  introduit  des  pièces  decuivre  qu'on  nomme 
pessaon  cache/  monnaie  dont  la  circulation 
a  bien  de  la  peine  à  s'établir. 

Le  cauris,  premier  élément,  est  la  subdivision 
du. poni;  il  faut  soixante  ponis  pour  une  demi- 
roupie  ,  et  soixante  cauris  font  un  poni.  Ainsi 
I4  roupie  sicca  vaut  sept  mille  deux  cents  eau* 


238  COMMERCE      INTÉRIEUR. 

ris ,  OU  cent  vingt  ponis.  Ce  change,  qui  varie 
dans  le  Bengale  de  même  que  dans  les  autres 
provinces  de  Tlndoustan ,  fait  quelquefois  qu'il 
n'y  a  que  cent  dix-huit  ponis^  et  d'autrefois 
cent  vingt-deux  pour  cette  roupie. 

Dans  les  contrées  des  côtes  occidentales  de 
la  presqu'île,  ainsi  qu'entre  les  Gâtes,  le  pre-» 
mier  élément  des  monnaies  est  aussi  le  cauris 
qui  se  compose  de  cinquante  de  ces  coquilla- 
ges pour  un  poni  ;  dix  ponis  font  un  fanon 
cantarai ,  petite  monnaie  d'or,  et  treize  fanons 
font  une  pagode  badri.  Le  fanon  cantarai  pèse 
un  karat  et  demi ,  et  a  de  fin  dix-sept  karats. 
On  compte  dans  l'Indoustan  les  grosses  sommes 
par  làk:,  le  lak  est  une  mesure  idéale  qui  vaut 
cent  mille  roupies  ou  cent  mille  pagodes.  Les 
revenus  des  grands  empires  se  comptent  à 
présent  par  une  autre  mesure  qui  Cit  aussi 
idéale,  et  que  l'on  nomme  korouvy  vulgaire- 
ment crore;  il  vaut  un  million  de  roupies ,  de 
pagodes  ou  d'âssarafies. 


239 


DES    ACQUISITIONS 

A   FAI  RE   DE   Ï>LUSIEURS    PRODUCTIONS. 

•Si  le  srpectacle  de  la  nature  est  le  plus  ravis- 
sant ,  le  plus  pur  de  touts  ceux  que  peut  con- 
templer rhomme ,  son  étude  est  la  plus  noble  , 
la  plus  utile  et  la  plus  intéressante  de  toutes 
celles  auxquelles  il  puisse  se  livrer;  elle  agran- 
dit Tame  et  la  charme  ;  elle  Télève  sans  cesse 
vers  Tauteur  de  tant  de  merveilles  :  Tliomme 
en  devient  meilleur,  et  plus  reconnaissant. 

De  touts  les  climats  de  la  terre,  il  n'en  est 
aucun ,  on  le  sait ,  où  Ton  trouve  réunies  au- 
tant de  productions ,  soit  utiles  ,  soit  agréa- 
bles, que  dans  les  régîpns  de  Tlnde;  on  y 
trouve  des  graminées  et  des  fruits  exquis  ;  les 
animaux  les  plus  beaux  et  les  plus  curieux ,  et 
rhomme ,  comblé  de  tant  de  bienfaits  de  la  na- 
ture et  de  son  auteur ,  est  peut-être  celui  qui 
a  le  plus  de  qualités  morales* 

Après  avoir  connu  ces  belles  contrées,  les 
nations  anciennes  les  plus  célèbres  en  ont  rap- 
porté dans  leur  pays  les  riches  productions  du 
sol  de  ce  climat.  Les  peuples  de  l'Europe  mo- 
derne ,  dès  que  les  connaissances  humaines  se 
furent  répandues  de  la  Grèce  dan$  le  reste  de 


240  PRODUCTIONS 

cette  partie  du  monde ,  se  portèrent  en  foule 
Ters  ces  régions  si  favorisées  par  la  nature , 
pour  s'y  pourvoir  aussi  des  choses  qui  man- 
quaient à  leurs  jouissances  ;  et  déjà  beaucoup 
de  plantes  et  d'arbres  naturels  aux  Indes  orien- 
tales, ont  été  transplantés ,  soit  en  France, soit 
dans  nos  colonies  d'Amérique  et  d'Afrique. 

Mais  un  grand  nombre  d'autres  végétaux  et 
quelques  espèces  d'animaux  utiles  ,  que  l'on 
peut  se  procurer  dans  la  presqu'île ,  dans  le 
Bengale ,  les  provinces  de  Baar,  du  Penje-abe, 
du  Cachemire ,  de  Kaboul  et  les  pays  voisins, 
tels  que  la  Cochinchine ,  le  Pégou ,  les  royau- 
mes d'Avan  et  du  Boutan ,  ont  échappé  à  nos 
recherches  ;  ces  plantes  ,  ces  animaux  ont  ce- 
pendant de  l'impoi'tance,  soit  pour  le  com- 
merce ,  soit  pour  la  nourriture ,  soit  enfin 
pour  l'agrément ,  et  méritent  d'être  transplan- 
tés dans  nos  colonies  des  îles  de  France  et  de 
la  Réunion;  quelques-uns  même  pourraient 
être  naturalisés  avec  le  plus  grand  succès  eu 
France  et  dans  les  autres  régions  méridiona- 
les de  l'Europe. 

Je  vais  proposer  ici  l'acquisition  de  celles 
de  ces  précieuses  productions  que  nous  ne 
possédons  pas  encore ,  et  que  l'on  pourrait 
aisément  se  procurer ,  si  les  gouvernements 
étaient  assez  amis  de' leur  pays  pour  les  en- 
voyer choisir  dans  la  contrée  où  la  nature  les 
a  placées ,  et  les  naturaliser  dans  leui's  états. 

Uu 


y 


À      ACQUERIR.  241 

Un  tel  projet  honorerait  les  souverains  qui 
voudraient  raccueillir  ,  et  ferait  prospérer 
chez,  eux  rindcistrie  et  ragriculture* 

Parmi  le  grand  nombre  d'animaux ,  d*ar- 
bres  et  de  plantes  que  produit  Tliidoustan,  et 
dont  nous  n'avons  pas  encore  fait  l'acquisition, 
je  ne  m'arrêterai  à  citer  et  à  fair^  connaître 
dans  cet  écrit  que  ceux  qui  sont  les  plus  mar- 
quants et  les  plus  essentiels ,  pour  ne  pas  le 
surcharger  de  détails  trop  longs  et  d'une  no- 
menclature qui  deviendrait  fastidieuse. 


Productions  végétales. 


J'indiquerai,  i®.  les  différentes  variétés  du 
cotonnier  blanc ,  jaunâtre  et  à  duvet  roussâ- 
tre,  qui  se  cultivent  dansl'Indoustan,  soit 
dans  la  partie  septentrionale,  soit  dans  ses  pro- 
vinces méridionales  ou  presqu'île  en-deçà  dii 
Gange,  ainsi  que  les  autres  espèces  de  ce  vé- 
gétal ,  qui  sont  cultivées  dans  les  pays  limi- 
trophes :  cette  production  précieuse  au  com- 
merce et  aux  manufactui'es ,  convient  aux  cul- 
turcs  de  nos  colonies ,  et  on  la  naturaliserait 
eu  France ,  en  Italie  et  en  Espagne  ;  on  sait 
touts  les  services  que  nous  en  retirons  aujour- 
d'hui dans  touts  les  climats.  Cette  plante  ,  ou 
plus  exactement  cet  arbrisseau ,  dont  les  va- 
riétés sont  très-nombreuses,  et  toutes  de  la  fa- 
mille des  mauves,  dont  quelques-unes  sont 
Tome  I.  -   16 


242  PRODUCTIONS 

annuelles ,  comme  celles  que  Ton  cultive  dans 
rindoustan ,  proprement  dit ,  et  d*autres  Tiva- 
ces ,  qui  existent  jusqu'à  dix ,  quinze  et  même 
TÎngt  années ,  est  trop  connue  pour  qu'il  soit 
nécessaire  d'en  donner  ici  une  description 
particulière. 

2!*.  Les  anils ,  ou  herbes  à  indigo ,  partici>- 
lièrement  l'espèce  que  l'on  cultive  dans  la  pro- 
Tince  d'Agra ,  si  expressivement  nommée  nil^ 
hodiy  c'est-à-dire  bleu-brillant  ^  parce  qu'en 
effet  l'indigo  qu'on  en  retire  est  d'un  bleu 
foncé  sans  avoir ,  comme  les  autres  espèces  , 
un  reflet  cuivré  et  violet.  Il  est  encore  des 
anils  précieux ,  tels  que  le  névrouium  de  Ra- 
jemindri  et  de  Sicakol ,  et  le  nilom  à  fleur 
panachée  de  Bagnipour  ;  cette  dernière  espèce^ 
moins  précieuse  que  les  premières  ,  mérite  ce- 
pendant d'être  désignée  dans  cette  notice. 

Il  y  a  des  herbes  qui  donnent  une  fécule 
verte  propre  à  la  teinture  ;  les  parties  extrac- 
tives  et  constituantes ,  jaunes  et  bleues ,  s'y 
trouvent  combinées  en  telle  proportion  et  en 
telle  quantité,  qu'on  les  sépare  avec  facilité  ; 
tel  est  l'anil  de  la  Cochînchine ,  nommé  DU 
naoçang  y  dont  les  habitants  de  ce  pays  savent 
extraire  un  indigo  vert ,  avec  lequel  ils  tei- 
gnent les  étoffes  de  soie,  de  coton  ou  de  laine 
dans  toutes  les  nuances  de  vert. 

Je  ne  citerai  pas  toutes  les  autres  espèces 
d'anil  cultivées  dans  différentes  contrées  de 


A      ACQtTKRÏlR.  .24S 

rindoustan ,  qu'il  serait  à  propos  de  recueillir 
pour  en  essayer  comparativement  la  culture 
dans  nos  colonies  orientales  et  occidentales  ; 
mais  je  ne  dois  pas  oublier  l'apocyn  indigofà:e 
de  Sumatra,  que  M.  Cossiyny  a  fait  connaître 
<ians  sou  Voyage  à  Canton ,  et  que  les  Anglais 
ont  transplanté  au  Bengale. 

3°.  Les  blés  du  Nagpour  et  du  Cachemire , 
nommés  en  indoustani  guion-hound  (blé  très-» 
nourrissant).  Ce  graminée,  je  le  dis  sans  crainte 
d'être  contredit ,  est  le  meilleur  et  le  plus  beau 
non-seulement  de  touts  les  blés  cultivés  dans 
rinde,  mais  encore  des  variétés  connues  en  Eu- 
rope; il  contient  beaucoup  de  parties,  gluti- 
neuses ,  et  n'a  que  peu  de  son.  Le  guîon-bound 
mérite,  sous  ce  rapport,  le  nom  que  les  Indous 
lui  donnent  pour  le  caractériser ,  en  disant  qu'il 
est  la  substance  de  la  substance.  Il  est  d'au- 
tant plus  intéressant ,  qu'il  n'est  que  quatre 
mois  au  plu^  en  terre ,  comme  toutes  les  espè- 
<5es  de  blés  cultivées  dans  ce  beau  climat. 

Ce  blé  ne  s'élève  jamais  qu'à  la  hauteur  de 
douze  à  quatorze  pouces  ;  sa  tige  ,  très-déliée 
et  très-luisante  ,  est  beaucoup  plus  blanche 
que  celle  des  autres  blés:  trois  feuilles  égale- 
ment espacées  autour  de  la  tige ,  et  une  demi- 
fois  plus  longues  qu'elle ,  l'accompagnent  et 
Tornent  ;  c'est  un  caractère  distinctif  de  cette 
plante  :  l'épi  est  barbu,  et  porte  ordinairement 
cinquante-un  à  cinquante -cinq  grains,  qili 

16» 


244  i>RODlTCTIONS 

sont  rangés  sur  quatre  côtés  réguliers  que  for- 
me la  sommité  de  la  tige.  Ces  grains  sont  comme 
transparents,  et  toujours  beaucoup  plus  blancs 
que  tous  ceux  des  autres  plantes  de  la  même 
famille. 

4*^.  Le  riz  du  Bengale ,  nommé  hénafouli , 
c'est-à-dire  odorijère  ;  celui  du  Penje-abe  , 
nommé  goundouli,  ce  qui  signifie  riz  petite- 
boule  ,  parce  qu'en  effet  il  est  sphérique.  Le 
bénafouli  est  un  riz  aquatique,  très-fin  et  très- 
long  ;  il  est  de  la  plus  grande  blancheur ,  et 
répand  ,  lorsqu'il  est  cuit ,  une  odeur  suare 
de  rose  musquée  ;  l'autre  ,  qui  est  parfai- 
tement rond ,  est  un  riz  sec  ;  il  est  inodore  , 
d'un  blanc  mat ,  tirant  un  peu  sur  le  jaune  : 
il  est  moins  transparent  que  le  bénafouli.  Le 
goundouli  rend  davantage  que  l'autre  :  de  toutes 
les  espèces  de  riz ,  celui-ci  est  le  seul  que  les 
Indous  cultivent  dans  des  rizières  sèches  ;  il 
fournit  beaucoup ,  même  cultivé  de  cette  ma- 
nière. Je  le  désigne  ici  particulièrement  comme 
tm  graminée  ti'ès-utile  pour  être  cultivé  eu 
Europe ,  et  devant  plus  y  convenir  que  l'es- 
pèce que  l'on  possède  dans  le  Piémont  et  le 
Milanais. 

Pour  le  faire  végéter  aussi  promptement 
que  si  on  le  cultivait  dans  des  rizières  inon- 
dées, il  suffit  de  Tarroàer  de  fois  à  autres  par 
immersion ,  de  la  même  manière  que  les  jar- 
diniers arrosent  toutes  les  plantes  potagères; 


A      ACQUÉRIR.  245 

ces  irrigations  ne  peuvent  produire  d'humî- 
ditë  ni  d'exhalaisons  mal-saines* 

5®.  Les  fruits  de  la  province  de  Bâar  et  de 
Cachemire ,  comme  Tananas  de  Patna ,  rempli 
de  suc,  petit  et  presque  rond,  mais  dont  le 
^  parfum  est  au-dessus  de  toute  expression.  Cette 
espèce,  qui  a  une  très-médiocre  touffe,  con- 
viendrait bien  mieux  que  toutes  les  autres  es^ 
pèces  de  ce  délicieux  fruit  que  Von  cultive 
dans  les  serres  chaudes.  L'abricot  du  Cache- 
mire ,  fruit  exquis  et  supérieur  à  ceux  d'Eu^ 
rope  par  sa  grosseur,  par  la  qualité  de  son 
jus,  par  son  goût  et^sa  douceur,  et  par  sa  sa- 
lubrité :  on  fait  des  gâteaux  avec  la  pulpe,  en 
y  mêlant  des  amandes  ou  de  la  noix  d'acajou  ; 
ce  fruit  est  nommé  jaTnnani/  il  est  inconnu  en 
Europe ,  de  même  que  le  kabouli ,  espèce  de 
prune  de  cette  même  province*  Les  arbres  qui 
les  produisent  s'élèvent  l'un  et  l'autre  à  la  hau^ 
teur  de  huit  k  dix  pieds  ;  les  feuilles  du  jam- 
nanier  ont  la  même  frondescence  et  la  même 
couleur  que  celles  de  nos  abricotiers  ;  seulcr-  • 
ment  elles  sont  un  peu  plus  renflées  vers  le 
milieu.  La  feuille  du  kabouli ,  espèce  de  prune 
longue,  ayant  la  forme  de  la  quèche  y  est  ab- 
solument comme  la  feuille  de  nos  pruniers. 
Les  Cachemiriens  ne  les  cultivent  qu'en  plein- 
vent  ,  et  ne  les  greffent  jamais. 

Je  ne  dois  pas  oublier   de  parler  de  deux 
fruits  excellents  du  même  pays,  qui  n'ont 


246  PRODUCTIONS 

point  de  pépins  ;  l'un  est  la  belle  grenade  qui 
se  transporte  en  Perse,  au  bas  du  Gange,  à 
Dell ,  et  même  dans  touts  les  autres  pays  voi- 
sins ,  à'cause  de  sa  bonté;  c'est  la  plus  belle  et  la 
plus  juteuse  de  toutes  les  grenades  ;  Fautre  est 
tm  raisin  dont  il  y  a  deux  espèces  qui  n'ont  pas 
de  pépins,  et  qui  sont  très-^ros  et  délicieux» 
Le  raisin  sans  pépins  de  Cachemire,  sae  divise 
ien  chasselas  blanc  et  noir  ,  et  en  muscat  :  ce- 
dernier  est  moins  fort  en  parfum  que  le  muscat 
ordinaire. 

On  joindrait  à  ces  fruits ,  objets  de  pur  agré- 
ment ,  j'en  conviens ,  des  oranges  rouges  de 
Silote ,  situé  près  du  Bengale ,  dont  il  y  a  plu- 
sieurs variétés  inconnues  en  Europe  ;  des  oran- 
ges vertes  d'Arcate ,  et  enfin  des  pamplemous- 
ses de  Bernagor,  ville  située  sur  la  rivière 
d^ugli  ^  ou  bras  occidental  du  Gange,  entre 
Calcutta  et  Sirampour.  Ce  dernier  fruit ,  dont 
le  sensible  auteur  de  Paul  et  Virginie  nous, 
^arle  dans  cette  charmante  fiction,  est  une 
orange  d'une  grosseur  monstrueuse;  sa  chair 
délici(euse  est  verte ,  ou  rose ,  où  blanche  ,  et 
quelquefois  panachée  de  blanc  et  de  rose  i 
c?est  peut-être  un  des  mieilleurs  et  un  des  plus, 
beaux  fruits  de  l'univers. 

^^.iLiQpendanusfarinosus^  lepalmier  pommer 
originaire  des  îles  Nicobar ,  que  les  Anglais 
ont  transplanté  dans  leur  jardin  botanique  du 
Bengale:  ce  palmier ,  qui  donne  un  fruit  très- 


À      ACQUERIR.  24-7 

gros ,  pesant  de  dix-huit  à  vingt-cinq  livres  ^ 
poids  de  marc  ,  est  rempli  d'une  substance 
farineuse,  saine,  agréable  et  nutritive.  Cette 
espèce  de  palmier  ,  que  sir  Williams- John  ^ 
fondateur  de  la  Société  asiatique,  a  nomme 
pendanus  odoratissiinus ,  par  sa  ressemblance 
avec  ce  dernier  végétal,  et  que  je  crois  plus 
exactement  désigné  par  le  nom  à.efarinosiis  > 
pourrait  être  facilement  transplanté ,  ou ,  pour 
mieux  dire ,  naturalisé  aux  lies  dé  France , 
ainsi  que  dans  toutes  les  colonies  de  l'Amé- 
rique ,  et  même  à  la  Louisiane ,  et  peut-être 
dans  des  contrées  encore  plus  au  nord  ;  son  ac- 
quisition serait  un  bienfait  des  gouvernements 
pour  toutes  leurs  colonies. 

7*^.  Le  pavot  blanc  de  Bâar ,  dont  on  extrait 
Topium,    denrée  d'un  très-grand  commerce 
dans  toutes  les  Indes  orientales;  cet  opium  est 
supérieur  à  celui    que  produisent  toutes  les' 
autres  espèces  de  pavots. 

8°.  L'arbrisseau  à  encens  ,  qui  croit  prin- 
cipalement dans  les  plaines  de  l' Arabie-Heu- 
reuse; mais  on  en  trouve  aussi  dans  quelques 
provinces  de  l'Indoustan  ,  telles  que  la  lisière 
sablonneuse,  entre  la  presqu'île  et  la  partie 
septentrionale,  que  nous  nommons  le  Mogol^ 
au  nord-est  du  Berar.  Ce  végétal  est  nommé 
p^r  Linnée  olibcv^um  aut  tkus  et  arhor  thuri- 
fera;  et  par  les  Indous  abir  quajar.  Ce  petit 
arbre^  échevelé  n'est  point  joli  ;  ses  rameaux 


246  PRODUCTIONS 

point  de  pépins  ;  Tun  est  la  belle  grenade  qui 
se  transporte  en  Perse,  au  bas  du  Gange,  à 
Déli,  et  même  dans  touts  les  autres  pays  voi- 
sins ,  à  cause  de  sa  bonté;  c'est  la  plus  belle  et  la 
plus  juteuse  de  toutes  les  grenades;  Tautre  est 
un  raisin  dont  il  y  a  deux  espèces  qui  n'ont  pas 
de  pépiiAS,  et  qui  sont  très^gros  et  délicieux^ 
Le  raisin  sans  pépins  de  Cachemire,  sae  divise 
en  chasselas  blanc  et  noir .  et  en  muscat  :  ce- 
dernier  est  moins  fort  en  parfum  que  le  muscat 
ordinaire. 

On  joindrait  à  ces  fruits ,  objets  de  pur  agré- 
ment ,  j'en  conviens ,  des  oranges  rouges  de 
Silote ,  situé  près  du  Bengale ,  dont  il  y  a  plu- 
sieurs variétés  inconnues  en  Europe  ;  des  oran- 
ges vertes  d'Arcate ,  et  enfin  des  pamplemous- 
ses de  Bernagor,  ville  située  sur  la  rivière 
d'Ougli  y  ou  bras  occidental  du  Gange ,  entre 
Calcutta  et  Sirampour.  Ce  dernier  fruit ,  dont 
le  sensible  auteur  de  Paul  et  Virginie  nous, 
^arle  dans  cette  charmante  fiction ,  est  une 
orange  d'une  grosseur  monstrueuse  ;  sa  chair 
délici^euse  est  verte ,  ou  rose  ,  où  blanche  ,  et 
quelquefois  panachée  de  blanc  et  de  rose  i 
c'est  peut-élre  un  des  mieilleurs  et  un  des  plus, 
beaux  fruits  de  l'univers. 

6®.  \uependanusfarinosus^  le  palmier  pommer 
originaire  des  îles  Nicobar ,  que  les  Anglais 
ont  transplanté  dans  leur  jardin  botanique  du 
Bengale  :  ce  palmier ,  qui  donne  un  fruit  très- 


À      ACQUERIR.  24-7 

gros  ,  pesant  de  dix-huit  à  vingt-cinq  livres  ^ 
poids  de  marc  ,  est  rempli  d'une  substance 
farineuse ,  saine ,  agréable  et  nutritive.  Cette 
espèce  de  palmier  ,  que  sir  Williams- John  ^ 
fondateur  de  la  Société .  asiatique ,  a  nomm^ 
pendanus  odoratissimus ,  par  sa  ressemblance 
avec  ce  dernier  végétal,  et  que  je  crois  plus 
exactement  désigné  par  le  nom  à.e  farinosus  > 
pourrait  être  facilement  transplanté ,  ou ,  pour 
mieux  dire,  naturalisé  aux  lies  dé  France, 
ainsi  que  dans  toutes  les  colonies  de  l'Amé- 
rique ,  et  même  à  la  Louisiane ,  et  peut-être 
dans  des  contrées  encore  plus  au  nord  ;  son  ac- 
quisition serait  un  bienfait  des  gouvernements 
pour  toutes  leurs  colonies. 

7*^.  Lé  pavot  blanc  de  Bâar,dont  on  extrait 
l'opium,    denrée  d'un  très-grand  commerce 
dans  toutes  les  Indes  orientales;  cet  opium  est 
supérieur  à  celui    que  produisent  toutes  les' 
autres  espèces  de  pavots. 

8°.  L'arbrisseau  à  encens  ,  qui  croit  priit- 
cipalement  dans  les  plaines  de  l' Arabie-Heu- 
reuse; mais  on  en  trouve  aussi  dans  quelques 
provinces  de  l'Indoustan  ,  telles  que  la  lisière 
sablonneuse,  entre  la  presqu'île  et  la  partie 
septentrionale ,  que  nous  nommons  le  Mogoly 
au  nord-est  du  Berar.  Ce  végétal  est  nommé 
p^r  Linnée  olibc^Mm  put  thus  et  arhor  ùhuri- 
fera;  et  par  les  Indous  abir  quajar.  Ce  petit 
arbre    échevelé  n'est  point  joli  ;  ses  rameaux 


248  PRODUCTIONS 

grêles ,  rares,  sont  tout  blscoruus ;  ses  feuîllesr, 
semblables  à  celles  du  lenlîsque  ,  sont  glabres  ^^ 
il  ne  s'élève  qu'à  la  hauteur  de  ueuf  à  dix  pieds 
dans  la  partie  de  Tlnde  que  je  viens  dénom- 
mer, et  où  il  est  rare;  son  ëcorce  est  ridée  et 
sillonnée,  par  une  infinité  de  gerçures  de  cou- 
leur blanche- grise;  il  découle  naturellement 
des  cercures  une  résine  odoriférante,  sèche 
dure,  d'un  rouge  brun  et  quelquefois  blan- 
châtre, à  peine  demi-transparente,  en  larmes 
plus  ou  moins  grosses,  comme  une  forte  noi- 
sette ,  oblongues  ou  quelquefois  arrondies , 
friables  en-dehors ,  brillantes  en-dedans ,  d'un 
goût  acre ,  amer ,  et  d'une  odeur  très  péné- 
trante ,  sur-tout  lorsqu'on  la  brûle.  Cette  ré- 
sine aromatique  a  les  mêmes  qualités  que  celle 
d'Arabie;  elle  est  précieuse,  et  se  vend  très- 
cher  dans  l'Inde. 

9^  Le  benjouîn,  nommé  par  les  Indiens 
daïbengénie  ,  petit  arbre  qui  croît  dans  les 
royaumes  de  Siam  et  d'Avan,  à  Malac  et  dans 
les  îles  des  Moluques  et  de  la  Sonde  ,  à  Silote 
et  au  pays  de  Té^ira ,  limitrophe  à  l'est  du  Ben- 
gale. Le  célèbre  de  Jussieu  dit  que  l'arbre 
qui  produit  le  benjouin  ne  nous  est  pas  en> 
core  bien  connu;  il  lui  donne  le  nom  de  Uiu^ 
ruS'benzoin.  Ce  petit  arbre ,  classé  par  ce  cé- 
lèbre naturaliste  parmi  les  lauriers ,  n'appar- 
tient pas ,  suivant  d'autres ,  à  ce  genre.  S'il 
m'était  permis  de  hasarder  mon  opinion  à  ce 


A      ACQUERIR.  249 

sujet ,  je  le  placerais  dans  le  genre  des  can- 
nellîers  ;  les  Indous  nomment  le  cannellier  rf^/- 
chinie;  on  a  vu  qu'ils  appellent  l'autre  dal- 
bengënie.  Quoique  la  ressemblance  des  noms 
ne  puisse  faire  une  autorité  pour  déterminer 
à  classer  une  espèce  de  végétal  dans  telle 
famille  plutôt  que  dans  telle  autre ,  je  dirai 
cependant  que  les  botanistes  indiens  observent 
assez  exactement  cet  usage.  L'arbrisseau,  ou 
plutôt  le  petit  arbre  à  benjouin  ne  s'élève  qu'à 
la  hautevir  de  dix  à  douze  pieds  ;  sa  forme  py- 
ramidale et  régulière  est  jolie;  ses  feuillet, 
longues  de  quatre  à  cinq  pouces  ,  larges  de 
dix-buit  à  vingt  lignes ,  épaisses,  nombi'euses, 
sont  de  couleur  vert-noir;  leurs  nervures  sont 
nombreuses  et  rouges  ;  le  bois  est  compact , 
serré ,  dur  ,  rouge-jaune  ,  la  résine  découle 
des  incisions  que  l'on  fait  aux  rameaux  et  au 
tronc  de  l'arbre  dans  sa  jeunesse ,  depuis  l'âge 
de  quatre  à  cinq  ans  jusqu'à  celui  de  douze  à 
quatorze  ;  on  reçoit  cette  résine  dans  un  sacbet 
tissu  avec  du  crin  :  elle  est  d'un  blanc  légère- 
ment jaune  ,  glulineuse  et  transparente ,  se  fige , 
se  durcit  peu-à-peu  ,  et  devient  jaune-citron 
clair  ;  elle  est  brillante  lorsqu'on  ne  l'a  point 
mélangée. 

io<^.  L'arbre  qui  produit  l'buile-de  bois , 
espèce  de  vernis  très-précieux,  et  utile  à  tous 
les  genres  de  constructions  en  bois ,  et  sur-tout 
aux  constructions  navales.  Cette  huile  est  ex- 


:i5o  PRODUCTIONS 

traite  d'une  espèce  de  teck  ,  arbre  d'une  belle 
forint  que  produit  le  Pégou  et  le  royaume  de» 
Barmans:  cette  extractions' opère  tout  simple- 
ment en  brûlant  l'arbre.  Le  feu  en  consumant; 
la  partie  ligneuse,  fait  couler  abondamment^ 
par  plusieurs'  rigoles ,  dans  toute  la  longueur 
de  l'arbre ,  depuis  les  branches  jusqu'aux  ra- 
cines ,  cette  huile  ou.  plutôt  cette  espèce  de 
vernis  d'une  odeur  aromatique  forte  et  péné- 
trante, mais  non  mal-saine  comme  nos  vernis, 
et  n'occasionnant  pas  de  douleurs  de  tête.  On 
l'emploie  pour  peindre  les  bois ,  ou  pure  ,  ou 
en  y  mêlant  toutes  les  couleurs  que  cette  huile 
résineuse  reçoit  et  conserve  long-temps ,  depuis 
le-  blanc  jusqu'au  noir  le  plus  foncé.  Quoi- 
qu'épaisse  elle  se  sèche  promptement;  elle  écarte 
les  insectes ,  et  ne  laisse  approcher  aucune  des 
vermines  qui  tourmente  Thomme  pendant  le 
sommeil  ;  elle  conserve  le  bois  pendant  un 
très-grand  nombre  d'années  ,  le  préserve  de  la 
vermoulure ,  et  l'émpéche  d'être  attaqué  par 
les  vers  marins..  Aussi  les  vaisseaux  et  les  na-- 
vires  construits  à  Surate  et  au  Pégou ,  comme 
dans  tous  les  ports  de  l'indbustan ,  que  Ton  a 
toujours  le  soin  d'enduire,  tant  à  l'extérieur  que 
dans  rintérieur ,  d'une  couche  de  cette  résine 
ou  huilé-de-bois ,  durent ,  dit-on ,  trois  siècles^ 
1 1"".  Le  végétal  nommé  siaikai^  que  nous  dési- 
gnons sous  le  nom  de  savonier  ^  et  qui  donne  urt 
fruit  très-utile  à  différents  ai  ts ,  particulière^ 


ment  à  celui  du  dégraîsseur.  Ce  fruit ,  infusé 
Jyendant  quelques  minutes  dans  de  Teau  bouil- 
lante ,  fait  écumer  Teau  comme  si  Ton  y  avait 
délayé  du  savon  :  elle  <levient  propre  à  dé- 
graisser toutes  les  étoffes  de  soie  et  de  laine ,  et 
n'altère  aucune  couleur ,  ni  même  les  nuancés 
les  plus  délicates  ,  telles  que  le  rose  et  le  lilas  le 
plus  tendre.  Ce  savon  végétal  est  encore  em- 
ployé avec  succès  dans  la  médecine,  dans 
maintes  circonstances  :  il  prospérerait  dans 
toutes  les  Antilles. 

12**.  Un  objet  très-précieux  à  obtenir  pour 
le  naturaliser  dans  nos  colonies  orientales  et 
occidentales ,  et  dont  j'ai  déjà  esquissé  plus  haut 
les  avantages  ,  c'est  Vagolocum ,  désigné  soui 
les  noms  d^aloës ,  de  calambe ,  de  bois  d^ aigle , 
de  bois  Jaune  et  de  bois  de  rose.  Cet  arbre , 
que  les  Indous  nomment  pérempalk ,  est  un 
don  magnifique  de  la  nature;  il  réunit  sur. la 
même  tige  trois  parties ,  toutes  trois  très -pré- 
cieuses ;  récorce  donne  le  parfum  suave  et 
agréable  que  Ton  nomme  bois  d^ aigle ,  c'est  Va- 
golocum des  Indous  et  des  Chinois ,  qui  se  vend 
dans  ces  pays  mêmes  au  poids  de  l'or.  L'au- 
bier fournit  un  cordial  et  un  bon  remède  contre 
les  fièvres  du  pays ,  dites /ûn/r,  qui  proviennent 
de  l'insalubrité  de  l'air  :  on  en  fait  prendre 
plusieurs  fois  par  jour  la  décoction  au  malade; 
il  est  encore  employé  avec  succès  contre  les 
maux  d'estomac  provenant  d'épuisement  ^  et 


254  PRODUCTIONS 

14°.  La  badiane  ou  anls  étoile ,  plante  très«- 
utile  comme  épicerie  ;  son  fruit  donne  des  se- 
mences qui  sont  d'une  odeur  et  d'un  goût  très- 
agréables  ,  et  qu'elles  communiquent  aux;  ali- 
'  ments  et  aux  liqueurs  dans  lesquelles  ou  les 
fait  entrer. 

i5°.  L'arbre  nommé  hahéla^  du  genre  des 
mimosa ,  qui  noru'rit  les  insectes  aîlés  qui  pro- 
duisent la  gomme  lacque  :  je  ne  doute  pas  que 
ce  végétal  et  les  insectes  ne  réussissent  dans  le 
climat  heureux  des  îles  de  France  et  de  Bour- 
bon. Ce  serait  un  moyen  d'augmenter  les  reve- 
nus de  ces  colonies ,  d'autant  plus  que  cette 
culture  n'occuperait  ni  beaucoup  de  terrein  ni 
beaucoup  de  bras. 

160.  Avant  de  terminer  l'article  des  grande 
végétaux,  je  dirai  un  mot  de  l'ouettier  (Bomi- 
bax) ,  arbre  qui  produit  un  duvet  que  nous 
nommons  ouette* 

Ce  coton ,  dont  les  filaments  sont  extraordî- 
nairement  fins ,  soyeux  et  très-  courts ,  peut 
fournir  une  mati  ère  très-utile  à  l'art  du  cha- 
pelier ;  l'expérience  m'a  prouvé  que  ce  duvet 
se  feutre  très-facilement  :  deux  chapeaux  que 
je  fis  faille  en  1 788 ,  avec  une  certaine  quan- 
tité d'ouette  que  j'avais  apportée  de  l'Inde, 
furent  trouvés  aussi  beaux  que  les  feutres  qui 
jqui  se  fabriquent  avec  du  poil  de  castor. 

Nous  possédons  cet  arbre  dans  nos  colonies 
d'Amérique  ;  qui  sait  s'il  ne  serait  pas  possi*^ 


À      ACQUÉRIR.  255 

ble  à  l'art  de  la  culture  de  contraindre  la  na- 
ture à  donner  des  produits,  analogues  à  nos 
vues.  Si  le  bombax  des  Antilles  n'était  pas  ab- 
solument de  la  même  espèce  que  celui  dé  l'In- 
doustan  ,  serait-il  donc  bien  difficile  de  se 
procurer  de  cette  dernière  espèce  ?  On  en 
trouvera  un  dessin  exact ,  plancbe  6  de  cet 
ouvrage. 

On  me  permettra  encore  de  désigner  trois 
espèces  de  turneps  originaires  du  Tibet,  dif- 
férents de  ceux  de  l'Europe,  et  que  les  Anglais 
ont  transplantés  au  Bengale ,  et  une  espèce 
d'aubergine  ,  dite  vulgairement  méringelle , 
ou  bringelle  éti^oire  ,  transplantée  aussi  du 
même  pays  sur  les  bords  du  Grange ,  où  ils  ont 
formé  le  dépôt  de  toutes  les  productions  que 
ce  peuple  actif  va  chercher  dans  toutes  les 
régions  de  cette  riche  partie  du  monde.  Cette 
espèce  d'aubergine  est  délicieuse  et  pèse  jus- 
qu'à six  livres  :  c'est  vraisemblablementle  plus 
gros  et  le  plus  utile  des  volanus  connus. 

Cet  excellent  légume  me  rappelle  un  fruit 
précieux  de  l'île  de  Ceylan ,  espèce  d'arbre  à 
pain ,  qui  est  aussi  utile  pour  le  moins  que  le 
rima.  Les  Ceylanais  le  nomment  chélipé^  et 
les  Portugais  cotaicayalle  (i)  ;  c'est  une  énorme 
châtaigne  pesant  douze  à  quatorze  onces  ;  elle 

(i)  C'est  yraUembUblement  à  cause  de  la  forme  de  ce  fruit  ^ 
qui  ressemble  aux  testicules  des  choraux ,  que  les  Portugais 
font  ainsi  nommé. 


254  PRODUCTIONS 

14**.  La  badiane  ou  anls  étoile ,  plante  très- 
utile  comme  épicerie  ;  son  fruit  donne  des  se- 
mences qui  sont  d'une  odeur  et  d'un  goût  très- 
agréables  ,  et  qu'elles  communiquent  aux;  ali- 
'  ments  et  aux  liqueurs  dans  lesquelles  ou  les 
fait  entrer. 

i5°.  L'arbre  nommé  hahéla^  du  genre  des 
mimosa ,  qui  nourrit  les  insectes  aîlés  qui  pro- 
duisent la  gomme  lacque  :  je  ne  doute  pas  que 
ce  végétal  et  les  insectes  ne  réussissent  dans  le 
climat  heureux  des  îles  de  France  et  de  Bour- 
bon. Ce  serait  un  moyen  d'augmenter  les  reve- 
nus de  ces  colonies ,  d'autant  plus  que  cette 
culture  n'occuperait  ni  beaucoup  de  terrein  ni 
beaucoup  de  bras. 

160.  Avant  de  terminer  l'article  des  grands 
végétaux,  je  dirai  un  mot  de  l'ouettier  (Bom- 
bax) ,  arbre  qui  produit  un  duvet  que  nous 
nommons  oueùùe. 

Ce  coton ,  dont  les  filaments  sont  extraordî- 
nairement  fins,  soyeux  et  très- courts,  peut 
fournir  une  matière  très-utile  à  l'art  du  cha- 
pelier ;  l'expérience  m'a  prouvé  que  ce  duvet 
se  feutre  très-facilement  :  deux  chapeaux  que 
je  fis  faille  en  1 788 ,  avec  une  certaine  quan- 
tité d'ouette  que  j'avais  apportée  de  l'Inde, 
furent  trouvés  aussi  beaux  que  les  feutres  qui 
xpii  se  fabriquent  avec  du  poil  de  castor. 

Nous  possédons  cet  arbre  dans  nos  colonies 
d'Amérique  ;  qui  sait  s'il  ne  serait  pas.  possi- 


À      ACQUÉRIR.  255 

ble  à  l'art  de  la  culture  de  contraindre  la  na- 
ture à  donner  des  produits  analogues  à  nos 
vues.  Si  le  bombax  des  Antilles  n'était  pas  ab- 
solument de  la  même  espèce  que  celui  dé  l'In- 
doustan  ,  serait-il  donc  bien  difficile  de  se 
procurer  de  cette  dernière  espèce  ?  On  en 
trouvera  un  dessin  exact ,  plancbe  6  de  cet 
ouvrage. 

On  me  permettra  encore  de  désigner  trois 
espèces  de  turneps  originaires  du  Tibet,  dif- 
férents de  ceux  de  l'Europe,  et  que  les  Anglais 
ont  transplantés  au  Bengale ,  et  une  espèce 
d'aubergine  ,  dite  vulgairement  méringelle , 
ou  bringelle  éti^oire  ,  transplantée  aussi  du 
inéme  pays  sur  les  bords  du  Grange ,  où  ils  ont 
formé  le  dépôt  de  toutes  les  productions  que 
ce  peuple  actif  va  cbercher  dans  toutes  les 
régions  de  cette  ricbe  partie  du  monde.  Cette 
espèce  d'aubergine  est  délicieuse  et  pèse  jus- 
qu'à six  livres  :  c'est  vraisemblablementle  plus 
gros  et  le  plus  utile  des  volanus  connus. 

Cet  excellent  légume  me  rappelle  un  fruit 
précieux  de  l'île  de  Ceylan ,  espèce  d'arbre  à 
pain ,  qui  est  aussi  utile  pour  le  moins  que  le 
rima.  Les  Ceylanais  le  nomment  chéUpé^  et 
les  Portugais  coUUcavalle  (i)  ;  c'est  une  énorme 
cbàtaigne  pesant  douze  à  quatorze  onces  ;  elle 

(  1 J  C'est  vraisemblablement  à  cause  de  la  forme  de  ce  fruit 
qui  ressemble  aux  testicules  des  choraux ,   que  les  Portugais 
font  ainsi  nommé. 


256  PRODUCTIONS 

contient,  lorsqu'elle  est  fraîche ,  une  pulpe 
tendre  et  semblable  à  celle  de  nos  marons.  On 
en  tire  une  fécule  amilacëe^  douce,  trés-agréa- 
ble,  nourrissante  et  saine. 

J'ajouterai  ici  Tindicalion  de  quelques  es- 
pèces de  plantes  légumineuses  du  genre  des  fa- 
séoles  ,   vivaces,  rampantes,   abondantes  en 
fruits  sains  et  agréables  au  goût;  le /?o/^  carré ^ 
lapatole^  le  ùendeKy  espèce  de  cucurbitacée 
excellente ,  que  Ton  fait  manger ,  même  crue  , 
aux  malades  attaqués  de  la  fièvre  putride;  les 
navets  délicieux  de  Patna;  je  recommande  . 
rai  aux  fleuristes  le  rosier  tricolor  et  celui  à 
fleurs  blancUes  extrêmement  petites ,  t'rès-feuil- 
leuses  et  très-odorantes  ;  le  siriuia  qui  fleurit  eu 
rose ,  forme  d'assez  longues  grappes ,  comme  la 
fleur  d'acacia  ,  et  dont  le  parfum ,  selon  moi  , 
est  plus  suave  et  plus  agréable  encore  que  celui 
de  la  rose  même  ;  le  sola ,  dont  le  bois  est  ex  : 
trêmement  léger ,  qui  fait  un  charbon  très-peu 
hydropode,  et  en  cela  très -propre  à  entrer 
dans  la  composition  de  la  poudre  de  guerre  ; 
le  jasminum  scandens ,  lei  cinq  espèces  de 
nycùanùhés ,  le  cressa  indica^  et  plusieurs  au- 
tres végétaux  qu'il  serait  trop  long  d'énumérer 
ici ,  malgré  leur  importance. 

Je  noublierai  pas  enfin  de  signaler  une  ra- 
cine nutritive  du  Bengale ,  nommée  chérik , 
de  couleur  jaune  ,  ressemblante  à  celle  que 
l'on  nomme  vulgairement  safran  des  Indes  , 

qui 


A      ACQUERIR,  25j 

qui  est  le  curcuma  ou  terra-meriCa  des  bota- 
nistes.   Le  chérik  fournit  aux   Bengalis  une 
nourriture  abontjante ,  saine  et  agréable,  dont 
le  goût  approche  de  celui  du  choux  palmiste  » 
ou  de  celui  du  cocotier  quand  on   le  man^e 
cru.  Ces  acquisitions  ajouteraient  aux  ressour- 
ces de  nos  colonies,  en  y  multipliant  les  moyens 
de  subsistance.  Le  Tibet ,   le  Cachemire  ,  le 
Bengale ,  le  Bâar ,   et  les  pays  circonvoisins 
fourniraient  une  ample  moisson  au  voyageur» 
L'énumération  de  touls  les  objets  propres  à  lixer 
son  attention ,  ne  peut  trouver  place  dans  cet 
écrit,  d'autant   plus    qu'il   est    vraisemblable 
que  plusieurs  d'entr'eux  nous  sont  absolument 
inconnus. 

Pour  rendre  celte  mission  plus  utile  ,  je  pro- 
poserais de  faire  faire  ,  par  celui  qui  en  serait  ^ 
chargé ,  un  herbier  de  toutes  les  plantes  des  pro- 
vinces de  rindoustan  que  ce  voyageur  devrait 
parcourir  ,  et  même  des  autres  pays  voisins  ; 
ce  travail  serait  de  la  plus  grande  utilité  ;  il 
avancerait  nos  connaissances  en  botanique. 

J'ajouterai  à  cette  notice  sur  les  acquisi- 
tions à  faire  dans  le  règne  végétal ,  un  mot 
sur  la  graine  avec  laquelle  les  ludous  clari- 
fient y  dans  l'er.pace  de  quelques  minutes , 
l'eau  la  plus  bourbeuse  ;  je  veux  parler  du 
titan-côté  y  dont  je  ne  connais  pas  le  nom  bo- 
tanique; je  ne  l'ai  trouvé  décrit  nulle  part. 
Cette  graine  est  produite  par  un  arbre  de 
Tome  I.  17 


\ 


258  PRODUCTIOIVS 

moyenne  grandeur ,  qui  croît  dans  toutes  led 
provinces  méridionales  de  Tliidoustan.  En  gé- 
néral ,  ces  contrées  abondent  en  végétaux  qui 
sont  d'un  usage  habituel  dans  la  pratique  de 
la  médecine  ;  la  plupart  d'entr'eux  nous  sont 
inconnus ,  ainsi  que  leurs  propriétés.  Les  effets 
étonnants  qu'ils  produisent ,  sous  les  yeux  des 
Européens,  auraient  dû  exciter  leur  émula- 
lion  et  leur  curiosité ,  pour  en  transmettre  la 
connaissance  à  leurs  compatriotes,  et  pour 
leur  en  procurer  Tacquisition. 

Du  Cocotier  et  de  V Aréquier  (i). 

Onsait  que  le  cocotier  {cocos  nucifera  ,Lîn .) 
est  du  genre  des  plantes  unilobées ,  de  la  ,mo- 
noécle  bexandrie ,  et  de  la  famille'  des  pal- 
miers ,  que  ia  botanique  a  ainsi  désignés ,  parce 
qu'au  lieu  de  branches  et  de  rameaux  ,  ils 
ont  des  palmes.  Le  cocotier  présente  encore 
pour  caractères ,  un  bourgeon  de  fleurs  nomme 
spathcy  monophyle;  une  palme  rameuse ,  ailée 
et  très-longue  :  son  bourgeon  est  garni  d'un 
très-grand  nombre  de  branches  attachées  à  un 
pédoncule  très-fort  ;  elles  portent  chacune  un 
très-grand  nombre  de  fleurs  de  la  longueur 
environ  de  deux  à  trois  lignes ,  oblongues ,  k 
corolle  de  six  pétales  égaux,  cornus ,  convexes, 

(i)  Ce  Mémoire,  du  même  autour  ,  a  tléjà  été  publié  dans  la 
Bibliothèque  physico-économique  ,  rédigée  par  M.  Sonninij  il 
trouve  naturellement  sa  place  dans  le  chapitre  des  végétaux  d» 
llndoustan  à  acquérir. 


A      ACQUERIR.  209 

arrondis  à  leur  extrémité,  couleur  de  chair 
pâle ,  peu  odoriférants  ;  ces  Heurs ,  dont  les 
mâles  sont  placés  en  dessus  ,  ont  six  élamines 
à  anthères  sagittées  et  un  pistil  qui  avorte  ;  et 
les  femelles,  en  plus  grand  nombre,  placées 
après  et  par  intervalles  de  cinq  à  huit  des 
premiers,  le  long  de  la  même  tige,  appelée 
verge  y  ont  un  ovaire  arrondi,  dépourvu  de 
style  et  surmonté  d'un  stigmate  unilobé. 

A  quelques-unes  àes  fleurs  succède,  avant 
que  le  spathe  se  soit  ouvert,  un  drupe  d'a- 
bord très-tendre,  rond  et  blanchâtre ,  qui  de- 
vient très-grand ,  lisse  ,  coriasse ,  fibreux ,  qui 
renferme  un  noyau  plus  ou  moins  ovale ,  mo- 
nosperme ,  très-dur ,  de  couleur  brune ,  quel- 
quefois veiné ,  d'une  seule  pièce ,  marqué  de 
trois  sutures  formant  arrête  ,  tantôt  plus,  tan- 
tôt moins  saillantes;  il  est  creusé  dans  sa  par- 
tie inférieure ,  d'un  trou  que  l'on  appelle  œil^ 
par  lequel  sort  le  germe  ;  il  en  a  deux  autres 
figurés ,  ce  qui  a  pu  faire  croirq  à  quelques 
naturalistes,  trompés  par  les  apparences,  et  sans  ' 
l'avoir  exactement  observé ,  qu'il  en  avait trois- 

On  connaît ,  dans  les  Indes  orientales ,  sept 
espèces  différentes  de  cocotiers,  non  compris 
celui  qui  est  nommé  improprement  coco  d& 
mer ,  et  que  les  naturalistes  croyent  indigène 
de  l'Archipel  des  Maldives,  quoiqu'il  ne  croisse 
que  dans  les  îles  Séchelles.  Celui-ci  fait  une 
espèce  particulière  €t  très-distincte  de  celle  que 

17  * 


26o  PRODUCTIONS 

Toa  cultive ,  soit  dans  rindoustan  ,  soit  dans 
les  autres  pays  dos  Indes  orientales ,  soit  dans 
les  îles  de  la  raer  de  l'Asie. 

Je  dis  espèce  et  non  variété ,  pour  me  con-  ^ 
former  expressément  à  la  slgnlilcatlon  du  mot 
reçu  en  botanique  pour  désigner  les  individus 
qui  conservent ,  de  génération  eu  génération  , 
la  même  configuration. 

On  ne  saurait  tirer  aucun  caractère  diffé- 
rentiel entre  les  espèces  dont  je  parle  ,  des 
palmes ,  des  sphates  ni  des  fleurs  de  ces  végé- 
taux ,  Ijeurs  formes  et  leurs  figures  étant  abso- 
lument les  mêmes.  Ces  caractères  ne  peuvent 
être  pris  que  de  la  configuration  des  fruits  , 
que  l'on  peut  saisir  constamment ,  qui  ne  va- 
1  le ,  qui  ne  change  jamais,  dans  quelqu'espèce 
de  terrain  qu'il  soit  cultivé.  Aucun  des  natu- 
ralistes qui  ont  voyagé  dans  cette  partie  ou 
région  de  la  terre  où  croît  cet  utile  y  ce  beau 
et  précieux  palmier ,  n'ayant  décrit  ni  désigné 
ces  espèces  »  je  vais  y  suppléer,  en  les  signalant 
par  des  descriptions  exactes  ,  prises  de  leurs 
caractères  propres,  après  nombre  d'observa- 
tions ,  et  je  laisserai  aux  maîtres  de  la  science  à 
les  désigner  dans  leurs  synonymies. 

Il  y  en  a  trois  espèces  cultivées  dans  l'Indou- 
stan  ;  quatre  autres  le  sont  dans  les  îles  des  mers 
qui  avolsînent  ce  riche  pays  ,  si  remarquable 
par  ses  productions  ,  par  l'industrie  de  ses 
peuples  et  par  la  douceur  de  son  climat. 


À      ACQUÉRIR.  26t 

1*.  Le  COCO  de  la  côte  de  Coronjandel  ^vè- 
sente  un  brou  très-lisse  et  luisant,  jaune-rouge, 
qui  lui  a  fait  donner  le  nom  de  coco  brame 
par  les  Indous ,  parce  que  c'est  à-peu-près  la 
couleur  de  la  peau  des  individus  de  cette 
caste.  Les  sutures  opposées  à  la  côte  de  l'œil 
sont  plus  renflées  vers  la  base ,  partie  qui  est 
aussi  plus  aplatie  que  celle  qui  lui  est  oppo- 
sée ,  même  lorsqu'il  se  trouve  enveloppé  de 
son  brou. 

2°.  Le  coco  du  Canara ,  pays  situé  entre  les 
deux  branches  de  la  double  chaîne  des  Gâtes, 
monts  très-élevés ,  qui  régnent  dans  la  presqu'île 
de  rindoustan ,  du  midi  au  septentrion,  et  qui  la 
divisent  en  trois  zones  dans  toute  sa  longueur, 
a ,  pour  caractères  distinctifs ,  une  forme  par- 
faitement ovale  f  sa  coque  ligneuse  est  plus  so- 
lide ;  son  brou  très-vert ,  et  les  filaments  ex- 
trêmement fins  ;  toutes  ses  sutures  si  peu  sail- 
lantes ,  qu'elles  ne  sont  sensibles  qu'à  l'œil ,  et 
nullement  au  toucher. 

3^.  Celui  de  la  côte  Malabar  est  turbiné  , 
c'est-à-dire,  plus  gros  au  pôle  qui  se  trouve 
sous  la  calotte ,  qui  fixe  et  lie  le  pédoncule  du 
fruit  à  sa  grappe ,  que  l'on  nomme  régime. 

4^.  Le  coco  des  Maldives  ,  îles  de  Sable, 
sans  doute  très-nouvellement  découvertes  par 
la  mer,  offre  pour  caractères  d'être  très-petit,, 
et  absolument  sphériquc  ;  ses  sutures  sont  très- 
relevées  ,  et  beaucoup  plus  souillantes  dans  la 


262  PRODUCTIONS 

partie  supérieure  que  celles  qui  sont  opposées 
à. son  pédoncule. 

5**.  On  remarque  celui  d'^c/îem ,  petite  île 
située  au  midi  de  celles  de  la  Sonde  et  des  Mo- 
luqucs  5  par  sa  forme  ovoïde ,  son  extrême  pe- 
titesse ,  et  par  Tëpaisseur  de  son  amande ,  qui 
est  si  charnue  qu'il  ne  se  trouve  presque  point 
de  vide ,  et  qu  elle  ne  contient  qne  très-peu 
d'eau, 

6°.  L'espèce  cultivée  dans  les  iles  Nicobar^ 
situées  dans  le  haut  du  golfe  de  Bengale ,  est  la 
plus  grosse  de  toutes  les  variétés  de  ce  fruit.  Sa 
forme  extérieure  est  triangulaire  ,  son  brou  ou 
écorce  fibreuse  ,  est  extraordinairement  épais 
et  gros ,  le  noyau  est  ovale  et  un  peu  aplati  à. 
ses  deux  pôles ,  et  il  sort  du  pôle  supérieur  une 
pointe  aiguë  ,  ce  qui  lui  fait  donner  le  nom  de 
coco  à  aiguille. 

7**.  Enfin  le  coco  de  Ceylan  est  sphéroïde  , 
irès-alonqé  ;  il  a  sa  suture  9  correspondante  à 
Torifice  ou  œil  du  germe ,  plus  proéminente 
d'une  forte  ligne  que  ne  le  sont  celles  des  autres 
côtés.  Tels  sont  les  caractères  qui  différencient 
toutes  les  espèces  de  coco  des  Grandes-Indes. 

L'utilité  du  cocotier  a  été  si  bien  connue 
dans  rindoustan ,  dès  la  plus  haute  antiquité  V 
que  Brouma ,  duquel  les  Indous  se  disent  les 
enfants ,  législateur  de  ce  pays ,  à  une  époque 
si  aiiclonne  qu'elle  se  perd  et  échappe  à  toute», 
^es  idéci» ,  a  désigné  une  des  dix-neuf  castes  ^\ 


JL      ACQUERIR.^  263 

composent  ce  peuple  pour  qu'elle  soît  exclusive- 
ment occupée  de  la  culture  de  ce  végétal  pré- 
cieux ,  et  d^en  extraire  et  en  préparer  les  dif- 
férents produits.  Cette  caste  est  celle  des  Chanas; 
elle  est  une  des  plus  hautes ,  des  plus  distin- 
guées ,  et  Tune  de  celles  dites  de  la  main  droite. 
Enfin  cet  arbre  est  si*  précieux  aux  yeux  des 
Indous  ,  qu'ils  regardent  comme  un  crime 
presque  irrémissible  l'action  d'en  couper  :  c'est 
une  sorte  d'homicide  selon  eux  ;  idée  qui  esfc 
fondée  jusqu'à  un  certain  point ,  et  dont  je 
vais  rendre  raison  ;  opinion  qui  caractérise , 
plus  que  tout  ce  que  l'on  pourrait  dire ,  la  dou- 
ceur des  moeurs  et  la  bonhomie  '  du  peuple 
Indou. 

En  effet ,  le  cocotier  a  quelque  raproche- 
ment  avec  l'homme.  Son  développement  ne  se 
fait  point  comme  celui  des  autres  arbres  ,  par 
des  couches  ligneuses  qui  se  superposent;  le 
tronc  est  composé  d'une  infinité  d'aiguilles  plus 
ou  moins  longues ,  toutes  unies  ,  et  liées  en 
faisceau  par  une  moelle  tendre  et  spongieuse 
qui  les  entoure.  11  ne  croît  que  par  le  dévelop* 
pement  successif  de  ses  palmes ,  sortantes  toutes 
du  corps  de  l'arbre ,  qui  se  réduit  en  poussière 
très-promptement  dès  que  le  pied  meurt.  Cette 
observation ,  très-exacte  »  détruit  les  assertions 
de  la  plupart  des  naturalistes ,  tels  que  Thumr- 
berg ,  Bheed  y  Bumphius^  qui  ont  dit  que  le 


2G4  PAODUCTIONS 

J)ols  du  cocotier  est  dur ,  et  propre  à  un  grand 
nombre  d'usages  domestiques. 

Je  vais  exposer  rapidement  les  méthodes  de 
cultures  qu'emploient  les  Indous  pour  élever 
et  propager  cet  utile  et  beau  palmier ,  et  pour 
lui  faire  donner  la  liqueur  ou  vin  qui  découle 
du  spathe.  Je  développerai  ensuite  l'usage  qu'ils 
font ,  soit  pour  les  aliments  ,  soit  pour  l'agré- 
ment, soit  pour  les  arts,  du  fruit,  des  feuilles 
et  du  vin  ou  liqueur  de  ce  végétal.  Enfin  je 
traiterai  de  son  revenu  et  des  différentes  pra- 
tiques que  l'on  doit  suivre  pour  en  retirer  sçs 
divers  produits  ;  détails  aussi  intéressants  que 
curieux ,  et  qu'aucun  voyageur  ne  s'est  en- 
core attaché  à  faire  connaître,  du  moins  avec 
'des  particularités  qiil  puissent  satisfaire  la  cu- 
riosité ,  et  transmettre ,  au  sujet  de  ce  palmier, 
des  connaissances  exactes  aux  peuples  qui  vou- 
draient se  livrer  à  aa  culture ,  et  en  tirer  tous 

les  avantages. 

Le  cocotier  est  nommé  pheniziana  dans  la 
langue  de  cp  pays ,  le  samskrita  ,  langue  sacrée 
de  ce  peuple,  et  la  plus  ancienne^  selon  moi, 
de  toutes  celles  qui  sont  connues.  Il  est  nommé 
tcnéinaron  dans  l'idiome  de  l'île  de  Ceylan, 
et  presque  dans  tout  s  les  dialectes  de  la  partie 
que  les  géographes  indous  nomment  Décan  , 
ç'^st  à-dire  ,  partie  inéridionale  ,  la  même  qu^ 
çcllc  que  les  Européens  désignent  très-impçp,-^ 


A      ACQUÉRIR.  265 

prement  comme  une  péninsule ,  sous  le  nom 
de  presquile  en-deçà  du  Gange. 

Il  est  y  de  toute  la  grande  famille  des  pal- 
miers, celui  qui  s'élève  le  plus  haut.  Son  port 
est  majestueux  et  agréable;  sa  taille  la  plus  or- 
dinaire est  de  cinquante  pieds  ;  il  y  en  a  qui 
ont  près  de  quatre-vingt  pieds  :  sa  durée  ordi- 
naire est  de  85  ans  ;  il  ne  passe  jamais  un  siècle. 
Sa  croissance  est  plus  prompte  dans  sa  jeunesse, 
jusqu'à  35  ans;  parvenu  à  cette  époque,  son 
développement  est  moins  rapide.  Depuis  sa 
cinquantième  ou  soixantième  année  il  produit 
moins  ;  sa  belle  et  verdoyante  couronne  se  dé- 
colore, devient  grêle ,  et  son  développement  y 
jusqu'à  sa  mort ,  est  presqu'insensible.  Il  a ,  à 
cet  âge  tous  les  caractères  de  la  décrépitude  de 
riiomme  ,  ses  feuilles  jaunissent  et  tombent  ;  et 
si  par  quelqu'accident  il  vient  à  perdre  sa  som- 
mité ,  que  les  Indous  appellent  Irès-expressive- 
ment  sa  têùe ,  les  racines  cessent  de  prendre  de 
la  nourriture ,  et  le  tronc  se  réduit  en  poussière 
dans  huit  à  dix  jours.  C'est  donc  avec  raison , 
comme  je  l'ai  fait  observer,  que  les  Indous 
trouvent  que  ce  palmier  a  des  rapports  avec  les 
êtres  animés,  avec  l'homme,  en  un  mot.  Il 
est ,  sous  ce  rapport ,  bien  différent  des  autres 
grands  végétaux  ,  dont  le  bois  survit  à  leur 
anéantissement  :  et  c'est  aussi  par  cette  raison 
que  les  anciens ,  s'appropriant  les  idées  des  In- 
lioiis  sur  le  cocotier ,  ont  peuplé  les  forêts  de 


PRODucTioirr 

faunes ,  de  satyres ,  de  sylvains  et  de  dryades ^ 
€l  attache  quelques-uns  de  ces  êtres  à  Texistence 
Hiéme  des  arbres. 

Le  cocotier  ne  se  reproduit  que  par  le  fruit. 
On  le  plante  en  pépinière  dans  toutes  les  sai- 
sons dé  Tannée»  On  doit  choisir  les  fruits  qui 
sont  les  plus  sains  ,  qui  ne  sont  pas  fêlés  ;  il 
»e  faut  pas  les  dépouiller  de  la  première  enve- 
loppe fibreuse,  que  les  Indiens  nomment  kaèr^ 
et  arec  lequel  on  fait  d'excellents  cordages.  On 
a  reconnu  que  Teau  et  cette  dernière  substance 
étaient  nécessaires  pour  faciliter  sa  germina- 
tion ,  qui  a  lieu  vers  le  dix-septième  ou  dix- 
Luitième  jour» 

II  faut  planter  le  coco  placé  dans  sa  Ion* 
gneur ,  un  peu  incliné ,  et  le  tourner  de  ma- 
nière que  son  œil ,  d'où  sort  le  germe  ,  se 
trouve  vers  la  surface  de  la  tarre;  de  telle  sorte 
que  sa  tige  naissante  t  en  poussant ,  ne  s'incline 
pas  y  et  ne  soit  pa&  forcée  à  se  courber  pour 
eortîr  de  terre. 

Immédiatement  après  avoir  garni  la  pépi- 
nière t  et  avoir  recouvert  chaque  coco  de  cinq 
4  six  pouce»  de  terre ,  que  l'on  ne  foule  point , 
tm  arrose  la  plantation ,  que  Ton  façonne  e» 
carre  ,  pour  faciliter  l'irrigation;  c^est  la  meil- 
leure manière  de  l'humecter ,  l'arrosoir  dépla- 
cerait Ja  terre  ou  la  massiveraît,inconvénienSL 
qu'il  faut  absolument  éviter.  On  continue  à 
lb¥Uii€Cter  la  pépinière  tous  les  deux  à  troi& 


N 


A      JlCQUERIll*  267 

jours  y  selon  que  Tair  est  plus  ou  moins  sec ,  pen- 
dant six  semaines  ou  deux  mois.  L^eau ,  suivant 
les  principes  des  agronomes  indous^  la  seule,  ou 
du  moinâ  la  principale  cause  de  la  végétation , 
est  indispensable  à  la  germination ,  à  l'exis^ 
tence  de  ce  palmier ,  à  sa  force ,  à  sa  conserva* 
tion  et  à  ses  produits ,  sur-tout  dans  sa  jeunesse. 

Du  dix7huitième  au  dix-neuvième  jour^ 
environ ,  on  aperçoit  la  pointe  du  germe,  qui  ^ 
semblable  à  une  petite  défense  d^éléphant  très- 
déliée  ,  et  qui  en  a  toute  la  blancheur  et  le 
poli ,  sort  de  la  terre. 

Cette  pointe  du  cocotier  naissant ,  de  même 
que  celle  de  presque  touts  les  palmiers ,  con- 
serve celte  forme  pendant  quinze  à  vingt  jours; . 
alors  elle  est  extrêmement  tendre ,  sucrée ,  d'un 
goût  fin  et  agréable ,  et  très^délicate  à  manger , 
soit  crue ,  soit  cuite  sous  la  cendre.  Les  meil- 
leures tables  des  européens  en  sont  très-souvent 
garnies.  Les  Indous ,  qui  sont  frugivores ,  en 
font  des  ragoûts  sous  le  nom  de  cari.  C'est  cette 
pointe  qu'ils  appellent  kelingue  ,  ce  qui  si* 
gnifie  première  pousse  des  palmiers. 

Ce  n'est  qu'au  trente-cinquième  ou  quaran- 
tième jour  que  la  première  feuille  commence  à 
pointer.  On  l'aperçoit  comme  un  faisceau  de  pe- 
tits rubans  nuancés  de  couleur  de  chair  pâle,  et 
liserés  d'un  trait  ou  filet  vert-gai  tout-à-fait  joli. 

Les  racines  commencent  d'abord  à  se  former 
dans  la  coque  ligneuse ,  seconde  enveloppe  du 


a68  PRODUCTIONS 

iroco  en  filaments  reunis  et  groupés ,  en  forme 
cTun  très-gros  œuf  d'oie ,  de  couleur  jaunâtre  , 
tendres»  sucrées,  et  que  Ton  mange  par  régal,  ac- 
commodées comme  les  kelingues ,  de  même  que 
les  jeunes  feuilles,  que  nous  nommons  chouca 
du  cocoder  ^  dont  le  goût  délicat  surpasse  ce- 
lui des  meilleures  amandes.  Aidées  ensuite 
par  riiumidité  et  la  chaleur  ,  elles  fendent, 
vers  le  trentième  jour ,  de  toutes  parts  cette 
coque  qui  conserve  le  fruit  pendant  des  an- 
nées ,  qui  garantit  et  préserve  les  racines  nais- 
santes de  l'attaque  des  vers  rongeurs ,  et  qui 
empêche,  par  son  extrême  solidité,  Févapo- 
ration  de  Teau  renfermée  dans  le  coco ,  de 
même  que  le  dessèchement  du  suc  laiteux  de  sa 
chair  ou  amande ,  nécessaire  à  la  nourriture 
et  au  développement  du  germe  et  des  racines 
de  ce  végétal.  Les  racines  devenues  fortes  vers 
le  troisième  mois ,  pénètrent  dans  la  terre  tout 
autour  du  palmier  ,  de  même  que  les  cheveux: 
se  rangent  sur  la  tête  ;  elles  s'y  agraffent  avec 
tant  de  teqacité,  qu'il  faudrait  les  plus  grands 
efforts  pour  le  déraciner.  Atisii  les  ouragans 
les  plus  impétueux  ne  sauraient-ils  que  dif- 
ficilement renverser  un  cocotier. 

Le  bois  de  palmier  n'est  point  dur,  mais 
en  revanche  il  est  extraordinairement  flexible 
et  souple  pendant  tout  le  temps  qu'il  végète  o\h 
qu'il  conserve  sa  sève.  Alors  ce  bois  est  d'une 
Uîlle  élasticilé  ,  qu'un  boulet  de  canon  ricoch^^ 


X      ACQUÉRIR.  26^ 

on  rebondit  sur  lui.  Un  officier  au  service  mi- 
litaire de  la  compagnie  de  France ,  souveraine  . 
de  ses  possessions  dans  les  Indes ,  commandant, 
en  1760 ,  le  fort  d'iVlemparné  ,  bicoque  dont; 
les  revêtements  n'auraient  pu  résister  à  din 
coups  de  canon  ,  soutint  un  siège  de  dix  à 
douze  jours ,  parce  que  M.  P^erri ,  qui  y' 
commandait ,  eut  l'idée  de  faire  garnir  de  ^co- 
cotiers suspendus  les  parements  des  murs  du  fort 
qu'il  défendait.  Une  nouvelle  preuve  de  moa 
assertion  sur  l'étonnante  élasticité  du  boî>  de 
cocotier  a  été  donnée  lors  du  siège  mémorable 
de  Pondicbéry  ,  en  1778  :  un  boulet  ùré  de  la 
place  perfora  accidentellement  un  cocotier 
d'une  allée  en  avenue  du  front  d'atUque.  Ce 
boulet  traversa  le  corps  de  l'arbre,  quiiléchit 
au  choc  du  coup  ,  et  laissa  passer  le  projectile 
comme  au  travers  d'un  matelas.  L'arbre  se  re- 
ferma en  rapprochant  toutes  les  aiguilles  li- 
gneuses dont  il  est  composé ,  et  se  trouva  par- 
faitement guéri  de  sa  blessure  lors  de  la  reddi- 
tion de  la  place. 

J'ai  consigné  ces  faits  dans  cet  écrit  pour, 
que  l'on  puisse  en  tirer  parti,  si  des  circons-. 
tances  urgentes  forçaient    des  troupes  de  se- 
fortifier  passagèrement  dans   un  pays  ou  l'on 
aurait  sous  sa  main  des  cocotiers.  J'en  ai  moi- 
même  reconnu  toute  l'utilité ,    en  faisant  re- 
vêtir les  merlons  des  remparts  de  Pondichérr  , 
lors  du  siège  de  1778. 


370  PRODUCTIONS 

Ce  n'est  qu'après  le  cinquième  mois  que  pa- 
raissent entièrement  les  premières  feuilles  du 
cocotier.  Leurs  ailes  sont  encore  adhérentes  et 
toutes  réunies,  comme  si  elles  étaient  soudées. 
11  en  est  de  môme  de  toutes  celles  qui  sur- 
viennent à  Taibre  jusqu'au  douzième  ou  trei- 
zième mois  ;  elles  sortent  toutes  du  centre  de 
la  tête  ou  de  la  couronne  de  feuillage,  et  se 
trouvent  soutenues  par  une  espèce  de  toile  par- 
faitement tissue  et  très-forte. 

Si  toutes  les  saisons  sont  propices  à  sa  plan- 
tation ,  elles  convieanent  toutes  également  lors- 
qu'il s'agit  de  replanter  ce  palmier  dans  le  lieu 
qui  lui  est  destiné.  Touts  les  terrains ,  même 
les  plus  sablonneux,  lui  conviennent ,  pourvu 
qu'on  ne  le  laisse  pas  manquer  d'eau  ;  il  se 
plaît  mieux  dan§  les  terres  légères  que  dans  les 
fortes.  La  culture  de  ce  végétal  prouve  d'une 
manière  victorieuse  la  justesse  des  principes 
agronomiques  des  Indous ,  que  l'eau  contient 
seule  toutes  les^  parties  nutritives  des  plantes.  A 
cet  égard ,  mes  observations  me  portent  à  pen- 
ser comme  eux ,  et  mon  opinion  est  fondée  sur 
une  foule  d'essais  faits  pendant  une  série  d'an- 
nées sur  jplus  de  cent  cinquante  espèces  de  gra- 
minées 9  d'arbrisseaux  et  d'arbres  que  j'ai  cul- 
tivés dans  l'eau  seulement ,  en  les  tenant  dans 
des  vases  proportionnés  à  leur  force.  Ces  faits 
«ont  incontestables;  ils  peuvent  être  attestés 
par  plusieurs  personnages  français  et  anglais 


\. 


JL      ACQUERIR,  2y| 

qui  en  ont  été  les  témoins ,  et  qui  sont  venus 
les  voir  dans  mon  jardin  à  Pondichéry ,  depuis 
Tannée  1771  jusqu'en  1784. 

On  transplante  ordinairement  le  cocotier 
depuis  Tâge  de  huit  mois  jusqu'à  quinze.  Ou 
peut,  sans  inconvénient ,  le  déplacer  à  Fâgedc 
deux  à  trois  ans  ;  mais  alors  il  demande  plus 
de  précaution  pour  ne  pas  rompre  ses  racines, 
qui  ne  se  régénèrent  pas;  accident  qui  ferait 
inévitablement  mourir  le  pied. 

Il  réussit  également  en  foret ,  en  verger ,  on. 
soit  qu'on  le  destine  à  former  une  avenue ,  soi 
qu'on  en  orne  les  allées  d'un  jardin;  son  ombrage 
est  bienfaisant ,  et  ses  racines ,  peu  étendues ,  ne 
sauraient  nuire  à  aucun  végétal  cultivé  de  ma- 
nière presqa'à  le  toucher ,  ni  dégrader  les  murs 
auprès  desquels  on  le  planterait.  Toutes  ces 
raisons  engagent  l'homme  à  le  placer  près  de 
ses  habitations,  et  toujours  le  plus  rapproché 
qu'il  est  possible  de  lui-même* 

Ses  palmes ,  en  grand  nombre  ,  et  longues 
de  dix-huit  à  vingt-quatre  pieds  (7  à  8  mètres), 
s'entrelacent ,  se  croisent  avec  les  rameaux  des 
auti^es  arbres  voisins ,  sans  leur  nuire  et  sans 
prejudicîer  k  leur  mutuelle  végétation.  Les 
eaux  de  la  mer  peuvent  impunément  baigner 
le  pied  des  cocotiers ,  qui ,  loin  d'en  souffrir, 
en  acquièrent  plus  de  vigueur  ,  et  produisent 
avec  plus  de  fécondité.  On  est  à  portée  de  faire 
cette  observation  lorsqu'on  voyage  le  long  du 
rivage  de  la  côte  du  Malabar.   Elle  ofÇre  sur 


\ 


272  PRODUCTIONS 

tout  son  de veloppemeiil  uuc  immense  et  épaisse- 
forci  Je  CCS  palmiers ,  qui  présente  les  sites  les 
pliu  ])ltl()rcsqucs ,  les  aecidensles  plus  rares  , 
et  le  tableau  enchanteur  djs  champs  Elyséens. 
Celte  observalion  me  mène  à  parler  d'une 
pratique  des  aji^riculteurs  de  Tlndoustan,  de 
même  que  de  ceux  de  la  Chine  et  des  autres 
pays  que  nous  désignons  sous  le  nom  de 
Grandes- Indes.  Ils  ont  touts  pour  méthode 
d'arroser  les  rizières  avec  l'eau  de  mer ,  lors- 
qu'elles se  trouvent  près  de  l'Océan  ,  ou  ils  ré- 
pandent, sur  celles  qui  en  sont  éloignées,  du 
sel  avant  le  labour  ;  et  ils  suivent  celte  pra- 
tique généralement  pour  la  culture  de  toutes 
les  plantes  céréales  et  légumineuses  que  pro- 
duit leur  pays.  J'ai  vu,  pendant  mes  voyages 
dans  l'intérieur  de  l'Indoustan,  même  dans  les 
provinces  ks  plus  septentrionales  de  ce  vaste 
empire ,  d'immenses  champs  emblavés  ou  cou- 
verts d'autres  espèces  de  graminées ,  dont  les 
terres  n'avaient  été  fumées  qu'avec  du  sel  et 
des  cendres  provenantes  des  plantes  et  des  ves- 
tiges des  chaumes  de  la  dernière  récolte  brû- 
lés sur  pied  ,  ainsi  que  les  plantes  conservées 
à  cet  effet  dans  les  terrains.  Le  sel  ,  les  cen- 
dres et  Teau  sont  donc  ,  avec  le  feu ,  les  seuls 
ertgrais  que  les  agriculteurs  indiens  emploient 
pour  améliorer  les  terres;  le  feu  ,  en  brûlant 
les  restes  des  plantes  ainsi  que  les  mauvaises 
herbes  et  leurs  semences ,  les  fait  reposer  suf- 
fisamment 


A.      ACQUERIR.  273 

fisamment  pour  n'avoir  point  besoin  de  les 
laisser  en  jachères.  Ces  pratiques  agrono-^ 
miques  ,  suivies  depuis  deis  siècles ,  obser-^ 
vées  par  des  hommes  qui  sont  les  inventeurs  de 
toutes  les  sciences  et  de  tous  les  arts ,  et  les  plus 
habiles  en  agriculture,  assertion  démontrée 
par  le  degré  de  perfection  où  se  trouvent  por- 
tées les  cultures  de  Tlndoustan ,  sont  une  preuve 
évidente  que  le  fumier  n'est  point  aussi  néces- 
saire aux  succès  des  récoltes  qu'on  le  croit  en 
Europe.  J'ajouterai  encore  que  les  terres  de 
toutes  les  contrées  de  cet  immense  pays ,  non- 
seulement  ne  restent  jamais  en  jachères  en  sui- 
vant cette  méthode ,  mais  qu'elles  produisent 
deux ,  trois  et  même  jusqu'à  quatre  récoltes 
distinctes  par  année. 

Je  n'ai  pu  me  défendre  de  placer  ici  ces 
observations  y  quoiqu'elles  n'appartiennent  pas 
directement  au  sujet  qui  m'occupe. 

La  noix  de  coco ,  qui  conserve  son  germe 
pendant  des  années,  lorsqu'on  la  tient  éloignée 
de  toute  humidité ,  germe  cependant  sans  être 
mise  en  terre.  Il  suffit  d'en  amonceler  une 
certaine  quantité,  et  de  les  humecter  assez 
pour  que  le  brou  ne  se  dessèche  point.  C'est 
de  cette  manière  qu'on  les  prépare  lorsque  l'on 
en  veut  extraire  de  l'huile  par  la  pression. 

Quand  on  les  transplante ,  on  creuse  d'abord 
les  fosses  de  vingt  à  viûgt-deux  pouces  (7  ou 
8  décimètres  )  de  profondeur ,  sur  une  égale 
Tome  L  18 


274  PRODUCTIONS 

largeur.  On  laisse  séclier  la  terre ,  on  arrange  , 
dans  le  fond  des  fosses ,  une  couche  dç  sel  de 
cinq  à  six  pouces  d'épaisseur ,  sur  laquelle  se 
place  le  jeune  pied.  On  doit  porter  la  plus  soi- 
gneuse attention  à  le  déplanter  avec  toutes  ses 
racines  et  la  terre  qu'elles  retiennent  lorsqu'il 
est  avancé  en  âge  ;  mais  quand  on  le  transplante 
à  l'époque  favorable  ,  c'est-à-dire  à  un  an  ou 
quinze  mois ,  il  suffit  de  labourer  la  terre  avec 
la  houe  autour  du  jeune  plan ,  pour  le  dégager 
avec  son  enveloppe  ligneuse ,  dans  laquelle  ses 
racines  sont  encore  renfermées.  Il  faut  placer 
le  cocotier  verticalement ,  pour  qu'il  ne  puisse 
s'inclinei*  en  croissant,  ce  qui  arriverait  im- 
manquablement sans  cette  préfeaution ,  et  lui 
ferait  perdre  son  beau  port,  l'aspect  majes- 
tueux de  sa  taille  élancée ,  et  l'agrément  de  sou 
couvert. 

Placé  droit  dans  l'alignement  des  cordeaux  , 
on  remplit  les  fosses  de  terre;  on  la  foule  j)ar 
couche,  pour  mieux  assujétir  le  pied  ,  et  pour 
qu'il  reste  dans  sâ  position  verticale. 

Ce  travail  achevé  dans  toute  la  plantation  , 
on  arrose  le  plant  après  le  coucher  du  soleil  ; 
on  le  couvre  pendant  une  dixalne  de  jours  , 
t>our  le  garantir  des  rayons  ardens;  on  conti- 
jiue  les  irrigations  le  plus  souvent  possible, 
suivant  la  sécheresse  de  l'air.  Un  adage  des 
agronomes  indous ,  sur  la  culture  de  ce  pré- 
cieux et  utile  palmier ,  dit  :  Arrose-moi  sans 


k      ACQUÉRIR.  275 

cesse  pendant  ma  jeunesse  ,  et  je  ^abreuverai 
abondamment  pendant  tout  le  cours  de  ma 
vie. 

Avec  ce  soin ,  qu'on  ne  saurait  négliger  jus- 
jusqu'à  sa  huitième  ou  sa  dixième  année ,  où  ' 
^e  végétal  commence  déjà  à  rendre  avec  usure 
les  soins  et  les  dépenses  que  Ton  a  faites ,  il  en 
existe  un  autre  non  moins  nécessaire ,  et  que 
l'on  doit  prendre  pendant  toute  sa  vie ,  sans 
nuire  à  ses  progrès  et  à  sa  force ,  et  sans  pré- 
judicier  à  son  rapport ,  c'est  de  le  faire  visiter 
de  fois  à  autre  par  le  chana  (cultivateur).  Je 
Vais  expliquer  cette  pratique  conservatrice  de 
ce  palmier ,  le  seul  de  toute  cette  famille  qui 
exige  de  semblables  soins. 

On  sait  que  la  plupart  des  palmiers  ont  une 
partie  très-délicate ,  formée  par  le  rassemble- 
ment des  feuilles  qui  ne  sont  pas  encore  déve- 
loppées. Cette  moelle  ou  ce  cœur ,  pour  me 
servir  de  l'expression  des  Indous ,  que  les  Eu- 
ropéens appellent  le  chou  du  palmier  y  qui  est 
très-savoureux  et  doux ,  particulièretaent  celui 
du  cocotier ,  de  même  que  celui  du  dattier , 
et  agréable  à  manger  ,  attire  un  gros  scarabée , 
qui  est  armé  de  deux  fortes  tarières*.  Cet  insecte 
cherche  à  pénétrer  dans  ce  chou ,  où  il  trouvé 
une  nourriture  abondante,  et  dont  il  parait 
être  friand. 

Pour  s'introduire  jusqu'à  ce  cœur ,  que  la 
nature  a  soigneusement  renfermé  j   vu  qu'il 

18* 


t 


ayS  PRODUCTIONS 

semble  contenir  le  principe  vital  de  l'arbre,  ainsi 
que  j'ai  été  a  portée  de  Tobseryer ,  ce  scarabée 
ailé  est  obligé  de  percer  un  des  pétioles  des 
palmes  pour  s'ouvrir  un  passage  à  l'endroit  où 
il  sait  trouver  la  pâture  qu'il  cherche.  Il  ne 
saurait  faire  ce  travail  sans  en  laisser  des  traces  , 
qui  sont  aisément  aperçues  à  la  seule  inspectiou 
de  l'arbre.  Le  chana ,  dès  qu'il  a  vu  un  trou 
fraîchement  ouvert ,  le  sonde  avec  un  dard 
de  fer  ébarbé  à  sa  pointe ,  pour  tuer  l'insecte 
malfaisant  et  le  retirer  de  son  gîte ,  où  il  pour- 
rait nuire  »  même  étant  mort.   ' 

Au  reste ,  la  nature  se  charge  des  frais  de  la 
culture  jusqu'au  moment  où  le  cocotier  porte 
ses  premiers  spathes  ou  bourgeons  de  fleurs  ; 
ce  qui  arrive  au  plutôt  dans  sa  cinquième 
année ,  si  on  a  eu  le  soin  de  l'arroser  assidû- 
ment ,  ou  vers  la  fin  de  la  septième  ou  hui- 
tième ,  lorsqu'il  a  été  livré  aux  seules  eaux 
pluviales. 

Les  terrains  que  cet  utile ,  et  très-important 
végétal  couvre,  rapportent,  non-seulement 
des  produits  plus  avantageux  que  s'ils  étaient 
consacrés  à  tout  autre  genre  de  culture ,  non- 
seulement  il  améliore  les  terres  les  plus  stériles  , 
ombragées  par  ses  gaies  et  immenses  palmes ,  et 
par  là  les  force  à  rapporter  de  bonnes  herbes  , 
et,  dans  l'espace  de  quelques  années,  à  deve- 
nir cultivables  ;  mais  je  ferai  encore  obser- 
ver qu'il  permet  de  récolter  toutes  sortes  de 


ÀÂCQVERIR.  277 

graminées  et  de  légumes ,  et  de  cultiver  sous 
ses  abris  presque  toutes  les  espèces  d'arbres 
fruitiers.  Nous  louchons  au  moment  le  plus  in- 
téressant de  rhistorique  de  la  vie  de  ce  pal- 
mier ,  celui  où  il  va  récompenser ,  par  ses  pro- 
duits considérables ,  les  faibles  avances  que  le 
propriétaire  a  faites,  et  les  soins  qu'il  a  pris 
pour  le  cultiver. 

Le  cocotier  commence  par  porter  des  spathes 
ou  bourgeons  ovales  de  lalongueiu'  ordinaire- 
ment de  sept  à  huit  décimètres  (24  à  28  pouces)  9 
de  la  grosseur  environ  de  2  à  3  pouces  dans 
leur  grand  diamètre  vers  le  centre ,  de  forme 
elliptique  dans  le  sens  de  la  grosseur ,  un  peiï 
courbes  et  pointus,  renfermants  une  grappe 
en  panicule ,  que  1  on  appelle  régime  9  chargé 
d'un  grand  nombre  de  petites  fleurs ,  à  quel- 
ques-unes desquelles  succèdent  des  fruits  plus 
ou  moins  gros  9  et  dont  quelques-uns  sont 
énormes ,  suivant  l'espèce ,  à  moins  que  le  bour* 
geon  ne  soit  destiné  à  produire  la  liqueur ,  que 
nous  nommons  calou ,  d'après  le  mot  de  la 
langue  tamoul^  que  nous  avons  adopté.  On  ne 
travaille  cependant  pas ,  dès  ce  moment ,  à  lut 
faire  donner  de  cette  liqueur ,  dont  les  pro- 
duits sont  toujours  plus  avantageux  que  ne  le 
serait  le  même  pied  s'il  était  livré  à  ne  donner 
que  des  fruits.  Ce  n'est  qu'après  le  cinquième 
ou  sixième  mois ,  lorsque  l'arbre  et  vigoureux  9 
ou  du  dixième  au  douzième ,  quand  le  pied 


278  PRODUCTION* 

est  faible ,  qu'on  en  tire  ce  produit.  Celle  prsh* 
tique  est  dictée  par  la  prudence  ,  pour  ne  pas 
énerver  le  cocotier ,  qui  s'épuiserait  bientôt  si 
on  se  conduisait  différemment.  Les  forts  pal- 
miers donnent  ordinairement  neuf,  dix  et 
même  douze  bourgeons  par  années  ;  ceux  qui 
ont  été  peu  soignés ,  qui  sont  grêles ,  n'en  pro- 
duisent que  quatre  ou  cinq  au  plus.  Ce  fait 
appuie  toutes  les  obserrations  que  J'ai  faites  ^ 
et  prouve  la  justesse  de  l'adage  que  j'ai  cité. 

Nombre  de  voyageurs  et  de  naturalistes  cé- 
lèbres ont  donné  des  descriptions  du  cocotier  , 
de  ses  produits ,  et  ont  parlé  de  sa  liqueur  vi- 
neuse avec  plus  ou  moins  d'exactitude  et  de 
vérité  ;  mais  aucun  d'eues ,  du  moins  que  je 
sache ,  n'a  donné  rbistori^'ue  ni  de  la  manière 
dont  s'en  fait  l'extraction,  ni  des  procédés  pré- 
paratoires que  suivent  les  chancis  de  la  pénin- 
sule de  l'Indoustan ,  seule  partie  de  toutes  les 
Indes  orientales,  avec  Tîle  de  Ceylan,  où  ce 
genre  de  culture  soit  en  usage.  Je  vais  décrire 
ces  procédés,  exposer  les  .méthodes  que  l'on 
suit  pour  cette  culture ,  la  manière  de  faire  ce 
travail  f  ainsi  que  les  instruments  nécessaires 
pour  y  réussir  ,  tels  que  je  les  ai  vu  exécuter 
aux  côtes  de  Malabar  et  de  Coromandel,  no- 
tamment dans  une  propriété  plantée  de  six  à 
sept  cents  cocotiers ,  qui  est  renfermée  dans  les 
murs  de  Pondichéry ,  et  qui  avoisine  mon  do- 
micile dans  cette  colonie^ 


A      ACQUERIR.  279 

Ces  détails ,  en  apparence  futiles ,  me  pa-* 
raissent  intéressants  pour  toutes  les  colonies  où 
Ton  est  parvenu  à  naturaliser  ce  palmier,  puis- 
qu^ainsi  on  en  peut  obtenir  des  revenus  avan- 
tageux ,  sans  avoir  besoin  du  grand  nombre 
de  bras  que  nécessitent  la  culture  du  cafier , 
l'exploitation  d'une  indîgoterie ,  ou  celle  d'une 
plantation  de  cannes  à  sucre. 

A  répoque  jugée  propice  pour  faire  distil- 
ler les  spathes  du  cocotier ,  et  où  le  bourgeon 
est  entièrement  sorti ,  le  chana ,  pour  le  déga- 
ger complètement ,  amincit  ou  élague ,  avec 
une  large  serpette  en  croissant ,  sur  les  côtés , 
les  bases  des  pétioles  des  palmes  latérales ,  afin 
de  pouvoir  mieux  le  manier.  Détachant  ensuite 
une  lanière'de  l'écorce  arrachée  dans  toute  la 
longueur ,  et  en-dessous  d'une  des  palmes ,  et 
de  la  largeur  de  huit  à  dix  lignes ,  il  en  attache 
le  spathe  dans  toute  sa  longueur ,  en  commen- 
çant par  ses  pédoncules  ;  il  serre  fortement  et  lie, 
par  des  noeuds ,  chacun  des  tours  annulaires , 
qui  ne  sont  éloignés  que  de  deux  travers  de 
doigt ,  pour  emj)êcher  le  bourgeon  de  s'épa-r 
nouir ,  soit  par  ses  efforts  en  croissant,  soit  lors* 
qu'on  le  taille  chaque  fois  après  la  cueillette  du 
calou  ;  travail  indispensable ,  et  que  je  vais 
expliquer  dans  le  cours  de  cette  description. 

Après  avoir  garotté  ainsi  le  spathe  dans  toute 
sa  longueur ,  il  faut  le  macérer  avec  une  batte 
faite  de  bois  dur ,  en  forme  conique ,  par  de 


♦- 


it. 


tBo  PRODUCTIONS 

petits  coups  dans  toute  la  longueur  et  atltorux' 
de  ce  bourgeon  ;  sans  ce  froissement ,  qui  dis-' 
pose  la  liqueur  à  s'épancher ,  et  que  je  nomme 
macérer^  en  traduisant  ce  mot  littéralement 
de  celui  usité  chez  les  Indous,  il  est  prouvé 
que  le  spathe  ne  saurait  donner  du  calou. 

On  doit  répéter  ce  travail ,  qui  se  fait  pen- 
dant l'espace  de  cinq  à  six  minutes  ,  et  durant 
cinq  à  six  jours ,  régulièrement  soir  et  matin  ; 
le  reprendre  deux  à  trois  fois  tout  le  temps  que 
le  bourgeon  distille.  Un  spathe  ainsi  travaillée 
donne  du  calou  pendant  vingt  à  trente  jours  : 
les  cocos  ne  peuvent  s'y  former  ;  toutes  les 
fleurs  se  trouvant  comprimées  par  la  ligature  ^ 
doivent  nécessairement  avorter. 

Du  troisième  au  cinquième  jour^  selon  la 
saison  et  la  vigueur  du  pied  ,  on  tronçonne  le 
bourgeon  à  son  extrémité  par  une  amputation 
de  la  longueur  de  2  ou  3  pouces  environ.  Cette 
opération  se  fait  avec  une  large  serpette    en 
croissant  et  bien  affilée ,  pour  qu'il  ne  s'y  fasse 
point  de  bavure  et  que  le  tronçon  soit  uni  :  on 
la  renouvelle  exactement  le  soir  et  le  matin 
après  la  cueillette  du  calou.  Il  ne  commence 
à  sortir  du  bourgeon  que  le  second  et  quelque- 
fois le  quatrième  jour  après  l'amputation  du 
spathe.   Lorsqu'il  commence  à  distiller  avec 
une  certaine  force  ,  on  reçoit  la  liqueur  dans 
un  vase ,  qui  est  ordinairement  de  terre  cuite  ; 
elle  coule  goutte  à  goutte  de  cette  espèce  de 


mamelle ,  Si  je  puis  me  servir  de  cette  expres- 
sion en  parlant  des  végétaux.  Chaque  bour- 
geon y  disposé  ainsi  que  je  viens  d'en  faire  la 
description  9  donne  à-peu -près  une  pinte  ou 
trois  grands  demi-setiers  de  calou  dans  les  vingt- 
quatre  heures.  Cette  quantité  est  toujours  pro- 
portionnelle à  la  force  des  cocotiers  et  aux 
soins  qu'on  a  pris  de  les  arroser.  Il  en  est  de 
même  du  nombre  des  bourgeons  que  chàquç 
pied  peut ,  sans  s'épuiser ,  livrer  dans  le  cours 
de  l'année  à  ce  genre  de  produit.  On  pourrait, 
sans  nul  inconvénient ,  faire  distiller  à-la-fois 
trois  ou  quatre  spathes  d'un  palmier  vigou- 
reux, tandis  qu'un  plus  faible  périrait  im- 
manquablement. Des  irrigations  fréquentes, 
du  sel  répandu  une  ou  deux  fois  par  année 
autour  des  racines,  sont  des  moyens  assurés 
pour  fortifier  ce  végétal  et  pour  le  faire  pro- 
duire abondamment. 

Mais  quelque  soin  que  Ton  prenne  dans  la 
culture  de  ses  plantations  ,  je  ferai  observer 
qu'on  ne  saurait  néanmoins  faire  produire  du 
calou  à  tous  les  bourgeons  que  le  cocotier 
donne  dans  le  cours  de  l'année  ;  il  s'épuiserait, 
quelque  robuste  qu'il  fût.  On  est  forcé  par 
cette  raison  ,  d'en  abandonner  à  la  fructifica- 
tion au  moins  un  bourgeon  sur  trois. 

Ce  palmier ,  comme  tous  ceux  de  ce  genre , 
étant  lisse  dans  toute  la  longueur  de  sa  tige  très* 
élancée ,  n'offre  aucune  prise  pour  y  grimper 


282  PRODUCTIONS 

et  alteîndre  à  sa  couronne ,  où  se  trouvent  les 
bourgeons ,  et  pour  les  préparer  par  les  pro- 
cédés que  j'indique ,  afin  de  leur  faire  donner 
du  calou.  lia  donc  fallu  vaincre  ces  obstacles , 
et  trouver  une  manière  de  monter  qui  ne  pré- 
sentât aucun  danger  aux  chanas.  Je  vais  expo- 
ser succinctement  la  manière  dont  on  s'y  prend  , 
par  des  moyens  simples,  qui  évitent  Terabar- 
ras  et  les  risques  presque  inévitables  de  cette 
culture  ;  mais  cette  manœuvre  exige  une  ha- 
bitude contractée  dès  l'enfance  ,  pour  mieux 
s'y  familiariser. 

Muni  d'une  grosse  corde  de  cuir  ,  garnie  à 
l'une  de  ses  extrémités  d'un  fort  nœud ,  et  qui 
est  ouverte  à  l'autre  bout  comme  une  boucle ,  le 
chana  la  passe  autour  de  son  corps  et  en  cerne 
celui  du  palmier.  Ses  pieds  sont  retenus  ,    les 
talons  rapprochés  l'un  de  l'autre  par  un  anneau 
de  jonc  élastique  et  très- fort;  il  a  la  plante  des 
pieds  posée  contre  le  cocotier  ,   se. soutenant 
avec  la  corde  dopt  il  est  lié  au-dessous  des  ais- 
selles ,  et  qui  pose  sur  la  flèche  de  l'arbre  à- 
peu-près  à  la  hauteur  de  sa  tête  ;  il  commence, 
quand  il  se  dispose  à  grimper  ,  par  élever  les 
pieds  en  s'appuyant  de  la  maiti  gauche  sur  le 
cocotier.  La  corde  est  dirigée  avec  la  main 
droite  ;   il  l'élève  aussitôt  que  ses  pieds  ont 
monté  et  se  sont  placés  ;  il  répète  cette  ma- 
nœuvre jusqu'à  ce  qu'il  soit  parvenu  à  la  cou- 
tonne  où  tète  du  cocotier.  Arrivé  là ,  il  fais 


\ 


A      ACQUERIR.  283 

glisser  le  long  de  son  dos  la  corde ,  qui  doit 
être  très-élastique ,  jusqu'au  bas  des  reins  ;  Tëlas- 
ticité  de  la  corde  lui  donne  toute  facilité  de  la 
manier  librement  d'une  iseule  main ,  soit  pour 
monter,  soit  qu'il  veuille  descendre.  Posé  au 
haut  de  l'arbre ,  et  assis  sur  la  corde ,  et  s'arc*- 
boutant  du  poids  duL  corps  et  des  pieds ,  il  jouit 
de  la  liberté  de  ses  bras  pour  faire  son  travail 
et  la  cueillette  du  calon. 

Quand  les  palmiers  sont  très-grands ,  on  se 
sert  d'une  petite  et  légère  échelle  de  bambou , 
à  l'aide  de  laquelle  le  chana  s'élève  à  la  hauteur 
de  six  à  huit  pieds  ;  par  son  secours  il  diminue 
le  trajet  de  la  manoeuvre  que  je  viens  dftxpo- 
ser;  manœuvre  qui  est  fatigante,  quelque  fort, 
quelque  souple  et  quel  qu'habitué  que  l'on  soit, 
sur-tout  lorsque  l'on  considère  qu'elle  se  ré- 
pète deux  fois  par  jour ,  et  qu'un  chana  es! 
obligé  de  cultiver  quatre-vingts  et  quelquefois 
un  plus  grand  nombre  de  palmiers  pendant  le 
cours  de  l'année. 

Le  reste  de  l'attirail  de  celte  classe  d'ouvriers 
consiste  en  un  coffret  et  un  panier  :  le  premier 
se  fait  de  spathes  du  cocotier ,  et  sert  à  placer 
les  serpettes ,  le  rouleau  conique  avec  lequel  le 
chana  bat  et  froisse  les  bourgeons ,  et  un  étui 
contenant  de  la  poussière  d'unie  espèce .  de 
mica ,  dont  on  se  sert  pour  aiguiser  les  ser- 
pettes. Le  panier  ,  artistement  tissu  avec  les 
feuilles   du  lontarus  ,  l'est  si  parfaitement , 


SL84-  PRODUCTIONS 

qu'il  conserve  le  calou  à  mesure  que  Fon  eit 
fait  la  cueillette,  et  sans  en  laisser  filtrer»  Le 
coffret  est  attaché  autour  des  reins,  sur  la 
hanche  gauche  ;  il  retient  le  panier  suspendu  ^ 
de  telle  sorte  que  ni  Tun  ni  l'autre  ne  puissent 
gêner  les  mouvements  du  chana ,  niTempêcher 
de  faire  ses  différentes  manœuvres.  Ainsi  ea- 
harnaché  ,  il  grimpe  sur  le  palmier  avec  une 
telle  vitesse,  que  l'oeil  a  de  la  peine  à  le  suivre  v 
trente  à  quarante  secondes  lui  suffisent  pour 
s'arranger  et  pour  arriver  à  la  couronne  ovt 
tête  des  plus  hauts  cocotiers.  Athalante  n'àu- 
rait  pas  plus  de  souplesse  et  de  légèreté  ,  et 
i'heurâpx  berger  qui  remporta  «ur  elle  le  prix 
de  la  coiu'se  dont  elle  était  l'objet  n'eut  pas  plus 
de  vélocité  dans  ses  mouvements ,  ni  de  rapi- 
dité dans  sa  course. 

Tels  sont  les  ustensiles  et  les  procédés  de  cul- 
ture pour  obtenir  la  liqueur  des  cocotiers;  subs- 
tance vineuse,  utile  aux  arts ,  à  la  médecine ,. 
de  même  qu'à  plusieurs  usages  domestiques.. 
Les  naturalistes  ont  signalé  quelques-unes  de 
ses  propriétés  ;  mais  ces  savants  n'en  ayant 
parlé  que  sur  les  rapports  qui  ont  pu  leur  être 
faits,  ils  en  ont  omis  un  grand  nombre.  Je 
vais  chercher  à  suppléer  à  ceux  qu'ils  ont  né- 
gligé de  faire  connaître,  pour  mettre  à  portée 
d'en  tirer  les  mêmes  avantages  que  les  Indou& 
en  obtiennent. 

Généralement  toutes  les  espèces  de  cette  fa- 


A.      ACQUERIR.  285 

mîlle  donnent  de  cette  liqueur,  mais  celle 
du  cocotier  particulièrement,  et  du  lontarusj 
fournissent  le  plus  d'avantages  soit  aux  arts , 
soit  aux  besoins  domestiques. 

Le  calou  du  cocotier  est  le  plus  sucré  et  le 
plus  nourrissant.  Son  usage  même  ,  porté  à 
l'excès  ,  ne  saurait  préjudicier  à  l'économie 
animale  ;  et  loin  d'être  nuisible  à  la  santé  de 
l'homme ,  comme  le  sont  toutes  les  liqueurs 
fermentées  et  enivrantes ,  celle-ci  lui  est  salu- 
taire ,  et  si  elle  l'enivre  ce  n'est  que  momen- 
tanément ,  mais  sans  aucun  danger. 

Ce  calou ,  bu  avant  le  lever  du  soleil ,  a  un 
goût ,  une  saveur  et  une  telle  douceur ,  qu'il 
semble  que  ce  soit  le  nectar  dont  nous  parle  le 
sublime  Homère;  mais  il- faut  qu'il  soit  reçu 
dans  un  vase  neuf  de  terre  ou  dans  un  bocal 
de  verre;  car  ,  sans  cette  précaution,  cette 
boisson ,  si  agréable  ,  acquiert  une  odeur  ré- 
pugnante y  soit  par  la  négligence ,  soit  par  là 
moindre  fermentation. 

Nouveau  de  six  à  sept  heures,  on  l'emploie, 
sans  addition  d'eau ,  dans  la  panification  comme 
levure.  Le  pain  est  plutôt  et  mieux  levé;  il  a 
un  goût ,  une  blancheur  et  une  légèreté  qu'au- 
cun autre  levain  ne  saurait  lui  donner  au  même 
degré  de  perfection.  On  a  remarqué  que  le  bis- 
cuit à  l'usage  de  la  marine ,  fait  aux  Indes ,  se 
conserve  davantage  ,  est  meilleur  que  celui 
qui  est  manipulé  %fi  Europe*   Ces  faits  sont 


286  PRODUCTIONS 

constants;  il  n'est  aucun  européen  qui  ait  réside 
ou  voyagé  en  ce  pays  qui  ne  puisse  les  attester. 

Si  Ton  mêle  du  calou  avec  une  moindre 
quantité  de  bière ,  un  peu  de  sucre  ou  de  sirop  , 
et  que  Ton  ajoute  un  égal  volume  d'eau  à  ces 
trois  ingrédients  ,  on  compose  une  boisrson 
agréable  et  rafraîchissante ,  dont  on  peut  faire 
usage  même  en  mangeant;  on  la  nomme  contre- 
bière. 

Celte  liqueur  est  spécifique  contre  le  scor- 
but ;  les  médecins  indous  s'en  servent  contre 
les  coliques  néphrétiques  ,  dont  on  guérit  ra- 
dicalement en  en  faisant  usage  pendant  vingt 
à  trente  jours.  Ce  remède ,  qui  se  compose  avec 
quatre  onces  de  coriandre  que  Ton  fait  dis- 
soudre dans  une  pinte  environ  de  calou  nou- 
veau ,  et  dont  on  prend  un  verre  à  jeun ,  et 
trois  ou  quatre  dans  la  journée  ^  n'est  point  ré- 
pugnant ,  comme  ceux  de  notre  pharmacie  , 
ni  à  l'odorat  ni  au  goût.  Je  ferai  observer  que 
la  coriandre  se  dissout  entièrement  dans  ce 
menstrue ,  et  le  colore  ;  quoiqu'il  ait  une  dis- 
position à  fermenter  très-promptement ,  il  ne 
s'aigrit  cependant  pas. 

On  sait  que  l'on  tire  de  cette  liqueur  une 
très-bonne  eau-de-vie;  par  sa  qualité  balsa- 
mique elle  est  la  moins  malfaisante  de  toutes 
les  liqueurs  spiritueuses.  Le  calou  contient  une 
si  grande  quantité  d'alcohol ,  que  l'on  obtient , 
par  la  distillation ,  plus  Bu  quart  en  eati-de- 


A      ACtjUÉRiR.  287 

yie  de  son  volume.  Mais  ce  qu'aucun  auteur 
ne  nous  a  encore  dit ,  c'est  que  pour  lui  ôter 
le   goût  nauséabond  et  Todeur  empyreuma- 
tique  que  toutes  les  liqueurs  spiritueuses  tirées 
des  substances  essentiellement  sucrées ,   telles 
que  celle-ci  et  la  canne  à  sucre ,  ont  ordinai- 
rement, on.  emploie  ,  et  Ton  ajoute  avant  la 
distillation,  une  eau  dans  laquelle  on  a  fait 
macérer  des  fleurs  de  moue ,  c'est-à-dire ,  d'un 
grand  arbrisseau  des  Indes ,  dont  la  botanique 
n'a  encore  ,  suivant  toutes  les  apparences ,  au- 
cune idée.  Cette  (leur  exhale  une  odeur  aroma- 
tique de  canelle  mêlée  d'anis.  Je  vais  signaler 
ce  végétal ,   inconnvi  en  Europe.    Cet  arbris- 
seau ,  le  moue ,  est  d'un  joli  port  ;  il  s'élève  à 
la  hauteur  de  12  à  i3  pieds  (plus  de  4  mètres); 
ses  tiges  sont  cylindriques ,  rameuses  ,  dures , 
pleines  de  moelle  cotonneuse;  son  écorce  est 
fine ,  roussâtre ,  jaspée  de  taches  noirâtres ,  les 
feuilles  pétiolées,  un  peu  glabres  ,  opposées, 
vert  foncé  ,   presque   en  cœur  ,   nerveuses , 
rouges  sur  les  bords  et  sur  les  nervures  ;  lès 
fleurs  disposées  en  bouquets  ombelliformes ,  et 
d'un  beau   rouge,  ayant  chacune  un  calice 
velu  en-dehors ,  monophyle  ,   à  cinq  décou- 
pures ;  une  corolle  à  cinq  divisions ,  cinq  éta- 
mines ,  un  ovaire  supérieur  conique ,  portant 
un  style  presque  de  la  longueur  des  étamines, 
terminé  par  deux  stigmates  sétacés  et  diver- 
gents. A  ces  fleurs  succèdent  des  fruits  ou  baies 


288  l>RODUCTIONS 

en  forme  de  grosses  baies  de  cafier ,  ita  petC 
turbines  en  leur  partie  inférieure  ^  jaune* 
rouges ,  jaspés  de  points  rouges ,  charnus  »  rea- 
fermant  une  ou  deux  petites  amandes  poin- 
tues ,  enveloppées  dans  une  coque  assez  mince  , 
dure ,  couleur  de  chaire  ;  cette  amande  est 
parfumée  comme  celle  de  l'abricot ,  mais  elle 
a  plus  d'amertume. 

On  distille  cette  eau-de-vie  dans  plusieurs 
endroits  de  Tlndoustan  ,  dans  le  Décan  et  le 
pays  Canara ,  à  la  côte  de  Malabar  et  de  Coro- 
mandel ,  et  à  Tîle  de  Ceylan ,  où  on  lui  donne 
le  nom  diarack  de  Colomb. 

Je  ne  puis ,  à  ce  sujet ,  m'empêcher  de  rele- 
ver une  des  nombreuses  erreurs  qui  se  trouvent 
dans  le  Voyage  du  Bengale  à  Pétersbourg  par 
le  Cachemire ,  par  G.  Forster.  Il  est  dit  dans 
une  note  du  premier  volume ,  signée  L. ,  que 
la  liqueur  spiritueuse  de  l'Inde  se  fait  aveo 
Veau  de  coco.  Je  ferai  observer  que  l'on  dis- 
tille dans  ce  pays  plusieurs  espèces  d'eau-de- 
vie,  qui  ont  toutes  une  dénomination  parti- 
culière. Je  dirai  que  F  eau  du  coco ,  quoiqu'elle 
soit  très-douce ,  ne  contient  point  de  parties 
saccarînes  ni  alcoholiques  ;  qu'elle  ne  subit  ja- 
mais de  fermentation  vineuse  ni  acéteuse,  mais 
seulement  la  fermentation  putride ,  qui  ne  peut 
fournir  d'esprit  ardent.  J'ai  lieu  d'espérer  que 
M.  Z/. ,  traducteur  de  l'ouvrage  dont  je  parle , 
savant  distingué ,  et  pour  lequel  j'ai  la  plus 

grande 


k      ACQUERIR.  289 

grande  estime ,  à  cause  de  ses  qualités  morales 
et  de  ses  lalents  ;  j'ai  lieu ,  dis-je ,  de  pepser 
qu'il  ne  me  saura  pas  mauvais  gré  de  la  judi- 
cieuse et  simple  critique  que  je  fais  ici. 

Touts  les  auteurs  qui  ont  écrit  sur  le  végétal 
qui  m'occupe  ont  bien  dit  que  quand  on  con- 
centre le  calon  par  Tébullilion ,  après  que  Fou 
a  enduit  d'un  peu  de  chaux  les  vases  dans  les- 
quels il  est  reçu  en  sortant  du  bourgeon ,  il  se 
cristallisait  en  sucre  brut ,  en  le  faisant  dessé- 
cher au  soleil ,  mais  aucun  d'eux  ne  nous  a 
parlé  de  l'usage  que  l'on  en  fait  dans  les  arts. 
Je  vais  suppléer  à  leur  silence  :  il  est  une  ob- 
servation à  faire  sur  cette  liqueur  vineuse;  c'est 
que  la  chaux,  qui  dissout  toutes  les  substances 
végétales  et  liquéfie  leur  sucre,  consolide  celui- 
ci  au  point  qu'il  est  déjà  très-épaissi  avant  de 
le  faire  cuire.  Par  le  procédé  de  la  clarifica- 
tion on  enlève  la  très-petite  quantité  de  chaux; 
alors  ce  sucre  est  employé  à  différents  usages 
domestiques;  j'en  ai  fait  même  du  sucre  candi 
brut  :  on  en  tire  le  plus  grand  parti  pour  Ys$^t 
de  la  maçonnerie.   Celle  qui  se  fait  avec  du 
ciment  ou  du  mortier ,  humecté  avec  de  l'eau ^ 
dans  laquelle  ,  sur  cent  pintes  environ  j  ou 
délaie  quinze  à  vingt  livres  de  ce  sucre,  acquiert 
une  telle  liaison ,  une  telle  ténacité ,  après  l'en- 
tière dessication  accélérée  par  ce  sucre ,  qu'on 
ne  saurait  rompre  les  murs ,  ni  désunir  les 
briques  ou  les  pierres ,  en  employant  même  les 
Tome  I.  ig 


2gO  PRODUCTIONS 

plus  grands  efforts.  Je  ne  rapporte  ce  fait  qu'a- 
près des  expériences.  Les  meilleurs  outils,  ceux 
qui  sont  les  mieux  acérés  et  les  plus  forts,  se 
brisent  en  faisant  ce  travail.  Entr'autres  par- 
ticularités ,  pour  prouver  mon  assertion ,  je  ci- 
terai les  expériences  que  j'en  ai  faites  en  tra- 
vaillant ,  en  1769 ,  à  la  reconstruction  des  for- 
tifications de  Pondicliéry.  L'iugénîeur  en  chef 
voulant ,  par  économie ,  tirer  parti  des  anciens 
murs  ,  ordonna  de  les  tailler  en  blocs  pour  les 
faire  servir  dans  les  nouvelles  fondations.  Ce 
travail  coûta  plus  que  si  Ton  avait  acheté  de 
nouveaux  matériaux,  parla  main-d'œuvre  et 
par  la  perte  d'une  quantité  extraordinaire  d'où* 
lils  qui  se  brisèrent  dans  ce  travail.  Pour  der- 
nière preuve  à  l'appui  de  cette  assertion ,  je 
rapporterai  que   j'ai  vu  des  moitiés  de  très- 
larges    voûtes   restées  suspendues  ,    quoique 
l'autre  moitié  eût  été  démolie  par  l'effet  des 
mines  que  l'on  employa  lors  de  la  destrutiou 
de  Pondichéry  en  1761.  Ces  portions  énormes 
de  voûtes  se  voyent  encore ,  soit  dans  la  maison 
des  Jésuites ,  soit  dans  les  masures ,  restes  du 
supex'be  gouvernement  bâti  par  les  ordres  de 
Dupleix.  Ces  voûtes  subsistent  sans  lésardes  et 
sans  fatiguer  ni  les  aisselles ,  ni  le  ran  du  mur 
sur  lequel  elles  s'appuient.   Je  serais  presque 
tenté  d'attribuer  ce  phénomène  de  maçonnerie 
à  un  prodige  ,   et  si  je  ne  savais  combien  les 
conjectures  ,    toutes    vraisemblables    qu'elles 


A.      ACQUERIR.  29! 

puissent  être,  sont  nuisibles  au  progrès  des 
sciences  ,  je  serais  porté ,  dis-je ,  à  croire  que 
c*est-là  ce  qui  rendait  le  ciment  des  Romains 
si  durable.  Mais  à  quoi  sert  de  se  fatiguer  Ui- 
magination  par  des  conjectures  hasardées ,  pour  \ 
retrouver  ce  qui  n'existe  plus;  il  est  préférable 
de  s'attacher  à  une  découverte  heureuse  que 
l'on  nous  signale ,  et  de  chercher  les  moyens 
de  nous  l'approprier ,  comme  nous  l'avons  fait 
du  café  et  de  la  canne  à  sucre,  qui  ont  aug- 
menté nos  jouissances  et  enrichi  nos  colonies. 
Je  conseillerai  donc  à  nos  colons  de  l'Amérique 
de  chercher  a  cultiver  le  cocotier,  qui  réussit 
avec  succès  dans  leurs  domaines ,  en  employant 
la  méthode  des  Indous  que  je  viens  d'/xposer. 
Celte  culture  leur  ouvinra  une  branche  nou- 
velle d'industrie  et  de  prospérité ,  et  fourni- 
rait à  l'Europe  une  denrée  utile  aux  diverses 
constructions. 

Le  cocotier  est  un  des  plus  beaux  arîjres  que 
nous  connaissions ,  et  sous  quelque  point  de 
vue  qu'on  l'aperçoive ,  il  offre  un  asp'èct  riant  t 
sa  taille  est  haute  et  élancée ,  sa  ilèche  nalurçUe-  * 
ment  svelte  et  droite  lorsqu'il  n'a  éprouvé  au- 
cun accident  qui  le  force  à  se  contourner  ;  sa 
tête  chevelue ,  agréablement  couronnée  de  paU 
mes  d'un  vert  riche  ami  de  l'œil  ,  ornée  de 
forts  régimes  chargés  d'énormes  fruits,  pré- 
sente  au  voyageur  un   ombrage   délicieux  ^ 

19  * 


292  PRODUCTIONS 

et  Tassurance  de  soulager  ses  plus  pressants  be- 
soins ,  en  même  temps  que  son  feuillage ,  étalant 
ses  ailes  souples ,  longues  et  déliées ,  que  les  doux 
zéphirs  caressent  en  se  jouant ,  récrée  son  ima- 
gination de  mille  idées  plus  délicieuses  encore  » 
et  lui  fait  bénir  et  admirer  la  puissance  de  TE- 
ternel ,  créant  pour  lui  tant  de  merveilles ,  et 
multipliant  dans  un  seul  arbre  les  propriétés 
utiles  aux  arts,  utiles  aux  besoins  domestiques 
et  à  l'agrément  de  l'homme,  et  qui  dédom- 
magent amplement  le  cultivateur  de  ses  peines, 
et  le  propriétaire  de  ses  dépenses.  On  ne  saurait 
se  défendre  d'un  certain  enthousiasme  en  par- 
lant de  cet  intéressant  végétal ,  l'un  des  plus 
précieux  dons  de  la  providence ,  qui  charme 
même  jusqu'aux  animaux. 

Le  produit  ordinaire  d'un  pied  de  cocotier  , 
aux  Indes ,  pays  où  toutes  les  denrées  sont  ce- 
pendant à  vil  prix ,  est  de  près  de  huit  francs 
par  an  ;  ce  qui  suppose  un  revenu  de  quatorze 
à  quinze  pour  le  chana  qui  le  soigne  et  l'af- 
ferme. Ce  produit  est  sans  doute  considérable; 
il  n'est  aucun  arbre ,  dans  aucune  partie  ou 
région  du  monde,  qui  en  donne  un  semblable, 
si  l'on  considère  que  le  cocotier  occupe  peu 
de  terrain;  qu'il  permet  de  cultiver  sous  sou 
abri  diverses  espèces  de  graminées ,  de  légumes 
et  même  d'arbres  fruitiers  ;  qu'il  n'exige  pres- 
qu^aucun  soin ,  aucune  dépense  ;  enfin  que 


toutes  ses  parties  sont  utiles  ,  ce  que  je  vais 
faire  connaître  par  un  détail  plus  circons- 
tancié. 

On  sait  qu'avec  l'enveloppe  fibreuse  du  coco 
on  fait  de  très-bons  cordages ,  qui  sont  aussi 
utiles  à  la  navigation  qu'à  différents  usages  à  s 
terre.  Les  cables  qui  servent  à  ancrer  les  vais- 
seaux aux  mouillages ,  de  quelque  force  qu'ils 
soient,  faits  avec  cette  substance,  sont  meilleiurs 
que  les  cables  de  chanvre.  Ces  énormes  cordes 
sont  extraordinairement  élastiques ,  se  tirept , 
s'alongent ,  ne  fatiguent  pas  le  navire ,  et  ne 
se  rompent  presque  jamais;  avantages  inap-- 
préciables  que  n'ont  pas  les  cables  de  chanvres; 
ceux-là  sont  encore  plus  légers ,  ne  se  cor- 
rompent pas  lorsqu'on  les  a  imbibés  d'eau  de 
mer;  ils  n'exhalent  pas ,  comme  ceux  que  Ton 
fait  avec  le  chanvre ,  des  miasmes  humides , 
et  très -nuisibles  à  la  santé  des  équipages  qui 
couchent  dans  le  même  pont  des  vaisseaux ,  où 
l'on  tient  ordinairement  ces  amarres  lorsque 
le  navire  est  sous  voiles.  A  touts  ces  avantages 
on  doit  ajouter  ceux-ci  ,  que  le  cordage  de 
kaer  (i)  surnage  comme  du  bois  ,  qu'il  est 
plus  léger,  plus  maniable  et  beaucoup  plus 
courant  dans  les  poulies ,  lors  des  manoeuvres 
nautiques. 


(i)  C'est  le  nom  que  les  Indoos  donnent  à  Tenreloppe  £ibreu«» 
du  coco. 


^94  PRODUCTIONS 

On  connaît  assez ,  même  en  Europe ,  rutîlké 
de  la  seconde  enveloppe  ou  coupe  ligneuse 
de  la  noix,  de  coco  poin:  que  je  n'en  parle  pas 
dans  cet  ouvrage. 

Les  palmes ,  lorsqu'elles  sont  entières ,  servent 
à  faire  des  nattes  pour  se  coucher  ;  en  les  re- 
fendant par  le  milieu ,  dans  la  longueur  du  pé- 
tiole ,  on  en  fait  un  tissu  natté ,  propre  à  cou- 
vrir des  hangards  et  des  maisons;  l'usage  eu 
est  gênerai  à  la  côte  du  Malabar ,  même  pour 
les  plus  grands  édifices.  Ces  toitures  sont  plus, 
agréables  que  celles  du  chaume;  non-seule- 
ment elles  n'attirent  pas  ,  comme  celles-là ,  lea 
rats  ni  les  reptiles ,  mais  elles  Sont  encore  plus, 
légères ,  aussi  solides  ,  aussi  durables  et  beau- 
coup moins  à  craindre  dans  le  cas  d'incendie ,» 
le  feu  ,  s'il  y  était  jeté,  ne  trouvant  qu'une  très- 
mince  épaisseur  d'une  demi-ligne  au  plus  (ou 
emploie  deux  feuilles  l'une  sur  l'autre)',  ne 
pourrait  brûler  qu'une  petite  surface ,  et  ne 
saurait  se  propager  faute  d'aliment  :  ainsi  ou 
peut  dire  dit  cocotier ,  qu'aux  champs  il  sert 
de  lit  et  d'ombrage  aux  amants  durant  la  brûr 
lante  ardeur  du  jour ,  et  qu'au  village  il  abrite 
le  sage  et  le  paisible  cultivateur  du  serein  dea^ 
nuits,  des  longues  et  fortes  pluies  des  mous- 
sons. 

L'eau  du  coco  encore  tendre ,  est  une  boisr 
son  agréable  et  très-rafraîchissante;  son  amande^ 
:pouyellement  formée ,  est  douce ,  ambrée  et  ex- 


^\ 


A      ACQUÉRIR.  295 

cellente  à  manger.  L'une  et  l'autre  sont  salu- 
taires aux  scorbutiques.  Il  serait  dangereux , 
à  l'arrivée  d'un  voyage  de  mer  de  long  cours, 
d'en  faire  un  usage  immodéré  ;  au  lieu  d'ua 
effet  salutaire  il  en  produirait  un  nuisible. 

Lorsque  le  coco  est  parvenu  à  sa  parfaite 
maturité  ,  il  se  détache  de  son  régime  et  tombe 
de  lui-même  ;  sa  chute  pourrait  être  dange- 
reuse ,  et  pour  en  prévenir  les  accidents ,  le 
chana  coupe  ,  quelques  jours  plutôt ,  celte 
grappe  ;  à  ce  point  de  maturité  on  en  prépare 
des  confitures  et  des  mets  pour  la  table.  On 
tire  de  la  noix ,  que  l'on  râpe  avec  un  fer  cir- 
culaire et  dentelé,  un  lait  ou  émulsion,  en  y 
mêlant  une  petite  quantité  d'eau  bouillante , 
que  Ton  presse  et  que  l'on  passç  ensuite  dans 
un  tamis  ou  une  toile  claire ,  de  la  même  ma- 
nière que  les  pharmaciens  extraient  le  lait 
d'amande.  Ceîle  émulsion  est  employée  à  di- 
vers usages  ;  on  en  fait  des  crèmes  et  des  con- 
fitures ;  elle  sert  à  cuire  du  salep  et  du  sagou  : 
mêlée  en  place  de  lait  avec  du  café,  elle  donne 
à  cette  boisson  un  goût  exquis  ;  celle  de  nos 
amandes  produit  au  reste  à-peu-près  le  même 
effet.  Cette  émulsion  sert  à  l'art  du  peintre  en 
chites  ,  toiles  que  nous  nommons  perses ,  pour 
enlever  les  bavures  des  couleurs  et  décrasser 
les  toiles  peintes.  Le  lait  de  la  noix  du  coco 
fait  effervescence ,  quoiqu'il  soit  huileux ,  avec 
un  acide  extrait  de  la  plante  nommée  cùléchi 


2g6  PRODUCTIONS 

par  les  Indous  ;  Tacide  le  précipite  ensuite  en 
une  chaux  grisâtre;  laquelle  devient  sponta- 
nément d'un  violet  riche  et  velouté ,  en  y  ajou- 
tant de  Talkali  fixe  ;  c'est  avec  cette  couleur 
qu'on  teint  les  fils  de  coton  et  les  chites.  Lors- 
qu'on mêle  à  cette  émulsion  de  la  chaux  vive  , 
cet  alkali  devient  rose.  C'est  par  ce  moyen  que 
les  Indous  composent  la  chaux  rosa  qu'ils  ena- 
ploient  avec  le  bétel. 

Les  teinturiers  se  servent  ti'ès-utilement  de 
ce  lait  pour  les  étoffes  dé  soie  ^  de  coton  ou  de 
laine ,  qu'ils  teignent  en  noir.  Il  empêche  cette 
couleur  ,  qui  est  ordinairement  caustique ,  de 
brûler  les  étoffes,  et  la  teinture  en  devient  plus 
foncée  et  plus  belle.  Je  présume  que  rémulsioni 
d'nmande  produirait  le  même  effet  que  celle 
de  la  noix  de  coco;  alors  nos  étoffes  noires  ne 
seraient  plus  brûlées  comme  elles  le  sont  presque 
toutes  :  cette  obseryation  peut  devenir  utile  à 
nos  teinturiers. 

En  concentrant ,  par  Fébullition ,  le  lait  de 
coco  à  un  feu  modéré ,  on  en  obtient  une  huile 
douce ,  agréable  et  bonne  à  manger  lorsqu'elle 
est  récente.  Les  médecins  du  pays  composent 
avec  cette  émulsion  un  purgatif  doux ,  facile 
à  prendre ,  et  qui  n'est  point  répugnant  ;  il  ne 
donne  point  de  coliques  ni  de  tranchées;  ou 
l'administre  contre  le  pléthore ,  la  gonorrhée  , 
les  fleurs-blanches;  il  est  vermifuge  à  un  dégjré 
éminent.  Il  se  compose  avec  une  demi-pint^ 


À      ACQUÉRIR.  297 

d*émulsîon  j  dans  laquelle  on  fait  dissoudre ,  par 
la  cuisson ,  trois  à  quatre  têtes  d'ail  à  un  feu 
modéré ,  jusqu'à  la  consistance  d'une  marme- 
lade ,  que  Ton  fait  prendre  tiède  au  malade , 
à  jeun ,  en  y  ajoutant ,  si  Ton  veut ,  un  peu  de 
sucre. 

On  extrait  Thuile  de  celte  noix  par  la  pres- 
sion ;  elle  n'est  bonne  qu'à  brûler  :  elle  est  sic- 
cative, un  peu  acre,  blanche,  et  si  légère, 
qu'elle  se  fige  même  dans  la  zone  torride:  elle 
donne ,  lorsqu'on  la  brûle ,  une  flamme  claire 
et  brillante ,  sans  exhaler  d'odeur  ni  de  fumée  ; 
on  s'en  sert  préférablement  à  toute  autre  espèce 
d'huile  chez  les  personnes  riches  et  dans  les 
maisons  des  européens.  On  donne  le  marc  de 
cette  huile ,  mêlée  avec  le  fourrage ,  aux  bêtes 
de  charge  :  cette  nourriture ,  donnée  aux  va- 
ches et  aux  chèvres ,  augmente  la  quantité  de 
leur  lait. 

TeUes  sont  les  propriétés  et  les  divers  usages 
que  l'on  tire  de  cet  utile  palmier.  Si  l'on  pou- 
vait employer  le  bois ,  soit  pour  les  construc- 
tions ,  soit  pour  les  besoins  domestiques ,  on 
dirait  avec  raison  qu'il  suffirait  seul  à  tous  ceux 
de  l'homme.  Il  n'cH  est  pas  moins  un  végétal 
précieux ,  un  don  magnifique  fait  par  la  pro- 
vidence aux  habitants  paisibles  du  superbe  cli- 
mat où  elle  l'a  placé. 

C'est  le  cocotier  qui  a  donné  l'idée  aux  In- 
dous  de  bâtir  l'allégorie  et  Tingénieuse  fabto 


298  PRODUCTIONS 

du  phénix  :  c'est  ce  que  Ton  voit  dans  le  cin- 
quième chapitre  (lu  Poronia  9  un  des  commeii* 
taîres  des  Plaides ,  livre  sacré  de  ce  peuple , 
qui  renferme  les  dogmes  religieux ,  l'histoire 
du  pays,  les  sciences,  et  généralement  toutes 
les  connaissances  ,  ainsi  que  la  pratique  de 
louii  les  arts  qui  y  sont  cuflivés. 

Le  cocotier  ne  renouvelle  ses  bourgeotis  de 
fleurs ,  après  un  intervalle  de  deux  mois ,  qu'en 
avril ,  époque  où  commence  Tannée  des  In- 
dons ;  il  ne  se  reproduit  que  de  ses  fruits  j  qui 
sont  leurs  enfants»  Cet  Tidée  parfaite  que  les 
anciens  avaient  du  phénix,  c'est-à-dire,  de  ce 
qui  se  nourrit  et  se  reproduit  de  soi-même.  Oa 
voit,  dans  la  mythologie  indienne,  que  ces 
peuples  diviniserait  le  cocotier ,  de  même  que 
nombre  d'arhi^s  et  de  petits  végétaux;  les  ani- 
maux utiles,  tel  que  le  bœuf;  la  mer  et  toutes 
les  rivières»  Les  Egyptiens  et  tous  les  peuples 
voisins  adoptèrent  la  mythologie  et  les  fables 
des  premiers ,  les  arts  et  les  sciences  que  ceux- 
ci  avaient  inventés  ;  assertion  prouvée  suffi- 
samment par  les  recherches  que  la  philosophie 
et  l'histoire  ont  faites  depuis  un  demi-siècle» 
Les  Egyptiens  ,  les  Tyriens  et  les  Grecs  durent 
paiement  s'approprier  les  mystères ,  et  divi- 
niser, comme  les  Indous  ,  les  animaux  ,  les 
végétaux  utiles  et  les  fleuves.  De-là  le  bœuf 
fsl  devenu  le  dieu  yipîs ,  et  le  dattier ,  le  phé^ 


À      ACQUÉRIR.  29g 

L'arecquier  est  ce  joli  palmier  que  Linnœus^ 
le  législateur  de  la  botanique ,  a  si  judicieuse- 
ment caractérisé  en  lui  donnant  le  nom  de 
catecliu;  parce  que  sa  noix,  ligneuse  fournit  le 
cachou ,  au  moyen  d'une  préparation  aisée  ; 
ce  fait ,  quoique  contredit  par  un  grand  nom- 
bre d'auteurs ,  n'en  est  pas  moins  constant  ;  et 
je  me  propose  de  le  prouver  dans  le  cours  de 
cet  écrit. 

Ce  végétal  est  nommé  Pakmaron  dans  toutes 
les  langues  de  la   presqu'île  ;  l'indou-stani  , 
idiôm'e  moderne  de  cet  antique  pays ,  le  dé- 
signe par  le  nom  de  soupariy  ce  qui  signifie» 
çrhre  arecque. 

Quoique  ce  palmier  ne  soit  pas ,  dans  toutes 
ses  parties  ,  d'une  utilité  aussi  étendue  que  le 
cocotier  ,  il  n'en  est  pas  moins  nécessaire  aux 
Jndous ,  et  aux  habitants  de  celte  vaste  partie 
du  monde  dite  les  Indes  orientales ,  qui  touts 
s^attachent  à  propager  sa  culture, 

L'arecquier ,  sans  avoir  la  beauté  et  le  port 
du  cocotier ,  est  cependant  d'une  forme  agréa- 
ble et  belle.  U  s'élève  toujours  verticalement , 
sans  que  rien  puisse  le  déranger  de  cette  dir 
rection.  Aucun  insecte  ne  l'attaque  ;  ils  en  sont 
tous  éloignés  pL«  l'acerbité  de  son  suc  et  de  sa 
gomme.  Sa  flèche  est  peu  renflée ,  mais  elle  est 
bien  filée,  unie,  lisse  et  parfaitement  propor- 
tionnée à  toutes  ses  autres  parties. 

§^.  frondescence  offre  un  coup-d'œil  agréable^ 


3oa  PRODUCTIOTfS 

par  Far  rangement  régulier  de  ses  palmes ,  que 
la  botanique  nomme  spadix ,  pour  caractéri- 
ser leur  forme ,  et  en  général  celle  des  rameaux 
ie  cette  famille  ;  les  palmes  du  centre  de  la 
couronne  de  Tarecquier  ,  au  nombre  de  sept  à 
Ikuît ,  se  relèvent ,  tandis  que  les  autres ,  au 
nombre  de  cinq  ,  s'inclinent  ,  en  s'arrondis- 
sant  par  une  légère  courbure  ,  et  figurent , 
par  leur  réunion  ,  une  espèce  de  couronne 
élégamment  dessinée.  Les  feuilles  de  Farec- 
çuier ,  tant  qu'elles  végètent ,  sont  d'un  vert 
riche  et  brillant  ;  l'œil  les  fixe  sans  se  fatiguer; 
•en  vieillissant  elles  prennent  successivement 
nue  couleui'  orangée ,  qui ,  quoiqu'elle  con- 
traste avec  le  vei^t  brillant  des  autres  feuilles , 
^ae  choque  cependant  pas  la  vue.^ 

Ce  palmier  offre,  pour  caractère  distinctîf, 
de  très-petites  fleurs  couleur  de  vert-pomme 
paient  d'une  odeur  suave  et  agréable,  monoî- 
€|ues,  disposées  en  panicule,  renfermées  dans 
une  gaîne  parcheminée  et  très-mince ,  appelée 
sjfathe ,  de  même  que  celle  du  cocotier ,  qui 
«.'en  diffère  que  par  son  épaisseur ,  et  parce 
que  l'autre  est  fibreuse.  Chacune  de  ces  fleurs 
consiste  en  un  calice  d'une  demi-ligne  de  lon- 
gueur ,.  à  trois  divisions  pointues  et  coriaces  ; 
en  une  corolle  de  trois  pétales ,  parfaitement 
semblables  au  calice;  les  fleurs  mâles  ont  six  , 
cl  quelques-unes  neuf  étamines  non-saillantes  ? 
et  le&  femelles^  un  ovaii  e  supérieur  garni  de 


À      ACQUÉRIR.  3of 

trois  styles  ;  les  mâles  sont  placées  le  long  de 
petites  verges ,  partant  d'un  pédoncule  com- 
mun ,  ce  qui  forme  le  panicule ,  nomme 
régime  ;  elles  s'éloignent  les  unes  des  autres  cm 
groupes  de  cinq  à  six  ;  c'est  dans  cet  intervalle 
que  se  trouve  le  groupe  des  fleurs  femelles , 
depuis  sept  jusqu'à  neuf.  Les  fruits  sont  touts 
noués  avant  que  le  spathe  ne  s'ouvre. 

On  voit ,  par  cette  description  exacte ,  que 
les  naturalistes  se  sont  touts  trompés ,  ou  tout 
au  moins  qu'ils  ont  cru  sur  parole ,  et  se  sont 
copiés  mutuellement ,  au  lieu  d'observer  par 
eux-mêmes  avant  d'écrire  ;  je  ferai  apercevoir 
leurs  autres  erreurs  à  mesure  que  les  circons- 
tances m'en  fourniront  l'occasion.  Ces  faits  ^ 
quoique  peu  importants  en  apparence  pour 
un  végétal  que  nous  ne  posséderons  jamais, 
dans  nos  climats  »  sont  cependant  intéressants 
pour  la  botanique ,  et  cette  considération  seule 
m'a  déterminé  à  consigner  ici  l'espèce  de  cri* 
tique  que  je  vieps  de  me  permettre ,  et  qu^on 
me  pardonnera ,  je  l'espère ,  en  faveur  de  la 
vérité. 

L'arecquier ,  ainsi  que  les  autres  palmiers  , 
ne  se  reproduit  que  par  le  fruit  ;  il  veut  une 
bonne  terre  pour  prospérer  ;  et  c'est  encore  \k 
un  caractère  qui  le  distingue  du  cocoti»*  et  des 
végétaux  de  cette  famille;  il  exige  moins  d'arro-» 
sements ,  mais  il  lui  faut  beaucoup  plus  d'air» 
«t  la  pleinç  joui^auce  des  rayons  du  soleUj 


t. 


302  PRODUCTIONS 

sans  lesquels  sa  végétation  ne  ferait  que  lan- 


guir. 


Quelques  pieds  que  je  cultivais  dans  un 
vaste  jardin  ,  et  sous  lesquels  je  fis  enterrer  des 
animaux  ,  produisirent  beaucoup  plus  que 
d'ordinaire ,  sans  cependant  que  ce  surcroît 
de  fécondité  parut  les  f^ire  souffrir  ni  les  épui- 
ser. Je  ferai  observer  que  j'obtins  les  mémei 
résultats  dans  la  culture  des  orangers  et  des 
citronniers  ,  végétaux  que  nous  avons  natura- 
lisés dans  nos  climats. 

On  plante  Tarecquier  en  pépinière  avec  son 
brou  ou  enveloppe  fibreusç ,  un  à  un  daas  dés 
trous  de  cinq  à  six  pouces  de  profondeur,  ou 
trois  décimètres  à-peu- près ,  et  à  la  distance  de 
douze  à  quatorze  pouces  en  tout  sens  :  on  ar- 
rose légèrement  la  plantation. 

C'est  du  vingt  au  trentième  jour  que  le  germe 
sort  de  terre  ;  il  est  semblable  à  celui  du  coco- 
tier par  la  forme;  il  en  diffère  par  la  dureté  et 
par  une  saveur  acre  ou  acerbe. 

On  le  transplante  ordinairement  à  un  an 
ou  quinze  mois.  On  peut  sans  danger  le  dé- 
placer jusqu'à  sa  septième  année ,  parce  qu'il 
est  extraordinairement  vivace,  et  son  déve- 
loppement très- lent  ;  cependant  sa  durée  totale 
n'est  que  de  cinquante  à  soixante  ans  ;  il  ne 
passe  pas  celle  de  soixante- dix.  On  voit  que 
de  tous  les  palmiers  il  est  celui  qui  vil  le  moins 
long-temps  ;  ce  qui  eontrabte  avec  la  lenteur 


jl    acqu£hik.  Soi 

de  sa  végétation ,  et  siir  tout  avec  la  dureté  de  ' 
son  bois ,  qui  n'est  surpassée  que  par  celle  du 
siridi ,  appelé  loutarus  par  Linnœus.  C'est  ce 
palmier  dont  a  pris  le  non^  le  tleuve  qui  sé- 
pare rindoustan  Je  la  Perse ,  et  que ,  diaprés 
les  Grecs  ,  nous  avons  défiguré  par  la  déno- 
mination dUndus^ 

Les  palmes  de  Tarecquier  ne  se  prolongeant 
pas  au-delà  d'un  rayon  de  deux  à  trois  mètres 
{8  à  9  pieds)  ,  ne  peuvent  donner  qu'un  om-^ 
brage  de  médiocre  étendue ,  et  qui ,  sous  ce 
rapport ,  paraîtrait  ne  devoir  pas  nuire  aux 
plantes  cultivées  dans  le  même  terrain;  maïs 
l'expérience  prouve  que  cette  ombre,  quoi- 
qu'elle ne  couvre  qu'une  petite  surface,  est 
nuisible ,  et  ferait  inévitablement  périr  la  plu- 
part des  végétaux  sur  lesquels  elle  porterait  : 
l'homme  ni  même  les  animaux  ne  se  tiennent 
jamais  sous  son  abri  immédiat,  sur-tout  lors 
des  fortes  chaleurs.  .Son  feuillage  est  si  épais  , 
que  la  pluie  ne  saurait  le  percer;  aussi  toute 
l'eau  pluviale,  tombant  sur  ses  palmes,  est-elle 
rejetée  hors  du  rayon  qu'elles  couvrent;  c'est 
un  véritable  parapluie.  D'après  cela ,  bien  que 
cet  arbre  soit  un  des  plus  beaux  ornements  des 
jardins,  des  allées  ou  des  avenues,  il  en  est 
peu  qui  soient  plus  mauvais  voisins;  il  pompe 
tous  le  sucs,  et ,  comme  je  viens  de  le  dire, 
les  herbes  ni  les  plantes  ne  peuvent  végéter 
sous  son  ombrage  ;  cependant  les  diverses  ba- 


3o4  PRODUCTIONS 

naniers  ^  vulgairement  nommés  figues  des 
Indes ,  que  la  botanique  désigne  sous  le  nom 
de  musa ,  plantés  dans  le  même  terrain ,  pourvu 
d'ailleurs  qu'on  ne. les  rapproche  pas  trop  de 
Tarecquier ,  y  prospèrent  ;  j'ajouterai  que  j'ai 
vu  à  Negombo  ,  ville  maritime  de  l'île  de  Cey- 
lan ,  un  verger  immense  d'arecquiers ,  entre 
lesquels  on  cultivait  des  cafiefs ,  qui  m'ont  paru 
s'y  plaire ,  car  ils  étaient  beaux  ;  cette  cafeterie 
en  plein  rapport ,  était ,  lorsque  je  la  vis ,  cou- 
verte de  fruits. 

Ces  faits ,  que  je  consigné  à  dcjsein  dans 
cet  ouvrage,  pourraient  devenir  utiles  aux 
habitants  des  colonies  ;  il  en  résulterait  pour 
eux  un  avantage  propre  à  les  exciter  à  intro- 
duire chez  eux  la  culture  de  ce  palmier  ;  ils 
joindraient  en  effet  à  leurs  autres  produits  un 
végétal  infiniment  utile  »  par  le  cachou  que 
l'on  tire  de  sa  noix ,  sans  nuire  à  la  richesse 
de  leurs  cafeteries  ;  de  plus  y  ils  préserveraient 
leurs  terres ,  du  moins  j'ai  lieu  de  le  croire , 
de  la  détérioration  qu'elles  éprouvent  chaque 
année  par  l'effet  des  orages  qui  y  passent. 

Cette  culture  ,  jointe  à  celle  du  cocotier 
et  du  bois  noir,  deviendrait  donc  un  moyen 
assuré  d'augmenter  les  produits  des  habita- 
tions^ et  de  leur  fournir  de  nouvelles  jouis- 
sances, elle  créerait  une  branche  de  commerce . 
lucrative ,  et  donnerait  à  l'art  du  tanneur  une 
«ubstàuce  tannante  bien  préférable  à  celle  que 

UOUft 


À    X  t  Q  tr  i  K  ï  îi.  3o5 

nmià  possédons;  enfin  elle  remédierait  efficace- 
ment auiL  désastres  que  je  viens  de  signaler , 
et  qu'il  est  instant  de  prévenir  et  d'éviter. 

L'aspect  d'un  verger  d'arecquîers ,  entre  les- 
quels les  Indous  plantent  presque  toujours  des 
bananiers ,  offre  un  coup-d'œil  ravissant  et  en- 
chanteur. Ce  sont  de  ces  spectacles  qu'il  faut 
voir  pour  s'en.feite  une  juste  idée  :  heureux 
l'artiste  dont  le  pinceau  magique  pourrait  en 
rendre  tout  le  charme  ! 

La  noix  d^arecque ,  dont  nous  ne  faisons  au- 
cun usage  ,  deviendrait ,  selon  moi ,  un  objet  » 
avantageux  d'échange  dans  quelques  marchés 
de'l' Afrique.  Ge  fruit  pourrait  encore  devenir 
utile ,  même  à  l'Europe ,  sous  le  rapport  des 
arts  ;  assertion  que  je  ne  tarderai  pas  à  déve- 
lopper. 

IjCS  feuilles  de  ce  palmier  ne  sont  bonnes 
tju'à  brûler ,  les  cendres  qui  en  proviennent 
fournissent  un  bon  engrais  ,  en  les  mêlant  avec 
des  crotins  de  brebis  ou  de  la  bouse  de  vache. 
Elles  donnent  aussi ,  par  une  manipulation  lixi- 
vielle,  une  espèce  de  soude  employée  pour 
blanchir  les  toiles  écrues.  Le  fumier  est  avan- 
tageusement employé  pour  la  culture  de  Yanil, 
plante  indigofère. 

Sa  tlèche    ou    tronc  ,   extraordinairement 

droite ,   sert ,   lorsqu'elle  est  entière ,  à  faire 

les  chevrons  d-cs hangars,  et  des  maisons  dont 

le  toit  est  en  appentis  ;  en  la  refendant  on  en 

Tome  I.  20 


3o6  PRODUCTIONS 

fait  des  lattes  excellentes  par  leur  force,  et 
parce  qu'elles  ne'se  vermoulent  jamais.  On  tire 
de  sa  fleur  une  décoction  pectorale  et  anti« 
scorbutique.  Pour  la  conserver  on  en  fait  un 
un  sirop  incisif  et  bon  contre  le  crachement  de 
sang. 

La  noix  ou  le  fruit  est  de  différentes  gros- 
seurs ,  et  de  forme  ovale ,  sphérique  ou  turbi- 
née ,  suivant  l'espèce  à  laquelle  elle  appartient; 
les  plus  grosses  noix  n'excèdent  pas  la  grosseur 
d'un  fort  œuf  de  pigeon.  La  grappe ,  nommée 
régime^  en  est  chargée  au  point  de  rompre 
sous  le  faix  ;  on  en  compte  ordinairement  cent 
cinquante  ;  et  lorsque  le  nombre  s'élève  jus- 
qu'à deux  cent  cinquante,  ce  qui  arrive  quel- 
quefois ,  on  en  élague  de  temps  en  temps  pour 
l'usage  des  personnes  qui  ne  font  cas  de  cette 
espèce  de  noix  que  lorsqu'elle:  est  fraîche. 

L'arecquier  commence  à  donner  du  fruit 
dès  sa  septième  année  ;  mais  il  n'est  en  plein 
rapport  qu'à  l'âge  de  dix  ans.  Les  pieds  ro- 
bustes donnent  par  année  six ,  sept  et  quelque- 
fois dix  régimes. 

Les  Indous  ,  ainsi  que  tous  les  peuples  de 
l'Asie  placés  depuis  l'Arabie  jusqu'à  la  Chine , 
font  généralement  usage  de  l'arecque  avec  la 
feuille  du  bétel ,  que  quelques  nation^  nomment 
ùamboul^  etlesMogols;?a/ze/  cette  plante  aro- 
matique est  Irop  connue  pour  qu'il  soit  néces- 
saire de  la  décrire  ici  :  je  me  contenterai,  de 


JL      ACQUERIR.  807 

donner  quelques  détails  sur  son  usage  et  sur 
les  propriétés  qu'on  lui  attribue. 

Le  bétel  joue  un  grand  rôle  dans  touts  les 
cercles,  dans- les  cours  comme  à  la  ville,  et 
même  chez  le  plus  misérable  bûcheron  ;  sa  pri- 
vation serait  le  comble  du  malheur  pour  un 
Indien.  On  ne  peut  aller  en  visite  qu'on  ne 
serve  le  bétel  ;  on  ne  saurait  rencontrer  un  ami 
que  Ton  ne  s'offre  mutuellement  cette  drogue. 
Les  Indous  regardent  comme  une  très-grande 
incivilité  de  parler  à  unepesonne  en  dignité  ou 
de  considération  sans  mâcher  de  ce  mélange; 
il  est  composé  de  feuilles  de  bétel ,  d'arecque 
coupée  très-mince ,  d'un  peu  de  chaux  dont 
on  enduit  les  feuilles ,  de  cardamome  ,  d'épi- 
ceries fines  et  de  cachou ,  et  roulé  en  petits 
cornets  dans  la  feuille  du  bétel  même.  Les 
Indiens  attribuent  à  cette  préparation ,  qui  co- 
lore la  salive  et  les  lèvres  d'un  rose  très-vif,  et 
qu'ils  mâchent  presque  constamment ,  la  pro- 
priété de  suspendre  la  faim ,  de  parfumer  l'ha- 
leine en  corrigeant  les  humeurs  de  la  poitrine 
et  de  l'estomac ,  et  de  faciliter  les  digestions- 
Cette  mastication  prévient  encore ,  selon  eux , 
la  suppression  des  transpirations ,  ou  les  réta- 
blit promptement ,  préserve  des  migraines  et 
des  maux  de  têtes ,  raffermit  les  gencives  et 
garantit  les  dents  de  la  carie;  enfin  elle  donne 
de  la  gaîté ,  écarte  les  spasmes  et  les  attaques 
de  nerfs,  empêche  la  suppression  des  mens- 


20  * 


3o8  PRODUCTIONS 

Irues ,  et  entretient  le  ton  de  la  fibre.  Je  con- 
viens  que  rexpérience  m'a  prouvé  que ,  sous 
touts  les  rapports ,  leur  opinion  est  ^nérale- 
ment  fondée. 

La  substance  que  nous  nommons  cachou , 
et  que  les  Indous  désignent  sous  le' nom  de  ca- 
ùécambe  ,  dont  les  Portugais  ont  fait  catê- 
cambre^  mot  adopté  par  tous  les  Européens., 
quoique  corrompu  ,  est  le  suc  épaissi  de  la 
noix  d'arecque.  Une  infinité  d'opinions  ont 
^partagé  les  naturalistes ,  depuis  les  anciens  jus- 
qu'à nos  jours ,  sur  cet  objet  d'histoire  natu- 
relle. En  parlant  plus  exactement  sur  la  sub- 
stance avec  laquelle  on  prépare  cette  drogue , 
qui  a  beaucoup  de  propriétés  que  i;ious  igno  - 
rons ,  je  vais  essayer  de  fixer  toutes  les  inquié- 
tudes ,  en  faisant  connaître  les  procédés  de  sa 
fabrication  ,  et  la  manière  dont  les  Indous 
retirent  de  Farecque  le  suc  concret ,  que  nous 
nommons  cachou.  Voici  l'exposé  de  ces  procé- 
dés ,  tels  que  je  les  ai  vu  pratiquer  en  diffé- 
rents lieux  delà  presqu'île ,  à  Ceylan  et  même 
dans  le  Pégou ,  où  il  s'en  fabrique  immensé- 
ment. 

On  coupe  en  trois  ou  quatre  morceaux  la 
noix  d'arecque  très-fraîche  y  avec  une  espèce 
de  petite  cisaille  nommée  katipaky  ce  qui  si- 
gnifie couteau  à  arecque  ;  on  en  remplit  une 
très-grande  chaudière  de  terre  vernissée  (  un 
vase  de  cuivre  serait  dangereux ,  et  donnerait^   ^ 


À      ACQUERIR.  309 

s^il  était  de  fer ,  une  couleur  noire  et  un  goût 
ferrugineux  au  cachou).  La  chaudière  tient 
en  ëbuUition  à-peu-près  un  tiers  de  sa  conte- 
nance d'eau  la  plus  sélétineuse  possiblq,  dans 
laquelle  on  a  fait  infuser ,  sur  un  feu  modéré , 
pendant  vingt-quatre  heures  ,  douzô  à  quinze 
livres  à-peu-près  d'écorce  du  kanUd  hahela , 
végétal  épineux  de  la  famille  des  mimosa, 
genre  des  ojcacicu  ,  que  vulgairement  nous 
nommons  cassis.  Cest  de  cet  arbre  des  Indes 
que  Ton  retire  une  gomme  semblable  à  celle 
qui  est  connue  en  Europe  sous  le  nom  de 
gomme  arabique  ;  Tarbrisseau  du  même  genre 
est  cultivé  dans  les  jardins  des  provinces  mé- 
ridionales de  France  ;  celui-ci  est  trop  connu 
pour  qu'il  soit  nécessaire  d'en  donner  une 
description* 

Aussitôt  que  les  morceaux  d'arecque  ont  été 
jetés  dans  la  chaudière  ^  on  la  couvre  et  on 
lute ,  avec  de  la  terre  glaise  ou  de  la  pâte  le 
couvercle  avec  le  fond.  Environ  deux  heures 
après  une  forte  ébullition  ,  on  diminue  le  feu 
presqu'au  point  de  l'éteindre ,  et  on  le  soutient 
à  ce  degré  pendant  cinq  à  six  heures.  Lorsque 
la  chaudière  est  totalement  refroidie  on  la  dé- 
lule  9  pour  en  retirer  l'arecque  avec  une  large 
pelle  en  passoire ,  et  on  la  laisse  égoutter  sur  une 
claie  de  bambou.  Les  Indous  motivent  la  né- 
cessité de  ne  se  servir,  dans  cette  fabrication  » 
que  d'ustensiles  en  bois  ,  d'après  la  qualité 


3lO  PRODUCTIONS 

acerbe  de  cette  noix.  Les  morceaux  bien  ëgouC- 
tés  sont  exposés  au  soleil  ;  cette  espèce  d'arec- 
que ,  que  les  habitants  de  la  partie  supérieure 
de  rindoustan ,  qui  ne  possèdent  pas  ce  pal- 
mier ,  nomment  chiknisoupari  ,  c'est-à-dire  y 
arecque  gomrneuse ,  y  est  préférée  dans  Fusage 
du  bétel ,  à  la  noix  crue. 

On  continue  à  faire  évaporer ,  à  un  feu  lent  y 
toute  la  partie  aqueuse ,  jusqu'à  ce  que  le  suc 
se  soit  épaissi  à  la  consistance  d'extrait ,  et  qu'il 
ait  assez  d'adhérence  pour  pouvoir  être  tenu  à 
la  main ,  alors  on  le  retire  pour  le  façonner  , 
en  le  pétrissant  en  petits  blocs  gros  comme  le 
poing ,  que  l'on  fait  sécher  à  l'ombre ,  pour 
qu'ils  ne  se  gercent  et  ne  se  brisent  point. 

Ce  sont  ces  blocs  qui  se  nomment  katai  dans 
plusieurs  des  idiomes  de  l'Indoustan  ,  mot  au- 
quel on  joint  celui  de  cambe  (ce  qui  signifie 
suc  iTarecque) ,  lesquels  ont  servi  à  désigner 
cette  substance ,  comme  si  nous  disions ,  bloc 
de  suc  éC arecque  /  éty mologie  exacte  ,  et  qui 
doit  même  suffire  pour  fixer  désormais  toutes 
les  idées  sur  une  substance  sur  laquelle  on  ^ 
dit  et  répété  tant  de  choses  contradictoires. 

Nous  savons  que  le  catécambre  ,  pour  me 
iservîr  de  l'expression  généralement  usitée  chez 
les  Européens ,  quoiqu'elle  soit  vicieuse ,  reçoit 
une  préparation  à  Goa ,  à  Batavia  et  à  Macao  , 
que  nos  pharmaciens  ont  cherché  à  imiter.  Les 
Portugais  la  nomment  cachondé ,   d'où  nous 


JL      ACQUÉRIR.  3ll 

avofis  fait  le  mot  cachou.  Elle  s'obtient ,  dans 
les  (liffér.ents  lieux  que  je  viens  de  designer, 
en  cofiabinant  le  catécambre  avec  une  quan- 
tité proportionnelle  de  sucre ,  de  canelle ,  de 
lait  de  coco  et  de  musc  ,  et  en  y  ajoutant 
quelquefois  une  très-petite  dose  d'essence  de 
rose. 

Cette  pâte  de  cacbondé ,  de  couleur  noire , 
d'un  parfum  suave ,  est  en  tablettes  can^ëes  de 
différentes  dimensions  ,  et  fait  un  objet  de 
commerce  assez  important  pour  la  ville  de 
Goa.  Les  femmes  européennes  ,  habituées  à 
l'usage  du  bétel ,  et  les  Mogols ,  le  préfèrent  au 
cachou  brut  ^  au  catécambre  ;  les  Indous  n'en 
font  absolument  aucun  usage  ;  ils  n'emploient 
que  le  dernier ,  après  l'avoir  purifié  avec  le 
bétel ,  ou  pour  remède ,  soit  en  topique ,  soit 
à  l'intérieur. 

Le  catécambre  est  utile  à  bien  des  arts  ,  et 
même  à  la  médecine ,  qui  l'emploie  dans  nom- 
bre de  circonstances. 

Le  suc  condensé  de  l'arecque,  et  épaissi 
avec  de  la  gomme  du  mouronguier  ou  ben , 
fournit  un  tyès-bon  enduit  résineux ,  dont  les 
pêcheurs  se  servent  utilement  pour  la  conser- 
vation des  filets  et  de  leurs  lignes  à  pêcher.  Il 
préserve  les  bois  de  la  vermoulure. 

..La  médecine  s'en  sert  avec  le  plus  étonnant 
succès  contre  les  brûlures  ,  contre  les  aphtes, 
et  généralement  toutes  les  espèces  d'ulcères  el 


3tZ  PRODUCTIONS 

d!excroissances  de  chairs  fongueuses  ;  eaEtE 
conti'e  la  surdité  ,  en  le  délayant  avec  du  lait 
de  nourrice,  que  Ton  injecte  dans  les  oreilles» 
Des  expériences  multipliées  m'ont  pro\Lvé.  l'ef- 
ficacité de  ce  remède  pour  les  cas  dont  je  parle» 

Au  reste ,  toutes  les  propriétés  médicinales 
de  cette  substance  prise  intérieurement ,  sont 
connues  des  Européens ,  il  est  inutile  que  j'en 
fasse  rénumération.  Les  Indous,  qui  lui  at- 
tribuent les  mêmes  vertus  »  ea  font  le  même 
usage. 

Les  peintres  en  toiles ,  les  teinturiers ,  s'euî 
servent  très-avantageusement  à  plusieurs  usages 
relatifs  à  leurs  arts.  Les  premiers  emploient  le. 
catécambre  comme  base  de  la  composition 
d'une  gomme  vernie^  dont  ils  couvrent  la 
pièce  de  toile  qu'ils  peignent  ^  afin  que  les 
parties  qui  en  sont  couvertes  ne  j'eçoîvent 
^  point  la  couleur  qu'ils  manient ,  et  dont  ces 
parties  de  la  toile  ne  doivent  pas  être  peintes* 
Pour  expliquer  ce  travail ,  il  est  nécessaire  de 
faire  observer  que  les  peintres  de  chUes  ^  in- 
diennes que  nous  nommons  perses ,  ne  se  ser- 
vent point  d'estampes  pour  imprimeijr  les  cou- 
leurs sur  la  toile;  elles  sont  appliquées  avec 
le  pinceau ,  ou  reçoivent  les  couleurs  rouges 
et  bleues  par  immersion ,  manière  de  travailler 
bien  différente  de  celle  des  européens  ,  et  dont 
nous  n'avons  même  pas  d'idée,  Je  me  suis  con- 
vaincu de  ce  que  j'avance ,  soit  en  visitant  nosi 


A      ACQUERIR.  3l3 

manufactures  ,  soit  en  lisant  les  ouvrages  qui 
traitent  de  cet  art  dans  nos  pays ,  et  parlent 
des  procédés  usités  dans  Tlnde  ;  j'ai  compulse 
notamment  les  jinnales  des  arts  et  des  manu- 
factures y  ouvrage  rédigé  par  M.  G^Reilly.  II 
est  dit ,  dans  le  n°i  XXXVII  de  cette  feuille 
périodique ,  sous  la  date  du  3o  germinal  an  12  : 
«  Que  les  indiens  appliquentl  a  couleur  rouge, 
»  en  imbibant  d'abord  leur  empreinte  du  mor- 
»  dant ,  etc.  »  Cela  n'est  point  exact ,  car  cette 
couleur  est  toujours  donnée ,  comme  je  viens 
de  le  dire ,  par  immersion^  et  à  chaud.  Il  est 
bien  surprenant  que  nous  ayons  des  idées  aussi 
peu  exactes  des  méthodes  et  des  pratiques  des 
arts  de  ce  peuple ,  depuis  plus  de  trois  siècles 
que  nous  sommes  à  portée  de  les  connaître 
aussi  particulièrement. 

C'est  aussi  avec  le  catécambre  que  se  com- 
pose le  mordant  qui  fixe  sur  la  toile  des  feuilles 
d'or  ou  d'argent  qu'on  y  applique  ;  cette  es- 
pèce de  chites  se  fait  à  Mazulipatnam ,  et  je 
craindrais  d'affaiblir  la  vérité  si  j'essayais  de 
peindre  la  richesse ,  l'élégance  et  la  solidité 
de  cet  ouvrage.  Ces  toiles  se  lavent  sans  en- 
dommager leur  dorure  ,  de  même  que  l'on 
décrasse  les  autres  indiennes  sans  crainte  d'al- 
térer leurs  brillantes  et  vives  couleurs.  Ce  der- 
nier art  est  précieux ,  et  nous  n'avons  pas  cher- 
ché à  l'imiter.  Les  teinturiers  tirent  aussi  de 
la  même  substance,  le  catécambre  combiné  avee 


3l4  PRODUCTION» 

le  suc  d'autres  plantes  de  leurs  pays ,  des  cou- 
leurs lilas ,  mordoré ,  puce  et  marron ,  qui  ser- 
Tcnt  à  teindre  les  étoffes  de  soie,  de  laine  et 
de  coton. 

L'art  du  tanneur  l'emploie  avec  un  tel  suc- 
cès ,  que  dans  cinq  jours  les  cuirs  sont  tannés 
et  parfaitement  préparés.  Les  anglais ,  depuis 
quelques  années ,  en  apportent  de  l'Inde  pour 
leurs  tanneries  ,  auquelles  ils  l'ont  appliqué 
très- avantageusement  ,  pour  en  simplifier  le 
travail  et  pour  perfectionner  aussi  leurs  cuirs^» 

Animaux. 

Je  passe  aux  animaux  de  l'Indoustan ,  qui 
méritent  de  fixer  notre  attention  et  d'être  na- 
turalisés dans  nos  pays. 

Je  citerai  en  premier  lieu  la  grande  espèce 
de  poules  de  Châtigaon  ;  elles  pèsent  presqu'au- 
tant  que  les  plus  forts  coqs  ou  poules  d'Inde, 
et  leur  chair  est  infiniment  plus  fine  et  plus 
délicate  que  celle  de  quelque  volaille  que  ce 
soit. 

2**.  Le  chameau  de  l'Indoustan  à  une  bosse  ; 
animal  utile  sous  plus  d'un  rapport,  que  l'on 
devrait  transporter  aux  îles  de  France  et  de 
Bourbon ,  ou  de  la  Réunion.  Les  mœurs ,  les 
habitudes ,  les  services  de  ce  grand  quadru- 
pède sont  trop  connus,  pour  que  je  me  per- 
mette d'en  parler  plus  au  long. 


k'    A  C  ^  tr  E  R  I  R.  3i5 

3**.  Les  brebis  et  les  moutons  du  Cachemire  , 
que  Fou  peut  dire  avec  assurance  être  l'es- 
pèce la  plus  utile  comme  la  plus  belle ,  vu 
la  beauté  ,  la  finesse  ,  le  soyeux ,  la  longueur 
de  leur  toison.  J'ai  vu ,  je  l'atteste ,  des  fila- 
ments de  cette  toison  qui  avaient  plus  de 
quinze  pouces  de  longueur. 

4°.  Les  boucs  et  les  chèvres  à  musc  du  Bou- 
tan  et  du  Tibet,  qu'il  serait  possible  de  na- 
i  turaliser  aux  îles  de  France ,  sur  les  Alpes  et 
dans  nos  autres  contrées  très-montueuses. 

5^.  Les  moutons  des  mêmes  régions,  qui  sont 
les  bétes  de  charge  ;  ilsportent  jusqu'à  un  man 
et  demi  (112  livres),  et  mettent  avec  ce  far- 
deau les  montagnes  les  plus  escarpées. 

6°*  La  gazelle,  nommée  en  langue  chingou- 
Jas ,  peuple  candian  de  l'île  de  Ceylan ,  nal^ 
<irUman ,  mot  à  mot ,  petit  cerf  quatre  yeux. 
Ce  quadrupède ,  doux  et  ami  dé  l'homme ,  est 
un  petit  être  que  la  nature  semble  avoir  pris 
plaisir  à  faire  en  miniature ,  et  à  dessiner  avec 
une  délicatesse  étonnante  de  proportion  ;  ses 
jambes  sont  grosses  comme  tin  fort  tuyau  de 
plume  ;  son  corps  svelte  et  élancé  ;  sa  peau  re- 
couverte d'un  poil  rouge-brun ,  et  poiiant  une 
livrée  semblable  à  celle  du  daim  ;  sa  tête  bieti 
posée  annonce  la  douceur  jointe  à  un  peu  de 
fierté  ;  ses  yeux  grands  et  brillants  sont  recou- 
verts de  deux  paupières  garnies  de  très-longs 
cils.  Tout  jusques-là  se  voit  et  se  retrouve  daw 


3l6  PRODUCTIONS 

la  conformation  de  touts  les  animaux;  mai^ 
la  nature  semble  s'être  jouée  ou  avoir  été  inu- 
tilement prodigue  envers  celui-ci ,  en  formant , 
ou   plutôt  en  dessinant  sous  les  yeux  de   ce 
joli  peut  animal ,  deux  traits  ressemblants   à 
deux  autres  paupières  ,  et  autant  garnis  de 
cils  que  les  véritables  paupières  qui  recouvrent 
les  yeux  de  la  gazelle.  Ce  quadrupède ,  enfant 
chéri  de  la  nature ,  se  trouve  dans  les  forêts 
de  cette  ile,  de  même  que  les  autres  bêtes  fau- 
ves ;  on  peut  dire  que  ses  appanages  sont  on 
ne  peut  plus  agréables ,  car  il  n'a  pas  à  craindre 
la  dent  des  animaux  voraces.  La  gazelle  quatre- 
yeux ,  je  me  sers  du  nom  indien ,  est  extrême- 
vive  ;  elle  ne  sait  aller  que  par  sauts ,  et  bientôt 
elle  se  trouve  hors  de  tout  danger  dans  son 
nid;  on  ne  peut  donner  d'autre  nom  à  soix 
fort.  Ce  petit  animal  ne  se  nourrit  que   des 
lierbes  les  plus  tendres  et  de  fleurs  ;  il  aime 
passionément  le  miel  et  le  lait.  On  ne  saurait 
présenter  au  sexe  aimable  quelque  chose  de 
plus  joli ,  qui  lui  présente  plus  d'analogie  que 
cette  miniature  formée  des  propres  mains  de 
la  nature ,  et  dont  la  douceur  est  le  partage. 
7*^.  En   parlant  des  objets  d'agrément  du 
règne  animal ,  on  doit  s'attendre  que  je  nom- 
merai le  petit  éléphant  et  le  siaïgoste.  Si  la 
gazelle  quatre  yeux  est  un  animal  -  poupée  , 
l'éléphant  de  la  petite  espèce  peut  passer  pour 
un  avorton ,  ou  un  nain»  non  pas  qu'il  ait  ait^ 


A      ACQUÉRIR.  817 

cune  marque  caractéristique  de  difformité  , 
mais  parce  que  son  ensemble  poiie  Thomme 
à  juger  ainsi  de  lui.  Ce  petit  éléphant ,  qui 
est  dans  un  état  si  extraordinairement  ravalé 
de  son  espèce  en  grand ,  semble  aussi  avoir 
moins  d'intelligence;  c'est  en  quoi  il  diffère 
plus  particulièrement  de  la  petite  gazelle  quatre 
yeux ,  laquelle  est  incomparablement  plus  vive  9 
plus  intelligente ,  plus  caressante  et  plus  en- 
jouée que  les  gazelles  de  la  grande  espèce. 

80.  Le  siaïgoste  ,  ce  qui  signifie,  en  langue 
indou-stani ,  oreille-noire  9  est  un  animal  par- 
ticulier à  ce  pays  ;  si  j'avais  à  le  classer ,  ce 
serait  dans  1h  famille  des  renards  :  sa  taille  est 
ordinairement  de  quatorze  à  seize  pouces  de 
hauteur  ;  sa  robe  est  soyeuse  ,  et  semblable  à 
celle  de  la  marte-zibeline  à  long  poil  :  il  an- 
nonce la  force  par  ses  muscles  et  par  ses  mou- 
vemens  vifs  et  accélérés  ;  ses  grands  yeux ,  pleins 
de  feu  et  brillants ,  dénotent  qu'il  est  fin  et 
rusé.  Ennemi ,  jusqu'à  l'antipathie ,  des  tigres  » 
des  loups  et  des  autres  bêtes  carnivores  et  fé- 
roces ,  il  les  cherche  et  les  attaque ,  il  les  pour- 
suit avec  acharnement.  Le  combat  qu^il  leur 
livre  est  on  ne  peut  plus  curieux  (i);  rien  ne 


(1)  Héder-Ali-Kan ,  ce  fameux  nabab  du  Maissour,  aimait  lo 
spectacle  du  combat  du  tigre  ,  spectacle  analogue  à  son  carac- 
tère belliqueux;  il  le  variait  alternativement ,  et  tantôt  c'était 
Vhommty  tantôt  Téléphant  ^  une  autr»  fois  l'ours  qu^il  faisait 


3l8  PRODUCTIONS 

saurait  rintimider  ni  Tempêcher  d'assaillir  sou 

•  1  •  ^aa-. 


ennemi,  quelque  vigoureux  et  grand  qu'i 
Doux  avec  Thomme  et  à  Tégard  des  anii 


il  soit, 
animaux 


combattre  a?ec  ce  terrible  et  féroce  habitant  des  forêts  de  Tla- 
doustan. 

Ces  combats  se  livraient  sur  la  place  y  au-devant  du  palais  do 
ce  prince,  à  Sîrengapatnam ,  sa  principale  résidence.  On  dressait 
autour  un  filet  très-élevé  et  très-fort.  Au  centre  de  cette  en- 
ceinte était  pratiqué  un  ëchaffaudage ,  sous  lequel  on  plaçait  les 
cages  des  tigres;  et  d'où  l'on  ouvrait  à  volonté  les  portes.  Au 
moment  où  le  tigre  se  trouvait  en  liberté  ^  on  le  laissait  parcou- 
rir pendant  quelques  instants  son  arène ,  pour  Panimer  et  lui 
laisser  reprendre  de  l'activité  j  que  sa  clôture  dans  une  cage  très- 
étroite  lui  avait  fait  perdre.  Lorsque,  fatigué  de  ses  prome- 
nades, il  s'arrêtait  pour  reprendre  haleine,  on  profitait  de  ce 
moment  pour  faire  entrer  dans  le  filet,  du  côté  opposé  à  celai 
où  il  se  tenait,  l'animal  qui  devait  le  combattre. 

Xa  vue  de  son  ennemi ,  quel  qu'il  soit ,  ne  tarde  pas   d'attirer 
le  tigre:  lesiaïgoste,  souple,  agile,  et  dont  le  cri  est  aigu  et 
perçant ,  hâte  sur-tout  sa  rencontre.  Aussitôt  le  tigre,  rugissant 
et  plein  de  colère ,  s'élance  à  sauts  précipités.  Le  siaïgoste  l'ex- 
cite encore  par  ses  mouvements  et  par  ses  cris  redoublés  ,   et  se 
dispose  à  soutenir  et  à  recevoir  le  combat  sans  quitter  place  ; 
lorsque  le  tigre  est  à  sa  portée,  subitement  il  sç  tapit  ventre  à 
terre ,  de  telle  sorte  que  lorsque  le  tigré  saute  sur  lui ,  il  le 
franchit  sans  -qu'il  puisse  faire  autrement.  Le  siaïgoste  se  re- 
tourne par  une  culbute,  en  faisant  sur  lui-même  un  soubresaut , 
pour  saisir  avec  ses  deux  pattes  de  devant  la  queue  du  tigre  ^ 
qui ,  en  la  relevant,  aide  son  agile  ennemi  à  grimper  sur  son 
dos.  Parvenu  là,  secramponant  avec  ses  griffes  longues,  fortes 
et  aiguës  ^  il  mord  et  déchire  avec  les  dents  la  nuque  du  cou  da 
tigre,  qui ,  pris  en  sa  partie  sensible ,  et  sans  moyens  de  se  dé- 
fendre de  ses  griffes,  est  réduit  à  se  rouler  contre  terre,   afin 
d'obliger  son  ennemi  à  lâcher  prise;  aussitôt  que  le  petit  siaïgoste 
se  trouve  déposté ,  il  s'élance ,  et  en  quatre  sauts  il  est  déjà 
très-éloigné  et  en  position  de  soutenir  une  nouvelle  attaque  , 
qui  ne  tarde  pas  à  s'engager.  Le  siaïgoste  emploie  les  mêmes 
moyens  et  les  manœuvres  que  je  viens  de  décrire-,  et  après  le 
quatrième  ou  cinquième  choc ,  il  triomphe  de  son  monstrueux 


A      ACQUERIR.  3ig 

paisibles  ,  ils  est  furieux  et  intrépide  contre  lesi 
tigres  et  les  hyènes.  On  peut  en  dire  la  même 
chose  de  la  mangouste  contre  la  couleuvre- 
capelle ,  ou  serpent  à  lunette. 

9*^.  11  y  a  dans  le  royaume xle  Mai^ava ,  qui 
est  situé  dans  la  partie  la  plus  méridionale  de 
la  presqu'île  en  -  deçà  du  Gange ,  des  bœufs 
d'une  très-petite  espèce;  leur  hauteur  ordinaire  - 
est  de  deux  pieds  trois  pouces  ;  les  femelles 
,  donnent  du  lait  très-bon  et  en  grande  quan* 
tité  :  leur  nourriture  est  peu  coûteuse;  ils  man-' 
gent  de  toutes  les  espèces  ,  soit  d'herbes  soit 
de  pailles  ou  de  feuilles  sèches ,  et  leur  chair 
est  excellente.  Ce  serait  une  très-bonne  acqui- 
sition pour  les  colonies  ,  et  particulièrement 
pour  nos  îles  orientales.  Tous  les  individus  de 
cette  espèce  portent  une  grosse  bosse  sur  le  ga- 
rot  :  nous  les  nommons  zebus. 

io°.  On  doit  désirer  l'acquisition  des  bœui& 
du  Berar  ,  animaux  de  la  plus  belle  et  de  la 


adversaire,  resté  mort  ou  mourant  sur-le-champ *de  bataille , 
lorsque  lui-même  a  reçu  à  peine  quelques  faibles  contusions , 
par  les  mouvements  du  tigre  lorsqu'il  se  roule  sur  la  terre. 

Ce  combat ,  d'un  genre  particulier  ,  fait  assez  connaître  les 
mœurs  de  ce  quadrupède  ,  dont  l'utilité  serait  sentie  contre  les 
loups  de  nos  climats ,  qui  font  tant  de  ravages  dans  nos  cam- 
pagnes ;  je  ferai  observer  que  le  siaïgoste  ,  satisfait  d'avoir  dé- 
truit  le  tigre ,  l'abandonne  à  son  sort  et  le  laisse ,  après  l'avoir 
tenu  quelques  moments  en  arrêt  pour  s'assurer  de  sa  mort. 
J'ajouterai  que  ce  courageux  petit  animal  n'est  poiut  Carnivore^ 
quoiqu'il  attaque  tous  les  animaux  féroces. 


320  PRODUCTIONS 

plus  grande  espèce  du  inonde.  La  France ,  qui 
s'attache  depuis  quelques  années  à  periection- 
ner  et  améliorer  toutes  les  espèces  d'animaux 
utiles ,  ne  peut  que  regretter  d'avoir  négligé 
de  transplanter  l'espèce  de  bétail  que  je  fais 
connaître  ici ,  surtout  lorsqu'il  lui  eût  été  aussi 
facile  que  peu  coûteux  d'en  faire  venir  de 
Surate.  Ces  bœufs ,  que  les  Indiens  nomment 
éléphants  à  cause  de  leur  très-haute  stature  , 
qui  ont  au  moins,  cinq  pieds  deux  pouces  de 
hauteur ,  sont  aussi  lestes  que  robustes  ,  et  de- 
viendraient très-utiles ,  soit  pour  les  travaux 
des  champs,  soit  pour  les  cha^:'rois  d'artillerie ^ 
en  les  employant  à  ce  dernier  usage  comme 
le  font  les  princes  indous  ;  ils  seraient  même 
préférables ,  sous  beaucoup  de  rapports ,  aux 
meilleurs  chevaux  pour  ce  'genre  de  service, 

II*".  On  trouverait  encore  une  ample  col-^ 
lection  à  faire  dans  le  règne  animal ,  et  sur-» 
tout  dans  là  classe  des  poissons.  Je  n'en  citerai 
ici  qu'une  seule  espèce ,  le  katela;  il  est  très- 
gros  ;  on  voit  des  individus  qui  pèsent  jusqu'à 
quarante  livres,  et  même  plus  ;  ils  vivent  dans 
les  étangs  et  les  rivières  du  Bengale ,  leur  chair 
est  ferme ,  délicate  et  excellente.  Cette  classe 
d'animaux  fournirait  aux  naturalistes  plusieurs 
autres  espèces  peu  ou  point  connues,  et  la 
multiplication  de  plusieurs  dans  nos  colonies, 
serait  aussi  agréable  qu'avantageuse. 

J'indiquerai  enfin  plusieurs  espèces  d'oi- 
seaux « 


«eaux,  dont  racquisition  serait  très-intéres- 
sante 9  telles  que  le  sama ,  ou  le  rossignol  bleu 
de  Lahor ,  les  pigeons^paons ,  les  sarceUes-^ 
^uinquecolor  ^  les  perruches  à  triple  collier. 

Si  jamais  le  Gouvernement  se  décide  à  tenter 
ces  conquêtes ,  aussi  innocentes  qu'utiles  et  glo- 
rieuses ,  Tagent  qui  serait  chargé  de  cette  ex- 
pédition pourrait  en  rapporter  une  collection 
de  choses  curieuses  en  histoire  naturelle,  qui 
*•  ajouteraient  de  nouvelles  richesses  au  Muséum 
impérial  ,  sans  parler  des  procédés  dans  les 
arts  des  Indiens ,  qui  nous  sont  inconnus ,  et 
dont  plusieurs  seront  décrits  dans  le  cours  de 
cet  ouvrage. 

Pour  mieux  réussir  dans  sa  mission ,  cet 
agent  devrait  porter  dans  Tlndoustan  des  pro- 
ductions de  l'Europe  et  de  Tlle  de  France  qui 
pourraient  être  utiles  à  l'humanité^  et  choisies, 
soit  parmi  les  nutritives  ,  soit  parmi  les  médici- 
nales, soit  parmi  celles  qui  procurent  des  jouis- 
sances ,  ou  qui  sont  curieuses.  Il  trouverait  oc- 
casion d'en  faire  des  échanges  avantageux  ;  et 
en  se  prcseutant  sous  ce  rapport ,  il  ne  pourrait 
qu'attirer  plus  de  considération  aux  vues  bien- 
faisantes de  l'Etat  qui  l'aurait  envoyé. 

Si  le  Gouvernement  français  adoptait  ce 

projet,  dont  les  avantages  sont  incalculables 

pour  la  prospérité  de  nos  colonies  ,  celle  de 

notre  agriculture  et  de  nos  arts  industriels , 

Tome  I.  21 


3i2       PRODUCTIONS   A   ACQUERIR. 

et  dont  le  succès  contribuerait  aux  progrès  des 
connai  sances ,  il  serait  facile  de  lui  présenter 
un  mode  d'exécution  adapté  à  ses  vues  d'é- 
conomies ,  et  qui  assurerait  l'arrivée  de  tous 
les  objets  attendus. 


323 


YUES    POLITIQUES 

SUR  LES  ÉTABUSSEMENTS  EUROPEENS  DANS  l'iNDE. 

Un  commerce  maritime  aussi  riche  et  aussi 
«tendu  que  celui  de  Tlndoustan,  fait  par 
des  nations  rivales  ou  qui  ne  tarderaient  pas 
h  le  devenir ,  ne  pourrait  être  concentré  dans 
une  même  ville.  J'ai  déjà  fait  observer  que 
dès  avant  l'arrivée  des  Portugais,  le  siège  du 
commerce  de  ce  pays  était  placé  dans  trois 
grandes  cités  ;  que  depuis ,  chacune  des  nations 
qui  ont  voulu  participer  aux  avantages  que  ce 
commerce  venait  de  donner  à  ce  petit  peuple , 
en  relevant  subitement  au  rang  des  premières 
puissances  de  l'Europe  ,  avaient  fixé  dans 
leur  principale  colonie  toutes  les  transactions 
qu'elles  projetaient  d'y  faire.  Je  présume  que 
ie  lecteur  verra  avec  plaisir  Thistorique  de  ces 
établissements;  je  vais  succinctement  les  faire 
connaître  ,  et  développer  mes  idées  sur  les 
avantages  qu'ils  présentent  par  leur  situation , 
et  sous  les  rapports  soit  politiques ,  soit  com- 
merciaux. Je  commencerai  ce  tableau  histo- 
rique par  les  établissements  français. 

Lorsque  Colbert  jeta  les  fondements  de  la 
compagnie  des  Indes,  ce  grand  homme  n'y 

21  * 


♦. 


324  VUES      POLITIQUES 

attacha  point  Tidée  d'aucun  établissement  ^  ni 
de  possessions  territoriales  plus  ou  moins  vas- 
tes; sa  perspicacité  lui  en  faisait  connaître 
touts  les  dangers;  en  cela  sa  politique  était 
sage.  Heureux  si  les  ministres  qui  lui  ont  suc- 
cédé eussent  suivi  ses  vues;  les  revers  que 
nous  avons  éprouvés  depuis  confirment  mon 
opinion.  Colbert  ne  voulait  donc  que  de  sim- 
ples factoreries  dans  chacun  des  grands  mar- 
chés de  rindoustan  ;  elles  suffisaient  sans  doute 
pour  le  commerce  et  nos  échanges ,  quelqu'ë- 
tendus  qu  ils  fussent  ou  le  deviendraient.  Mais 
la  fortune  en  ordonna  différemment ,  et  peu 
après  sa  mort ,  vers  la  fin  du  XVII®.  siècle ,  le 
Gouvernement ,  ou  pour  parler  plus  exacte- 
ment ,  les  directeurs  de  la  compagnie  des  Indes 
formèrent  le  délirant,  Timpolitique  projet  d'é- 
tablir la  colonie  de  Pondichéry ,  établissement 
ruineux  par  ses  dépenses,  et  qui  est  devenu 
la  source  de  nos  infortunes ,  la  perte  de  notre 
commerce  avec  l'Inde,  et  la  cause  de  la  puis- 
sance britannique;  assertions  que  je  dévelop- 
perai dans  le  cours  de  ce  chapitre. 

Pondichéiy  (i)  est  le  chef-lieu  de  nos  éta- 
blissements en  Indoustan ,  la  résidence  du  gou- 
verneur-général ,  l'entrepôt  du  commerce  fran- 
çais des  côtes  de  Coromandel  et  d'Orixa  ,  de 


(i)  Dans  l'idiome  des  Tamouls,  peuple  Indou  qui  habite  la 
cote  de  Coromandel ,  on  prononce  Poudoucheri, 


SUR   LES   ETABLISSEMENTS,  etC.      325 

Moka  et  du  golfe  Persique,  de  la  Cochinchine 
et  de  cette  partie  des  Indes  Orientales  nommée 
la  presquile  en-deçà  du  Gange.  Cette  ville  f 
et  le  territoire  qui  forme  ses  limites ,  ont  été 
achetés  d'un  nabab  d'Arcate,  en  1688.  Son 
étendue  du  nord  au  sud  est  de  près  de  trois 
lieues,  et  d'environ  une  et  demie  de  Test  à 
Touest.  La  ville  a  une  lieue  de  circonférence  ; 
elle  est  située  près  de  l'embouchure  et  au  sep- 
tentrion d'une  petite  rivière  nommée  Arian- 
coupon ,  et  à  une  très-petite  demi-lieue  du  co- 
teau de  Pérembé ,  facile  à  distinguer  par  sa 
couleur  rouge ,  qui  sert  de  •  reconnaissance 
pour  l'attérage  des  vaisseaux;  avantage  inap- 
préciable sur  une  côte  qui  est  presque  géné- 
ralement plate.  M.  Dupleix ,  dont  toutes  les 
vues  n'étaient  point  gigantesques ,  avait  formé 
le  projet ,  d'après  l'idée  des  Jésuites ,  d'établir 
un  port  dans  la  rivière  d'Ariancoupan ,  en 
prolongeant  deux  jetées  à  son  embouchure 
pour  dompter  les  vagues  de  l'Océan ,  et  empê- 
cher la  mer  d'en  obstruer  l'entrée. 

Pondichéry  réunit  à  la  beauté  de  son  site 
pittoresque  et  agréable  ,  un  des  plus  riants  de 
toute  la  côte,  à  la  fertilité  de  son  sol ,  l'avan^ 
tage  d'une  rade  sûre  par  la  qualité  du  fond 
qui  est  d'un  sable  fin,  et  qui ,  par  le  concours 
de  plusieurs  causes  que  l'on  ne  peut  encore 
bien  connaître ,  n'est  que  peu  sujette  à  souf- 
frir des  violents  ouragans  qui  se  font  sentir 


326  VUES      POLITIQUES 

sur  toutes  ces  côtes  à  Tépoque  du  reversement 
des  moussons^  ce  qui  arrive  régulièremenl 
deux  fois  par  année ,  pendant  les  mois  d'oc- 
tobre ou  de  novembre ,  et  de  mars  ou  d'avriL 
Ces  ouragans  produits  par  le  choc  des  vents 
qui  ont  soufflé  six  mois  consécutifs  de  la  même 
partie ,  et  ne  peuvent  se  déplacer  que  par  un 
effort ,  causent  les  plus  grands  ravages,  et  sont 
infiniment  préjudiciables  aux  navires  qui  sont 
au  mouillage. 

A  répoque  de  Tavénement  de  Dupleîx  au 
gouvernement  de  Pondichéry ,  après  le  décès 
de  mon  aïeul ,  el  par  reconnaissance  des  ser- 
vices que  ce  chef  des  établissements  français 
avait  rendus  à  la  famille  de  Sanda-Soaëb  ,nabab 
d'Arcate ,  ce  prince  concéda  à  la  compagnie 
des  Indes,  souveraine  dans  ses  établissements , 
une  étendue  considérable  de  pays  en  pro- 
priété entière  et  irrévocable  ;  ces  concessions 
furent  formées ,  d'abord  ,  du  riche  canton  de 
Chéringam  ,  ensuite  du  petit  royaume  de 
G^ngi ,  et  peu  après  des  districts  de  Valdaour  , 
Villénour  et  Baour ,  dans  le  voisinage  et  au- 
tour de  Pondichéry  ^  le  premier  situé  au  nord- 
ouest  ,  le  second  au  couchant ,  et  l'autre  aij- 
sud-ouest.  Ces  agrandissements ,  en  apparence 
si  heureux ,  furent ,  je  ne  le  dissimulerai  point  ^ 
le  motif  de  la  rivalité  et  des  guerres  continuelles 
élevées  dans  l'Inde  ,  entre  des  compagnies 
marchandes  ;    cette  monstruosité    politique  , 


SUR   LES  ÉTABLISSEMENTS,    etC.      827 

que  le  gouvernement  ne  devait  jamais  tolérer , 
entraîna  définitivement  la  perte  des  établisse- 
ments français  •  et  les  revers  et  la  iniine  totale 
qu'éprouva  la  première  de  ces  deux  sociétés 
commerçantes.  C'est  ainsi  qu'une  première 
faute  9  consentie  par  le  Gouvernement ,  en 
acceptant  une  concession  territoriale,  inutile 
pour  le  moins  aux  intérêts  commerciaux  de 
la  France  ,  mena  bientôt  cette  nation  à  lea 
multiplier  au  point  que  dans  un  période  de 
moins  de  quatre  ans ,  elle  perdit  ses  comptoirs 
et  un  commerce  qui  enrichissait  les  sujets  et 
faisait  la  prospérité  du  Gouvernement.  Le» 
avantages  éphémères  que  produisirent  ces  pos- 
sessions dans  les  premiers  moments ,  enivrè- 
rent les  agents  de  la  compagnie ,  qui ,  tout^ 
marchands  peu  instruits  dans  la  politique ,  et 
moins  encore  dans  Fart  de  la  guerre ,  voulaient 
cependant  la  perpétuer  dans  Tlndoustan ,  parce 
qu'elle  leur  donnait  des  richesses.  Ils  profité^ 
rent  de  l'impéritie  du  Gouvernement  et  de  sa 
faiblesse  pour  accumuler  les  concessions  et 
continuer  les  dissentions  qui  les  leur  obte- 
naient ;  le  Gouvernement  n'eut  ni  la  fermeté 
nécessaire  pour  arrêter  ces  écarts,  ni  même 
la  sage  prévoyance  qui  eût  jugé  les  suites  mal- 
heureuses que  ces  concessions  devaient  néces- 
sairement produire. 

En  1760  se  livra  la  mémorable  bataille  de 
Tarpaîpériour ,  où  quatre  à  cinq  cents  Fran- 


328  VUES      POLITIQUES 

çais  vainquirent  une  armée  de  plus  de  cio^ 
cents  mille  Mogols ,  commandés  par  Iç  célèbre 
mais  infortuné  Nazer-Zing  ^fils  aîné  du  fameux 
Wizam-el-Moulouk ,  souba  du  Decan  :  par  suite 
de  cette  yictoire,  ce  prince  perdit  la  vie  par 
la  plus  noire  des  trahisons,  et  toutes  ses  ri- 
chesses tombèrent  au  pouvoir  des  vainqueurs,. 
Mousafertz -Zing  ,.    neveu    et    successeur  de 
Nazer-Zing ,  par  la  politique  de  Duplelx ,  ra- 
tifia toutes  ces  concessions ,  en  sa  qualité  de 
souba  du  Décan ,  comme  seigneur  suzeraiof 
de  la  nabahie  d'Arcate ,  et  de  toutes  celles  de 
la  presqu'île,  ou  pai'tie  méridionale  de  Tin- 
doustan.  Ce  prince  qui  devait  sa  liberté  et  soix 
avènement  au   trône  au  gouverneur-général 
de  Pondichéry ,  le  combla  de  caresses ,  d'hon- 
neurs ,  et  augmenta  les  possessions  françaises 
de  la  petite  nabahie  d'Alamparvé ,  et  des  jaïrs 
ou  fiefs  de  Vendavachie  et  de  Peroumakouël , 
que  les  Européens  prononcent  Permacoul.  Ces 
concessions  furent  ratifiées  de  nouveau  par 
Salabet-Zing, frère  puîné  de  l'infortuné  Nazer- 
Zing  ,  lors  de  son  avènement  à  la  soubahie  , 
après  la    fin   tragique    de   Mousafertz -Zing. 
Idaèd-Moudine-Ran  ajouta  même  à  touts  ces 
dons  les  quatre  belles  provinces  de  Nélour , 
Condavir ,  Rajemindri  et  Sicacol^  connues  sous 
le  nom  des  quatre  sercars  du  nord ,  territoire 
aussi  vaste  que  la  moitié  de  la  France^  et  qu'elle 
a  possédé  en  toute  souveraineté  jusqu'en  lyGxx 


SUR  LES   ISTABLISSEMENTSy    etC.      829 

A  la  paix  honteuse  de  1762,  qui  fut  pré- 
cédée de  sept  années  de  revers  et  de  malheurs, 
le  moment  n'était  pas  opportun  sans^doute  pour 
obtenir  de  l'Angleterre  des  conditions  favora- 
bles. La  Grande-Bretagne ,  fière  des  succès , 
des  triomphes  que ,  dans  les  quatre  parties  du 
monde ,  elle  avait*  obtenus  sur  la  France  traliie 
alors  par  ses  chefs  et  par  ses  généraux  de  terre 
et  de  mer ,  profita  des  circonstances ,  et  imposa 
des  conditions  fort  dures;  elle  ne  nous  rendit 
nos  établissements  et  nos  colonies  de  la  pres- 
qu'île et  de  la  partie  septentrionale  de  l'Indou- 
stan ,  qu'avec  des  territoires  très-bornés.  Pon- 
dichéry  se  trouva  l'esserrée  dans  les  étroites  li- 
mites qu'elle  avait  lors  de  sa  fondation  :  les 
douanes  anglaises  fouillaient  les  négociants 
français  même  dans  ses  limites;  et  il  fut  inter- 
dit,  par  ce  même  traité  de  décembre  1762, 
de  releVer  la  citadelle  de  Chandernagor.  Enfin , 
la  France  qui  naguères  donnait  des  lois  dans 
ces  pays ,  en  reçut  alors.  De  tels  événements 
ne  lui  seraient  jamais  survenus  si  elle  eut  été 
sage  et  politique. 

Mais  à  la  paix  de  1788 ,  la  France  beaucoup 
moins  malheureuse  qu'elle  ne  l'avait  été  dans 
la  précédente  guerre ,  aurait  dû ,  ce  me  sem- 
ble, traiter  autrement,  et  demander  que  la 
Grande-Bretagne  lui  rendît ,  si  non  la  totalité 
de  ses  anciennes  possessions  ,  du  moins  les  ter- 
ritoires qui  lui  étaient  indispensables ,  tels  que 


33o  VUES     POLITIQUES 

ceux  des  districts  de  Valdaour ,  Villénour  et 
Baour;  elle  ne  devait  pas  se  contenter  du  petit 
canton  d'Archivouac  qui  lui  fut  cédé.  On  a  dit 
que  c'est  par  l'ignorance  des  localités,  que  les 
négociateurs  français  furent  trompés  sur  la 
dénomination  de,  lieux;  qu'ils  prirent  la  par- 
tie pour  le  tout;  cela  peut  être  en  ce  qui  con- 
cerne le  territoire  de  Baour,  dont  Archivouac 
fait  partie;  mais  pour  les  deux  autres  districts, 
cela  ne  pouvait  être,  selon  moi.  Les  succès  de 
notre  allié ,  le  nabab  Heder-Ali-Kan ,  ceux  du 
Bailli  de  Suffren  sur  les  mers  de  cette  partie 
du  monde,  auraient  pu  même  porter  la  France 
à  exiger  de  l'Angleterre  qu'elle  se  désistât  de 
toutes  ses  possessions  territoriales  de  la  pénin- 
sule,  de  même  que  des  provinces  de  Bengale 
et  de  Bâar.  Cette  mesure  était  d'une  bienveil- 
lante et  sage  politique,  non-seulement  pour  les 
intérêts  de  la  France,  non-seulement  pour  ceux 
des  autres  puissances  maritimes  de  l'Europe , 
de  même  que  pour  les  états  du  continent,  mais 
encore  pour  la  prospérité  de  l'indoustan;  il 
n'en  eût  rien  coûté  de  plus  à  la  France^  et 
elle  le  pouvait  alors.  Je  dirai  encore  que  cette 
mesure  aurait  diminué  l'énorme  prépondé- 
rance du  gouvernement  anglais ,  l'eût  forcé  à 
avoir  plus  de  circonspection ,  et  par  consé- 
quent empêché  de  troubler  à  volonté  la  tran- 
quillité de  l'Europe;  mais  ayant  négligé  de  ti- 
rer parti  de  la  circonstance  heureuse  dans 


SUR   LES  ISTABLISSEMENTS,   etC.      33l 

laquelle  on  se  trouvait  à  cette  époque ,  il  fallait 
au  moins ,  puisque  nous  ne  savions  pas  couper 
la  racine  de  Tarbre  des  discordes  politiques , 
ne  pas  consentir  à  une  convention  aussi  injuste 
qu^elle  était  humiliante  pour  la  nation ,  et  ab- 
solument oppressive  pour  les  simples  intérêts 
des  habitants  du  comptoir  de  Pondichéry.  En 
effet ,  les  Français  ont  des  maisons  de  campa- 
gne, des  plantations  et  dès  propriétés  formées 
dans  les  environs  dé  Pondichéry,  idès  avant 
sa  destruction  en  1761  (i). 

Cependant  par  suite  du  traité  ^e  1788,  un 
grand  nombre  de  ces  propriétés  se  trouvent 
situées  sur  le  territoire  des  Anglais,,  ou  sur 
le  pays  de  leur  Nabab  ;  par-là  ceux-ci  peuvent 
imposer  à  la  jouissance  de  ces  maisons ,  jardins 
et  plantations,  telles  conditions  qu'ils  le  jugeront 


(1)  C'était  l'époque  ok  le  comte  de  Lally  était  généralissime 
des  troupes  françaises  dans  l'Inde.  Cet  homme ,  à  mettre  aux^ 
Petites-maisons,  concu^sionnaire  envers  les  particuliers,  avait 
trahi  les  intérêts  de  la  patrie  ,  notamment  en  livrant  Pondiché- 
ry sans  vouloir  faire  de  capitulation,  lorsque  le  général  £.  Côot, 
commandant  de  l'armée  anglaise ,  l'y  engageait  lui-même ,  en 
lui  assurant  qu'il  la  signerait ,  quelle  qu'elle  fût.  Cette  dernière 
particularité  parait  être  ignorée  ;  aucun  historien  n'en  a  fait 
mention  ,  du  moins  que  je  sache.  Ce  fait  est  cependant  intéres- 
sant et  authentique ,  il  est  consigné  dans  les  registres  des  déli- 
bérations du  conseil  supérieur  et  d'administration  de  Pondi- 
chéry ;  et  je  le  tiens  de  feu  mon  père ,  alors  l'un  des  membres 
de  ce  conseil ,  et  qui  était  présent  à  la  reddition  de  la  ville.  J^e 
témoi^nuge  que  je  rends  ici  est  d'une  autorité  irrécusable  pour 
moi  et  pour  ceux  qui  l'ont  connu ,  il  était  trop  honnête  hommu 
pour  avancer  un  fait  qui  ne  fût  pas  rigoureusement  vrai. 


332  VUES     POLITIQUES 

à  propos ,  peut-être  se  porter  même  à  évincer 
les  propriétaires  ,  dans  la  vue  d'humilier  la 
Nation ,  ou  de  faire  connaître  aux  Indiens  la 
prépondérance  qu'ils  leur  disent  avoir  sur  la 
France.  Une  telle  politique  est  insidieuse ,  et 
indigne  de  la  INation  anglaise ,  mais  la  jalour 
sie ,  ainsi  que  toutes  les  passions  ^.  raisonnent- 
elles  ?  Ces  insinuations  d'ailleurs  font  leur  effet 
auprès  d'hommes  aussi  ignorant  que  le  sont 
en  général  les  Mogols  ,  qui  croyent  tout  sans 
examen,  qui  ne . connaissent  ni  l'Europe,  ni 
sa  politique ,  ni  la  puissance  de  ses  divers  Gou- 
vernements. Elles  empêchent  ces  princes ,  cons- 
tamment renfermés  dans  leurs  palais ,  entourés 
d'hommes  plus  ignorants  encore  qu'eux ,  et  en- 
vironnés des  agents  de  l'Angleterre ,  d'accueillir 
aussi  favorablement  ceux  de  la  France,  nuisent 
aux  progrès  du  commerce,  s'opposent  à  ce  que 
le  Gouvernement  obtienne  du  crédit ,  ou  puisse 
traiter  avec  les  Puissance:)  du  pays  sur  le  même 
pied  que  traitent  les  Anglais. 

D'un  autre  côté ,  la  Grande-Bretagne  est  de- 
meurée maîtresse  de  la  principauté  d'Alam- 
parvé ,  qui  n'est  éloignée  que  de  sept  ou  huit 
lieues  de  Pondichéry  ,  et  où  se  trouve  un  lac 
salant ,  dans  lequel  on  pêche  abondamment 
les  coquillages,  seule  matière  avec  laquelle  ou 
fait  de  la  chaux  dans  la  presqu'île.  Les  Anglais 
peuvent  s'opposer ,  comme  cela  est  déjà  arri- 
vé en  1769 ,  à  ce  que  nous  en  fassions  prendre  ^ 


SUR  LES  ÉTABLISSEMENTS,  etC.      333 

et  arrêter  ainsi  toutes  les  constructions  dePon- 
dichery  ,  même  les  plus  essentielles.  Il  est  né- 
cessaire de  faire  observer  que  c'est  également 
des  forêts  de  Congimer ,  ou  Connimour  et  de 
Perempac,  enclavées  dans  cette  Nabahie,  que 
Ton  tire  le  bois  de  chauffage  nécessaire  aux 
besoins  domestiques  de  cette  colonie. 

Ces  considérations  ,  essentielles  sans  doute , 
ou  étaient  ignorées  du  Gouvernement ,  ou  ont 
échappé  aux  plénipotentiaires  lorsqu'ils  s'oc- 
cupaient à  fixer  la  situation  respective  des  par- 
ties contractantes ,  lors  des  deux  traités  de  1762 
et  1783.  En  admettant  la  difficulté  d'obtenir  la 
cession  de  ce  territoire  ^  les  agents  diplomati- 
ques de  la  France  auraient  dû ,  ce  me  semble , 
obtenir  de  ceux  du  cabinet  de  Saint- James 
une  jouissance  commune ,  et  positivement  sti- 
puler dans  ces  traités  de  paix  ^  une  condition 
qui  ne  pouvait  léser  la  Grande-Bretagne  ni  ses 
sujets  habitants  rindoustan^  et  qui  est  absolu- 
ment nécessaire  à  ceux  de  Pondichéry. 

Je  viens  de  démontrer  combien  il  importe 
à  la  France,  et  combien  il  est  avantageux  à 
ses  colons  de  l'Inde ,  qu'elle  puisse  obtenir  les 
territoires  des  districts  que  j'ai  nommés  plus 
haut ,  ceux  de  Villénour ,  Baour  et  Valdaour. 
D'autres  considérations  bien  plus  importantes, 
que  je  vais  faire  connaître ,  prouveront  mieux 
encore  la  nécessité  d'arracher  à  l'Angleterre 
la  rétrocession  de  ces  cantons.  D'abord  ces 


334  VUES     POLITIQUES 

terres  avaient  été  concédées,  pour  que  leurs 
revenus  servissent  à  solder  la  garnison  de  Fcn- 
dichéry  ,  et  que  leurs  récoltes  assurassent  sa 
subsistance  :  car  elle  serait  précaire^  cette  sub- 
sistance ,  si  Ton  était  obligé  de  la  tirer  par  mer. 
Sous  quelque  point  de  vue  politique  que 
l'on  puisse  envisager  la  concession  de  ces  trois 
districts  à  la  France ,  il  est  impossible  que  TAii- 
gleterre  les  lui  refuse ,  du  moment  où  sa  po- 
litique consent  à  restituer  ses  comptoirs ,  et 
surtout  à  ce  qu'elle  entretienne  une  garnison 
à  Pondichéry ,  indispensable  pour  la  sûreté  du 
commerce.  La  Grande-Bretagne  a  un  terri- 
toire immense ,  des  forces  en  sipayes  et  en  trou  - 
pes  européennes  suffisantes ,  et  sa  puissance  con- 
sidérable est  trop  garantie  pour  qu'elle  puisse 
rien*  craindre  d'une  garnison  aussi  peu  nom- 
breuse que  le  doit  être  celle  d'une  place  telle 
que  Pondichéry.  Et  s'il  entre  dans  les  vues  po- 
litiques du  cabinet  Britannique ,  et  même  s'il 
est  de  l'intérêt  de  sa  Compagnie  que  la  France 
reste  en  possession  de  ses   comptoirs,  je  ne 
saurais  expliquer  quels  pourraient  être  les  mo- 
tifs qui  l'empêcheraient  de  céder  également 
une  portion  aussi  petite  de  territoire  que  ceux 
des  districts  dont  il  est  question  ?  Dira -t- on 
que  la  garnison  de  Pondichéry ,  composée  de 
quelques  centaines  d'hommes ,  assurée  de  sa 
solde  et  de  sa  subsistance,  pourrait  porter  plus 
d'ombrage  aux  forces  anglaises ,  innombrables 


/ 


SUR  LES   ETABLISSEMENTS,    etC.      385 

en  comparaison  d'elle ,  que  si  elle  n'avait  pas 
cette  ressource  ?  Ce  raisonnement  est  bien  mi- 
sérable selon  moi  9  puisque ,  dans  touts  les  cas , 
les  forces  anglaises  dans  Tlnde  sont  au  moins 
décuples  de  celles  qui  sont  nécessaires  pour 
garder  Pondicbéry.  Cewe  sera  pas  non  plus 
une  étendue  de  quinze  à  vingt  lieues  de  ter- 
ritoire ,  qui  peut  ajouter  à  la  puissance  fran- 
çaise dans  ce  pays ,  puisque  les  troupes ,  seu- 
lement des  garnisons  anglaises  voisines  de  ces 
districts,  ouverts  de  toutes  parts ,  peuvent  dans 
quelques  heures  les  envahir  à  volonté. 

Il  n'y  a  donc  pas  à  craindre  que  le  cabinet 
de  Saint- James  se  refuse  de  rétrocéder  ces  trois 
districts ,  du  moment  où  il  entrera ,  comme  je 
le  dis ,  dans  ses  vues  politiques  de  restituer  à 
la  France  ses  établissements  de  l'Indoustan ,  et 
surtout  d'y  laisser  une  garnison  quelconque. 
Il  ne  peut  vouloir  des  choses  contradictoi- 
res ,  il  ne  peut  exiger  que  dans  des  conjonc- 
tures de  disette ,  qu'en  des  circonstances  ino- 
pinées ,  précaires ,  la  garnison  de  Pondicbéry 
ainsi  que  ses  habitants ,  soient  privés  des  den- 
rées de  première  nécessité  ;  puisqu'il  n'y  a , 
comme  je  le  prouve ,  aucun  risque ,  aucun 
danger  pour  les  possessions  de  la  Grande- 
Bretagne  ,  surtout  avec  des  forces  aussi  peu 
imposantes  que  celles  que  nous  serions  à  même 
d'y  porter.  U  est  donc  évident ,  comme  je  l'ai 
annoncé ,  que  la  rétrocession  de  ces  districts 


336  VUES     POLITIQUES 

est  indispensable.  Le  seul  point  important  stn» 
lequel  le  cabinet  Britannique,  ou  ses  plénipo- 
tentiaires ,  doivent  porter  leurs  regards  ,  en  ce 
qui  concerne  la  sûreté  el  la  paisible  conserva- 
tion des  possessions  anglaises  dans  Tlndoustan, 
c'est  de  limiter  la  force  des  troupes  que  la 
France  devra  envoyer  dans  Tlnde ,  pour  la 
garde  de  ses  comptoirs  et  de  ses  établissements , 
et  par  honneur  pour  la  Nation.  Envisagée  sous 
d'autres  rapports,  la  restitution  des  terres  de 
ces  districts  devient  indispensable  aux  parti- 
culiers Français ,  pour  calmer  leurs  inquiétu- 
des ,  anéantir  leur  crainte  qui  se  pei'pétue  de 
perdre  d'un  moment  à  l'autre  leurs  propriétés 
enclavées  dans  ces  districts. 

A  l'égard  de  la  petite  Nabahie ,  ou  princi- 
pauté d' Alamparvé ,  il  serait  bien  à  désirer, 
sans  doute ,  qu'elle  rentrât  isous  la  domination 
française ,  mais  on  le  solliciterait  peut-être  inu- 
tilement. Quelque  décision  que  l'on  prenne  à 
cet  égard,  on  ne  devra  pas  négliger  au  moins 
de  stipuler  quela  pêche  des  coquillages  à  chaux 
dans  le  lac  salant  ,  et  la  coupe  du  bois  de 
chauffage  dans  les  forêts  de  Perempac  et  de 
Connimour ^  situées  dans  cette  principauté, 
ou  Nabahi-d' Alamparvé ,  soient  libres  pour  les 
Français,  sans  aucune  restriction,  sans  nul 
empêchement  pour  raison  de  droit ,  ni  au- 
cune redevance  quelconque  à  payer  aux  An- 
glais ,  à  leur  nabab ,  ni  à  leurs  agents.  Telles 

doivent 


SUR  LE$  iT  ABAISSEMENT  S,  etc.     33*;;^ 

iLoivent  être  les  expressions  du  traite,  pour 
obvier  à  tous  les  inconvénients  et  à  toutes  les 
interprétations  subséquentes. 

Am  midi  de  la  côte  de  Çoromandel ,  à  vingt* 
cinq  lieues  sud  de  Pondichéry ,  est  situé  le 
comptoir  de  Karikal ,  dans  le  royaume  de  Tan- 
jaour ,  et  sur  un  des  bras  du  Caveri-Koleram. 
Nombre  de  canaux  d'irrigation^  ayant touts 
leur  prise  d'eau  dans  ce  bras  ,  nommé  Karik  , 
arrosent  les  quatre  Miigans  ;  on  appeUe  ainsi 
une  assez  importante  concession  faite  à  la  France 
en  1749  par  un  roi  de  Tanjaour  :  elle  est  cou^ 
verte  de  quinze  bourgs,  pei^lés  de  seize  à 
dix-huit  mille  âmes.  Ces  Magans  sont  toujours 
restés  attachés  à  ce  comptoir  ;  ils  ont  été  rendus 
par  r Angleterre  ,  sans  aucune  difficulté ,  lors 
de  la  reprise  de  possession  en  1766  et  après 
la  paix  de  1783.  Karikal  est  situé  au  centre 
et  au  milieu  d'une  belle  et  vaste  plaine ,  fer- 
tile et  parfaitement  cultivée ,  dont  les  produc- 
tions consistent  en  trois  et  quelquefois  quatre 
récoltes  de  riz ,  en  cocos  et  en  noix  d'arecque. 
On  fabrique  dans  quelques-uns  des  villages  du 
territoire  français,  des  chites  communes ,  toiles 
peintes  qu'on  exporte  avantageusement  aux 
Moluques  et  dans  les  îles  voisines.  Depuis  trente* 
cinq  ans  on  a  essayé  d'y  faire  fabriquer  des 
mouchoirs  façon  de  Mazulipatnam  >  tentative 
qui  a  parfaitement  réussi  »  quant  à  la  teinture  ; 
Tome  /•  22 


338  VUES     POLITIQUES 

ces  mouchoirs  sont  inférieurs  aux  premiers  en 
finesse. 

Si  Ton  obtenait ,  comme  je  n'en  doute  pas  , 
lors  de  la  prochaine  paix ,  du  cabinet  de  Saint- 
James  la  rétrocession  des  districts  de  Valdaour  , 
Villénour  et  Baour ,  les  produits  de  leurs  ter- 
ritoires, joints  à  celui  des  quatre  Magans,  suf- 
firaient au  Gouvernement,  ou  à  peu  de  chose 
près ,  pour  la  solde  des  troupes  qu'il  devra 
entretenir  dans  ses  comptoirs  de  Tlndoiistan. 

Dans  rétat  actuel  des  choses ,  et  vu  les  re- 
venus immenses  que  la  Grande-Bretagne  per- 
çoit dans  ce  pays ,  fortune  qui  ne  fait  que 
s'accroître  chaque  année ,  j'ai  lieu  de  croire , 
je  le  répète ,  que  sa  politique  doit  indubitable- 
ment la  porter  à  rendre  à  la  France  touts  les 
territoires  que  je  désigne.  Les  motifs  que  j'ai 
précédemment  discutés  sont  concluants ,  et  me 
font  conjecturer  qu'il  dépendra  des  plénipo- 
tentiaires français  d'obtenir  ces  concessions, 
qui ,  sous  aucun  rapport ,  ne  doivent  être  con- 
testées ni  refusées  par  ceux  de  la  Grande- 
Bretagne  lors  du  prochain  traité.  D'ailleurs , 
les  territoires  de  ces  trois  districts  doivent  né- 
cessairement servir  à  indemniser  les  habitants 
Ae  ^os  comptoirs ,  qui  ,  par  une  politique 
indigne  d'une  nation  éclairée  et  généreuse ,  in- 
digne d'un  peuple  qui  se  dit  libre ,  juste  el 
magnanime ,   ont  souffert  des  pertes  considé- 


STTR   LES  ETABLISSEMENTS,   etC.      SSg 

rables ,  que  l'Angleterre  doit  s'attacher  à  répa- 
rer ,  qu'elle  a  même  promis  de  dédommager. 
Telles  sont  les  considérations  que  je  dois  faire 
connaître ,  et  rappeler  au  souvenir  du  gouver- 
nement Britannique. 

Pondichéri  et  Karikal  sont  les  seuls  comp- 
toirs ,  sur  les  côtes  orientales  de  la  presqu'île 
de  rindoustan ,  que  la  France  ait  conservés 
de  tous  ceux  qu'elle  a  possédés  jusqu^'en  ijdi. 
Ces  entrepôts  suffisent  pour  des  relations  pu- 
rement commerciales  ,  quelqu'accroissement 
même  qu'elles  puissent  prendre  ,  lorsque  le 
gouvernement  aura  assuré  la  paix  du  monde. 
Indépendamment  de  ces  comptoirs ,  qui , 
dans  l'hypothèse  que  je  fais ,  deviendront  sans 
doute  des  colonies  florissantes ,  la  France  pos- 
sède ,  dans  le  nord  du  chef-lieu  de  ses  éta- 
blissents  ,  deux  factoreries  très-avantageuse- 
m.ent  placées  pour  favoriser  ses  échanges ,  et 
faciliter  ses  contrats  d'achat. 

La  première  de  ces  factoreries  est  celle  de 
Mazulipatnam ,  ville  située  dans  la  province 
de  Condavir ,  et  qui  est  l'entrepôt  de  ces  beaux 
mouchoirs  connus  sous  le  nom  même  de  cette 
ville.  Elle  avait  été  concédée  à  la  France ,  avec 
les  provinces  de  Condavir  ,  Nélour ,  Raje- 
mindri  etSicacol ,  parSalabet-Zing,  souba  du 
Décan,  pour  que  ses  revenus  défrayassent  la 
petite  armée  qu'elle  s'engageait  à  entretenir  au- 
près de  ce  souverain^  Ces  provinces ,  désignées 

22  * 


340  VUES     POLITIQUES 

SOUS  le  nom  des  quatre  sercars  du  nord,  ftirenC 
soumises  aux  lois  françaises  jusqu'en  lyôg.  Elles 
devinrent  la  proie  de  Tennemi  par  la  perfidie 
du  marquis  de  Conflans ,  qui  les  livra ,  avec 
Mazulipatnam  et  Tarmée  dont  le  comte  de  Lally 
lui  déféra  le  commandement  à  Texclusion  de 
M.  de  Bussy.   On  n'a  jamais  douté ,  dans  les 
cours  des  princes  de  Tlndoustan ,  de  la  trahi- 
son de  cet  officier  ;  elle  était  trop  apparente  » 
même  pour  les  yeux  les  moins  clair- voyants* 
A  peine  deux  mois  s'étaient  écoulés  depuis 
qu'il  avait  pris  le  commandement  de  cette  ar- 
mée ,  que  dix-huit  à  vingt  mille  hommes  se 
rendirent  à  quatre  compagnies  d'anglais  sans 
coup  férir.   Je  ne  puis  m'empëcher  de  faire 
connâ(itre  une  anecdote  particulière  et  assez 
plaisante  relativement  à  ce  fait  :  Un  patane  , 
revenant  alors  du  Décan ,  fut  questionné  par  le 
comte  de  Lally  sur  ce  que  les  princes  indiens 
pensaient  de  la  situation  des  affaires  françaises  » 
de  ses  opérations  militaires ,  et  de  la  conduite 
du  général  de  G>nflans:  cet  agent  secret  eut  le 
courage  de  ne  lui  pas  cacher  le  mécontente- 
ment du  souba  et  des  nahahs ,  leurs  chagiûns  et 
leurs  craintes  de  voir  les  Anglais  expudser  les 
Français  de   leurs  établissements  et  des  pro^ 
vinces  que  ces  princes  avaient  concédées  à  la 
France.  Lally  insista  et  voulut  savoir  de  ce 
patane ,   qui  avait  appris  quelques  mots  de 
français  ,  ce  qu'il  pensait.^  L'Indou ,  tout  eu 


SUR' LES  ÉTABLISSEMENTS  9  etc.      841 

balbutiant  son  mauvais  jargon ,  lui  répondit  en 
ces  termes  :  «  Mon  général  9  on  dit  dans  le 
»  Décan  que  Mousa  Conilans  être  un  traître 
»  qui  faire  bien  sauter  le  pays  •  mais  que 
»  Mousa  Lally  le  fera  encore  bien  plus  sau- 
»  ter  ;  que  dans  six  mois  les  Français  seront 
»  touts  f  •  • .  •  ».  Cette  prédiction  des  princes 
de  rindoustan  ne  larda  pas  à  se  réaliser. 

La  ville  de  Mazulipatnam  est  avantageuse- 
ment située  pour  le  commerce  des  mouchoirs 
qui  se  fabriquent  dans  la  province  de  Conda- 
vir  9  et  pour  la  vente  des  draps ,  par  sa  prolci- 
mité  de  Heder-Abad,  résidence  habituel  du 
souba  du  Décan ,  et  une  des  villes  les  plus 
commerçantes  de  la  péninsule  ^  soit  par  ses 
issues  9  soit  par  la  fouille  des  diamants  de  Gol- 
conde  et  de  ses  environs.  Sous  les  rapports  po^ 
litiques ,  puisque ,  par  une  fatalité  bien  désas- 
treuse sans  doute ,  la  France  voulait  faire  des 
conquêtes  dans  Tlnde ,  Mazulipatnam  et  les 
quatre  sercars  lui  étaient  très-importants  ;  leur 
possession  donnait  une  entière  prépondérance 
sur  Madras ,  et  la  plus  grande  influence  à  la 
cour  du  souba ,  la  principale  puissance  Mo- 
gole  de  la  presqu^ile ,  et  qui  de-là  se  portait  sur 
les  autres  Etats  de  cette  riche  partie  de  Tlndou- 
stan. 

Un  système  politique  mauvais  en  lui-même , 
désastreux  par  ses  effets ,  suite  inévitable  de  la 
vicissitude ,  de  la  légèreté  et  de  Fincohérence 


342  VUES     POLITIQUES 

des  projets  du  gouvernement  ,  toujours  in- 
fluence par  des  suggestions  étrangères  et  per- 
fides ,  a  fait  perdre  rapidement  à  la  France  les- 
riches  pays  que  Dupleix  lui  avait  acquis ,  ren- 
verse ses  établissements ,  et  enfin  ruiné  sa  Com- 
pagnie et  son  commerce.  Ces  provinces ,  de- 
venues propriété  de  l'Angleterre ,  Vont  mise  à 
portée  d'accroître  ,  en  quelques  années  ,  sa 
puissance  au  point  d'anéantir  totalement  le 
commerce  que  la  France  faisait  avec  Tlnde- 
11  y  a  lieu  de  présumer  que  la  Grande-Bretagne 
va  incessamment  ranger  sdlis  ses  lois  la  totalité 
de  la  presqu'ile  en-deçà  du  Gange. 

La  possession  de  File  de  Ceylan  y  justement 
regardée  comme  la  clef  de  Tlndoustan ,  entre 
les  mains  de  la  nation  européenne  qui  la  pos- 
sédera, explique  et  démontre  cette  assertion. 
11  aurait  été  très-facile  à  la  France  de  s'opposer 
à  ces  conquêtes  ;  il  lui  aurait  même  été  possible 
de  reprendre  nos  anciennes  possessions,  si  elle 
eût  suivi  les  projets  de  M.  de  Choiseul ,  ou  si  ^ 
depuis  .quinze  ans,  notre  gouvernement  avait 
voulu  exécuter  ceux  que  je  lui  ai  moi-même 
fournis;  projets  qui,  bien  dirigés  et  conduits 
avec  sagesse^  eussent  pu,  en  moins  de  deux 
ans ,  avec  sept  ou  huit  mille  européens ,  ren- 
verser ,  dans  cette  partie  du  monde ,  la  puis- 
sance colossale  que  la  Grande-Bretagne  y  a 
élevée.  Cette  révolution  y  que  nous  étions  les 
maitres  d'opérer  avant  la  conquête  et  la  pos- 


SUR   LES  ETABLISSEMENTS,    etC.      S^S 

sesion  de  Ceylari  ,  et  qui  est  devenue  à  présent 
presqu'impossible ,  nous  eût  mis  à  portée  de 
rendre,  par  une  sage* politique,  à  leurs  an- 
ciens souverains  des  pays  envahis  par  l'Angle- 
terre ,  devenus  la  source  d'un  immense  et  riche 
commerce ,  qui ,  dans  ce  cas  ,  aurait  pu  être 
fait  et  partagé  par  toutes  les  nations  de  l'Eu- 
rope: par-là  cette  puissance  n'aurait  pas  accru 
ses  forces ,  augmenté  sa  marine  et  sa  prospé- 
rité ,  ni  acquis  la  prépondérance  qu'elle  a 
exercée  pendant  toute  la  durée  de  la  précé- 
dente guerre ,  et  qu'elle  exerce  encore  aujour- 
d'hui sur  toute  l'Europe.  De  tels  événements 
n'auraient  pas  peu  contribué  à  accélérer  la  paix 
générale ,  et  à  empêcher  la  cour  de  Londres  de 
troubler  à  volonté  la  tranquillité  du  monde. 

La  seconde  factorerie  française  est  celle 
d'Ayanaon,  grand  village  de  la  province  de 
Rajemindri ,  situé  sur  la  rivière  d'Ingiram. 
Cet  établissement  fut  très-florissant  avant  les 
revers  et  les  désastres  que  la  France  éprouva 
pendant  la  guerre  de  sept  ans;  de  fausses 
combinaisons  l'avaient  fait  négliger  pendant 
plusieurs  années  ;  mais  depuis  quelque  temps 
on  était  revenu  de  cette  prévention.  C'est  dans 
les  manufactures  de  ce  bourg  et  de  ceux  des 
environs ,  que  se  fabriquent  les  belles  toiles 
que  nous  nommons  guinées  du  Nord  :  j'en  par- 
lerai dans  le  chapitre  des  importations ,  avec 
les  détails  qu'il  est  nécessaire  d'en  donner. 


344  VUES     POLITIQ^UES 

Quelques  expériences  heureuses  faites  avanf 
1766^  prouvent  que  Ton  peut  y  trouver  un 
débouché  avantageux  pour  les  draperies  qui, 
précédemment,  étaient  vendues  à  Mazulipat- 
nam. 

On  fabrique  dans  la  province ,  des  Jamda- 
nis ,  espèce  d'organdis  à  fleurs ,  tissus  sur  le 
métier ,  et  de  ]a  pi  us  grande  beauté.  Les  femmes 
ont  rusage  d'en  faire  des  voiles  et  des  chals^ 
pour  Tété ,  ajustement  léger ,  infiniment  agréa- 
ble ,  et  beaucoup  moins  cher  que  les  voiles  de 
dentelles.  Je  pense  que  nous  pourrions  lesr 
imiter  avec  succès  ;  la  mode  adopterait  bientôt 
ces  tissus  qui ,  selon  moi ,  sont  plus  jolis  que . 
ceux  de  dentelles,  par  leur  blancheur,  et  qui 
ont  Favantage  de  ne  pas  coler  sur  le  visage. 

Les  échanges  et  nos  transactions  commercîa* 
les  par  Ayanaon  deviendraient  plus  lucratifs 
et  plus  suivis,  si  Ton  obtenait  par  une  clause 
spéciale ,  que  les  tisserands  n«  soient  plus  in- 
quiétés par  les  administrateurs  ou  les  agents  de 
la  compagnie  anglaise ,  qui  les  obligent  sou- 
vent à  travailler  pour  leur  compte ,  pendani 
qu'ils  ont  des  contrats  passés  avec  les  Fran- 
çais i  vexation  d'autant  plus  extraordinaire , 
que  les  Anglais  ont  la  faculté  de  eontractCF 
dansf  toutes   les   manufactures  de  cette  pro- 
vince ,  et  même  dans  celles  de  la  province  de 
Sicacol. 

L^observation  que  je  fais  à  Toccasion  des 


SUR   LES  ETABLISSEMENTS,   etC.      34$ 

fabricants  de  notre  factorerie  d' Ay anaon ,  doit 
s'étendre  à  toutes  les  fabriques  des  côtes  et  du 
Bengale ,  qui  ne  sont  pas  circonscrites  ou  ren- 
fermées dans  Tenceinte  des  comptoirs  9  ou  de 
leurs  territoires. 

Si  l'équilibre  politique  se  rétablissait ,  et  si 
le  commerce  de  France  avec  Tlndoustan  re- 
prenait son  ancienne  activité ,  il  serait  néces- 
saire 9  selon  moi ,  d'établir  à  Ganjam  ou  à 
Sicacol ,  une  factorerie  pour  nos  relations  com« 
merciales  avec  cette  partie  de  la  côte  d'Orixa  » 
dans  laquelle  se  fabriquent  les  plus 'fines  gui- 
nées,  particulièrement  désignées  par  le  nom 
élép fiante.  Cette  espèce  de  toile ,  de  la  plus 
grande  beauté ,  est  recherchée  en  Allemagne  » 
et  deviendrait  très-utile  à  nos  manufactures 
de  toiles  peintes.  Jusqu'à  présent ,  faute  de  re- 
lations avec  cette  province,  les  Français  ont  été 
dans  l'obligation  de  les  tirer  des  négociants 
anglais ,  pendant  qu'ils  pourraient  les  avoir  de 
la  première  main ,  en  les  faisant  eux-mêmes  fa- 
briquer, 

La  France  possède  une  factorerie  dans  le 
royaume  de  CateL  ;  cette  loge  est  placée  dans 
la  ville  de  Balacor  ,  située  à  l'embouchure 
de  la  rivière  d'Ougli.  Quelques  personnes  peu 
instruites  du  commerce  de  l'Inde,  ont  écrit 
que  l'agent  français  de  Balacor  n'y  est  utile 
que  sous  les  rapports  politiques ,  parce  que 
la  nature  du  gouvernement  de  cet  état ,  qui 


345  VUES     POLITIQUES 

appartient  aux  Marattes ,  nation  guerrière ,  ne 
se  prête  pas  aux  développements  de  l'indus- 
trie ;  ils  ignorent  sans  doute  que  c'est  dans  le 
territoire  de  cette  principauté  que  se  fabri- 
quent les  kanadaris  ,  espèce  de  marchandises 
dont  se  composent  les  cargaisons  du  Bengale. 
Indépendamment  de  ce  que  je  viens  de  dire 
en  ce  qui  concerne  le  placement  de  l'agent 
commercial  de  Balaçor ,  j'ajouterai  que  cet 
agent,  outre  qu'il  est  nécessaire  sous  les  rap- 
ports politiques  ,  pour  recevoir  et  faire  passer 
de  Pondichéry  les  avis  que  l'on  envoie  dans 
les  comptoirs  français  du  Bengale ,  y  est  en- 
core utile  pour  protéger  les  bots  des  pilotes  du 
Gange  qui  se  tiennent  au  mouillage  dans  la 
rade  de  cette  ville ,  pour  y  attendre  les  vaisseaux 
français  et  les  faire  entrer  dans  le  fleuve  (r). 
Tel  est  l'état  de  nos  comptoirs  et  factoreries 
sur  les  côtes  de  Coromandel  et  d'Orixa  ;  quoi- 
que peu  nombreux ,  ils  suffisent  pour  nos  re- 
lations avec  celte  partie  de  la  presqu'île ,  quel- 
qu'extension  que  puissent  prendre  les  tran- 
sactions commerciales  de  la  France;  les  multi- 
plier, ce  serait  surcharger  de  dépenses  en  pure 


(i)  Dans  le  moment  où  je  mets  la  dernière  main  à  mon  ou- 
Trage  ,  on  sait  que  Balaçor  est  tombé  au  pouvoir  des  Anglais. 
Je  laisse  cependant  subsister  ce  passage  tel  que  je  l'ai  écrit,  parce 
que  les  considérations  qu'il  contient  sont  générales ,  et  ne  seront 
que  plus  essentielles  à  consulter  au  temps  où  la  Frtlnce  rétablipsb 
l'équilibre  sur  les  mers,  ^ 


SUR   LES  ÉTABLISSEMENTS  9   etC.      849 

d*un  accord  pareil  à  celui  que  je  critique  ici. 
Par  ce  traite,  de  même  que  par  le  précédent , 
celui  de  1762  ,  la  France  s'était  encore  en- 
gagée à  ne  pas  élever  de  fortifications  dans 
le  Bengale ,  et  à  n'entretenir  qu'une  garnison 
de  cinquante  hommes ,  suffisante  pour  la  po- 
lice de  Çhandemagor.  J'avoue  que ,  dans  l'état 
des  choses ,  et  la  situation  précaire  où  se  trou- 
vaient nos  affaires  dans  cette  partie  de  Tin- 
doustan ,  soumise  entièrement  à  la  domination 
anglaise ,  quoiqu'à  cette  époque  ils  ne  s'en  dé- 
clarassent modestement  que  les  fermiers^  j'a- 
voue ,  dis-je ,  qu'il  eut  été  impolitique  et  même 
préjudiciable  aux  intérêts  de  la  France ,  qu'elle 
eut  eu  à  Çhandemagor  une  plus  forte  garnison. 
Mais  pour  la  dignité  nationale ,  les  plénipo- 
tentiaires pouvaient-ils  acquiescer  à  une  con- 
dition aussi  dure ,  aussi  outi^ageante  ,  et  qui 
couvrait  aux  yeux  des  Indous ,  la  France  de 
tant  d'humiliations  ,  lorsque  surtout  elles  sont 
consignées  dans  des  articles  patents  d'un  traité 
fait  à  l'occasion  d'un  pays  dont  les  \nglais  ne 
se  disaient  que  les  fermiers.  Çhandemagor  sans 
fortification,  était  accessible  de  toutes  parts;  une 
forte  garnison  lui  eût  été  inutile  ;  quels  soldats  « 
d'ailleurs ,  y  aurait-on  employés  ?  des  Euro- 
péens ?  les  Anglais  les  auraient  embauchés  :  des 
Sipaies  ?  on  nomme  ainsi  les  soldats  indiens , 
ils  auraient  entraîné  à  des  dépenses  considé- 
rables^ qui  n'eussent  été  profitables  qu'aux 
Anglais. 


848  TUES     POLITIQUES 

sa  reddition ,  pendant  la  guerre  de  sept  ans  , 
Chandemagor  avait  une  assez  forte  citadelle 
que  les  Anglais  démolirent  aussitôt  qu^ils  Teu- 
rent  prise;  ils  détruisirent  aussi  toutes  les  mai^ 
sons  de  la  ville  et  les  propriétés  particulières  : 
vengeance  misérable ,  sans  exemple  jusqu'alors» 
et  que  ne  justifia  jamais  aucune  loi  de  la  guerre  ; 
atrocité  qui  ne  saurait  s'expliquer  ni  trouver 
de  partisans  que  parmi  des  barbares  qui  ne 
savent  qu'en vabir  et  saccager  ;  atrocité  que  le 
Gouvernement  britannique  a  cependant  im- 
pitoyablement exercée  sur  toutes  les  colonies 
françaises  de  l'Inde,  qui  sont  tombées  en  son 
pouvoir  ,  par  les  perfidies  et  les  trahisons  de 
M.,  de  Lally  ;  atrocité  enfin ,  dont  la  France 
n'a  point  encore  tiré  vengeance!  !  !  ! 

Par  une  clause  du  traité  de  paix  de  1783  , 
on  stipula  la  permission  dérisoire  d'entourer 
ce  comptoir  d'un  fossé ,  pour  l'écoulement  des 
eaux  pluviales  :  comme  si  une  Puissance  quel- 
conque pouvait  avoir  besoin  de  l'autorisation 
d'une  autre  pour  exécuter  sur  son  territoire 
ou  dans  ses  colonies  les  travaux  relatifs  aux 
dispositions  intérieures ,  à  la  police ,  à  ceux 
d'embellissement,  et  surtout  à  la  propreté  et 
à  la  salubrité  de  l'air.  Personne  plus^  que  moi 
ne  respecte  en  général  les  hommes  ^  et  parti- 
culièrement ceux  qui  sont  revêtus  d'un  ca- 
ractère tel  que  celui  de  plénipotentiaire;  mais 
je  ne  puis  m'empécher  de  relever  la  stupidité*  " 


'i 


u 


SUR    LES   ETABLISSEMENTS,    elC.       S^TJ 

perte ,  le  trésor  public ,  sans  nulle  compensa- 
tion ,  et  sans  qu'il  puisse  en  résulter  aucun 
avantage  pour  le  commerce  ni  pour  le  Gou- 
vernement. 

Avant  de  passer  à  nos  établissements  situés 
sur  les  côtes  occidentale^  de  la  péninsule ,  Je 
ferai  connaître  ceux  que  nous  possédons 
dans  le  Bengale  et  le  Bàar. 

Chandernagor  (i)  est  le  chef-comptoir,  l'en- 
trepôt et  le  principal  marché  du  commerce 
national  dans  les  provinces  du  Bengale  et  de 
Bâar ,  les  plus  industrieuses  de  la  partie  supé- 
rieure de  rindoustan.  Cette  colonie  très-floris- 
sante avant  son  désastre  en   1758 ,  avait  une 
population  de  soixante  mille  Indiens,  toute 
occupée  à  alimenter  le  commerce  par  son  tra- 
vail ;  actuellement  cette  population  ne  s'élève 
pas  à  trente  mille  âmes ,  par  l'effet  de  nos  re- 
Ters  et  par  le  mauvais  état  où  se  trouve  notre 
commerce  sur  le  Gange.  Elle  est  placée  sur  la 
rive  droite  de  la  rivière  d'Ougli ,  dans  un  site 
délicieux,  aussiriche  qu'il  est  pittoresque  ;  elle 
joint  à  toutes  ces  beautés  de  la  nature ,  l'avan- 
tage d'avoir  un  petit  port  formajit  une  anse 
dans  le  fleuve,  qui  met  en  sûreté  les  bâtiments, 
TU  la  faible  action  du  courant  des  eaux  dont 
la  direction  se  porte  sur  la  rive  opposée.  Avant 


(1)  En  bengali,  Chandé^,lfagor  (ville  du  grand  Marché),  du 
mot  Chandé ,  qui  signifie  foire  dans  cette  langue. 


848  TUES     POLITIQUES 

sa  reddition ,  pendant  la  guerre  de  sept  ans  , 
Chandernagor  avait  une  assez  forte  citadelle 
que  les  Anglais  démolirent  aussitôt  qu^ils  Feu- 
rent  prise;  ils  détruisirent  aussi  toutes  les  mai* 
sons  de  la  ville  et  les  propriétés  particulières  : 
vengeance  misérable ,  sans  exemple  jusqu'alors» 
et  que  ne  justifia  jamais  aucune  loi  delà  guerre; 
atrocité  qui  ne  saurait  s'expliquer  ni  trouver 
de  partisans  que  parmi  des  barbares  qui  ne 
savent  qu'envahir  et  saccager;  atrocité  que  le 
Gouvernement  britannique  a  cependant  im- 
pitoyablement exercée  sur  toutes  les  colonies 
françaises  de  l'Inde,  qui  sont  tombées  en  son 
pouvoir  9  par  les  perfidies  et  les  trahisons  de 
M.  de  Lally  ;  atrocité  enfin ,  dont  la  France 
n'a  point  encore  tiré  vengeance!  !  !  ! 

Par  une  clause  du  traité  de  paix  de  1783, 
on  stipula  la  permission  dérisoire  d'entourer 
ce  comptoir  d'un  fossé ,  pour  l'écoulement  des 
eaux  pluviales  :  comme  si  une  Puissance  quel- 
conque pouvait  avoir  besoin  de  l'autorisation 
d'une  autre  pour  exécuter  sur  son  territoire 
ou  dans  ses  colonies  les  travaux  relatifs  aux 
dispositions  intérieures ,  à  la  police ,  à  ceux 
d'embellissement ,  et  surtout  à  la  propreté  et 
à  la  salubrité  de  l'air.  Personne  plusr  que  moi 
ne  respecte  en  général  les  hommes ,  et  parti- 
culièrement ceux  qui  sont  revêtus  d'un  ca- 
ractère tel  que  celui  de  plénipotentiaire;  mais 
je  ne  puis  m'empêcher  de  relever  la  stupidité 


SUR   LES  ETABLISSEMENTS  9   etc.      849 

d*un  accord  pareil  à  celui  que  je  critique  ici. 
Par  ce  traité ,  de  même  que  par  le  précédent , 
celui  de  1762  ,  la  France  s'était  encore  en- 
gagée à  ne  pas  élever  de  fortifications  dans 
le  Bengale ,  et  à  n'entretenir  qu'une  garnison 
de  cinquante  hommes ,  suffisante  pour  la  po- 
lice de  Chandemagor.  J'avoue  que ,  dans  l'état 
des  choses  »  et  la  situation  précaire  où  se  trou- 
vaient nos  affaires  dans  cette  partie  de  Tln- 
doustan ,  soumise  entièrement  à  la  domination 
anglaise ,  quoiqu'à  cette  époque  ils  ne  s'en  dé- 
clarassent modestement  que  les  fermiers^  j'a- 
voue ,  dis-je,  qu'il  eût  été  impolitique  et  même 
préjudiciable  aux  intérêts  de  la  France ,  qu'elle 
eût  eu  à  Chandemagor  une  plus  forte  garnison. 
Mais  pour  la  dignité  nationale ,  les  plénipo- 
tentiaires pouvaient-ils  acquiescer  à  une  con- 
dition aussi  dure ,  aussi  outi*ageante  ,  et  qui 
couvrait  aux  yeux  des  Indous ,  la  France  de 
tant  d'humiliations  ,  lorsque  surtout  elles  sont 
consignées  dans  des  articles  patents  d'un  traité 
fait  à  l'occasion  d'un  pays  dont  les  \nglais  ne 
se  disaient  que  les  fermiers.  Chandemagor  sans 
fortification,  était  accessible  de  toutes  parts;  une 
forte  garnison  lui  eût  été  inutile  ;  quels  soldats  « 
d'ailleurs ,  y  aurait- on  employés  ?  des  Euro- 
péens ?  les  Anglais  les  auraient  embauchés  :  des 
Sipaies  ?  on  nomme  ainsi  les  soldats  indiens  9 
ils  auraient  entraîné  à  des  dépenses  considé- 
rables^ qui  n'eussent  été  profitables  qu'aux 
Anglais. 


35o  VUES     POLITIQUES 

Par  suite  de  cette  fausse  condescendance  9 
ou  de  rincurle  des  plénipotentiaires, les  agents 
de  la  Compagnie  britannique  se  sont  portés  à 
des  outrages  de  tout  genre.  Le  moindre  em- 
ployé de  la  Compagnie ,  les  derniers  de  leurs 
agents  indous ,  ceux  même  du  souba  de  Mor- 
choud-Abad ,  prince  sans  autorité,  sans  forces 
et  sans  moyens ,  se  permettaient  des  vexations 
journalières.  Us  se  portaient  à  insulter  les  loges 
françaises;  ils  faisaient  couper  sur  les  métiers 
les  toiles  destinées  aux  négociants ,  enlever  dans 
les  factoreries  les  ouvriers  à  leur  convenance. 
Us  défendaient  publiquement  dans  toutes  les 
manufactures  de  travailler  pour  les  Français 
pendant  les  quatre  mois  de  la  meilleure  sai- 
son. Enfin  ils  promulguaient  des  ordonnances 
par  lesquelles  ils  interdisaient  aux  chefs  des 
fabriques ,  aux  marchands  et  aux  dalales  in- 
dous ,  dans  toute  Tétendue  des  provinces  de 
Bâar  et  du  Bengale,  la  faculté  de  vendre  aux 
Français  ou  de  conti'acter  avec  eux  y  avant  que 
la  Compagnie  d'Angleterre  eut  complété  ses 
cargaisons^,  Nos  capitulations  avec  les  soubas  , 
les  paravanas  (i)  accordés  par  le  grand-mogol 
ou  empereur  de  Déli ,  les  traités  même  avec  le 
cabinet  de  Saint-James ,  assuraient  cependant 
dans  toutes  les  contrées  de  l'Indoustan  un  com- 
merce sûr  y  libre  et  indépendant. 

(i)  Lettres-patentes  d'un,  souverain. 


SUR   LES   ETABLISSEMENTS,    etC.      35l 

Le  récit  que  je  viens  de  faire  n'est  point 
exagéré  ;  il  est  Thistorique  exact  des  outrages , 
des  humiliations  dont  les  agents  Anglais  abreu- 
vaient les  Français  dans  toutes  les  province» 
de  rindoustan  soumises  aux  lois  de  la  Grande- 
Bretagne.  J'ai  dû  les  faire  connaître ,  non  pour 
exaspérer  réciproquement  les  esprits,  mais  pour 
que  le  Gouvernement  ne  se  laisse  plus  surpren- 
dre ,  et  qu'à  l'avenir  il  emploie  des  hommes 
instruits,  dont  le  caractère  ferme  et  probe  à- 
la-fois  ne  sache  ni  fléchir ,  ni  se  laisser  séduire 
lorsqu'ils  s'occuperont  de  régler  les  intérêts  res- 
pectifs de  la  France  et  de  l'Angleterre- 

Je  vais  ajouter  un  dernier  trait  à  l'appui  des 
récits  que  je  viens  de  faire.  Sur  la  même  rive 
de  la  rivière  d'Ougli ,  à  une  forte  lieue  au 
midi  de  Chandernagor ,  la  France  possède  un 
vaste  terrain  ,  que  l'ancienne  Compagnie  des 
Indes  avait  acquis  en  lyôS  d'un  brame ,  cour- 
tier à  son  service.  M.  Chevalier ,  directeur  de 
la  Compagnie  au  Bengale ,  agissant  par  ses  or- 
dres, fit  construire  sur  ce  terrain,  en  1767, 
un  magnifique  château ,  pour  y  loger  le  com- 
mandant de  Chandernagor  ;  il  est  situé  sur  le 
fleuve  même  ,  il  se  nomme  le  château  de  Go- 
reti  (i). 

(1)  En  bengali,  Gor-Ati,  ce  qui  signifie  Maison  de  l'Eté- 
phant.  Ce  château  tirait  un  de  ses  premiers  agréments  de  sa 
situation  sur  le  Gange,  qui ,  sans  cesse  couvert  de  bateaux  de 
toutes  formes ,  présente  un  tableau  mouvant ,  dont  la  scène  va- 
rie à  chaque  minute. 


352  VUES     POLITIQUES 

Lors  de  la  guerre  entreprise  à  roccasîon  de 
la  liberté  et  de  rindépendance  des  Etats-Unû 
de  rAmërique ,  qui  entraîna  la  reddition  des 
comptoirs  français  en  Indoustan,  le  général 
Coot ,  le  même  à  qui  Lally  livra  Pondichéry 
sans  coup  férir ,  ainsi  que  toutes  les  possessions 
de  la  France  aux  Indes ,  vint  habiter  ce  chà- 
teau,  dont  le  séjour  enchanteur  le  séduisit  telle- 
ment 9  qu^il  le  demanda  et  Tobtint  de  suite  eu 
propriété  du  souba  de  Morchoud-Abad.  Cet 
acte  de  condescendance,  ou  plutôt  cet  acte 
arbitraire  d'un  homme  qui  cède  ce  qui  ne 
lui  appartient  point ,  ne  doit  pas  étonner  de 
la  part  d'un  roi  du  Bengale ,  aussi  faible  qu'im- 
puissant ,  que  je  qualifierai  avec  plus  d'exac- 
titude en  le  nommant  le  premier  sujet  de  la 
Compagnie  des  Indes  de  la  Grande-Bretagne. 
A  la  paix  ,  lors  de  la  reprise  de  possession  des 
établissements  français ,  en  1784,  il  s'éleva  entre 
les  commissaires  des  deux  Nations  de  grandes 
contestations  au  sujet  de  ce  domaine  ;  et  il  fal- 
lut ,  pour  l'obtenir ,  produire ,  indépendam* 
ment  de  la  jouissance  de  plus  de  quarante  ans  » 
les  titres  originaux  de  propriété,  que  les  An- 
glais croyaient  entre  leurs  mains ,  ou  peut-être 
perdus  ;  ce  ne  fut  qu'après  de  vives  alterca- 
tions ,  et  la  vérification  la  plus  rigoureuse  dés 
actes  de  concession  ou  d'acquisition ,  que  le 
conseil-suprême  de  Calcutta ,  à  qui  les  com- 
missaires furent  obligés  d'en  référer^  se  dé- 
cida 


SUR  LES  iTÀBLISSEMENTS,   etC,      353 

Ctda  enfin  à  révoquer  la  prétendue  donation 
de  ce  palais ,  faîte  par  leur  souba  au  général 
E.  Coot/ 

Ce  chAleau ,  ses  jardin^  et  son  parc  ^  qui  sous 
aucun  rapport  politique  ne  pouvaient  donner 
d'inquiétude  aux  dominateurs  nouveaux  du 
Bengale ,  leur  inspirèrent  cependant  la  puérile 
idée  de  placer  un  camp  dans  ses  environs  , 
au  village  de  Campoucour,  et  ils  établirent 
encore  un  bazar ,  ou  marché ,  dans  le  milieu 
des  ailées  en  avenues  sur  le  chemin  de  ce  pa- 
lais à  Chandernagor  ;  vengeance  ,  si  toutefois 
je  puis  me  servir  de  cette  expression,  plus  tra- 
cassière  g^e  nuisible  à  la  jouissance  de  ce  châ- 
teau ,  mais  qui  pourrait  faire  naître  des  alter- 
cations toujours  désagréables ,  et  on  doit  s'at- 
tacher à  en  faire  disparaître  les  occasions. 

La  Grande-Bretagne ,  à  qui  on  laisse  la  libre  , 
la  tranquille  joui  «sance  des  riches  et  vastes  pos- 
sessions ,  qu'elle  a  enlevées  par  des  moyens  si 
peu  contestés  y  ne  sei^ait-elle  pas  satisfaite  du  sa- 
crifice qu'on  lui  en  fait ,  pour  mettre  un  terme 
aux  calamités  qui  depuis  si  long-temps  déso- 
lent la  terre?  Voudrait-elle  encore  restreindre 
la  France ,  au  sein  même  de  ses  comptoirs  » 
dans  des  limites  si  étroites  ?  IXon ,  cette  poli- 
tique y  outre  qu'elle  est  déshonorante ,  serait 
nuisible  par  la  suite  à  l'Angleterre  ,  parce 
qu'elle  entretient  des  souvenirs  pénibles^  qu'il 
eh  de  son  intérêt  de  faire  perdre  et  d'anéantir 
Tome  L  28 


354  VUES      POLITIQUES 

absolument.  Telles  doivent  être  ses  vues,  aux- 
quelles elle  ne  peut  parvenir  qu'en  devenant 
plus  juste  envers  les  Français ,  habitants  des 
Indes.  Us  se  rappellent  encore  que  Fëtat  de 
détresse  et  la  ruine  absolue  de  la  plupart 
d'entr'eux  ,  n'est  due  qu'à  la  démolition  de 
Pondichéry  en  1761. 

11  est  encore  un  objet  sur  lequel  je  dois 
*  m'arrêtér ,  objet  capital  et  de  la  plus  grande 
importance  pour  le  commerce  du  cabotage 
de  l'indoustan  ,  c'est  l'importation  du  sel  de 
la  côte  dans  le  Bengale.  D'après  les  paravanas 
avec  les  princes ,  je  dirai  même  d'après  les 
traités  de  paix  entre  la  France  et  l' Ajjgleterre  , 
les  négociants  de  Pondichéry  et  des  autres 
comptoirs  pouvaient  en  introduire  librement 
dans  le  Gange.  L'article  XIII  du  traité  passé 
en  1783,  le  dit  trè-formellement  ;  mais  une 
convention  postérieure ,  arrêtée  en  1787  entre 
le  gouverneur-général  des  établissements  et  le 
colonel  John  Cathcar  y  envoyé  du  conseil-su- 
prême de  Calcutta ,  a  changé  la  clause  de  l'ar- 
ticle de  ce  traité  ,  en  fixant ,  sous  de  spécieux 
motifs,  à  deux  cent  mille  mans  (i)  la  quan- 
tité de  cette  denrée  qui  pouvait  être  importée 
par  les  vaisseaux  français ,  à  condition  encore 
que  les  cargaisons  seraient  livrées  à  un  prix 


(1)  Poids  de  Tlndoustan  qui  correspond  au  quintal;  le  maa 
pèse  7Ô  livres  poids  de  marc. 


SUR   LES   ÉTABLISSEMENTS,   CtC.      355 

déterminé  aux  préposés  de  la  gabelle  anglaise. 
Le  prix  arrêté  par  cette  convention  ^  qui ,  di- 
rons le  franchement ,  avait  été  surprise  à  M.  de 
Souillac  ^  honnête -homme  et  bon  Français, 
instruit  de  son  état  comme  marin ,  mais  qui 
ne  rétait ,  ni  de  la  politique ,  ni  de  nos  in- 
térêts commerciaux;  ce  prix,  dis  je,  bien  au- 
dessus  de  celui  d'achat ,  était  cependant  in- 
férieur de  beaucoup  au  prix  marchand  dans 
le  Bengale  ;  de  sorte  que  cet  arrangement  qui , 
en  apparence ,  paraît  avantageux ,  lèse  néan- 
moins les  intérêts  des  spéculateurs ,  et  devient 
•humiliant  pour  la  France.  En  effet ,  ces  règle- 
ments limitatifs  de  l'importation  du  sel ,  gênent, 
•    entravent  la  liberté  du  commerce ,  en  ce  qu'ils 
soumettent  les  armateurs  à  la  fraude  des  em- 
ployés, lors  de  la  pesée  des  livraisons;  ils  ou- 
tt'agent  la  Nation ,  en  contraignant  ses  navires 
à  mouiller  devant  Calcutta ,  pour  y  être  visi- 
tés ,  sous  le  vain  prétexte  de  savoir  s'ils  sont 
chargés  de  sel.  Cet  examen  devient  une  injure 
en  temps  de  paix.. 

Il  est  nécessaire  que  je  fasse  encore  obser- 
ver ,  d'après  le  même  article  du  traité  de  1788 , 
que  les  Français  sont  autorisés  à  spéculer  co/i- 
formément ,  y  est  -  il  dit ,  à  leurs  anciennes 
capitulations ,  sur  toutes  les  productions  ,  soiù 
industrielles  ,  soit  territoriales  des  diverses 
contrées  de  V Indoustan.  La  Grande-Bretagne, 
ou  sa  Compagnie  des  Indes ,  depuis  qu'elle  a 

23* 


356  VUES     POLITIQUE» 

soumis  les  provinces,  ou  vice-royautés^  de  Bàar. 
et  du  Bengale  ,  s'est  exclusivement  réservé  le 
commerce  de  plusieurs  espèces  de  denrées,telles 
que  le  salpêtre  et  l'opium  ,  articles  très-avan- 
tageux. Par  un  autre  arrangement,  aussi  ridî- 
cide  pour  le  moins  que  le  précédent ,  proposé 
et  conclu  en  1786 ,  entre  M.  Dangereux ,  com- 
mandant de  Chandernagor ,  et  le  gouverneur- 
général  der  Anglais  ;  ceux-ci  se  sont  obligés  à 
fournir  annuellement  deux  cents  caisses  d'o- 
pium ,  ou  à  payer  au  trésor   du  comptoir 

français  une  sommé  de représentant  le 

bénéfice  présumé  sur  les  deux  cents  caisses 
de  cette  denrée  qui  se  récoltjB  dans  le  canton 
de  Patna^  ville  capitale  du  Bàar.  Cet  arran- 
gement n'est  pas  seulement  bisarre  et  nuisible 
aux  intérêts  du  commerce ,  il  est  encore  avi- 
lissant ,  car  il  semblerait  que  le  Gouvernement 
ne  soit  pas  en  état  de  payer  ses  agents ,  et  qu'ils 
soient  obligés  de  recevoir  des  dons  de  l'Angle- 
terre 9  ce  qui  ne  doit  pas  être  toléré.  Une  sem-^ 
blable  lésinerie  est  indigne  d'une  grande  et 
puissante  nation.  Les  sentiments  généreux  sont 
le  propre  des  individus,  mais  les  gouverne- 
ments doivent  être  justes Les  spéculations 

sur  l'opium ,  article  qui  offre  des  bénéfices , 
doivent  être  laissées  libres  aux  sujets  français , 
de  même  que  tous  les  objets  qui  sont  du  ressort 
du  commerce.  Si  le  gouvernement ,  par  quel- 
ques considérations  particulières  ,  juge  que 


8UK  LES  ETABLISSEMENTS,   etC.      357 

cette  spéculation  doive  rester  exclusivement 
dans  ses  mains  et  dans  celles  des  Anglais\,  il 
me  semble  qu'il  devrait ,  même  dans  cette  hy- 
pothèse ,  stipuler  qu'il  en  sera  fourni  une 
quantité  plus  considérable,  et  que  la  vente  dans 
le  pays ,  ou  l'exportation  en  sera  libre. 

Voilà  tout  ce  qui  peut  concerner  les  intérêts 
commerciaux  des  comptoirs  français  sur  les 
côtes  de  Coromandel  et  d'Orixa^^et  dans  le 
Bengale.  Il  me  reste ,  avant  de  parler  de  ceux 
des  côtes  occidentales  ,  à  présenter  l'aperçu 
de  mes  idées  concernant  les  factoreries  natio- 
nales situées  sur  le  Gange. 

De  toutes  ces  factoreries ,  que  l'on  désigne 
encore  sous  le  nom  de  loges ,  la  plus  impor- 
tante pour  les  spéculations  commerciales ,  est 
celle  de  Daca ,  principal  marché  des  belles  , 
des  fines  mousselines  du  Bengale ,  et  où  se  trou- 
vent réunies  en  plus  grande  quantité  toutes  les 
espèces  de  toiles  de  coton  provenant  des  riches 
manufactui'es  de  son  arrondissement. 

Daca ,  par  la  qualité  de  ses  cotons  ,  par  la 
diversité  des  produits  de  l'industrie ,  que  se- 
conde avantageusement  la  navigation  du  Gange 
et  du  Broumapoutre ,  ainsi  que  celle  du  grand 
nombre  de  rivières  qui  arrosent  cet  immense 
district  du  Bengale,  est,  depuis  une  longue 
série  de  siècles ,  le  centre  d'un  très-grand  com- 
merce.  Toutes  les  nations  commerçantes  dé 


358  VUES      POLITIQUES 

TEurope  qui  entretiennent  des  relations  avec 
rindoustan  y  ont  une  factorerie. 

Après  cette  loge,  la  plus  intéressante  pour 
nos  rapports  commerciaux ,  est  celle  de  Joug- 
dia.  C'est  dans  Tarrondissement  de  ce  canton 
que  se  fabriquent  les  plus  belles  casses  e(  les 
amames  que  Ton  envoie  en  Turquie^  dan& 
toutes  les  Echelles  du  Levant,  dans  le  nord  de 
l'Europe  et  en  Amérique.  C'est  aussi  à  Jougdia 
que  se  manufacturent  les  plus  beaux  baffetas^ 
dont  les  qualités  moyennes  sont  nécessaires 
aux  ateliers  d^  toiles  peintes  de  Jouy  ,  de 
Vizilles ,  et  généralement  des  provinces  helvé- 
tiques. Cette  dernière  espèce  de  toile  est ,  selon 
moi ,  la  meilleure ,  et  celle  que  l'on  doit  pré- 
férer par  le  grain  de  son  tissu  et  la  qualité  du 
coton ,  pour  y  appliquer  les  couleurs  ;  aussi 
est-^elle  ,  après  la  percale  ,  celle  que  les  pein- 
tres de  rindoustaiî  préfèrent  pour  ce  genre 
d'ouvrage. 

Dans  l'ordre  de  classification  des  loges  fran- 
çaises des  provinces  de  l'Indoustan  septentrio- 
nal ,  celle  de  Patna  est  la  première  sur  le  tableau  ; 
en  effet ,  elle  était  très-importante  lorsque  la 
France  tirait  de  l'Inde  la  majeure  partie  des 
salpêtres,  qu'elle  employait  à  la  fabrication 
de  ses  poudres  de  guerre.  C'est  dans  le  terri- 
toire de  cette  ville ,  capitale  de  la  province  ou 
vice-royauté  du  Bâar^  que  nous  écrivons  ^a- 


SUR   LES   ÉTABLISSEMENTS,    elC.      35q 

har ,  que  Ton  cultive  le  fameux  pavot  blanc , 
dont  Texti'ait  est  le  ineîlleur  opium  du  monde 
entier.  Cette  factorerie ,  qui  était  très-avanta- 
geuse ,  le  redeviendrait  encore ,  si  nos  relations 
commerciales  avec  les  Indes  reprenaient  fa veur 
comùie  sous    l'administration   de    Tancienne 
compagnie.  Ce  serait  le  meilleur  régime  pour 
faire  avec  ôticcès  un  commerce  aussi  étendu  , 
aussi  varié ,  et  qui  demande  autant  de  con- 
naissances réunies  que  le  commerce  de  l'Inde, 
qui ,  par  raison  de  son  éloignement  de  notre 
continent,  ^xige  pour  être  exploité  avantageu- 
sement, des  fonds  considérables  que  ne  sau- 
rait jamais  fournir  aucune  maison    particu- 
lière ,  quelque  riche ,  quelque  famée  qu'elle 
soit,  quelque  crédit  qu'elle  possède.  Je  n'ai 
pu  me  défendre  dé  faire  cette  digression ,  parce 
que  je  la  crois  importante  à  la  prospérité  na- 
tionale :  une  foule  de  raisons  viennent  à  l'appui 
de  m.on  assertion  et  la  prouvent  victorieuse- 
ment. Le  peu  que  j'en  ai  dit  doit  suffire  aux 
hommes  d'état  qui  sont  aujourd'hui  à  la  tête  du 
Gouvernement ,  pour  les  déterminer  à  méditer 
sur  cette  bien  intéressante  partie  de  l'adminis- 
tration confiée  à  leur  sagesse ,  le  commerce  , 
source  de  la  prospérité  et  de  la  puissance  des 
nations ,  et  particulièrement  le  commerce  ma- 
ritime ,  sur-tôut  pour  un  empire  tel  que  la 
France. . . . 

On  peut  conclure,  d'après  ce  que  je  viens 


36o  TUES     POLITIQUES 

de  dire ,  que  la  loge  de  Patna  a  perdu  beau- 
coup de  ses  ayantages  dans  les  cipconstances 
actuelles;  eis^il  m'était  permis  de  présenteF  mes 
idées ^  je  dirais  que  Tagent  commercial  serait 
infiniment  plus  utile  à  Uénai^ès  qu'à  Patna;.  car, 
indépendamment  du  commerce  qui  se  fait 
dans  cette  célèbre  cité,  la  plus  ancienne  uni- 
Tersité  de  toutes  les  régions  de  la  terre  ^  l'agent 
français  y  serait  à  portée  d'acquérir  des  cour 
xiaisÀances  précieuses,  en  communiquant  ayee 
les  différentes  classes  des  brames,  les  savants 
de  rindoustan;  il  y  ferait  des  recherches  utiles^ 
aux  progrès  des  sciences  et  des  arts,  surThis*- 
loire  et  la  philosophie;  alors  nous  aurions  des 
notions  exactes  sur  l'Indoustan ,  recueillies  par 
des  compatriotes,  dont  les  idées  et  les  yeux 
Talent  bien  sans  doute ,  je  le  dis  sans  préten- 
tion, ceux  des  savants  que  l'Angleterre  fait 
résider  dans  ces  contrées.  Les  notes  ,  les  mé- 
moires qu'ils  nous  transmeltraient  sur  cet  in- 
téressant pays*,  deviendraient  alors  à  la  portée 
de  toutes  les  classes  de  lecteurs  français ,  dont 
une  grande  partie  ne  peut  satisfaire  sa  curio- 
site ,  à  raison  de  la  cherté  des  ouvrages  anglais. 
Une  quatrième  loge  française  se  trouve  pla- 
cée à  Casseimbazar  ;  c'est  le  marché  général  des 
soies  et  des  soieries  du  Bengale,  qui  sont  toutes 
de  la  qualité  de  notre  organsin.  Cette  ville  9. 
tfès-nouvellc,  et  contiguë  à  la  capitale  du  Ben- 
gale ,  est  située  dsms  une  ile  formée  par  le 


êVH  LES  ETABLISSEMENTS  9   etC.      36l 

Gange  »  et  par  deux  de  ses  bras  qui  se  réunis- 
sent peu  loin  du  bourg  de  Noudîa ,  tel  que  Ton 
est  à  même  de  le  voir  sur  la  carte  topographi- 
que que  je  joins  à  cet  ouvrage.  L'île  de  Cas- 
seimbazar  a  près  de  quarante  lieues  quarrées; 
elle  est  couverte  de  vers  à  soie ,  que  la  beauté 
et  la  chaleur  du  climat  font  éclore  et  produire 
en  plein  air  pendant  dix  mois  de  Tannée, 
toute  la  saison  d'été.  Tous  ces  petits  établisse- 
ments sont  importants  :  la  France  ayant  le  droit 
de  faire  résider  des  agents  dans  touts  les  lieux 
qu'il  conviendra  pour  ses  intérêts  commer- 
ciaux ,  on  ne  doit  pas  négliger  de  le  stipuler 
dans  les  traités  à  faire. 

Je  vais  à  présent  parcourir  les  établissements 
des  côtes  occidentales. 

Le  comptoir  de  Mahé ,  situé  sur  la  côte  de 
Malabar ,  est  l'entrepôt  du  commerce  du  poivre 
qui  se  cultive  dans  toute  la  côte ,  depuis  le  cap 
Comorin  jusqu'à  Goa.  Mahé  est  sur  le  terri- 
toire du  roi  de  Cotiate ,  anciennement  nommé 
Cartenate;  ce  royaume  appartient  à  un  prince 
lïaïr ,  caste  indienne  »  connue  dans  les  autres 
parties  de  l'Indoustan  sous  le  nom  de  Rajepoute. 
C'est  l'épée  à  la  main  que  M.  de  Labourdon- 
nals  de  Mahé ,  homme  célèbre  par  son  génie, 
par  ses  talents  et  sur-tout  par  sa  longue  déten- 
tion à  la  Babille ,  suite  de  sa  mésintelligence 
avec  M.  Dupleix,  établit ,  en  1727,  cette  pe- 
tite colonie  ,  fortifiée  avec  soin  ,  et  qui  fut 


362  VUES     POLITIQUES 

détruite  deux  fois  par  les  Anglais  ;  la  première 
en  1761 ,  et  la  seconde  en  1779.  Si  les  édifices 
civils  et  particuliers  ne  furent  point  renversés 
comme  ceux  de  Pondichéry ,  après  sa  preifiière 
reddition ,  on  le  doit  à  la  courageuse  résistance 
du  roi  de  Cotiate ,  qui  en  fit  signifier  la  dé- 
fense aux  vainqueurs,  sous  peine  d'user  de 
représailles  contre  leur  comptoir  de  Tallichery , 
éloigné  d'une  petite  lieue  au  septentrion  de 
Mahé.  Cette  menace  eut  son  entier  effet ,  elle 
valut  la  conservation  des  maisons  de  notre 
comptoir. 

Il  est  avantageux  pour  nos  relations  com- 
merciales ,  par  Texcellente  qualité  des  poivres 
(les meilleurs  de  toute  la  côte)  que  produisent 
les  Etats  de  Cotiate  et  de  Corongote-Naïr ,  très- 
petite  principauté ,  dont  le  territoire  n'est  sé- 
paré de  Maté  que  par  la  rivière  de  Colastri, 
qui  a  son  embouchure  au  pied  du  fort.  Ces 
mêmes  Etats  donnent  aussi  du  Cardamome ,  de 
beaux  bois  de  sandal ,  de  bitte ,  espèce  de  san- 
dal  qui  ressemble  au  bois  de  Sainte-Lucie  et  de 
teck  ;  ce  dernier  remplace ,  dans  la  péninsule , 
notre  chêne  9  qui  n'y  est  pas  connu  ;  le  teck 
est  propre  à  touts  les  genres  de  constructions , 
même  à  faire  des  mâtures  pour  les  vaisseaux 
du  commerce. 

La  loge  de  Calicute  est  placée  dans  la  capi- 
tale du  Samor in, l'empereur  de  touts  les  princesr 
ou  souverains  du  pays  des  Naïrs ,  éloignée  de. 


SUR   LES   ETABLISSEMENTS,    etC.      363 

dix  lieues  au  midi  de  Mahé.  Cette  factorerie 
est  avantageuse  au  commerce  national ,  par 
la  présence  de  Tagent ,  dont  le  caractère  en 
impose  ,  et  maintient  à  la  cour  du  prince  les 
égards  dûs  aux  négociants  français  qui  se 
rendent  à  Calicute  pour  faire  des  échanges  et 
traiter  du  poivre ,  des  sandaux  et  des  ailerons 
de  requins  qu'on  y  prépare  pour  les  exporta- 
tions en  Chine ,  pays  qui  reçoit  si  peu  d'articles 
de  l'Europe. 

Une  ...utre  factorerie  se  trouve  placée  à  Su- 
rate ;  c'est  le  premier  établissement  que  la 
France  ait  formé  dans  l'Inde ,  dès  le  ministère 
du  grand  Colbert ,  ministre  citoyen ,  et  le  plus 
célèbre  financier  que  l'on  ait  placé  à  la  tête 
d'une  administration  aussi  vaste  que  celle  d'un 
empire  tel  que  la  France. 

Cet  établissement ,  autrefois  le  principal  de 
tous  ceux  que  la  France  avait  dans  l'Indou- 
stan  ,  n'est  plus ,  depuis  le  commencement  du 
^ècle  pi^écédent ,  qu'une  loge ,  où  le  gouver- 
nement entretient  un  simple  agent  des  relations 
commerciales.  Par  l'importance  de  ses  fonc- 
tions,  cet  agent  9  selon  moi ,  devrait  avoir  le 
titre  d'agent-général ,  de  même  que  l'ont  ceux 
de  la  Grande-Bretagne  et  de  Hollande.  En  ce 
qui  concerne  les  rapports  politiques ,  l'agent 
de  Surate  est  nécessaire  pour  recevoir  et  faire 
passer  à  Pondichéry  les  paquets  expédiés  de 
l'Europe  par  la  voie  des  caravanes ,  en  passant 


364  VUES     POLITIQUES 

par  le  Diarbekîr ,  la  Mésopotamie ,  et  les  villes 
de  Bagdad  et  de  Bassora. 

Quoique  Surate  ne  soit  plus  le  centre  du 
grand  commerce  que  cette  ville  a  possédé  pen- 
dant une  si  longue  période  de  siècles ,  un  agent 
y  e  .t  encore  très -utile ,  pour  faciliter  le  débou- 
ché des  draps ,  fils  d'or  et  dorures  de  Lyon  , 
vendus  ou  échangés  contre  les  produits  des 
manufactures  de  son  territoire  et  du  royaume 
du  Guzurate ,  et  particulièrement  contre  ses 
cotons  à  laine  rousse ,  avantageusement  expor- 
tés en  Chine. 

Sous  les  mêmes  rapports  du  commerce ,  il 
serait  nécessaire  ,  je  le  pense  ,  de  placer  un 
agent  à  Mangalor ,  d'où  Ton  tire  une  très-grande 
partie  des  bois  de  sandal  pour  la  Chine.  Je 
ferai  encore  observer  que  Mangalor  est  l'entre- 
pôt des  riz  du  bas  Canara ,  et  que  c'est  de  ce 
pays  que  Mahé  tire  sa  subsistance ,  soit  en  riz 
soit  en  blé.  La  Grande-Bretagne  ,  depuis  la 
catastrophe  de  Tipou-Sultan  ,  étant  devenue 
maîtresse  de  cette  -contrée ,  il  s'ensuit  la  néces- 
sité de  l'établissement  d'un  agent  français ,  qui 
y  était  inutile  lorsque  ce  pays  appartenait  à 
Heder-Ali-Kan ,  ou  sous  le  règne  de  son  fils. 

Par  une  convention  faite  entre  les  Marattes  et 
M.  de  Saint-Lubin  en  1770,,  cet  Etat  avait  cédé 
à  la  France  Je  port  de  Chaoul ,  dont  la  posi- 
tion, au  milieu  de  la  côte  du  Conkan ,  que  les 
Marattes  occupent  toute  entière ,  favorisait  sin- 


SUR   LES   ETABLISSEMENTS,   etC.      365 

gulîèrement  nos  transactions  avec  ces  peuples 
célèbres  et  Tlndoustan.  Cette  puissance  est  la 
plus  formidable  de  toute  la  presqu'île  ,  par  les 
quatre  cent  mille  bommes  de  cavalerie  qu'elle 
entretient  à  sa  solde  ,  par  ses  continuelles  ex- 
cursions dans  tout  l'Indoustan ,  sur  lequel  elle 
impose  et  lève  des  contributions  sous  le  nom 
de  chotai  ,  •  et  par  l'esprit  de  rapine  qu'elle 
porte  dans  toutes  les  contrées  que  ses  armées 
parcourent  sans  cesse.  Par  la  possession  de 
Chaoul ,  qui  n'est  éloigné  de  Pouna ,  résidence 
du  chef  suprêmie  de  cet  empire ,  qu'à  la  dis- 
tance de  cinquante  lieues ,  la  France  aurait  pu 
former  des  liaisons  de  commerce  très-avanta- 
geuses avec  ce  peuple ,  qui  n'était  que  guerrier 
il  n'y  a  pas  encore  un  demi-siècle  ,  et  qui 
commence  à  apprécier  les  avantages  des  échan- 
ges. Il  est  important  de  faire  observer  que  les 
Marattes  seuls  consomment  plus  de  nos  draps 
que  toutes  les  manufactures  de  l'Europe  n'en 
fabriquent. 

Telles  sont  les  considérations  sous  lesquelles 
se  présentent  ces  établissements  dans  leurs  rap- 
ports avec  le  commerce  delà  France.  J'ai  pense 
qu'il  serait  intéressant  de  les  faire  connaître,  et 
de  chercher  à  éclairer  le  gouvernement  sur  ce 
qu'il  peut  ignorer  au  sujet  de  nos  relations  avec 
ce  pays ,  afin  de  le  mettre  à  portée  de  s'en  oc- 
cuper de  la  manière  qui  lui  semblera  plus 
avantageuse  à  la  prospérité  nationale. 


366  VUES     POLITIQUES 

V 

Etablis  s  ements  de  la  Hollande. 

Il  est  inutile  de  rappeler  ici  de  quelle  ma^ 
nière-  la  Hollande  est  parvenue  à  former  des 
établissements  dans  celte  partie  du  monde. 
L'histoire  de  Raynal  s'est  assez  étendue  sur  ces 
particularités  ^  elle  fait  connaîti^e  jusques  dans 
les  moindres  circonstances  les  causes  et  les  ef- 
fets des  combats  qu'ont  livrés  à  cette  nation  les 
comptoirs  portugais,  dont  elle  a  conservé  la 
propriété ,  après  la  paix  qu'elle  fit  avec  Phi- 
lippe II ,  jusqu'au  moment  que  le  luxe  asia- 
tique ,  auquel  elle  s'est  livrée  ,  les  lui  a  fait 
perdre  par  la  guerre  contre  la  Grande-Bre- 
tagne. Presque  tout  ce  qu'elle  avait  conquis 
sur  les  Portugais ,  et  que  sa  marine ,  alor^dans 
un  état  respectable ,  lui  avait  obtenu ,  presque 
sans  coup  férir  ,  est  tombé  dans  les  mains  des 
Anglais. 

De  tous  ces  établissements ,  qui  étaient  très- 
favorables  aux  relations  commerciales  de  cet 
Etat ,  il  ne  lui  reste  présentement  que  le  comp- 
toir de  Cochîn,  sur  la  côte  de  Malabar;  celui 
de  Chinchura  ^  au  Bengale ,  et  ceux  de  Sadras , 
dePaliacate  et  de  Biblipatnam;  les  deux  pre- 
miers» situés  à  la  côte  de  Coromandel^  le  second 
sur  celle  d'Orixa  :  elle  joint  à  ces  quatre  éta- 
blissements en  Indoustan  plusieurs  loges ,  tant 
dans  les  provinces  septentrionales  qu'à  la 
presqu'île. 


SUR   LES   ETABLISSEMENTS,    etC.      867 

Cocllin ,  ville  assez  considérable  par  une 
population  de  dix  à  douze  mille  juifs ,  peuple 
sobre ,  actif  et  très-industrieux ,  était  le  chef- 
lieu  des  établissements  de  la  Hollande  sur  la 
côte  de  Malabar,  mais  subordonné  au  gou- 
verneur de  l'île  de  Ceylan. 

La  situation  de  ce  comptoir ,  placé  sur  une 
rivière   qui    donne  entrée  à  de  petits  bâti- 
ments du  port  de  deux  cents  tonneaux ,  |{t  les 
met  à  Tabri  dans  toutes  les  saisons ,  ainsi  que 
sa  proximité  du  royaume  de  Trevancour ,  eu 
font  un  débouché  avantageux  pour  les  échan- 
ges et  la  vente  des  articles  importés  d'Europe  ; 
ces  transactions  étaient  le  but  des  spéculations 
des  enfants  d'Israël  qui  s'y  sont  fixés ,  et  qui  y 
ont  fait  un  grand  nombre  de  prosélites  parmi 
les  dernières  des  castes  indiennes.  Le  principal 
commerce  de  Cochin  est  l'article  du  poivre , 
que  cette  partie  de  la  côte  récolte  abondam- 
ment i  il  est  d'une  très-bonne  qualité ,  et  on  le 
'  préfère  dans  le  commerce  à  celui  de  Cey lan , 
et  même  à  ceux  des  autres  contrées  du  voisi- 
nage de  ce  comptoir. 

Les  Etats  des  Provinces-Unies ,  maîtres  des 
Moluques  ,  iles  où  se  cultivent  les  épiceries 
fines  ,  qui  ont  constamment  été  l'objet  des  spé-^ 
culations  delà  Compagnie  hollandaise,  avaient 
formé  plusieurs  factoreries  dans  les  princi- 
pales villes  de  la  côte  de  Malabar ,  tels  qCie 
Koualan,  Kalikoualan,  Cranganor,  Calicute, 


368  TUES     POLITIQUES 

Cananor ,  ainsi  qu'à  Surate  ^  Cambaye  et  DioU| 
ces  trois  dernières  sont  au  haut  de  la  côte  du 
Décan.  C'est  dans  ces  petits  établissements  que 
Ton  achetait  de  la  première  main  le  poivre  , 
le  cardamome  que  Ton  entreposait  à  Cochîn  , 
où  les  navires  envoyés  chaque  année  d'Europe 
s'en  chargeaient  ^  pour  les  exporter  dans  les 
magasins  d'Amsterdam.  Un  troisième  vaisseau 
de  cette  Compagnie ,  destiné  pour  les  échelles 
de  Surate ,  Cambaye  et  Diou ,  recevait  la  soie 
et  les  soieries  fabriquées  dans  ces  villes. 

L'île  de  Ceylan  ayant  passé  sous  la  domina- 
tion de  la  Grande-Bretagne ,  je  ne  la  com- 
prendrai pas  ici  dans  le  tableau  des  possessions 
de  la  Hollande  ,  non  plus  que  le  comptoir 
de  Négapatnam ,  cédé  ,  par  la  paix  de  1788  ^ 
à  la  Compagnie  d'Angleterre. 

Le  comptoir  de  Sadras ,  situé  près  de  Ma- 
vélivarom,  que  Dapres  a  désigné,  dans  son 
Neptune  oriental^  sous  le  nom  des  Sept  Pa- 
godes ,  une  des  merveilles  de  l'antiquité  des 
Indous ,  par  les  énormes  masses  de  sculptures 
taillées  dans  la  montagne  même ,  est  peu  im- 
portant pour  le  commerce  ,  sur-tout  depuis 
l'établissement  de  Pondichéry  et  de  Madras  , 
entre  lesquels  cette  ville  se  trouve  placée.  On 
y  fabrique  quelques  toiles  peintes  de  médiocre 
qualité ,  et  des  mouchoirs  communs ,  que  la 
Compagnie  exporte  à  Batavia  et  dans  ses  colo- 
nies de  la  Guiane. 

Si 


SÛK   LES   ÉTABLISSEMENTS  >    etC.      36g 

Si  le  comptoir  de  Sadras  est  peu  important 
par  ses  fabriques ,  il  n'en  est  pas  de  même  de 
celui  dePaliacate,  situé  entre  le  rivage  de  la 
mer  et  un  très^grand  lac  salant ,  qui ,  au  be* 
soin ,  pourrait  donner  refuge  à  de  petits  navires 
de  cent  a  cent  cinquante  tonneaux ,  et  les  mettre 
à  Tabri  de  tous  les  événements. 

Il  est  inutile  que  je  donne  ici  des  détails  sur 
les  belles  manufactures  de  mouchoirs  qui  se 
fabriquent  dans  le  territoire  du  district  de  cette 
ville  et  de  ses  villages ,  puisque  cette  notice  ap- 
partient essentiellement  au  chapitre  (Jes  expor- 
tations. Je  me  bornerai  à  dire  qu'il  est  peu  de 
comptoirs  sur  la  côte  de  Coromandel  aussi  fa- 
vorables au  commerce  ,  soit  pour  la  vente  dès 
articles  d'importation  ,  soit  pour  l'immense 
quantité  des  diverses  sortes  de  mouchoirs  que 
l'on  tire  de  Paliacate.  Si  ce  comptoir  n'a  point 
été  convoité,  par  les  Anglais  de  même  que  celui 
de  Négapatnam ,  il  le  doit  à  la  facilité  qu'ils 
ont  d'y  faire  librement  fabriquer  toute  la 
quantité  de  marchandises  qui  leur  convient  ; 
et  encore  à  ce  que  l'établissement  qu'y  ont  fait 
les  Hollandais  ne  se  trouve  pas  renfermé  dans 
une  forteresse  respectable  comme  celui  de  Né- 
gapatnam. Paliacate ,  entouré  d'un  simple  mur 
de  clôture ,  ne  saurait  donner  par  lui-même ,  ni 
par  sa  garnison ,  dont  la  force  n'excède  pas  le 
nombre  de  3o  hommes ,  aucune  inquiétude  à  la 
puissance  anglaise  qui  domine  dans  Tlndoustau  • 

Tome  /.  24 


SyO  TUES     POLITIQUES 

Il  en  est  de  même  de  rétablissement  de  Bib  U- 
patnam ,  situé  vers  le  haut  de  la  côte  d'Orixa  , 
si  avantageux  à  la  Compagnie  hollandaise  dans 
ses  relations  commerciales  avec  cette  paiiie  du 
monde.  Ce  comptoir ,  important  par  ses  belles 
guinéès ,  est  plutôt  une  factorerie  qu^un  comp- 
toir de  Tordre  de  celui  de  Pondichéry ,  de 
!Négâpatnam  ou  de  Madras ,  touts  va^es  et  ré* 
gulièrement  fortifiés. 

Dans  le  Bengale ,  la  Compagnie  hollandaise 
possède  rétablissement  de  Chinchura,  ville 
considérable  par  son  étendue  et  par  son  com- 
merce :  elle  est  dirigée  par  un^conseiller  des 
Indes  ,  de  la  régence  de  Bat  avia  ,  de  même 
que  rétait  le  comptoir  de  Colomb ,  lorsque  la 
Hollande  possédait  Tîle  de  Ceylan. 

Cette  nation,  qui  doit  au  commerce,  sur- 
tout à  celui  des  Indes ,  sa  prospérité ,  je  dirai 
même  la  puissance  étonnante  dont  elle  a  joui 
pendant  un  siècle ,  est  présentement  dans  un  tel 
état  de  détresse ,  qu'elle  se  fait  à  peine  aperce- 
Toir  parmi  les  puissances  au  milieu  desquelles 
elle  figurait  avec  tant  de  gloire.  Ses  possessions 
en  Indoustan  ,  arrachées  aux  Portugais  par  les 
talents  de  ses  Barnewell ,  de  ses  Wit ,  sont  en- 
vahies par  les  Anglais ,  suite  inévitable  de  ses 
fausses  combinaisons  politiques,  de  l'avilisse- 
ment  dans  lequel  ses  agents  de  Tlnde  tenaient 
les  militaires  au  service  de  la  Compagnie ,  et 
de  Texcès  du  luxe  effréné  de  toutes  les  classes 


STSK  LES   ÉTABLISSEMENTS,    etC.      Sjl 

«les  employés.  Je  vais  entrer  dans  quelques 
développements  x[ui  feront  sentir  la  vérité  de 
mes  assertions. 

La  régence  de  Batavia ,  peu  satisfaite  de  la 
tranquillité  avec  laquelle  les  Anglais  lui  lais- 
saient faire  un  vaste  commerce  dans  leurs 
comptoirs  ,  voulut  entreprendre  ,  en  1775, 
de  faire  un  traité  avec  Héder- Ali-Kan ,  l'im- 
placable ennemi  de  TAngleterre.  Dès-lors  il 
dut  s'élever  des  soupçons  très-préjudiciables  - 
aux  intérêts  de  la  Hollande^  et  la  guerre,  qui 
ne  tarda  pas  à  éclater  ,  favorisa  la  Grande  • 
Bretagne  dans  le  projet  de  punir  sa  rivale  d'a- 
voir voulu  traiter  avec  un  prince  qu'elle  crai- 
gnait par  sa  puissance ,  et  qui  la  menaçait  cons- 
tamment dans  rinde.  Telle  a  dû  être  la  cause , 
en  1783,  de  la  perte  du  comptoir  de  Négapat- 
nam ,  que  l'Angleterre  a  obtenu  par  le  traité 
de  paix. 

Un  pays  entièrement  livré  au  commerce , 
comme  la  Hollande  ,  particulièrement  sous 
l'administration  d'une  compagnie  de  mar- 
chands ,  ne  saurait  accorder  aucune  considé- 
ration à  l'état  militaire;  nulle  profession,  hors 
celle  du  négoce ,  n'est  honorable  dans  un  tel 
Etat.  Le  militaire  au  service  de  cette  Compa- 
gnie ne  pouvait  donc  être  que  méprisé;  et  ce 
préjugé ,  on  en  conviendra ,  n'est  pas  fait  pour  • 
élever  le  courage  de  l'homme ,  et  lui  donner 
Tenthousiasme  nécessaire  pour  sacrifier  son 

24.  ♦ 


372  VUES     POLITIQUES 

existance ,  et  lui  faire  préférer  rhonneur  à  la 
richesse  ou  à  la  vie* 

Le  luxe  ruineux  de  tous  les  employés  atta- 
chés à  la  Compagnie,  jusqnes  dans  ses  plus  pe- 
tits comptoirs ,  devait  nécessairement  affaiblir 
les  ressources  et  diminuer  les  bénéfices  de  ses 
transactions  commerciales ,  malgré  les  profits 
immenses  qu'elle  faisait  ;  ces  sources  ne  sont 
que  rarement  inépuisables ,  à  moins  d'avoir  , 
comme  la  Grande-Bretagne ,  de  riches  posses- 
sions qui  les  alimentent  sans  cesse.  Telles  sont 
les  causes  qui  ont  dû  nécessairement  faire  dé- 
choir le  commerce  très-lucratif  que  la  Com- 
pagnie hollandaise  faisait  avec  Tlndoustan ,  et 
lui  ont  fait  perdre  une  partie  de  ses  établisse- 
ments dans  ce  pays.  Elle  fut  invincible  lors- 
qu'elle était  pauvre,  modérée  et  frugale  (on 
«e  ressouviendra  de  ces  mots  des  plénipoten- 
tiaires de  Philippe  II ,  qui ,  observant  plusieurs 
des  principaux  chefs  hollandais  se  nourrissant 
avec  du  pçiin  bis ,  du  fromage  et  de  la  bierre, 
•se  dirent  :  Hâtons -nous  de  faire  la  paix  avec 
eux ,  car  nous  ne  les  vaincrons  jamais  )  ;  de- 
venus opulents  ,  plongés  dans  le  luxe  et  la  mol- 
lesse ,  assiégés  de  tous  les  besoins  factices ,  les 
Hollandais  ont  du  perdre  leur  énergie  primi- 
tive; sort  inévitable  de  tout  peuple  qui  change 
ses  habitudes  simples  contre  des  mœurs  lu- 
xueuses ,  et  qui  confond  l'aisance  de  la  vie  avec 
la  mollesse  et  l'oisiveté. 


SUR   LES   ETABLISSEMENTS,    etC.      3j3 

Soit  bonheur ,  soit  effet  delà  sagesse  d'une  sur- 
veillante et  active  administration  ^  la  Grande- 
Bretagne  est  la  seule  de  toutes  les  nations  mari- 
times de  l'Europe  qui ,  loin  de  dégénérer  dans 
rinde  comme  le  Portugal ,  la  Hollande  et  la 
France ,  s'y  soit  soutenue ,  et  ait  même  formé 
une  puissance  qui  semble  désormais  inatta- 
quable et  indestructible. 

Cette  puissance ,  vers  le  milieu  du  siècle 
précédent ,  ne  possédait  que  les  comptoirs  que 
je  vais  successivement  faire  connaître:  mais  dès 
l'année  ijSj ,  profitant  des  fautes  dfc  gouver- 
nement français  ,  elle  s'empara  de  toutes  les 
belles  et  riches  provinces  de  ce  pays,  qi^les 
princes  de  l'Indoustan  avaient  concédées  à  la 
France. 

Sur  la  côte  du  Décan  ,  dans  les  Etats  du 
Pecheva  ^  chef  suprême  de  la  république  des 
princes  Marattes ,  elle  possédait  l'île  de  Bom- 
bay ,  dans  laquelle  se  trouve  une  très  -forte 
ville ,  agréable  et  très-commerçante ,  ayant  un 
excellent  port ,  soit  pour  les  bâtiments  du  com- 
merce ,  soit  pour  y  tenir  à  l'abri  des  ouragans 
de  la  mousson  d'hiver  les  plus  forts  vaisseaux 
de  guerre^  Sa  situation  est  très-avantageuse  sous 
les  rapports  commerciaux  et  politiques  par  sa 
proximité  de  Surate,  et  sur-tout  du  pays  de 
l'empereur  des  Marattes. 

En  1756 ,  la  Grande-Bretagne ,  se  prévalant 


374  VUES     POLITIQUES 

de  quelques  bâtiments  de  guerre  qu'elle  entre- 
tenait dans  les  mers  de  Tlndoustan  pour  proté- 
ger les  vaisseaux  de  sa  Compagnie  contre  la 
piraterie  des  Angriaô ,  se  fit  concéder  ,  par  le 
Grand  -  Mogol  ou  l'empereur  de  Déli  ,  la 
ville  de  Surate  et  le  territoire  de  ce  district , 
sous  la  réserve  que  ses  vaisseaux  de  guerre 
protégeraient  les  navires  du  commerce  qui  se 
rendent  à  Surate.  Elle  possède  ,  à  la  côte  de 
Malabar ,  les  villes  de  Mangalor ,  au  bas  Ca- 
nara ,  et  les  comptoirs  de  Tallichery  et  d'An- 
gingue.  Ces  comptoirs  ne  sont  avantageux  que 
pour  l'achat  des  poivres  ;  mais  la  ville  de  Man- 
galcÂ*,  qui  réunit  à  l'avantage  d'un  port  vaste, 
et  que  Ton  peut  agrandir  et  améliorer  en  le 
creusant  ,  un  territoire  fertile  de  plus  de  60 
lieues  carrées  ,  produisant  abondamment  du 
riz ,  des  bois  de  sandal  et  de  bithe ,  est  une 
possession  des  plus  précieuses,  soit  qu'on  la 
considère  sous^  ce  rapport ,  soit  qu'on  l'envi- 
sage sous  celui  de  la  politique.  Mangalor  se 
trouve  à  portée  des  défilés  de  Colestri ,  de  Sou- 
bremanié  .et  de  celui  de  la  Gâte  de  Nagar ,  que 
l'on  peut  justement  nommer  les  portes  de  l'in- 
térieur de  la  presqu'île ,  entre  les  d^ux  bran- 
ches des  Gâtes. 

A  l'extrémité  de  la  péninsule ,  cette  même 
puissance  règne  sur  l'île  de  Ceylan  ,  qui  est 
véritablement  la  clef  de  l'Inde  par  la  baie  de 


< 

SUR  LES   ÉTABLISSEMENTS,    elC.       SyS 

Trinquemale  (i) ,  port  vaste  qui  domine  sur 
les  deux  golfes  et  sur  la  mer  de  Tlndoustan  :  le 
goulot  de  la  baie  permet  d'entrer  et  de  sortir 
presque  par  tous  les  yents.  Considérée  sous  les 
rapports  commerciaux ,  la  possession  de  cette 
île  offre ,  indépendamment  de  la  canelle  qu'elle 
produit ,  et  de  la  pèche  des  perles  qui  se  fait 
dans  le  détroit  qui  sépare  Ceylan  de  la  pres- 
qu'île en-decà  du  Gange ,  la  possibilité  d'éta- 
blir sur  tout  le  rivage  de  la  mer  des  cultures  de 
café  ,  dont  la  qualité  égalerait  celui  des  plaines 
de  Betelfaqui  et  d'Ouden. 

IXégapatnam ,  comptoir  enlevé  aux  Hollan- 
dais ,  situé  sur  la  côte  de  Coromandel ,  régu- 
lièrement fortifié  ,  domine  sur  le  royaume  de 
Tanjaour ,  le  Maduré  et  le  Marava.  Cet  éta- 
blissement cédé  à  l'Angleterre  par  le  traité  de 
1783 ,  peu  utile  à  son  commerce ,  lui  est  très- 
important  sous  les  rapports  politiques  que  je 
viens  de  signaler.  Les  vaisseaux  qui  seraient 
mouillés  dans  sa  rade ,  verraient  passer  touts 
les  navires  qui  descendent  la  côte  pendant  la 
mousson  d'été ,  et  aucun  n'échapperait  à  la 
vigilance  des  croisières ,  puisque  touts  doivent 
reconnaître  la  côte  en  cette  partie. 

Les  forts  de  Divicoté  et  de  Saint- David 
présentent  les  mêmes  avantages  aux  vaisseaux 


(1)  Les  indigènes  le  nomment  Tima  maîlé ,  ce  qui  signifie 
l^  montagne  de  Tima. 


376  VUES     POLITIQUES 

qui  y  seraient  stationnés,  et  ils  servent  de 
points  intermédiaires  entre  la  baie  de  Trin- 
quemale  et  Madras.  Le  comptoir  de  Goude- 
lour  n'est  avantageux  que  sous  les  rapports  du 
commerce ,  par  les  belles  fabriques  de  toiles 
à  quatre  fils  et  de  basin ,  qui  se  manufacturent 
dans  les  villages  de  Mangicoupan ,  Varcipour , 
etc.  Le  fort  Saint-David ,  que  je  viens  de  nom- 
mer, n'en  était  éloigné  que  d'une  lieue  au  sud; 
tombé  au  pouvoir  des  Français  en  1769 ,  Lally 
le  fit  démolir  après  sa  reddition.  C'est  le  motif 
allégué  pour  la  démolition  de  Pondichéry. 
Celle  de  Saint  David,  inutile  au  moins,  pour 
ne  pas  dire  extravagante ,  atteste ,  mieux  que 
je  ne  pourrais  l'exprimer  ,  la  férocité  et  la  fré- 
nésie de  cet  homme ,  qui  a  fait  tant  de  mal 
à  la  France  pendant  qu'il  commandait  ses  ar- 
mées dans  l'Inde. 

Madras,  défendu  par  le  fort  Saint-Georges, 
dans  lequel  se  trouvent  touts  les  établissements 
civils  ou  militaires  de  la  Compagnie  anglaise 
et  les  maisons  des  principaux  agents ,  est  le 
chef-lieu  de  la  seconde  présidence  britanni- 
que dans  cette  partie  du  monde. 

Cette  ville  immense  par  son  commerce ,  par 
son  étendue  ,  et  par  une  population  de  sept  à 
huit  cent  mille  âmes  ^  est  moins  agréablement 
située  que  Pondichéry.  Ouverte  jusqu'en  1769, 
les  Anglais  l'ont  renfermée  dans  une  muraille 
en  briques,  flanquée  de  trente-deux  petites  tours 


SUR   LES  ÉTABLISSEMENTS,    CtC.      877 

bàstionnëes  sur  une  partie  de  son  périmètre  , 
à  commencer  à  Tangle  du  nord-est ,  jusqu^à 
celui  du  sud-ouest ,  où  cette  faible  enceinte 
"vient  s'appuyer  sur  un  canal  qui  coule  et  forme 
un  avant-fossé  au  fort  Saint -Georges  sur  ses 
fronts  du  couchant  et  du  midi.  Cette  fortifi- 
cation^ sans  fossés  et  sans  chemin  couvert ,  peut 
arrêter  un  ennemi  peu  entreprenant ,  mais  ne 
serait  pas  un  obstacle  contre  une  armée  d'Eu- 
ropéens ,  qui  aurait  bientôt  renversé  les  lon- 
gues coui  tines  sans  remparts ,  ou  les  chéti ves 
tours  bastionnées  qui  les  défendent. 

Au  reste ,  rien  n'égale  la  somptueuse  magni- 
ficence des  maisons  ,  ou,  pour  parler  plus 
exactement,  des  palais  du  fort  Saint-Georges  , 
que  Ton  peut  nommer  une  jolie  bombonnière» 
L'accroissement  de  cette  ville,  depuis  trente 
ans ,  est  tel ,  qu'elle  se  prolonge  jusqu'à  Sainte 
Thomé ,  ancien  comptoir  portugais ,  situé  à 
une  lieue  au  midi  de  Madras  ,  de  telle  sorte 
qu'à  l'époque  où  je  partis  de  l'Inde ,  ces  deux 
villes  n'en  faisaient  plus  qu'une.  La  politique 
des  Anglais  exige  sans  doute  d'y  faire  résider 
leur  nabab  d'Arcate  ;  de  cette  manière  ils  peu- 
Tent  constamment  s'assurer  de  toutes  ses  dé- 
marches ,  et  ne  rien  craindre  de  ce  prince. 

Maîtresse  de  toutes  les  côtes  orientales  de  la 
presqu'île ,  l'Angleterre  entretient  des  forces 
sur  plusieurs  points  du  Coromandel  et  de 
rOrixa^^td  qu'à  Ongol ,  Mazulipatnam ,  Visa- 


3rj8  TUES     POLITIQUE» 

gapatnam  et  Ganjam.  Ces  positions  sur  les 
côtes  correspondent  avec  des  points  de  Tinté- 
rieur,  d'où  FAnglais  surveille  les  tentatives 
que  pourraient  former  les  princes  indiens  dont 
les  pays  se  trouvent  situés  par-delà  la  branche 
orientale  des  Gâtes,  qui  sont  les  limites  des 
possessions  de  la  Grande-Bretagne  dans  la  pé- 
ninsule. Au  reste ,  ceUe  précaution ,  selon  moi  ^ 
sera  inutile  avant  peu;  car ,  d'après  mes  conjec- 
tures ,  j'ai  lieu  de  croire  que  l'Angleterre  ne 
regardera  ses  possessions  comme  assurées  que 
lorsqu'elle  aura  soumis  à  ses  lois  toute  la  pres- 
qu'île. 

En  1757  ,  Colcota^  que  les  Anglais  écrivent 
Calcutta ,  d'après  leur  orthographe ,  à  laquelle 
je  ne  crois  pas  devoir  m'asservir  en  parlant 
français ,  fut  pris  par  Alaverdi-Kan ,  souba  du 
Bengale.  Cet  événement  a  été  la  cause  des  suc- 
cès ,  et  le  motif  des  conquêtes  des  Anglais  dans 
les  provinces  septentrionales  de  l'Indoustan.  Ils 
le  reprirent  bientôt  après ,  et  firent  la  guerre  à 
Alaverdi-Kân  :  le  général  Clives  l'ayant  bientôt 
détrôné ,  poussa  ses  conquêtes ,  et  ^  en  moins 
de  deux  ans ,  soumit  les  soubahis  du  Bengale , 
de  Bâar ,  et  le  petit  royaume  de  Cachi ,  dont 
Bénarès  e&t  la  capitale. 

Enfin ,  après  quelques  variations  dans  leur 
conduite ,  (  jusqu'au  moment  de  la  reddition 
de  touts  les  comptoirs  et  des  établissements  fran- 
çais ,  )  dictées  par  la  politique  çt  les.circons- 


SUR   LES   ÉTABLISSEMENTS  ,   etC.      879 

tances ,  les  Anglais  se  sont  déclarés  les  sou- 
verains de  touts  les  pays  qu'ils  avaient  soumis  ^ 
soit  dans  la  presqu'île ,  soit  dans  la  partie  sep- 
tentrionale de  rindoustan.  Toutes  ces  contrées 
au  moment  de  la  conquête ,  avaient ,  d'après 
les  relevés  des  registres  anciens  des  princes  qui 
en  étaient  les  souverains ,  une  population  de 
plus  de  soixante  millions  d'habitants ,  et  don- 
naient un  revenu  de  vingt-six  koroures  (i)  de 
roupies  ,  c'est-à-dire ,  six  cent  cinquante  mil- 
lions de  livres  tournois. 

Colcota  est  une  des  plus  grandes  villes  de 
rindoustan ,  et ,  comme  je  l'ai  déjà  fait  remar- 
quer ,  une  des  plus  belles  de  l'univers.  Elle 
est  devenue  le  centre  d'un  commerce  qui  s'é- 
tend dans  les  quatre  parties  du  monde ,  et  que 
seconde  avantageusement  le  bras  du  Gange , 
sur  lequel  elle  est  située.  Cette  ville  est  peu- 
plée de  plus  d'un  million  d'Indous,  et  la  fer- 
me seule  de  la  douane  rapporte  annuellement 
quatre- vingt  lacis  (2)  de  roupies  sicca ,  qui 
font  plus  de  vingt  millions  de  livres  de  France. 
Il  y  aborde  tous  les  ans  plus  de  deux  mille 
bâtiments  ,  tant  grands  que  petits ,  envoya  des 
quatre  parties  du  globe. 

Cette  superbe  ville  est  défendue  par  le  fort 


(1)  Mot  numérique  qui  exprime  dix  millions.  Ainsi  un  ko- 
roure  de  francs  est  comme  si  l'on  disait  dix  millions  de  francs. 

(2)  Le  lack  fait  une  somme  numérique  décent  mille/-La  rou- 
pie sicca  vaut  cinquante-quatre  sous  tournois,  ^ 


38o  VUES     POLITIQUES 

Williams ,  hex^agone  régulier  ,  dont  je  donne 
ici  le  plan  ;  il  est  situe  au  midi  de  Ck)Icota  et 
sur  le  bord  du  lleuve  :  une  vaste  esplanade 
le  sépare  de  la  ville.  Cette  grande  citadelle , 
entretenue  avec  soin ,  est  plus  faite  pour  faire 
impression  à  des  yeux  vulgaires  qu'à  effrayer 
l'esprit  d'un  ingénieur  :  elle  ne  soutiendrait 
pas  un  siège  de  huit  jours.  C'est  par  cette  rai- 
son que  le  Gouvernement  a  cru  devoir  placer 
un  camp  assez  considérable  dans  ses  environs» 

Aux  vice-royautés ,  ou  soubahis ,  du  Ben- 
gale ,  de  Bâar  et  du  pays  de  Cachi ,  principauté 
de  la  soubahi  d'Eleabad,  les  Anglais  ajou- 
tèrent définitivement ,  qvielques  années  après 
la  conquête ,  et  après  plusieurs  variations ,  la 
vice-royauté  d'Oude,  dépouille  du  jeune  et 
inexpérimenté  Souraja-Dola.  Par  des  arrange- 
ments faits  en  1786  entre  le  lord  Cornwallis 
et  le  prince  héréditaire  de  cette  province ,  elle 
lui  fut  rendue ,  sous  l'expresse  condition  qu'il 
resterait  allié  de  la  Grande-Bretagne ,  et  paierait 
annuellement  à  la  Compagnie  un  tribut  de  cin- 
quante lacks  de  roupies ,  ce  qui  fait  environ, 
douze  millions  de  francs. 

Tous  ces  pays  réunis ,  auxquels  il  faut  join- 
dre le  Dindégal ,  province  située  au  sud-est  du 
Maïssour ,  que  le  lord  Cornwallis  s'est  fait  con- 
céder depuis  la  catastrophe  de  Tipou-Sultan  , 
de  même  que  le  grand  district  de  Mangalor , 
dont^*]'ai  parlé  plus  haut ,  et  plusieurs  autres 


fe.« 


SUR   LES   ETABLISSEMENTS^  CtC.       38£ 

portions  de  terrains,  telles  que  le  Marava  et 
le  Maduré  ,  peuvent  contenir  dans  l'état  ac- 
tuel une  population  de  soixante-six  à  soixante- 
dix  millions  d'habitants ,  et  produire  un  re- 
venu territorial  de  plus  de  six  cent  quarante 
millions  de  francs ,  en  y  comprenant  les  con-» 
tributipns  imposées  sur  les  rois  du  Maïssour 
.et  de  Trévancour.  Sur  cette  somme  de  con- 
tributions ou  revenus  que  l'Angleterre  perçoit 
de  ses  possessions  de  l'Indoustan ,  il  faut  pré- 
lever les  dépenses  de  souveraineté ,  qui  s'c« 
lèvent  à  environ  deux  cent  cinquante  millions, 
tant  pour  l'Inde  que  pour  les  établissements 
de  Bancoul ,  de  Gombron  et  de  Botani-Bay  ; 
reste  donc  trois  cent  quatre-vingt-dix  millions 
de  francs  en  produit  net ,  indépendamment 
des  bénéfices  du  commerce  et  des  contribu- 
tions exigées  des  différents  princes ,  tant  de  la 
presqu'île,  que  de  la  partie  septentrionale  de 
l'Indoustan. 

Il  est  vrai  que  les  vexations  continuelles  des 
agents  de  la  Compagnie ,  ont  fait  émigrer  une 
partie  des  habitants  ,  qui ,  malgré  leur  attache^ 
ment  au  sol  natal ,  beaucoup  plu>  fort  encore 
chez  les  Indous  que  chez  les  autres  peuples , 
se  sont  cependant  résolus  à  abandonner  les 
paisible^  lieux  qui  les  ont  vu  naître;  ils  ont 
porté  leur  industrie  chez  les  Puissances  voi- 
sines ,  pour  se  soustraire  aux  tyrannies  dont 
ils  pouvaient  devenir  la  victime  :  deux  fa- 


382  VUES     POLITIQUES 

mines ,  survenues  depuis  la  conquête  en  177O 
et  en  178 1  ,  en  ont  fait  périr  beaucoup ,  et  ont 
par  conséquent  diminué  prodigieusement  la 
population  et  les  revenus.  Ces  révolutions ,  les 
commotions  ,  les  guerres  presque  continuelles 
avec  touts  les  princes ,  ont  produit  un  effet 
très-sensible ,  d'abord  dans  le  Bengale  et  le 
Bâar ,  ensuite  dans  les  contrées  situées  sur  les 
côtes  de  Coromandel  et  d'Orixa;  c'est  la  dimi- 
nution du  numéraire.  Dès  un  temps  immé- 
morial ,  les  denrées  de  Tlndoustan  et  les  pro- 
duits des  manufactures  des  industrieux  In- 
dous ,  attiraient  For  et  l'argent  de  touts  les  peu- 
ples des  autres  régions  de  la  terre.  Une  grande 
partie  de  ces  métaux  a  été  enfouie  par  les  sou- 
verains ,  et  même  par  quelques  particuliers , 
pour  les  soustraire  à  l'avidité  des  gouvernants  , 
mais  celle  qui  restait  dans  la  circulation  était  . 
immense  :  aujourd'hui  ces  métaux  sont  très- 
rares.  Les  Anglais  en  ont  fait  et  font  encore 
des  exportations  considérables  ,  à  la  Chine  , 
et  même  quelquefois  en  Europe ,  et  n'y  im- 
portent plus  de  métaux  précieux  pour  l'achat 
des  marchandises  qu'ils  en  retiraient ,  comme 
avant  qu'ils  eussent  soumis  ces  pays  à  leur  loi. 
Les  na1;ions  européennes  qui  envoient  des  vais- 
' seaux  pour  y  commercer^  sont  obligées  d'y 
transporter  au  moins  les  quatre  cinquièmes 
en  numéraire  de  la  valeur  des  cargaisons  ex- 
portées de  l'Inde ,  et  achetées  soit  au  Bengale , 


8VR   LES   ETABLISSEMENTS  9    etC.      333 

soit  aux  différentes  cotes  de  la  Péninsule  ;  et  » 
dégoûtées  des  vexations  qu'elles  essuient ,  elles , 
ont  diminué  leurs  achats ,  devenus  trop  oné- 
reux pour  leurs  échanges. 

A  ces  causes  de  la  diminution  du  numé- 
raire dans  ces  contrées  ^  qui  naguères  étaient 
encore  si  florissantes  >  et  en  possédaient  plus  à 
elles  seules  que  les  autres  parties  de  la  terre 
ensemble ,  par  les  tributs  volontaires  que  touts 
les  peuples  venaient  payer  à  l'industrie  des 
Indous  j  il  faut  en  joindre  deux  autres ,  qucf 
je  vais  faire  connaître. 

Les  princes  et  les  grands-seigneurs,  sblt  in- 
dous 9  soit  mogols  9  feudataires  des  jaïrs  qui 
leur  avaient  été  accordés  ,  et  qui  étaient  très- 
nombreux,  dans  rindoustan  septentrional  par- 
ticulièrement ;  les  souverains  sous  la  dénomi- 
nation de  ra/a,  de  souba  et  de  nahah  tenaient 
des  cours  où  le  luxe  était  porté  au  plus  haut 
degré  de  splendeur  :  ils  faisaient  bâtir  des  pa- 
lais ,  de  magnifiques  châteaux ,  des  maisons  dé 
campagne  et  de  plaisance ,  connues  sous  lé 
nom  de  hengala  ;  ils  entretenaient  par-là  de 
nombreux  ouvriers  en  tout  genre,  et  des  ma-- 
nufactures  d'objets  somptueux.  Ces  moyens  de 
circulation  ont  été  anéantis  par  la  deposses- 
sion  ,  suite  nécessaire  du  nouvel  ordre  de  cho-  - 
ses.  Ensuite  les  Anglais ,  devenus  maili*es  du 
pays  ,  surtout  des  contrées  les  plus  industrieu- 
ses ,  ont  nommé  des  chefs  de  leur  nation  dans 


384  VUES     POLITIQUES 

toutes  les  provinces  de  leur  domination.  Delà 
il  est  résulté  deux  grands  inconvénients  ;  d'a- 
bord ,  ces  chefs  et  leurs  subordonnés ,  touts  éga- 
lement avides  ,  sucent  le  sang  des  peuples  pour 
satisfaire  leur  soif  des  richesses;  une  fois  en- 
richis ,    une  grande  partie   d'entr'eux    passe 
chaque  année  en  Europe  ;   ils  emportent  en 
Angleterre  leur  fortune  acquise  avec  rapidité 
par  des  vexations  et  par  des  concussions ,  et 
la  plupart  la  convertissent  en  métaux ,  pour 
en  dérober  la  connaissance  au  Gouvernement , 
ce  qu'ils  ne  pourraient  faire  en  exportant  des 
marchandises  ou  denrées  de  l'Inde.  Cette  ex- 
portation du  numéraire ,  enlevé  chaque  année 
par  cinquante  ou  soixante  particuliers,  for- 
mant une  masse  de  plus  de  cinquante  millions 
de  francs ,  occasionne  nécessairement  un  vide 
dans  la  circulation ,  et  par  suite  dans  toutes  les 
transactions  commerciales;  enfin  les  actes  de 
tyrannie  multipliés  et  toujours  impunis ,  par 
lesquels  on  pressure  les  Indiens ,  pour  accu- 
muler à  leurs  dépens  tous  les  éléments  d'une 
fortune   aussi  rapide   que  colossale ,  forcent 
ceux-ci  à  enterrer  leur  or  pour  le  soustraire  à 
l'avidité  de  leurs  oppresseur^  ^  et  à  n'en  con- 
server que  ce  qui  est  strictement  nécessaire  à 
leurs  besoins  domestiques  ou  à  ceux  d'un  com- 
merce^ qu'ils  restreignent  encore  aux  objets 
les  plus  indispensables.  11  n'est  donc  pas  sur- 
prenant ,  d'aprè§  cet  exposé ,   que  l'Etat  ou 

plutôt 


SUR   LES   ETABLISSEMENTS,   etC.      385 

plutôt  la  Compagnie ,  malgré  un  revenu  aussi 
considérable ,  soit  endettée ,  et  que  sa  dette 
s'accroisse  chaque  année,  sur-tout  tant  que 
durera  la  prohibition  à  laquelle  elle  soumet 
touts  ses  agents  repassant  en  Europe  après  qu'ils 
ont  fait  leur  fortune ,  de  l'emporter  en  mar- 
chandises des  Indes. 

C'est  à  l'Angleterre  qu'il  importe  d'effectuer 
bientôt  un  changement  dans  cet  ordre  de  choses, 
son  intérêt  l*exige  impérieusement  si  elle  veut 
retirer  des  bénéfices  réels ,  solides  et  durables 
de  ses  possessions  de  l'Indoustan.  De  sages  ré- 
formes dans  l'administration  et  dans  touts  les 
détails  peuvent  seules  lui  faire  conserver  la 
possession  de  ces  contrées  ;  et  une  politique 
éclairée  par  l'expérience  de  ce  qui  se. passe 
entretiendra  et  accroîtra  la  prospérité  de  ce 
riche  et  superbe  pays,  qui  de  touts  les  temps  a 
eu  tant  de  ressources  ,  so!t  par  la  sobriété  de 
ses  habitants ,  et  par  l'ac^ve  industrie  des  In- 
dous,  soit  par  la  prodigalité  de  la  terre. 

Les  établissements  ;  du  Danemarck  dans 
l'Inde  sont  peu  nombreux ,  et  le  commerce 
que  sa  Compagnie  y  fait ,  quoique  très-avan- 
tageux ,  est  borné.  U;ne  politique  sage  et  exempte 
de  toute  espèce  d'ambition ,  une  conduite  équi- 
table envers  ses  administrateurs  et  les  agents 
indiens  que  cette  Compagnie  emploie  pour 
l'aider  dans  ses  échanges ,  lui  ont  constamment 
(attiré  l'estime  des  Indous,  et  .fait  réussir  toutes 
Tome  L  25 


386  VUES     POLITIQUES 

les  transactions  commerciales  que  les  Danois 
ont  entreprises  dans  ces  contrées. 

Trinkbar,  situé  vers  le  bas  de  la  côte  de 
Coromandel ,  près  de  Karikal ,  est  le  principal 
établissement  de  la  Compagnie  de  Copenhague. 
C'est  une  petite  ville  régulièrement  bâtie ,  for- 
tifiée avec  art  ;  elle  est  placée  dans  un  site 
agréable ,  salubre  et  avantageux  au  commerce 
par  sa  proximité  du  petit  royaume  de  Tan- 
jaour ,  pays  riche  et  populeux. 

Elle  fut  d'un  grand  secours  aux  habitants  de 
Pondiclîéry  lors  des  revers  que  les  Français 
éprouvèrent  aux  Indes  en  1761.  Jamais  ils 
n'oublieront  les  services  que  les  Danois  leurs 
rendirent,  et  l'accueil  favorable  qu'ils  reçurent 
de  ]NL  Abestcy ,  à  cette  époque  gouverneur  de 
Trinkbar.  C'est  avec  un  plaisir  bien  vif  que  je 
paie  mon  tribut  d'éloge  et  même  de  reconnais- 
sance à  ce  directeur  général  des  comptoirs  da- 
nois, pour  les  services  qu'il  a  rendus  à  mes 
compatriotes  malheureux ,  et  chassés  de  leurs 
habitations,  et  particulièrement  à  ma  mère^ 
qui  se  réfugia  à  Trinkbar ,  après  avoir  vu  ren- 
verser sa  maison  de  Pondichéry.  Cet  homme 
honnête  et  essentiellement  bon  n'existe  plus 
depui^  plusieurs  années;  mais  je  n'en  dois  pas 
^noins  à  ises  mânes  de  chercher,  autant  qu'il 
est  en  moi ,  à  éterniser  dans  la  mémoire  de 
•touts  les  Français  le  souvenir  de  sa  justice  et 
•de  sa  générosités 


SUR   LES   ÉTABLISSEMENTS,    etC.      SQ'f 

C'est  particulièrement  aux  talents  et  aux  soins 
de  cet  administrateur  que  les  Danois  doivent 
d'avoir  habilement  réuni  dans  Trinkbar  tant 
d'ouvriers  qui  s'occupent  à  fabriquer  presque 
toutes  les  espèces  de  marchandises  désignées 
sous  le  nom  de  marchandises  de  la  côte ,  et 
dont  se  composent  les  cargaisons  des  navires  de 
la  Compagnie  des  Indes  de  Copenhague. 

Elle  possède  encore  sur  la  côte  de  Malabar 
un  très-petit  comptoir  nommé  Coleche ,  où 
elle  fait  ses  achats  de  poivres,  qui  sont  entre- 
posés à  Trinkbar  ,  d'où  on  les  expédie  en 
Europe.  Les  transactions  de  cette  Compagnie 
étant  peu  considérables  comme  je  viens  de  le 
dire ,  elle  n'a  pas  dû  entretenir ,  de  même  que 
la  France  et  la  Hollande ,  un  nombre  plus  ou 
moins  considérable ,  de  factoreries  et  d'agents 
de  commerce  dans  les  diverses  marchés  de 
rindoustan. 

Dans  le  Gange ,  elle  possède  le  comptoir  de 
Sirampour ,  que  j'ai  placé  sur  la  carte  topo- 
graphique qui  se  trouve  à  la  tête  de  cet  ou- 
vra<;e.  Les  Danois  lui  ont  donné  le  nom  de 
Fréderiknagor  y  du  nom  de  leur  roi  régnant; 
mais  les  Indous ,  plus  familiarisés  avec  le  pre- 
mier ,  ne  le  désignent  que  sous  le  nom  de  *Sï- 
rampour. 

Fréderiknagor  et  Trinkbar  se  sont  considé- 
rablement accrues  depuis  1762 ,  en  profitant 
des  revers  survenus  à  Pondichéry  et  au  comp- 

25*       ' 


388  VUES     POLITIQUES 

toir  de  Chandernagor.  La  Compagnie  danoise 
a  une  belle  factorerie  à  Patna,  dans  la  province 
de  Bâar ,  pour  favoriser  les  achats  de  salpêtre 
et  des  baffetas  qui  se  fabri(juent ,  tant  dans  cette 
ville  que  dans  les  manufactures  du  pays  de 
Bënarès.  Ces  articles  sont  les  principaux  de  ses 
exportations  du  Bengale ,  où  elle  envoie  un  ou 
deux  vaisseaux  par  année ,  du  port  de  huit  à 
neuf  cents  tonneaux  chaque. 

Cette  Compagnie  n'ayant  jamais  voulu  for- 
mer aucune  relation  politique  avec  les  princes 
de  rindouslan ,  ne  s'est  jamais  vu  susciter  aucun 
trouble  de  la  part  des  autres  puissances  euro- 
péennes ,  non  plus  que  de  celles  de  Tlndou- 
stan.  Un  seul  roi  de  Tanjaour  ,  sur  le  territoire 
duquel  est  située  la  ville  de  Trinkbar,  vou- 
lut, par  un  caprice  inexplicable,  exiger  de 
ce  comptoir  une  contribution  arbitraire.  Le 
commandant  se  renferma  dans  la  ville  ,  et 
soutint  avec  fermeté  un  blocus  de  cinq  à  six 
semaines  qite  le  roi  Tanjaourien  vint  former 
devant  cette  place ,  sans  jamais  avoir  osé  y 
mettre  le  siège.  Cette  situation  ,  plus  gênante 
pour  les  habitants ,  qui  ne  pouvaient  sortir  de 
la  ville  ou  s'en  écarter,  qu'elle  n'alarmait  le 
gouverneur  de  Trinkbar ,  porta  ce  dernier  à 
offrir  luie  modique  somme  à  ce  prince  , 
nommé  Ragogi ,  qui  l'accepta  bien  vite ,  pour 
couvrir  sa  courte  honte,  quoique  cette  somme 
ne  put  pas ,  a  beaucoup  près  »  l'indemniser  des 


SUR   LES   ETABLISSEMENTS^    etC.      389 

frais  d'armement  que  lui  avait  coulé  cette  at- 
taque dérisoire  ou  levée  dé  bouclier. 

Vers  le  milieu  du  siècle  précédent ,  Tempe-, 
reur  d'Allemagne  encouragea  les  négociants  de 
Vienne  à  former  une  société  de  commerce  pour 
essayer  des  échanges  avec  Tlndoustan.  Cette 
Compagnie  impériale ,  assurée  de  la  protection 
du  monarque 9  et  désirant  lui  plaire,  arma 
quelques  navires  à  Ostende ,  qui  vinrent  tenter 
la  fortune  sur  les  plages  de  la  presqu'île  ainsi 
que  dans  le  Gange.  Elle  débuta  par  former 
des  comptoirs ,  sans  examiner  les  dépenses  ex- 
cessives que  ces  établissements  exigeaient  ;  et 
peut-être  même  sans  beaucoup  consulter  l'état 
de  sa  caisse ,  afin  de  proportionner  les  dépenses 
aux  bénéfices  qu'elle  pourrait  faire. 

Par  cette  conduite ,  les  choses  ne  pouvaient 
tourner  qu'à  sa  destruction  prochaine  ;  et  au 
lieu  de  profit ,  elle  épuisa  ^  dès  la  première  ex- 
pédition ,  toute  la  mise  de  fonds  que  les  actions 
avaient  produite.  Ses  chargements  de  retour  ne 
se  firent  qu'à  crédit ,  que  quelques  négociants 
indous  voulurent  bien  lui  fournir  ;  mais  cette 
ressource  était  précaire.  La  vente  de  cette 
cargaison  ne  put  que  remplir  les  engagements 
pris  avec  les  Indous ,  qui  avaient  livré  avec 
la  plus  grande  confiance  leurs  marchandises , 
sous  la  simple  garantie  des  employés  restés  dans 
l'Inde ,  dans  les  différents  lieux  où  l'on  avait 
îeté  les  fondements  des  établissements  de  la 


SgO  VUES      POLITIQUES 

Compagnie  impériale.  Ainsi ,  Ton  vit  s'élever 
et  disparaître  ,  presque  dans  la  même  année , 
les  comptoirs  de  Coblentz  et  de  Congimer  sur 
la  côte  de  Coromandel ,  et  celui  de  Bankibasar 
dans  le  Bengale.  La  position  de  ces  établisse- 
ments était  avantageuse  sans  doute ,  et  il  n'y 
a  pas  à  douter  que  la  Compagnie  impériale , 
si  elle  avait  été  bien  dirigée ,  n'eût  fait  d'ex- 
cellentes spéculations.  Cependant  elle  a  échoué 
par  des  causes  que  je  vais  exposer ,  et  qu'il 
était  facile  de  prévoir. 

Les  transactions  commerciales  avec  Tlndou- 
stan  exigent  trois  choses  indispensables  pour 
être  faites  avec  succès;  savoir:  i°.  un  capital 
considérable  ;  2**.  une  connaissance  parfaite 
des  diverses  qualités  de  marchandises ,  et  des 
lieux  où  elles  se  manufacturent  ;  3**.  une  cor- 
respondance exacte  et  très-suivie  entre  les 
agents  résidants  dans  l'Inde  et  ceux  de  l'Eu- 
rope ,  pour  que  les  achats  et  l'envoi  des  mar- 
chandises de  vente ,  soit  en  Europe ,  soit  dans 
l'Inde ,  puissent  ne  pas  rester  long-temps  sta- 
tionnaires.  Telles  sont  les  conditions  prélimi- 
naires et  indispensables  pour  faire  avanta- 
geusement le  commerce  avec  cette  partie  du 
monde.  Aucune  de  ces  conditions^  disons-le 
franchement ,  ne  se  trouvant  dans  la  Compa- 
gnie impériale  ,  elle  a  dû  nécessairement 
échouer.  Ce  que  je  dis  ici  de  l'essai  commer- 
cial dç  ceUe  Compagnie  et  des  causes  de  sa 


SUR   LES   ÉTABLISSEMENTS,    etc.      3gi 

chute ,  doit  s'appliquer  au  non-succès  et  à  la 
ruine  de  toutes  les  maisons  particulières  de 
commerce  qui  ont  tenté  de  faire  des  spécula- 
tions avec  rindoustan. 

En  1776 ,  M.  Boltz ,  homme  de  génie ,  qui 
a  été  au  service  de  la  Compagnie  d'Angleterre 
pendant  plusieijrs  années^  vint  proposer  ses 
services  à  plusieurs  négociants  de  Vienne.  Les 
connaissances  qu  il  avait  acquises  sur  le  com- 
merce de  rinde  pendant  une  assez  longue  rési- 
dence faite  au  Bengale ,  et  les  ressources  de 
son  imagination  qui   lui  donnait  beaucoup 
de  facilité  à  s'énoncer ,  déterminèrent  ces  spé- 
culateurs à  faire  un  nouvel  effort  pour  rele- 
ver ,  s'il  était  possible ,  le  crédit  de  leur  an- 
cienne Compagnie ,  et  réparer  les  pertes  con- 
sidérables qu'elle  avait  faites  dans  ses  premières 
tentatives.  Mais  ces  projets ,   quoique  dirigés 
par  un   personnage  doué  de    beaucoup   de 
talents ,  qui  avait  servi  nombre  d'années  une 
célèbre  société  de  commerce  teot  que  la  Com- 
pagnie d'Angleterre ,  et  qui  avait  dû ,  pendant 
ce  temps ,  s'instruire  de  tous  les  détails  propres 
à  conduire  avantageusement  des  spéculations 
dans  ce  pays  9  échouèrent  cependant ,  et  ne 
réussirent  pas  mieux  sous  ses  auspices  que  lors 
de  la  première  tentative  dont  j'ai  parlé.  De  tek 
résultats  ne  sont  pas  encourageants ,  ni  propres 
à  faire  tenter  de  nouveaux  essais.    Tout  en 
rendant  justice  au  mérite  et  aux  talents  distin- 


892  VUES     POLITIQUES 

gués  de  M.  Boltz  ^  en  ce  qui  concerne  la  direc- 
tion de  semblables  opérations  commerciales , 
je  ne  puis  m'empêcher  de  dire ,  qu'entre  touts 
les  agents  que  la  Compàgtiiê"  6^  Vienne  pou- 
vait choisir  pour  lui  confier  la  direction  de 
ses  intérêts  dans  Tlnde ,  M.  Boltz  ,  excellent 
d'ailleurs  pour  donner  de  sag^  conseils ,  des 
avis  lumineux  ,  n'était  pas  néanmoins  celui 
qu'il  convenait  de  charger ,  en  qualité  de  su- 
brécargue  dans  ce  pays ,  de  la  vente  et  des 
achats  des  marchandises  d'importation  et  d'ex- 
portation. Les  plus  petites  causes ,  on  le  sait, 
produisent  souvent  les  plus  grapds  effets  ,  et 
l'inimitié ,  qui  a  tant  de  part  à  la  non-réussite 
des  actions  de  l'homme ,  a  dû  faire  nécessai- 
rement échouer  toutes  les  transactions  que 
M.  Boltz  devait  se  proposer  de  faire  dans  l'Inde 
pour  la  prospérité  de  ses  commettants  d'Alle- 
2nagne. 

11  me  reste  à  faire  connaître  les  établisse- 
ments du  Po?  'igal ,  pour  cômpletter ,  autant 
qu'il  est  en  moi ,  le  tableau  que  je  me  suis 
proposé  de  faire  de  toutes  les  possessions  des 
Européens  dans  l'Inde.  Cette  Puissance ,  qui 
avait  formé  tant  d'établissements,  soit  sur  les 
côtes  occidentales  ou  orientales  de  la  presqu'île , 
soit  sur  le  Gange ,  ou  sur  les  rives  du  Brou- 
mapoutre  et  du  Gemna ,  se  les  est  vu  succes- 
sivement arracher  par  les  Bataves  et  par  les 
Anglais,  de  telle  sorte  qu'il  ne  restç  à  cette 


SUR   LES   ÉTABLISSEMENTS,   etC.      393 

Couronne  qvie  Tîle  de  Goa ,  et  quatre  très- 
petits  districts  stu*  la  côte  du  Conkan ,  dans 
le  voisinage  de  cette  même  île ,  qui  est  le  chef- 
lieu  de  ces  possessions;  car  on  ne  saurait  ap- 
peler comptoir  de  cliétives  résidences  comme 
Diou  ,  Mangalor ,  Calicute ,  Sainl-Thomé  ,  et 
le  Bandel  :  touts  ces  établissements ,  sMl  m'est 
permis  de  leur  donner  ce  nom ,  étant  devenus 
de  simples  couvents  de  religieux  de  différents 
ordres ,  qui  n'y  exercent  aucune  fonction  ad- 
ministrative ,  ni  aucun  acte  souverain ,  hors 
celui  d'arborer ,  les  jours  des  dimanches  et  des 
fêtes ,  le  pavillon  du  roi  de  Portugal ,  qui  ne 
jouit  plus  de  la  considération  dont  ce  drapeau 
était  environné  dans  les  premières  années  qui 
suivirent  l'époque  où  Gama  aborda  sur  les  ri- 
vages de  rindoustan. 

L'île  de  Goa ,  long-temps  célèbre  ,  non  par 
l'industrie  de  ses  habitants ,  mais  parce  que  cette 
ile  ,  favorablement  située ,  offre  un  très  -  bon 
port ,  où  touts  les  bâtiments  du  commerce  en- 
trent facilement ,  y  recevait  autrefois  toutes  les 
cargaisons  envoyées  des  différents  marchés  du 
pays ,  et  delà  ces  marchandises  étaient  cxpor** 
tées  à  Lisbonne.  Présentement  le  commerce  de 
cette  ville  se  réduit  à  une  petite  quantité  de 
cachou ,  que  les  religieuses  fabriquent ,  et  aux 
mangues  (i)  ,  fruits  délicieux  de  l'Indoustan , 

(i}£ii  indou-stani ,  ce  fruit  se  nomme  hame  ;  dans  les  idiomes 
que  Ton  parle  sur  le»  côtes  on  le  nomme  mankai  lorsqu'il  est 


3g4  VUES      POLITIQUES 

que  les  malheureux  habitants  cultivent  avec 
art  et  avec  beaucoup  de  soin  ;  tellement  que 
les  mangues  de  Goa  sont ,  en  général ,  réputés 
les  meilleurs  de  touts  ceux  que  produisent  les 
côtes  du  couchant  de  la  presqu'île.  Sous  les 
rapports  politiques,  l'île  de  Goa%  par  sa  situa- 
tion très-rapprochée  des  états  du  Pécheva  ,  ou 
chef  suprême  des  Marates ,  peut  le  tenir  en 
échec,  et  empêcher  ce  prince  de  faire  aucune 
expédition ,  ou  d'entreprendre  aucune  guerre 
sur  le  pays  des  autres  Puissances  plus  ou  moins 
éloigné  du  sien,  11  ne  serait  donc  pas  surpre- 
nant que  la  Grande-Bretagne ,  dont  les  vues 
ambitieuses  ne  seront  assouvies  que  lorsqu'elle 
aura  entièrement  soumis  la  presqu'île  ,  ou 
rendu  touts  les  souverains  de  cette  partie  ses 
tributaires  et  ses  vassaux  ;  il  ne  serait  pas  éton- 
nant y  dis  je ,  qu'elle  ne  s'emparât  entièrement 
de  la  ville  de  Goa ,  pour  parvenir  plus  sûre- 
ment et  plus  tôt  à  ce  qu'elle  désire  ,  la  sou- 
veraineté absolue  et  totale  de  la  Péninsule. 

Pour  indemniser  le  Portugal  de  la  perte  de 
cette  île ,  qui  au  reste  ne  lui  est  pas  très-im- 
portante^ il  se  pourrait  que  le  cabinet  de  Lon- 
dres augmentât  de  quelques  contrées  voisines 
les  quatre  districts  dont  je  viens  de  parler  plus 
haut ,  districts  que  les  Portugais  nomment  fas- 


vert,   et  manpaion  quand  il  est  mûr.  C'est  de  ces  mots  que  les 
Lurupéens  l'ont  noiiimé  manque* 


SUR    LES   ÉTABLISSEMENTS,    CtC.       3c)5 

tueuscment  :  le^  Provinces  royales  en  terre  ^ 
ferme. 

Déjà  maîtres  de  Mangalor ,  de  Bombay  et 
de  Sut'ate,  s'ils  deviennent  possesseurs  dé  Goa, 
les  Anglais  ne  permettraient  plus  au  Pêcheva , 
ainsi  qu'à  aucun  des  autres  souverains  de  la 
république,  ou  confédération  marate,  de  faire 
le  plus  petit  mouvement  sans  leur  autorisation 
expresse  ou  tacite. 

Si  je  développais  les  détails  des  moyens  que 
tant  de  puissance  acquise  dansrin,doustan  don- 
neront à  la  Grande-Bretagne ,  on  en  verrait 
jaillir  les  preuves  nombreuses  et  frappantes  d« 
de  toutes  mes  assertions  sur  les  forces  de  cet 
Etat ,  et  l'on  penserait  avec  l'auteur  de  Y  His- 
toire philosophique  et  politique  ,  que  de  si 
grands  moyens  réunis  dans  les  mêmes  mains , 
doivent  allarmer  l'Europe  entière. 

L'agrandissement  de  l'Angleterre  avait  été 
prévu  par  Raynal;  m^H-méme  je  l'ai  pressenti 
et  je  l'ai  indiqué  dans  plusieurs  notices  que 
j'ai  publiées  dans  nos  feuilles  périodiques  ,  de- 
puis mon  retour  de  l'Inde  :  j'ai  fait  plus  ,  car 
j'ai  remis  cinq  mémoires  politiques,  depuis 
1790  jusqu'en  1800,  dans  lesquels  j'indiquais 
les  craintes  que  l'on  devait  avoir  et  les  moyens 
d'arrêter  les  accroissements  ultérieurs  et  l'agran- 
dissement de  cet  énorme  et  redoutable  colosse. 

La  France  seule ,  beaucoup  plus  intéressée 
dans  ces  résultats  que  les  autres  Puissances  ju- 


SgS   VUES  POLITIQ.  SUR  LES  ETÀBUSSEM.,  etC. 

ropéennes ,  devait  employer  toutes  ses  forces 
pour  s'opposer  à  ces  conquêtes  des  Anglais 
dans  rindoustan.  Et  s'il  est  vrai  de  dire  que 
les  corps  politiques  ont  une  partie  plus  sen- 
sible ,  ainsi  que  les  corps  humains ,  sur  laquelle 
doivent  être  dirigés  touts  les  coups  d'un  ennemi 
éclaire ,  c'est  sur  les  possessions  britanniques 
de  l'Inde  que  touts  nos  efforts  auraient  dû  se 
porter.  Privée  des  ressources  immenses  que 
l'Angleterre  obtient  de  ces  possessions  ,  et  li- 
vrée à  celles  de  son  pays ,  son  existence  était 
précaire,  et  les  justes  sujets  des  allarmes  de  la 
France  et  de  l'Em'ope  se  seraient  naturellement 
et  graduellement  évanouis. 


397 


IMPORTATIONS. 

1 L  est  nécessaire  de  commencer  le  tableau  du 
commerce  des  peuples  de  l'Europe  avec  Tln- 
doustan  par  celui  de  leurs  importations.  L'Eu- 
rope n'a  que  peu  d'objets ,  soit  dans  les  pro- 
ductions de  son  sol ,  soit  dans  celles  de  son 
industrie  qui  conviennent  aux  Indous.  Il  est 
donc  de  la  plus  grande  utilité  de  connaître 
quels  sont  les  articles  que  l'on  doit  envoyer  de 
préférence ,  dont  on  peut  se  défaire  prompte- 
ment  et  avec  bénéfice ,  par  la  vente  ou  les 
échanges  contre   ceux   de  l'Indoustan.   Une 
mise  de  fonds  considérable ,  des  dépenses  plus 
considérables  encore ,  à  cause  de  la  longueur 
des  traversées  et  des  relâches ,  une  dispropor- 
tion étonnante  entre  la  valeur  de  la  cargaison 
importée  d'avec  celle  que  l'on  veut  exporter, 
la  difficulté  d'établir  un  crédit  chez  un  peuple 
dont  les  usages  sont  si  différents  des  nôtres , 
dont  nous  ignorons  l'idiome ,  tels  sont  les  prin- 
cipaux obstacles  qui  augmentent  les  embarras 
naturels  que  l'on  rencontre  toutes  les  fois  qu'il 
s'agit  d'établir  des  relations  entre  différents 
peuples,  et  surtout  d'obtenir  chez  une  natioa 
le  crédit,  la  confiance  que  repoussent  toujours 
l'absence  ou  la  difficulté  des  communications 


3g8  IMPOllTÀTIONS. 

sociales.  Sons  tous  ces  rapports ,  il  est  évidem-' 
ment  de  la  plus  grande  importance  de  con- 
naître quels  sont  les  articles  les  plus  avanta- 
geux ,  produits  par  notre  sol  ou  notre  indus- 
trie ,  dont  ou  devra  assortir  les  cargaisons 
que  Ton  veut  importer. 

C'est  uniquement  de  cette  connaissance  des 
objets  nécessaires  aux  Indous ,  et  desquels  nous 
pouvons  composer  nos  cargaisons,  que  dépend 
le  succès  de  nos  transactions  commerciales. 

Toutes  les  Nations  européennes  qui  commer- 
cent avec  rindoustan ,  y  importent  à-peu- près 
les  mêmes  articles.  Je  ne  diviserai  pas  ces  ob- 
jets par  les  importations  de  chacune  de  ces 
Nations ,  puisque  ce  sont  les  mêmes.  Le  pre- 
mier, le  plus  important  de  touts  c'est  l'or  et 
l'argent  :  car ,  en  supposant  que  la  cargaison 
d'un  navire  soit  bien  assortie ,  promptement 
débitée,  et  vendue  aussi  avantageusement  qu'il 
est  possible,  on  aura  à  payer  une  somme  au 
moins  du  double  de  la  valeur  des  objets  im- 
portés. 

En  général ,  on  fait  entrer  dans  les  cargai- 
sons pour  l'Inde  un  quart  du  port  des  vais- 
seaux ,  et  quelquefois  un  tiers ,  en  fer  ,  cuivre 
et  plomb  ;  la  moitié  en  draps  légers ,  et  un 
i^ixième ,  ou  un  tiers  ^  en  vin  de  Bordeaux  ,  le 
seul  de  towts  les  vins ,  avea  celui  de  Madère , 
qui  puisse  être  porté  dans  ce  pays. 

Je  vais  présenter  quelques  considérations 


IMPORTATIONS.  899 

sur  ces  trois  articles ,  et  faire  connaître  ce  que 
mes  observations  sur  les  lieux  mêmes,  pendant  * 
un  séjour  de  vingt  années ,  m'ont  mis  à  portée 
de  transmettre. 

L'indoustan  ne  produit  que  peu  de  fer  ,  et 
celui  que  Ton  y  fait  avec  le  minerai,  qui  se 
prend  à  la  surface  des  mines ,  (  car  Tlndou  ne 
s'est  point  attacha  à  l'art  de  les  exploiter  ^  ou 
d  u  moins  dans  toute  leur  profondeur  ,  )  est  si 
doux ,  si  liant  qu'il  n'est  propre  qu'à  un  très- 
petit  nombre  d'ouvrages,  tel  qu'à  faire  des  clefc, 
des  chaînes  et  d'autres  instruments  semblables. 
Mais  il  serait  impossible  de  l'employer  à  faire 
des  cercles  et  des  bandes  de  roues,  même  pour 
la  voiture  la  plus  légère,  car  après  quelques 
jours  de  travail  les  roues  se  trouveraient  dé- 
ferrées. 11  en  serait  de  même  des  autres  ou^ 
vrages  de  forge ,  et  quil  est  inutile  de  détailler 
ici.  Mais  en  revanche  le  fer  de  l'Indoustan  , 
par  sa  grande  ductilité,  est  préférable  pour 
faire  les  canons  de  fusil,  à  celui  d'Europe.  Les 
fers  que  l'on  veut  importer  doivent  être  bien 
forgés,  d'une  bonne  qualité ,  ni  aigres ,  ni  cas- 
sants. On  doit  les  assortir  de  manière  à  ce  que 
la  moitié  soit  en  barres  plattes  de  tout  calibre  ^ 
c'est-à-dire,  depuis  trois  pouces  jusqu'à  six  à 
sept  lignes;  un  tiers  en  fer  que  nous  nommons 
carrion  ,  et  un  sixième  de  la  qualité  eu  verge. 
Le  fer  feuillard  ne  se  vendrait  pas. 

Toutes  ces  espèces ,  livrées  en  gros ,  se  ven-» 


400.  IMPORTATIONS. 

dent  à  raison  de  35  à  36  frans  le  quintal  poids 
•  de  marc  ,  et  donnent  lieu  à  une  consommation 
annuelle  évaluée  à  la  somme  approximative 
de  5,000^000. 

Aciers. 

L'acier  de  l'Inde  est  excellent;  il  se  fait  avec 
du  manganèse  ;  c'est  tout  de  l'acier  fondu. 
Celui  que  l'on  y  importe  de  l'Europe,  en  pe- 
tites barres  carrées  et  plattes,  se  vend  en  gros^ 
au  prix  de  48  à  5o  fr.  le  quintal.  Somme  ap- 
proximative ,  3oo,ooo  fr. 

Cuwres* 

Le  cuivre  rouge  est  le  seul  que  recherchent 
les  Indous.  Le  cuivre  jaune  ne  s'y  vendrait 
pas  ;  ou  ,  si  on  l'achetait ,  ce  ne  serait  que 
beaucoup  au-dessous  du  prix  d'Europe.  Il  n'est 
pas  autant  estimé  que  celui  qui  se  fait  dans  le 
pays  avec  le  zinc  c^t  le  cuivre  rosette  qu'on  y 
porte ,  et  qui  est  mc^ins  cassant  que  le  nôtre  » 
et  a  une  couleur  plus^  belle  et  pl.us  blanche. 

Pour  que  les  cuivres  que  nous  portons  soient 
bien  assortis  au  gré  des  acheteurs  ,  il  doit  y 
avoir  au  moins  une  moitié  en  lingot ,  un  tiers 
en  planche  de  six  a  dix  pouces ,  et  de  douze 
sur  quinze;  enfin  un  sixième  seulement  en 
feuilles  ou  laminé. 

L'Indoustan  ne  possède  point  de  mines  de 
cuivre ,  si  ce  n'est  dans   quelques-unes   des 

montagnes 


IMPORTATIONS.  40I 

montagnes  qui  séparent  ce  pays  de  celui  du 
Tibet,  ou  du  royaume  d'Avan.  Les  Anglais  ont 
cherche  à  tirer  quelque  parti  de  celui  qui  se 
trouve  dans  les  provinces  soumisçs  à  leur  do- 
mination ,  mais  il  est  d'une  si  mauvaise  qua- 
lité, qu'ils  se  Sont  vus  obligés  d'en  fabriquer 
de  la  petite  monnaie ,  pour  se  dédommager  des 
frais  d'exploitation. 

On  porte  dans  l'Inde  quelque  peu  de  cuivre 
du  Japon  ,  que  les  Hollandais  seuls  obtiennent  ; 
on  sait  qu'ils  sont  les  seuls  qui  fréquentent  le 
Japon. 

Les  prix  des  cuivres  importés,  varient  se- 
lon les  besoins  et  la  quantité  de  l'importation. 
Mais  le  prix  ordinaire  dans  les  ventes  des  com- 
pagnies ,  et  en  gros  j  se  fixe  aux  environs  de 
600  fr.  le  bar ,  poids  dés  Indes ,  pesant  quatre 
cent  quatre-vingt  livres  poids  de  marc ,  ou  de 
125  fr.  le  quintal.  Consommation  approxima- 
tive ,  7,400,000  fr. 

La  tôle  et  le  fer-blanc  n'y  sont  d'aucune  im- 
portance. La  quincaillerie,  même  la  mieux 
travaillée  et  la  plus  finie,  n'étant  point  utile 
aux  Indous ,  n'est  pas  un  objet  d'importation. 
Ces  articles  sont  abandonnés  aux  matelots  et 
aux  pilotes  des  vaisseaux ,  comme  objets  de  pa- 
cotille. La  masse  de  ces  articles,  qui  ne  s'élève 
tout  au  plus  qu'à  la  modique  somme  de  i  o  à 
1 2  mille  pagodes,  n'est  achetée  que  pour  l'usage 
des  Eutopéens  qui  habitent  le  pays  ;  la  moitié 
Tome  L  26 


402  IMPORTATIONS. 

aa  plus  est  portée  dans  les  provinces  de  Tin- 
lérieur,  pour  les  vendre  aux  Mogols^  Somme 
approximative  en  francs.  91,860. 

L'horlogerie  n'est  pa>  un  article  plus  riche 
pour  le  commerce;  il  est  peu  d'jndous  à  qui 
on  voie  une  montre  ,  et  un  moindre  nombre 
encore  qui  ait  des  pendules. 

Les  princes  mogols  en  ont  toujours,  à  la  véri- 
té, une  grande  quantité  ;  mais  ils  les  ont  reçues 
en  présent  des  chefs  des  établissements  euro- 
péens :  ils  en  achètent  rarement. 

Les  modes  ne  variant  point  chez  ce  peuple, 
et  Tusage  les  établissant  toutes ,  il  s'ensuit  que 
ni  les  Indous  ,  ni  les  Mogols  ne  portent  point 
de  montres. 

Le  commerce  d'horlogerie  qui  a  fait  tant 
de  progrès  en  Europe  depuis  un  demi-siècle, 
ne  s'est  pas  accru  dans  l'Indoustan.  Il  n'y  a 
pas  lieu  de  croire  qu'il  s'y  étende  jamais 
davantage  ;  car  quoique  la  civilisation  existe 
aux  Indes,  ce  peuple  ne  met  pas,  comme 
nous ,  au  rang  de  ses  jouissances  précieuses 
la  possession  de  l'instrument  qui  sert  à  mesu- 
rer le  temps.  La  régulaiùté  sévère  de  ses  mœurs, 
ses  occupations  toujours  et  constamment  les 
mêmes  dans  chaque  caste ,  le  peu  de  moments 
de  la  journée  que  chaque  individu  emploie  à 
se  reposer,  seul  plaisir  qu'il  se  donne  habi- 
tuellement, enfin  des  jours  que  marque  et 
mesure  la  présence  habituelle  du  soleil ,  plus 


f 

IMPORTATIONS.  4o3 

invariable  dans  son  cours  que  nos  meilleures 
montres,  tout  cela  dispense  ce  peuple  jno- 
dérë  dans  ses  désirs ,  et  peu  adonné  à  nos  fu- 
tiles amusements  de  société ,  du  besoin  d'avoir, 
comme  les  Européens ,  un  instrument  qui  lui 
serve  à  distribuer  le  temps  et  le  fasse  apercevoir 
de  son  passage. 

La  bijouterie  et  la  jouaillerie  européennes 
n'étant  pas  de  mode  chez  les  Indous ,  ne  sau- 
raient être  un  article  avantageux  d'importa- 
tions. Les  seuls  Européens  résidants  parmi  eux 
en  font  usage. 

L'orfèvrerie  n'y  a  pas  plus  de  faveur  que 
les  deux  précédents  articles.  L'Indou  ne  se  sert 
ni  de  nos  couverts  pour  manger ,  ni  de  nos  va- 
ses d'argent  ou  de  vermeil  ;  les  feuilles  de 
bananniers ,  ou  celles  de  quelques  autres  ar- 
bres, réunies  ensemble  à  l'aide  d'une  petite 
épingle  faite  avec  la  tige  d'une  espèce  de  paille, 
façonnées  en  assiettes  oii  en  godets ,  lui  tien- 
nent lieu  de  nos  assiettes  et  de  nos  saucières. 
Celte  vaisselle  que  lui  fournit  la  nature  dansf 
toutes  les  saisons,  ne  sert  qu'une  fois;  elle  est 
toujours  propre ,  et  ces  vases ,  qui  sont  jetés 
après  le  repas ,  ne  laissent  à  craindre  aucune 
suite  ni  de  la  négligence ,  ni  de  la  malpro- 
preté. 

C'est  donc  par  propreté  et  par  principe  d'hy- 
giène, que  rindou  ne  mange  pas  dans  des  as- 
siettes ni  avec  des  couverts;  sa  main  droite» 

^6* 


404  IMPORTATIONS* 

qu'il  a  soin  de  tenir  toujours  très-propre ,  en 
la  lavant  souvent ,  et  en  ne  la  faisant  servir 
qu  a  manger  ou  à  écrire,  lui  tient  lieu  de  nos 
couverts.  C'est  aussi  par  propreté ,  et  je  dirai 
.par  une  coquetterie  recherchée,  qu'il  se  fait 
servir  par  les  jolies  mains  de  son  épouse  ,  qui 
est  le  chef  de  la  maison  ,  du  ménage  et  de  la 
cuisine  d'un  Indien ,  quelque  soit  l'état  de  sa 
fortune  et  sa  profession. 

La  bijouterie  est  encore  dans  l'îndoustan  ce 
qu'elle  y  était  du  temps  de  Brouma;  l'Indou 
n'aime  point  le  changement,  n'est  pas  sujet 
aux  caprices  qui  donnent  du  prix  à  la  nou- 
veauté ;  inférieur  dans  tous  les  genres  de  tra- 
vail où  il  faut  réunir  la  beauté  des  formes,  le 
goût  du  dessin  et  la  délicatesse  du  fini ,  il  exé- 
cute cependant  tous  les  modèles  et  tous  les 
dessins  qu'on  lui  donne.  Les  orfèvres  savent 
très-bien  allier  et  mélanger  les  divers  métaux , 
et  ils  £out  snv  leurs  choTTibous  (i)des  ouvrages 
très-difficiles,  minutieux  et  qui  nous  parais- 
sent bizarres ,  parce  qu'ils  sont  d'un  goût  qui 
n'est  pas  le  nôtre.  Vous  prendrez  une  idée  assez 
juste  des  bijoux  indous ,  en  voyant  ceux  que 
^  nous  exécutions  encore  en  Europe  il  y  a  quel-  . 
ques  siècles ,  et  sur  lesquels  on  peut  rémarquer 
/plusieurs  su  jets  représentés  avec  le  seul  secours 


(i)  Ce  sont  des  espèces  de  cruches  qui  ont  la  forme  d'nne 
poire. 


IMPORTATION   6.  4o5 

de  For ,  de  plusieurs  couleurs ,  et  de  Targent 
différemment  combinés  dans  un  cbamp  plein. 
Tout  Tartifice  de  ces  bijoux  consiste  en  une 
infinité  de  petites  pièces  rapportées  et  soudées 
sur  le  fond ,  qui ,  par  la  différence  de  leurs 
couleurs ,  détachent  du  cbamp  tous  les  sujets 
distincts ,  et  les  font  ressortir  agréablement» 

Les  orfèvres  indous  excellent  dans  les  ou- 
vrages de  filigranes ,  qui  sont  beaucoup  mieux 
exécutés  encore  que  ceux  qui  se  fabriquent  à 
Paris  et  à  Venise, 

Les  petits  cabarets  èi  émaux ,  des  bouteilles 
aussi  émaillées ,  pour  contenir  de  Teau  rose  » 
que  Ton  présente  aux  personnes  qui  viennent 
en  visite ,  et  avec  laquelle  on  les  asperge  » 
sont  assez  bien  vendus  ;  mais*  il  faut  que  Té- 
mail  soit  manié  avec  grâce ,  quMl  ait  la  variété^ 
la  fraîcheur,  Tempàtement  qui  lui  donnent 
tout  le  gracieux  et  le  coloris  de  la  nature. 

Leâ  Indous ,  qui  possèdent  les  plus  belles 
pierres  précieuses  du  monde  »  quUls  exploitent 
dans  les  mines  du  pays  Colconda  (Golconde , 
diaprés  notre  manière  de  prononcer  ) ,  n'atta- 
cberoient  point  de  prix  à  celles  que  nous  leur 
porterions  ;  ils  ne  font  cas  de  ces  pierres ,  que 
pour  la  valeur  de  la  pierre  en  elle-même  »  et 
nullement  à  cause  de  notre  taille.  Presque  touts 
les  diamans ,  saphirs ,  rubis  et  émeraudes  qu'ils 
emploient  en  bijoux  de  têtes ,  d'oreilles  et  en 
bagues,  sont  bruts;  ils  ne  taillent  que  les  amé- 


'4o6.  IMPORTATIONS. 

thystes  ,les  topases  et  les  aigues-marines;  mais 
ils  préfèrent  celles  qui  sont  taillées  par  Içs  la- 
pidaires de  rinde.  Ces  pierres  n'ont  jamais  cette 
vivacité  et  cet  éclat  que  leur  donne  la  taille 
européenne  »  mais  elles  ^  sont  nettes  et  sans 
glaces. 

Les  princes  ont  quelquefois  des  bagues  de 
diamants  d'un  grand  prix ,  qui  ont  été  taillées 
par  les  artistes  européens.  Les  naturels  du 
pays  qui  connaissent  parfaitement  toutes  les 
pierres ,  et  qui  savent  que  quelques-unes  d'elles, 
telles  que  l'améthyste ,  le  saphir ,  l'aigue-ma- 
rine  et  la  topase  ont  la  propriété  de  se  dépouil- 
ler au  feu  de  leur  couleur ,  ne  se  permettraient 
pas  d'en  vendre  à  qui  que  ce  soit  pour  des 
diamants  ou  des  rubis.  U  n'en  est  pas  de  même 
des  Juifs  ,  qui  se  chargent  de  fournir  aux 
Turcs  des  diamants  factices  pour  véritables  ;  de 
faire  en  un  mot  illusion  aux  yeux  pour  esca- 
moter impunément  l'argent  des  sots.  Je  n'ai 
pu  m'empêcher  de  rapporter  ici  ce  fait  pour 
faire  connaître  avec  quelle  franchise  et  quelle 
loyauté  traitent  et  se  conduisent  les  Banians 
et  le  s  négociants  indous. 

Touts  ces  articles  peuvent  s'élever  à  une  con- 
sommation approximative  de  la  somme  de 
4»ooo,ooo.  * 

Velours. 
Toutes  les  nations  portent  aux  Indes  des 


IMPORTATIONS.  407 

velours  qui  se  consomment  chez  les  princes  , 
en  grande  partie.  Ils  ne  veulent  que  les  velours 
unis,  et  ils  préfèrent  ceux  de  couleur  cra- 
moisie: on  en  débite  cependant  de  vert,  de 
jaune  et  de  bleu,  aussi  unis,  avec  lesquels  les 
femmes  se  font  quelquefois  leur  charmant 
vêtement  nommé  chauli^  espèce  de  petit  cor- 
set d'une  forme  élégante,  qui  couvre  avec 
grâce,  et.enveloppe  avec  soin  leur  jolie  gorge, 
et  Tempêche  de  se  déformer.  Les  velours  des- 
tinés à  cet  ajustement  doivent  être  moelleux , 
souples  et  légers.  Les  autres  qui  servent  à  faire 
des  carreaux  et  à  couvrir  les  coussins  sur  les- 
quels s'appuient  et  s'a  seient  les  princes,  doi- 
vent être  forts.  Cette  classe  de  consommateurs 
regarde  moins  aux  prix  qu'à  la  qualité ,  à  la 
bonté  y  et  sur-tout  à  la  beauté  de  ce  qu'ils 
achètent  pour  leur  usage.  Celte  consommation 
présente  la  sommeapproximative  de  3,8oo,ooo. 

Draps. 

La  quantité  de  drap  que  l'on  débite  aux 
Indes,  quoique  ce  pays  soit  situé,  presqu'en- 
tièrement  dans  la  zone  torride,  est  si  consi- 
dérable que  l'on  ne  saurait  le  croire. 

Il  n'y  a  pas  d'Indou ,  quelque  peu  aisé  qu'il 
soit ,  qui  n'ait  son  vanan  ,  c'est  ainsi  qu'on 
nomme  trois  ou  quatre  aunes  de  drap  avec 
lesquelles  il  s'enveloppe  tout  le  temps  qu'il 
passe  dans  sa  maison. 


4d8  IMPORTATIONS. 

Les  draps  que  ron  importe  dans  Flnd 
doivent  être  légers ,  moelleux  et  d'une  bc 
couleur.  Ce  peuple,  quoique  naturellemi 
sérieux ,  aime  les  choses  gaies  et  les  coulei 
"vives. 

Par  cette  raison  il  ne  reçoit  que  des  dn 
rouges  ou   jaunes^  et  il  préfère  les  londr 
larges  (i)  et  ceux  que  nous  nommons  londr 
seconds  j  qui  se  fabriquent  dans  les  ateli 
de  Carcassonne  et  les  autres  manufactures 
Languedoc.  Ces  deux  espèces  de  draps ,  « 
Tancienne  Compagnie  française  avait  imaj 
de  faire  fabriquer  à  Tinstar  des  draps  angl 
étaient  préférées  par  les  Indous  à  ceux  d* 
gleterre.  Leur  légèreté ,  leur  moelleux ,  1 
couleurs  plus  vives  ,  les  faisaient  rechen 
dans  touts  les  marchés  de  Tlndoustan. 

Mais  depuis  la  cessation  des  envois  faiu 
la  compagnie,  les  négociants  particuliers 
ont  entrepris  le  commerce  de  l'Inde,  n 
soigneux  qu'elle  dans  le  choix  de  ces  marc 
dises,  ont  dégoûté  les  Indous  de  s'app 
sionner  dans  les  piagasins  des  établisseï 
français. 

Les  Anglais,  après  nos  désastres  pends 
guerre  de  sept  ans,  devenus  maîtres  d 
provinces  indiennes ,  et  de  toutes  les  issi 
nos    comptoirs    resserrés  de  toutes  par* 

(i)  Ce  sont  des  draps  anglais  que  nous  avons  imités. 


ÏMPORTATIOTÏS.  409 

entravés  par  les  douanes  anglaises ,  profilèrent 
et  de  leur  puissance ,  et  plus  encore  du  peu 
de  soin  de  nos  armateurs ,  dans  le  choix  qu'ils  ' 
faisaient  de  la  qualité  des  draps ,  pour  en  dé- 
goûter les  Indiens.  Je  puis  même  assurer  que 
lorsque  la  paix  nous  aura  r'ouvert  la  route  de 
rinde ,  quelqu'avantage  que  nous  obtenions 
pour  notre  commerce,  nous  ne  parviendrons 
pas  à  y  vendre  une  seule  pièce  *  de  drap ,  si 
nous  ne  soignons  mieux  les  envois  de  cet 
article.  Je  pense  même  qu'il  faudrait  rétablir 
les  règlements  et  la  surveillance  que  M.  de 
Maurepas  avait  introduits  eu.  1781 ,  pendant 
son  premier  ministère ,  sur  le  commerce  et  les 
manufactures  de  draperies. 

Cette  surveillance  est  commandée  par  Tinté- 
rêt  de  notre  commerce  et  de  la  prospérité  na- 
tionale ,  non-seulement  pour  les  échanges  avec 
rinde,  mais  encore  pour  ceux  que  nous  fai- 
sons dans  le  Levant.  La  consommation  de  cet 
article  se  monte  à  une  valeur  de  i5,5oo,ooo  fr. 

Dorures. 

Le  débit  des  dorures  en  galons  et  dentelles 
d'or  ou  d'argent  n'a  jamais  été  un  article  fort 
important  de  l'assortiment  de  nos  cargaisons. 
L'Indou  n'aime  que  les  vêtements  propres , 
mais  simples  :  une  petite  pièce  de  toile  fine 
sert  à  couvrir  la  partie  inférieure  du  corps  :  un 
juste-au-corps  ou  une  robe  longue  de  mousse* 


4lO  IMPORTATIONS. 

Une  ou  de  toile  de  coton ,  et  enfin  une  très- 
longue  et  étroite  pièce  d'une  espèce  particu- 
lière de  mousseline  que  Ton  tourne  autour  de 
la  tête ,  constituent  son  vêtement. 

Riche  ou  pauvre,  il  se  couvre  tous  lès  ma- 
tins du  même  habillement ,  et  ne  le  quitte  qu'a- 
près l'avoir  entièrement  usé.  Toujours  le  même , 
rindou  de  toutes  les  castes  n'a  qu'une  seule  ma- 
nière d'être ,  de  vivre  et  de  se  vêtir.  Les  plaisirs , 
les  travaux,  les  besoins  delà  veille,  sont  pour  lui 
les  plaisirs,  les  travaux, les  besoinsdulendemain. 
11  ne  connaît  ni  la  variété  de  nos  modes  ni  la  di- 
versité de  nos  goûts.  Son  luxe  en  ameublement , 
en  parure  tient  à  des  objets  absolument  étran- 
gers à  notre  industrie.  Tel  il  a  vécu  dans  son 
enfance ,  tel  il  vivra  dans  sa  vieillesse  ;  il  ne 
perdra  aucune  de  ses  anciennes  habitudes ,  mais 
il  n'en  prendra  point  de  nouvelles.  Celte  mo- 
notonie ,  que  quelques  personnes  nommeraient 
stupide,  et  que  je  regarde  comme  le  fruit  de 
son  éducation  soignée ,  et  du  respect  qu'il  porte 
à  ses  ancêtres ,  cette  monotonie  ,  dis-je ,  dans 
les  habitudes  et  dans  les  goûts  donnerait  des 
limites  constantes  à  la  consommation  de  nos 
marchandises ,  quand  même  elles  ne  se  trou- 
veraient pas  dans  les  manufactures  de  ce  pays.. 

Nos  gros  galons  ne,  se  placent  avantageuse- 
ment que  chez  les  princes ,  qui  en  font  garnir 
leurs  carreaux  et  leurs  coussins ,  les  draperies 
de  leurs  palenkins  et  les  housses  qui  couvrent 


ÏMPORTJlTIOiy  fi.  4lt 

leurs  éléphants  et  leurs  chevaux.  Ce  sont  les 
femmes  qui  font  la  plus  grande  consommalîou 
des  galons  ;  et  ces  femmes  aiment  par-dessus 
tout  ce  qui  est  léger  et  ce  qui  brille  aux  yeux. 
Aussi  les  franges  et  les  dentelles  d'Europe ,  les 
petits  rul^ans- galons  en  système ,  que  Ton  fait 
dans  rindpustan ,  sont-ils  préférés  aux  galons 
mats  que  nous  nommons  mousquetaires.  La 
somme  approximative  de  ces  articles  est  de 
400,000  francs. 

FUs  éCor. 

De  toutes  les  dorures  que  les  Européens  im- 
portent aux  Indes ,  les  fils  d'or  sont  les  seuls 
objets  importants  et  avantageux  à  leur  com- 
merce. 

La  consommation  que  les  Indiens  font  de  cet 
article  est  d'autant  plus  considérable,  qu'outre 
les  galons  qui  se  fabriquent  dans  le  pays  pour 
Fusage  des  femmes  et  des  enfants ,  on  en  em- 
ploie une  plus  ou  moins  grande  quantité  pour 
faire  les  têtes  de  toutes  les  pièces  de  toileries , 
de  même  que  de  celles  des  différentes  mous- 
selines ,  sous  quelques  dénominations  qu'elles 
soient  désignées. 

Les  marchands  indiens ,  qni  sont  les  plus 
expérimentés  commerçants  du  monde  ,  ne 
vendant  aucune  de  leurs  marchandises  sans 
les  faire  examiner  à  l'acheteiu:  avant  de  les  lui 


4I2  IMPORTATIONS^ 

livrer  9  n^achèlent  rien  non  plus  sans 
Faîent  visité.  Ils  ouvrent  plusieurs  bo 
prises  indistiuctement,  pour  s'assurer  si  1 
tite  lame  d*or  est  sur  de  la  soie  jaune  ou  d^ 
couleur  ;  parce  qu'on  ne  veut  dans  ce 
que  le  fil  d^or  filé  sur  de  la  soie  jaune. 

Consommation  de  cet  article  en  somm 
proximative,  3,8oo,ooo  francs. 

Coraux, 

Le  corail  est  extraordinairement  rech 
dans  rinde.  11  n'y  a  pas  une  seule  femi 
dienne  à  qui  on  n'en  voy  e  au  moins  un  br; 
compose  d'un  ou  de  deux  rangs  ;  le  plus 
nombre  en  porte  un  à  chaque  bras.  L4 
sonnes  riches  multiplient  ces  coraux  , 
elles  font  des  ornements  de  tête ,  des  colH 
qu'elles  placent  même  jusques  sur  le  bas  d 
jambes  >  soit  en  les  tressant  avec  les  chaîne 
les  femmes  s'ornent  les  jambes  au-dessu 
cheville  du  pied ,  soit  en  les  faisant  enc 
entre  des  rosettes  d'or  ou  d'argent. 

Quelque  prix  qu'une  indienne  (i)  m< 
possession  dé  ses  diamants  ^  ces  bijoux 
yeux ,  n'ont  pas  le  même  mérita  que  s 
celets,  chaînes  et  autres  ornements  fa- 
des coraux.  La  couleur  rouge  de  cet 

(1)  Il  me  semble  q^ue  nous  devrions  dire  indouani 
pas  confondre  les  femmes  blanches  ou  Européenoei 
«ées  dans  l'Inde. 


IMPORTATIONS.  4l3 

stâtice  marine ,  sa  vivacité ,  quoiqu'inférieure 
au  feu  des  pierres  fines ,  sied  et  relève  si  agréa- 
blement le  teint  olivâtre  ou  brun  de  ces  femmes» 
que  nous  devons  concevoir  les  motifs  de  pré- 
férence qu'elles  donnent  aux  bijoux  de  corail 
sur  les  plus  beaux  diamants. 

On  ne  saurait  évaluer  la  consommation  de 
cet  article ,  car  je  crois  que  TEurope  n'en  pro- 
duit pas  assez  pour  satisfaire  les  demandes  ou 
les  besoins  annuels. 

Les  coraux ,  le  fil  d'or  et  les  draps  d'or  sont 
toujours  d'une  prompte  défaite,  et  ils  donnent 
des  bénéfices  considérables.  Les  Compagnies  ne 
se  hâtaient  jamais  de  les  faire  vendre  :  leurs 
agents  étaient  assurés  d'en  trouver  un  prompt 
débit  ;  et  ce  n'était  que  dans  des  instants  de 
pénurie  qu'ils  se  décidaient  à  les  mettre  en 
circulation. 

Je  porte  cette  consommation  à  la  somme  ap- 
proximative de  3,800,000  francs. 

Le  vin  est  un  article  de  cargaison  ,  emba- 
rassant  par  son  encombrement.  Ce  ne  sont  que 
les  vins  de  Bordaux  ou  ceux  de  Madère  que 
l'on  peut  importer.  Comme  d'ailleurs  les  In- 
dous  n'en  font  point  usage ,  la  population  eu- 
ropéenne seule  consomme  ceux  que  le  com- 
merce envoie  dans  l'Inde  ;  et  ces  européens  n'y 
étant  pas  très*noubrettx  »  ils  ne  peuvent  eu 


4r4  IMPORTATIONS. 

faire  une  bleu  grande  consommalion.  Ordi- 
nairement on  coinpleUe  les  cargaisons  avec  un 
quart  du  port  du  vaisseau  en  vin  :  il  y  a  eu 
des  armateurs  qui  ont  imprudemment  porte 
cette  quantité  à  la  moitié  du  chargement, 
aus^i  a-t-on  vu  ces  spéculateurs  mal  avisés  faire 
des  pertes  considérables. 

Le  vin  en  bouteilles,  appelé  v//2  de  caisse, 
par  opposition  à  celui  qui  est  en  futaille ,  est 
le  seul  que  Ton  puisse  vendre  avec  succès  dans 
rinde.  Celui  que  l'on  importerait  en  barrique, 
non-seulement  ne  s^méliorerait  pas  dans  la  tra- 
versée comme  le  vin  en  caisse ,  mais  il  cour- 
rait risque  de  s'aigrir  lors  du  débarquement , 
ou  pendant  le  court  voyage  de  bord  à  terre  ,  à 
cause  de  la  chaleur  ,  dont  un  seul  instant  suffit 
pour  faire  tourner  une  futaille  de  vin  rouge  de 
la  meilleure  qualité  qui  devient  subitement 
vinaigre:  quelque  précaution^que Ton  prenne, 
on  ne  saurait  obvier  à  cet  inconvénient ,  qui 
menace  toutes  les  espèces  de  vins  de  Bor- 
deaux. 

Les  armateurs ,  instruits  de  cet  effet ,  quel- 
quefois à  leurs  dépens,  n'envoyent  jamais  dans 
rinde  que  des  vins  en  caisses ,  et  sur-tout  des 
meilleures  qualités ,  tels  que  ceux  d'Aubrion , 
de  Saint-Julien ,  de  la  Fitte  ou  de  Médoc. 

Les  vins  de  Provence  ne  sont  pas  recher- 
chés ,  non  plus  que  ceux  du  Languedoc.  On 
y  porte  des  vins  de  Champagne ,  mais  il  en 


IMPORTATIONS.  4l5 

arriverait  peu  si  Ton  ne  prenait  pas  la  précau- 
tion de  rencaisser  sur  des  couches  de  sel ,  ce  qui 
empêche  ces  vins  de  fermenter ,  et  par  là  de 
faire  sauter  les  bouteilles.  Cette  espèce  de  vin  ^ 
qui  doit  être  mousseux,  se  vend  lo,  12  c* 
14  francs  la  bouteille  en  gros  ,  c'est-à-dire  eu 
caisse.  ^ 

Le  prix  ordinaire  des  vins  de  Bordeaux  est 
de  cent  qtiatre-vingt  à  deux  cents  francs  la 
caisse  de  soixante  bouteilles. 

On  débite ,  à  la  côte  de  Coromandel  et  sur 
le  Gange  ,  une  petite  quantité  d'eau-devie  de 
France.  Le  bénéfice  sur  cet  article ,  qui  s'im- 
porte en  petite  futaille  que  l'on  nomme  ùerçorij 
est  moins  considérable  que  celui  qui  se  fait  sur 
les  vins.  Il  est  vrai  que  cette  liqueur ,  encom- 
brant moins  la  cale  du  navire ,  donne  moins 
de  peine  à  Tarrimage ,  et  ne  court  aucun  risque 
de  s'avarier.  Le  prix  des  eaux-de-vie,  soit  au 
Gange ,  soit  a  la  côte  ,  est  ordinairement  de 
seize  à  dix-sept  francs  la  velte.     La  consom- 
mation y  en  somme   approximative  ^  est  de 
4,700,000  francs. 

Les  autres  articles ,  considérés  comme  objets 
de  cargaison,  sont  les  huiles  d'olives,  les  fro- 
mages de  Gruyères ,  des  jambons  de  la  West- 
phalie  et  d'Angleterre  ,  du  bœuf  en  écarlate, 
des  fruits  à  l'eau-de- vie  ,  des  liqueurs  fines, 
quelque  peu  de  nos  meilleurs  fruits  confits 
à  sec ,  et  des  truffes.    La  consommation  de 


4l6  IMPORTATIONS. 

ces  articles ,  en  somme  approximative  »  est  de 
i,3oo,ooo  francs. 

Armes  à  feu. 

Des  fusils  fins  à  un  et  à  deux  coups ,  ainsi 
que  de  beaux  pistolets ,  sont  reclierchës  par 
les  princes  et  par  quelques-uns  de  leurs  prin- 
cipaux officiers.  On  préfère  dans  ces  armes 
les  canons  bronzés  à  ceux  qui  sont  blancs;  ce 
goût  n'est  point  Teffet  de  la  bizarrerie ,  il  est 
fondé  en  raison  ;  Tair  étant  en  effet  chargé 
de  beaucoup  de  vapeurs  nitreuses ,  rouille  du 
jour  au  lendemain  Tacier  et  le  fer  qui  ne  se- 
raient pas  recouverts  d'un  vernis  capable  de 
les  mettre  à  Tabri  de  Faction  de  ce  nitre  ré- 
pandu avec  profusion  dans  Tair,  de  même 
que  dans  toutes  les  espèces  de  terre  de  cette 
région  du  monde. . 

Consommation  de  cet  article  :  somme  ap- 
proximative, 2,200,000. 

Les  princes  recherchent  avidement  des  ca- 
nons de  fonte  de  fort  calibre ,  et  des  canons 
de  bronze  de  tout  calibre  :  les  Naïrs ,  caste  qui 
habite  la  côte  de  Malabar  ,  demandent  des 
fusils  de  munition  sans  bayonnettes ,  des  pla- 
tines et  des  pierres  à  fusil.  Les  bénéfices  sur  ces 
divers  articles  d'approvisionnement  de  guerre 
étaient  considérables;  mais  la  Grande-Bre- 
tagne s'opposait  à  l'écoulement  de  ces  objets , 
que  la  France ,  les  Hollandais  et  la  petite  Com- 
pagnie 


IMPORTATIONS.  417 

pagnie  du  Danemarck  pouvaient  vendre  dans 
ce  pay8%  La  politique  des  Anglais ,  aujour- 
d'hui plus  que  jamais  ,  y  apportera  de  nou- 
veaux obstacles.  Les  vues  de  ce  gouvernement 
sur  rindoustan  sont  assez  connues  pour  que 
Ton  ne  puisse  s'y  méprendre  ;  et  ce  ne  serait 
pas  hasarder  une  conjecture  politique  que  d'a- 
vancer qu'avant  deux  lustres  l'Angleterre  aura 
placé  sous  ses  lois  la  totalité  de  la  presqu'île 
en-deçà  du  Gange ,  et  les  principales ,  les  plus 
industrieuses  provinces  de  la  partie  septen- 
trionale. Je  suis  déjà  entré  plus  haut  dans  quel- 
ques détails  sur  cette  assertion  politique  et  sur 
sa  réalisation  ^dont  l'œil  le  moins  exercé  ne  peut 
méconnaître  ni  les  causes  ni  les  effets.  Je  rentre 
donc  ici  dans  le  cadre  que  je  me  suis  tracé ,  en 
m'occupant  uniquement  du  commerce  de  l'In- 
doustan ,  et  de  ses  échanges  avec  toutes  les 
autres  régions  de  la  terre. 

Les  négociants  indous  des  côtes  «  de  même 
que  ceux  qui  habitent  dans  le  Bengale  (i)  , 


(i)  I«a  famille  des  Cheks,  établie  depuis  plusieurs  siècles  à 
Morschoudabad ,  nouvelle  capitale  de  la  magnilique  et  opulente 
province  du  Bengale,  était  la  seule  dans  l'Iiidoustau  qui  eût 
«ntrepris  le  commerce  de  mer.  Le  chef  de  cette  famille  avait 
étendu,  depuis  un  temps  immémorial ,  ses  relations  avec  toute 
l'Arabie  et  toutes  les  Echelles  des  côtes  d'Orixa ,  de  Coroniandel , 
de  nie  de  Ceylan,  de  Malabar  et  du  Décan.  Sa  fortune  était  ai 
considérable,  qu'il  fit  faire  un  siège  en  sacs  de  monnaie  d'or, 
pour  y  faire  asseoir  le  fameux  Orang-Saëb.  (Voyez  ce  que  j'ai  déjà 
dit  plus  haut  à  ce  sujet).  J'ajouterai  à  la  j^loire  de  cette  famille  |  ' 

Tome  L  %j 


4l8  IMPORTATIONS. 

ayant  reconnu  les  avantages  du  commeree^ma- 
ritime ,  se  sont  faits  armateurs ,  à  Timitation  des 
Européens.  Déjà  un  grand  nombre  de  leurs 
navires  se  rendent  à  Moka ,  à  Fîle  d'Achem , 
à  Tarchipel  des  Maldives ,  ou  font  le  cabotage 
de  la  côte  de  Coromandel  dans  le  Gange.  Ces 
armements  ont  ouvert  à  notre  industrie ,  de- 
puis une  quarantaine  d'années  ,  de  nouvelles 
branches  d'importations  dans  Tlnde.  On  peut 
y  porter  avec  succès  des  gi^apins  de  différentes 
fQrces ,  des  ancres  du  poids  de  cinq  quintaux 
jusqu'à  celui  de  douze  à  quinze  ,  des  poulies 
simples  et  doubles  de  toutes  les  dénominations 
reçues  dans  Tart  du  grément ,  mots  techniques 
qu'il  serait  fastidieux  d'étaler  ici. 

On   peut    évaluer    la    consommation   de 


dont  le  crédit  était  immense  comme  sa  fortune ,  et  dont  le  com- 
merce n'avait  de  bornes  que  la  terre  ;  que  ses  lettres  ou  eSets 
étaient  reçus  dans  tous  les  marchés  de  l'Arabie,  de  la  Perse 
et  même  à  Canton  ,  comme  valeur  en  espèces  métalliques.  Que 
jamais  aucune  de  ses  traites  n'a  été  refusée,  et  jamais  aussi 
aucune  n'a  été  protestée  ;  que  toutes ,  au  contraire ,  étaient 
payées  à  la  simple  présentation ,  à  quelqu'échéance  que  ce  fût , 
en  quelque  monnaie  que  le  désirât  le  porteur  ;  que  cette  maison , 
étonnante  par  ses  richesses  et  par  ses  deux  cents  navires  qui 
parcouraient  toutes  les  mers  des  Indes  Orientales ,  n'a  jamais 
fait.Pofifense  à  aucun  négociant,  de  quelque  nation  qu'il  fût,  de 
refuser  le  crédit  qu'il  sollicitait.  Je  dirai  encore  que  par  la  no- 
blesse de  leurs  procédés ,  par  la  générosité  de  leurs  manières ,  les 
chefs  de  cette  opulente  et  célèbre  maison  étaient  les  appuis  du 
commerce,  que  jamais  ils  n'hésitaient  d'embrasser  aucun  des 
projets  qu'on  leur  présentait ,  et  de  venir  au  secours  d'un  parti- 
culier victime  d'un  événement  désastreux  et  inopiné. 


IMPORTATIONS.  419 

ces  articles  à  une  somme  approximative  de 
1, 260,000  francs. 

Tels  sont  les  différents  produits  qu'ex- 
portaient d'Europe  les  Compagnies  de  France  ^ 
d'Angleterre ,  de  Hollande  et  du  Danemarck  , 
Ces  divers  articles  importes  dans  l'Inde  y 
produisaient  une  somme  de  cent  quarante* 
six  millions  de  francs;  et  ce  tribut  que  l'Inde 
payait  à  notre  industrie  rendait  moins  rapide 
l'écoulement  des  capitaux  que  l'Europe  en- 
voya de  tout  temps  en  Indoustan. 

Depuis  l'année  1784  jusqu'en  1760 ,  la 
France  entra  dans  cette  masse  d'importations 
pour  une  somme  de  soixante-huit  millions^ 
en  solde  des  objets  qu'elle  envoyait  par  les  vais- 
seaux de  sa  Compagnie.  KUe  participait  en  outre 
au  bénéfice  des  envois  faits  par  les  trois  autres 
Compagnies  ,  pour  une  somme  de  cinq  à  six: 
millions  par  année ,  par  le^  vins  de  Bordeaux, 
les  soieries  et  les  dorures  fabriquées  à  Lyon; 
mais  en  1760  elle  vit  ce  commerce  presque 
entièrement  anéanti ,  par  les  pertes  îmmensesr 
qu'éprouva  sa  Compagnie ,  dont  touts  les  comp^ 
loirs  furent  détruits  dans  l'Inde  ^  et  presque 
touts  les  vaisseaux  enlevés  à  leur  retour.  Cette 
Coiùpagnie  se  vit  alors  forcée  de  suspen- 
dre ses  opérations;  elle  les  reprit  en  1765; 
et  ses  transactions  conduites  avec  toute  l'habi- 
lité que  ses  directeurs  avaient  acquise  par  une 
longue   expérience ,    prospérèrent    jusqu'en 

27* 


420  importations; 

1769.  Mais  alors  M.  Necker ,  parvenu  à  se  faire 
nommer  Tun  de  ses  directeurs ,  se  livrant  à  ses 
combinaisons  innovatrices ,  eut  bientôt  achevé 
de  dissiper  les  dernières  espérances  qui  avaient 
fait  entrevoir  à  la  France  la  possibilité  de  la 
restauration  de  sa  prospérité. 
.  Sans  vouloir  entrer  dans  le  développement 
des  causes  immédiates  ou  éloignées  de  la  déca- 
dence de  ce  commerce ,  et  pour  ne  pas  répé- 
ter des  choses  qui  tendraient  peut-être  inuti- 
lement à  réveiller  des  haines  et  des  rivalités  qui 
n'auraient  jamais  dû  exister,  il  me  suffira  de 
dire  que  depuis  les  époques  que  je  viens  d'in- 
diquer ,  les  importations  françaises  se  sont  ra- 
lenties successivement  ^  et  d'année  en  année , 
jusqu'en  1771 ,  époque  où ,  par  la  plus  fausse , 
1^  plus  désastreuse  des  combinaisons  politi- 
ques ,  on  surprit  au  gouvernement ,  tourmenté 
de  la  manie  des  systèmes  et  harcelé  de  récla- 
mations ,  l'arrêté  du  conseil  d'Etat  qui  suppri- 
mait le  privilège  de  la  Compagnie.  Les  ex- 
portations furent  alors  réduites  à-  la  modique 
somme  de  vingt-deux  à  vingt-trois  millions» 
Et  à  partir  de  cette  année,  le  commerce  de 
rindoustan  fut  livré  aux  spéculateurs  des  villes 
de  Marseille  j  Bordeaux^  la  Rochelle,  Nantes 
et  de  Lorient.  Ces  négociants ,  peu  instruits  , 
ou  peut-être  effrayés  par  les  risques  d'une 
traversée  .longue  dans  un  pays  où  ils  ne  con- 
naissaient ni  les  formes  ni  la  nature  des  ti  an- 


IMPORTATIONS.  421 

sactions ,  et  où  ils  n'avaient  aucune  corres- 
pondance ,  ne  firent  d'aborà  passer  que  pour 
une  frès-modique  somme  de  cinq  à  six  millions 
au  plus  pendant  les  deux  premières  aniiéés. 
Encourages  par  des  essais  plus  heureux  qu'ils 
ne  le  pensaient ,  cette  masse  s'accrut  de  1776 
jusqu'à  1778 ,  époque  de  la  nouvelle  reddition 
des  établissements  français,  et  la  somme  s'éleva, 
par  année ,  à  près  de  douze  millions  de  francs. 
Les  bénéfices  sur  les  articles  importés  ne  don^ 
nèrent  que  peu  de  profits ,  les  cargaisons  étant 
très-mal  assorties ,  et  le  chargement  de  ces  vai»* 
seaux  étant  presque  seulement  en  vins  et  eau^ 
de-vié.  J'excepterai  de  ce  tableau  du  com- 
merce entrepris  par  les  négociants  particuliers, 
et  pendant  les  années  1776  ,  77  et  78 ,  les  en- 
vois faits  par  M.  Grand-clos-Melé  de  St.-Malo , 
et  M.  Amiraux  de  la  Rochelle.  La  cargaison  de 
leurs  navires  fut  dirigée  par  MM.  Moracin  et 
de  la  Rochette ,  qui  tous  deux  avaient  des  con- 
naissances approfondies  du  commerce  de  TIu- 
doustan ,  ne  firent  point  de  fausses  opérations» 
et  obtinrait  des  bénéfices  considérables ,  qui 
se  seraient  même  accrus  sans  la  guerre. 

Mais  en  1785,  lorsque  la  mesquine  Compa- 
gnie, formée  par  le  contrôleur- général  Ga- 
lonné ,  commença  ses  opérations  commerciales 
avec  l'Indoustan,  quoiqu'elle  fut  dirigée  et  ad- 
ministrée par  MM.  Gourlade  »  Moracin  et  La- 
grenée  »  qui  touts  les  trois  s'étaient  instruits  soos 


422  IMPORTATIONS. 

les  plus  habiles  agents  de  TancienDe  Compa- 
gnie supprimée  en  1 770 ,  les  bénéfices  de  ces 
transactions  ne  furent  cependant  pas  aussi 
ayantageux  qu'on  avait  lieu  de  l'espérer,  ni 
la  masse  de  ses  importations  aussi  considérable 
qu'on  se  le  promettait.  Les  directeurs  de  cette 
Compagnie  Calonne  avaient  un  trop  faible  ca- 
pital pour  exploiter  en  grand  ce  commerce^ 
que  l'on  ne  peut  faire  sans  des  avances  consi- 
dérables; de  plus  9  malgré  les  renseignements 
qui  leur  parvenaient  des  agents  dans  l'Inde ,  au 
lieu  de  faire  des  cargaisons  assorties  avec  les 
productions  seulement  de  notre  pays ,  ils  s'at- 
tachèrent à  envoyer  prendre  à  Madère  des  vins 
du  cru  de  cette  île ,  préférablement  aux  vins 
de  Bordeaux. 

Il  est  très-important  de  faire  observer  ici 
que  l'ancienne  Compagnie  n'envoyait  des  vins 
de  Madère  dans  l'Inde  que  dans  la  propor- 
tion d'un  cent  vingtième  de  la  somme  totale 
des  objeis  qu'elle  y  importait.  La  totalité  des 
cargaisons  des  douze  vaisseaux  qui  partaient 
chaque  année  se  composait  donc  d'articles 
de  notre  indaitrie  ou  des  productions  du  sol. 
C'était  ainsi  que  cette  Compagnie  faisait  valoir 
et  accroissait  toutes  les  sources  de  la  prospérité 
nationale  ;  mais  on  ne  saurait  espérer  le  même 
avantage  des  armateurs  particuliers  ,  qui  ^ 
n'ayant  pas  les  mêmes  fonds  ,  ne  spéculent 
qu'en  petit ,  et  ne  se  chargent  que  d'article 


i 
fc 


ï  M  P   6   E   T   A  T   I  O  N  «•  423 

qu'ils  ont  su  être  bien  vendus  Tannée  précé- 
dente. On  ne  peut  Tattendre  que  d'une  Com- 
pagnie nationale  ,  dont  les  cargaisons  sont 
combinées  et  composées  en  ^and ,  parce  que 
la  perte  faite  sur  un  article  est  amplement 
compensée  par  les  bénéfices  plus  ou  moins 
considérables  qu'on  retire  de  ceux  qui  sont  de 
Tente  pendant  tout  le  cours  de  l'année. 

Je  bornerai  à  ces  seuls  rapprochements  tout 
ce  que  je  pourrais  dire  sur  la  nécessité  de  ne 
confier  le  commerce  de  l'Indoustan  qu'à  une 
Compagnie  privilégiée.  Une  foule  d'écrits  pro- 
fondément pensés  ont  démontré  cette  opinion 
jusqu'à  l'évidence.  Dans  ce  nombre  je  citerai 
le  Mémoire  de  M.  Oelessar ,  en  réponse  à  celui 
de  l'Abbé  Morlaix  (Paris  1769),  et  celui  de 
Mt  Wette  9  imprimé  en  1799. 


424         CONSIDÉRATIONS 


EXTRAIT 


DU     MÉMOIRE 

Indiqué  à  la  page  X99  de  ce  Volume. 


CONSIDÉRATIONS 

SUR      LES      TRAVAUX      PUBLICS, 

Suivies  d*un  projet  de  méthode  nouvelle  pour 
asseoir  les  fondations  des  Constructions 
Hydrauliques  (i). 

Une  des  parties  de  radministration  intérieure 
sur  laquelle  les  gouTernements  des  grands  Etats 
doivent  constamment  porter  leur  attention  » 
est  celle  des  travaux  publics.  Leur  proposer 
des  moyens  d'amélioration  en  ce  genre,  c'est 
avoir  confiance  en  leurs  vues  régénératrices. 
Pénétré  de  ces  principes,  je  vais  essayer  de 
faire  connaître  les  avantages  qu'offrirait  la  mise 


(1)  Touts  les  avantages  ainsi  que  les  détsils  nécessaires  pour 
rexéculion  de  cette  jnéthode  ayant  été  développés  dans  un  Mé~ 
suoire  imprimé  en  Pan  XII  (  i8o4}  ;  il  est  inutile  de  les  répéter 
Jci. 


SUR   LES   TRAVAUX   PUBLICS.  /^Z& 

à  exécution  d'une  méthode  dont  on  se  sert  dans 
rindoustan  pour  asseoir  les  fondations  des 
constructions  en  général ,  et  particulièrement 
de  celles  hydrauliques.  Je  veux  parler  des 
puits  en  maçonnerie  de  briques  ou  de  grès , 
méthode  qui  convient  sur- tout  dans  un  pays 
très-peuplé ,  de  même  que  dans  les  contrées 
où  le  boîs  estrare ,  et  que  je  propose  de  substi- 
tuer à  celle  des  pilotis ,  dont  on  se  sert  en 
Europe. 

Pour  juger  rimporlance de  ce  sujet,  ilsufEt 
de  jeter  un  coup-d'œil  sur  la  nature  des  ou- 
vrages qu'il  concerne.  Je  citerai  rapidement 
ceux  des  ponts,  des  écluses,  des  revêtements 
de  quais  ;  ceux  des  canaux  de  navigation,  des 
fortifications  ;  ceux  enfin  des  fortifications  per- 
manentes ;  de  Tarchitecture  civile  pour  touts 
les  grands  édifices.  Tout  ce  qui  tend  à  anfé- 
liorer  ces  sortes  de  travaux  mérite  les  médi- 
tations de  rhomme  d'état. 

La  méthode  qui  fait  Tobjet  dont  je  m^occupe 
n'est  pas  seulement  le  résultât  de  la  tbéorie , 
elle  est  aussi  celui  d'une  longue  pratique.  Elle 
est  employée  par  les  ingénieurs  indous  depuis 
une  longue  sér  ie  de  siècles.  Je  l'ai  moi-même 
exécutée  dans  un  grand  nombre  de  travaux  et 
de  constructions  que  j'ai  dirigées  dan^  cette  par- 
tie du  monde  ;  et  je  l'ai  employée  avec  le  même 
succès  dans  quelqu'espèce  de  terrain  que  ce 
wit;  je  dirai  encore  avec  assurance  qu'aucmi 


426  CONSIDERATION» 

de  ces  ouvrages  n  a  éprouvé  la  moindre  alté- 
ration 9  quoique  vingt-cinq  à  trente  ans  se 
soient  écoulés  depuis  leur  confection. 

Je  ne  m'étendrai  pas  davantage  sur  ces  ré- 
flexions ;  ]e  reviens  à  mon  objet  principal  ^ 
qui  est  de  démontrer  que  les  pidts  en  maçon- 
nerie doivent  être  préférés  slux  pilotis.  Je  vais 
k  cet  effet  examiner  mon  sujet  sur  chacun 
des  points  qu'il  présente  ^  et  que  je  diviserai 
en  quatre: 

I*'.  point.  Facilité  d'exécution; 

II*.    — —  Plus  grande  solidité  ; 

IIP. Avantage  de  ne  plus  employer 

de  bois; 

IV®.  —  —  Économie  dans  les  dépenses. 
J'aurai  sans  doute  atteint  mon  but  si  je  par- 
viens à  prouver  l'évidence  de  ces  quatre  pointg 
essentiels. 

Facilité  cCexécution. 

En  proposant  une  méthode  nouvelle  y  il  faut 
d'abord  l'envisager  sous  le  rapport  de  son  exé- 
cution; en  cela,  la  mienne  offre  plus  de  faci- 
lité que  celle  à  laquelle  elle  serait  substituée 
U  s'agit  donc  de  démontrer  que  le  travail  d'un 
puits  est  moins  pénible,,  et  exige  moins  de 
temps  que  celui  de  battre  quatre  à  cinq  pilotis ^ 
qui  garniraient  une  surface  de  terrain  égale 
en  superficie  au  diamètre  d^nnpmts.  Le  simple 
éaoucé  de  cette  proposition  serait  suffisant 


SUR   LES   TRAVAUX   PUBLICS.  427 

pour  convaincre  un  ingénieur  ;  mais  comme 
je  n'écris  pas  seulement  pour  les  personnes  qui 
professent  cette  science ,  et  qui  ont  dirigé  et 
suivi  ces  sortes  de  travaux  ,  je  dois  établir 
mon  opinion  par  le  raisonnement. 

On  sait,  pour  commencer,  qu'une  sonnette 
mise  en  action  par  la  force  de  seize  hommes ,  ne 
peut  battre  ou  enfoncer  un  pilotis  de  douze  à 
seize  pieds  (4  à  5  mètres)  de  longueur  que 
dans  l'espace  de  huit  heures.  On  a  besoin , 
pour  effectuer  ce  travail ,  de  plusieurs  pon- 
tons ,  lorsqu'il  a  lieu  dans  l'eau ,  et  s'il  s'exécute 
sur  un  terrain  sec ,  après  l'excavation ,  c'est  à 
l'aide  d'échaffauds  dressés  à  cet  effet  :  pour 
la  méthode  des  puits ,  dans  l'un  et  l'autre  cas, 
on  n'a  nullement  .besoin  de  touts  ces  attirails.. 

Le  barrage  achevé ,  si  on  travaille  dans  une 
forte  rivière  pour  faire  les  piles  d'un  pont  ou 
le  coffrage ,  soit  pour  fonder  le  revêtement 
d'un  quai ,  d'une  escarpe  ou  contre-escarpe  de 
fortification ,  on  établit  de  suite  le  coffrage ,  et 
on  fonde  de  suite  les  puiùs.  Ce  qui  se  fait  à  une 
hauteur  déterminée  de  sept  à  huit  pieds  (2 
mètres  à  2  mètres  5o  centimètres);  on  y  attache 
les  ouvriers ,  pour  déblayer  le  terrain ,  et  faire 
ainsi  caler  ou  descendre  le  puits  de  toute  la 
profondeur  du  déblayage  nécessaire.  Là  se 
bornent  toutes  les  peines  9  tous  les  soins ,  et  le 
travail  se  trouve  terminé  dans  moins  de  six 
heures  ji  c'est-à-dire ,  dans  un  temps  égal  à  moina 


4f^      ci^  5r  ^  I  0  K  m  JÉ.  T  <• 
ém  mmmme^  de  cehd  ifofîi 

tr^âitm  Bie  paraît  îmiâe  fmmi  psimcr  c 
far  ar?an^  Je  passe  aa  âeeondL 


Phu  grande  MaluBté 

Si  le»  flMy  en^  les  |rfa»  ample»  : 
e&ecnte  avec  le  nmi»  de  dïfit  dhi  i  ,  i 
nfmif ent  anm,  ci  pggtic»tî<  n  —  ■!   c» 
jîikpie,  ai»M  ^pie dans  toiri» les  art»  ^pi 
pemlent ,  eem  qoi  offirent  le  pbsde  s 
La  macmmerie  en  brupie,  et  après  d 
CD  grès^  q»i9  lorsqii'dle  est  à  décomif 
ne  corrompe  que  diflJcifegMMiyacqiicrty 
die  eit  recooferte,  plus  defiorce^ 
nacite.  Uexpérience  le  provre  dTi 
incontestable ,  sar-toul  lorsqa'<m  aenqpj 
eiment  fait  a^ec  de  la  cbaox  élemte  si 
'trage^  comnie  le  pratiquent  constaBa 
Indmis  dsin»  ces  sortes  de  constmctioiia 
un  fait  que  je  c^te  à  Tappiii  de  mon  as 
La  Tille  d^Arcate  arait  été  forîiBée  en  j 
noire  ère  Tulgaire.  Les  Anglais  ^  s'en  ë 
stiite  rendus  maître,  firent  feniller^  c 
ce%  fortifications  9  pour  j  construire 
Trage  suirant  le  système  des  Européen 
génieur  Caali ,  directeur  du  corps  du  < 
Madras,  tronya  les  puits  en  briques , 
iaient  partie  des  anciennes  fondations 
teUe  solidité,  qu'ils  lui  parurent  ayoir 


SCR   LES  TRÀTAUX   PUBLICS.  429 

d'une  seule  masse  ;  tous  les  joints  s'étaient  unis 
et  ressoudés. 

Le  bois,  au  contraire ,  est  sujet  à  une  foule 
d'inconvénients.  Il  est  souvent  attaqué  des  vers 
corcelés  et  armés  de  larières  ;  ce  fut  par  les 
ravages  de  ces  insectes  destructeurs  que  la  Hol- 
lande se  vit  menacée,  en  1784,  de  voir  rom- 
pre ses  digues,,  et  de  rentrer  sous  les  eaux ,  d'où 
ses  habitants  l'avaient  fait  sortir  par  leur  persé- 
vérante industrie.  Indépendamment  de  la  ver- 
moulure, le  bois  n'est-il  pas  encore  exposé  à  la 
fermentation  de  la  sève ,  cause  principale  et 
assez  connue  de  sa  destruction.  Il  est  bon  en- 
core d'observer  que  les  nœuds  et  de  certains 
vices  internes  et  inévitables ,  même  dans  le 
meilleur  bois  ^  diminuent  nécessairement  sa 
force;  ceux  de  l'Indoustan même ,  remplis  de 
résine ,  qui  le  font  durer  pendant  des  siècles , 
ne  le  font  pas  préférer  aux  puits  pour  ces 
sortes  de  constructions. 

hes pilotis  fournissent ,  j'en  conviens,  d'ex- 
cellents points  d'appui  ;  ils  affermissent  les 
parties  du  terrain ,  qu'ils  contraignent  à  se  res- 
serrer dans  la  raison  inverse  de  la  réduction 
de  leur  volume;  en  cela  même  les  puits  ont 
encore  l'avantage  surles pilotis ,  et  je  le  prouve. 
Si  dans  un  terrain  quelconque  de  deux  toises 
de  superficie  ,  on  plante  dix-sept  à  dix-huit 
pilotis  de  quinze  à  dix-huit  pieds  de  longueur, 
et  de  douze  à  quinze  pouces  de  grosseur ,  la 


43o         CONSIDERATION    S 

densité  de  ce  terrain^  sur  la  surface  de  ce» 
deux  toises ,  sera  devcuue  plus  forte  qu'elle  ne 
Tétait  réellement ,  dans  la  raison  de  36  à  27 , 
ou  de  4  à  3. 

Quoiqu'à  la  rigueur  il  soit  assez  difficile  de 
déduire  une  règle  générale  sur  cette  densité , 
je  puis  assurer ,  sans  trop  préjuger ,  que  dans 
le  même  espace ,  si  Ton  employait  la  méthode 
des  puits  j  la  densité  du  même  terrain  serait 
dans  la  proportion  de  38  à  27 ,  par  la  diffé- 
rence du  diamètre  du  corps  comprimant ,  et 
encore  par  le  travail  subséquent ,  et  dont  je 
parlerai. 

Un  inconvénient  très -grave  auquel  sont 
sujets  les  pilotis ,  c'est  que  souvent  on  les  croit 
rendus,  par  leur  résistance  au  refus  du  mouton; 
cependant ,  si  au  bout  d'un  certain  temps  ^  on 
vient  à  les  rebaltre ,  ils  s'enfoncent  encore.  Il 
est  une  qualité  de  terre  qui  amène  cet  effet , 
c'est  celle  qui ,  lorsqu'elle  est  pressée  latérale- 
ment^ se  comprime  et  repousse  de  proche  en 
proche  chaque  portion  circulaire  de  celle  qui 
l'environne  ;  la  résistance  se  trouvant  ensuite 
diminuée^  là  même  percussion  de  nouveau 
employée  devient  capable  d'un  nouvel  effort. 
Cet  inconvénient  ne  saurait  se  rencontrer  dans 
le  système  des  puits ,  qui  ne  font  que  couler 
par  le  travail  d'un  déblai ,  au  liçu  d'être  chas- 
sés par  percussion. 

Dans  la  méthode  que  je  propose,  on «le peut 


SUR   LES   TRAVAUX   PUBLICS.  481 

craindre  non  plus  les  tassements  inopinés,  parce 
que  9  outre  quVn  sonde  le  terrain ,  à  Taide  de 
tarières  »  on  s^ossiure  encore  avec  ses  mains  ^ 
sens  le  plus  exact ,  et  Tinstrument  le  plus  sur, 
de  la  qualité  du  lit  ou  dernière  couche^  avant 
d'abandonner  la  fouille  ou  le  déblai  pour  po- 
ser les  puits.  Pour  retracer  l'effet  de  ces  tasse- 
ments ,  je  citerai  l'affaissement  du  pont  neuf 
de  Tours  9  quoiqu'il  fût  porté  sur  des  pilotis 
de  bois  de  chêne  de  sept  pieds  six  pouces  de 
longueur  et  de  neuf  pouces  de  diamètre ,  et 
quoique  les  pointes  en  fussent  entrées  près  d'un 
pied  dans  le  tuf  le  plus  dur.  Pour  compléter  la 
preuve  de  mon  assertion  en  faveur  de  la  mé- 
thode des  puits ,  je  parlerai  du  pont  jeté  sur  le 
Gemna  9  fleuve  considérable  par  sa  largeur  et 
le  volume  de  ses  eaux.  Ce  pont,  construit  de- 
vant la  célèbre  ville  d'Agra ,  par  les  ordres  et 
sous  la  direction  du  fameux  Eckbar ,  empereur 
Mogol ,  vers  le  milieu  du  XVI*.  siècle ,  est  en- 
core intact.  Ayant  parlé  de  cet  édifice  dans  la 
Topographie ,  je  me  bornerai  à  celte  simple 
citation. 

Les  terres  grasses  et  fangeuses  qui  ne  peuvent 
suffisamment  se  comprimer ,  celles-cî  parleur 
peu  de  compacité ,  celles-là  par  l'effet  de  leur 
élasticité ,  sont  encore  peu  propres  à  la  mé- 
thode des  pilotis ,  et  ne  présentent  rien  de  de« 
favorable  à  celle  des  puits. 

Je  crois  avoir  suffisamment  démontré  la 


432  CONSIDERATIONS 

rite  du  second  point.  Une  foule  d'exemples 
pourraient  être  rapportés  à  Tappui  de  mon 
raisonnement ,  mais  je  veux  éviter  de  surchar- 
ger cet  écrit  d'un  trop  grand  nombre  de  cita- 
tions. 

jévantage  de  ne  plus  employer  de  bois» 

L'avantage  de    ne   plus  employer  de  bois 
pour  les  constructions  hydrauliques  fait  le  sujet 
de  mon  troisième  point.  Cet  objet  est  plus  im-^ 
portant  qu'on  ne  pense  ^  si  l'on  considère  sur- 
tout que  le  bois ,  cette  production  très-rare  en 
Europe ,  et  particulièrement  en  France  depuis 
quelques  années ,  est  cependant  si  nécessaire 
aux  besoins  habituels  de  l'homme ,  et  si  pré- 
cieuse pour  les  constructions  navales ,  sur-tout 
à  l'époque  présente ,  où  le  commerce  de  l'Eu- 
rope a  franchi  toutes  les  bornes  que  lui  oppo- 
saient les  mers.  Qu'on  ne  m'objecte  point  que  les 
travaux  hydrauliques  se  renouvellant    rare- 
ment ,  l'économie  de  cette  substance  se  rédui- 
rait à  peu  de  chose ,  à  cela  je  répondrai  par 
l'exposition  de  l'état  où  se  trouvent  les  forêts  de 
la  France  et  des  pays  limitrophes ,  et  du  temps 
qu'il  faut  pour  le  développement  et  la  crois- 
sance des  arbres  ;  je  répondrai  par  l'assertion 
qu'une  consommation  extraordinaire ,  quelque 
petite  qu'elle  soit ,  en  augmente  d'autant  la  ra- 
reté pour  les  usages  indispensables  clont  je  viens 
de  parler.  Je  ne  crois  pas  inutile  de  rappeler 

que 


SUR   LES   TRAVAUX   PUBLICS.  433 

que  depuis  plus  de  trente  ans  on  craignait 
d'en  manquer  pour  les  besoins  domestiques; 
or ,  les  besoins  domestiques  méritent  aussi  quel- 
ques considérations. 

L'accroissement  du  territoire  de  la  France 
el  celui  de  sa  population  ,  et  de  celle  de  touls 
les  Etats  de  l'Europe,  ne  fait  qu'ajouter  à  l'im- 
portance de  ce  que  je  viens  d'énoncer. 

Reconnaître  l'utilité  de  supprimer  le  bois 
pour  les  ouvrages  hydrauliques ,  c'est  aussi  re- 
connaître un  nouvel  avantage  résultant  de  mou 
projet ,  pour  l'exécution  duquel  on  n'emploie 
que  des  briques  ou  du  grès  taillé.  Les  radiers 
des  écluses  peuvent  même  être  construits  en 
l'une  ou  l'autre  de  ces  matières.  Il  me  reste  à 
exposer  le  quatrième  résultat  "de  ma  méthode. 

.  Economie  dans  la  dépense* 

On  ne  peut  le  dissimuler  :  nous  avons  des 
besoins  journaliers  et  toujours  renaissants ,  soit 
pour  entretenir  ou  pour  réparer  les  ouvrages 
achevés ,  soit  pour  l'exécution  de  ceux  pro- 
jettes. Touts  présentent  des  avantages  au  com- 
merce en  ouvrant  les  communications ,  aux 
villes  en  créant  pour  elles  des  embellissements  ^ 
et  cependant  le  simple  aperçu  des  énormes  dé- 
penses qu'ils  entraîneraient  en  arrête  ou  sus- 
pend l'exécution.  Je  n'ai  pas  besoin  d'autre  ar- 
gument pour  prouver  l'importance  de  récôno- 
mie  dans  les  dépenses  »  puisqu'elles  l'emportent 
Tome  I.  «3 


434  CONSIDÉRATIONS 

dans  la  balance  de  TElat  sur  ses  besoins  et  sa 
prospérité.  La  tâcbe  que  je  m'impose ,  pour  le 
bien  de  mon  pays,  sera  doublement  remplie 
si ,  en  préparant  la  mise  en  pratique  d'un  pro- 
jet utile  à-la-fois  et  économique,  j'ai  attaqué 
avec  succès  les  entraves  qui  arrêtent  l'exécu- 
tion des  ouvrages  nécessaires. 

Dans  les  constructions  où  l'on  se  sert  de  pi^ 
lotis  ,  l'usage  généralement  reçu  ,  on  le  sait , 
est  de  planter  ,  dans  un  espace  de  terrain  d'une 
toise  ou  deux  mètres  en  surface ,  neuf  pièces 
de  bois  en  échiquier ,  et  espacées,  du  milieu  au 
milieu ,  à  trois  pieds ,  ou  au  plus  un  mètre  un 
tiers.  Chaque  pièce  de  bois  doit  avoir  quinze 
et  dix-huit  pieds  de  longueur ,  sur  un  diamètre 
deneuf,  douze  à  quinze  pouces.  Le  bois  ayant 
ces  dimensions  se  vend  actuellement  au  prix 
moyen  de  2  francs  le  pied  courant  f  donc  le 
prix  des  neuf  pièces  doit  s'élever  à  la  somme 
de  190  francs.  Il  faut  ajouter  à  cette  première 
dépense  la  valeur  des  lambourdes  et  des  ven- 
trières nécessaires  aux  grillages  ,  des  longue- 
rines  et  des  traversines ,  àes  madriers  pour  les 
palplanches  ;  des  fers  pour  les  sabots  d^  pilotis , 
des  fiches  ébarbées  :  ensuite  les  journées  des 
charpentiers  pour  affûter ,  armer  et  redresser 
ÏQS.  pilotis  ^  pour  les  porter  où  ils  doivent  être 
battus^  pour  les  encastrer  avec  les  pièces  qui 
doivent  les  couronner^  après  qu'ils  ont  été  ré- 
çepés  et  mis  de  niveau  ;  il  Tant  ajouter  enfin  le 


S0R   LES   TRAVAUX   PUBLICS.  435 

travail  ou  la  main-d'œuvre  des  trois  grillages. 
Le  total  de  ces  dépenses  égale  environ  sept  ibis 
celle  de  la  première  partie  ou  de  Tachât  de* 
nevLÎ pilotis.  Voilà  donc  une  somme  de  r  ,33o  f  r  • 
que  coûtera  la  méthode  des  pilotis  pour  un  es-* 
pace  d'upe  toise  carrée  seulement.  Je  ferai 
observer  que  dans  cette  sonune  je  n'ai  pas  coqi- 
pris  celle  qui  est  nécessaire  pour  le  battage  des 
pilotis  9  la  construction  ou  le  loyer  des  son- 
nettes et  de  leurs  pontons ,  l'achat  des  cables 
qui  portent  le  mouton  et  en  font  l'armature  ou 
appareil. 

Si  l'on  compare  actuellement  la  dépensé 
qu'entraîne  la  méthode  des  puits ,  ma  dernière 
proposition  est  résolue.    Pour  une  superficie 
de  terrain  aussi  d'une  toise  ou  deux  mètres 
carrés ,  on  n'a  besoin  au  plus  que  de  trois  puits 
et  demi ,  ou  sept  sur  deux  toises ,  ayant  quinze ,. 
dix-huit  ou  vingt  pieds  de  hauteur ,  et  trois 
pieds  à  trois  pieds  et  demi  de  diamèti'e  dans 
œuvre.   Il  faut  pour  cet  objet  environ  cinq 
mille  briques  coupées  en  voussoir  ^  dont  le  prix: 
est  de  lo  francs  le  millier;  ajoutant  celui  des 
journées  de  maçons  et  celui  encore  de  la  terre 
glaise  ou  mortier  pour  lier  les  briques  »  on  a  au 
plus  une  dépense  de  70  fr. ,  qui  donne  une  dif- 
férence en  moins  de  1^260  francs  en  faveur  de 
la  méthode  des  puits.  Cette  différence  9  déjà 
considérable  en  raison  de  la  petite  étendue  que 
)e  cite  pour  exemple ,  devient  d'un  tres^grand 

28* 


436  CONSIDÉRATIONS 

intérêt  lorsqu'il  s'agit  d'ouvrages  qui  occupent 
un  grand  développement ,  tels  que  les  piles 
d'un  pont ,  les  bajo}  ers  d'une  écluse  ou  les  re- 
Tetemenls  d'un  quai ,  dont  l'espace  comporte 
plusieurs  centaines  de  toises  carrées. 

J'avais  divisé  mon  sujet  en  quatre  points , 
que  j'ai  successivement  abordés ,  et  sur  lesquels 
je  pense  avoir  fixé  l'opinion  de  mes.lecteurs  et 
des  personnes  à  qui  j'ai  intérêt  de  le  soumettre. 
Ces  quatre  points  étaient  relatifs  aux  avantages 
que  présentent  le  système  et  la  méthode  que  je 
propose  pour  touts  les  genres  de  constructions 
hydrauliques  ;  je  vais  à  présent  donner  ra- 
pidement un  aperçu  des  moyens  d'opérer. 
Je  le  ferai  en  deux  articles  :  le  Choix  des  ma* 
tériaux ,  le  Mode  d'exécution. 

»  Choix  des  matériaux. 

En  écartant  dans  les  travaux  hydrauliques 
l'amas  immense  des  bois  qu'il  faudrait  pour 
établir  vai  pilotage ,  si ,  pour  asseoir  les  fonda- 
tions ,  on  emploie  de  préférence  la  méthode 
des  puits ,  on  doit  d'abord  porter  son  attention 
sur  la  qualité  des  briques  ou  des  pierres  de 
grès  dans  le  cas  pu  l'on  en  préférerait  l'emploi , 
si  par  exemple  elles  étaient  à  meilleur  compte 
que  les  briques,  dans  les  lieux  où  les  travaux 
doivent  s'exécuter.  Le  grès  ne  doit  être  ni  trop 

compact  ni  trop  grayeleux  >  pour  que  ses 


SUR   LES   TRAVAUX   PUBLICS.  437 

pores  puissent  s'imprégner  du  mortier  qui  doit 
lier  les  assises ,  ou  s'y  agrafer  avec  force  et  très- 
promptement. 

Les  briques  doivent  être  faites  avec  soin  ,  et 
composées  de  bonne  terre  glaise  bien  corroyée, 
et  amalgamée  avec  environ  un  cinquième  de 
petits  graviers  choisis  et  passés  au  crible.  Le 
moule  dans  lequel  on  les  coupe  dr.it  avoir 
au  moins  les  proportions  de  douze  pouces  de 
long ,  six  de  largeur  et  deux  et  demi  d'épais- 
seur. Cette  proportion  est  la  meilleure  pour  la 
solidité  des  ouvrages ,  la  célérité  du  travail  et 
leur  bonne  cuisson ,  qui  doit  être  soignée  au- 
tant que  leur  fabrication. 

Mode  de  construction^ 

Les  procédés  nécessaires  à  la  construction 
des  puits  sont  très-simples  ,  exigent  peu  de 
soins ,  et  sont  peu  dispendieux ,  soit  que  l'on 
ait  à  travailler  dans  une  rivière  ou  dans  un 
terrain  élevé. 

Pour  les  ouvrages  des  rivières ,  comme  ceux 
des  ponts  et  des  revêtements  de  quais  ,  on 
achève  d'abord  le  barrage ,  si  ce  moyen  e^ 
praticable  ;  on  effectue ,  à  défaut ,  l'encaisse- 
ment ,  pour  faire  ensuite  jouer  les  pompes  et 
épuiser  les  eaux.  La  partie  du  terrain  sur  le- 
quel on  doit  travailler  étant  desséchée  et  mise 
à  découvert ,  on  trace  les  alignements  pour  la 
file  des  puits  qui  doivent  être  placés^  en  oh- 


438  CONSIDÉRATIONS 

servant  de  laisser  un  intervalle  de  vingt ,  trenfe 
et  trente-six  pouces  entre  leurs  parois  extérieurs 
en  tout  sens.  i 

Les  puits  doivent  avoir  trois  pieds  de  dia- 
mètre ,  et  quelquefois  même  quatre  (dans 
oeuvre),  selon  la  nature  des  ouvrages.  Cette 
dimension  est  nécessaire  pour  rendre  leur  base 
solide ,  et  pour  donner  au  terrain  la  plus  grande 
densité  possible ,  et  laisser  la  facilité  du  travaiL 
Chaque ^i^j  ainsi  construit  supporte  une  masse 
de  maçonnerie  égale  au  double  de  celle  que 
peut  porter  la  même  étendue  de  surface  plantée 
de  pilotis.  D'après  les  expériences  faites ,  on 
sait  qu'un  pilotis  de  douze  pouces  de  diamètre 
peut  être  chargé  d'un  poids  de  121,11 6 livres, 
ou  de  756  ^  de  pieds  cube  de  maçonnerie. 

Dès  que  les  puits  sont  élevés  à  la  hauteur  de 
six,  sept  ou  neuf  pieds,  on  cesse  d'y  travail- 
ler y  pour  en  laisser  sécher  la  margelle  pen- 
dant quelques  heures  ;  on  doit  ensuite  les  lier 
dans  leur  direction  circulaire,  depuis  la  der- 
nière assise  jusqu'à  la  première  ,  de  manière 
que  la  corde  s'enroule  en  spirale  jointive.  II 
faut  employer  des  cordes  faites^  avec  la  paillie 
de  seigle  et  de  luzin  ,  d'environ  quinze  à  dix- 
Imit  lignes  de  diamètre,  pour  cette  opération , 
dont  le  but  est  d'empêcher  l'écartement  des 
briques  en  voussoir  de  la  margelle.  On  doit 
sur-tout  avoir  la  précaution  d'assujétir  chaque 
assise  ou  rang  de  briques  supérieur ,  par  k. 


StJR   LES   TRAVAUX   PUBLICS.  489 

moyen  de  deux  madriers  placés  en  croix  et 
au-dessus  de  la  margelle  ;  ce  travail  est  pour 
empêcher  que  les  assises  ne  se  dé  joignent  ;  on  y 
parvient  en  les  garottant  dans  leur  longueur 
ou  direction  verticale  avec  un  petit  cable  d'un, 
pouce  à  quinze  lignes.  Pour  plus  de  solidité , 
on  pourrait  placer  la  dernière  assise  sur  des 
madriers  assemblés ,  qui  formeraient  une  pre- 
mière zone  ou  assise  circulaire  et  cylindrique 
de  même  largeur  que  la  margelle.  Une  autre 
zone  pareille  pourrait  également  être  établie 
sur  Tasâise  supérieure,  qui  remplacerait  les 
madriers  en  croix  ;  elle  gênerait  moins  les 
déblais ,  et  permettrait  de  rapprocher  le  cable 
vertical  qui  doit  lier  la  margelle  dans  toute  sa 
hauteur ,  en  passant  le  plus  près  possible  des 
parois  extérieur  et  intérieur.  Dès  lors  les  puits 
sont  assujettis  de  manière  à  descendre  en  masse, 
et  Ton  n'a  pas  à  craindre  qu'ils  ne  se  brisent,  ni 
même  que  la  margelle  ne  se  lésarde.  Cette  opé-- 
ration  achevée ,  on  doit  commencer  à  caler  ou 
descendre  les  puits ,  par  le  moyen  du  déblai 
des  terres  sous  toute  la  surface  de  leur  circon- 
férence. Il  faut  avoir  soin  de  faire  excaver  le 
terrain  également  dans  leur  pourtour,  afin 
que  les  puits  descendent  d'aplomb  et  dans  leur 
direction  verticale. 

Lorsque  les  puits  sont  au  niveau  du  terrain , 
et  que  cependant  ils  ne  sont  pas  encore  rendus 
à.  la  profondeur  nécessaire ,  il  faut  suspendre 


440         CONSIDERATION- 8 

les  déblai  > ,  conliuuer  à  les  augmenter  de  nou- 
velles assises ,  et  les  faire  lier  et  de>cendre  de 
la  même  manière,  jusqu'à  ce  qu'ils  poscînl  enfin 
sur  une  couche  solide.  Alors  l'opération  est 
achevée;  et  l'on  suit  les  mêmes  procédés  pour 
les  puUs  di^  autres  files. 

On  sent  bien  ,  sans  qu'il  soit  nécessaire  de 
le  dire,  que  de  simples  margelles  ou  murs  d'un 
puits  n'ont  pas  la  f<  rce  sufijsante  pour  soutenii 
une  masc  aussi  considérable  que  celle  qui  leu 
est  destinée.  Il  iaul  donc  combler  cntièremer 
ce  vuide  avec  des  matières  provenant  des  de 
molilions ,  ou  avec  les  plus  forts  bousins    d< 
rognures  des  pierres  que  l'on  taille  ,  des  gale 
de  rivières ,  arrangés  a  la  main  par  lits ,  et  ga 
nis  de  sable  ou  de  la  terre  provenant  des  d 
blai>,  après  les  avoir  passés  au  crible.  II  ( 
évident  qu'il  faut  éviter  toute  espèce  de  ma 
riaux  et  d'arrangement  qui  ,  établissant  u 
poussée  intérieure  ,  imprime  un  mouvem« 
centrifuge  ou  d'écarlemenl  aux  voussoirsdi 
margelle.  Le  but  de  cette  maçonnerie  grossi 
est  d'ajouter  à  la  force  des  margelles ,  et  de  £ 
des  colonnes  cylindriques  propres  à  mi« 
supporter  le  poids  de  la  maçonnerie ,  et  d 
ner  pluÀ  de  ténacité  aux  terrains  sous  la  \ 
dation ,  et  aux  espaces  intermédiaires  entr 
puitSy 

Toutes  les  files  de  puits  étant  enfin  élc 
au  niveau  du  terrain j,   il  importe  d'eu 


SUR  LES  TRAVAUX  PUBLICS*  44I 

menter  la  résistance  par  touts  les  moyens  pos- 
sibles. On  y  parvient  en  jetant  quelques  moel- 
lons dans  l'intervalle  des  cylindres,  après  qu'où 
en  a  damé  les  terres  entre  chaque  puits.  On 
établit  de  suite  la  première  assise,  soit  sur  les 
jjiiits ,  soit  en  y  jetant  des  arcs  de  décharge  par 
intervalle ,  selon  la  nature*  du  fond  ou  de  la 
force  des  ouvrages.  Ce  qui  ne  peut  être  déter- 
miné^ar  aucune  règle  générale  ,  puisqu'elles 
varient  comme  les  espèces  de  terrains  et  les 
différents  ouvrages  qu'il  s'agit  d'exécuter. 
Les  talents  de  l'ingénieur  peuvent  seuls  fixer 
le  nombre  et  les  distances  de  la  portée  de  ces 
arcs  de  décharge. 

Je  dois  faire  observer  qu'il  faut  avoir  soin 
d'adosser  au  pourtour  de  la  maçonnerie 
des  bajoyers  d'écluses ,  des  revêtements  des 
quais ,  etc. ,  un  couroi  de  terre  glaise  de  deux 
à  trois  pieds  d'épaisseur,  fondé  aussi  bas  que 
les  cinq  à  six  assises  au-dessous  du  fond  de 
l'eau  ,  et  que  l'on  élève  à  mesure  qu'on  pro- 
cède au  i?emblai  des  terres. 

Touts  ces  travaux  peuvent  être  faits  en 
grande  partie  par  des  manoeuvres  ,  et  c'est 
un  nouvel  avantage  que  procure  mon  pro- 
jet, puisqu'ainsi  il  fait  travailler  une  classe 
d'hommes  d'autant  plus  indigents ,  qu'ils  ont 
plus  de  difficulté  à  obtenir  de  l'occupation.  La 
méthode  des  pilotis  exige ,  au  contrante ,  la 
coopération  d'ouvriers  formés  par  un  pénible 


442      CONSIDÉR.   6UR   LES  TKAV,  PUBLICS. 

apprentissage ,  et  qui  ont  de  bien  plus  grandes 
ressources  pour  être  employés. 

U  est  temps  que  je  m*arréte  ;  je  me  suis  ef- 
forcé de  mettre  dans  le  développement  de  mon 
sujet  toute  la  précision ,  toute  la  clarté  qui 
dépendait  de  moi.  Une  plus  longue  disserta-^ 
tion  me  paraît  superflue. 


Fin  du  Tome  premier^ 


445 


TABLE 

DES    CHAPITRES 

m 

Du  premier  Volume. 


AvANT-PKOFOS Page  î 

Discours  préliminaire i 

Tableau  historique  de  Flndoustan 9 

Topogre^ie  et  description  des  Temples 
antiques  ,  et  des  résidences  des  Empe- 
reurs mogols 21 

Commerce  intérieur  ;  poids  ^  mesures ,  et 

monnaies  d^or ,  df^ argent  et  de  cuivre.  204 
Des  acquisitions  à  faire  dans  Vlndoun 

stan  et  les  pays  limitrophes 289 

Vues  politiques  sur  les  établissements 

des  Européens •  323 

Importations • 397 

Considérations  sur  les  travaux  hydrau- 
liques  4^ 


( 


Fia  de  la  Table  du  Tome  premier. 


444  TABLE 


TABLE 

DES     MATIÈRES, 

Par  ordre  alphabétique^ 


J^ota,  Je  prie  mes  lecteurs  de  vouloir  bien  consulter  toujours , 
pour  Torthographe  des  Noms  et  Mots  des  langues  indiennes 
contenus  dans  le  cours  de  cet  ouvrage ,  la  présente  Table  des 
Matières;  ces  différents  mots  ayant  été  souvent  imprimés  peu 
exactement  dans  le  texte. 

A. 

iVfrHEM  (îled*),  située  à  rextrémilé  méridionale  de 
Farcbipel  des  Moluques,   page  262, 

Agathe  y  cette  pierre  préciease  se  tronre  dans  plnsienrs 
rivières  de  la  presqu'île  et  des  états  Mogols  ,  page  y  2, 

'jdgray  Tune  des  résidences  impériales,  p.  178.  C'est 
dans  son  territoire  qu'on  fabrique  le  meilleur  indigo , 
p.  56  et  243.  Son  nom  ancien,  p.  176. 

'yémaldar  et  Jmaldariy  titre  de  régisseur  et  étendue  de 
territoire,  pages  35,  42. 

Jbijenguey  colonie  anglaise  an  midi  de  la  côte  de  Mala- 
bar, située  à  l'extrémité  méridionale  de  la  péninsule, 
page  61.  C'est  la  patrie  d'Eliza  Draper,  p.  64. 

Anily  nom  indou  de  la  plante  dont  on  extrait  l'indigo, 
page  7.  Il  y  en  a  plusieurs  espèces  ou  variétés, 
pages  56  et  845. 

'Arakan  (royaume  d')  ,  Forme  l'un  des  pays  lioiitroplief 
de  riade  à  l'est ,.  page  38. 


DES    MATIÈRES.  445 

Arcate  (ville  et  nabahi  d'),  situées  sur  la  côte  de  Co- 
romandel,  p.  53. 

\drèque  et  Aréquier  y  végétal  de  la  famille  des  palmiers  ^ 
page  299.  Se' cultive  en  Indoustan  et  dans  les  con- 
trées voisines,  p.  3o2. 

Asse/n  (royaume  d*),  pays  contigu  à  la  frontière  orien- 
taie  de  Tempire  Mogol,   p.  38  et  42. 

Attock  9  ville  ancienne  de  la  province  de  Kaboul ,  si- 
tuée au  septentrion  de  l'Indoustan,  sur  l'Indus,  p.  95* 

B. 

Bâar^  premier  roi  de  rindoustan,  p,  19.  Il  est  fils  de 
Brouma,  ibid, 

Bâar^Kande^  nom  primitif  de  l'Indoustan  ,  p.  14.  Ce 
nom  dérive  de  Baar^  son  premier  monarque ,  ibid  et  i5. 

Baglana^  contrée  située  au  septentrion  de  la  presqu'île , 
page  45. 

Bailli  (  M.  )  »  page  8 1 . 

BalagaiCy  petite  masse  de  monts  de  la  branche  occiden- 
tale des  Gates ,  au  haut  de  la  côte  du  Décan,  p.  45* 

Bandely  Tune  des  premières  colonies  portugaises ,  située 
sur  la  rivière  d'Ougli,  p.  104. 

Baranassibgar  ,  nom  d*une  très-ancienne  ville  de  l'em- 
pire de  Bâar  ^  située  dans  la  province  du  Penje-abe , 
page  200. 

Bararié'Sehindi  ,  fontaine  réputée  _  miraculeuse  ,  selon 
les  Indous  »  située  dans  la  province  du  Gichemire, 
pages  171  et  suivantes. 

Barçalêr  ou  Barçelor  (la  ville  de)  ,  sa  situation  au  haut 
de  la  côte  de  Malabar,  p.  68. 

Bazar  (marché),  celui  d'Agra  est  placé  dans  une  place 
superbe  «  p«  177*  Celui  de  Déli  est  extraordinaire- 
ment  bien  approvisionné;  et  dans  une  belle  position ^ 
p.  x83. 


446  TABLE 

JBégom ,  nom  des  ^pooseï  de  remperear  oa  des  soayeraîos 

mahomëtans ,  p.  1 54. 
Bénarès ,  ville  célèbre  de  la  partie  supërienie  de  Fin* 

dooitan,  p.  98.  On  y  voit  un  quai  de  la  plus  grande 

magnificence,  p.  3 60. 
Bengale  (le).  Tune  des  plos  fertiles  contrées  de  l'Inde, 

page  I.  Les  empereurs  de  Déli  la  nommaient  le  paradis 

terrestre ,  p.  77.  Elle  a  les  plus  belles  fabriques  de 

mousselines,  p.  98. 
Bétel ,  feuille  aromatique ,  dont  les  Indous  font  un  grand 

usage  pour  se  parfumer  Thaleine,  p.  3o^. 
Bith  (le  bois  de)  est  une  espèce  de  bois  de  sandal,  qui 

ressemble  à  celui  que  nous  nommons  de  Sainte-Lucie , 

p,  74*  Il  croît  sur  les  montagnes  des  Gâtes  de  la  côte 

de  Malabar,  p.  4. 
Brâm  on  Brames  (la  caste  des)  t^t  une  des  tribus  de 

l'Inde ,  p^e  vj.  Ils  sont  les  savants  et  les  prêtres  des 

Indous,  p.  107. 
Boulbouly  c'est  le  rossignol  de  ITnâonstan^  p.  63. 
Bourij  vaisseau  sacré  de  la  mytliôlogie indienne,  p.  14, 
Brampour  on  Bourampour  est  une  des  plus  fortes  rivières 

de  la  partie  septentrionale  de  Tlnde.  p.  69  et  m. 
Broumapoutre ,    fleuve  immense  ,   qui  fait  la  limite  de 

rinde  à  l'est,  après  s'être  joint  au  Gange,  p.  39. 

c. 

Cachemire,   belle  province  de  Flndoustan  ,^  page   i63. 

D'oii  lui  vient  son  nom,  ibid.  et  16 5. 
Cachep,  premier  roi  du  Cachemire ,  p.  i63*  C'est  THer'* 

cule  de  la  mythologie  des  Indous  ;  ses  travaux,  p.  164, 
Cachif    nom  d'une  contrée  de  la  partie  supérieure  de 

l'Inde,  p.  Z98.   C'est  aussi  le  surnom  de  la  ville  de 

Bénarès,  ibid  et  199.        * 
Calicute  ou  Calicota  (la  ville  de) ,  «mcienne  el  oonsidé- 


DES    MATIERES.  447' 

rable  p^r  son  commerce  y  située  sur  la  c6te  de  Mala- 
bar', à  dix  lieues  au  sud  de  Mahé,  p.  6i.  Elle  est  la 
résidence  du  Samorin  ou  Empereur  des  Naïrs  y  ibid,  et 
64. 
Canâra  »  grande  province  de  la  presqu'SIe ,  située  vers  le 

milieu  de  la  péninsule ,  p.  2  et  suiv. 
Cannelle ,  croit  sur  la  chaîne  de  la  branche  occidentale  des 

Gâtes  y  p.  78. 
Canne  à  sucre,   remplace,  dans  la  main  du  Cupidon  des 
Indous ,  l'arc  que  tient  ce  Dieu ,  selon  la  mythologie 
des  Grecs ,  p,  7. 
Caractères  alphabétiques  des  aborigènes  y  sont  au  nombre  de 
neuf  9  dont  toutes  les  lettres  ont  des  formes  différentes 
les  unes  des  autres ,   p.  33. 
Cardamome  y  espèce  d'épicerie  qui  ne  croit  que  sur  la 

branche  occidentale  des  Gâtes ,  p.  ^4. 
Cataclysmes ,  n'ont  jamais  été  éprouvés  dans  l'Indoustan  ^ 

page  78, 
Caveri'Kolram  ,   grand  fleuve  de  la  presqu'île  en-deçà 
du  Gange  ;  c'est  le  Castor  et  PoUns  de  la  mythologie 
des  Indous  9  p*  57, 
CeyUm  (Pile  de)  »    les    modernes  croyent  que  c'est  la 
Tapobrane  des  Grecs  :  elle  à  été  détachée  de  la  pénin* 
suie  par  la  dernière  éruption  du  seul  volcan  qui  ait 
existé  dans  cette  région  de  l'Asie ,  p.  208. 
Chandemagor  (que  les  Indous  prononcent  Chandénagor) ^ 
colonie  française   dans  le  Bengale ,  p.  3.  Sa  situation 
est  très*avantageuse  au  commerce  et  pour  le  mouillage 
■    des  navires ,  p.  zo4« 

Chaoul  (le  port  de),  sa  situation,  p,  72.  Le  gouverne- 
ment de  la  puissance  formidable  des  Marates  en  fait 
la  concession  à  la  France  en  177s,  p«  364. 
Chinchuray   comptoir  hollandais  sur  le  Gange,   p.  1040 
Cet  établissement  est  avantageuse  à  la  Compagnie  Ba« 
tave,  p.  370. 


448  TABLE 

Choiseul  (le  duc  de)  avait  Formé  le  vaste  projet  de  cbaS' 
ser  les  Aot^lais  de  leurs  possessions  dans  Tlndoustan  , 
page  vij. 

Cocotier  ,  végétal  précieux  de  l'Inde,  p.  ii.  Histoire 
[Naturelle  de  ce  végétal;  de  son  utilité,  de  se&  pro- 
duits et  de  sa  culture  d*après  les  méthodes  deslodous, 
p.  285  et  suiv. 

Cclary  grande  et  ancienne  ville  du  Décan,  et  la  patrie 
du, père  du  célèbre  Héder-Ali-Kan ,  p.  52. 

Comorin  (le  cap  de),  dans  les  idiomes  des  indigènes  on 
prononce  Combourin^  promontoire  célèbre  de  la  pres- 
qu'île ,  et  où  prend  naissance  la  fameuse  cbaîne  des 
Gales,  p.  39. 

Coquillages ,  les  plus  curieux  se  pécLent  dans  le  détroit 
de  Mauar ,  entre  Ge^lan  et  la  côte  méridionale  de 
la  péninsule ,  p.  89. 

Cor  gués  y  peuple  ou  tribu  indou  qui  babite  la  chaîne  oc- 
cidentale des  Gâtes,  p.  67. 

Cosse,  mesure  itinéraire  et  géodésique  de  Tlndoustan, 
p.  25.  Elle  est  ordinairement  de  33  au  degré  ,  ibiéU 

Côtes  y  les  géographes  indous  divisent  celles  de  la  pénin- 
sule différemment  que  les  Européens  ,  p.  42.  Elles 
sont  désignées  par  les  Indous  sous  des  dénominations 
différentes  de  celles  adoptées  par  les  géographes  eu- 
ropéens, p.  43  et  65. 

D. 

Dantacarpen\  historiographe    indou,   dont  l'ouvrage  est 

peu  connu  des  Européens ,  p.  58. 
Danville  (  M.) ,  célèbre  géographe ,  est  celui  qui  a  donné 

jusqu'ici  la  carte  la  plus  exacle  de  flndoustan,  p.  66. 
D  après  de  Mannevillette  (M«),   erreurs  de  son  Neptune 

orienta] ,  p.  6o. 
Décan  ou  Dékan  ^  dénoaûnation  particulière  de  lu  partie 

dQ 


DES    MATIÈRES.  44^ 

de  riadoustan  que  nous  désignons  sous  le  nom  de  pres- 
qu'île en-deçà  du  Gange ,  p.  69* 

Déli  on  Délie  (la  ville  de),  p.  97.  Elle  est  détraite  par 
Eckbar,  empereur  mogol  ,  p.  173.  Sa.  description 
Lislorique,  p.  i8a  et  suiv. 

Ders  (les),  nom  indou  de  la  caste  que  nous  désignons 
par  le  nom  de  Paria  et  de  Poulîa  ^  p.  72. 

Dildélée ,  nom  que  les  Indous  donnent  aux  terrains  ren- 
fermés entre  les  branches  d'un  fleuve ,  et .  que  le? 
Grecs  désignaient  par  le  mot  Delta,  p.  39  et  7^. 

Divan-Kana ,  nom  de  la  salle  des  conseils  des  souverains 
mogolsy  p.  i86. 

E. 

EcJibar  ,  célèbre  empereur  mogol  de  la  dynastie  de 
Timour-Kan,  p.  173. 

Eckbar-'Abad  j  nom  qui  fut  donné  à  la  ville  d'Agra  par 
Tempereur  Eckbar ,  p.  174.  ) 

Elans ,  quadrupèdes  qui  peuplent  les  deux  branches  de 
la  vaste  chaîne  des  montagnes  de  la  presqu'île ,  p.  78. 

Eléabad^  ville  célèbre  et  très-ancienne  de  la  partie  sep- 
tentrionale de  rindoustan,  capitale  de  la  soubahi  ou 
vice-royauté  de  ce  nom,  p*  97. 

Eléphants ,  quadrupèdes  indigènes ,  et  qui  se  troarent  sur 
la  branche  occidentale  des  Gates ,  p.  79. 

Eléraoy  ville  située  dans  le  haut  de  la  péninsule,  est 
connue  dès  les  temps  héroïques  des  Indous;  sa  des- 
cription ,  p.  45. 

Eliza  Draper ,  anglaise  célèbre  /  dont  on  voît  le  tombeau 
à  Anjengue ,   p.  6 1 . 

EsolaifeSy  les  lois  de  Brouma  n  en  connaissent  point,  p.  5i. 

Essence  de  rose ,  est  trouvée  dans  un  bassin  de  la  résidence 
impériale  de  Lahor,  p.  159.  Circonstances  de  l'évé- 
nement qui  a  fait  découvrir  ce  parfum,  ihid, 

Eiain ,  ce  métal  ne  se  trouve  point  aux  Indes,  p.  86  et  87» 

Tome  L  29 


43»  TABLE 

F. 

Fanon  ou  Panon  y  c*est  ane  petite  pièce  d'argent  des  mon- 

Daies  de  Tlndouslan,  p.  232.  Sa  valeur  et  ses  rapports 

avec  les  pièces  de  France,  p.  233. 
Fer,  Objet  de   commerce  important  dans  nos  échanges  , 

p.  173.  L'Indonslan  n'en  produit  que  très-peu,  p.  898. 

Prix  commun  de  ce  métal ,  p.  899. 
Fétipour  ou  Fétigar  ,    nom  ancien  de  la  ville   d'Agra, 

p.  173.  ElymoI(^e  de  ce  mot,  p.  176. 
Fortifications;  celles  des  places  de  ITndoastan  sont  peu 

redoutables,  p.  146. 

G. 

I 

Gadje  y  c'est  la  mesure  d'aunage  de  Tlnde,  p.  177*  Ses 
'    rapports  avec  Faune  ancienne  de  France,  ibid,  et  i78, 

Gangaha  (d'après  les  idiomes  du  paj^s,  Cancalhà) ,  fienve 
considérable  qui  traverse  Tlndouslan  du  couchant  au 
levant ,  et  sépare  la  presqu'île ,  de  la  partie  supérieure 
ou  septentrionale,  p.  76. 

Gange  y  le  plus  considérable  des  trois  grands  fleuves  de 
rinde^  p.  12.  Pot'da  est  son  véritable  nom  dans  la 
langue  des  indigènes ,  p,  1 6  et  1 20.  Le  mol  de  Gange 
que  lui  donnent  les  Européens  n'est  qu'une  épitkète, 

.  p.  40.  C'est  sur  le  bras  occidental  de  ce  fleuve , 
nommé  rivière  d'Ougli ,  que  sont  situés  touts  les  éta- 
blissements des  Européens,  p.  g6  et  io3. 

Gâtes ,  nom  des  monts  très-élevés  qui  couronnent  et  par- 
tagent la  presqu'île  en  plusieurs  bandes  ou  zones ,  p.  77. 
Participations  qu'on  leur  attribue  dans  le  phénoâiène 
des  moussons,  p.  97.   Leur  élévation  déterminée  sur. 
plusieurs  points,  p*-'99*  Leur  situation,  p.  100  et  ici., 

Çemna ,  nom  d'une  rivière  considérable  de  la  partie  sep* 

'  tentriooale,  que  les  Anglais  pronojocent  Djciouab)  p«  97 i^ 


D  E  s    M  A  T  I  E  R  E  s.  45f 

Cenanaj  ce  que  c'est,  p.  187. 

Gengij  ville  ancienne  et  très-cëlèbre  de  la  péninsule ,  sa 

situation,  p.  49.  Son  territoire  est  concédé  à  la  France , 

ibid.  et  98. 
Glace  ^  on  en  fait  d*arlificiielle  ;  description  de  cette  ma-* 

nipulation,  p.  189  et  suiv.  f 

Godavérij  fleuve  immense  de  la  presqu  île ,  et  qui  tra- 
verse toute  sa  partie  septentrionale ,  p.  44. 
Golconde ,  ou  mieux  Colconda,  forteresse  importante  de  la 

soubahi  du  Décan  ^  dans  son  territoire  se  trouvent  les 

plus  beaux  diamants  ,  p.  lo. 
Goulbani  ,   étoffe  précieuse   tissue  en  lames  d'or  et  en 

soiC/  et  qui  se  fabrique  dans  le  Guzurate,  p.  70. 
Grecs ,  reçoivent  des  Indoas  les  connaissances  humaines  | 

P/  26* 

H. 

Harlpar ,  montagne  célèbre  dans  la  mythologie  des  Indons , 
située  dans  le  Cachemire ,  à  la  distance  de  deux  cosses 
de  Sirinagar,  p.  i63. 
Hasting  (M.),    gouverneur-général  des  possessions  an- 
glaises ,   et  fondateur  de  la  société  asiatique  de  Cal- 
cutta, p.  107. 
Héder^Ali-Kan  y  nabab  du  Maïssoar,  p.  vj«  L'an  te  or  est 
envoyé  chez  ce  prince ,   p.  vij«   11  fait  la  guerre  aux 
Anglais,  p.  5i.  Ses  talents,  ses  qualités  ,  p.  5a et  53. 
Hindoukoi ,  nom  donné  par  les  Indoas  à  la  chaîne  de  mon- 
tagnes qui  forme  les  limites  de  leur  pays  au  nord  , 

p.  23* 

j. 

Jafenapatnam ,  ville  et  petit  port  célèbre  pour  le  com-* 
merce,  situé'dans  Tîle  de  Ceylan,  p.  208. 

Jmr  et  Jaïrdar ,  noms  de  fiefs  et  de  ceux  qui  les  pos- 
sèdent, p.  3o« 

59  ♦. 


45a  TABLE 

Jamdanij  espèce  de  linon  qni  se  fabrique  dans  la  pres- 
qu'île ,  p.  io5. 

Jamnani^  fruit  excellent  du  Cachemire,  qui  ressemble 
à  nos  abricots,  p.  2o5  et  843. 

Jardin  botanique  de  Calcutta  ,  le  plus  beau  et  le  plus 
riche  de  toutes  les  quatre  parties  du  monde,  p.  107. 

Jbones  (  M.  Williams),  savant  illustre,  et  le  premier 
fondateur  de  la  Sociëtë  asiatique  de  Calcutta,  p.  107. 

JndouSy  peuple  aborigène  ,  page  v.  Il  est  le  plus  ancien 
de  la  terre  ,  p.  vj.  Il  est  l'inventeur  de  toutes  les 
sciences  et  de  touts  les  arts,  p.  vij.  Il  découvre  les 
principes  de  la  civilisation  et  ses  bienfaits  ,  p.  10, 
25  et  29. 

Jndoustanj  vaste  région  de  TAsie,  p.  80.  Avant  Brou  ma 
ce  pays  était  nommé  Zamondive  ,  p.  107.  Il  fut  dé- 
signé ,  depuis  ce  législateur  ,  sous  le  nom  de  Bâar- 
kande,  p.  122. 

k. 

Kaboul  y  grande  province  la  plus  au  septentrion  de  Tin- 

doustan,  p.  98. 
JCaboulij  nom  d*un  fruit   de  l'espèce  de   nos  prunes  de 

Sainte-Catherine,  excellent  et  très-gros,  p.  94. 
Kaliméra^  nom  du  promontoire  à  l'extrémité  de  la  côte 

que  nous  avons  nommée  Coromandel,   p.  49.  Ce  cap 

forme  la  séparation  de  la  côte  de  la  Pêcherie  d'avec 

la  précédente ,  ibid, 
Kalinilabe ,  grande  rivière  de  la  partie  supérieure  de  l'In- 

doustan,  qui  se  jette  dans  le  Gange  à  Kamergar,  p.  97. 
Kandac-Berardy  nom  d'une  grande  contrée,  p.  98. 
Kan-Soaëb  y  fameux  nabab  de  Maduré,  p.  60. 
Karkèmej   grand  arbre  à  fleur,    de  l'espèce  du  frêne, 

p.  157. 
Kichena ,  personnage  célèbre  appartenant  aux  temps  hé- 

voïques^de  l'Indoustan  ,   p,  46.  Ce  héros  est  dans  la 


DES    MATIERES.  453 

•  mythologie  indienne  ce  qu'est  Hercule  dans  celle  des 
Grecs,  ibid,  et  suiv. 

Kichena ,  fleuve  considérable  qui  traverse  toute  la  pres- 
qu'île dans  sa  moyenne  largeur ,  de  la  vallée  de  Toum- 
boua  jusqu'à  Mazulipalnam ,  p.  44. 

Koipelécy  nom  d'une  énorme  roche  figurant  la  tête  d'une 
vache ,  et  par  laquelle  le  Gange  se  précipite  pour 
entrer  dans  l'Indoustan,  p.  96. 

Koëly  nom  que  les  Indous  donnent  à  leurs  temples ,  que 
les  Européens  désignent  par  le  mot  pagodes ,  p.  1 22. 
Ces  monuments ,  dont  quelques-uns  sont  de  la  plus 
haute  antiquité  ,  sont  d'une  belle  et  solide  construc<* 
tien,  p.  125. 

L. 

J^hor,  ancienne  et  célèbre  ville  de  la  partie  supérieure 
de  ce  pays,  p.  145.  Sa  description  et  celle  du  palais 
impérial ,  p.  146  et  suiv. 

Lally  (le  comte  de)  arrive  dans  l'Inde  en  qualité  de  gé- 
néralissime,  p.  124.  (  Fo;cz  Pondichéry). 

Law  de  Lauriston  (brigadier  des  arméesr^  est  envoyé  dan» 
l'Inde  en  qualité  de  gouverneur-général  des  établis- 
sements français  ,  p.  vj. 

Latour  (M.),  militaire  français  au  service  de  Héder- 
Ali-Kan ,  a  donné  9  sur  ce  prince ,  des  détails  historiques 
qui  sont  faux,  p.  5i. 

Lingam  ,  c'est  le  nom  que  les  Indiens  donnent  au  Phallus» 
p.  146. 

Louloue\  nom  d'un  personnage  des  temps  héroïques  ^ibidm 

M. 

JMâadéoy  c'est  ainsi  que  les  Indous  désignent  l'Être  sn- 

prême,  p.  72. 
Malssour  ,   grand  Etat  de  la  presqu'île  ,   situé  entre  la 

double  branche  des  Gates ,  p.  vj* 


4H  TABLE 

Jdalabar^  appelé  Malavar  par  les  indigènes  ,  l'nne  des 

côtes  à  Toccident  de  la  péninsule,  p.  60. 
Jdamoud  est  le  premier  souverain  de  la  race  des  Tatares 

qui  ait  pénétré  dans  l'Indoustan,  p.  27,  Il  y  fonde  un 

empire,  p.  29. 
Manarcy  golfe  au  midi  de  la  presqu'île,  entre  Cejlan  et 

le  continent,  p.  lo, 
Jdard-nadiy  très-grande  rivière  de  la  partie  septentrionale 

qui  se  jette  dans  le  Gange,  p.  99. 
Métempsycose ,  dogme  fondamental  de  la  religion  de  Brou- 

ma ,  p*  38. 
Monnaies  qui  ont  cours  dans  Tlndoustan,  p.  228  etsuiv. 
Moungair  ou  Moungar,  grande  ville  du  Bengale  par  les 

25  et  2.6^,  deg.  de  lat.  septentrionale,  p.  98. 
Moutons  du  Cachemire ,  renommés  pour  la  beauté  de  leur 

laine  /  p.   27.    Ceux  de  Kaboul  ont  une  très-grosse 

queue ,  p.  98  et  94. 
Moxoudabad ,  que  les  indigènes  prononcent  Morchoudabad , 

p.  102.  Sa  situation,  p.  340. 

N. 

Jfahab ,  titre  d'un  souverain  ,  devenu  bérédîtaire  depuis 

l'invasion  de  Tamas-Kouli-Kan  ,  p.  3o. 
JJabahie^  Territoire  d'un  nabab,  p.  35, 
Necher  (M.)  fait  faire   de  mauvaises   spéculations  à  la 

Compagnie  des  Indes,  p.  xiij* 
JVe^a/7af7zflm,  Sa  situation,  p.  49.  Ce  comptoir  hollandais 

est  cédé  à  la  Compagnie  anglaise,  p.  369  et  371. 
Nil~abe^   rivière  considérable  de  la  partie  supérieure  de 

rinde ,  qui  se  jette  dans  l'Indus,  p.  93  et  94. 
Nopal  y  végétal  sur  lequel  se  nournt  la  cochenille,  indîi 

gène    dans   Tlndoustan   ainsi  que  l'insecte  ,    p.    56, 

On  le  cultive  sur  la  côte  de  Coromandel  depuis  1778^ 

p.  56, 


DES    MATIERES.  455 

Noudia ,  bourg  sur  le  Gauge ,  célèbre  par  ses  belles  fa- 
briques de  r espèce  de  toile  qaon  nomme  casse ^ 
p.  io3. 

0. 

Observatoire  y  celui  de  Dëli  est  très^ célèbre  ,  p.  18  5. 
Omra  ,  titre  honorifique  chez  les  Empereurs  mogols^ 

p.  3i  et  35. 
Or,  rindoustan  ne  possède  pas  de  mine  de  ce  métâJ^ 
.     p.  87. 
Organdi,   espèce  de  mousseline  qui  se  fabrique  dans  le 

territoire  d^Arcate,  p.  206. 
Orixa ,   Oreissa  selon  la  prononciation  des  Indous  ,  cote 

orientale  de  la  presquile ;  sa  situation  géographique ^ 

p.  44, 
Ougliy  nom  d'une  ville  et  du  bras  occidental  du  Gange, 

p.  102.  C'est  sur  cette  rivière  que  sont  situés  les  éta-- 

blissements  des  Européens,  p.  317. 

p. 

Pana  y  nom  d'une  contrée  sitaée  dans  le  nord  de  la  pé» 

ninsule,  célèbre  par  ses  mines  de  diamants,  p.  lo. 
Vandanus  forinosus ,    arbre  à  pain  des  Indes  orientales , 

p.  63.  Son  utilité,  p.  246. 
Paragana,  étendue  de  territoire,  p.  3o. 
Parkeram  y   le   Mercure  de  la  mythologie  des  Indous^ 

p.  i3  et  i5. 
Parsis  (les)  reçoivent  leur  caractère  3e  l'alphabet  des 

Indous,  p.  61. 
Pécheva  ou  Pécheuar,    titre  du  chef  des  Marates  ,    qui 

correspond  à  celui  d'Empereur,  p.  36. 
•Péné-ari  y  une  des  rivières  des  côtes  orientales,  p,  49.' 
Perles ,  se  pèchent  dans  le  golfe  de  Manare ,  et  sont  les 

plus  belles  de  Funivers,  p.  ao8. 


45tf  TABLE 

Foivre,  épicerie  qui  se  cultive  sur  les  côtes  occidentales 
de  la  péninsule,  p.  77.  Celui  du  royaume  de  Carte- 
Date  ou  Cotiate  est  d'une  qualité  supérieure  »  p.  204. 

Tondichéry ,  les  indigènes  prononcent  Foudouchéry  ,  chef- 
lieu  des  possessions  françaises  ,  p.  5o.  Sa  situation, 
p.  324.  Historique  de  son  établissement  et  vues  po- 
litiques sur  cette  colonie,  p.  325,  3^6  et  suiv. 

Fot^da  y  nom  que  les  Indous  donnent  au  Gange,  p.  120, 

FoimOf  ville  capitale  des  Etats  marates,  p.  72. 

R. 

Baja ,  nom  des  souverains  de  l'Inde ,  de  la  race  des  in- 
digènes, p.  75, 

Èama  et  Rams  ^  c'est  le  Mars  des  Grecs,  p.  72. 

Ramnaveromy  île  située  sur  le  détroit  qui  sépare  Ceylan 
de  la  presqu'île ,  p.  58.  On  y  voit  un  temple  sous 
l'invocation  de  Rams ,   ibid, 

Baynal^  son  Histoire  philosophique  et  politique  ne  donne 
que  des  notions  très-superficielles  de  l'Inde  et  de  son 
commerce,  p.  z. 

JRermell  (le  major),  célèbre  géographe  anglais,  p.  66. 
Son  travail  pour  toutes  les  parties  de  Vlndouslan  qui 
ne  sont  pas  sous  la  domination  Britannique  offre  des 
erreurs,  p.  ôj. 

Moudre  y  ratlribiit  destructeur  de  la  providence,  celui  qui 
voit  tout  finir,  p.  120. 

Tloxbourg  {le  docteur)  encourage  la  culture  des  coche- 
nilles, p.  107. 

s. 

Saidpoucy  le  Cupîdon  des  Indous,  p.  i5.  C'est  de  cette 
Divinité  que  les  Grecs  ont  fait,  par  anagramme,  le 
nom  de  Cupidou,  p.  16. 

Saini-Luàin  (M.)  est  envoyé  che2  les  Marales  par  le  duc 


D  È  s    â:  A  T  I  E  R  E  s.  457 

de  Choîseul,  p.  72.  Il  décide  le  Pèche^ar  à  cbricéder 
à  la  France  le  port  de  Cbaod,  p.  342. 

Scindai  (bois  de)  est  un  article  important  des  exportations' 
européennes  pour  la  Chine ,  p.  63.  C'est  une  des  pro- 
ductions de  la  côte  de  Makbar  et  du  royaume  de 
Canara  ,216. 

Sardana  ,  célèbre  et  très-ancien  chimiste  indou  ,  à  qui 
1  on  doit  la  composition  de  la  ppudne  que  nous  nom»* 
mons  poudre  de  guerre ,  p.  i6« 

Sira^  ville  capitale  du  royaume  de  ce  nom,  située  danf 
rintérieur  de  la  presqu'île,  et  entre  la  double  branche 
des  Gâte»,  p.  io6.    Le  père  du  fameux  Héder-Ali  y- 
est  tué  en  commandant  l'armée  Balapourienne  qui  eii 
faisait  le  siège *>  p.  i2i.. 

Sirinagary   capitale  du  Cachemire,  p.  146, 

Sivtn^  c*èst  le  nom  de  TËtre  éternel  dans  les  iangnes- 
indouanies,  p.  121. 

Souba,  titre  qui  correspond  à  celui  de  vice-roi,  p.  Sx» 

Sêubahi ,  vice-royauté ,  territoire  du  souba  ^  p.  3  5. 

Soubrémani ,  contrée  des  côtes  occidentales  de  la  pres- 
qu'île ,    et  nom  d'un  petit   fleuve   formant  la  limite 
entre  la  côte  Malabar  et  celle  de  Canara ,  p.  63*  Elle 
.est  une  des  naïades  de  la  mythologie  des  Indout,  ibid*  ' 
et  64. 

Sucre  y  se  fait  en  dififérentes  contrées  de  l'Indoustan,  p.  zo^« 
}1  est  l'objet  d'un  grand  commerce  avec  les  pays  voi- 
sins, p.  21 3  et  222. 

Stéréotomie  ,   cet  art  est  porté  à  une   grande  perfection 

aux  Indes ,  p.  198. 
Système  d^  Copernic  ,    est  celai  qui   est  admis  chez  les 

Indous  depuis  une  longue  série  de  siècles^  p«  199. 

T. 

TomZoï^,  très-grande  rivière  du  Bcxigale;  elle  vient  i^ 

Tome  Z  3o 


458  TABLE 

.  jeter  dans  le  bras  occidental  da  Gai^e ,  à  3o  lienes 
aa-dessons  de  Calcutta,  p»  xio. 

Tamoul ,  nom  de  la  section  du  peuple  Indon  habitant  la 
côte  de  Coromandel,  p*  49* 

Tamoumandel ,  nom  des  idiomes  de  Tlnde ,  donné  à  la 
côte  que  nous  désignons  sous  le  nom  de  Coromandel , 
p.  4a. 

Teck ,  espèce  de  bois  propre  à  touts  les  genres  de  cons- 
tructions ,  p.  20 5.  II  est  plus  l^er  que  quelqV espèce 

de  bois  de  sapin  que  ce  soit,  p.  25i. 

Terres  (les)  appartiennent  toutes  aux  souverains ,  p.  3o. 

Terre  végétale  ,  la  géologie  de  Tlnde  démontre  par  les 
cibservations ,  qu'elle  est  plus  profonde  dans  cette  ré- 
gion de  l'Asie  que  dans  toutes  les  autres  du  monde  , 
p.  86. 

Thâlès  y  .voyage  dans  Tlndoustan ,  et  y  trouve  des  con- 
naissances qu'il  n'avait  pas,  p.  14. 

Tirpatiy  temple  célèbre  de  l'antiquité  des  Indous,  p.  184. 

T'oumandra  y   rivière  très-considérable  de  la  presqu'île  ^ 

.elle  se  jette  dans  le  Kicbena  ,   on  peb  avant  que  ce 

fleuve  ne  francbisse  la  bràncke  orientale  dea  Gâsés, 

P-  47- 
Tçumboua  ^  célèbre  vallée  dans  le  haut  de  la  péninsple  , 

que  la  mythologie  dit   avoir  été   Thabitation  de  Ki- 

.Gh<|na,  l'Hercule  des  Indous,  p.  46. 

ToutUorin ,  bourg  et  promontoire  sur  le  golfe  de  Manare^ 

fameux  par  ses  coquillages ,  les  plus  curieux  de  toutes 

Jles  parties  du  monde  »  p«  ^9^ 

Université  ^  celle  de  Bénarès  est  la  première  du  monde  ^ 

YàkU  OQ'  VàqiM  »  ^vs^ji  diplomatique  des  £tinces  et  de# 


DES    MATIERES.  459 

souverains  ,   mot  indou  adopté  par  les  Earopéens^ 

p.  V  et  vj. 
Varaen^  mot  dçs  idiomes  de  lapresqaile-,  monnaie  d'oc 

que  les  Mogols  nomment  bonne,  p.  283. 
Verlée  (M.)»  habile  et  célèbre  pilote  daGibge,  p.  io5« 
Vichenou ,  attribat  conservateur  de  l'Être  suprême,  p*  44. 

w. 

Williams ^  citadelle  de  Calcutta,  p.  109. 

z. 

Zacondive  ou  Zamondive ,  nom  primitif  de  Vlndonstan , 
et  avant  la  restauration  de  Brouma^  p.  xoi. 


Fin  de  la  Table  des  Matières  du  Tome  I   . 


ERRA  TA  du  Tome  premier^ 

Page  16  9  au  second  hémistiche   du  premier  yers ,    voilà   toii 

maître  ;  lisez  ,  voici  ton  maître. 
— —-  4o ,  ligne  22  ,  l'autre  s'incline  ;  lisez  ,  l'autre  se  dirige  en 

s'inclinant. 
«  Note  première ,  ajoutez  après  ces  mots ,  de  préférence  à 

Vautre.  Les  Européens  nomment  cette  rivière  Tomandra. 

■  84 ,  ligne  23 ,  est  l'anagrame  de  l'autre }  lisez  >  est  l'ana- 

gramme de  l'autre. 

■  iSy ,  ligne  5 ,  après  ces  mots ,  le  nom  detKarlcème  /  ajoutez, 

que  les  Portugais  ont  improprement  nommé  Cavcquine. 
— —  175,  ligne  261  de  la  dynastie  des  Gazenavites;  lisez  ^  de 
la  dynastie  de  Timour-Kan. 

■  — —  224,  ligne  6,   en  faveur  du  commerce-  lisez ^  la  balance 

du  commerce. 

•— »  233,  lignes  7,  8  et  g.  Le  toukanie  ,  premier  élément, 
monnaie  de  cuivre^  ainsi  que  la  kache ,  qui  contient 
trois  toukani  es  ;  lisez,  La  kache,  premier  élément, 
monnaie  de  cuivre ,  ainsi  que  le  toukanie  ,  qui  contient 
trois  kaches. 

•— —  5o3 ,  ligne  5 ,  appelé  loutaros  ;  lisez  |  appelé  lontarus ,  etc. 


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